NOTIONS GÉNÉRALES
Une fois formées, les dunes qui n’ont pas été ensemencées se modifient sans cesse; elles s’accroissent par des dépôts successifs de nouveaux sables rejetés par la. mer et poussés par le vent; mais d’un autre côté elles ne conservent pas tout le sable qu’elles reçoivent, et si elles n’étaient en quelque sorte entretenues par les apports venant du côté de la mer, attaquées continuellement par le vent, leur volume diminuerait peu à peu, et elles finiraient par disparaître; c'est môme ce qui est arrivé quelquefois à la suite de violentes tempêtes. Le vent agit sur le sable en faisant rouler chaque grain de la surface; ainsi entraîné sur le versant à pente douce de la dune, le sable arrive au sommet, tombe du côté du versant rapide et y forme un talus d’éboulement qui va toujours croissant (fig. 19). Ainsi la dune s’accroît sans cesse en arrière par les sables que lui fournit son versant antérieur; si ce versant reçoit une quantité égale de nouveaux sables, la dune s’accroît en largeur et en hauteur; dans le cas contraire, elle se déplace. Ceci explique comment chaque dune s’avance dans les terres (1). Une dune s’accroît de tout le sable qui lui vient des dunes qui la précèdent; il en résulte que la dune la plus avancée dans les terres est aussi celle qui est la plus élevée, et qui, en outre, est constituée du sable le plus fin ; c’est l’inverse de ce qui se passe dans les cours d’eau, où les matières les plus tenues ne se déposent que dans les régions inférieures de chaque bassin.
Les dunes les plus avancées dans les terres sont celles dont les progrès, dans la direction de l’Est, causaient tontes les calamités auxquelles on a pu mettre un terme, grâce à des travaux de fixation. Le champ de la lutte, contre l’envahissement des sables rejetés par la mer, a pu être restreint à une zone étroite, voisine du rivage, où l’on est parvenu à créer et à fixer une dune artificielle servant comme de barrière protectrice.
La direction des dunes dépend non-seulement de la direction des vents de mer, mais encore de la nature des obstacles qui arrêtent partiellement les sables. Les dunes comprises entre l’embouchure de l’Adour et celle de la Gironde ont presque partout la même direction, qui est celle du nordouest au sud-est, et aussi du sud-ouest au nord-est. C’est qu’en elfct, les vents les plus fréquents et les plus violents des côtes de Gascogne sont ceux du nord-ouest pendant l’été et du sud-ouest pendant l'hiver. D’un autre côté, les obstacles qui, le plus ordinairement, s’opposent à la marche des sables, sont des ruisseaux ou des nappes d’eau venant de l’est et tendant à se déverser dans la mer; la dune doit naturellement suivre tous les contours de l’obstacle (étang ou cours F‘t>.
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(I! « Les dunes en roulant sur elles-mêmes, avancent dans les terres et ensevelissent tout ce qu’elles rencontrent sur leur passage, les forêts, les maisons et les campagnes cultivées. Elles inondent les campagnes en refoulant les eaux des ruisseaux qu'elles obstruent, et forment près de quarante lieues de lacs et de marais pestilentiels, qui jettent la désolation et la mort parmi les habitants. » Arrêté du i3 messidor, an IX, exposé des motifs.
SYLVICULTURE.
d’eau) qu’elle rencontre; or, les étangs et cours d'eau arrêtés dans leur écoulement s’étendent à droite et à gauche de leur direction normale, et parallèlement à la côte ; c’est aussi celte dernière direction, qui est sensiblement nord-sud, qu’ont presque toutes les dunes de cette région. 11 résulte encore de la nature de ces obstacles que les dunes ont une forme allongée. Quelquefois, cependant, elles affectent la forme circulaire ou demi-circulaire, quand les résistances aux deux extrémités de la dune ont été moindres que celles opposées à son centre. Ce cas d’ailleurs est rare.
