TOME I. — SOUV. TEC
INTRODUCTION GÉNÉRALE
était alors énorme : Jupiter change son armure d’or contre la cuirasse de Glaucos, « le prix d’une hécatombe pour celui de neuf bœufs ». Ainsi l’or valait seulement onze fois le prix du bronze; il y a sans doute là un peu d’exagération, mais il n’en subsiste pas moins l’indication d’une valeur considérable attribuée à l’airain.
Les documents historiques ne nous laissent aucun doute sur ce fait qu’à une époque postérieure à celle dont nous venons de parler, le travail en Grèce était principalement réservé aux esclaves. A Sparte, où Lycurgue fit tout ce qu’il put pour empêcher les Lacédémoniens de se livrer à la pratique des arts industriels, les esclaves seuls fabriquaient les objets absolument indispensables et cultivaient un sol dont l’étendue suffisait amplement à la production des choses nécessaires aux besoins de la population.
11 n’en fut pas de même à Athènes : sa position sur la mer et l’exiguïté de son territoire forcèrent de bonne heure ses habitants à demander au commerce maritime les denrées que le sol ne leur fournissait pas avec assez d’abondance.
Solon avait établi dans l’Attiquc une sorte d’équilibre entre les pouvoirs, mais l'introduction dans les tribus des industriels enrichis fit pencher la balance du côté de la démocratie et assura, dans la confection des lois, une plus grande protection à l’industrie. A Athènes, les ouvriers étaient des hommes libres, et, loin d'être en opprobre comme à Sparte, le travail y était en honneur.
Thèmistocle fut le premier qui engagea fortement les Athéniens à se livrer au commerce maritime (I); Corinthe avait du reste déjà donné l’exemple de la grande navigation en construisant les premières trirèmes (2).
Les métèques (gÉTotxoç, celui qui change de demeure), qui venaient s’établir à Athènes ou au Pirée pour y exercer un métier étaient admis au droit de bourgeoisie (3) et ne payaient qu'une capitation de douze drachmes; en revanche, ils devaient le service militaire (4). « Les citoyens et les métèques, dit Aristophane, ne font qu’un, comme l’épi et la paille » (o), aussi leur laissait-on, ainsi qu’aux esclaves, une liberté presque entière (6). Ces sages mesures portèrent à un haut degré de prospérité l’industrie de 1 ’Atlique, et, au temps de Périclès, les ateliers y étaient en nombre considérable (7).
Les artisans libres étaient réunis en corps de métiers ; chaque collège avait ses règlements, ses coutumes, ses fêtes, sa divinité protectrice et son chant de ralliement. Malgré cette liberté, la classe ouvrière était malheureuse à cause de la concurrence que lui faisait le travail des esclaves. Ainsi quand Agis pressa si vigoureusement les Athéniens, on vit déserter plus de vingt mille esclaves et la plupart étaient des ouvriers (8). Au temple de Démosthènes, où le blé valait à l’Agora cinq drachmes le médimne, le prix de la journée d'un boinme de peine ne s’élevait qu’à trois oboles.
Le cinquième siècle avant notre ère, qui vit le suprême développement des arts en Grèce, fut aussi le témoin de l’avilissement du travail et de l’envahissement du luxe de l'Égypte dont Alcibiade avait été l’introducteur. Le travail libre avait alors presque disparu, les riches citoyens, possesseurs d’esclaves artisans, les faisaient conduire au marché et on les y louait à la tâche ou à la journée.
L’industrie métallurgique était assez développée en Grèce', les mines d’argent du Laurium employaient plus de vingt mille esclaves; la fameuse mine d’or du
(1) Thucyd, I, c. xcnn — (2) Thueyd. I, c. xm» — (3) Plularq. Solon, c. xxxm. — (4) Xéuoph. Revenus de CAtt ., c. ti. — (5) Aristoph. Acharn. — (6) Xénoph. Gouv. des Athén., c. i. — (7) Plutarq. Périclès, U XVIIL et xix. — (8) Thucyd. VII, c. xxvii.
L’INDUSTRIE HISTORIQUE
Pangèe en Thrace, propriété de Thucydide (I), rapporta plus tard à Alexandre plus de cinq millions de francs par an.
Les tissus, les bijoux, les armes de la Grèce se fabriquaient principalement à Athènes et à Corinthe. Cette dernière ville, favorisée par sa position, possédait le monopole du transit entre la mer Ionienne et la mer Égée. Dans l’Asie- Mineure, Milet avait alors acquis depuis près de deux siècles une importance commerciale considérable; enfin Délos, où un grand nombre deTyriens s’étaient retirés après la prise de leur ville par Nabuchodonosor, héritière à une époque plus récente du commerce de Carthage et de celui de Corinthe , devint la maîtresse de la Méditerranée orientale jusqu’au moment où elle fut détruite par Mithridate.
Rome. — Téglatliphalassar II régnait à Ninive, Phacée était roi d’israëj et la XXIIIe dynastie égyptienne allait s’éteindre, quand, en 753, dix ans avant la première guerre de Messénie, Romulus fondait sur la rive du Tibre cette ville de Rome, qui devait devenir si puissante. Dès les premiers temps, Numa réunit les ouvriers en corporations analogues à celles que nous avons vu s’établir en Grèce. L’industrie, à Rome, resta longtemps tout à fait barbare et le commerce nul. Trouvant dans des conquêtes successives une large compensation à ce manque de production, ainsi que les moyens de satisfaire pleinement à des besoins très-bornés, les grossiers Romains restèrent étrangers aux arts industriels de la Grèce, sachant à peine moudre ou plutôt piler leur blé. La conquête de la Sicile et de l’Espagne, la chute de Carthage et surtout la réduction en province romaine de la Grèce et de l’Égypte, en éveillant chez eux le désir du luxe, leur donnèrent en même temps l’industrie qui peut le satisfaire.
