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L'HALLUCINATION : DONNÉE

Lullin, des Mariller, des Naville, les Peyotlisés, les Fébricitants, les Paranoïaques, les Eidetiker, les Opsiphones.… verront cet assaut sans inquiétude. Ils ont une foi bien fondée, les objections ne les effraient pas et ils sont tout prêts à en imaginer eux-mêmes de plus fortes. M. Petit ?, qui à excellemment étudié tout cela dans sa thèse s’est fait leur interprète en disant des subtils psychopathes de M. Blondel ou de Masselon, « ces cas sont loin de constituer la majorité »; et tous les hallucinés irréductibles et conscients diront, comme jadis Lélut, Esquirol, Michéa.… : l'hallucination n’est pas un délire et peut avoir lieu sans délire, ou, mieux encore, c’est un délire des sens, non de l'intelligence, et la perception sans objet, celle d’Aristote, d’Epicure, de Descartes, sort plus neuve de tous les assauts.

DORILARC:

OPSIPHILE ET NOÉPHÈME

I. — L’hallucination et le rêve prétendent, dans la vie, dans les philosophies et dans l’univers, à une telle place et à une activité si dangereuse, qu’on peut aspirer à leur expulsion, à leur négation, à la rassurante constatation de leur inexistence.

Nous venons justement d'assister à une guerre d'usure entre l’hallucination-perception, positive, objective, réelle, rivale menaçante des objets, et l’hallucination conduite, attitude, comportement, croyance vides, ombre indigne de son nom prestigieux, sœur inoffensive et dégénérée des images et des idées.

En considérant des aspects et en étudiant des propriétés des visions et des voix, en prenant l’observation détaillée d’'hallucinés — du normal qui examine un objet présent au malade et au normal qui voient des événements et entendent des discours dans le silence et la nuit du dehors et de leurs sens — nous en avons rencontré beaucoup qui disaient d’abord, qui s’acharnaient à dire je vois, pour avouer bientôt s’être fait tromper par des contrefaçons, parfois étranges, de l’hallucination.

Chez certains de ces rêveurs, parmi les plus attachés à leur foi, la volonté d’être halluciné a produit des fruits singuliers : on en trouve qui attribuent à des « voix » leurs paroles, images et idées les plus correctement perçues et conçues, les plus personnelles, les plus volontaires, les plus normales ; et d’autres, des aveugles déments, affirment précisément voir, tout voir et bien voir, lorsqu'ils ont perdu

perceptions, hallucinations et images. C’est dans le vide de leurs sens, de leur imagination et de leur pensée que la croyance « je vois » est la plus souveraine, ils ont enfin « des songes absolus », et rien ne peut les dissiper.

L'extraordinaire fortune et les revers de l’hallucination et du rêve mériteraient un Essai, mais je ne me propose pas de terminer par lui ces Etudes. Aisément plus synthétique et plus bref que l’énumération et le rangement des faits, il exige des préparatifs qui intéresseraient, bien au delà de l’hallucination, la perception qui a son objet, la perception infantile, la perception animale. En attendant que des tentatives, déjà possibles, soient opportunes, je me borneraï à résumer les données concrètes que j'ai développées.

IT. — L'homme qui voit un homme et l’écoute sent vivement qu’il y a d’abord là, malgré tout, un acte très simple et à peine psychique, voisin, malgré la complexité de l’objet, d’un mouvement très élémentaire ou de la sensation la plus brute, quelque chose de très immédiat, de très primitif, sans pensée, sans mémoire. Ce n’est pas l’avis des philosophes et psychologues ; à l’envi ils appellent la perception sensorielle « idée confuse », « raisonnement inconscient », « enthymème », « géométrie naturelle »!, « acte de pensée discursive » ?. Des pensées et des souvenirs feraient de la plus naïve perception une vaste masse intellectuelle, où le sensoriel, le pur état esthésique, ne serait qu’un reste.

