‹ Etudes sur l'Espagne (volume 5)Chapitre 161 sur 212 · CHARLES IV ET LOUIS XVI · texte numérisé non relu

CHARLES IV ET LOUIS XVI

roi son cousin, Don Carlos dut garder, surtout depuis la quasi-abdication de Louis XYI entre les mains de l'Assemblée (4 février 1790), une attitude froide et hostile, sans toutefois pousser les choses à Textréme et rompre les relations diplomatiques. Rien de plus délicat ni de plus embarrassant. Aux yeux de son souverain et surtout du parti intransigeant qui entourait Charles IV et excitait, par conviction ou par intérêt, son animosité contre la France, Fernan Nunez ne paraissait jamais assez ferme ; on lui reprochait trop de condescendance envers ces hommes qui ruinaient les fondements de la monarchie. D'autre part, nos ministres écoutaient peu les réclamations de l'ambassadeur espagnol, convaincus qu'elles ne seraient sanctionnées par aucune mesure efficace, aucune intervention armée comme celle qu'ils avaient à craindre de la part d'autres puissances.

Ne convient-il pas aussi de se demander si Fernan Nunez n'était pas lui-même, dans son for intérieur, combattu, hésitant entre certaines tendances éclairées, certaines opinions philosophiques assez conformes au courant des idées en France, et ses devoirs de diplomate chargé de défendre les intérêts d'un des régimes les plus arriérés et les plus despotiques d'alors ? L'ambassadeur du Roi Catholique, sans être assurément ni un esprit aventureux, ni un fanatique de réformes, avait bien pu goûter quelques mesures qui marquèrent le début du mouvement révolutionnaire, et, par exemple, s'associer de cœur aux élans généreux de la noblesse française et admirer son désintéressement. De toutes façons et tel que nous

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le connaissons, il avait dû certainement subir l'influence de la société où il était appelé à vivre ; aussi conçoit-on qu'il ne réussit pas toujours, au gré de son gouvernement, à empêcher certaines choses et à défendre avec autorité et conviction les principes politiques de la cour d'Espagne.

Pendant les trois premières années de son séjour à Paris, Fernan Nuîiez nous échappe à peu près complètement, soit comme homme privé, ce qui s'explique puisque sa correspondance avec Salm fiût défaut, soit même comme ministre, sans doute parce qu'il ne traita à cette époque aucune affaire de grande importance.

Mais, dès 1790, Don Carlos se révèle. Une première fois, au mois d'août de cette même année, à l'occasion de certaines dénonciations publiées dans des feuilles politiques contre des Espagnols suspects. L'ambassadeur protesta vivement auprès de M. de Montmorin, ministre des affaires étrangères, et lai dénonça notamment deux passages de ces feuilles: l'une où il était dit que <( l'excessive quantité des « pauvres Espagnols et autres qui arrivent jour- (c nellement à Paris et dont les chemins sont remplis « doit être suspecte au gouvernement dans les cir- (( constances actuelles » ; l'autre qui signalait, parmi les courriers passant d'Espagne en France, un grand seigneur espagnol : « Il garde l'inco- <( gnito, mais il est parfaitement connu et l'on suit « de très près ses démarches. » A ces imputations, Fernan Nuîiez crut devoir répondre, en s'adressant au ministre, que sa cour n'ayant a Paris ce personne

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ires qui la regardent, tout

« autre Espagnol ou non Espagnol qui s'en mêlerait

« directement ou indirectement doit être suspect au

« gouvernement, que, par conséquent, il prie le

« comte de Montmorin de le lui faire connoitre pour

' « qu'il prenne de son côté toutes les mesures que

K pourroit exiger sa propre tranquilité. » Puis il

demanda aussi qu'on voulût bien lui désigner les

Espagnols qui peuvent être suspects ou à la charge

du gouvernement'. Cette note, avec la réponse de

I M. de Montmorin conçue en termes conciliants mais

I vagues, Fernan Nunez la &t imprimer et la répandit

sans doute parmi ses compatriotes, pour leur montrer

ce qu'ils devaient éviter et oii, en cas de besoin, ils

devaient chercher protection '.

