‹ Études sur l'Exposition de 1878 (volume 3)Chapitre 7 sur 95 · TOME II. — NOUV. TECH · texte numérisé non relu

TOME II. — NOUV. TECH

L’INDUSTRIE SUCRIÈRE

émules des colonies, ont sans cesse cherché la perfection dans leur art. Tous les talents, toutes les intelligences se mirent de la partie et travaillèrent à qui mieux mieux pour résoudre les 'difficiles problèmes qu'engendre le travail de la betterave; les nécessités chimiques furent résolues par les forces physiques et mécaniques; l’usine qui ressemblait d’abord aux fabriques de sucre de canne, se transforma rapidement sous la puissante impulsion de toutes ces tendances au mieux, tendances récompensées par le succès et par les profits pécuniaires. Mais les gouvernements jugeant à propos, pour subvenir à la dette publique, de demander à cette belle industrie une partie et même parfois la presque totalité de ses bénéfices, on diminua tour à tour la quantité de combustible et de main d’œuvre en substituant partout la machine à l’homme, utilisant la vapeur dans ses dernières ressources, agrandissant les usines pour diviser les frais sur une plus grande masse de produit, et l’on en arriva, notamment en France, à créer ces énormes fabriques centrales où le prix de revient du sucre est réduit au minimum possible à ce jour. De grands perfectionnements sont encore à faire, nous allons voir bientôt quelle somme en apporte aujourd'hui l’Exposition universelle.

PROPRIÉTÉS DES SUCRES

Nous avons dit tout à l’heure que les anciens connaissaient trois espèces de sucre : Le sucre de canne, le miel, et le sucre de fruit. C’est qu’en effet la saveur sucrée appartient à ces trois substances bien différentes dans leurs propriétés physiques et chimiques.

Le sucre de canne cristallise facilement sous la forme de sucre candi dont les cristaux sont parfois volumineux, tandis que le sucre de miel ou glucose (ou glycose), ne se concrète que difficilement en forme de petits mamelons ou bien reste complètement amorphe en l'évaporant à siccité; quant au sucre de fruit qui est un mélange de glucose et d’une autre espèce de sucre le lévulose, il est très-avide d’eau et lorsqu'il présente quelques points cristallins, ils sont toujours au sein d’une matière visqueuse.

Le sucre de canne se transforme facilement en sucre de fruits, sous l’influence des acides et des ferments, aussi le vesou qui est toujours acide ainsi que le sucre j.que l’on en (extrait contiennent-ils constamment ces deux sucres mélangés.

Les matières alcalines, la chaux par exemple, attaquent et détruisent facilement le sucre de miel et le sucre de fruit, tandis qu’ils sont sans action sur le sucre de canne.

Certains sels métalliques, bouillis avec le sucre de fruit et le glucose, surtout en présence de diverses substances organiques, sont détruits, et le métal se précipite à l’état d'oxyde, comme le cuivre, ou à l’état de métal même, comme l’argent. Le sucre de canne ne jouit pas de cette propriété qui est pour cela même utilisée dans le dosage des sucres de miel et de fruit à l’exclusion du sucre de canne. L’industrie la met à profit aussi dans l’étamage des miroirs argentés. Mais on fait de préférence usage en ce cas d’une quatrième espèce de sucre, le sucre de lait qui procure de meilleurs résultats.

Enfin une dernière propriété de tous ces sucres, propriété qui sert de base aux analyses des sucres commerciaux, est celle qu’ils exercent sur la lumière polarisée, dont ils font tourner le plan de polarisation à droite ou à gauche de quantités différentes et constantes pour chaque espèce de sucre. Nous ne chercherons pas à donner la définition de la polarisation de la lumière, qui est

PROPRIÉTÉS DES SUCRES

l'un des plus curieux phénomènes de la physique en même temps que des plus compliqués, renvoyant pour cette étude aux ouvrages spéciaux.

Nous dirons seulement que les instruments dits polar iscopes, ou plus spécialement saccharimètres ou polarimètres, qui servent à constater le pouvoir rotatoire des sucres, sont de deux sortes; les uns qui sont éclairés par la lumière blanche, solaire ou autre, tel que le polarimètre de Biot et le saccharimètre Soleil, les autres qui reçoivent la lumière jaune d'une flamme incolore dans laquelle on projette une certaine quantité d'un sel de soude. Tels sont les saccharimètres de Wentzke, de Cornu, de Laurent. Le pouvoir rotatoire s’exprime par le signe [a], affecté des caractéristiques y et D pour indiquer la couleur de la lumière employée, [a]; correspond aux indications données par la lumière blanche, [oc]d à la lumière jaune. On appelle aussi [a]; le pouvoir rotatoire pour la teinte de passage, parce que le champ d’observation dans ce cas est teinté d’une nuance violacée qui porte ce nom, et [a]n le pouvoir rotatoire pour la lumière du gaz salé, parce que la lumière jaune est obtenue en plaçant une certaine quantité de sel marin dans la flamme incolore du gaz parfaitement brûlé.