Ce sont les esclaves des pays conquis qui vinrent à Rome constituer la classe ouvrière presque tout entière. Leur nombre était devenu formidable; certains citoyens en possédaient jusqu’à vingt mille. Ceux qui savaient un métier étaient vendus fort cher, et, comme les Grecs, leurs propriétaires les louaient à ceux qui en avaient besoin. Souvent même le maître commanditait un esclave, sorte d’entrepreneur qui en louait d’autres pour en tirer profit : Caton l’Ancien pratiquait cette singulière industrie. Il n’étàit pas rare que des voyageurs fussent saisis et entraînés de force dans des ateliers d’esclaves, les citoyens fuyant le service militaire y trouvaient aussi un triste refuge; Suétone nous apprend qu’avant d'être Empereur, Tibère fut chargé de l’inspection de ces réunions suspectes (2).
Les travaux des mines et des salines affermés par des particuliers seuls ou associés, ces publicains, dont Cicéron prit si souvent la défense (3), étaient le plus souvent exécutés par des esclaves et des condamnés. A Rome même, la condition de ces esclaves était affreuse : enchaînés la nuit dans de véritables cachots souterrains, roués de coups le jour, on les envoyait mourir de faim dans une île du Tibre dès qu’ils cessaient de pouvoir travailler. L ’ergastule était leur séjour, le fer rouge leur châtiment, la croix leur supplice.
Quand Pedanus Secundus, préfet de Rome, fut assassiné par un de ses esclaves, les quatre cents autres furent exécutés et l’iniquité de ce jugement, ratifié par le Sénat, provoqua une véritable émeute (4). Les écrivains latins s’étaient aussi fait l’écho de la pitié populaire : « Les esclaves sont des hommes comme nous, » disait Pétrone (5), et Macrobe s’écriait : « Us sont esclaves, mais ils sont hommes aussi! Us sont esclaves, mais ce sont nos compagnons de servitude! Us ne nous étaient pas hostiles, nous en avons fait des ennemis. »> Servi
(1) Thucyd. IV. c. v. — (2) Suétone. César, VIII. — (3) Cicéron. Verrès, II, c. lxxiii. (4) Tacite. Annales, 1. XIV. — (5) Pétrone. Satyric., LXXI.
INTRODUCTION GÉNÉRALE
sunt, imo homines! servi sunt, imo conservi!... non habemus illos hostes, sed facimus (1) /
Si telle était l’existence de l’ouvrier esclave, celle de l’ouvrier libre, d’abord plus heureuse, devint intolérable dans les derniers temps de l’Empire. Constitués en corporations dont le centre était à Rome, les différents métiers s’étaient répandus dans les provinces et exécutaient pour le compte de l'État ces immenses travaux, dont nous admirons encore les restes. Ces collèges avaient un point de réunion dans les cités où ils constituèrent, sous les empereurs, une administration parallèle à celle du municipe. Certains ouvriers acquirent des biens immenses : Pétrone nous montre l’opulence et la vanité du Sévir Habimas , marbrier en tombeaux (2). Un cordonnier, à Bologne et un foulon, à Modène, étaient devenus assez riches pour offrir à la population de ces villes des combats de gladiateurs (3).
Les collèges d’artisans furent souvent chargés de faire rentrer certains impôts payés en nature; les membres de ces corporations devinrent alors responsables de leur perception et leurs biens personnels, leur liberté môme restèrent entre les mains de l'État comme une garantie de leur gestion. Leur sort devint celui des Curiales et l’honneur attaché à leur qualité de fonctionnaires ne déguisa qu'un véritable esclavage, auquel la chute de l’Empire seule les fit échapper.
A l’époque où écrirait Pline l'Ancien , l’industrie romaine avait atteint son apogée et bien des procédés, dont nous croyons l’origine récente, étaient alors employés d’une manière courante. Dans l’exploitation des mines, très-avancée surtout en Espagne, on avait déjà recours aux machines pour broyer les roches dures, on savait extraire le mercure du cinabre par la distillation et s’en servir pour extraire l’or des alluvions aui’ifôres. Dans l'industrie des laines, le peignage se faisait au moyen de peaux de hérisson (4), le rouissage et la filature de lin (3), la sparterie (6), le feutre (7), le blanchissage de la laine à l’aide du soufre en combustion (8), la teinture à la garance (9) et à l’alun (10), le mordançage (11), étaient parfaitement connus; de môme la coupellation (12), la fabrication du charbon de bois (13), celle de l'essence de térébenthine (14), la trempe à l'huile (13), le placage de l’ivoire (16) et de l'écaille (17), le tannage des cuirs au moyen de la noix de galle (18), la chaux hydraulique (19), le pisé (20), la grue et la chèvre pour le levage des matériaux (21), les calorifères (22). On a trouvé à Pompeï des glaces- coulées quoique non polies, enchâssées dans les cadres en bronze des fenêtres; la composition de ce verre se rapproche beaucoup de celle de nos vitres (23).
