LE PALAIS D EL VISO
envers leur seigneur ? Tous les habitants, par i délicate attention pour le senorito, ne nomment pas leurs filles et leurs garçons Camille ' ? Pai les curiosités de l'endroit, la seule à noter « le collège des étalons, c'est-à-dire des ânes, pè K des incomparables mules mancboises : terril « animaux qui vivent dans des cellules obscures « isolées, où ils étudient beaucoup et ne sortent qu< « rares instants dans la cour pour prendre leurs ébi « Et voilà comme on peut garder clôture sans p « tiquer la chasteté. Peut-être pour ces deux raisi a ne souffrent-ils point de la goutte ».
El Viso, capitale de l'autre marquisat qui l'apanage de l'ainé de la maison de Santa Cruz, trouve encore deux lieues plus loin sur le chei d'Andalousie. C'est le terme du voyage. Ici, le n de Santa Cruz n'est plus de mise. On n'entend ci que : « Vive le marquis del Viso ! » et malheu qui dirait autre chose. Comme ailleurs, tous âges, toutes les classes rivalisent d'entrain pi acclamer les deux marquis et célébrer joyeusem leur entrée : jusqu'aux religieuses, qui, des fenêt du couvent où elles sont enfermées, « agitent tant « mouchoirs blancs qu'on dirait de loin un la\ a quand souiDe le vent d'est », El Viso, au rei était la vraie résidence des Santa Cruz ; c'est qu'avait été construit par le premier marquis, fameux homme de mer D. Alvaro de Bazan,
1. Camille était ud âee préDooiE de Marie Léopoldin Tolède, alors saos doute fiancée au narquie del Yiso,
palais somptueux, qui, au xviii'' siècle encore et malgré beaucoup de dégradations, passait pour une merveille. Là se trouvaient réunis les trophées du grand Bazan et de quelques-uns de ses successeurs qui avaient eu des commandements dans l'armée navale. On y admirait surtout le salon dit de Portugal dont les peintures représentaient 1 histoire de la conquête de ce pays sous Philippe II, le portrait des chefs qui la dirigèrent, les vues des villes, des ports, des forteresses, etc.
Le temps que les marquis séjournèrent à El Yiso se passa tout de même qu'à Santa Cruz à festoyer, à recevoir, à visiter et surtout à chasser sur les pentes giboyeuses de la Sierra Morena. Enfin, sur le point de prendre congé de leurs fidèles sujets, nos deux marquis n'oublièrent pas de se montrer galants envers les religieuses qui passaient de longues heures dans le campanile du couvent à sonner les cloches. Le jour de la saint François, ils allèrent collationner au parloir oii les pauvres nonnains purent satisfaire leur curiosité, (c Elles demandaient « au marquis, tantôt la clef de chambellan pour la « toucher, tantôt la Toison ou la Croix pour l'ad- « mirer, tantôt la montre de poche pour la voir « marcher toute seule... » Plus d'une, sans doute, avait aussi les yeux fixés sur le sefiorito .
Voilà donc comment, en Castille et en 1774, un grand seigneur traitait ses sujets, et comment il était reçu par eux. Assurément, cet unique exemple ne doit pas suffire pour juger des rapports qui existaient alors, même entre un seigneur généreux, humani-
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taire, instruit, et les habitants de ses « états », et il serait peu judicieux de prétendre trouver dans ce récit visiblement trop bien intentionné une peinture tout à fait véridique du régime seigneurial tel qu'il fonctionnait en Espagne dans la seconde moitié du XVIII® siècle. L'auteur de cette relation ne nous montre en effet que le beau côté des choses et laisse discrètement dans l'ombre, parce qu'il n'avait d'ailleurs pas à s'en occuper, ce qui pourrait être de nature à ne pas rehausser le prestige de son maître ou à présenter son administration sous un jour moins favorable.
