‹ Études sur l'Exposition de 1878 (volume 2)Chapitre 55 sur 65 · I. — HISTOIRE DE L’ALGÉRIE · texte numérisé non relu

I. — HISTOIRE DE L’ALGÉRIE

« Entre la belle Méditerranée bleue et tiède au nord, et le Sahara jaune, rouge, blanc, sec et enflammé au sud, s’allonge sur le dos de l’Atlas une région plutôt fécondée que flétrie par le soleil (2)», vaste ensemble isolé et original, nettement délimité par la nature que les géographes appellent la Berbérie, Ce fut une île quand le Sahara logeait une mer dans sa conque. C’est une île encore par son isolement du reste des terres habitables et du continent auquel de nos jours elle se rattache. Une seule montagne, l’Atlas, en est comme la charpente. Bornée d’un côté par la Méditerranée et de l’autre par le Sahara, la Berbérie est bien l’ile de

(1) Voir page 146, tome IX.

(2) Onés. Reclus.

l’Occident, comme l’ont heureusement nommée les Arabes, l’île du Moghreb, ou une Afrique européenne. L’ancienne Cyrénaïque et la contrée des Syrtes, le pays de Barkah et le Tripoli d’aujourd’hui, isolés de la Tunisie par les vagues de sables que projette le grand désert à l’encontre du flot marin, se rattachent de préférence au passé de l’Égypte. D’un côté c’est l’Orient ou la Libye, de l’autre l’Occident ou les provinces africaines.

La borne commune était marquée du temps de Carthage par les autels des frères Philènes, et la nature elle-même avait pris soin d’en indiquer la séparation, car un ancien périple grec de la Méditerranée distingue expressément dans le golfe appelé communément Grande-Syrte, d’une part la Syrte de Cyrène, de l'autre la Grande-Syrte.

Tel est le pays dont nous allons esquisser à grands traits l’histoire à travers les âges et les occupations successives des Phéniciens, des Romains, des Vandales, des Byzantins, des Arabes, pour aboutir à l’Algérie, cette Afrique française.

On retrouve des vestiges de l’époque préhistorique dans les monuments mégalithiques de Roknia, près Guelma, et de Bou-Merzoog, près Constantine. Ce sont des cromlechs, des dolmens, des menhirs, tels qu’on les rencontre dans le nord de l’Europe. M. Féraud, interprète militaire, a découvert dernièrement auprès de l’oasis de Ouargla, dans le Sahara, des ateliers de silex taillés, qui figurent au musée de Saint-Germain. La race indigène qui a traversé les siècles et les invasions en conservant la pureté de son type primitif, est sans contredit la race berbère, dont les Kabyles d’aujourd’hui sont les descendants. Les Berbères, d’après l’autorité incontestée de Ibn-Kaldoun, sont des enfants de Chanaan, fils de Mazigh, fils de Chain, fils de Noé; leurs frères étaient les Gergéséens, et les Philistins leurs parents. Du reste, les Thouaregs repoussent leur nom, qui signifie en arabe « les délaissés », et n’acceptent que le nom d’Imajirhen (hommes libres), qui se rapproche de Mazigh. Justin parle d’un certain Hiarbas, rex Maxitanorum, qui demanda la main de Didon. Ce nom de Maksi se retrouve dans des inscriptions assyriennes et correspond au mot Amaksi, qui, dans les dialectes berbères, signifie pasteur. Il est probable que les fameux Hicsos. peuples pasteurs, étaient des Berbères. Ce nom de Bcrbcri paraît être un sobriquet formé d’un verbe arabe berbera, qui signifie bredouiller, et infligé au vaincu par le mépris du vainqueur.

Vers l’an 1600 avant Jésus-Christ, par suite d’un grand mouvement de populations dans l’Europe occidentale, des peuples d’origine aryenne, hommes blonds aux yeux bleus, vinrent se mêler aux populations autochtones et couvrirent l’Afrique septentrionale de monuments mégalithiques appartenant à l'âge de la pierre polie.

Les Phéniciens, ces courtiers de la civilisation babylonienne, créèrent de bonne heure des emporia sur la côte africaine, dont les indigènes portaient alors le nom collectif de Lioua (Libua, Libye).