On savait dorer à l'œuf, à la colle, au mercure (24), scier de long (23), donner de la voie aux scies (26), couper les pierres avec une lame sans dents et du sable (27), souder à l’étain (28), graver sur pierres à l’aide de substances dures pulvérisées (29). Dans les grands travaux hydrauliques, on employait des moyens analogues aux nôtres : les pilotis et les palplanchcs (30), la construction des jetées
(1) Macrobe. Collect. Pank., I, P- 122. — (2) Pétrone. Satyr., I. LXV. — (3) Martial, 1. III, lix. — (4) Pline, 1. VIII, c. Lvi. - (5) Pline, 1. XIX, c. n. — (6) Pline. I. XIX, c. vu. — (7) Pline, 1. VIII, c. lxxiii. — (8) Pline, I. XXXV, c. l. — Apulée, métnm., 1. IX. — (9) Pline, I. XIX, c. xvn. — (10) Pline, 1. XXXV, c. ti. — (11) Pline, I. XXXV, c. x lu • — (12) Diod. sic., 1. III, p. 13. — (13) Pline, 1. XVI, c. vm. — (14) Pline. 1. XV, c. vm. — (15) Plutarq. caus. nat. q. XIII. — (16; Pline, VIII, c. iv. — (17) Pline> IX, c. xiii. — (18) Pline, 1. XVI, c. ix. — (19) Pline, 1. XXXV, c. xlvii. — (20) Pline, 1. XXXI, c. xlviii. — (21) Cicéron. Verrès 1. I, c. liv. Lucrèce, IV, v. 903. — Amm. Marcel, 1. XVII, c. iv. — (22) Sénèque, prov. col. Panck, vol. II, p. 382 — (23) Acad, des insc. 1862, p. 980. — (24) Pline, 1. XXXIII, c. xx. — 25) Amm. Marcel, I. t. XXIII, c. vi. — (26) Pline, I, XVI, c. lxxxiii. — (27) Pline, 1. XXXVI, c. ix. — (28) Lucrèce, - I. VI, v. 1076. — (29) Pline, I. XXXVII, c. xv. — (30) Amm. Marcel, I. XXVIII, c. ni.
L’INDUSTRIE HISTORIQUE. 37
artificielles se faisait à l’aide de blocs immergés (I), le Tibre avait été rendu navigable à l’aide de grandes retenues d’eau (2), des phares avaient été placés à Ostie, à Raven ne, etc. (3); on employait des moulins à manèges (4) et à eau (5).
Ce que nous appelons aujourd’hui le confortable était alors complètement inconnu, mais en revanche les industries de luxe avaient pris un développement inouï. Nous citerons seulement un exemple de ce que pouvait faire l’industrie romaine au service des grandes fortunes : Scaurus, pendant son édilité, fit construire un théâtre pouvant contenir quatre-vingt mille spectateurs : le premier étage était de marbre, le second de verre, le troisième de bois doré; une partie des accessoires transportés à Tusculum ayant brûlé, la perte se monta à 21 millions de francs. Pour rivaliser avec Scaurus, Curion fit établir deux théâtres demi-circulaires en bois adossés et montés sur pivots. Quand les deux représentations étaient terminées, on faisait tourner les théâtres remplis de spectateurs, et, une fois réunis, ils formaient un cirque où pouvaient combattre des gladiateurs (6).
L’industrie en France avant Charlemagne. — A l’époque où César envahit la Gaule, l'industrie de ses habitants était déjà remarquable. Marseille avait atteint l'apogée de sa puissance commerciale, tandis qu’dr/es et Montpellier se préparaient au rôle brillant qu’ils devaient jouer sous l’Empire. Au nord de la province romaine, les artisans gaulois s’étaient fait une réputation qui avait dépassé les frontières. On citait le fer des Pétrocoriens et celui des Bituriges, l’argent des Cévenncs et de l’Aveyron. Les armes de plaque d’argent et les métaux incrustés fabriqués à Alcsia, les bijoux émaillés, les épingles ornées, les torques ou colliers de bronze portent l’empreinte d’un sentiment artistique resté national. Les Vénètes, hardis navigateurs, construisaient des bâtiments considérables, dont les voiles étaient de peau et dont les ancres ôtaient fixées à l’aide de chaînes de fer.
Les principales inventions gauloises sont la charrue à roues, les cribles de crin, les cottes de mailles, les tonneaux de bois, la machine à moissonner (7), l’étamage du cuivre, l’emploi de la marne comme amendement, le placage, etc. Un commerce important s’était établi entre Marseille et les lies Britanniques par le Rhône, la Saône et la Loire , sur lesquelles Arles, Lyon, Norviduiîum (Nevers), Genabum (Orléans) et Corbulo (Saint-Nazaire?) étaient les étapes principales. Les Massaliotes venaient ainsi chercher à Corbulo l’étain (S), les peaux et les esclaves apportés par les navires Vénètes qui faisaient la traversée du Cornwall, portant aux Bretons le cuivre et les produits du Midi.
La conquête de la Gaule par les Romains communiqua à son industrie une impulsion immense et la régénéra en l’organisant. Ils lui apportèrent leur administration, leurs municipes, leurs corporations dont la prospérité, s’élevant avec la puissance impériale, devait aussi sombrer avec elle.