Biot et d’autres chimistes et physiciens ont donné pour ces pouvoirs rotatoires les nombres suivants :

Sucre de canne . [«];• — -+■ 73,8.

— de miel ou glucose . [a];- = 57,6.

— des fruits ou sucre interverti . [a]; = — 24,3.

Lévulose (que l’on nomme aussi sucre de fruits). [a]y = — 106. Sucre de lait ou lactose . [a];- = -f- 59,3.

Des études ont été faites plus récemment pour rechercher expérimentalement quelques-uns de ces pouvoirs rotatoires avec la lumière du gaz salé. On est arrivé aux résultats suivants :

Sucre de canne (De Luynes et Girard) . [«]d= -1- 67,31.

Glucose (Girard) . [cc]d= 4- 52,133.

L’analyse des sucres au moyen du saccharimètre s’obtient en dissolvant une certaine quantité de sucre dans l’eau sous un volume déterminé, puis introduisant cette solution dans un tube fermé par des glaces parallèles et de longueur connue, et observant la rotation produite par cette solution sur un rayon de lumière polarisée traversant le tube. La graduation des saccharimètres est faite avec du sucre pur; mais comme la préparation du sucre chimiquement pur est une opération délicate, on a déterminé une fois pour toutes le rapport qui existe entre la rotation produite par les (solutions sucrées et celle que donne une lame de quartz taillée perpendiculairement à l’axe.

MM. De Luynes et Girard ont trouvé que 16s, 19 de sucre de canne dissous dans l’eau distillée sous le volume de 100 cent, cubes, et observés dans un tube d’une longueur exacte de 200 millim., donnent la même rotation qu’une lame de quartz de 1 millim. d’épaisseur, avec la lumière du gaz salé. C’est sur ces données que sont basées en France toutes les observations saccharimétriques officielles. Si donc on gradue un saccharimètre de manière qu’il marque 0 degré pour l’eau pure et 100 degrés pour la solution de 16s, 19 de sucre pur, toute solution de 16s, 19 d’un sucre de canne quelconque impur, mais non mélangé d’autre sucre doué d’un pouvoir [rotatoire, donnera directement à la lecture saccharimétrique le tant pour cent de sucre pur que contient la solution.

Ces observations étaient nécessaires pour l’étude des instruments de saccharimétrie que nous rencontrerons dans nos promenades à l’Exposition.

L’INDUSTRIE SUCRIÈRE

FABRICATION «DU SUCRE DE BETTERAVES

Étude de la betterave. — Ce n’est que vers 1747, en Prusse, que Margraff découvrit dans la betterave la présence du sucre cristallisable, à l’exclusion de toutes les autres espèces de sucre. Achard, autre chimiste allemand non moins célèbre, ne s’occupa de son extraction qu’en 1796, et donna des méthodes propres à ce travail, méthodes bien imparfaites, mais qui portèrent déjà des fruits. La France ne s’y attacha guère que vers 1812; après 1815 les fabriques de sucre se multiplièrent sous l’impulsion savante des Mathieu de Dombasle, Chaptal, Crespel Dellisse; en 1825 parurent divers traités de fabrication de sucre, et entre autres celui de M. Dubrunfant sur l’Art de fabriquer le sucre de betteraves, ouvrage resté classique. Dès lors la progression ascendante de la fabrication ne s’arrêta plus. Née en Allemagne la fabrication du sucre de betteraves se propagea d’abord en France, où elle se perfectionna et devint une magnifique industrie que nos voisins imitèrent, même les Allemands.

Et cependant l’Allemagne était prédestinée pour cette culture, car les racines y poussent admirablement. C’est d’Allemagne que la betterave fut importée en France, en Belgique, en Hollande ; mais alors elle n'était employée que comme plante fourragère, jet c’est sur cette plante fourragère que l’on fit les premiers essais d’extraction du sucre ; aussi eut-on à vaincre de grandes difficultés, car nous savons aujourd’hui que le choix d’une bonne betterave, bien cultivée, favorise considérablement une bonne fabrication. Mais tout était à faire alors, choix des graines, d’engrais, et mode de culture, aussi bien qu’invention de bons procédés [propres à extraire le sucre. Aussi ne devons-nous pas nous étonner si les premiers essais furent si difficiles, tant était complexe le problème.