La citadelle de Bvrsa existait déjà dans la presqu’île qui s'étend auprès de Tunis, quand, vers 860 avant Jésus-Christ, la phénicienne Didon agrandit ce comptoir et fonda Carthage (Karth-had-tha, ville nouvelle, en Phénicien). D’ailleurs le mot pœnus, qui servit à dénommer les habitants de Carthage, correspond à phénix, Phénicien. Dans les dessins grossiers qui surmontent les stèles numidiques, et dans les inscriptions épigraphiques, on retrouve le croissant, symbole d’Astarté qui était vénérée à Carthage.

La Grèce — comme un vase qui déborde — répandit ses enfants sur les rivages de la Sicile, de l’Italie et de l’Afrique. L’oracle de Delphes promettait à Battos un pays fertile en fruits de toutes espèces, fécond aussi en bêtes sauvages. Établis d’abord dans File de Plotée, à l’est de la Cyrénaïque, dit Hérodote, les

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Théréens et les Battas passèrent bientôt sur le continent, et les Lybiens les conduisirent auprès d’une fontaine où ils bâtirent Cyrène, vers H30 avant Jésus- Christ, la ville illustrée par ses belles sources et par ses chevaux, et chantée par Pindare.

C’est dans ce riche pays de Carthage que s’est développée l’œuvre brillante de la civilisation romaine. Ce fleuve au cours puissant s’est répandu à travers l’opulente région numide, il s’est amoindri vers l’ouest, et enfin s’est perdu dans les solitudes de la Maurétanie Tingitane (Maroc). Le département de Constantine est la région de prédilection où s’est produite une triple et brillante civilisation.

De 880 à 480 avant notre ère, Carthage, cette galère ancrée sur le sable libyque, fait l’apprentissage de sa grandeur future. C’est la nature, sans doute, qui avait offert aux fondateurs de Carthage ce golfe profond, cette péninsule favorable où s'étalait la ville, presque enveloppée par la mer et protégée par elle; mais ce double bassin, destiné aux bâtiments marchands et aux navires de guerre, la main de l’homme l’avait creusé; ces longs quais où s’entassaient les marchandises de l’univers, l’huile et le vin de Sicile, le fer de l'île d’Elbe, les blés de la Sardaigne, l’or, l'argent et le plomb de l’Espagne, les peaux de la Maurétanie, l’étain des Cassitérides, les éléphants, l’ivoire et les esclaves de l’Éthiopie, Carthage les avait conquis sur la mer comme ces 220 loges ornées de colonnes, qui donnaient au Cothon l’aspect d’un portique, et cette triple enceinte longue de 25 stades, haute de 30 coudées, garnie de tours à quatre étages, où pouvaient s’abriter 4,000 chevaux et 20,000 fantassins, Splendidement assise au fond de son large golfe, ayant Tunis à sa droite et Utique à sa gauche, entourée des richesses de l’Afrique, Carthage était réellement la reine de l’Occident, et l’on ne s’étonne plus en lisant Appien, que la destruction de cette grande ville ait arraché des larmes à son vainqueur. Après la première guerre punique, les Romains qui venaient de s’emparer de celte Trinacrie, qu’Hamilcar leur abandonnait en pleurant, jetaient déjà un regard d’envie sur cette terre d’Afrique, qu’ils apercevaient à travers la brume des caps siciliens. Il manquait un prétexte pour changer la mer occidentale en lac romain : l'insurrection des mercenaires qui soulevaient la Libye contre Carthage le leur offrit.

La Corse, la Sardaigne et Utique elle-même se donnent à Rome ; la Sicile, sentinelle avancée, devient un autre camp de Boulogne en face de cette autre Angleterre, et Scipion se prépare à venger Régulus. Après la victoire du premier Scipion sur Annibal et Syphax, Rome préféra affaiblir Carthage, qui devait fatalement être conquise, et donna à Syphax les états de Massinissa. Scipion Emilien, après la destruction de Carthage, s’empara de la côte africaine. Cinquante ans après, Rome s’immisce dans les querelles de Jugurtha, roi de Numidie, et Bocchus, roi de Morétanie. Après six ans de luttes, succombant devant Métellus, Marius et Sylla, le roi numide est jeté dans le Tullianum. Rome retarde encore sa conquête et, selon une expression tristement célèbre, semble attendre le moment psychologique où l’Afrique doit tomber dans ses bras. N’est-elle pas admirable, cette opiniâtreté romaine, qui va poursuivre patiemment son œuvre pendant deux cent quarante ans, f contenant les convoitises des jeunes généraux et le patriotisme des héritiers du vieux Caton ?