Quoi qu'il en soit du Voyage à El Viso et de ses tendances louangeuses, dont il convient de se méfier un peu, il ne paraît pas douteux cependant que le marquis de Santa Cruz ne rentrât bien dans la catégorie du « bon seigneur », et nous n'avons pas lieu de croire que ses vassaux fussent, en aucun cas, plus pressurés, plus malheureux que ne l'étaient les sujets directs du Roi dont généralement la' condition était tenue pour meilleure que celle de l'habitant des senorios. « En terre de seigneur ne fais pas ton nid », dit l'adage espagnol, et presque toujours, il est vrai, les petites gens avaient moins à souffrir des juges ou corregidors royaux, fonctionnaires éprouvés et examinés, que des intendants, mal choisis, mal contrôlés, et souvent plus mal payés encore des seigneurs. Mais, n'exagérons rien. Tout dépendait, en somme, de la valeur morale et intellectuelle du maître, du soin qu'il prenait de gouverner et d'administrer le plus possible par lui-
GRANDS D ESPAGNE
ne, de se débarrasser des intermédiaires et des usités et de visiter souvent ses états pour y reillir l'expression sincère des griefs des habitants: : valait l'homme, tant yalait le système. Sans sser l'esprit d'équité et d'abnégation aussi loin
le bon comte d'Oropesa, D. Juan Alvarez de edo, qui, au temps de Philippe II, nommait que année des théologiens et des juristes pour ;ndre les plaintes de ses vassaux et se soutait entièrement à la décision de ces juges quanil prononçaient contre lui', Santa Cruz, tout an ns, prenait au sérieux ses devoirs de seigneur, tait qu'il avait charge d'âmes et, dans la mesure il le pouvait, pourvoyait au bien-être de ses linistrés en les appliquant à diverses industries, {, chose plus nécessaire encore, tentait de les icer et de les instruire.
!t nous penserons avoir à peu près épuisé ce il y avait à dire de cette colonie espagnole à Paris, ■quelle ont été mêlés un temps Fernan Nunez et irince de Salm, quand nous aurons cité le nom duc d' Almodovar, D. Pedro de Gongora y Lujàn',
fut ministre en Russie, ambassadeur à Lisbonne, Fernan Nunez le remplaça, puis ambassadeur à idres. Ses fonctions l'appelèrent et le retinrent fois à Paris, où il fréquenta, avec quelque cir-
Castillo de Bobadilla, Poliiica para eorregidorei. Par-
, li-vr. II, ch. 16, § 18.
Fila de D» Ans Antonia de GoDgora, cinquième maf- :e d'Almodovar del Bio, il reçut la graodesse ea 1779 et 3réé duc en 1780.
l'expédition contre ALGER 209
coDspection, nos philosophes. C'était un « éclairé », mais un prudent; les habitudes de la diplomatie corrigeaient ce que les idées ou, comme on aimait à dire alors, le ce système » du penseur indépendant pouvaient avoir d'un peu aventureux. Il traduisit, en l'émendant, ce dont on doit le louer, V Histoire philosophique des établissements des Européens aux IndeSy de l'abbé Raynal\ et il écrivit une a Décade épistolaire sur l'état des lettres en France », qui n'est point un panégyrique sans réserves ; le censeur y met parfois à nu certaines faiblesses et légèretés de nos grands hommes. Il paraît que le livre eut quelque succès en Espagne, quoiqu'il ne possédât ni le mérite ni la nouveauté des « Mémoires littéraires de Paris », publiés, en 1751, par l'intelligent critique Ignacio de Luzân'.
Après cette longue digression, il est temps d'aller retrouver en Espagne notre Fernan Nunez, redevenu pour un moment militaire, guerrier même, puisque, à l'exemple de ses aïeux, les bons seigneurs de la casa de Fernan Nunez, il vient mettre son épée au service de son Roi et fourbit ses armes pour combattre l'Infidèle. A vrai dire, les Maures n'occupaient plus la terre d'Espagne, que les Rois Catholiques, Ferdi-
1. Cette traduction parut à Madrid, de 1784 à 1786, sous le pseudonyme d'Ëduardo Malo de Luque.
2. J. Sempere y Guarinos, Ensayo, etc, t. IV, p. 1, et M. Menéndez Pelayo, Historia de las ideas estéticas en Espaha, Madrid, 1886, t. III, 1^" partie, p. 372.
