CONCESSIONS ET CERTITUDES
des perceptions ambiguës, par exemple, qu'il ne sait, dans la désorientation onirique, si cet objet visuel est un minuscule bol sous ses yeux ou une immense coupole au-dessus de sa tête, le creux d’une corolle ou la plénitude d’un fruit, une ascension ou une chute. Il n’ignore pas que plus il est malade moins il s’en doute, que sa prédisposition à affirmer la présence de choses croît avec sa dépression intellectuelle, et que la moindre image consécutive, à mesure qu’il descend les degrés de la démence, devient pour lui, sans changer, un savant entrelac, la figure d’un monstre, un personnage lilliputien, un être de chair, vivant, présent, total, normal, avec qui l’on converse. Embarrassé par les métesthèmes, les phosphènes, les lueurs endoptiques, les singuliers décors qui se dessinent à l’éclairage des yeux fermés, il reconnaîtra qu’ils peuvent parvenir à une grande complexité, illimitée peut-être; 1l saura mal s’il faut mettre et où mettre une barrière entre les phosphènes de tout le monde et ses visions, les géométries, les stylisations et les entrelacs de celles-ci et de ceux-là; d’abord prêt à dire que ses visions n’ont rien à voir avec ses métesthésies, il avouera par degrés que l’image consécutive favorise la vision, lui sert souvent de cadre, de limite, de lumière, de fond, de substrat et même de substance,
Il veut bien, enfin, que la confusion, la manie, la démence, le délire de l’intoxiqué, ses troubles sensoriels, ses phosphènes et ses métesthésies puissent constituer le terrain où la matière d’un vain bavardage hallucinatoire, et que la croyance à une perception, l’attitude, la conduite et le langage de la perception la plus riche puissent se poser sur une matière sensorielle infime. Mais tous ces efforts pour réduire ses visions à des images, à des gestes et à des mots, laissent survivre, il en a une certitude spinoziste, un monde d’apparitions, belles, bonnes et vraies comme des objets. L'objet et sa perception, croit-il, a bien des sortes d'images virtuelles, et elles ont deux formes limites symétriques : d’un côté, l’affirmation de l’aveugle anosognosique, « je vois », sans objet, sans perception, sans image; croyance et comportement vides: de l’autre, la perception sans objet intégrale, esthésique et réelle.