Dans la lutte de César et de Pompée, Juba, roi de Numidie, partisan de Pompée, est vaincu à Thapsus, et la Numidie est gouvernée par l’historien Salluste, ce juge perspicace et sincère, ce narrateur discret et sobre, qui toujours nous ramène au même point de vue et à une saine appréciation des choses.

Sous Auguste, les rois numides sont en tutelle à la cour de Rome, et Juba n’est que le vassal de l’empereur. Marié à une fille de Cléopâtre, il s’efforce

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d’habituer les Gétules au joug romain. Enfin sous Claude, deux cent quarantetrois ans après la prise de Carthage, la Numidie se perd dans funivers romain et comprend quatre provinces : 1° l’Afrique, devenue plus tard la Byzacène et la Tripolitaine ; 2° la Numidie ; 3° la Maurétanie césarienne ; 4° la Maurétanie tingitane.

Mais la possession est loin d’être paisible ; sous Tibère, Tacfarinas soulève les Numides et lutte pendant sept ans. Sous Claude et Caligula, nouvelle révolte : Ædemon est poursuivi jusqu’aux sommets de l’Atlas. Sous les Antonins, Probus, puis Maximien Hercule combattent les Quinquagentiens. Sous, Maxence, un soldat pannonien, Alexandre, ruine Cirta que Constantin relève et à qui il donne son nom (Constantine). La religion elle-même sert de prétexte à la sédition, car la querelle des Donatistes, c’est-à-dire une controverse dogmatique sur l’admission à la communion des traditeurs, ou de ceux qui avaient livré les livres saints par crainte de la persécution, ne pouvait agiter pendant deux siècles des paysans et des soldats. Sous ces discussions byzantines, il y avait la question sociale, la liberté des esclaves, la remise des dettes, ces problèmes éternels, qu’une demi-heure ne suffit pas à résoudre.

Le fond du pays était resté africain, et au ve siècle saint Augustin prêchait encore en punique et en numide.

Sous Valentinien, révolte générale : Firmus le Gétule s’empare de la Maurétanie césarienne et combat à côté des Donatistes ; ils sont vaincus par le comte Tbéodose, père de l’empereur. Sous Honorius, un frère de Firmus, le comte Gildon, relève l’étendard de la révolte ; nouvelle défaite. En 428 après Jésus- Christ, 50,000 Vandales ariens viennent sous Genséric prêter main-forte aux Donatistes et sont victorieux, grâce à la trahison du comte Boniface. Puis un siècle après, Bélisaire, Salomon et Jean Troglita rendent l’Afrique à Justinien. Après quelques révoltes réprimées, l’Afrique semble pacifiée sous Héraclius. Mais les Sarrazins accourent des bords du Nil ; tout tombe en leur pouvoir. Carthage ruinée pour toujours voit s’élever Kairouan dans la Byzacène, et le croissant remplace la croix jusqu’à la conquête française. Pendant les douze siècles de la période arabe, l’Afrique, soumise aux califes de Damas et de Bagdad, passe des Aglabites, aux Zéiristes puis aux Almoravides et enfin aux Almohades, qui sont renversés à leur tour par les Zyanites de Tlemeen et les Hassites de Bougie, avec des alternatives de gloire et d’obscurité. Au viiic siècle toute l’Afrique, depuis le Nil jusqu’à Tanger, tombait sous le joug des Maures, et le général Okba, arrivé sur la place de Tanger, lançait son cheval dans l’Océan en s’écriant : « Dieu tout puissant de Mahomet, sans cette barrière que tu m’opposes, j’irais forcer d’autres nations qui t’ignorent à n’adorer que toi ou à mourir. » Après des vicissitudes diverses, les Arabes s’implantèrent dans le pays, imposèrent leur langue et leur civilisation, conquirent les Berbères et, sous la conduite de Tarek, passèrent en Espagne. Ils auraient poursuivi leur marche et inondé l’Europe, si Charles Martel ne les eût taillés en pièces à la bataille de Poitiers.

C’est en 935 que les Arabes fondèrent, sur l’emplacement de l’ancienne Icosium ou Iomnium, la ville de Al-Djésaïr ou les îlots, eu égard à sa position, ou Al-Jelzirs, la guerrière. Alger allait bientôt mériter ce nom, car en 4492 les Maures chassés d’Espagne transformèrent la Djézaïr-beni-Mezr’anna en un terrible repaire de pirates.