Mais, mouvement inverse, au moment où ces idées et souvenirs transformeraient en pensée la perception, ils subiraient eux-mêmes, en touchant son mystérieux noyau physique, une transmutation radicale ; ils acquerraient le je ne sais quoi, la qualité, la couleur, la matérialité enfin de toute perception ; et un Bergson voit le souvenir le plus pur devenir sensation, devenir quelque chose de l’objet dès qu'il nourrit une perception, et même avant ?,

Spiritualisation de la perception par la mémoire et la pensée, matérialisation de l’esprit par sa conquête, cette difficile étude n’a pas été tentée ici. Nous nous sommes borné

à montrer, par des exemples, l’intense esthésicité

de Les Cartésiens. — 9. Piéron, Psychologie expérimentale, p. 122, avec les réserves nécessaires. — 3. Etudes sur l’hallucination, I, Bergson.

qu'acquièrent, dans la perception normale, certains apports du sujet pensant au perçu. On dit parfois : « l’halluciné dit qu'il perçoit. Il n’en est rien ; la perception la plus légitime et la mieux lestée d'objets est un complexe de pensées, une sorte de raisonnement; a fortiori l’hallucination, malgré les prétentions des hallucinés, n’est qu'un délire ». C’est oublier que les éléments intellectuels de la perception semblent se matérialiser dès qu’ils touchent du perçu, et deviennent ainsi, puisqu'ils sont endogènes, des hallucinations. Celle-ci, loin de céder du terrain devant la perception devenue raisonnement, prétend s’annexer une partie de la perception normale, « Grandissez, dira-t-elle, le rôle de la mémoire, de l’interprétation, de l'esprit, de l’intellect au sens Le plus large dans la perception ; tant que vous ne contesterez pas que tout cela se cristallise en sensation ou matière au contact du perçu, vous me subordonnerez la perception et avouerez que les sensations les plus élémentaires, celle de « rouge », de « la », de « lourd », sont pour une immense part des perceptions sans objet. Tout le matériel des sens pliera sous votre effort de spiritualisation, mais pour redevenir l’hallucination de Taine et de Spinoza. Ce n’est pas à l’interprétation, cette chose si vague, et à la pensée discursive que vous aurez élevé la perception et, selon vos désirs l’hallucination; c’est à l’hallucinationperception sans objet que vous aurez réduit la perception objective. Et c’est finalement moi qui profiterai de votre répugnance à accepter la perception toute nue »,

Nous nous sommes servi de faits plus ou moins classiques : vision à travers les corps opaques, perception du relief dans les schémas des volumes géométriques, illusions de mouvement, au besoin malgré la fixité de l’objet, des yeux, de la tête et de tout le corps, mouvements ambigus et illusions de manège, perspectives ambiguës, formes multiples incluses dans le schéma géométrique le plus simplifié, perspectives disloquées, impossibles, contradictoires.

À des exemples de concours de la perception et de l’hallucination il faut plusieurs qualités : faire d’un donné pauvre une perception riche ; accroître la perception d’éléments qui soient bien, eux aussi, des perceptions ; apporter au perçu,

à la perception ou à l’objet, comme on voudra, des singularités qui l’écartent de l’expérience commune pour le rapprocher des fantômes hallucinatoires; obtenir ainsi des perceptions quasi délirantes; montrer que l’hallucination est déjà tout entière, et avec son autonomie, dans la perception objective, et que les hallucinations les plus pures d’excitations sensorielles actuelles ne créent rien qui ne soit déjà dans la perception banale ; enlever enfin à l’hallucination ces pouvoirs suspects qui incitent à croire qu’elle cesse d’être perception en devenant délire,

Le très vulgaire et rebattu schéma d’un cube nous à paru, à lui seul, capable de remplir ce programme. On peut discuter la « vivacité », « l’intensité » de la perception de relief que quelques droites sur un plan donnent au premier enfant venu. On peut même chercher des différences qualitatives entre les sensations de relief fournies par un volume réel, par les anaglyphes, par Le stéréoscope ou par un schéma scolaire. Ce dernier est pourtant « cubique » autant que les autres, et cette perception est légitime, c’est une perception tout court, pour une bonne part sans objet.

Le volume ainsi obtenu a une qualité admirable : 1l nous montre à la fois toutes ses parties; sans en faire le tour, nous voyons d’un seul coup d’œil toutes ses faces, toutes ses arêtes, tous les points de vue; nous en avons, eût dit Leibniz, non une scénographie, mais, divinement, l’ichnographie.