) GBAKDS d'eSPAGKE
ad et Isabelle, PhiUppe II et Philippe III avaient ^cessivement purgée de tout ce qu'elle contenait musulman. Mais les Maures étaient encore bien îs, ils garoissaient toute la côte nord de l'Afrique, Tunis jusqu'à Tanger. Leurs pirates infestaient mer, rendaient presque toujours périlleuse la tra- ■sée d'Espagne en Italie dans un temps où les nmunications par mer entre les deux pays étaient n plus fréquentes qu'aujourd'hui ; en outre, les rbaresques harcelaient sans cesse les garnisons entretenait l'Espagne sur plusieurs points de la e et essayaient de récupérer les places conquises eux, telles qu'Oran, Ceuta, Melilla et le Penoa Vêlez. En 1774, une tentative du sultan du Maroc ir déloger les Espagnols de ces postes fortifiés it échoué, grâce à l'énergie des militaires chargés les défendre. Après quelques démonstrations plus lyantes que véritablement dangereuses, le sultan it àù battre en retraite et signer un traité de paii sz honteux pour lui, où il se reconnaissait tous torts et acceptait les conditions qui lui étaient losées. Un tel résultat semblait de nature a saaire l'amour-propre espagnol, et certainement le ifique et scrupuleux Charles III n'en demandait davantage. Mais il avait compté sans le fanatisme gieux qui veillait toujours, prêt à prendre sa reche et guettant une occasion propice où il pourse couvrir du manteau du patriotisme pour a^ir i énergiquement sur l'opinion publique et le goulement. L'occasion se présenta. Un moine, qui t résidé à Alger et se donnait pour connaître
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o'reilly général kn chef 211
par le menu l'état des forces de la Régence, réussit à convaincre le confesseur du Roi, Fr. Joaquin Eleta, de la possibilité d'enlever, par un coup de main hardi, la place d'Alger aux Infidèles : œuvre pie, au premier chef, en même temps que très profitable aux intérêts du Roi. Charles III, moins têtu cette fois et moins méfiant que de coutume, se laissa trop facilement fléchir par les prières de son confesseur et par les conseils de Grimaldi, qui crut aussi, malgré sa prudence et son flair, à la réussite du projet; l'expédition fut donc décidée en principe. Restait à en nommer le commandant. Lq Roi pensa d'abord à D. Pedro Ceballos, qui avait fait ses preuves en Amérique ; mais cet oflScier général ayant exigé pour tenter l'aventure un nombre de troupes trop considérable et qu'on ne voulut pas lui donner, le Roi lui préféra O'Reilly, qui prit l'affaire au rabais et s'engagea à la conduire à bonne fin, moyennant une vingtaine de mille hommes, tout compté. Rien de plus naturel de sa part : il y avait si longtemps qu'il alignait ses soldats, les faisait marcher et manœuvrer, changeait leur armement, leur équipement et leur uniforme, qu'un jour devait venir fatalement où il tiendrait à honneur d'éprouver sa méthode, non plus aux alentours des sitios, mais sous le feu de l'ennemi. Sans doute O'Reilly possédait quelques qualités indispensables au chef d'une telle entreprise ; il avait l'énergie, l'ambition, l'audace, mais il manquait de perspicacité, d'esprit de suite et de patience, qualités non moins essentielles au rôle qu'il prétendait remplir : surtout, il se lança dans cette aventure
GRANDS D ESPAGNE : savoir comment il la conduirait ci jusqu'où il . Avant même !e départ de l'escadre, il commit I fautes capitales: d'abord, en n'approvisionnant de vivres, en quantité suffisante, le corps eupémnaire, qui, an bout d'un mois de campagne, lit forcément ou moarir de faim ou vivre sur aemi ; secondement, en n'étudiant pas par avance rrain où il se proposait d'opérer, en ne fixant pas oint précis où le débarquement pourrait se faire i les meilleures conditions. Pour mettre aossi es les chances de son côté, il eût fallu ne rien liter, se préparer en silence et surprendre le Dej une attaque soudaine. Or, le contraire eut lieu, la fin de mai 1775, tout le monde en Espagne et !urs savait que l'escadre, en train de se former à thagène, était destinée à combattre les Algériens, e Marseille divers émissaires avaient prévenu le des projets qui se tramaient contre lui ' : aussi il le temps d'appeler des secours et de mettre s» I en état de défense. Le penaud fut O'Reilly, ad, du pont de son navire le Velasco et armé de unette, il constata que son projet avait été éventé ue les Maures s'apprêtaient à le recevoir de leur ux. « Ma foi, le vin est tiré, il faut le boire, > il en français à Fernan Nunez, que cette parole ' uciante inquiéta quelque peu. a Cela n'indiquait as, observe le comte, qu'il eût de grandes espéiDces dans le succès ni qu'il eût rien préparé pour
n Nufiei, Vida de Carlos III, fol. 87 et suif.