Au xvic siècle, deux aventuriers, fils d’un corsaire renégat de Lesbos, les frères Barberousse, portèrent sur toutes les plages de la Méditerranée la terreur du nom d’Alger. Forbans intrépides et marins heureux, ils tinrent tête à Charles- Quint et battirent le plus grand amiral du temps, le génois André Doria.

En 1510, l’aîné, Aroudj Barberousse, détrôna le cheik arabe Selim Eutemi,

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qui avait invoqué son appui contre les Espagnols, et se fit proclamer souverain d’Alger. Il fut tué deux ans après, dans un combat contre Charles-Quint.

Son frère, Kair-el-Dinn ou Hariadam reconnut la suzeraineté du sultan turc Selim Ier et reprit Tunis à Charles-Quint. L’empereur prit lui-même le comman dement d’une armée formidable, à laquelle tous, les pays de la chrétienté avaient apporté leur contingent. Charles-Quint fut vaincu autant par les armes des Maures que par la tempête. La défaite de cette puissance qui — en se remuant faisait trembler la terre — porta au plus haut point le renom de l’invincible Alger.

Ses légers navires écumaient les côtes de l’Italie et faisaient 7,000 captifs. Doria vaincu dans le golfe d’Ambracie, Castel Nuovo pris d’assaut, une victoire à Candie et l’alliance de François Ier méritèrent bien à Barberousse le nom d’Emir-al-bahr, le chef de la mer. Il mourut à Constantinople en 1547.

Après Kair-el-Dinn les deys d’Alger, élevés et renversés par le caprice des Janissaires, furent peu connus. Néanmoins , les pirates continuèrent leurs courses.

Parmi les plus célèbres captifs on compte Cervantès , l’immortel auteur de Don Quichotte, — ce livre qui est toute une époque, — et Saint-Vincent-de- Paul.

En 1663 et 1664, le duc de Beaufort dirigea contre Alger deux expéditions insignifiantes, mais en 1665 la flotte barbaresque fut anéantie à Tunis. En 1682 et 1683, Duquesne bombarda Alger que gouvernait alors le dey Mezzo-Morto, dont les exécutions sont restées célèbres par leur atrocité. Mais les leçons ne suffisaient pas à ces incorrigibles forbans. D’Estrées jeta 10,000 bombes dans Alger en 1688; les Espagnols, les Anglais et les Hollandais firent des expéditions inutiles. Pourtant en 1816, lord Exmouth et l’amiral des Pays-Bas van Capellen forcèrent le dey à signer la paix et l’abolition de l’esclavage. Enfin, le 5 juillet 1830, le drapeau français était planté sur la Kasbali et une ère nouvelle commençait pour la vieille terre d’Afrique.

La première tentative d’occupation de l’Algérie par la France date du règne de Charles IX. François de Noailles, évêque de Dax, ambassadeur de France à Constantinople, était entré en pourparlers pour la cession du royaumè d’Alger en faveur de Henri, duc d’Anjou, depuis Henri III. Les négociations n’aboutirent pas. Sous Louis XIII la France renouvela des capitulations qui dataient de 1520 et avaient été reconnues par Selim et Amurat en 1560 et 1604. En 1561, deux Marseillais avaient élevé non loin de Bône le bastion de France, refuge pour les pêcheurs de corail. Cet établissement, ruiné à chaque rupture des traités illusoires, fut abandonné en 1663 pour le comptoir de la Calle où la compagnie fut en butte à des vexations de tout genre.

En 1793 une dette d’environ quinze millions de francs avait été contractée pour le compte de la France envers la maison Busnach et Bacri d’Alger pour des fournitures de céréales; le dey Hussein-Pacha avait même fourni une partie des approvisionnements. En 1826, il écrivit à Charles X lui-même pour rentrer dans sa créance et le trésor paya aux juifs algériens 4,500,000 fr. Au printemps 1827, M. Deval, consul général de France, s’étant présenté selon l’usage à l’époque des fêtes du Beyram à la Kasbah pour saluer le dey, une altercation s’éleva entre eux au sujet d’un navire du Saint-Siège capturé et de la dette de la France ; Hussein-Pacha, emporté par la colère, frappa le consul de France au visage, avec son chasse-mouches formé de plumes de paon. L’injure faite à la France dans la personne de son représentant demandait une sanglante réparation* Tout rapport officiel fut rompu avec la Régence, et une division de six bâtiments de guerre sous les ordres du capitaine Collet