Avant la fin du premier siècle, l’organisation des ouvriers gaulois était terminée, mais elle ne fut vraiment complète que sous Alexandre Sévère. Dans les manufactures impériales, à Strasbourg, Maçon, Reims et Amiens où on fabriquait les flèches, à Autun, Soissons et Tribur où l’on faisait les boucliers et les cuirasses, à Arles, Lyon et Trêves où l’on frappait la monnaie, les ouvriers
(1) Joseplie, 1. XC, c. cxiii. — (2) Pline, 1. III, c. ix. — (3) Pline, 1. XXXVI, c. xvm. — (4) Apul. metam., t. LVII, c. ix. — (o) Pline, 1. XVIII, c. xxm. — (6) Pline, 1. XXXVI, c. xxiv. — (7) Pline, 1. XVIII, c. lxxii. — (8) Plus tard le commerce de l’étain abandonna la voie de la Loire pour prendre celle de la Garonne. V. Aboul- Féda, géog. trad. Reinaud, vol. 2, p. 307.
INTRODUCTION GÉNÉRALE
étaient divisés en hommes libres et en esclaves. La liberté des premiers était dérisoire : ils ne pouvaient ni quitter leur métier, ni môme se marier à leur guise, leur sort était à peu près celui des esclaves. Dans les villes, nous avons vu plus haut quelle était leur condition; la corporation y formait une administration analogue à celle du Municipe : son prieur , le chef du collège, remplissait des fonctions semblables à celles des duumvirs , les artisans établis représentaient les décurions, comme la curie elle avait son défenseur.
Mais l’invasion des barbares vint bientôt jeter le désordre dans toute cette savante organisation et, pas plus que la curie elle-même, la corporation n’échappa au naufrage.
Des trois peuples germaniques qui s’établirent dans les Gaules, les Burgundes, les Wisigoths et les Francs, les deux premiers furent ceux qui agirent avec le moins de barbarie et qui eurent pour les restes de la puissance romaine le plus de ménagements. Les Burgundes surtout, parmi lesquels se trouvaient un grand nombre d’ouvriers en bois, n’avaient aucune raison pour entraver le sort de l’industrie, aussi ni Toulouse, ni Lyon n’eurent à envier le sort réservé à Soissons.
Mais les liens qui unissaient ensemble toutes les parties de l'immense Empire romain ayant été rompus, l'organisation à.' Alexandre Sévère s’écroula, et, dès lors, la nécessité et l'intérêt déterminèrent ie déplacement d’un grand nombre d’ouvriers et d’artisans gallo-romains. Les uns, empressés de rompre la chaîne qui les attachait aux corporations, allèrent s’établir dans les villæ des conquérants, d’autres, plus heureux ou plus habiles, se réfugièrent dans les monastères ou se groupèrent autour d’eux à l'abri de la protection du Clergé, la seule qui fut alors efficace, les autres enfin, restant dans les villes, gardèrent d’une façon traditionnelle le principe d’association qu’avait imprimé dans leur esprit l’habitude de la domination romaine : comme la curie, la corporation restait à l’état latent dans les cités.
C’est ainsi que se conservèrent les procédés de l’industrie pendant la première partie du moyen-âge. En attirant autour d’eux des artisans laïques, les monastères, dans lesquels les religieux travaillaient non-seulement pour leurs propres besoins, mais encore pour la vente au dehors, devinrent des centres de fabrication souvent importants dans lesquels les procédés de l'industrie furent préservés de l'oubli. De leur côté, tant qu'ils habitèrent la campagne dont le souvenir des forêts de la Germanie leur faisait préférer le séjour â celui des villes, les rois barbares eurent soin de conserver dans leurs immenses domaines des colonies d’ouvriers de toutes les professions.
On ne peut apercevoir dans les cités qu’une trace fugitive du lien qui unit le collège romain à la corporation française, et cela seulement en ce qui concerne quelques corps d’état, les boulangers, les bouchers, les foulons qui ont pu se grouper d’une manière plus compacte ou dont l'imparfaite organisation a laissé plus de traces. C’est ainsi qu'au temps de Charles Martel la corporation des maçons jouissaient de certains privilèges, « les Mortelliers sont quite du gueit très le tan Charles Martel, si corne li preudome l’en ouï dire de père à fils (I). »
Les monuments qui nous révèlent l’état industriel de la France mérovingienne sont extrêmement rares et témoignent d'une barbarie incroyable. Nul 11e s'inquiétait alors des procédés suivis par celte partie de la population dont l'état social se rapprochait encore beaucoup de l’esclavage.
Au reste la Gaule était loin de représenter alors une contrée vraiment industrielle : L’Orient où la puissance romaine jetait encore quelques lueurs, l'Italie
(1) Depping, le livre des mestiers, p. 111.
L’INDUSTRIE HISTORIQUE
où l’occupation des barbares avait été moins brutale et surtout l’Espagne méridionale sous la domination des Omniadcs constituaient à la fin du vm« siècle des centres industriels relativement prospères.
Charlemagne, les croisades. — Au ix° siècle l’esclavage a presque partout disparu et le servage l’a remplacé : l’ouvrier est encore opprimé, mais son existence n’est plus à la merci du caprice d’un maître, quoique le travail conserve encore son caractère domestique.