La nature du sable dont les dunes sont formées est intéressante à connaître, parce qu’il faut que les essences qu’on emploiera au reboisement soient parfaitement appropriées aux qualités du sol. Entre l’Adour et la Gironde, région la mieux étudiée jusqu’à présent, on a constaté sept variétés de sables, qui diffèrent entre elles par la couleur, la finesse plus ou moins grande des grains, et les proportions dans lesquelles le mica, le fer et le calcaire y entrent comme parties constituantes. L’élément principal est le quartz; il est parfois presque pur, et si, dans ce cas, des grains sont gros, il est d’une grande aridité. « Les landes et les dunes, surtout celles de Gascogne, peuvent être rangées parmi les sols forestiers les plus pauvres. Elles contiennent néanmoins tous les éléments nécessaires à la végétation, et leur production annuelle moyenne est de 3mc,5 ou 4mc à l’hectare; ce qui explique çette richesse relative, c’est la grande perméabilité du sol qui permet aux racines d’aller puiser leur nourriture à une grande profondeur, et la dissémination exceptionnelle des principes nutritifs qui forment une couche mince autour de chaque grain de sable. » (f)
L’argument principal des adversaires de Brémontier pour combattre ses projets de reboisement, consistait à invoquer l’opinion qu’on se faisait généralement de la complète stérilité des sables des dunes, de leur aridité extrême Argument sans valeur sans doute en présence d’essais couronnés d’un plein succès, mais qu’on pouvait encore réfuter théoriquement, en citant ce fait bien remarquable d’une humidité constante régnant à l’intérieur des sables à une faible profondeur, quelles que soient leur altitude et leur température à la surface. Ce fait, bien facile à constater directement d’ailleurs, s’explique par les propriétés physiques de cette sorte de terrain (les grains quartzeux principalement), dépourvus de conductibilité pour la chaleur et de porosité, et n’ayant par conséquent qu’une très-faible capacité caloritique. Dans ces conditions, le rayonnement nocturne produit sur ces surfaces unies et blanches, brûlantes pendant le jour, un refroidissement très-rapide, et détermine le dépôt d’une rosée abondante; la pénétration de cette humidité à l’intérieur y entretient une fraîcheur constante.
L’intervalle compris entre deux dunes successives forme une sorte de vallée appelée Icltc, ainsi que nous l’avons dit, déjà, plus haut. Ces lettes sont d’étendue fort variable en longueur et en largeur; généralement elles sont plus larges dans le voisinage de la côte que dans l’intérieur des terres; leursurfaces’incline légèrement de l’est à l’ouest, en sorteque leur moindre altitude se trouve toujours versle pied du versant de la dune quilcs limiteà l’ouest. La partie superficielle du terrain des Landes est le sable plus ou moins mobile dont nous avons parlé; mais ce sable recouvre, à des profondeurs plus ou moins grandes, une couche compacte, souvent imperméable, qu’on appelle ïalios, sorte de banc de sable quartzeux concrétionné, qui empêchait, avant les reboisements, l’écoulement par infiltration des eaux pluviales, celles-ci alors s'amassaient dansleslettes et y formaient souvent de véritables lacs, des étangs, des lagunes, et toujours de vastes
(1) Catalogue raisonné des collections exposées par l’Administration des forêts, p.112.
LES DUNES
étendues marécageuses ou d’une extrême humidité. « L’alios, de même que l’argile, dit M. Goursaud, se sature d'eau et devient alors, comme celle-ci, à peu près imperméable aux agents atmosphériques. C’est à sa présence qu’autrefois, avant l’ensemencement des landes en pin maritime, on devait attribuer ces amas considérables à la suite des grandes pluies. On voyait en pleine lande rase des surfaces très-étendues complètement noyées, se présentant comme de véritables lacs, qui ne se desséchaient qu’au moment des grandes chaleurs de l’été par suite de l’évaporation superficielle. Les habitants de la contrée ne pouvaient voyager alors que montés sur des échasses; les bergers surtout, en gardant leurs troupeaux de moutons, vivaient ainsi toute la journée perchés sur ces longs hâtons qui, de loin, les faisaient ressembler à des échassiers géants. » (1) D’après l'opinion du même auteur, le dessèchement de ces terrains, après les baisements en pin effectués dans le pays, ne peut-être dû qu’à la perméabilité de l’alios, que les puissants pivots du pin maritime auraient pénétré et fissuré, de manière à rendre possible l’écoulement de l’eau par infiltration.
DES DUNES
Fixation des dunes. — On a observé que le sable n’est jamais soulevé en masse par le vent, qaelle que soit sa violence; chaque grain ne cède à l’impulsion de cet élément, qu’autant qu’il se trouve immédiatement à la surface et complètement à découvert. 11 n’est jamais non plus soulevé à une grande hauteur; par les vents les plus violents, il ne s’élève guère à plus d’un mètre au-dessus du sol, et il faut déjà que le vent soit très-fort pour que chaque grain de sable ne trouve pas, dans une palissade de 0m,50 à Üm,70 de hauteur, un obstacle qui arrête sa course. On conçoit dès lors qu’il suffit d’un assez léger obstacle pour immobiliser chaque grain de sable superficiel, et arrêter dans leur course ceux qui, poussés par le vent, menaceraient d’envahir des surfaces qu'on veut protéger. Des branchages, placés à plat sur le sol et disposés de façon à ne pas être eux-mêmes dérangés par le vent, suffiront pour immobiliser la surface qu’ils couvriront ; et si, cette surface est protégée de façon à n’avoir rien à redouter de l’envahissement des sables voisins immobilisés, on pourra y effectuer des semis; la végétation dès lors s'y développera et ne tardera pas à constituer elle-même une couverture vivante, qui rendra inutile l'entretien de toute autre couverture artificielle ; il ne restera plus qu’à protéger efficacement cette végétation contre l’envahissement des sables voisins.