La betterave est une plante bisannuelle, à racine pivotante , du genre Bêla ( Pentandrie digynic de Linnée, Atriplicées de Jussieu). La première année elle développe sa racine et ses feuilles, la seconde elle pousse une longue tige porte graine.

Il existe plusieurs variétés de betteraves, les unes à chaire blanche, les autres colorées en jaune ou en rouge. Les premières seules sont utilisables pour la fabrication du sucre. Une bonne betterave à sucre doit avoir sa racine régulière, allongée, bien pivotante, sans racines adventives, un tissu blanc et compacte, un collet petit sortant peu de terre et bien plein; elle doit être lourde sous un petit volume et ne doit pas peser plus d’un kilog. Dans ces conditions le jus est toujours très-sucré, et peu chargé en matières étrangères.

La racine la plus répandue est la betterave blanche de Silésie. Depuis quelques années les betteraves ont été cultivées par d’habiles agriculteurs qui les ont perfectionnées au point de vue saccharifère et ont transformé les espèces, de manière à les pouvoir acclimater dans chaque contrée betteravière. C’est qu’en effet, telle racine ne réussit pas aussi bien que telle autre dans un terrain donné; les unes y dépérissent tandis que les autres s’y chargent en sucre, au grand succès des fabricants. 11 faut donc rechercher dans chaque localité, pour l’y semer, l’espèce propre au climat. Des essais comparatifs indiqueront mieux que toute autre observation l’espèce qu’il est bon de choisir.

Quoiqu’elles dérivent toutes de la betterave blanche de Silésie, les betteraves peuvent être classées en allemandes et en françaises. En France on préfère les racines qui donnent les plus gros rendements en poids à l’hectare, en même temps que la plus grande somme de sucre, vu l’importance que prend chez nous la nutrition du bétail pour la pulpe, vu aussi le mode d’achat et le mode

CULTURE DE LA BETTERAVE

d'impôt. En Allemagne, pour les raisons contraires, on choisira les betteraves individuellement les plus riches, tenant moins au rendement à l’hectare. Nous étudierons à l’Exposition les principaux types betteraviers.

Culture. — La betterave doit être employée la première année de sa culture, car, dans cette première année elle accumule dans son sein tous les éléments propres à nourrir la graine l'année suivante : parmi ces éléments se trouve le sucre qui atteint son maximum pondéral en automne, au moment des dernières grandes chaleurs.

Plus une racine est semée de bonne heure, plus elle est riche en sucre ; c’est pourquoi si la fin de mars n’était sujette à quelques gelées encore, ce serait le moment le plus profitable pour faire cette opération. Donc on devra semer aussitôt que les gelées ne seront plus à craindre, et que le sol sera assez sec pour recevoir les façons nécessaires.

La betterave par son volume et la longueur de sa racine demande une terre meuble naturellement, profonde et nutritive. Les 'terrains argilo-calcaires en général sont les plus propices à son développement ; ceux où le sable et le calcaire se trouvent associés, s'ils sont chargés d’une quantité assez considérable d’humus, donnent aussi de bonnes racines. C’est qu’en effet ces terrains sont légers et faciles à travailler; outre la qualité du sol nous trouvons celle du sous-sol qui doit être suffisamment perméable pour que l’humidité ne séjourne pas outre mesure autour des racines, ce qui les pourrirait infailliblement. Dans le cas où cette dernière condition ne serait pas remplie, on a parfois recours au drainage ; mais cette opération étant d’un prix élevé il est préférable de n’adopter comme terre à betterave que celle qui répond réellement aux conditions précédentes. Une autre condition, précisée d’ailleurs dans les contrats que le fabricant passe avec le cultivateur, est que les terres à betterave ne doivent pas être placées dans des bas-fonds humides et marécageux ; la betterave y pousse très-chargée d’eau, de matières salines et organiques et peu sucrée.

Un terrain placé dans un site moyen, pas trop découvert, ce qui le rendrait trop sec et non rémunérateur pour le cultivateur, au profit cependant du fabricant, bien aéré, suffisamment arrosé, où le soleil a libre accès, et abrité des vents secs du Nord, est le lieu le plus propice à la culture de la betterave.