Dans les villæ de Charlemagne, les femmes filaient, tissaient, confectionnaient les habits, battaient le lin, cardaient la laine, tondaient les brebis; les hommes étaient cultivateurs, maçons, forgerons, menuisiers, charpentiers, armuriers, etc. La consommation locale absorbait en général la production et, par suite du peu de sécurité des voyages et du mauvais état des chemins, le commerce d’exportation, même d’une ville à l’autre, était -à peu près nul. Aussi cette localisation forcée de l’industrie donnait-elle une grande importance aux foires annuelles, les seules occasions où pouvait se faire l’achat des marchandises étrangères. C’était là surtout que le haut commerce, tout entier alors aux mains des Juifs, s’exerçait avec quelque importance. Deux d’entre elles sont restées assez célèbres pour que nous les mentionnions : L’une avait été fondée par Charlemagne et se tenait à Aix-la-Chapelle, la seconde, demeurée populaire pendant tout le moyenâge, avait lieu dans la plaine Saint-Denis, c’était la foire du Landit ou de Yindict (forum indictum).
Il faut dire que la splendeur de la cour de Charlemagne était plutôt alimentée par l’importation des produits arabes et byzantins que soutenue par les œuvres de l’industrie nationale, et, si les capitulaires du grand Empereur témoignent de ses dispositions favorables pour l’industrie et le commerce, ses bonnes dispositions furent stérilisées par l’inertie ou l’impuissance de ses successeurs ainsi que par les troubles qui suivirent sa mort.
Au midi de la Loire les ouvriers n’avaient jamais été aussi molestés qu’au Nord, la tradition romaine s’y était maintenue plus vivace et la liberté industrielle plus entière. Quand l’heure sera venue et qu’il s’agira de fonder les communes, nous les verrons mettre à profit les souvenirs de la curie romaine comme les artisans du Nord tireront parti des coutumes germaniques.
Comme les seigneurs, les artisans partirent aussi pour les croisades : l’exemple de la civilisation orientale, le séjour des croisés dans les riches villes de l’Asie, leurs étapes en Sicile , à Chypre, à Constantinople, en mettant en contact avec des industries florissantes les hommes de métier qui accompagnaient l’armée, éveillèrent dans leur esprit des idées de progrès dont l’influence considérable ne saurait être contestée. D’un autre côté, les grandes villes commerçantes de l’Italie : Pise, Gênes, Venise, acquirent de grandes richesses en transportant les armées chrétiennes et leurs vaisseaux, qui faisaient depuis longtemps déjà le transit de la Méditerranée, apprirent le chemin des ports du Nord de la France et celui des bouches de l 'Escaut.
Les corporations. La guerre de cent ans. — L’industrie prend en effet après les croisades un essor considérable en France : Les tapisseries d’Arras, de Montpellier, de Paris et de Poitiers s’exportent même en Italie; les riches étoffes, jusqu’alors tirées de l’Orient, commencent à se fabriquer dans nos grandes villes; l’art de filer et de tisser la soie, introduit d’abord en Sicile, gagne Nîmes, Montpellier, Carcassonne et Beaucaire apporté par les marchands Lombards qui, à l’époque dont nous parlons, avaient succédé aux Juifs dans le haut commerce. La fabrication du papier de chiffons, les moulins à vent, les tapisseries de haute lisse, inventions orientales, s’introduisent en France;
INTRODUCTION GÉNÉRALE
la réputation des émaux de Limoges commence , la peinture sur verre atteint son maximum de splendeur et les corporations de maçons et de tailleurs de pierre, après avoir couvert d’églises le sol de la France, fournissent des artistes et des ouvriers pour la construction des cathédrales de l’Allemagne et de l’Angleterre.
L’organisation définitive des corporations ouvrières date de 1238 : Étienne Boileau (Stcplianus bibens aquam) après avoir réuni les marchands et les ouvriers de Paris, fit rédiger les règlements qui devaient demeurer comme la constitution définitive des corporations cl nous fournir des détails précieux sur Y Histoire de l'Industrie au xm° siècle.
Étienne Boileau voulut établir dans chaque métier une discipline sévère afin qu'il ne se vendit aucunes choses qui n'estaient pas si bones ne si loiaus qu'elcs deusent (1). Parmi les privilèges accordés à certains métiers, il en est qui peignent bien l'époque dont nous parlons : le guet, si redouté des bourgeois de Paris jusqu’à ce que la Ligue leur donnât l’occasion de s’en faire un moyen de domination, n’est point exigé des artisans qui travaillent pour la noblesse, les haubergiers ne doivent point le guail... quar li mestier est pour servir chivaliers ; les bàrilliers qui confectionnaient seulement les petits tonneaux où se conservaient les vins fins pueent ovrer de nuiz et au foiries (feriæ) se bcsoing leur est. Le travail de nuit, en effet, est généralement défendu, au moins pour les industries délicates, il faut travailler seur rue à fenestre ouverte ou à huis enlr' ouvert... la clarlez de la chandoilc ne souffisl mie à leur mestier. Les filaresses de soye ne pouvaient filer qu’à façon, on n’admettait pas qu’elles pussent posséder de la soie qui se payait alors presqu’au poids de l’or. Les statuts des leisserand.es de qucuvrechicrs (couvre-chef) de soye, les modistes du moyen âge leur défendaient d’acheter soye de juis, (juifs), de filaresses, for de marchanz tan seulemen.
Malgré toutes ces restrictions, on sent que les mœurs s’adoucissent : dans une des corporations les règlements exigent qu le tiers des amendes soit destiné à soulager les povres vielles gens dudit mestier qui seront décheuz par fait de marchandises ou de vicillcuce.
Dans le midi de la France, la liberté industrielle est beaucoup plus grande qu’au nord de la Loire : Lyon, Toulouse, Montpellier, Arles n’ont pas de ces entraves destinées à restreindre le développement de l’industrie après l’avoir facilité pendant quelque temps.