Tels sont, à grands traits, les principes généraux sur lesquels repose tout système de fixation des dunes. Depuis qu’on s’est donné, en France, la tâche d’arrêter les dunes dans leur marche, et de mettre en valeur ces immenses landes à peu près dépourvues de végétation, qu’enfin on a résolûment entrepris ces travaux en les déclarant d’utilité publique, les procédés employés ont fort peu varié ; mais on y a successivement apporté des perfectionnements, qui ont eu pour résultat de vaincre certaines difficultés, considérées au début sans doute, comme insurmontables. L'homme peut arriver à ses fins contre les efforts mêmes de la nature, dès qu’il sait lui emprunter ses forces pour réparer les dégâts qu’elle a causés. C’est le cas ici, ainsi qu'on le verra dans cette étude.
Très-anciennemeut, parait-il, la fixation des dunes par des plantations de pin maritime a été réalisée ; les témoignages qu’on en donne sont certains vestiges
(1) Revue des Eaux et Forêts. Tome XVII, p. 347.
SYLVICULTURE.
de forêts sur le littoral du Golfe de Gascogne, et certains débris qui porteraient à croire qu’à une époque antérieure, peut-être, à la domination romaine en Gaule, l’industrie du résinage n’était pas inconnue dans ces parages. Au xvn0 ou au xviii0 siècle, l’idée de fixer les dunes par la végétation forestière parait aussi avoir été appliquée; à Capbreton, par exemple, où de grandes forêts ont dû être créées vers celte époque. Enfin, il existe un mémoire de 1774 dans lequel l’auteur expose un procédé dont il se dit l’inventeur, et dont l’application sur une petite échelle aurait donné d’excellents résultats. Quoi qu’il en soit, c'est aux dernières années du siècle dernier qu’il convient de faire remonter l’origine des travaux de fixation des sables, et c’est à llrémonticr qu’il est juste d’attribuer le mérite de cette grande œuvre de régénération de toute une contrée; car si ce savant ingénieur ne fut pas, comme on le prétend, un inventeur, il eut l’incontestable mérite, dans son célèbre mémoire du 25 avril 1780, d’exposer la méthode avec une grande netteté, et d’attirer assez l’attention sur cette question, pour la faire considérer parles pouvoirs publics comme d'utilité générale.
D’après les idées de Brémonlier, l’œuvre pour être complète exigeait des travaux de trois natures différentes: 1° Semis de pin maritime et de gourbet (arundo arenaria) ; 2° Abris des semis par couvertures de branchages et au moyen de palissades; 3° Retenue des sables déposés par l’Océan sur le rivage. Sur ce dernier objet très-important, Brémontier s’exprimait ainsi : « Les nouveaux sables qui sortiront annuellement de la mer s’accumuleront à la longue, formeront une nouvelle dune contenue sur scs bords , qui protégera le terrain et les plantations qui se trouveront après elle, non-seulement contre les vents, mais encore contre les efforts de la mer qu'elle tendra à retenir dans son lit et dont elle diminuera les progrès sur nos eûtes. Cet effet parait naturel : la dune fixée sera sapée par sa base, les sables éboulés retomberont alternativement sur la plage et seront reportés au dehors. Cette bitte continuelle, celle opposition renaissante doit produire un ralentissement d’autant plus sensible dans les irruptions des eaux, que par la nature quarlzeuse de ces sables et leur petitesse ils résisteront plus longtemps et ne seront pas susceptibles d’être aussi promptement décomposés. » (1)
Pour obtenir ce résultat, le procédé indiqué par le savant ingénieur est fort simple : il consiste dans la construction d’un cordon de fascines de -i ou o pieds de hauteur établi parallèlement à 20 ou 25 toises au-delà de la laisse des vives eaux. Ce cordon arrêtera les sables, et si, ce qu’on ne présume pas, il en était surmonté après deux ou trois ans, il pourrait être aisément exhaussé par un nouveau cordon de pareille hauteur et même d’un troisième s’il devenait nécessaire. (2) »
INotre intention n’est pas d’indiquer ici la marche des travaux et les modes d’exécution suivis dès l’origine, ni de décrire les diverses modifications ou améliorations introduites dans les procédés. Les perfectionnements ont été là, comme toujours, le fruit de l’expérience et d’une longue observation. La lutte contre les forces naturelles offre d'ailleurs ce caractère spécial, bien connu de ceux qui ont à la soutenir, de présenter de l’imprévu. On peut bien tracer comme l’a fait Brémontier, et c’est là son grand mérite, des principes généraux, découvrir les lois principales dont la connaissance indique à grands traits comment on peut trduver la solution d’un problème; mais les détails d’exécution échappent à toute règle fixe, et varient comme la nature des lieux et les phénomènes météoriques et autres qui s’y produisent. Les procédés employés dans les cas les plus compliqués sont de deux natures, les uns sont généraux et
(1) et (2). Mémoire de 1780. § 48.