se présenta bientôt après devant Alger et établit un blocus rigoureux de cette place. Les négociations ouvertes entre le gouvernement français et le Pacha d’Egypte en 1829 n’aboutirent pas. Aussi, la France avec l’assentiment delà Prusse, de la Russie, de l’Autriche, de l’Espagne et malgré la résistance invincible de l’Angleterre se décida à agir avec fermeté. L’attentat sauvage dont le vaisseau parlementaire français, la Provence , fut victime, leva les derniers scrupules. La guerre fut décidée, malgré l’opposition du parti libéral qui craignait que le succès n’augmentât l'influence du ministère Polignac. Le vice-amiral Duperré commanda la Hotte; une intrigue de palais mit le comte de Bourmont à la tête de l’armée, au détriment du vieux duc de Raguse qui réclamait cet honneur, et le 14 juin 1830 l’armée française, composée de 37,877 hommes et 27,000 marins, débarquait presque sans combat à la pointe de Sidi-Ferruch.

Le 19 juin la bataille de Staouëli nous mettait aux portes d’-AJger, et le 5 juillet 1830 Je drapeau royal tlottait sur la Casbah (1).

La régence d Alger avait cessé d’exister. Hussein, l’héritier des Barberousse eût la vie sauve et s’embarqua sur une frégate française qui le conduisit à Naples.

Le trésor du Dey paya les premiers frais de la guerre et une somme de 7,184,527 fr. resta à notre crédit pour les expéditions futures. Bônese rendit; le dey de Tripoli consentit à l’abolition de l’esclavage et de la piraterie. Oran tomba sans difficulté au pouvoir de l’armée française et M. de Bourmont crut pouvoir écrire au ministre de la guerre : « La prise d’Alger paraît devoir amener la soumission de toutes les parties de la Régence. » La conquête de l’Algérie allait seulement commencer et se prolonger pendant 27 ans, coûtant à la France 6 milliards 352 milions et 155,000 hommes. La nouvelle de la révolution de juillet avait mis un certain désarroi dans l’armée expéditionnaire et M. de Bourmont, découragé, perd: t deux mois dans l’inaction. Le général Clauzel prit, le 2 décembre, le commandement des troupes. Brave, administrateur habile et dévoué aux idées libérales, il fut accueilli avec plaisir. Déjà le gouvernement était déterminé à fonder sur le territoire d’Alger une importante colonie : aussi le général Clauzel commença-t-il bientôt à étendre sa puissance.

Blidah succomba après une brillante expédition, et pour satisfaire aux exigences des signataires du traité de la Sainte-Alliance, le général Clauzel résolut de confier l’administration du pays à telle autorité musulmane qui voudrait s’en charger. Pour Constantine son choix s’arrêta sur le dey de Tunis qui pouvait être facilement maintenu et menacé soit dans ses intérêts, soit même dans son existence. C’était suivant l’expression d’un homme compétent, la solution du moment (2). La sagacité du général en chef ne fut point approuvée du gouvernement et il fut remplacé par le général Berthezène.

L’abandon de Médéah, la retraite du corps d’armée à travers l’Atlas, retraite que le courage du commandant Duvivier empêcha de se changer en déroute, rendirent aux Arabes la confiance qu’ils avaient perdue.

La guerre sainte est prêchée de toutes parts et Abd-el- Kader, fils du marabout Sidi-Mahy-ed-Din, rallie toutes les populations algériennes malgré leurs rivalités et leurs haines dans cette seule idée : l’expulsion de l’étranger.

En France, l’opinion s’était émue et les Chambres se demandaient si la conquête de l’Algérie était une conséquence forcée de l’expédition chargée de venger l’honneur national. Une commission fut nommée à l’effet de décider si la France devait ou non abandonner ses possessions d’Afrique. Ces missi dominici mirent à nu cette plaie saignante : la conquête, et le rapporteur, M. de la Pin-

(1) C’est le 37° de ligne qui entra le premier à Alger.

(2) E. Cavaignac.

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sonnière, fit entendre à la Chambre cette phrase accusatrice : « Nous avons été nos plus cruels ennemis en Afrique. » M. Dupin demanda franchement l’abandon d’Alger. Mais la Chambre, d’abord indécise, déclara par l’organe du ministère que « l’honneur et l’intérêt de la France lui commandaient de conserver ses possessions sur la côte septentrionale de l’Afrique. »

Le comte Drouet d’Erlon fut nommé gouverneur général et l’administration réorganisée. Le 28 juin 1835, le général Trézel se fit battre par Abd-el-Kader à la Macta, et Drouet d’Erlon fut remplacé par le maréchal Clauzel.

