ARANDA ET CHARLES ÎII
« pleine de projets et, à force d'en changer, il ne « vient à bout de rien. C'est ce qui nous est arrivé « en Portugal où il commandoit mon armée. Que « ceci reste entre le roi, votre maître, M. de (( Vergennes et vous, continua S. M. Catholique, (( mais soyés persuadé qu'Aranda est capable par « amour propre de vouloir tout changer pour pou- « voir dire après que. tout allait de travers, lorsqu'il « n'était pas consulté, et qu'on n'a formé des projets (( raisonnables que depuis que ses avis sont suivis. « Croyés qu'il le dira, et qu'on y prenne garde chés « vous\ L'année d'avant, Charles III avait déjà déclaré que, même en ce qui concernait les affaires militaires, il ne voulait pas s'en remettre à Aranda, « qu'il chercheroit plutôt un général chez les Turcs. ^ » C'était dans l'intimité que le Roi parlait ainsi et quand, exaspéré par quelque dépêche insolente, il ne pouvait contenir son dépit; mais la conversation rapportée plus haut et les précautions dont il s'en- I toura en s'ouvrant à Montmorin montrent assez qu'il ne se risquait pas à manifester publiquement son mécontentement et qu'il redoutait plus que tout une démission qui eût ramené la « mule aragonaise » en Espagne. Donc il temporisa; il chercha h lasser le fougueux ambassadeur, à énerver son action en négociant par des voies détournées et en le laissant, à
1. Monlmorin à Vergennes, 21 août 1779 (AfT. Etr.; Espagne, vol. 595, fol. 168 V.).
2. Du même au même, 5 octobre 1778 (Aff. Etr.; Espagne, vol. 591, fol. 17).
GRANDS D ESPAGNE
dessein, hors des affaires importantes et délicates. Le fait est que l'autorité d'Aranda alla déclinant à partir de 1780 environ, tandis que montait toujours le crédit de son rival : la plume enfin l'emporta sur l'épée, le robin sur le gentilhomme. En 1784, Bourgoing peut annoncer à Vergennes le triomphe de la politique de Floridablanca. a Le crédit de M. de (( Floride Blanche se consolide de plus en plus, « sans être contre-balancé par quoi ce soit, et moins « encore par M. le comte d'Aranda que par aucun de (( ceux dont le ministre principal pourroit redouter « la con<;urrence ; car, malgré ce qu'en ont dit les « gazettes, cet ambassadeur n'a/pas la moindre part « à l'administration. * »
Un événement qui se produisit alors dans sa vie privée et qui fut rendu très public porta, il faut bien le dire, quelque atteinte à la considération d'Aranda et fit le jeu de ses ennemis. S'étant rendu en Espagne vers la fin de 1783, la nouvelle de la mort de sa femme vint l'y surprendre à deux journées de Madrid. ^ « Sans cette disgrâce écrivit Aranda, à Vergennes, j'aurais été au comble de ma joie par les bontés dont le Roi, mon maître, m'a « honoré. ' w L'impression de la « disgrâce » ne dura
1. Bourgoing à Vergennes, 29 mars 1784 (AfF. Etr.; Espagne, vol. 612, fol. 265).
2. La comtesse d'Aranda, D<^ Ana Maria del Pilar Fernandez de Hijar, sœur du neuvième duc de Hijar mourut le 24 décembre 1783.
3. Lettre à Vergennes du 1«' janvier 1784 (Aff. Etr.; Espagne, vol. 612, fôl. 3).
MARIAGE d'aRANDA 159
pas longtemps. Ce mari de soixante-cinq ans n'a pas plus tôt perdu sa première femme qu'il se choisit une autre compagne, et quelle compagne bien assortie ! une toute jeune fille, sa petite-nièce. * Mais laissons-le conter lui-même à Vergennes, et dans son style aragonais, l'histoire de ce second mariage.
A Madrid, le 2 février 1784.
Mon sort et mon existence, M. le Comte, seront bien différentes à mon retour à Paris, puisqu 'ayant vécu plus de dix ans isolé des miens, je retournerai en compagnie, et telle que je me promets méritera l'aprobation de V. Excellence. La circonstance d'être le dernier de mon nom a conjuré tout le monde pour me remarier. Le Roy même en fut de l'opinion générale, mais ce qu'il y a de singulier, c'est que tous, sans exception pas d'un, ont donné leur suffrage pour Mademoiselle d'Hijar, fille démon propre neveu et héritier, vraiment douée d'un caracter et de qualités personelles dont je ne pouvais mieux désirer. Ne devant plus balancer sur un parti pareil, je le pris, et je compte le consommer vers la fin d'Avril et aux aproches de mon départ pour Paris. Je suis sur que Madame votre épouse aplaudira mon choix ; et je lui annonce que la nouvelle ambassadrice ne se refusera pas autant que l'ancien ambassadeur ni au lotto, ni a diner a sa campagne sur Tallée de Versailles. En lui présentant mes respectueux hommages, comm' aussi à Madame la vicomtesse, je prie V. Excellence d'obtenir leur bontés pour la nouvelle connoissance....*»
1. Elle se nommait D» Maria del Pilar Silva y Palafox et était petite-fille du beau-frère d'Aranda, D, Joaquin Diego, neuvième duc de Hijar.