Lorsqu'au mois de juin, à la suite du rappel du duc de La Vauguyon, ambassadeur de France à Madrid et partisan décidé de l'ancien ordre de choses, les relations entre les deux cours commencèrent à l'aigrir, Fernan Nuàez se trouva à Paris dans une situation des plus fausses. Charles IV, très froissé du départ d'un ambassadeur qui représentait ses idées, fit, dès le mois de janvier 1791, déclarer a M. de Montmorin qu'il lui déplairait absolument de recevoir à sa cour un autre ambassadeur, quel qu'il fût, et même prit soin, quelque temps après, de l'écrire de sa propre main à Louis XVf. « Ainsi que

1. FemaD Nuîiei à Montmorin, Paris, 5 avril 1790 (Aff, Etr. ; Espagne, vol. 628, fol. 234).

2. Va exemplaire de cette note imprimée se trouve aux Maires EtraDgères ; Espagne, Supplémeat, vol. 17.

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ce j'ai eu l'honneur de le faire entendre à Yotre « Majesté par la voye du comte de Fernan Nunez, ce quel que soit l'ambassadeur que Yotre Majesté ce m'enverroit dans ce moment-cy, loin de contribuer a à resserrer l'amitié qui nous unit et celle des deux « nations à laquelle nous sommes tous si intéressés, « il pourroit y causer du refroidissement et même « en rompre les nœuds. » Et, continuant sur ce ton, Charles IV . déclara que, si les convenances diplomatiques l'exigeaient, il était prêt à donner l'ordre à son ambassadeur de s'absenter de Paris. « Dans le cas où Votre Majesté trouveroit de l'incon- « vénient qu'un ambassadeur de ma part résidât au- <c près d'Elle, lorsqu'il n'y en auroit un de sa part « auprès de moi, je ferois avertir le comte de Fernan « Nunez de profiter de la permission de voyager que « je lui ai accordée depuis quelque tems et de s'éloi- « gner de la France *. » Don Carlos reçut efiFectivement, au mois de mai, la permission de prendre un congé de six mois pour venir en Espagne veiller à ses intérêts et à l'établissement de ses enfants, en même temps que Tordre de charger, en son absence, des affaires de l'ambassade D. Domingo de Iriartel C'était ce qu'avait voulu Floridablanca, mais le Roi, sujet à toutes sortes d'hésitations et de revirements, temporisa et Fernan Nunez comprit que le moment n'était pas venu encore de prendre son congé. A cette

1. Copie sans date, mais de mars ou avril 1791 (Aff. Efcr. ; Espagne, vol. 630, fol. 118).

2. Floridablanca à Montmorin, 19 mai 1791 (Aff. Etr. ; Espagne, vol. 630, fol. 219).

époque, d'Urtubise était chargé des affaires de France à Madrid.

Après la fuite à Varennes qui causa, comme on peut croire, unetrès vive ëmotionàla cour d'Espagne, Don Càrlos fut chargé de témoigner à M. de Montmorin le déplaisir qu'avait ressenti le Roi Catholique à la nouvelle de l'arrestation de son cousin. Déjà, an vu de la lettre de son ambassadeur qui lui annonçait le départ secret de Louis XVI, Charles IV avait rédigé une note destinée à être remise par Montmorin à l'Assemblée Nationale. Cette note, après avoir eu connaissance de l'arrestation, il décida de l'envoyer telle quelle, sans y rien changer et en la datant du l"" juillet. Elle était conçue en ces termes:

« La retraite de Paris entreprise par le Roy Très Chrétien avec sa famille royale et ses desseins, quoique ignorés encore par le Roi Catholique, ne peuvent avoir eu et ne sauroient avoir pour cause et pour objet que la nécessité de se délivrer des insultes populaires, que l'Assemblée actuelle et la Municipalité n'ont pas eu le pouvoir darrèter ni de punir, et de se procurer un lieu de sûreté où le souverain et les representans vrais et légitimes de la Nation eussent pour leurs délibérations la liberté dont ils ont été privés jusqu'à ce jour ; privation dont on a des preuves et des protestations incontestables dans des représentations de corps et de provinces entières.

C'est dans ce sens, dans celui d'allié le plus intime de la France, de proche parent, d'ami de son Roy et de voisin le plus immédiat de son territoire que S. M. C. a le plus grand intérêt dans la félicité et dans la tranquillité intérieure de la Nation françoise, et que, bien éloignée de penser à la troubler, Elle a pris la résolution d'exhorter

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GRAI^DS D ESPAGNE

les François et Elle les conjure de réfléchir tranquillement sur le parti que leur Souverain a été forcé de prendre, de revenir sur les procédés outrés qui peuvent y avoir donné cause, de respecter la haute dignité de sa personne sacrée, sa liberté et son immunité et celle de toute sa famille royale et de se persuader que, toutefois que la Nation françoise ne manquera point à ces devoirs, Elle trouvera dans le Roy d'Espagne toutes les considérations et toutes les ressources conciliatoires et amiables qu'elle sauroit désirer, en épargnant à S. M. C. la nécessité douloureuse de réprimer les perturbateurs et les ennemis de ce système.