En obéissant au principe d’association qui les faisait se réunir entre elles, en groupant leurs intérêts, leurs personnes, leurs procédés même autour d’un centre commun placé sous la protection de l’autorité royale, les classes ouvrières du xm° siècle assuraient leur indépendance, et l’organisation des métiers fut alors regardée comme un bienfait. Cependant, en échappant ainsi aux exactions féodales et à d’autres causes d’oppression, les artisans immobilisèrent leurs procédés et fermèrent la porte à l’esprit d’invention comme à l’action progressive des années. L’ordonnance de 1338 se plaint déjà que ecs règlements sont édictés plus en faveur et prouffil des personnes de chacun mestier que pour le bien commun.
A cette époque les draps fins viennent tous des Flandres, mais on fabrique des draps grossiers à Beauvais, Paris, Lagny, Tours, Arras, Saint-Quentin, Etampes. Les toiles de lin se font à Laval, Lille et Cambrai. Grégoire X fait planter des mûriers dans le Comtat Vcnaissin et Avignon commence à fabriquer des soieries qui rivalisent avec celles de la Sicile, de Lucqucs et de
(1) Registre des mestiers et marchandises, p. 2.
L'INDUSTRIE HISTORIQUE
Naples. Les teinturiers de Caen et de Toulouse font accepter leurs produits même à l’étranger, le pastel, la gaude et la garance sont l’objet d’un commerce considérable.
En Italie la puissance industrielle a passé de Pise à Gênes et à Venise, elle a quitté Cordoue pour Grenade en Espagne et Barcelone qui s’élève, va devenir la rivale de Marseille sut la Méditerranée.
Le siècle suivant, désolé par la guerre de Cent ans, fut une période de décadence complète, les maisons et les ateliers étaient déserts à ce point que l’acquéreur d’un immeuble se contentait d’en enlever les matériaux transportables qu’il vendait en abandonnant le reste. La misère était à son comble et au retour du roi Jean, la difficulté de se procurer de l’argent fit porter le taux de l’intérêt à 2 Vz °/o Par semaine.
L’industrie Normande, alors si prospère, succomba à son tour lors de l’invasion anglaise; Barfleur, Saint-Lô, Louviers où, dit Froissart, on faisait la plus grand' plente de draperies furent pillés et l’industrie du tissage ruinée pour longtemps dans ces villes.
Le XVe siècle. La Renaissance. — L’expulsion des étrangers et le règne de Louis XI, en ramenant le calme et la sécurité, permirent aux artisans de fermer les blessures causée par cent cinquante ans de guerres et de troubles. Le compagnonnage et les confréries de métiers sont alors complètement organisés; les ouvriers en voyage trouvent de l’ouvrage partout où ils veulent séjourner, ou reçoivent des secours pour continuer leur route. La mise en pratique de l’idée d’association constitue pour eux une force opposée à l’action jusqu’ici prépondérante de l’organisation presque féodale des maîtrises. D’un autre côté les prescriptions statutaires, devenues de plus en plus rigoureuses, achèvent d’enlacer l’industrie toute entière dans un réseau inextricable de règlements minutieux, source incessante de querelles de métier à métier.
Devançant l’œuvre de Colbert, Louis XI fait venir de Venise et de Gênes des ouvriers habiles dans la fabrication des métaux, dans la filature et le tissage de la soie et dans l’art de la teinture. On plante des mûriers près de Tours et l’industrie de cette ville prend dès lors le rang important qu’elle doit garder jusqu’à la révocation de l’édit de Nantes. Grâce aux ordonnances protectrices dont la première est due à Charles V, l’industrie métallurgique se développe, et, bien qu’on fasse encore venir beaucoup de fer de l’étranger, le Roussillon, le Forez et le Dauphiné, commencent à en fournir des quantités considérables. Les étoffes de Normandie et de Champagne, les soieries de Lyon, les toiles de Reims, les serges d'Arras et de Caen, l’étamine d’Auvergne sont en grande réputation. La découverte de l’imprimerie, invention, disait Louis XII, plus divine qu’humaine, en mettant l’instruction à la portée de tous, inaugure une ère nouvelle.
Le commerce maritime français a déjà quelqu’importance, Dieppe envoie ses marins dans toutes les parties du monde; Jacques Cœur qui, de fils d’un pelletier de Bourges, devint le trésorier de Charles VII, couvre la Méditerranée de ses vaisseaux et acquiert une fortune immense. Les foires sont plus nombreuses, plus suivies et les produits des ateliers de nos villes industrielles se répandent dans un rayon plus étendu.
A l’extérieur, un déplacement remarquable se fait sentir dans la position des centres manufacturiers : les Anglais filent déjà le coton que les Génois leur apportent et commencent à exporter en Flandre les draps que les Flamands eux-mêmes leur ont appris à tisser. Ypres, Gand et Bruges voient leur prospérité diminuer, la ligne Hansèatique se démembre, enfin l’influence commerciale des Républiques Italiennes, si considérable pendant les quatre siècles
INTRODUCTION GÉNÉRALE
précédents, s'efface devant la prépondérance de la puissance Portugaise dans les Indes.
Vers le milieu du xvi° siècle, le pouvoir royal avait déjà, malgré la résistance des corporations, accordé quelcpies privilèges importants à de nouvelles découvertes : « l’invention, dit un contemporain, s’est mise dedans les testes des hommes » ; mais, malgré les efforts de François Ier, ce n’est en réalité que du règne de Henri lll que date l’établissement, dans nos grande villes, de manufactures vraiment dignes de ce nom.