Il fallait reprendre sur les Arabes l’ascendant perdu : la tâche était rude avec un effectif restreint et affaibli par le choléra. Mascara tomba le 6 décembre 1835 au pouvoir de l’armée française ainsi que Tlemcen abandonné par l’Émir. Mais les tribus environnant cette ville se soulevèrent en masse et l’insurrection s’étendit jusqu’à Oran. Le général Bugeaud, ami personnel du roi Louis-Philippe, fut chargé de la réprimer; il battit les troupes de l’Émir dans la vallée du Selsif. L’échec considérable du maréchal Clauzel devant Constantine et la retraite désastreuse qui en fut la conséquence, retraite qui immortalisa le commandant Changarnier, amenèrent la destitution du maréchal Clauzel.

Le général Bugeaud, assumant sur lui une grave responsabilité, signa avec Abd-el-Kader le traité de la Tafna qui nous plaçait, en quelque sorte, vis-à-vis de l’Émir dans un état de subalternité.

Ce traité désavoué en France par les Chambres et par l’opinion publique fut ratifié par Louis-Philippe, qui, depuis l’échec de Constantine, voulait prendre une revanche aux yeux de l'Europe, et il fallait la paix pour la préparer. Deux mois furent employés dans les préparatifs d’expédition contre Constantine. On réunit dix mille hommes et 17 bouches à feu, on emporta 18 jours de vivres, le général Damrémont prit le commandement du corps expéditionnaire et le 13 octobre 1837, Constantine en ruine, tombait sans se rendre, comme autrefois son aïeule Cirta.

La dernière forteresse turque était prise, mais Abd-el-Kader était toujours debout, toujours inquiet, fanatisant les populations kabyles par sa position royale et sacerdotale et attirant les chefs par ses ^promesses. 11 attendait un prétexte pour rompre le traité de la Tafna.

De son côté le gouverneur, maréchal Yalôe, se préparait activement. Le passage de l’armée française aux Portes de fer fut le signal de la prise d’armes. Les Arabes furent battus entre Blidali et la Chiffa. D’un autre côté 123 hommes du 1er bataillon d’Afrique assiégés par Ben-Themi, bey de Mascara, dans le fort de Mazagran, luttèrent pendant deux jours contre 15,000 kabyles et les forcèrent à se retirer. Le duc d’Orléans avait pris la conduite de l’expédition contre l’Émir. Le col de Mouzaïa est franchi malgré la résistance des Arabes ; Médéah et Milianah tombent en notre pouvoir. Arrivé au sommet de l’Atlas, le général Clauzel adressa à son armée l’ordre du jour suivant :

« Soldats, les feux de vos bivouacs qui des cimes de l’Atlas semblent se confondre avec la lumière des étoiles, annoncent à l’Afrique la victoire que vous avez remportée sur ses barbares défenseurs et le sort qui les attend. Vous avez combattu comme des géants, la victoire vous est restée. »

Mais ces deux succès ne changeaient rien à la situation. La lutte continuait, lutte incessante, guerre d’escarmouches et d’embuscades qui devait fortifier notre armée d’Afrique et habituer nos soldats à tous les dangers et à toutes les fatigues. Louis-Philippe voulait à la tête de la colonie unhomme d’initiative, capable de prendre sous sa propre responsabilité des mesures énergiques. Le général Bugeaud fut nommé. Jamais homme politique n’avait compté autant d’ennemis personnels et de détracteurs. Il avait déclaré lui-même à la Chambre

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son antipathie pour la colonisation de « cet immense rocher entouré de broussailles sauvages. »

Pourtant le 22 février 1841 il annonçait à ses administrés qu’il fallait que « les Arabes fussent soumis et que le drapeau de la France fut seul debout sur la terre d’Afrique. » Le maréchal Bugeaud n’en reste pas moins une des plus grandes figures de notre époque; il avait fini par aimer passionnément l’Afrique, avait donné à sa colonisation une impulsion décisive, et il fut l’inspirateur, le maître incontesté de cette pleïade d’officiers généraux dont les noms illustres sont inscrits dans nos fastes militaires : Lamoricière, Changarnier, Bedeau, Duvivier, Cavaignac et tant d’autres.

