‹ Études sur l'hallucination: II La cliniqueChapitre 333 sur 422 · H,. A. V. ET SENSATIONS DIVERSES · texte numérisé non relu

H,. A. V. ET SENSATIONS DIVERSES

pas, dit-elle, ils sont en transparent, j'ai la vue vitrée »; et, comme elle examine fort bien ces individus à la fois invisibles et sans secrets visuels pour elle, il y a là de sa part une distinction en faveur de son auto-critique et de ses affirmations sur la matérialité de ses voix.

Rarement accompagnée d’hallucinations visuelles, encore plus rarement coordonnée avec elles, l’hallucination auditive s’accompagne souvent de multiples phénomènes psychiques plus ou moins élémentaires, matériaux épars et inorganisés, dont le malade fera difficilement un système.

Me H... 1, que nous avons vue défendre irréductiblement la matérialité de ses voix, éprouve aussi de nombreux phénomènes morbides, et se contente de créer, leur donnant ainsi une unité, une persécutrice, qui fait tout. Elle la fait rêver, mais jamais d’elle, elle l’a en quelque sorte guérie de son anosmie congénitale en lui faisant sentir de mauvaises odeurs; elle lui fait sentir que ses organes sont mobiles, excepté le rein droit, qui est tuberculeux ; elle peut, par moments, la rendre sourde à toute autre voix que la sienne; elle la fait trébucher à chaque instant, elle lui provoque des sensations d’arrachement des amygdales 11; la nuit, elle envoie sur sa face un soleil ardent, un soleil noir naturellement, ou, dans le dos, un vent violent; elle lui lance un poison en spirale dans la bouche, elle l’électrise, « elle recharge les accus », et les décharge par un interrogatoire de toute la nuit.

On connaît les hallucinations auditives de M. M... 12 et ses visions, probables images consécutives et phosphènes. M. M... commence son premier entretien avec moi de façon déjà très instructive : « Je ressens depuis six mois, un peu partout, des sensations bizarres, sans pouvoir en déterminer la cause ». Il n'entre pas en matière en disant : « J'entends des voix », ou « j'en ai assez d’être insulté comme ça »; il ne met pas en avant un système délirant; il va énumérer au hasard les phénomènes qu’il éprouve, parfois incohérents, parfois présentant un premier degré d'organisation.

« Dans ma couchette (il est marin), un souffle au-dessus de ma tête, puis des conversations étouffées.. Sous ma couchette, des coups, puis des mots obscènes... Une fois, j'ai entendu dire : tu sens le chien. En même temps, je me suis aperçu que j'avais très chaud et que j'étais couvert de sueur... J’ai ressenti une brûlure dans la bouche pendant que la voix disait Syphailis…. Pendant que j’arrangeais un tambour, j’ai entendu : éu pues… Je me suis senti la bouche pleine de sang, je n’ai pas pu l’ouvrir

10. Cf. p. 403. — 11. Ils me gèlent les amygdales, me disait un autre halluciné de l’ouiïe. — 12. Cf. p. 408.

410 « L'ATHÉMATISME »

pour cracher, elle était crochetée et j'ai été obligé d’avaler; en même temps on disait : cet être-là, c’est Mulac.….. Une nuit, j'ai nettement senti qu’on me découpait un volet dans la poitrine, à gauche, avec un canif. Je n'ai pas pu bouger... Quand la voix parle, je sens quelque chose de très pénible dans la tête comme si mon crâne s'élevait. une atmosphère de soufre... un serpent sur les genoux ».

Parfois, aux sensations anormales et désordonnées qu’ils éprouvent, les malades ajoutent un abondant bavardage, et semblent transformer d’assez humbles sensations élémentaires en vastes tableaux. — Mr N..., qui ne voit pas ses insulteurs parce qu’elle a la vue vitrée, raconte : « Dans la cellule où vous m'avez enfermée, j'ai vu deux cercueils; c'était plein de bêtes, il y avait vingt hommes, les cercueils étaient sous une tenture... un corbillard à l’entrée..…. des petits diables et M"° X.. près de mon lit. j'ai vu le ciel s'ouvrir, une dame tendait la main à ceux qui venaient; je me suis dit : y a du bon... Ils ont craqué vingt allumettes, elles ne prenaient pas... il y avait toute une résurrection dans la cour... ils m'ont enlevé les côtes, deux cents os de la tête, les boyaux et le cœur. Il ne me reste plus qu’un morceau de matrice. Je suis complètement désossée, ils présenteront les os au tribunal ».

On a toujours insisté, et on insiste de plus en plus sur l’imprévu, l’absurdité, l’incohérence, « l’athématisme » À des paroles et autres perceptions qui assaillent le malade : « Jeux verbaux, non-sens, scies, déchets et ratés de la pensée normale » #, « choses absurdes, insignifiantes, bizarres, énigmatiques et opposées à la pensée du malade » 5. La voix ne dit pas au mari suspectant sa femme : « elle te trompe », mais n'importe quelle parole incongrue : « couche-toi Ià », « La Liberté 2° édition », ou, comme s’en plaignait un de nos malades : « il faut filer dans la série des faux-filets gueu, gueu ». Pourtant, après avoir insisté, avec Baillarger, Moreau de Tours, etc., sur l’opposition, toute neurologique, de ces phénomènes psychiques à la logique de la pensée ou, plutôt, à la jugeotte individuelle, tout en citant Lugaro : « l’incohérence avec le contenu du reste de la pensée est la règle », Séglas doit également citer Kraepelin : « ces phénomènes sont en rapport étroit avec le reste du contenu de la conscience » 6. Incohérentes

13. De Clérambault, L’automatisme mental, Annales Médico-psychologiques, février 1927. — 14. Ibid. — 15. Séglas, Les hallucinations psychiques, Journal de Psychologie, 1914, 296. — 16. Ibid.

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