Outre ces conditions il en est d’autres auxquelles les terres doivent répondre, elles ne doivent pas contenir de matière nuisible à la croissance du sucre dans la betterave, et pour cela leur destination ou leur culture préalable, leur engrais ou leur situation géologique doivent être observés avec soin. Une luzerne défrichée, un parcage de moutons récent, un bois arraché depuis moins de quinze ans, le voisinage de marais salants, des terrains volcaniques ou salpétrés, contiennent des éléments chimiques qui, absorbés par la betterave, les rendent impropres à la fabrication du sucre.

Lorsque l'on a choisi un terrain pour y cultiver la betterave, il faut s’occuper de savoir s’il contient les éléments nécessaires au développement de la racine que l’on veut y semer. On pourra .procéder au préalable à l’analyse chimique de la terre, analyse qui indiquera le rapport dans lequel s’y trouvent les éléments nutritifs, lequel de ces éléments domine, et qui donnera une première idée de la fertilité du sol, et de l'engrais qu'on devra lui appliquer. Alors on pourra faire un essai de culture comparatif, avec ou sans engrais, et avec des engrais différents. Cette méthode préconisée cl régularisée par M. G. Ville est la seule qui puisse donner l’indication exacte des travaux agricoles à exercer sur un terrain.

L’INDUSTRIE SUCRIÈRE

Engrais. — Le choix de l’engrais approprié à chaque culture est une condition de première ordre pour la réussite de l’opération, et non-seulement l’engrais, mais l’espèce de culture qui précédera celle vers laquelle tend l’agronome. C’est ainsi que si la betterave doit être la culture principale d’un terrain, toutes les autres cultures devront être soumises à celle-là dans un assolement approprié, pour ne laisser dans le sol que des éléments nutritifs utiles, sans absorber en trop grande proportion ceux que demande entre autre la culture principale. En effet les éléments nutritifs par excellence sont au nombre de quatre. L'acide phosphorique, l’azote, la potasse et la chaux, et ces éléments doivent toujours être en certaine proportion dans la terre pour que celle-ci soit féconde ; mais toutes les récoltes ne consomment pas la même quantité de ces éléments. Certaines, par exemple, absorberont beaucoup de potasse et très-peu d’acide phosphorique, tandis que pour d’autres c’est l’acide phosphorique qui sera profitable à l’exclusion de la potasse, enfin un troisième genre de plante utilisera pour sa croissance beaucoup plus de chaux que d’acide phosphorique et de potasse, et ainsi de suite pour tous les autres éléments. Cela posé, si par exemple on met sur un champ du fumier de ferme qui contient chacun de ces éléments nutritifs, on pourra cultiver sur ce champ successivement différentes plantes sans ajouter de fumier nouveau à chaque changement de culture, à condition que l’une absorbera presque exclusivement de la potasse, la suivante de l’acide phosphorique, la troisième de la chaux, etc., en sorte qu’à la fin de la rotation, toutes ces plantes auront épuisé complètement les éléments nutritifs du fumier. On aura recours alors à une nouvelle fumure, et le sol portera de nouveau ses récoltes sans arrêt et sans jachère. Si donc on calcule bien les genres de plantations à cultiver dans les champs, ces plantations n’absorberont pour leur nourriture que les éléments fournis par le fumier; la terre ne servira que de réceptacle, d’intermédiaire enti’e la plante et le fumier; grâce à l’humus qu'elle contient, l’engrais sera assimilé par la plante sans fatigue pour elle; au contraire toutes les récoltes successives laisseront dans le sol leurs racines et leurs feuilles, en sorte que la fécondité du champ sera d’autant plus grande qu’il y aura plus longtemps qu’il sera en culture, vu la grande quantité d’humus qu’il contiendra.

On appelle dominante cet élément nutritif, potasse, chaux, acide phosphorique, etc., pour lequel les plantes ont une prédilection dans leur nutrition. C’est ainsi que :

La dominante des céréales est l’acide phosphorique avec Vazote]

— Légumineuses, tubercules, etc., la potasse ;

— Fourrages, — — chaux.

Toutes les rotations s’établiront donc avec les éléments céréales, tubercules ou légumineuses et fourrages, dans l’ordre le plus propre à fournir de belles récoltes.

Mais quand on dit dominante, on ne veut pas entendre que les autres éléments fertilisants soient inutiles à la plante; c’est ainsi que la potasse qui est la dominante pour la betterave n’est pas seule indispensable pour cette racine, l’acide phosphorique lui est aussi de première nécessité, ainsi que la chaux. En effet l’analyse des cendres des betteraves prouve que cette culture enlève à un hectare de terre.

Potasse . 184 kil.