DES DUNES
peuvent être appliqués partout, les autres ont un caractère particulier, correspondant à des difficultés spéciales. L’élude des travaux exécutés dans ces conditions peut seule offrir en cette matière un enseignement fructueux. C'estce que l'administration des forêts a parfaitement compris en présentant à l’Exposition, comme spécimen des travaux dont nous nous occupons, ceux qui ont été effectués dans les dunes de la Coultre. En faire la description, ce sera la meilleure manière de présenter les notions que nous nous sommes proposé de donner dans cette étude sur la fixation des dunes.
Entre la Gironde et le pertuis de Maumusson, de la pointe de la Coubre à la pointe d’Arvert et de Vaux-sur-mer à l'embouchure de la Seudre, dans la Charente- Inférieure, est une région qu’on appelle l’Arvert, qui semble une continuation des landes de Gascogne et à l’ouest de laquelle des dunes s’étendent sur une superficie de 900 kilomètres carrés environ. Là aussi, comme dans les Landes, les montar/nes marchaient et occasionnaient de grands désastres. Cette presqu’île reçoit tous les vents dangereux du Nord-ouest et du Sud-ouest, du Nord et du Sud, et ces vents poussés par la fempête peuvent y exercer leurs efforts de trois côtés différents, dépourvus de tout abri ; il en est résulté, dans la formation et la marche des dunes, une irrégularité beaucoup plus grande que sur les bords du Golfe de Gascogne, par exemple, où la côte suit une ligne à peu près droite.
De 1826 à 1867 des travaux furent entrepris pour fixer les dunes dans le voisinage des localités les plus immédiatement menacées. Ainsi furent créées les forêts de pins de Clocher et Puy-Ravault et celle de Saint-Augustin, vers l’embouchure de la Gironde, et la forêt de la Tremblade non loin de la Seudre, petite rivière qui limite au Nort-est la région dont nous nous occupons. « Une ville dite Anchoisne ou Anchouanne s’est, dit M. Elisée Reclus, fréquemment déplacée devant les sables, comme l’écume chassée par le flot, et ne s’est définitivement fixée qu’eu atteignant l'endroit où s’élève aujourd’hui la Tremblade ». Ce dernier résultat n’est assuré que grâce à la fixation des dunes et à leur transformation par le boisement. « Vues de Marennes, poursuit le même auteur, les dunes de la Tremblade ont perdu leur aspect de nuages brillants : ce sont maintenant des collines comme les autres, revêtues d’une sombre verdure. » (1)
Les travaux de fixation les plus urgents une fois terminés, il restait, pour en assurer la perpétuité, à fixer les dunes de l’ouest et à retenir les sables rejetés par la mer sur toute la côte, au sud et à l’ouest, de la pointe de la Palmyre à celle de Coubre et de là, à la pointe d’Arvert. La première préoccupation a été d’élever une dune littorale parallèlement à la côte; nous commencerons par donner quelques explications théoriques à ce sujet, et nous indiquerons ensuite les procédés en usage pour fixer les sables et y favoriser le développement de la végétation forestière.
La dune littorale. — La dune littorale a pour objet de former, entre l’Océan et les semis, une sorte de digue s'élevant et s’élargissant en proportion des quantités de sable rejetées par la mer. Une palissade, d’un mètre environ de hauteur au-dessus du sol, retient les sables et il suffit de plantations et semis de guurbet et autres plantes marines, pour rendre stable et régulariser la pente formée par l’accumulation de ces sables. On fait concourir, à la formation de cette dune artificielle, les mêmes forces que celles qui produisent les dunes naturelles ; mais il faut diriger ces forces de façou à obtenir une barrière puis-
(1) Nouvelle géographie universelle. T. Il, p. 307.
