GARDES DU CORPS
donnant accès dans cette troupe palatine, uniquement vouée au service de la cour et qui ne voyait jamais le feu de l'ennemi, on conçoit que ses privilèges considérables et plus que tout ses prééminences de grade exaspérassent les vrais militaires et éveillassent dans le peuple des haines violentes contre l'étranger sangsue de la pauvre Espagne. Voici quelles étaient les équivalences : un simple garde avait grade de lieutenant, un exempt grade de capitaine et le capitaine enfin, toujours un grand d'Espagne, grade de lieutenant général. C'est dans les pamphlets publiés contre le ministre Grimaldi, à la suite de la malencontreuse affaire d'Alger, qu'éclatent le plus vivement la haine et le mépris des Madrilènes à l'endroit des exempts italiens dont les mœurs, on peut le croire sans peine, laissaient à désirer : « Rien « à escroquer ? Point de filles, point de grades, point <( de commanderies ? Mais, alors, que faisons-nous « ici ? Allons donc nous coucher. » Ainsi parle un Branciforte dans la saynète du MarquU fort troublé (Grimaldi) *. Beaucoup moins défavorable est le jugement qu'on portait dans le public sur les officiers des Gardes Wallones, quoique leur conduite pendant l'émeute de 1766 n'eût guère été de nature à leur concilier l'amour du peuple de Madrid. Mais ceux-là ne pouvaient pas passer pour des officiers d'antichambre et de parade, on les savait gens à se battre très bien et aussi leur accordait-on de l'estime, sinon
1. El marqués mas conturbado, pamphlet contre Grimaldi ; Bibl. Nat., Ms. Esp. 424, fol. 289.
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de la sympathie. Les prééminences, à la vérité, des Gardes d'infanterie n'atteignaient pas celles des ' Gardes du Corps ; un sous-licutenant aux Gardes Wallones ou Espagnoles avait seulement rang de capitaine, un lieutenant rang de lieutenant- colonel, un capitaine rang de colonel, etc.
Sans prétendre discourir ici sur l'histoire militaire d'Espagne, qu'il nous soit permis de rappeler, pour l'intelligence de cette correspondance, qu'au moment qui nous occupe l'officier supérieur le plus en évidence, le plus occupé de plans et de réformes, était le fameux Alexandre O'Reilly. Irlandais d'origine, comme son nom l'indique, et ayant débuté en Espagne dans le régiment à'Hibernia, il passa bientôt au service de France, pour revenir ensuite, à la fin de l'année 1760, en Espagne, oii il continua et termina sa carrière. Très recommandé par le maréchal de Broglie, très appuyé par le marquis d'Ossun, notre ambassadeur à Madrid, O'Reilly reçut tout de suite de Charles III et de son ministre Wall, Irlandais aussi, des missions spéciales, et d'abord, au débotté presque, une s ou s -inspection d'infanterie. Cela le mit en goût. Fin, souple et insinuant, comme ceux de sa nation, de plus instruit et laborieux, il n'eut pas de peine à se distinguer d'officiers qui le valaient peut-être, mais qui ne savaient pas mettre à profit leurs aptitudes et leurs connaissances. Après avoir préparé la guerre contre le Portugal et commandé un corps pendant la campagne de 1762, il forma le projet de réorganiser l'armée espagnole, de l'habiller, de l'équiper et de l'exercer k la prussienne, puis de
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lui constituer des cadres sérieux en créant une école militaire où les cadets recevraient une instruction théorique et pratique qui jusqu'alors leur avait fait défaut : ces projets, il réussit à les réaliser en partie. Il fit beaucoup manœuvrer de troupes aux environs de Madrid et obtint parfois du bon roi Charles qu'il sacrifiât quelques heures de chasse pour assister à un simulacre de bataille ; mieux encore, il fonda son école d'Avila, établissement utile et qui eut de bons résultats. La période de splendeur d'O'Reilly dure de 1770 à 1775; il devient inspecteur général de l'infanterie avec des pouvoirs très étendus ; il est créé comte (octobre 1771), il est nommé gouverneur militaire de Madrid et son district (octobre 1773), et un correspondant d'Aranda peut écrire, à la date du 23 mars 1774 : « le crédit d'O'Reilly augmente <;< tous les jours, il dispose de tout dans le dépar- (( tement de la guerre, de la marine et des Indes*. » En un mot, c'est le militaire à la mode, le grand homme du jour, et ses succès font oublier les cruautés de son gouvernement de la Louisiane, en 1768, et contraignent ses subordonnés à subir en silence sa hauteur et sa dureté de parvenu. L'échec de l'expédition contre Alger, en 1775, dont il fut le promoteur et le chef principal, entrava la fortune de cet aventurier hardi et habile et qui peut-être méritait mieux, quoi que prétendent la plupart de ses contemporains. Mais nous reviendrons plus tard sur ces événements.