Dès lors commença cette guerre de partisans « lutte du lion contre le moucheron,» qui ne pouvait se terminer que par l’extinction de la révolte. Mascara tombe en son pouvoir, puis Boghar; le duc d’Aumale s’empare, par un coup d’une hardiesse inouïe, de la Smala d’Abd-el-Kader, et le général Bugeaud somme les Kabyles, campés à l’est d’Alger, de faire leur soumission ; ils s’apprêtent au combat et 20,000 Kabyles sont défaits à Ouarez-el-din. Abd-el- Ivader s’était réfugié parmi les farouches montagnards du Riff au delà de nos frontières, et l’empereur du Maroc le créa Kalifat de la province. La guerre avec le Maroc était inévitable et le gouverneur sentit, malgré l’opposition des Chambres, le besoin d’une action prompte et décisive. Pendant que le prince de Joinville bombardait Tanger, le maréchal .préparait ses troupes à combattre la cavalerie marocaine, et, le 13 juillet 1844, les troupes marocaines battues près de la rivière d’Islv laissaient en notre pouvoir la tente de l’empereur et un immense butin. Cette victoire, dont l’éclat ne fut contesté par personne, ne rapporta pas de grands avantages.

Le ministère Guizot commençait alors à ménager l’Angleterre et crut devoir faire de la générosité à l’égard de l’empereur du Maroc : celui-ci n’eut même pas à supporter les frais de la guerre et on n’exigea de lui que la mise hors la loi de l’émir Abd-el-Kader.

Cependant la colonisation de l’Algérie n’avançait guère; on ne vivait que d’essais. Tantôt on passait de la colonisation militaire à la colonisation civile avec l’aide de l’armée. Le maréchal Bugeaud, qui avait ses idées à lui, était battu en brèche par les Chambres; le général Duvivier. qui, au dire des Arabes, était un homme de bien, demandait un vice-roi héréditaire, un budget permanent.

Le Saint-Simonisme lui-même se mêlait à ces débats et voulait qu’on divisât l’armée « en armée active de combattants et en armée sédentaire de cultivateurs. » Enfin, chacun avait ses rêves et ses projets, qui n’apportaient aucun remède aux incertitudes de la colonisation.

C’est au milieu de ces tâtonnements que la direction des affaires arabes fut rétablie le 16 août 1841, sous le nom de bureaux arabes.

Ces intermédiaires ont rencontré de nombreux détracteurs dans la presse et dans le pays; cependant, on ne peut nier que l’institution n’ait rendu de grands services à l’Algérie. Le 1er chef des bureaux arabes fut le brillant Lamo ricière, alors capitaine des zouaves. Le chef, assisté d’un cadi, ou juge arabe, gouverne les tribus, veille à l’ordre public, et, comme le dit le colonel Ribour î « fait de constants efforts pour remettre en marche cette société arabe qui depuis dix siècles marque le pas. »

Peu de temps après la victoire d’Isly, un illuminé Bou-Maza, où l’homme à la chèvre, avec une bande d’aventuriers mit, de nouveau l’Algérie en feu. C’est alors qu’eut lieu cette terrible exécution de la tribu des Ouled-Riah (18 juin 1845), par le détachement du colonel Pélissier dans les grottes de Irechich. 500 Arabes périrent asphyxiés par la fumée. Cet acte, désavoué par le maréchal Soult à la

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tribune, fut jugé très-diversement par l’opinion publique et militaire. Abd-el- Kader, à la nouvelle de ce désastre, acceurt dans la province d’Oran et surprend une colonne française près du ruisseau de Sidi-Brahim; mais ce léger succès de l’Émir fut le dernier; traqués de toutes parts, ses lieutenants se rendent, et lui-même remet son épée au général Lamoricière. Le duc d’Aumale, qui venait d'être nommé gouverneur de l’Algérie, confirma les conditions du général Lamoricière et promit à l’Émir qu’on le transporterait à Saint-Jean d’Acre; mais le ministère français ne ratifia point cette promesse et fit conduire l’Émir au château de Pau.

Abd-el-Kader tombait comme Jugurtha : grand politique et vaillant soldat, il avait tenté de reconstituer la nationalité arabe, mais les rivalités de tribus avaient éteint le patriotisme, et le fanatisme religieux n’eut pas même la force de galvaniser le cadavre.

Peu de temps après, Louis-Philippe abdiquait à la suite de la révolution de février 1848, et le duc d’Aumale cédait la place au général Cavaignac.

