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SENSATION QUELCONQUE, OCCASION D'H, QUELCONQUE

optiques en un point quelconque de leur trajet : rétine derrière une cataracte, nerf optique derrière une amputation du globe, bandelettes, corps genouillés, radiations optiques, calcarine, pli courbe, et cætera peut-être, Ces sensations visuelles sont des objets, tout aussi réels, bien qu’autrement réels qu’une tache rouge sur un écran. — L’indicible et intraduisible phosphène ou acouphène que provoque une tumeur cérébrale, en comprimant l’avant ou l’arrière du lobe temporal, n’est pas une hallucination ou, si on accepte qu’elle en soit une, toute différence psychologique immédiate s’évanouit entre la perception avec objet et la perception sans objet. — Ce qui est une hallucination, c’est la vision d’un visage ou de tout autre objet, l'audition d’une parole ou de tout autre son significatif. Et l’aveugle, pour faire ses hallueinations, dispose de ses phosphènes comme le voyant dispose d’occasions extérieures. — [/essentiel, dans les deux cas, c’est que l’objet à propos duquel se produit l’hallucination ne fournit à celle-ci ni sa matière ni sa forme. — A l’occasion, à propos d’une excitation, extérieure ou intérieure quelconque, un objet mental excite l’appareil visuel, et celui-ci fait de la lumière, un dessin, des couleurs, un relief, exactement comme il les fait quand c’est un objet extérieur qui l’excite. Et voici l’extrême de la théorie. Nous venons de dire qu'avec n'importe quelle sensation visuelle on peut faire n'importe quelle hallucination visuelle, identique à la perception correspondante. Avec n'importe quelle sensation, visuelle ou non visuelle, dit maintenant l’halluciné, on peut faire n'importe quelle hallucination visuelle, S'il faut un noyau étranger à la vision comme à la perle, l'hallucination visuelle n’exige pas un noyau visuel, et l'hallucination auditive un noyau auditif.

T’objet, la sensation autre qu’optique ou visuelle, qui provoque le plus fréquemment des visions est le son, la sensation auditive; et l'audition colorée, la synopsie, l’opsiphonie, est le type, classique et célèbre, des synesthésies.

Un son, un air, une gamme, un timbre, un mot, une lettre, un chiffre peuvent faire surgir devant nos yeux

98 EXEMPLES DE SYNOPSIES

fermés un éclair, un objet, une féerie lumineuse. — Dans les exemples qui suivent, tout n’est certainement pas audition colorée, et c’est parfois la vue du mot ou de la lettre qui détermine la synopsie. On peut cependant les citer, pour rappeler l’étendue et la variété de ces synesthésies.

« .… À, noir corset velu des mouches éclatantes... Pour voir À noir, disait un sujet favorisé d’audition colorée, il fallait que Rimbaud fût malade, A est blanc, c’est l’évidence même; on ne peut pas le voir autrement ». Tel sceptique, pour qui la prétendue audition colorée n’est qu'imagination ou mensonge, se réveille un jour avec de très passables synesthésies, les trouve alors parfaitement naturelles, parfaitement normales et regarde leur absence comme une infirmité.

Pour Suarez de Mendoza?, Nabuchodonosor, c'était nécessairement une surface noire avec de grandes raies métalliques vertes. Pour le sujet Y de Flournoy et de Claparède, les nombres se rangeaient sur de bizarres et constantes lignes anguleuses, en avant et à droite; les jours de la semaine sur une sorte de portée, à gauche, à la hauteur de la hanche; et la série des mois sur un ruban jaune circulaire, à gauche, à la hauteur du visage. Il mesurait sur le ruban la distance des vacances. Pour choisir les chiffres, 1l les cherchait sur le diagramme en le fixant des yeux, et les écrivait en vision indirecte. Une dame de (Calton se servait de ses photismes verbaux comme de dictionnaire, et les couleurs du mot lui disaient son orthographe. Un baryton surveillait la justesse de son chant en la vérifiant sur ses photismes. Un sujet de Suarez de Mendoza, déjà cité ,voyait dans « enfant », « en » gris de biche et « an » ou plutôt « fant » bleu foncé tirant sur le violet. Pour lui, l’ouverture de Tannhauser, c'était du bleu sombre traversé de jaune brillant, une atmosphère lumineuse colorée de lueurs changeantes. Cutsforth, sous l’observation de Wheeler 3, est chargé de répondre à la

2. L’audition colorée, étude sur les fausses sensations secondaires physiologiques, et particulièrement sur les pseudo-sensations de couleurs associées aux perceptions objectives des sons, Paris, 189. — 3% Ps. Rev. 21, 1920, et 29: 19992: "AM TJ. "Of "PSY: 1922, 1992.