Azote . 120 —

Acide phosphorique . 46 —

Chaux, elc . 36 —

CULTURE DE LA BETTERAVE

Donc l'engrais que l’on appliquera au sol, supposé privé de tous ces éléments par une culture antérieure, devra contenir tous ces éléments dans le rapport indiqué. De là on est parti pour fonder une multitude d’engrais de composition fort variable, dont nous étudierons quelques spécimens à l’Exposition. Nous dirons seulement ici comment on calcule la valeur d’un engrais.

Si l’on considère comme type le fumier de ferme que l’on prendra pour unité, contenant selon Boussingault et Payen 4/iooo d’azote, si l’on admet une fumure annuelle de 10000 kil. de ce fumier, soit 40 kil. d’azote, la quantité de matière organique équivalente à 40 kil. d’azote dans tout autre engrais sera considérée comme l 'équivalent de l’engrais. On peut dire encore que si 100 est l’équivalent du fumier de ferme, l’équivalent d’un engrais est donné par la

proportion

= — , a étant l’azote % de l’engrais.

Selon Gasparin un engrais vaut lf,50 à 2 fr. par kil. d’azote et 0,50 à 0,60 par kil.de phosphate tribasique de chaux (1).

Préparation de la terre. — La betterave a besoin d’un sol bien divisé, remué profondément et très-riche. Cette richesse de la terre, entretenue par les engrais entraîne de nombreuses opérations, variables d’ailleurs avec la nature de l’engrais qu’on y applique. En effet on peut employer pour engrais soit des matières végéto-animales, comme le fumier, soit des matières végétales comme les récoltes appropriées que l’on enfouit avant leur maturité, des substances animales, comme l’engrais flamand, la poudrette, etc., enfin des substances minérales, comme les phosphates, le noir d’os, le guano et les engrais chimiques. Ces derniers semblent contenir tous les éléments propres à la croissance des végétaux, mais il ne faut pas oublier qu’il est une matière indispensable à une bonne végétation, c’est l’humus, que les engrais minéraux ne peuvent fournir. Il sera donc indispensable, en tous les cas, d’associer aux engrais minéraux des matières végétales. Le meilleur amendement que l’on puisse à cet effet appliquer à la terre est le fumier de ferme. En effet les engrais pailleux, enfouis dans le sol en augmentent la porosité et donnent une quantité d’humus considérable ; mais on devra employer des fumiers à moitié décomposés, car les fumiers pailleux, frais et longs rendent les betteraves fourchues et garnies d’un chevelu abondant qui nuit à la qualité de la racine.

Le fumier de ferme se porte dans les champs en automne lorsque les chaleurs sont passées et qu’elles ne peuvent plus volatiser les matières ammoniacales. A ce moment on les étale au fur et à mesure que l’on pratique un labour profond qui les enfouit. Dans un sol léger le fumier doit être enterré profondément; dans une terre humide et forte il doit l’être moins. Alors les pluies d’automne continuent au sein de la terre leur décomposition, le froid de l’hiver les condense et les divise, brise les mottes trop grosses et mélange les couches et le printemps achevant ce mélange intime, rend le sol propre à recevoir enfin la graine. Alors les mauvaises herbes poussent de toutes parts, mais fort irrégulièrement, ce qui indique que la fumure n’a pas atteint toutes les parcelles de la terre végétale. Il faut donc procéder à un second labour préparatoire moins profond que le premier pour mélanger les couches supérieures; on profitera de ce labour pour jeter sur le sol les engrais minéraux insolubles comme les phosphates qui ont besoin d’opérer au sein de la terre une réaction chimique pour devenir assimilables, puis on hersera deux fois et l’on roulera. Mais des gelées sont encore à craindre; on doit attendre, et ces journées perdues pour les

(t) Voir pour la question des engrais le chapitre spécial Chimie agricole.

L’INDUSTRIE SUCRIÈRE

semailles ne le sont pas pour la terre qui se bonifie encore sous l’effet du soleil, des pluies légères et de la brise du printemps. Alors on procède à un troisième labour léger qui précède immédiatement les semailles, on roule fortement la terre pour recouvrir la graine, et l’on attend la levée.