Pendant les guerres de la Ligue, l’industrie fut en souffrance et les ateliers chômèrent : à Paris l’ouvrier travaillait sa pertuisane près de lui, prêt à descendre dans la rue au premier signal pour une procession ou pour un combat. Malgré la misère qui en résultait, cette intervention des classes laborieuses dans les affaires publiques, déjà en germe dans l'organisation toute militaire que Louis XI avait donnés aux métiers de Paris, ne pouvait que contribuer à mêler ensemble les couches différentes de la société, et à donner aux plus inférieures le sentiment de leur force et le désir de leur indépendance.
A côté du malaise général, résultat des luttes politiques, venait se placer l’affaiblissement intérieur causé par les discordes des métiers ; faute d'une ligne de démarcation bien tranchée, impossible à établir entre les attributions des maîtrises, les compagnons et les maîtres, tantôt d'accord, tantôt brouillés, cherchaient toujours à défendre leurs privilèges contre les empiétements des industries voisines sans pour cela renoncer eux-mêmes à des tentatives analogues d'envahissement.
Une autre perturbation avait pour cause la rupture de l’équilibre séculaire établi entre la valeur des métaux précieux et celle des objets de consommation. La découverte de l'Amérique qui avait donné à l’Espagne dans l’Occident, une puissance rivale de celle possédée par le Portugal dans l'Orient, avait amené, entre autres conséquences, une augmentation énorme dans la production des métaux précieux. 11 en était résulté que l’Espagne, cédant à l'entrainement causé par l'abondance des biens facilement acquis, avait délaissé son industrie, naguère si florissante. Oubliant que la richesse d'une nation ne consiste pas dans le numéraire qu'elle possède, mais dans les produits qu’elle récolte ou qu elle fabrique, elle faisait à ses dépens profiter les autres pays de sa fortune. La France hérita en grande partie de son industrie perdue et l’or du nouveau monde servit à payer nos ouvriers.
Le XVIIe siècle. Colbert. — Malgré la résistance de Sully, Henri IV établit des magnaneries dans plusieurs châteaux royaux, aux Tuileries, à Madrid, aux Tournclles. Il protégea la fabrication du verre et des glaces à Paris, celle des toiles de Hollande à Rouen et fonda en 1603 les manufactures des Gobclins et de la Savonnerie. Les métiers à bas, la cémentation du fer, la fabrication du blanc de plomb furent inventés ou perfectionnés vers cette époque.
Iliclielieu et Mazarin s'occupèrent peu des questions industrielles, et il faut attendre l'impulsion vigoureuse de Colbert pour voir se dessiner nettement la marche progressive du travail national. Trouver sur le territoire de la France les matières premières nécessaires à son industrie, former des ouvriers capables de les transformer, de manière à pouvoir se passer des états voisins, telle fut 1 ambition de ce grand Ministre.
L industrie fut enrégimentée cl les artisans menés militairement, aussi les règlements des métiers, précisant les moindres détails de la fabrication, dépassèrent-ils le but qu'ils devaient atteindre. Les ouvriers français qui voulaient émigrer et les artisans étrangers qui désiraient retourner dans leur pays étaient retenus même par la force. Se trouvant eu face de monopoles constitués et ne
L'INDUSTRIE HISTORIQUE
voulant pas les abolir, Colbert dut créer des privilèges de plus pour faire prévaloir les découvertes récentes et assurer l’existence des nouvelles manufactures, aussi cet état de choses, après avoir déterminé une activité quelque peu factice, amena-t-il au siècle suivant la décadence de l’industrie nationale.
Les ouvriers en glace venus de Venise en France s’établirent à Paris, une société par actions fonda des fabriques de dentelles à Alençon, Auxerre et Argentan en 1669 (1) et plus tard d’autres fabriques s’installèrent à Aurillac et dans la Haute-Loire (2), l’importation du point de Venise fut alors interdiLe. Colbert fit à grand’peine venir de Saxe des ouvriers ferblantiers et établit à Beaumont-la-Fcrrière une manufacture royale qui n’eût, il est vrai, qu’une existence éphémère (3). Il installa à Clermont et à Blesle (4) des fabriques do tricot, à Meaux (5) des ateliers pour la moquette et le bouracan, à Amiens et à Beauvais des fabriques de draps fins. A Abbeville (6), Van Robais, le célèbre manufacturier, faisait des draps dont la finesse rivalisait avec celle des meilleurs produits anglais: ils se vendaient quinze livres l’aune (7).
Lille produit 300,000 pièces d’étoffes par an, Vienne, Allevard, Saint-Gervais Saint-Hugon, Roy an. Neuville (8), renferment des forges et des fonderies trèsimportantes. Le papier se fabriquait à Thiers, à Ambert, à Angoulèmc, en Provence, les toiles à Cambrai , à Bapeaume, à Alençon, à Laval, à Châtcaudu-Loir, les fils dans le Perche, les faïences, à Nevers, le verre dans le Maine et dans le Nivernais, la batiste à Saint-Quentin, les draps et les dentelles à Sedan.
Profitant de la vigoureuse initiative de Colbert, le commerce maritime renaît. Marseille au sud, Dunkerque au nord sont déclarés ports francs, Rouen a atteint le maximum de son importance commerciale; Lyon où, après Paris, l’industrie s’est le plus développée, emploie dans ses fabriques et dans celles de ses environs plus de trois mille balles de soie par an; ses futaines, ses taffetas lustrés, ses étoffes d’or et d’argent n’ont pas de rivales, le seul travail de l’or filé emploie plus de trois mille personnes. Tours est presque aussi florissant, ses fabriques mettent en œuvre annuellement plus de deux mille balles de soie.