ET D'OPSIPHONIES 99

question : table est à meuble comme chien à...? —— Au mot table un nuage noir jaunâtre en éventail apparaît au centre du champ visuel et se porte en haut et à droite. C’est la conscience synesthésique de la voix de l’observateur. Puis une table apparaît, un coin dirigé vers le sujet, venant de la droite, — C’est maintenant une croix brun brillant, au delà du coin de la table, répondant à meuble. — Entre les deux se développe une lueur triangulaire, blanc froid, qui traduit « est à ». — Plus loin, un barreau bleu fumée exprime chien. — Tout à coup, sans pensée, un « est à » surgit au delà de chien, toujours triangulaire, mais gris neutre. Et voilà qu’une image synesthésique jaune se dégage au delà de chien et de « est à » ; et pour la première fois, l'imagerie visuelle se traduit en mots, le mot « animal » est émis.

Une mère apprend à Claparède que ses enfants lui demandèrent un jour comment elle voyait les mots, et elle croit pouvoir affirmer le tableau suivant, pour quatre sujets { :

a rouge brun bleu ciel blanc é gris blanc blanc jaune 1 blanc vert rouge rouge (o) brun rouge brun vert u vert rose brun brun ou vert brun brun bleu

Un sujet célèbre de Grüber ÿ affirmait et décrivait longuement des photismes systématiques, constituant toute une géométrie cotée, où les couleurs jouaient un rôle aussi exact que les lignes et les dimensions. Grüber cite quelques sujets chez qui le mot doi provoque un très vif photisme jaune; projeté sur du rouge, il donne de l’orangef. — L'abbé F., de Flournoy, quand on lui disait « a » devant une étoffe rouge, la voyait devenir blanc rose; « w » devant une étoffe verte la faisait tourner au violet, car si a était blanc, u était rouge. Or ce sujet ne voyait pas ses photismes ; il n’en avait que l’idée.

4. Flournoy, L. C., 237-238. — 5. 1bid., et Rev. Scient., 1er avril 1893. — 6. Congrès Intern. de Psy., Londres, 1892, p. 14.

100 SYNOPSIES IMAGINATIVES

C’est presque la règle. Lies sujets de Claparède et de Flournoy ont des photismes irrésistibles; ils ne comprennent pas qu'on n’en ait pas aussi, et les mêmes; ils ne sont jamais satisfaits de la forme que donne leur plume à leurs diagrammes, et si l’année leur apparaît comme une ellipse, ils n'arrivent pas à la dessiner correctement : « ici, au mois de juillet, ma courbe devrait avoir une sorte de bosse ». —— Mais toutes ces précisions, toute cette agressivité du diagramme, forme et couleur, n’en font pas une vision. Extériorisé, regardé, fixé, il n’est qu'imaginé ou pensé; et Flournoy, qui trouve l’audition colorée chez un sujet sur six, Binet, qui ne la rencontre que chez trois pour cent des privilégiés : les enfants, Suarez de Mendoza, font dire à leurs confidents : « les sons me donnent l’idée de certaines couleurs, mais je ne vois pas ces couleurs de mes yeux ». Il est vrai que cet observateur, l’abbé F. de Suarez de Mendoza, ajoute dans la même phrase : « tel son me donne la sensation de telle couleur ? ». Pedrono*, dans Flournoy, parle de points colorés qui éclatent au-dessus des chanteurs, et qu’il est surpris de ne pas voir.

Ces « fausses sensations, secondaires, physiologiques », ces « pseudo-sensations de couleurs associées aux perceptions objectives des sons », ces formes, ces couleurs, ces diagrammes irrésistibles, qu’on regarde, sur lesquels on cherche des chiffres, des dates, sur lesquels on fait des mesures, qu'on fixe pendant qu’on note en vision indirecte ce qu’on a découvert en eux, ces photismes qui se mêlent selon les lois classiques aux couleurs d’un écran, ces synopsies ne sont-elles que des images visuelles évoquées par des sensations auditives, de simples pseudo-hallucinations ?