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saute, en état d’opposer aux vents le maximum de résistance et d’ofFrir aux terres qu’elle protégera un abri efficace.
On a observé qu’on satisfait à cette double condition, quand le profil en travers de la dune littorale présente, pendant sa formation, une inclinaison de 7° à 12° du côté de la mer et une inclinaison triple du côté des terres. Voici comment on obtient ce résultat. À une distance de 100 mètres environ des hautes eaux, limite que la mer, à l’époque même des plus hautes marées, ne dépasse guère, on élève une palissade parallèle au rivage, au pied de laquelle le sable apporté par la mer et chassé par le vent ne tarde pas à s’accumuler. Pour déterminer du côté de la mer la pente régulière, qu’on se propose de donner à la dune comme étant plus favorable à sa formation, soit 7° environ, on plante en quinconce, sur une largeur égale à 8 fois la hauteur de l’obstacle formé par la palissade et à partir du pied de cette dernière, des touffes de gourbet; ces touffes sont destinées à retenir le sable uniformément sur toute la surface quelles occupent. On a soin de les espacer d’autant moins, qu’on s’approche de la palissade, afin de proportionner l'effet qu’elles doivent produire aux quantités de sable nécessaires en chaque point pour constituer la pente voulue.
Quand la palissade est sur le point d’être recouverte ou, suivant l’expression consacrée, couronnée, on se hâte de l’exhausser ; après cette opération, elle continue il fonctionner comme précédemment. Au fur et à mesure qu’une dune artificielle en voie de formation s’élève, on doit élargir du côté de la mer la zone plantée de touffes de gourbet; de façon que la largeur de cette zone soit toujours en rapport avec les conditions à réaliser pour obtenir une pente de 8 de base, pour 1 de hauteur.
A défaut de gourbet, on peut faire usage de petites bourrées de ramilles de 50 centim. do circonférence et de longueur, que l’on plante et l’on dispose exactement comme nous l'avons indiqué pour les touffes de gourbet. Qu’on emploie des touffes de gourbet, ou ces petites bourrées de ramilles, on sème toujours dans leur intervalle de la graine de gourbet et de diverses autres plantes marines, telles que l’armoise, le blé marin, l'éphôdrc, etc.; la végétation qu'on obtient ainsi fournit une garniture végétale, qui contribue à fixer et à régulariser, avec une parfaite uniformité, la surface recouverte.
L’entretien du versant de la dune littorale inclinée vers l’Océan est d’une grande importance; «la sagacité de l’homme chargé de ce travail, dit M. de Vasselot de Régné, doit toujours être en éveil ; il espacera plus ou moins les touffes suivant que le terrain s’exhaussera plus ou moins, et au besoin, il emploiera des touffes de dimensions graduées. Si la plage présente des exhaussements naturels, il ne les garantira que lorsque les parties voisines auront atteint le même niveau. » (1).
Quant à la pente du versant opposé à celui dont nous venons de nous occuper, on peut l’obtenir plus facilement et la régler à moins de frais suivant les conditions déterminées; elle dépend en grande partie des dispositions données à la palissade. Jusqu’ici nous avons parlé de palissade, mais sans indiquer la nature de cet important ouvrage auxiliaire. C’est là un point capital de la question, car, indépendamment de l’effet qu’on doit chercher à produire, il faut se préoccuper des moyens qui permettront de réussir le plus économiquement possible. On a depuis longtemps déjà adopté deux genres de palissades, celles en planche et les clayonnages; mais ce n’est qu’assez récemment qu’on a été amené, guidé par l’expérience, à les construire et à les disposer de façon à
(1) Notice sur les Dunes de la Coubre, par M. de Vasselot de Régné, inspecteur des forêts. Paris, lmp. nationale, 1878, page 25.
DES DUNES
obtenir le maximum d'effet utile, tout eu réduisant les frais d’établissement et d’entretien dans la plus grande mesure possible.
