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L'OPINION DE BAUDELAIRE

cent les hallucinations. Les objets extérieurs se déforment et se transforment, Puis arrivent les équivoques, les méprises, et les transpositions d'idées... »

Et Baudelaire rapporte l'expérience d’une femme, qui à voulu essayer, et qui conclut ainsi : « Si le délire poétique ressemble à celui que m’a procuré cette cuillerée de confiture, je pense que les plaisirs du public coûtent bien cher aux poètes, et ce n’est pas sans un certain bien-être, une satisfaction prosaïque, que je me suis enfin sentie chez moi, dans mon chez-moi intellectuel ». Cette femme dut au haschisch des visions très riches et en voici un exemple typique.

Elle était couchée dans une chambre où des oiseaux sont peints au plafond, « Au-dessus de ma tête, voltigeaient les oiseaux brillants des tropiques, et comme je percevais le son des clochettes au cou des chevaux qui cheminaïient au loin sur la grande route, les deux sens fondant leurs impressions sur une idée unique, j'attribuais aux oiseaux ce chant de cuivre ».

Moreau de Tours ne pose point la question si bien vue par Baudelaire, mais ne dit rien qui infirme le jugement du poète.

De Quincey, avec de magnifiques artifices, chante les bienfaits de l’opium : « Tu bâtis sur le sein des ténèbres, avec les matériaux imaginaires du cerveau, avec un art plus profond que celui de Phidias et de Praxitèle, des cités et des temples qui dépassent en splendeur Babylone et Hékatompyle ». Mais dans ses œuvres, ou du moins, dans la traduction de Baudelaire, si on trouve des rêves, il n’y a pas une hallucination de la veille.

« L’opium introduit dans les facultés mentales l’ordre et l’harmonie. Il rend le gouvernement de soi-même plus souple et plus calme... il communique aux facultés le sentiment profond de la discipline et une espèce de santé divine ». Baudelaire, qui aime et admire de Quincey comme Edgard Poe, ne partage pas cet aveuglement de malade. Comme il a réduit les visions du haschischin à n'être que des illusions, il montre à l’intoxiqué le mensonge de son euphorie intellectuelle. C’est « le cerveau plein de gloire » que l’ivre de vin « se roule dans les ordures de la route ». L’haschischin, lui, « admire sa face de Narcisse » et se sent

& LA COCALANITE » 373

devenir Dieu. « A la fois pénitent et confesseur, il se donne une facile absolution, Pis encore, il tire de sa condamnation une nouvelle pâture pour son orgueil »..… « Si encore, au prix de sa dignité, de son honnêteté et de son libre arbitre, l’homme pouvait tirer du haschisch de grands bénéfices spirituels, en faire une espèce de machine à penser, un instrument fécond... Mais... les pensées dont il compte tirer si grand profit ne sont pas réellement aussi belles qu’elles le paraissent sous leurs oripeaux. Elles doivent leur beauté à l’avidité avec laquelle l’esprit se jette sur elles »... Ses profondes cogitations sont « une procession de pensées désordonnées et rapsodiques », c’est-à-dire « suggérées par le monde extérieur. par le hasard ». Il voit de féeriques fêtes de plumages dans les volatiles peints au plafond et il entend leurs concerts dans les vagues grelots d’un cheval. Ses pensées ne valent pas mieux que ses visions. Pénitent et confesseur, 1l est en même temps sujet et critique, et le brevet de visionnaire penseur qu’il se décerne vaut la ridicule absolution qu’il s’est gravement donnée.

Giraud, dans son très curieux testament d’un haschischin, ne dit à peu près rien des visions et déclare renoncer à réhabiliter le Chanvre Indien. Pour qui veut « se délivrer de l’ahan sempiternel » et du « décarcassement universel », l’Urtica Mystica, la « cannabinologie » n’est pas absolument sans valeur, et « se mettre dans les chanvres du Seigneur n’est pas une vulgaire soulaison ». Le haschisch est vraiment « spleenifuge » et « jubilatif »; c’est, dit Giraud dans une litanie, « le chemin de Damas en pilules » et « l’enthousiasme en opiat ». Mais il n’est réellement pas « biodynamophore » et, surtout, n’est pas « du talent potable ». Les « archers mystiques » qu’il engendre ne valent pas de « grossiers vétérans »; « ils portent à son comble l’esprit des défaites », « le génie de l’excuse les possède » ; ils ont enfin une grave maladie intellectuelle : « l’incohérence et la volatilisation des idées qui accompagne leur ébullition, C’est la cocalanite, sœur de la bouillembellite et de la buridanite », laquelle vient corriger ou aggraver « le délire des hyperbolisations et des ultravagances par celui des circonspections ». « L’herbe aux

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voyances »1 ne fait pas « un initié de l'ombre, un vérificateur des chimères, un voyant de la grande félure »; mais nous convie plutôt à une « expédition sous-encéphalique », à un « Fiasco de Gama ».

M. Rouhier, dans sa retentissante thèse : « La plante qui fait les yeux émerveillés », a valu un moment « l’actualité » à un redoutable concurrent du haschisch : une petite cactée américaine, l’Anhalonium Loewinu, le Peyotl. Les Indiens de l'Amérique Centrale en ont fait un Dieu et M. Rouhier étudie excellemment tout ce qui touche un semblable sujet, de la botanique et de la pharmacie à la sociologie et à la mystique; mais ce qui l’intéresse et nous intéresse le plus, c’est que le Peyotl est un puissant fabricateur d’hallucinations, Aussi M. R... nous fait-il part de toute la richesse de son expérience personnelle et de celle des observateurs qui se sont « peyotlisés », comme, avec le chanvre indien, on se « cannabinait ».

Voici quelques exemples des visions d’un des sujets, de 21 h. 40 à 23 h., après absorption de 2? grammes de Panpeyotl de 15 h. 85 à 21 h. 15 :

Une barrette en émail blanc; une croix de Genève rouge au centre. Elle s'ouvre, et montre, dans un intérieur bleu pâle, une chimère qui bat des ailes, tient au bec un pendentif de superbes turquoises et tire un violon puis une flûte de sous son aile.

Une bague de diamants. La pierre centrale illumine la scène. Une des pierres s’ouvre et montre un ange. Une femme joue avec l’ange. Cortège de femmes. Un coryphée fait des pointes. L’ange danse sur les mains. La première femme reste seule, pleure, se convulse sur le sol.

Une forêt vierge. Un singe se balance au-dessus d’un monstre, gueule ouverte. Une clairière. Un homme vermillon. Une antilope boit avec une délicatesse infinie. L’indien lui coupe la tête.

Une cour de ferme. Un poussin gravit une échelle et déploie le drapeau tricolore.

Une aïiguière de cristal. Un bonhomme y est enfermé, qui joue avec un ballon, qui lui tombe sur le nez. Un fer à repasser la casse. L’eau se fige en une statuette de femme accroupie.

Des cerceaux lumineux entourent, très mobiles, une mappemonde. Elle s’ouvre et montre un bouquet de pissenlits.

1. Cf. la Télépathine de Cerda Bayan, nom donné à un des alcaloïdes extraits du yagé.

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