DÉLIRE DES AMPUTÉS
visuelles. Elles ne posent d’ailleurs pas autrement que celles-ci la perpétuelle question : soit plus ou moins spontanément, soit à propos d'une sensation plus ou moins élémentaire, provoquée ici ou là, entre la surface extérieure et l’écorce, les centres peuvent-ils construire, en l’absence de l’objet réel, un objet virtuel sensoriellement équivalent ?
Les amputés pourront enfin vivre, comme dans certains cas de Hémon, en la société permanente! et irréductible du membre absent. « C’est un délire chronique, une idée fixe », dit Hémon, semblant dire que ce n’est pas une hallucination. Peut-être ces amputés ont-ils moins la perception de leur membre absent que la non-perception de son absence. Ils se comporteraient comme ces hémiplégiques ou ces aveugles anosognosiques, sans hallucinations visuelles ou motrices, mais inconscients de leur cécité ou de leur paralysie, qu’ils ne vérifient pas ou ne savent plus vérifier.
L’amputé commence par dire avec conviction : « je ferme mon poing droit absent, je marche sur mon pied droit amputé, et j'éprouve, avec ces fantômes, exactement les sensations que je me donne avec la main gauche et le pied gauche, les sensations même que me donnaient jadis les outils vivants qui m'ont été soustraits ».
l’amputé critique consent ensuite à réduire ses prétentions. A l’origine de son hallucination il y a un objet présent : les sensations du moignon; et, surtout, son hallucination (vive et claire), est pauvre, élémentaire, confuse, massive; son « je ferme ma main, je marche » s'affirme à peu de frais et n’exige pas la complexité sensorielle du même acte quand c’est le segment conservé qui l’accomplit; il n’y a pas, dans sa perception sans objet, sommation, synthèse, mise en forme de sensations multiples et diverses ; il y a application du mot et de la croyance, « je ferme la main », à quelques sensations élémentaires d’une qualité spéciale.
Mais c’est précisément à cette qualité spéciale que tient l’'amputé. Il réduit loyalement son hallucination; mais sa réduction a une limite. La perception « je ferme la main », faite aux dépens d’excitations du moignon, créée avec