La première idée, quand on a voulu construire des palissades en planches, a été naturellement de disposer les planches l'une à côté de l’autre, et de donner à l’ouvrage la force suffisante pour résister à la poussée considérable qu’il aurait à subir; à cet effet, on employait de forts madriers de 5 à 6 centimètres d’épaisseur, reliés ou non reliés entre eux, mais jointifs. L obligation d employer des bois de cette épaisseur, imposait une dépense considérable ; mais le plus grave inconvénient consistait en ce que cette barrière, imperméable au sable, formait un obstacle contre lequel les vents venaient se heurter avec une extrême violence, ce qui produisait au pied de la palissade une sorte de remou et comme conséquence le déchaussement des madriers; il en résultait de fréquentes et dangereuses avaries. D’un autre côté, lorsque cette palissade était couronnée, l’exhaussement des Jmadriers était très-pénible et par conséquent dispendieux ;
Fig. 20. — Palissade en planches non jointives.
enfin, le profil en travers de la dune artificielle présentait une forme défectueuse, la crête sous un angle très-aigu n’offrait qu’une base trop étroite, pour que la palissade exhaussée y pût trouver toute la résistance nécessaire, et n’être pas souvent renversée par les grands vents.
Par une simple modification dans la disposition des planches, on a pu obvier à presque tous ces inconvénients : il a suffi de laisser entre chaque planche fichée dans le sol de moitié de sa longueur environ, un intervalle de 2 à 3 cent., fig. 20. « Lorsque le sable poussé par le vent rencontre une palissade ainsi formée, il s’amoncelle le long des planches, et, tant par l’effet de son propre poids que par faction du courant d'air dévié, il passe en partie par les intervalles ménagés entre les planches et vient s’épanouir du côté opposé, de sorte que la ligne de défense est chargée simultanément des deux côtés, elle est contrebattée à mesure qu’elle est poussée et les tourbillons qui tendraient à se former devant chaque planche, sont généralement coupés par les courants provoqués par chaque intervalle. Les courants obliques seuls peuvent occasionner des affouillements, et les brèches ne sont à craindre que sur les points les plus exposés » (1).
Avec ce système de palissade, on le voit, la crête de la dune s’élargit, les poussées exercées par le sable ne sont plus aussi fortes et l’on peut diminuer l’épaisseur des planches jusqu’à 3 centim., enfin, chaque planche étant indépendante et isolée, l’exhaussement peut s’effectuer dans les conditions les plus favorables possibles.il suffit de donner à cette palissade de 70 centim. à un mètre
(1) La dune littorale , par M. de Vasselotde Régné. Revuedeseaux et forêts, tom. XIV, 1875, page 197.
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d’élévation au-dessus du sol et à la longueur de chaque planche îro,50 à lm,G0 ; leur largeur enfin peut varier sans inconvénient de 10 à 25 centim.
Les procédés employés pour opérer l’exhaussement des planches quand la palissade est couronnée sont nombreux ; le plus simple, sinon le plus rapide, consiste à entourer la planche à exhausser d'une chaîne en fer, après avoir déchaussé la palissade de 20 à 2.'i centim. de profondeur, à passer dans cette chaîne un bâton dont on se sert comme d’un levier, en appuyant l’une de ses extrémités sur la planche voisine; on peut ainsi relever la planche de quelques centimètres, après quoi l'on fait glisser la chaîne jusqu’au sol pour obtenir un nouvel exhaussement partiel comme précédemment, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’on ait obtenu l’exhaussement fixé. Dans les Landes, on a substitué à ce procédé un peu primitif, l’emploi du cric dont on engage l’un des crochets dans la chaîne qui entoure la planche; pour que le cric ne s'enfonce pas dans le sable sous l’effort produit, il suffit de le poser sur une planche. On parait satisfait de ce procédé qui est rapide, n’exige pas des exhaussements partiels aussi nombreux et est économique.
Néanmoins, tous ces procédés sont défectueux; les efforts exercés sur les planches au moyen de la chaîne qui les entoure, ont trop souvent pour effet de les briser, ou tout au moins de les détériorer gravement. Dans la Charente- Inférieure on emploie la bascule à levier et à pince, avec laquelle les mêmes inconvénients ne se produisent plus; et si, comme on le dit, le prix de revient du travail d’exhaussement n’est pas plus élevé, il y a là un véritable progrès. La machine se compose d’un levier à gorge tournant autour d'un axe supporté par quatre pieds; une chaîne munie à l’une de ses extrémités d’une pince en forme de tenailles, comme on en voit pour saisir les sacs de farine à emmagasiner dans les greniers, s'engage dans la gorge, passe ensuite dans deux ou trois anneaux fixés de distance en distance sur le grand bras de levier, et vient s’accrocher par l’une de ses mailles et à la longueur voulue, soit à une crémaillère adaptée sur le levier même, soit à de simples crochets. Quand le levier a fourni tonte sa course, il suffit, pour continuer l’exhaussement, si c’est nécessaire, de raccourcir la chaîne en même temps qu’on relève le bras de levier et d’exercer ensuite la pressiou voulue. La machine se place au-dessus de chaque planche à élever, de façon que l'effet produit soit sensiblement parallèle à l’axe vertical de la planche.