Semaille et culture de la graine. — Autant il est utile que les terres soient bien choisies et bien préparées pour recevoir et faire pousser la graine, autant il est important de semer méthodiquement, et d’avoir de la graine de bonne qualité. Nous avons vu quelle qualité devaient avoir les betteraves à sucre pour être bonnes pour le fabricant. De nombreux essais ont été faits pour savoir quel mode de culture était préférable pour obtenir de telles racines. Voici, en résumé, les conditions qui ont été trouvées les meilleures :

1° Ne pas semer sur un fumier fraîchement apporté sur les champs. Le fumier doit être enfoui avant l’hiver pour qu'il soit bien mélangé à la terre. Il est même éminemment préférable de ne pas fumer les terres l’année où l’on sème la betterave; on applique alors un fort engrais sur lequel on récolte du blé la première année, et la betterave la seconde année.

2° Ne pas abuser des engrais puissants, tels que nitrates et engrais flamand et surtout ne pas ajouter d’engrais liquides ou pulvérulents pendant la végétation. Les moutons ne devront jamais être parqués sur une terre à betterave.

3» Semer de la graine provenant d’une espèce riche en sucre.

4° Semer de bonne heure et en lignes espacées de 40 cent, au plus, les plants étant à 23 cent, l’un de l’autre. On obtient ainsi 93000 betteraves environ à l’hect. de 6 à 800 gr., soit 60 à 80000 kil. de betteraves à l’hectare.

5° Nettoyer les champs après la levée sans attendre que les jeunes plants soient étouffés par les herbes, dèmarier les betteraves avec précaution le plus tôt possible, biner souvent, jusqu’à ce que le sol soit couvert de feuilles.

6° Ne jamais effeuiller les betteraves pendant la végétation.

7° Enfin n’arracher les betteraves autant que possible que quand elles sont mûres, suivant en cela d’ailleurs les exigences des saisons.

Ainsi la graine doit être bien choisie; on ne doit pas semer la première venue, car rien n’indique à l’aspect extérieur si l'on a affaire à une bonne ou à une mauvaise variété; on doit donc acheter la graine de bonnes mains ou la faire soi-même. Pour obtenir de la bonne graine on opère ainsi. On choisit dans une plantation de bonnes betteraves riches sortant peu de terre, on les arrache, les met en cave ou en silos, les replante dans une bonne terre, et laisse monter à graine. Cette graine est déjà bonne ; mais pour l’améliorer encore on la sème dans un sol bien préparé et dans les conditions essentiellement favorables, on soigne les betteraves qui en résultent comme un maraîcher fait de ses légumes, on les déplante en automne les met en cave, et au printemps, avant de les repiquer, on sépare celles dont la densité est plus forte, et qui donneront les graines de meilleure qualité. On repique en laissant 0,30 cent, entre les lignes et 0,33 entre les pieds qui sont recouverts de 4 cent, de terre. Enfin on arrose avec de l’eau contenant de la mélasse et du superphosphate de chaux, recommandés par M. Corenwinder.

Transports des racines à l’usine, ensilage. — Les transports des betteraves à l’usine se font soit par voitures ordinaires sur les routes, soit par chemin de fer, soit par eau, soit par chemin de fer à traction de chevaux, fixes ou portatifs, soit par wagons remorqués par des locomotives routières, soit au moyen de bennes transportées sur des câbles. Nous étudierons à l’Exposition ceux de ces systèmes qui offriront un intérêt réel pour l'industrie du sucre.

A l’usine ou dans les champs avoisinant, les betteraves sont emmagasinées

CULTURE DE LA BETTERAVE

dans des silos, ou bien mis en tas de forme et de dimensions variables, pour attendre le moment de la fabrication. Ces silos et ces tas sont assujettis à certaines conditions pour que les betteraves ne soient pas altérées, car en sortant de terre les racines sont encore vivantes, elles sont comme engourdies attendant le printemps suivant pour reprendre un nouvel essor. Il faut donc en conservant la betterave s’arranger de manière à ce que la végétation de seconde année ne commence pas, mais aussi à ce que les circonstances ambiantes ne la tuent pas, car alors commencerait la décomposition putride commune à tout être arraché à la vie. Il faut donc qu’elles soient dans de telles conditions que l’air circule toujours autour d’elles, mais que la gelée ne les atteigne pas, pas plus que la chaleur provenant d’un échaulfement de la masse, de plus il ne faut pas que sous l’action d'un courant d’air trop vif les racines se dessèchent, toutes conditions qu’on cherche à reproduire dans les formes des silos, sur lesquelles nous ne pouvons nous étendre.

