‹ Études sur l'hallucination: II La cliniqueChapitre 82 sur 422 · I. C. PERSONNELLES IRRÉDUCTIBLES · texte numérisé non relu

I. C. PERSONNELLES IRRÉDUCTIBLES

lettres vues et les lettres lues, les lettres qu’on a vues et les lettres qu’on a faites.

N'importe, il faut prendre l’exemple d'Egger tel qu’il est, d'autant que chacun à connu des aventures plus ou moins analogues à la sienne; et même dans les conditions les plus défavorables aux illusions, devant le tachistoscope.

Dans la règle, on lit les mots sans en voir les éléments et on peut constater qu’on ne les à pas vus. La lecture n’est pas une hallucination, et l'illusion du correcteur n’est pas une illusion visuelle, — Il est cependant, ici comme dans tous les domaines que nous parcourons, des hallucinations irréductibles, dont l’hallucinophile tire vanité, et que l’hallucinophobe loyal renonce à expliquer par autre chose qu'une perception sans objet. — Lorsque, dans le texte d’une comédie où il est question de Condorcet, mais où j'ai sous les yeux « Courvoisier », je lis « Condorcet » au lieu de « Courvoisier », je crois, jusqu'à une légère angoisse, que J'ai vu « Condorcet ». — Ayant lu, je ne sais pourquoi, « paluver » au lieu de « paludier », je suis très affirmatif sur la vue de V; de même pour a et 1 de « palace » substitué à « potace ». Ayant à lire, au tachistoscope, comme dans l’exemple précédent, « Monette », je lis deux fois « Mouette ». Le point de fixation, gris et assez large, est sur n, et mon attention s’y fixe aussi. — Après avoir eu à lire « Marinière », je rencontre « Manière », et lis, et crois avoir vu « Marnière ». Le point de fixation est entre a et n. — Devant « m'aurait fait voir », je lis « ne m'aurait pas fait voir ». C’est absurde, inintelligible et, vérifiant, je constate l'erreur. Cherchant à savoir ce que J'ai vu lors de la première lecture, Je découvre une sérieuse incertitude pour « ne », pour «€ pas » et pour « aurait ». Deux mots absents et un mot présent ont, dans un souvenir dont je me demande s’il a été perception, le même flou. Egaux en images, ces trois mots l’étaient-ils dans la perception?

Ayant demandé à quelqu'un de me préciser l’heure d’un rendez-vous, j'en reçois une lettre où je lis que je serai attendu à 14 heures. Je pars, j'arrive, je relis : 14 heures. J'ai d’ailleurs relu pour confirmer une première lecture insoupçonnable, et nullement pour vérifier, J'attends et

je m'entends bientôt dire que j'ai dû me tromper : le rendez-vous doit être pour 4 heures. « Oh non! c’est bien 14 heures, voyez plutôt ». Et je montre la lettre, où je lis avec stupeur un 4, tout seul. La lettre, très loin en haut et à droite, était datée du 14. —— Mais la lecture fautive qui m'a le plus étonné est « bouchées au reine ». Je vais, guettant les enseignes, furtivement attentif comme au tachistoscope, et je vois, devant moi, en face et un peu à droite, distinctement, BOUCHÉES AU REINE. J'ai vu « au », il n’y à pas à en douter. Cette faute d'orthographe n'est pas possible, sur un beau carton d’art richement imprimé. Il n’y a sûrement pas RÊVE; j'ai vu REINE aussi bien que « au », c'est-à-dire très bien. Et la vérification me montre un très correct « à la » sans le moindre piège, sinon la suppression de l’intervalle normal entre « à » et « la ».

Ainsi, partout, toujours, la critique entame profondément le bloc des hallucinations. La lecture n’en est pas une, l'illusion du correcteur n’est pas une illusion visuelle, les erreurs les plus positives, celles où l’on met tout un mot où il n’y a rien, pas même un vide, celles où l'illusion introduit l’inintelligible et l’absurde, peuvent être des illusions négatives, par perception incomplète, sans qu'aucune image se glisse dans les lacunes ou se substitue aux déformations.

Mais le démantèlement de l'illusion du correcteur rencontre une limite. Parfois toute critique est vaine, et le sujet le plus armé est incapable de dire « je n’ai pas vu ».

Cette irréductibilité de l'illusion a des degrés. —— On présente « pnoskibigiladour » à deux sujets, qui affirment également « prestidigitateur ». Le premier ne sait pas trop de quoi il s’agit, Il est particulièrement « définitif », il a « vu », et il ne comprend rien à vos distinctions. Mais son irréductibilité n’est peut-être qu'incompréhension, désintérêt, inaptitude et refus devant un travail de discernement. S'il s’éveille et comprend, il dira, comme le deuxième sujet : « J'ai lu ceci mais je sais que j'ai vu tout autre chose, Quoi exactement? Je ne sais trop. J'ai eu une perception originale, que je ne peux ni analyser,

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