Quant aux clayonnages (fig. 21), on les établit de la manière suivante: on enfonce dans le sable à 00 centimètres de profondeur et à une distance de 50 centim., les uns des autres, des pieux de pin d’une longueur de 2 mètres. Ces pieux sont injectés et écorcés et acquièrent ainsi plus de solidité. On ne clayonne d'abord que 40 à 50 centim., au-dessus du sol, mais à mesure que le sable monte on continue le clayonnage. Quand la palissade ainsi formée est couronnée, on exhausse les pieux par un des procédés indiqués plus haut, puis on clayonne de nouveau, comme la première fois. Ces sortes de palissades offrent de grands avantages; elles ne sont presque jamais déchaussées par le vent, on peut d'ailleurs régler l’intensité des effets qu'on en veut obtenir en garnissant les pieux plus ou moins, sans jamais toutefois dépasser 50 à 60 centim. au-dessus du sol; quand la palissade est exhaussée la partie inférieure des pieux reste engagée dans les clayous enfouis, il en résulte une plus grande stabilité de l’ouvrage et les avaries qui pourraient s’y produire, ne sauraient jamais avoir beaucoup d’importance, grâce à ces clayons enfouis qui donnent à la crête de la dune une certaine solidité. Enfin, ce système de palissade est d'un entretien facile et peu coûteux. Partout, où l’on pourra disposer de bois et de branchages en suffisante quantité et sans être obligé de les transporter à de grandes distances, les clayonnages devront être préférés aux palissades en planches.
DES DUNES'
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Le profil en travers d’une dune littorale ne doit pas être, on le conçoit, un simple triangle; il en résulterait un défaut de stabilité qui causerait do nombreuses et fréquentes brèches. On a généralement adopté comme forme à donner à ce profil, celle d’un trapèze, dont le petit côté parallèle, d'une longueur de 50 il 60 mètres est la plate-forme, on y entretient avec soin les plantations de gourbet et autres plantes analogues, et l’on veille à ce que sa surface soit maintenue bien unie, afin de la mettre le mieux possible à l’abri des bourrasques; la base de celte dune type devrait mesurer environ 140 mètres.
Les pentes sur chaque versant ne se maintiennent pas toujours sous le degré d’inclinaison que nous avons indiqué ; du reste, la condition dont nous avons parlé il cet égard n’est plus de rigueur quand la dune est formée ; on admet dès ce moment des pentes beaucoup plus fortes; car la dune exerce alors son
Fig. 21. — Clayonnage sur piquets.
action, moins en emmagasinant le sable apporté par la mer qu’en ïeiui rejetant. Mais dans ce cas de graves dangers sont il craindre, il faut quelquefois lutter contre les érosions de la mer, comme on l’a fait devant le marais de Bréjat. « On a, dit l’auteur de la Notice sur l' Exposition, constitué une digue en fascinage, composée de fagots de 2 mètres de longueur fortement liés avec fil de fer galvanisé, présentant lebout à la mer, fixés par de forts pieux munis de chevilles et entrelacés de clayons; le revers opposé a été chargé de sable et planté en tamarix. Cette digue a été armée elle-même d'épis en tunnages, composés de fagots dits saucissons engagés dans des fossés aussi profonds qu’on a pu les creuser, croisés par couches et reliés entre eux, aux points d’intersection, par des cordes goudronnées rattachant la superficie à la base. Des pieux battus à tous les angles et dans les intervalles de 50 en 50 centimètres, viennent encore renforcer ces ouvrages (I) ».
Quelques soins qu’on ait pris d'ailleurs pour élever une dune littorale, il faut toujours l’entretenir aclivemenl pour réparer les brèches, regarnir les plantations, rehausser les palissades ; une négligence apportée dans cet entretien pourrait entraîner la destruction complète des ouvrages et causer d'immenses dégâts; après des vents violents, il y a presque toujours nécessité d’apporter de prompts remèdes. Certains points de la côte sont plus dangereux que d’autres,
(1) Notice sur les Dunes de la Coubre, Expos., univ. 1878, p. 27. TOME II. — NOÜV. TECH.
SYLVICULTURE.
surtout vers le nord, aussi l'entretien de la dune littorale y est-il beaucoup plus pénible et plus dispendieux.