Ce n’est pas sa seule singularité. Il est ambigu. Il l’est d'abord dans sa forme, et chacun est familiarisé avec les acrobaties du schéma d’un volume. Il donne ainsi plus qu’il n'a, et ce schème, ce donné, cet objet incomplet, appauvri, montre bien en lui l’hallucination puisque, plus il est pauvre et moins il est divers, plus la perception qu'il permet est riche et changeante. Elle reste d’ailleurs une perception car, avant chaque culbute du volume schématisé sous nos yeux, rien n’est plus difficile que de prévoir et imaginer sa forme prochaine; prévisible, elle n’est pas prévue; il faut qu’elle se réalise pour que nous connaissions sa nouvelle physionomie; on la voit sans avoir pu l’imaginer.

Quelques traits noirs sur du papier, en nous donnant le corps à trois dimensions intégral, nous apportent une autre ambiguïté, Nous la retrouverons, très grossie, dans l’histoire des métesthésies, mais elle agit ici; et le rêveur parvient quelquefois à oublier papier et encre pour voir un volume réel, mystérieusement matériel et solide. Spinoza nous à dit : « moins l’esprit connaît, plus 1l perçoit »; ici, plus l’objet se réduit, tourne au squelette, plus la perception est riche et charnue sans cesser d’être perception, plus elle se fait hallucinatoire, plus elle fait penser aux somptueuses constructions du rêve, nées d’un pauvre phosphène et pourtant tout entières esthésiques.

Tous les schémas géométriques ont cette forme de l’opulence onirique. Les moindres comme les plus compliqués nous ont montré que quelques traits fixes peuvent engendrer la perception de formes multiples et capricieusement successives, c’est-à-dire quelque chose de la kaléidoscopie des rêves. Parmi ces transformations subites, certaines ont poussé le caprice jusqu’à disloquer la figure, et tirer d’elle, nous a-t-1l un moment semblé, des êtres invraisemblables, contradictoires et impossibles, à côté desquels l’être habituel et commun n’est qu’un cas privilégié (p. 60).— Il a fallu en rabattre et, en trouvant les objets modèles des plus singulières perceptions, continuer de montrer que l’hallucination n’innove pas, mais, grâce à cette impuissance, ne s'éloigne pas de la perception vulgaire.

Les bizarres aspects qu’a parfois revêtus la perception de quelques traits nous ont surtout appris que ce sont bien, dens l’objet donné, des perceptions sans objets qui se jouent. L’hallucination, en admettant que nous puissions lui décrire des formes libérées de tout objet présent et agissant, ne se déploiera qu'après s’être chargée de matière et avoir acquis, dans les objets et la perception normale, le droit de s'appeler perception.

Dans quelques exemples, ceux des mouvements ambigus (p. 50), l’hallucination incluse dans la perception objective, toujours richement esthésique, consent cependant à se laisser partiellement réduire, D'abord très chargée d’interprétations matérialisées, faites perceptions, elle s’en est peu à peu dépouillée, elle les a laissé redevenir idées.

Mais, à mesure qu’on descend, plan par plan, de la perception illusoire la plus complexe et la plus réductible à une perception illusoire pauvre et irréductible, on voit les éléments intellectuels s’en détacher de plus en plus difhcileent, et mettre une mauvaise volonté croissante à perdre leur aspect sensoriel, la matérialité qu’ils avaient acquise en se posant sur l’objet.

IIT. — Parmi les perceptions qu’enrichirait l’hallucination, nous avons rencontré LA LECTURE. La lecture, la lecture correcte et surtout l’illusion du correcteur, nous donneraient des mots une vision hallucinatoire autant et plus qu’une perception directe, Mais cet exemple est bien différent des précédents.

Les plus typiques avaient une particularité inattendue : l'utilité, la nécessité d’être attentif, de bien regarder, de bien voir pour que l’hallucination surgisse. Dans la lecture les rapports entre l’attention et l'illusion deviennent beaucoup plus compliqués. L’attention se déplace sans cesse, non parce qu'elle suit le regard mais parce qu’elle va de la typographie au sens, ou à la syntaxe, ou ailleurs; l'attention enfin oscille et son intensité varie, bien souvent sans que le sujet le soupçonne. Incapable d’être constamment à tout ce qui le sollicite, 1l lui est difficile de passer du sens au texte, et plus difficile encore d’aller du texte au dessin littéral des mots.