Ce jeune prince avait voulu le bien et le fit : brave parmi les plus braves, généreux et connaissant les besoins de la colonie, le duc d’Aumale efit fait d’Alger la capitale d’un nouveau royaume.

La République de 1848 dota les colons du suffrage universel. L’Algérie eut quatre représentants à la Constituante : MM. Ledru-Rollin, de Rancé, Blanc, de Frébois, H. Didier, et F. Barrot en remplacement de Ledru-Rollin ; à la législative, MM. de Rancé, Didier et Émile Barrault. Des colonies agricoles furent fondées sur l’initiative de M. F. Barrot pour ouvrir une issue à l’activité des idées nouvelles ; mais des demi-mesures, une réglementation tracassière entachèrent ces projets d'un vice originel.

Par décret du 9 décembre 1848 le gouvernement général de l’Algérie fut ainsi composé :

1° Un gouverneur général sous les ordres du ministre de la guerre;

2° Un conseil de gouvernement qui émettait son avis.

Chaque département fut administré [par un préfet qui correspondait avec le ministre et par des sous-préfets à la tête de chaque arrondissement. La prépondérance était accordée à l’autorité civile et le décret du 9 décembre tendait à l’assimilation rapide des Arabes : malheureusement il créait une administration pour une société qui n’existait pas encore.

La chute d’Abd-el-Kader sembla marquer la fin de la guerre d'ensemble mais la Kabylie résistait toujours. Les Zibans, groupes de bourgades et d’oasis presque à l’entrée du désert, étaient le foyer de la sédition.

Zaatcha succombait après une défense qui rappelait celle de Saragosse.

En 1851, le chérif Bou-Baglila décida une nouvelle prise d’armes. Le général de Saint-Arnaud débloqua d'abord Djidjelli ; Ciolo se rendit et Laghouat se fit prendre maison par maison. Ce fut un second Alger conquis dans le Sahara.

Au lendemain du 2 décembre, le droit de vote fut retiré aux Algériens quoiqu’ils n’eussent pas démérité de la mère-patrie.

La Kabylie, cette Suisse sauvage, comme l’a dit M. Daumas, qui résista pendant 27 ans à notre armée, conserva ses institutions particulières. Le maréchal Randon,plus heureux que ses prédécesseurs, mit fin à l’insurrection Kabyle.

11 n’eut pas comme le maréchal Bugeaud à s’inquiéter de l’opinion des Chambres. 11 connaissait les besoins de la colonie, développa l’agriculture et l’industrie, créa des écoles et fit construire les premiers chemins de fer. Il soumit le Sahara algérien, rendit la fertilité à plusieurs oasis au moyen des puits artésiens.

Le 24 juin 1858, était créé un ministère de l’Algérie et des Colonies dont fut Exposition de 1878. — tome ix 31

chargé le prince Jérôme Napoléon. Le gouverneur général ne relevait que de lui; puis cette dernière charge fut supprimée le 31 août.

La question militaire était cependant réservée. Un commandant supérieur exerça le pouvoir attribué au gouverneur général et put disposer des forces de terre et de mer. La division administrative par départements, arrondissements, communes, fut conservée.

Ce nouveau système étendait encore le pouvoir civil aux dépens de l'autorité militaire. On en sentit les bienfaits, mais la pratique rencontra des obstacles dans la politique, et le prince Napoléon démissionna. Il fut remplacé par le comte de Chasseloup-Laubat qui ne poursuivit pas le programme ébauché. Il rendit des services dans les questions d’économie, dota la colonie d’une Société du Crédit Foncier et réorganisa le service des Postes.

En 1859, à la mort d'Abd-er-Rhaman, empereur du Maroc, des troubles éclatèrent dans l’ouest de l’Algérie et les populations voulurent faire parler la poudre.

Le général de Martimprez, puis en 1860, le général Desmarest réduisirent ces petites insurrections. Un autre soulèvement eut lieu également pendant la guerre de 1871, mais ces révoltes partielles ne peuvent plus mettre en danger l’existence de la colonie. La nationalité arabe est à jamais détruite, la conquête est achevée, et après le règne du sabre, qui n’a jamais rien fondé, nous verrons sous le règne des lois de libres institutions s’épanouir et cette terre d’Afrique, qui ne demande qu’à rendre au centuple tout ce que nous avons dépensé en hommes et en argent pour en faire une terre française.

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