MONOLOGUE
il faut pas dire demoiselle... faut pas répéte: quand tu te rappelles pas... faut pas parler en franc, ni en çais, ni en sien. Si tu dis des mensonges en Franc ou en Paris, ça n’a pas d'importance, mais faut bien parler le reste...
« Les Francs et les Français, c’est les Francs et les Français... tu n’es pas Mad, ni Mademoi, tu n’es rien du tout... c’est l'Anglais et c’est l’Amér, mais tu ne dois pas dire l'Américain... tu parles jéténossié sans le savoir... tu es jofonasciodoscio… nofral... jicanésé... spesonoliasu.….. c’est G... qui te fait répéter ça. sokonaloso, sokonolso, sokonalsi.…. soutocilmalmonia.…. delmasomalsil... tu as beau regarder, tu ne comprends rien du tout. olsoulnocia (premières syllabes d’une longue série dont voici les dernières) o/varasilnas... 1l comprend pas ça, lui; c’est comme tes poésies, c’est très bien et ça ne vaut rien... tout ce qui te passe dans le cerveau, ils le prennent sur le papier ».
… Ocoulsilorarodilnuça... c’est pas création, c’est creaton…. c’est grave, et puis c’est pas grave, et puis c’est très grave ».
On voit que ses monologues fourmillent de néologismes d’un aspect singulier; ce sont des séries de trois, dix, trente syllabes constituant des mots assez faciles à prononcer et à écrire, mais qui ne se rattachent à rien que je connaïsse, et auxquels le malade, qui n’a jamais rien lu ou entendu que de français, n’accorde aucun sens; je les qualifierais volontiers de néologismes amorphes.
Ils apparaissent paisiblement dans la phrase sans en rompre le cours grammatical, et sans que la physionomie ou le ton du malade se modifient; c’est le discours qui continue mais sous un aspect verbal nouveau et étrange.
Les monologues de malade fourmillent aussi de phrases où coexistent l'affirmation et la négation : « S'ils t'y forcent, ça veut dire qu’ils t'y forcent pas... c’est grave et C’est pas grave... ». Il reconnaît la contradiction, il n’y oppose qu’un geste d’impuissance et un aveu d’incompréhension. Il assiste, en spectateur indifférent, à la floraison de ses néologismes et de ses contradictions.
Que répond-1il à nos questions sur ces deux phénomènes simultanés : son attitude d’halluciné et ses monolcgues ?
Il s’agit de phrases, à lui adressées par des voix extérieures et que sa propre voix répète sans qu’il cherche à l’en empêcher et sans y rien comprendre. Il prétend faire, suivant l’expression de M. Séglas, de l’écholalie hallucinatoire. J'ajoute en passant qu’il n’accuse ni hallucinations psychomotrices, ni hallucinations psychiques, ni délire d'influence, Il entend, sans surprise, des voix extérieures
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lui dire des choses incompréhensibles et, sans résistance ni effort, 1l se laisse aller à répéter ces choses.
Notons quelques particularités :
Il emploie constamment la deuxième personne du singulier.
Il ne peut provoquer son hallucination-monologue, Le phénomène survient toujours de façon inattendue et 1l se suspend de même. « ...Ces gens-là c'est des... » Le malade s'arrête, — Eh bien, M. Z... ? « Je ne sais pas, c’est tout ce que j'ai entendu ».
L’hallucination et les propos émis pendant sa durée sont oubliés avec une extrême rapidité. Il peut en répéter parfois les derniers mots, un néologisme de trois syllabes au besoin, mais, le plus souvent, il montre ses oreilles et déclare que « ça part tout de suite ». L’oubli rapide et complet des hallucinations, le fait qu’elles passent comme un rêve, est donc 1ic1 fort net.
L'hallucination et le monologue coïncident ; d’abord, Z... répète intégralement ce qu'il entend; ensuite et surtout, les deux phénomènes, sensoriel et moteur, coïncident dans le temps; l’audition de la voix extérieure, la perception de ses propres mouvements d’articulation et l’audition de sa propre voix sont synchrones; avant l’émission d’un mot tel que « ocoulsilorarodilnuça », il n’y a pas d'intervalle de silence. Je n’ai pu établir l’existence d’un décalage entre son monologue mental ou son hallucination auditive d’une part et, d’autre part, son monologue oral. Si l’on veut qu'il soit halluciné et qu’il entende un néologisme amorphe de trente syllabes avant de le répéter, on est conduit à penser à des hallucinations auditives bien ramassées dans le temps. Si on admet qu’il entend une voix étrangère lui dicter ses néologismes à mesure qu’il les reproduit, nous sommes en présence d’un fait d’audition double, de « double-hearing », où sa pensée, son hallucination auditive, son monologue et l'audition de sa propre voix soutiennent entre eux de singuliers rapports. Si nous étions encore au temps du centre O, on pourrait dire que l’hallucination et le monologue, le trouble sensoriel et le trouble moteur ne sont que les effets, l’un sur F;, l’autre sur T, d’un phénomène pathologique dont l’essentiel est ailleurs et qui trouve son unité