Quand cette dernière forme d'attention se réalise, quand le lecteur réussit à s’y installer, 1l connaît son succès par une découverte : Jusqu'ici, peut-il dire, il n'avait pas vu les mots, il s'était contenté de les lire; maintenant ils lui apparaissent, il les voit enfin. Il constate alors, et ce n’était pas difficile à prévoir, que tout, dans le mot, est essentiel ; un rien change sa physionomie, son espèce, son sens, en fait un autre mot. — Que se passe-t-il donc et comment le lecteur lisait-il avant d’être attentif au dessin du mot ? Il ne lisait pas, croit-1l, grâce à des traits caractéristiques ou à quelque forme générale, puisque ces traits et cette forme varient énormément avec le contexte et avec les préperceptions, puisque tout est caractéristique et nécessaire. Avant d’être attentif au dessin littéral il lisait,

comme nous l’apprend la vieille théorie Cartésienne, par perceptions complètes mais confuses. Le mot, suivant une expression plus moderne, devenait une forme élémentaire perçue d’un bloc et d’un coup, confusément. Il arrivait même, dans cette opération bâclée, que le mot se dissociât de ses lettres et qu’on le lût sans les lire. Lui, on l’avait bien vu, d’elles on n’avait vu que quelques individus, trois ou quatre, et n’importe lesquels, souvent les moins intéressants, les moins « caractéristiques ».

Entre la lecture littérale et la lecture par traits caractéristiques, la perception complète et confuse (claire et confuse de Leibniz) paraît laisser encore une assez large place à la théorie hallucinatoire, telle que nous l’avons rencontrée chez un penseur tel que Bergson.

La lecture littérale nous avait paru, comme à tout le monde, incompatible avec la vitesse ordinaire du lecteur moyen, et il ne nous à pas semblé que la théorie hallucinatoire puisse se sauver en sauvant la lecture lettre par lettre. Si on lit d'ordinaire trop vite pour pouvoir identifier chaque lettre, encore moins aura-t-on le temps de faire et de projeter son image, d'en avoir l’hallucination. — La théorie hallucinatoire a encore moins de chances pour elle avec la lecture par traits caractéristiques ou par forme générale. Si l’on donne à la forme générale une généralité convenable et si on n’exagère pas le nombre des traits caractéristiques, la même forme conviendra à plusieurs mots et, sans voir, sans percevoir sensoriellement plus ou autre chose que ce qu’on a sous les yeux, sans procéder à des projections hallucinatoires d'images, on pourra faire des lectures diverses et commettre des erreurs. Les erreurs seront favorisées, mais ce ne seront pas des illusions visuelles. — Avec la perception complète et confuse, s’il est nécessaire de tout voir et suffisant de mal voir, l’erreur, pour se réaliser, devra substituer des fantômes au réel, et l'illusion du correcteur sera hallucinatoire ou ne sera pas. Or elle est.

La faute du correcteur, avons-nous vu, n’est généralement pas une illusion, mais une erreur noétique ou un lapsus. Au début, chez le sujet non averti, il y a bien, assez

souvent, croyance erronée à son caractère hallucinatoire ; mais cette croyance est presque toujours réductible. Quelquefois pourtant, le sujet le plus méfiant ne peut pas ne pas dire qu’il a vu, subi une illusion, une perception sans objet.

Selon la forme et le degré de son attention, selon qu'il erre sur le texte en pensant à autre chose, lit en vivant le récit, lit pour le style, lit pour le texte ou examine enfin le dessin littéral, le sujet sera de moins en moins exposé à l'illusion classique, qu’elle soit par addition, soustraction ou substitution; mais son illusion, de moins en moins fréquente, de moins en moins probable, se trouvera être de plus en plus hallucinatoire, sera une hallucination de plus en plus irréductible,

Distrait, même du sens, je vois « ce fauteuil est un meule », je vois « meule », je vois l’absence du « b », et J'accepte, sans corriger. Dans cette assez fréquente forme de la faute du correcteur, il ne peut être question d’hallucination.