Transport du jus dans les tuyaux. — Au lieu de transporter les betteraves à l’usine, puis de ramener les pulpes ou résidus épuisés dans les champs, transports qui sont considérables quand l’usine est grande, les centres de culture s’éloignant par là même de plus en plus, M. Linard a pensé qu’il serait plus commode d’extraire le jus des betteraves dans le rayon même des champs cultivés, qui peut être à dix, vingt, trente lui. de l’usine, et d’envoyer le jus à l’usine centrale par une canalisation souterraine; par ce moyen on réunit en une seule grande usine, le travail produit par une quantité de centres différents et qui eussent nécessité la construction de deux ou trois usines de moyenne grandeur. On réalise par là une grande économie de transports, de combustible, de matériel et d’ouvriers, qui diminue d’autant le prix de revient du sucre obtenu. C’est donc une belle invention dont on ne saurait trop louer M. Linard et qui s’est rapidement répandue en France et en Belgique et même dans nos colonies.

Voici comment se fait l’opération. Au sortir des presses le jus est reçu dans des bacs jaugés, additionné de 1 % de chaux, absorbé par une pompe à piston plongeur, et refoulé dans la conduite souterraine qui est en fonte, essayée d’ailleurs sous une pression de 15 atmosphères et d’un diamètre, variable avec la distance, de 65 à 120 mill. Le jus est reçu à l’usine centrale dans de grands bacs d’attente.

Réception des betteraves à l’usine. — Enfin nous ajouterons que les betteraves avant d’entrer à l'usine sont reçues par un agent chargé d'examiner l’état dans lequel on fait la livraison, peser les racines et fixer le poids qu’on doit en déduire pour tenir compte de la terre, des collets mal coupés et autres matières ne pouvant pas compter comme betterave. C’est ce que l’on appelle faire la tare. La réception des racines se fait différemment suivant les pays. En France, elle a de l’importance parce que c’est là que se débattent les intérêts du cultivateur et du fabricant. En Allemagne, l’intérêt y est augmenté de ce que c’est sur cette pesée que l’on établit l’impôt à percevoir pour la fabrication. Dans les pays où l’usinier cultive lui-même et où l’impôt se règle soit à l'abonnement, comme en Russie, soit à la sortie des sucres, cette pesée n'a qu’un intérêt de comptabilité. Bref, selon les cas, la réception des betteraves pourra être très-coulante ou trèssévère. Aujourd'hui il y a une tendance très-grande en France à acheter les betteraves à la densité du jus, c’est-à-dire que l’on extrait le jus d’une certaine quantité de betteraves prises pour type, on en prend la densité, et on paie la betterave d’autant plus cher au cultivateur que le jus est plus dense, c’est-à-dire la betterave plus riche en sucre ; c’est à la réception que se font ces

L’INDUSTRIE SUCRIÈRE

opérations. Elles consistent à prendre un certain nombre de betteraves représentant la moyenne des racines du lot à analyser au moyen d’un petit instrument à râpage rapide, on prélève dans ces racines une certaine quantité de

pulpe que l'on presse dans un linge. Dans le jus recueilli on plonge un densimètre avec les précautions voulues, et le degré que marque l’instrument indique la valeur des racines analysées, et par conséquent du lot tout entier. M. Possoz et M. Champonnois ont construit des instruments pour râper rapidement une

portion suffisante de betterave. L’instrument du premier auteur, que représente notre fig. I , se compose d’une mèche conique en bronze garnie de dents qui est animée d’une rotation alternative à droite et à gauche sous l’effet de la tige qui la porte qui est filetée, et le long de laquelle on promène un écrou mobile que l’on tient à la main. On approche la partie moyenne de la betterave de l’extrémité de la mèche dont les dents déchirent quelques centimètres cubes

LAVAGE DE LA BETTERAVE

de racine, en forme de pulpe retombant dans un vase quelconque. Après cela on passe à une autre, jusqu'à ce qu'on ait assez de pulpe pour fournir une quantité de jus suffisante à la pesée aréométrique. Nous verrons d’ailleurs à l’Exposition d’autres instruments du même genre.

Fig. 3.

Emmagasinage et lavage de la betterave. — De la bascule ou des silos la racine est transportée dans le magasin qui précède le laveur et la râpe,

Fig. 4.

qu'il s’agisse d'une râperie ou d’une usine proprement dite. Ce magasin doit être assez grand pour contenir au moins les betteraves de toute une nuit de

fabrication; et même d'une ou deux journées pour le cas où des fêtes ou des difficultés de transport dans la mauvaise saison empêcheraient les arrivages réguliers. Lorsque le sol du magasin est au niveau général de la fabrique,

L'INDUSTRIE SUCRIÈRE

ce qui arrive ordinairement, on est obligé d’élever les racines assez haut pour qu’elles tombent dans la trémie du laveur lequel domine à son tour les râpes.

