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SENSATIONS DU MOIGNON ET DU FANTÔME

Et l’amputé sera encore moins disposé à laisser contester la pureté, la perfection de son hallucination, s’il s’avise des mouvements de ses segments absents. « Quand, amputé au-dessus du poignet, j'étends ou fléchis, sans l’avoir voulu ou à volonté, la deuxième phalange de mon pouce, je reconnais qu’il se passe quelque chose de moteur dans mon moignon, et que l’anesthésie ou la paralysie de ses lambeaux musculaires et de ses névromes est fatale à mes illusions, mais, encore une fois, nul souvenir, nulle image ne s'empare des sensations motrices de mon moignon pour les emporter dans ma main ou pour les déguiser en sensations motrices de ma main. Ce qui naît dans le moignon, outre les sensations qui lui sont propres, et que je perçois correctement, ce sont les sensations Cartésiennes de ma main coupée ».

« Du reste les mouvements réels de mon moignon, ou du membre opposé, ne sont nullement les compagnons inséparables et nécessaires de mon illusion motrice ; et s’il arrive que l’extension de mon index droit absent s’accompagne d’une extension de mon index gauche, présent, cette syncinésie est contingente. Vous pouvez couper mes deux index ou désarticuler mes quatre membres, j'aurai encore les mêmes hallucinations « affectives ou motrices ».

« Je meus à volonté mon fantôme, je marche sur ma jambe absente; quand, la nuit, un fourmillement me réveille, je gratte le pied que je n’ai plus. Il m'est même arrivé, oubliant à la fois l’absence incurable de ma jambe et l’absence momentanée de mon pilon, de me lever, de m’appuyer sur le fantôme et de tomber! Et, cinquante ans après l’amputation, l’illusion est aussi frappante qu’au premier jour. Je connais à fond les sensations et les mouvements dont mon moignon est capable; et pourtant, quand vous le palpez, quand vous rencontrez ce point de mon vieux névrome, là, derrière le bord interne du tibia, ce qui surgit, c’est la sensation-extrémité du gros orteil, ici, dans le vide, à côté de mon pied gauche. —— Jamais vous ne me ferez admettre que mes souvenirs visuels, tactiles et moteurs déplacent mes fourmillements ».

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