Inattentif, sauf au sens, à l’événement, je lis « Catherine de Cordona » et « la force de la foi » où il y a « Catherinette » et « la farce ». Je ne découvrirai ces « coquilles » qu'à la deuxième lecture. Ici, dix sujets pour un commenceront par soutenir qu'ils ont eu une hallucination, vu « force » et « Catherine », substitué l’image « o », devenue état fort, c’est-à-dire hallucinatoire, à la perception « à », devenue état faible, réduite, tombée dans l'inconscient. Prévenus, préparés, critiqués et autocritiqués, les sujets reconnaîtront presque tous qu’ils ont lu « force », mais ne l’ont pas vu. Occasionnellement irréductible chez quelques-uns, c’est-à-dire s’affirmant toujours perception, chez presque tous « l'illusion » se réduit assez vite et avoue assez aisément qu’elle n’a pas été visuelle, mais intellectuelle ou motrice. Je n'ai vu ni « force » ni « farce », ni « o » ni « à », ni « Catherine » ni « Catherinette ». J'ai, trop rationnellement et très machinalement, lu; mon acte psychologique et conscient a été noétique et moteur, non sensoriel.

Mais, si je ne me suis pas observé, de mes actes de lecteur, je conclurai à la présence des mots que j'ai lus: à leur

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présence c’est-à-dire à leur perception. Lisant pour lire et non pour voir, mais croyant naturellement voir ce que je lis, je prends mes concepts et mes mouvements pour des perceptions visuelles. Et plus tard, relisant, attentif cette fois à la forme, découvrant, voyant « a » et « ette », je ne prendrai pas la peine de différencier l’acte présent — perception visuelle —- de l’acte noétique et phonatoire de tout à l’heure; confondant de plus en plus concevoir et agir avec voir où percevoir, je mettrai à tort mon erreur à l’actif de la théorie hallucinatoire.

Donc, jusqu'ici, sauf distraction, incompréhension, paresse, le sujet renonce à sa trop commode affirmation primitive d’une hallucination; il a commis une erreur noétique ou phonatoire, il n’a pas eu une perception sans objet.

L'illusion peut être encore plus « forte » ou, mieux, plus efficace, sans devenir hallucination, Jusqu'ici, elle vient de réussir à nous faire omettre un acte, l’acte de corriger une erreur. Elle va nous faire accomplir des actes plus ou moins compliqués : aller à un rendez-vous, donner un ordre, ete. Sous le titre « 40° brigade », je lis « 47° R. I. ». Très bien. J’inscris : « 47 ». Deux pages après, sous le titre « 38° brigade », je lis « 47° R. I. ». Erreur d'auteur où d'imprimeur. Je la signale au bas de la page, et j'inscris cependant « 47 ». C’est après ce petit travail que je découvre mon erreur et l’innocence d'autrui, À la page 11 il y a bien « 47 », mais à la page 13 il y a « 41 ». Ce nombre est resté dans mon champ visuel pendant toute l’opération mais, ayant lu 47, d'emblée certain d’avoir bien lu, je n’ai procédé à aucune vérification.

Certain d’avoir lu et bien lu, puis-je dire que j'avais vu ? Non, et dans ce cas comme dans beaucoup d’autres l’explication exclusive de l'illusion ou de l’hallucination visuelle reste la plus probable. Psychologiquement, neurologiquement, cinétiquement prêt à l’intellection ou à la phonation d’un mot écrit, je l’ai lu en neutralisant les éléments du texte opposés à sa lecture. Grâce à cette précieuse, dangereuse et puissante aptitude psychique, la neutralisation sensorielle (p. 45, 78-80...), ma perception s’est appauvrie jusqu’à ce que la lecture en puissance soit réalisée. J’ai lu

comme je l’ai fait parce que j'ai mal perçu. J’ai commis mon erreur noétique et motrice par défaut de perception, et aussi par répugnance pour l'attitude mentale de l’incertitude et de l'ignorance. Même quand mon erreur ajoutera des mots entiers au texte, sa cause restera une insuffisance de perception, une « causa deficiens », un « defectus »; l'illusion sera négative, par inconscience, agnosique, paragnosique, ce pourra être un lapsus, ce ne sera pas une perception sans objet.

