Saint-Simon, éd. Boislisle, t. VIIT, p
l'industrie française 249
à Louis XIV où, un mois après la mort de Charles II, il trace comme le programme du gouvernement qui doit ouvrir à l'Espagne une ère de prospérité et de reconstitution, il exprime, entre autres, le vœu que le jeune souverain favorise «la milice par des paroles et des effets, louant les exercices militaires et les nobles qui montreront affection au service, abandonnant Vhabit de golille pour les gens de robe et de plume et prenant pour la noblesse celui des soldats * )) .
D'autres que les Espagnols s'intéressaient également au changement de costume. Dès que l'acceptation par Louis XIV de la couronne d'Espagne pour son petit-fils fut connue et qu'on apprit en France qu'un prince français présiderait aux destinées de la nation voisine, nos industriels se préoccupèrent de tirer parti de la circonstance pour exporter leurs produits. Un mémoire de 1 701 relatif à « quelques moyens pour le rétablissement du commerce » nous prouve qu'ils ne perdirent pas de temps : (( Il seroit encore à désirer », y lisons-nous, « qu'on pût inspirer au nouveau roi d'Espagne le dessein d'obliger ses sujets de s'habiller à la françoise
I. Ct.Wv^^edM^ Avènement des Boarhons au trône d'Espagne, t. II, p. 3ao.
et de quitter la golille. Ce seroit le moyen •d'abroger, en ce pays-là et dans tous ceux dépendant de l'Espagne, l'usage des bayettes d'Angleterre dont il se débite pour des millions toutes les années aux sujets de cette couronne ^)) Sinon Philippe V lui-même, du moins quelques-uns de ses conseillers purent trouver leur intérêt à pousser à l'abandon, si profitable à la manufacture française, de l'ancienne défroque espagnole.
Un autre incident momentanément plus grave que celui de la golille, parce qu'il s'agit cette fois d'une pièce du costume féminin, se produisit peu de temps après l'arrivée de Philippe V et menaça d'aliéner à sa femme Marie-Louise •de Savoie les bonnes grâces des dames espagnoles. C'est la princesse des Ursins, camarera mayor de la nouvelle reine, qu'il convient ici d'entendre : mieux que personne, elle nous expliquera la mésaventure qui arriva au vertugadin espagnol, dénommé à cette époque tontillo ^ et
1. A. M. de Boislisle, Correspondance des contrôleurs généraux des finances avec les intendants des provinces^ t. II (Paris, i883), p. ^Sa.
2. La meilleure description de celte espèce de panier est celle •de Terreros : « Tontillo, especie de adorno que usan las mujeres
oncima del brial, 6 debajo de la basquifia, à lo que ellas dicen para anadir gracia ; pero, à la verdad, si la naturaleza las hubiera hecho tan anchas como parecen, no saldrian si no llcnas de em- (pacho al pûblico. En Ëspafia se usan las caderillas que sQn de
l'affaire du (( TONTILLO )) 35 1
qui avait succédé à Tancien guarda-infante décrit par M™* d'Aulnoy. A la date du i4 juin 1703, M. de Blécourt, ministre de France, resté u Madrid pendant que le Roi et la cour étaient allés au-devant de la Reine, notifia à la princesse la dangereuse agitation des dames de la capitale : (( Le bruit court que la Reine veut faire •changer Thabillement des dames et qu'elle souhaite qu'elles quittent les tontillos. Ce seul bruit, Madame, fait de la peine à toutes les dames de la première qualité et autres... Texécution en seroit pire et pourroit aliéner l'amour que tout le monde a pour Sa Majesté. » La princesse, qui n'était point femme à se laisser intimider par cette insurrection de jupons, répondit assez vertement au timoré Blécourt :
Alagon, le 17 juin 1702.
... Sa Majesté n'ordonne nullement que les Dames suivent sa manière de s'habiller ; elle leur laisse une entière liberté de porter le toniillo, de se coefler à leur fantaisie et d'avoir des queues de la longueur qu'elles voudront; elles peuvent mesme reprendre le guardainfant, s'il leur plaît. Pour ce qui regarde Sa Majesté,
dos aros, y el tontillo comun que es de cinco à siete. Como todas las modas parecen periôdicas, esta en la substancia es antigua, mudando el nombre de guardainfante en el de tontillo » (Diccionario caslellano, Madrid, 1786-88, s. v.). Il y avait aussi un toniillo pour les vêtements d'homme. Moralin dans la Mogigata (acte I^"", se. 3, éd. de t8o6), parle de la « eterna casaca de tontillos ».