A Annjaez, ce 1*' jaillet 1791 ^

Pas plus tôt envoyée, le Roi revenant sur son premier mouvement d'indignation, regretta d'avoir laissé dans la note des phrases de nature à blesser rAssemblée Nationale et chargea Floridablanca, pour en atténuer l'effet, de donner à d'Urtubise quelques explications, que celui-ci transmit aussitôt à Montmorin : « M. de Florida Blanca », écrit d'Urtubise, « me répondit que la façon de penser du roi son (( maître étoit toujours la même avant comme après « le départ du Roi, que dès qu'on avoit eu la nou- « velle de l'arrestation de S. M. à Varennes, le Roi (( s'étdit déterminé à envoier à son ambassadeur îi « Paris une déclaration, qu'il ne m'en avoit point « donné de copie parce qu'on lui avoit laissé la

1. Note joiute à une dépêche d'Urtubise à Moutmorin du 14 juillet 1791 (Aff. Etr. ; Espagne, vol. 630. fol. 349). M. H. Baumgarten l'a publiée dans sa Geschichte Spanien's zur Zeit der franzôsischen Révolution, Berlin, 1861, p. 322, d'après une copie de Sandoz, ministre de Prusse à Madrid.

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on que des circonstances

il se produisit encore un K léger changement dans l'attitude du gouvernement espagnol, comme en témoigne ce nouvel « office » de Floridablanca à d'Urtubise, qu'accompagnait une copie de la déclaration, a Je ne vous en remis pas « alors (dans l'audience d'usage) copie pour qu'elle •t ne différât pas de l'original, si des circonstances u locales et du moment avaient déterminé l'ambassa- <i deur de S. M. C. à y faire quelque changement ; « mais considérant ensuite que si, par quelque évène- « ment imané desdites circonstances, la communi- <t cation étoit retardée, S. M. a résolu que je vous « en remis la copie ci-jointe'. » En outre, le premier rainistre informait le chargé d'affaires de France que n les ordres n'avoient point encore été donnés à « M. de Fernan Nuiiez de revenir », mais que son maintien à Paris dépendait absolument des événements et des procédés de la « nouvelle forme d'ad- « ministration m, non reconnue encore par les puissances étrangères. Puis, à quelques jours d'intervalle (18 juillet), Floridablanca déclarait que, vu la position des affaires en France, il ne pouvait plus regarder d'Urtubise a comme chargé des affaires de « ce royaume ni lui passer des offices en cette qua-

1. Urtubise à Montmorin, 11 juillet 1791 (Aff. Etr.; Espagne, Tol. 630, fol. 368 vo).

2. Copie de cette nute de Floridablanca du 11 juillet, dapsia lettre d'Urtubise à Moutmorin du 14 juillet 1791 (AIT. Etr. ; Eapagne, vol. 630, fol. 374).

GRANDS D ESPAGNE

« lité . » Toutefois, notre représentant convint avec le ministre qae pour que les affaires ne soufirisseot pas, il continuerait de les d suivre en son nom « privé* ».

Ce va-et-vient d'opinions et de volontés, ces hésitations perpétuelles sur la conduite à tenir envers le gouvernement de TAssemblée Nationale, depuis la rentrée de Louis XYI à Paris, n'étaient pas de nature à renseigner Fernan Nunez et à lui tracer exactement son devoir. Il crut bien faire en se conformant aux instructions qui lui laissaient la liberté de m mitiger » la note si les circonstances le comman'daient ; il la mitigea, en effet, dans la copie qu'il remit à Montmorin le 8 juillet, en remplaçant une phrase fort comminatoire de la note originale par celle-ci : c< Elle (Sa Majesté Catholique) a pris la « résolution d'exhorter les François, et Elle les con^

« jure de réfléchir et de se persuader que, toutes

« fois que la Nation françoise remplira ces devoirs^ « comme le Roy Vespere^ elle troussera dans les pro- « cédés de S, M. C, les mêmes sentimens d'amitié et « de conciliation quil lui a constamment témoignée « et quiy sous tous les rapports y conviennent mieux à « sa situation que toute autre mesure quelconque^. »

Lorsqu'elle fut connue à Madrid, la rédaction mitigée déplut singulièrement à Floridablanca qui en manifesta son vif mécontentement ; les autres ministres, au contraire, ne partagèrent pas ce sentiment

1. Urtubiseà Montmorin, 18 juillet 1791 (Aff. Etr.; Espagne, vol. 630, fol. 377 ^°)-

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