Tranquillement installé devant un texte, tant que J'ai été attentif au dessin des mots, je n’ai Jamais subi l’illusion du correcteur ; il y a eu lecture lettre par lettre, assez lente pour permettre la perception complète, claire et distincte. Souvent au contraire, bien qu’attentif de la même façon et au même degré, j'ai subi l'illusion devant le tachistoscope ou dans la rue, quand j'ai lu trop vite pour que la perception fût à la fois claire et distincte. La confusion Leibnizienne est apparue et a permis l’erreur malgré les efforts critiques. —— Cette erreur a-t-elle encore été rationnelle ou motrice, lapsus, acte phonatoire ou noétique manqué ? A-t-elle été enfin illusion visuelle, hallucination, perception sans objet ? Me reportant aux exemples que J'ai cités, Je dois reconnaître que mes efforts pour réduire l'illusion du correcteur à des interprétations ou à des mouvements ont trouvé ici une limite.

Attentif à voir plus qu’à lire, non préparé par le contexte et, autant qu’il peut s’en rendre compte, non incliné par ses états antérieurs à lire ceci plutôt que cela, le sujet commet, devant un petit tableau graphique très simple, des erreurs déconcertantes. Il s'efforce de découvrir qu’il a pensé, conçu, lu ou émis, mais n’a pas vu. Il n’y parvient pas et, dans le calme d’une paisible observation d’états fort neutres, il éprouve, jusqu’à une légère angoisse, qu’il a vu des objets absents. Il se débat mais n’en sortira pas; il a subi une perception sans objet.

La lecture courante vise au sens à travers les signes graphiques, et les néglige. Elle se fait peut-être par perception de traits caractéristiques, peut-être et plutôt par perception complète et confuse. Correctes, ces perceptions per-

mettent des erreurs innombrables. Cette lecture ne comporte pas d’hallucinations et ces erreurs, même efficaces, ne sont pas hallucinatoires ; elles se font par neutralisation du donné, elles sont interprétatives et cinétiques. Mais le sujet conclut de sa lecture à la présence de ce qu'il a lu; et quand il en découvre l’absence, à sa perception sans objet. C’est secondairement et au prix d’une analyse qu’il cesse d’affirmer une présence, puis une perception, puis une hallucination, pour découvrir le mécanisme de ses erreurs, rationnelles et motrices, non sensorielles.

Neutralisation, interprétation, lapsus, les erreurs de lecture les plus positives ne sont pas des hallucinations, si le sujet fait l'effort de s’en apercevoir et de ne pas tomber à la théorie facile et primitive, à la théorie hallucinatoire.

Parfois pourtant, dans la lecture courante la plus délibérément attentive aux signes graphiques et à leur perception correcte, l’hallucination s'affirme irréductiblement. Après de lourdes pertes, elle résiste à toutes les critiques actuelles.

IV, Vet VI. — Après l’hallucination dans la perception d'objets présents, nous avons abordé l’hallucination évadée de l’objet, mais encore liée à des excitations sensorielles actuelles, Dans L’ILLUSION DES AMPUTÉS, l’halluciné perçoit le membre qu’il n’a plus, mais il a besoin pour cela d’un moignon et, dans ce moignon, de sensations « réelles » et actuelles. Dans L’AUDITION COLORÉE, le lien entre hallucination et objet présent devient infiniment plus lâche; une hallucination visuelle s'allume sans excitation optique, mais grâce à une perception auditive correcte. Lors des hallucinations dans LES IMAGES CONSÉCUTIVES enfin, aucun objet présent n’agit sur les sens, et l’image consécutive, la perception visuelle dans laquelle se développe l’hallucination est déjà une perception sans objet.

Chez L'AMPUTÉ, à ma connaissance, l’anesthésie du moignon supprime le fantôme, et ce sont les excitations des nerfs sectionnés qui rendent par instants à la conscience l'extrémité disparue.