elle retranche le tontillo de Thabit espagnol qu'elle porte ; elle veut avoir les cheveux frizés sur la teste ; cela plaît au roy, et une queue trop longue rincommode ; elle souhaite mcsme que les Dames du palais s* y conforment, parce que ayant à la servir, elles s'embarrassent fort avec le tontillo et plus encore avec leurs longues queues, qui font toujours une poussière qui luy fait beaucoup de mal à la poitrine. Elle est estonnée que la mode d'aujourd'huy paroisse aux dames de Madrid une chose si privilégiée qu'il ne luy soit pas permis d'en réformer ce qui luy paroist incommode et mesme ridicule. Du temps de la reyne Louise, les queues n'estoient presque qu'à fleur de terre, et la reyne douairière a réformé la toque que les vefves portoient. Sa Majesté conclud sur ces exemples qu'il n'y a rien de fixe dans rhabillemcnt espagnol, et qu'elle peut fort bien, en usant seulement du droit que l'usage autorise, adjouter ou retrancher ce qui luy paroist à propos...
Et le même jour, elle écrivait à peu près sur le même ton à M. de Torcy :
... Je dois, ce me semble. Monsieur, vous rendre compte d'une autre afl'aire que M. de Blécourt croit importante, et qui néantmoins ne me le paroist point du tout... L'habit que la reine porte est le mesme que celuy que S. M. a envoyé à M"'® la duchesse de Bourgogne, hors qu'elle en a retranché le tontillo, et qu'elle ne veut pas ses queues si longues. Elle a souhaité que les femmes qui la servent s'y conformassent, parce que le tontillo les empeschoit de l'approcher surtout à sa toilette, et que ces formidables queues font dans ces chambres qui ne sont point frottées une ^poussière qui luy fait beaucoup de mal à la poitrine. Elle a laissé aux autres une entière liberté de s'habiller comme elles voudront. A Barcelone et à Saragossc, presque toutes les dames ont pris cette
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mode, voulant luy faire leur cour en suivant son exemple. Je sçais aussy qu'à Madrid plusieurs se sont fait faire des habits conformes. Mais il est vray qu'il y en a quelques-unes à qui cela ne plaist pas. Ce sont sans doute les femmes des hommes qui croyenl que le salut de la monarchie consiste dans la conservation de la golille, Peut-estre y a-t-il plus de malice que d'entestement dans la teste de ces gens-là. ..
Blécourt, en recevant la lettre un peu vive de la princesse, comprit qu'il avait fait un pas de clerc et dut regretter de s'être mêlé de cette histoire de paniers. Il crut nécessaire de s'en expliquer avec M. de Torcy :
Madrid, le 2\ juin 1702.
... Je crains d-avoir fait mal ma cour à Madame la Princesse des Ursins, en luy mandant ce qu'on disoit icy sur l'habillement des Dames. Vous en jugerez par la response qu'elle m'a faite. Je n'oseray plus luy dire ce qui viendra à ma connoissance, à moins que vous ne me l'ordonniez ; mais mes intentions sont bonnes. Il faudra que les Dames pour estre à la mode quittent le tontillo, qui empesche qu'on ne leur voye les pieds et les jambes quand elles s'assoient à terre, comme c'est la coutume icy, et c'est un crime de les montrer. Il y a des maris assez extravagants pour dire qu'ils aymcroient mieux voir leurs femmes mortes que ce qu'on leur voye les pieds...
M. de Torcy, lui, donnait raison à Blécourt ; il informa M"* des Ursins que l'affaire du tontillo avait été portée devant Louis XIV et que le
grand roi conseillait de temporiser, de ne rie» brusquer, tout en laissant à la jeune reine* la liberté de ne pas s'embarrasser de ce panier muni d'une queue aussi encombrante ; Louis recommandait de se conformer à l'exemple du roi d'Espagne qui tolère la golillc et qui même la porte à certains jours :
Marly, le 3 juillet 1702.
... M. de Blécourt n'est pas le seul qui ait escrit au sujet de l'habillement de la reyne. On en regarde en Espagne le changement comme une afTaire très importante, et il en estoit desja venu des advis sérieux au roy. avant que je receusse vostre dernière lettre; S. M. m'a voit mesme ordonné de vous en escrire. Elle ne croit pas que la rovne doive changer un habit qui luy est commode; mais il semble en mesme temps qu'il faut donner quelque consolation à la nation, alarmée mal à propos de ce changement, et qu'il est bon, pour cet effet, de se conformer à ce que le roy d'Espagne a fait en arrivant à Madrid ; comme il a laissé à tout le monde la liberté de paroître devant luy avec la golille, que luy-mesmea porte de certains jours l'habit espagnol... ^
Lous XIV ne savait donc pas alors que la golille était définitivement condamnée ou tout au moins rabaissée dans l'estime même des Espagnols par l'attribution exclusive qui en était faite, sur l'ordre du souverain, aux gens de robe, de
I. Af"« des Ursins et la succession d'Espagne. Fragments de correspondance publiés par M. le duc de la Trémoille, Nantes,. igoS, t. II, p. 56, 57, 61, 64 et 65.