PLAISIR INTELLECTUEL DE L'INTOXIQUÉ
expressément constaté que, s’il était en mouvement, c'était sans changer de place. Quant au ruissellement lumineux du début de l’observation, j'aurais mieux fait de le comparer à l’ondulation d’une toile qu'au déroulement d’un film. — Tout cela paraît bien en faveur d’hallucinations rivées à un groupe déterminé de points correspondants et suivant les mouvements coordonnés des yeux.
J’ai éprouvé ces hallucinations dans des conditions affectives et intellectuelles que tous les connaisseurs reconnaîtront.
Avant d'arriver au kief, cette béatitude, le haschichin croit traverser une phase d’ardeur psychique pendant laquelle il se sent devenir Dieu. La grippe et l’aspirine ne m'ont valu ni cet honneur ni cette joie, mais quelque chose qui tenait de ces deux mensonges. C’était un bien-être neutre et paisible, avec la bienveillance molle et paresseuse dont parle Baudelaire. C’était, vis-à-vis des visions, une vive curiosité, mais passive ; on se rappelle en effet qu’elles ne m'avaient déterminé qu'à un minimum d'action : pas un geste de la main, pas un mouvement volontaire des yeux; simplement, je l’ai déjà noté et j'y reviendrai, une grande activité verbale.
J’éprouvais surtout un très délectable sentiment d’hyperactivité intellectuelle. Je produisais avec abondance, aisance et rapidité les plus heureuses idées, je comprenais instantanément et à fond les pensées les plus ardues, Je les critiquais en toute rigueur et sévérité, sans risque d'erreur et sans appel.
J’éprouvais enfin une vive jouissance esthétique : couleurs, lignes, modelé, relief, texture, matière, tout, doué de l’infinie complexité qu'a le moindre objet réel, tout satisfaisait la géométrie la plus minutieuse et l’appétit visuel le plus blasé.
Que valent cette fertilité intellectuelle, cette compréhension aiguë, cette hypercritique, ces splendeurs ?
Baudelaire, dans ses Paradis Artifciels, où le Haschich subit un réquisitoire d'ordinaire nuancé, mais qui tourne quelquefois à la malédiction, traite les pensées du haschichin de « rapsodiques » et « d’esclaves du hasard »; ce