On dira donc à l’amputé, « votre illusion a un objet : les sensations du moignon; et ce sont celles-ci, mal inter-

prétées, que vous prenez pour les sensations de votre main coupée. Même vive, efficace, capable de vous faire tenter d'agir avec le segment que vous n’avez plus, votre illusion n’est qu'interprétation. L’intellect et la mémoire saïsissent des sensations du bras ou du coude, où sont les névromes, et déplacent ces sensations vers ce qui devrait être la main ».

Tous les hallucinés protesteront. « Jamais des sensations douées de la couleur locale coude ou bras ne se laisseront déplacer et travestir, Avec elles, l’intellect et la mémoire pourront faire des erreurs, jamais des hallucinations. Or ces hallucinations existent,

» Au choc du cubital au coude répond une perception immédiatement et inévitablement douée de la qualité et de la localisation petit doigt. L’excitation du cubital au coude cause deux groupes de sensations : des sensations du coude et des sensations du cinquième doigt. La conscience peut aisément dissocier ces deux groupes et donner à chaque segment ce qui lui est dû ; aucun effort ne permet d’arracher un des deux groupes à son segment pour Le reporter à l’autre. Les sensations petit doigt gardent invinciblement cette légitime qualité.

» Or ce sont déjà des perceptions sans objet. Le petit doigt existe bien, mais il n’a subi aucune excitation; rien n’est venu de lui à la conscience et, de cette perception dont il est l’objet, il est vraiment absent. Cette situation est celle d’un sujet, la nuit, devant un objet non lumineux et non éclairé. Si, grâce à des excitations mécaniques convenables du cuneus, le sujet voit l’objet, cette perception correcte d’un invisible présent sera une hallucination. Ce sera même une perception sans objet, car un objet de la vue, quand il est invisible, peut et doit être dit absent.

» Cette absence n’est pas discutable et la perception sans objet ne l’est pas davantage quand la main est supprimée. Des excitations convenables des troncs nerveux nous rendront des sensations légitimes de la main, celles que nous donnait déjà leur excitation quand la main existait. Ces hallucinations seront même plus intenses et plus efficaces chez l’amputé, car les fibres nerveuses du moignon, dans

leurs efforts de régénération, nous valent des sensations à forte charge affective ».

La critique ne conteste pas cela. On lui concède que la sensibilité et l’excitation du moignon sont nécessaires; et il reconnaît que certaines sensations ainsi provoquées sont, parfaitement, des sensations de l’extrémité absente, Mais il croit que les amputés s’exagèrent la richesse de ces hallucinations et que leur petit doigt absent ne leur en dit pas tant. Le moignon fournit des sensations de l’extrémité absente ; mais ces sensations sont grossières, très vives quelquefois, mais très obscures et très indistinctes, massives, protopathiques, très brutes ; et le sujet commet une double erreur lorsqu'il affirme : « c’est exactement comme si je possédais encore ma main ».

Il oublie que les sensations actuelles de sa main absente, nées de ses névromes, sont des sensations morbides, très différentes des sensations qu’il tirait jadis de ses doigts et des sensations déjà morbides que lui donnait de ses doigts présents l'excitation des troncs nerveux, Il n’a plus de ses doigts des sensations tactiles, articulaires, thermiques moyennes, etc.

Il oublie que sa mémoire et son intellect ajoutent à ces sensations protopathiques des richesses qui ne se matérialisent nullement en perceptions. Contrairement à ce qu’on croit parfois (p. 35), quand nous voyons un objet, les éléments tactiles de sa connaissance ne sont pas perçus, ne sont pas vus; nous ne voyons pas le froid de la glace. Quand, les yeux fermés, et tous les segments en extension, nous levons le bras, il s’ensuit beaucoup de sensations scapulaires et fort peu de sensations digitales; et pourtant il suffit d’une légère détente intellectuelle pour croire que tout le mouvement est senti dans la pulpe de l'index. Les très pauvres sensations digitales, si c’est l'index qui nous intéresse, tendent à s’annexer et à nous faire baptiser « sensations de l’index » toutes les autres sensations du membre et les images visuelles de mouvement, C’est un état parahallucinatoire, ce n’est pas une hallucination, et seul un sujet non averti s’y laisse prendre.

Même situation chez l’amputé, et s’il veut distinguer, dans sa main absente, ce qu’il perçoit de ce qu’il pense, il

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