L 'élévateur, fig. 2, se compose d'une courroie sans fin en chanvre ou en caoutchouc, ou bien en segments métalliques, sur laquelle sont boulonnées des palettes en fonte ou fer. Cette courroie est tendue sur deux poulies ou tambours placés aux deux extrémités d’un châssis auquel on donne une inclinaison de 45 ou 50°. Le châssis porte en outre de distance en distance des galets sur lesquels glisse la courroie dans son mouvement ascendant. Le mouvement est communiqué à la courroie par le tambour supérieur qui domine la trémie du laveur. La partie inférieure de l’élévateur est placée sous le sol du magasin, dans le fond d’une trémie garnie d’une soupape en bois à charnière de cuir, très-mobile et qui soulève chaque palette en passant. C’est dans cette trémie, d’ailleurs peu profonde, que l’on jette la betterave.

Le laveur , fig. 3, se compose d'un cylindre en tôle percé de trous, tournant autour de son axe dans une bâche pleine d’eau. En avant de la bâche se trouve boulonnée une trémie dans laquelle tombent les betteraves. En arrière ou fixe un déversoir. Le cylindre, sans frotter par ses extrémités contre la bâche, ne laisse entre eux deux qu’un intervalle d’un centimètre environ à chaque bout, de manière à ce que la betterave ne s’y engage pas. Les betteraves sont projetées hors du laveur par une grille hélicoïdale placée à l’extrémité du cylindre opposée à la trémie. Le fond arrondi de la bâche est incliné vers une ouverture par laquelle on évacue au moyen d'une vanne toute la boue et les radicelles qui s’y accumulent.

Lorsque la fabrique se trouve dans une contrée caillouteuse, les betteraves sont plus ou moins sales et ont besoin d’être séparées des pierres qu’elles entraînent dans la boue qui les souille, sinon la râpe, ou le coupe-racine, serait vite détérioré. On a imaginé à cet effet de mettre sur le prolongement de l'axe du lavoir ou sur un axe à part et plongeant dans une bâche spéciale qui sert de déversoir au lavoir quatre bras en fonte placés dans le même plan et écartés de 15 à 18 centimètres. La bâche est hémicylindrique de manière à ce que les bras de Yêpierreur soient toujours à la même distance du fond. La bâche étant pleine d’eau les betteraves nagent à la surface, les cailloux tombent au fond et les bras de l’épierreur enlevant les racines les projette dans la trémie des râpes.

On possède divers élévateurs et épierreurs différant de ce système général, et que nous retrouverons à l’Exposition.

Râpes. — Les râpes sont de plusieurs sortes. Elles se composent toutes d’un tambour dont le pourtour est garni de dents contre lesquelles les betteraves viennent se déchiqueter. Seulement il y a des râpes à dentition externe et à dentition interne.

Le type des premières est la râpe à sabot, fig 3. Le cylindre qui a 60 ou 70 c. de diamètre a la surface formée par une série de lames de scies, (les fig. 4 et 5 représentent, en grandeur naturelle, deux de ces laines d'un système différent,) en suivant les génératrices et séparées par des lattes en bois. Ce cylindre est séparé en deux ou trois travées par des faux-fonds intermédiaires, et il est animé d’une vitesse de rotation autour de son axe de 800 à 1000 tours par minute. 11 tourne devant une table inclinée qu’il touche presque et sur laquelle un sabot ou poussoir placé devant chaque travée est animé d’un mouvement alternatif, de manière à ce que chaque betterave qui tombe du laveur sur cette table est poussée contre la denture qui la divise en bouillie plus ou moins fine suivant la dimension, la forme, le nombre et l’usure des dents de lames de scie.

Le type des râpes à denture interne est la râpe Champonnois, fig. fi.

RAPAGE DE LA BETTERAVE

Ici, le cylindre est fixe et horizontal, et la betterave est projetée à l’intérieur où elle rencontre une double palette en forme de fourche, animée d'un mouvement rapide, 1000 tours, qui la projette contre la paroi dentée, par force cen-

Fig. 6.

trifuge. Or entre les lames de scie, on a ménagé des espaces vides, fig. 7, par lesquels s’échappe la bouillie de pulpe qui retombe dans une bâche placée audessous. il

La pulpe ainsi préparée serait trop peu fluide pour subir la pression avec

Fig. 7.

avantage; aussi ajoute-t-on une certaine quarttité d’eau sur la râpe, eau qui facilite non-seulement le râpage, mais l’extraction plus complète du jus moins dense.

L'INDUSTRIE SUCRIÈRE

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