Travaux de fixation proprement dits. — Les travaux de fixation proprement dits consistent en des semis recouverts de branchages et convenablement abrités. Le procédé de semis par couverture employé généralement est fort simple. On sème ;i la main et à la volée sur le sable, qui n’est soumis à aucune préparation, de la graine de pin en mélange avec de la graine de genêt, d'ajonc et de gourbet. On couvre ensuite la surface ensemencée, soit de branches vertes de pin, soit de broussailles telles qu 'ajoncs, genêts, bruyères, roseaux, en excluant toute ramille impropre à donner le couvert nécessaire. Les branches de pin sont posées à plat sur le sol, et pour qu’elles s’y appliquent complètement on élague avec la serpe les petites ramilles de dessous, et on rabat celles de dessus en les coupant à mi-bois; on les dispose les unes à côté des autres sans laisser de vide et souvent, pour donner à cette couverture plus de fixité, on y dépose de distance en distance des pelletées de sable.
Voici comment on opère dans la Coubrc. On choisit un emplacement protégé des vents de mer par la dune littorale, ou, ainsi qu’on l’a fait quelquefois, à l’abri d'une lette ; on donne 300 mètres de largeur à cet emplacement, on le garantit à gauche et à droite par deux palissades dites de défilement et placées dans la direction des vents les plus dangereux, on l’abrite enfin des vents de terre par une troisième palissade dite volante; dans ces conditions, l'envahissement du sable n’est à craindre d'aucun côté.
On commence par déposer sur l’emplacement à ensemencer et par tas de 23, les fagots nécessaires à la couverture; soit 2,300 fagots de 1 m ,30 de longueur et de 1 mètre de tour par hectare. Des enfants distribuent ensuite ces fagots, en ayant soin de commencer du côté de la palissade volante et par lignes parallèles. Lorsque le terrain est ainsi garni sur un espace suffisant, on sème la partie préparée en employant une semence composée comme il suit :
Pin maritime . HO kilogrammes par hectare
Ajonc . 3 — —
Genêt . 3 — —
Gourbet . 3 — —
Graines diverses pour attirer les oiseaux insectivores utiles . 3
Le semis terminé, des femmes délient les fagots et étendent les broussailles en commençant toujours du côté de la palissade volante; elles placent les gros bouts du côté de la mer et les recouvrent des broussailles de la rangée suivante, qu'elles disposent de la même manière, et ainsi de suite; des hommes armés de pelles viennent ensuite déposer des pelletées de sable sur cette couverture de 60 en 60 centim., dans tous les sens.
Quand le travail est achevé sur toute la surface dont l’étendue forme la première lâche, on en entreprend une seconde de même largeur à droite ou à gauche de l’une des palissades de défilement, et l’on prolonge la palissade volante autant qu’il est nécessaire; on opère ensuite comme précédemment. L’année suivante, on recommence les travaux, mais en s’adossant â la palissade volante de l’année précédente, et quand le nouvel emplacement est ensemencé, on enlève la palissade qui le séparait de l’emplacement ensemencé antérieurement, car alors elle n’est plus d’aucune utilité.
Les travaux de semis s’exécutent du mois d’octobre au mois de mai. L’entretien consiste à lever les palissades dès quelles sont ensablées, à veiller à ce que \es couvertures enlevées par le vent sur certains points soient réparées, enfin
DES DUNES
à recnsenicuccr le.; parties qui auraient pu être recouvertes du sable chassé par des vents d’une extrême violence.
De 1787, époque où les premiers essais de fixation furent entrepris, jusqu’en 1862, époque où l'administration des forêts fut chargée de continuer l’œuvre entreprise avec tant de succès par l’administration des ponts et chaussées, la surface totale des dunes boisées, y compris la zone de protection longeant lamer, lîxée par des plantations de gourbet, était, dans les départements des Landes et de la Gironde, de 58,580 hectares. Depuis on a achevé les travaux en fixant 7,000 hectares environ. Il ne reste donc dans cette région qu’il pourvoir aux travaux d’entretien.
Dans la Co libre (Charente-inférieure), l’administration des forêts a fixé dans les parties où les travaux n’avaient pu jusqu’alors être clfectués, à cause des difficultés à surmonter, une superficie de 2,085 hectares. Les difficultés dont nous parlons tenaient surtout au manque absolu, sur place, des matières nécessaires à la confection des palissades et des couvertures. 11 a fallu créer des voies et des moyens de transport aussi économiques que possible et faire exécuter les travaux en régie; dans ces conditions, l’hectare de terrain fixé est revenu à 367 fr., 45 c.
Alexis FnocHOT.