L’industrie au XVIIIe siècle. — Toute cette activité allait s’évanouir : la fatale révocation de l’Édit de Nantes enleva en 1683 presque tout ce qui se trouvait en France d’ouvriers habiles. Saint-Etienne, Lyon, Laval, la Normandie, Tours et Alençon furent ruinés. Les drapiers, les ouvriers en velours et en peluche émigrèrent pour la plupart en Hollande, l’Angleterre recueillit surtout les fabricants de papier et de tapis ainsi que les ouvriers en soie.
A l’extérieur, pendant que la France s’affaiblissait, la Hollande et l’ Angleterre gagnaient en prospérité industrielle et cette dernière puissance déjà maîtresse de la mer, allait bientôt recueillir aux Indes le pouvoir que la rivalité de Dupleix et de la Bourdonnaye devait nous faire perdre.
La première moitié du XVIIIe siècle, époque de transition, ne nous offre rien de bien remarquable ; les manufactures établies par Colbert se soutenaient difficilement et l’industrie tout entière périclitait.
Les corporations avaient fait leur temps, la puissante initiative de Diderot, en fixant dans la grande Encyclopédie la science industrielle d’alors, avait donné aux idées naissantes une forme nouvelle. Sous l’influence de ces aspirations, les réclamations des états de 1614 se tirent entendre de nouveau et cette fois avec
(1) Lettres de Colbert, vol. I, p. 438. — (2) Lettres de Colbert, vol. I, p. 513. — (3) Lettres de Colbert, vol. I, p. 493. — (4) Lettres de Colbert, vol. I, p. 545. — (5) Lettre de Colbert, vol. I, p. 5G0. — (6) Lettres de Colbert, vol. I, p. 566. — (7) Tables des ordonnances du parlement de Paris, 24, 45, 334 archives nation. — (8j Lettres de Colbert vol. I, p. 660.
INTRODUCTION GÉNÉRALE
une irrésistible puissance. S’augmentant de toutes les protestations contre ce qui s’était accumulé depuis lors d'entraves et de vexations, elles forcèrent Turgot à supprimer maîtrises, jurandes, corvées, corporations, tout ce vieil attirail du moyen-âge, resté debout malgré les luttes et le froissementdes intérêts. « Nous devons protection, dit le préambule de l’édit de 1776 à cette classe d’hommes qui, n’ayant de propriété que leur travail ou leur industrie, ont d’autant plus le besoin et le droit d’employer dans toute son étendue, la seule ressource qu’ils aient pour subsister. »
Ce fut un véritable jour de fête dans Paris, mais la chute de Turgot ramena une nouvelle organisation à peine moins oppressive, compromis insuflisant entre les tendances du moment et les souvenirs du passé.
La fin du siècle est témoin d’un grand nombre d’inventions : la filature mécanique du coton s’organise en Angleterre, à la fileuse de Wyat et à la carde mécanique de Lewis succède la machine d’Arkwright et de Hargrcaves, la mull-Jenny de Cromptotl complète l’outillage. Citons aussi le métier de Vaucanson, la lampe à' Ar gant (dite de Carcel), la fabrication de la soude etc., etc. Enfin la machine à vapeur dont le principe appartient à Papin mais qui, sortant du domaine de la théorie, devenait sous l’impulsion du génie de Watt le plus puissant levier de la civilisation et la plus merveilleuse des inventions depuis la découverte de l'imprimerie.
Dans l’industrie du siècle dernier, comme dans celle des temps plus reculés, ce qui nous frappe, c’est la lenteur des progrès et la difficulté qu’éprouvent à se faire jour les perfectionnements qui nous semblent aujourd’hui les plus simples. Il faut dire cependant que le mouvement imprimé par Colbert avait porté ses fruits et que, outre les grandes découvertes, de nombreux perfectionnements de détail avaient accéléré l’allure si lente de l’industrie d’autrefois. C’est dans Y Encyclopédie qu’il faut étudier les procédés du XVIIIe siècle : l’industrie du temps est là tout entière avec ses machines et ses métiers lourds, primitifs, grossiers, lents à se mouvoir et exigeant pour leur mise en œuvre un travail énorme relativement à leur puissance de production. Dans l’immense majorité des cas le moteur c’est l’homme; la roue des tourneurs, les manèges mal établis, les chutes d’eau peu ou mal utilisées, telles sont les ressources des fabricants d’il y a cent ans. Le principe si fécond de la division du travail semble généralement inconnu, l’ouvrier a besoin de tout apprendre, et, si un apprentissage de dix ans est chose ordinaire, c’est que, forcé de trouver en lui-même tous les éléments d’une fabrication donnée, l’ouvrier doit non-seulement savoir son métier proprement dit, mais encore connaître les ressources de tous ceux qui s’y rattachent.
Notre tâche est terminée; nous avons essayé, autant qu’un si faible espace pouvait nous le permettre, de faire passer sous les yeux de nos lecteurs le tableau des phases successives qu’a traversées le travail humain depuis son origine jusqu’à notre époque. Nous nous arrêtons au seuil de ce XIXe siècle qui a si admirablement développé l’héritage industriel légué par les siècles précédents.
HYDRAULIQUE