T. — NOTIONS GÉNÉRALES
Nous avons montré, dans l’étude qui précède, le genre de désastres que les travaux de reboisement dans les montagnes doivent conjurer. Ce ne sont pas seulement les inondations que l’on a à redouter, ce spnt encore les effets de ces remaniements du sol, véritables bouleversements pour nous, qui résultent des phénomènes torrentiels Nous avons vu qu'il suffisait souvent, pour atténuer considérablement les l'or es naturelles à combattre, d'empèchcr les eaux d’entraîner des galets, du sable, du gravier ou simplement du limon. Toutes ces matières, arrachées au liane des montagnes, et entraînées par les eaux en fragments plus ou moins gros suivant le degré d’intensité de la pente, vont encombrer le fond des vallées, le lit des rivières, dont le niveau, incessamment exhaussé par ces apports continus, finit par dominer les terres environnantes, qui sont dès lors comme une proie vouée à l’inondation.
Au bord de l’Océan, comme au sein des montagnes et des vallées, la sécurité n’est pas non plus complète. Ce ne sont plus, à vrai dire, les mêmes phénomènes, pourtant ce sont toujours des matières transportées par des forces naturelles qui causent le danger, qui produisent les désastres. Les dunes , comme les cônes de déjections, se forment de matières de transport; les procédés de formation diffèrent sans doute, mais il s’agit toujours, dans l’un et l’autre cas, d'un déplacement à la surface du sol de matières meubles poussées, là par l’action des eaux, ici par l’action des vents; ce sont toujours aussi des éléments différentiels (les grains de sable, les forces partielles qui les poussent), dont l’accumulation, dont l 'intégrale est immense. « En Médoc, dit Montaigne, le long de la mer, mon frère, sieur d’Arsac, veoid une sienne terre ensepvelie soubs les sables que la mer vomit devant elle; le faiste d’aulcuns bastiments paraist encores : ses rentes et domaines se sont eschangez en pasquages bien maigres. Les habitants disent que, depuis quelque temps, la mer se poulse si fort vers eulx, qu'ils ont perdu quatre lieues de terre. Ces sables sont s ‘S fourriers; etveoyons de grandes montioyes d’arène mouvante, qui marchent d’une demie lieue devant elle, et gaignent païs. » (2)
Aujourd’hui ces fourriers assurément ont des loisirs; la mer a beau se pousser, comme dit Montaigne, ses sables ont maintenant des allures plus conformes à
(1) Voir pour la lre partie, page 47.
(2) Essais, Liv. I, ch. XXX. Edit. F. Didot, p. 96.
SYLVICULTURE.
leur nature; ils restent où ils sont, et ne vont plus gagner pays. Mais ce repos ne s’est pas produit spontanément. Dans les Landes par exemple, sur ces plages basses, plates et sans abri, si l’on abandonnait le terrain à l’action des vents de mer, aux fureurs de l’ouragan, on ne Larderait pas à voir se renouveler ces ensablements, qui naguère encore stérilisaient et détruisaient tout, terres et habitations, et chassaient devant eux tant d’habitants dépossédés.
C’est par le reboisement qu’on est parvenu à fixer définitivement les sables mouvants des dunes. Ce n’est pas toutefois sans des recherches et des tâtonnements nombreux qu’on a fini par créer la méthode spéciale, à laquelle le nom de Brémontier restera attaché, en raison de la part considérable que cet illustre ingénieur a eue dans l'œuvre de fixation des dunes des Landes et de la Gironde. Celle méthode spéciale est, comme celle que nous avons étudiée au sujet du reboisemenl des montagnes, assez complexe ; elle comporte un ensemble d’ouvrages auxiliaires dont l’importance est considérable. Elle a été jusqu’à présent peu décrite, et l’on ne peut guère l’étudier que sur place et dans quelques mémoires et rapports d'ingénieurs chargés de faire exécuter les travaux.
Pour entreprendre avec succès la lutte contre l’envahissement des sables de la mer, il a fallu étudier préalablement par de minutieuses et patientes observations comment les choses se passaient; il a fallu se rendre compte des lois suivant lesquelles les dunes se formaient, puis s’avançaient dans les terres. Ces lois, parfaitement connues maintenant, sont dans leurs traits principaux d’une grande simplicité; mais oit nepeut s’en rendre parfaitement compte que quand, témoin d’une tempête au bord de l’Océan, on a pu se faire une idée juste de la violence avec laquelle le Ilot poussé par l’ouragan vient se briser contre le rivage. Chaque Ilot amène sur la plage et y dépose une quantité de sable plus ou moins considérable, suivant la force du vent; au reflux, le Ilot n’ayant plus la même vitesse, le sable déposé reste en place, sèche au soleil, et, devenu ainsi plus mobile, est, au premier vent de mer, soulevé cl poussé dans l’intérieur des terres. Dés lors, les moindres obslacles peuvent provoquer des monticules; ce ne sont d'abord que des bourrelets de sable plus ou moins longs, mais que des apports incessants accroissent continuellement. Les monticules ainsi formés sont des dunes.
Avant d’èlre reboisée, une région de dunes ofifre l’aspect d’une surface mamelonnée, recouverte d’un sable d’une blancheur éclatante; on en a pu voir un spécimen au Clialei forestier du Trocndèro, où l’Administration des forêts a exposé un plan en relief, représentant la partie centrale et la plus caractéristique des dunes de la Coubre, situées sur le littoral compris entre Royan et la Seudre dans la Charente-Inférieure.
Généralement, les dunes présentent deux versants d’inégale déclivité ; le versant tourné du côté de la mer a une pente douce de 10° à 25°; tandis que l’inclinaison du versant opposé mesure de oO à 80 degrés. Les grains de sable poussés par le vent, quelle que soit d’ailleurs la violence de cet élément, ne peuvent jamais franchir qu’une rampe relativement faible; arrivés au sommet du monticule, alors qu’ils ne subissent plus aucune impulsion, dénués de tout mouvement en avant, ils retombent de l’autre côté de la dune en vertu de leur propre poids; il se produit ainsi de ce côté une pente abrupte, dont la déclivité se rapproche assez de celle des talus d’éboulement.
Un premier obstacle ne suffit pas pour retenir tout le sable venant de la mer; après la première dune, il s’en forme une seconde, puis une autre et ainsi de suite. Les chaînes de collines qui en résultent sont généralement parallèles entre elles ainsi qu’aux bords de la mer; elles sont séparées par des vallées profondes auxquelles on donne le nom de lettes. Les lottes sontune conséquence du mode de formation des dunes.