C’est certainement plus compliqué. Un malade de Haessel®, quand on toussait auprès de lui, voyait des éclairs. Sept malades de Sterling 1, atteints de paralysie faciale périphérique, entendaient des bruits assez intenses quand ils fermaient les yeux. Chez l’un d’eux, l’occlusion

7. P. 119. — 8. Annales d’Oculistique, nov.-déc. 1882. — 9. Arch. f. Augenheïlk, 85, p. 77. — 10. Le syndrome de la syncinesthésie moto-acoustique dans la paralysie faciale périphérique. Rev. Neur., 1923, II, 436.

SYNESTIHÉSIES SENSORIELLES 101

de l’œil gauche provoquait un bruit de tonnerre lointain, la contraction du frontal un grincement de fer sur du verre, et la rétraction de la commissure labiale un choc de marteau sur du métal. Quelquefois, l’intention du mouvement suffisait, quelquefois le bruit survivait 20 ou 30 secondes à la décontraction. Une douleur mastoïdienne et un goût métallique enfin s’ajoutaient parfois à la sensation auditive provoquée par le mouvement.

Cette « syncinesthésie moto-acoustique » et, dans le cas de Haessel, cette « excitation optique par le son » ne font pas du tout penser à des évocations d'images, visuelles ou autres, à propos d’une sensation auditive ou d’un mouvement. Il semble bien qu’on ait devant soi de véritables synesthésies et que l’excitation d’un sens par un objet adéquat ait provoqué ou occasionné, comme on voudra, une sensation, visuelle, auditive, peu importe, réservée au seul sujet mais parfaitement authentique et vraie, bien que sans objet.

Jusqu'ici, nous voyons les sons faire surgir, soit une sensation élémentaire dans toute sa matérialité, soit une construction imaginative toute faite, étrangère à toute intention du voyant, toujours surprenante et singulière, mais toujours imaginative, ultra-sensorielle, noétique, eidétique, pseudesthésique si l’on veut, jamais esthésique tout court.

Faut-il associer Esthésies et Pseudesthésies? Faut-il croire que les pseudesthésies complexes sont des constructions imaginatives autour d’une synesthésie élémentaire ? — Une pseudopsiphonie compliquée exige-t-elle, sousjacente, une opsiphonie simple? Il ne le semble pas, et les correspondants de Claparède, dont les diagrammes les plus involontaires et les plus saugrenus n'étaient qu'idée ou image, ne découvraient pas, sous leurs pseudo-visions, quelque noyau sensoriel élémentaire analogue à celui des malades de Haessel ou de Sterling.

Faut-il donc conclure que synesthésies vraies et pseudesthésies, audition colorée esthésique et audition colorée pseudesthésique, sont indépendantes, que la vision causée par un son est toujours élémentaire et que la pseudo-vision,

102 OPSIPHONIES COMPLEXES SENSORIELLES

également évoquée par un événement auditif, n’est complexe qu'à condition de rester noétique ou eidétique, sans jamais devenir esthésique?

La réalité est plus riche. Chez le normal, un son peut allumer une synopsie à la fois purement esthésique et très complexe. Mais ce tableau n’est pas l’image virtuelle d'objets, de visages ou de scènes, il est pure fantaisie visuelle irréductible au familier. Ne s’y épanouissent et ne s’y dessinent sans doute que des couleurs et des lignes connues, mais le découpage qu’y opère ou constate notre vue n’est aucun de ceux qu’elle réussit quand elle prépare l’action et sert la vie. Les « choses » qui se forment dans les visions synesthésiques ne peuvent être nommées par nos mots, faits pour d’autres usages. On y trouve bien des droites, des courbes, des cercles, des bulles, des gerbes de lignes, des « fleurs » stylisées; mais non pas — ou seulement par analogie ou licence verbale — des roses, des iris, des arbres, des oiseaux, et, moins encore, des visages. L'homme, l’animal, et même « le végétal irrégulier » est banni de ce monde, La pierre et la nuée, ou plutôt leurs fantômes, n’y figurent elles-mêmes que par comparaison, analogie et métaphore, et parce que nous n'avons pas d’autres mots et d’autres images familières pour identifier ces originaux phantasmes.

Voici quelques exemples 1 de ces riches opsiphonies, où il ne faut chercher ni les arabesques, ni les décors, les personnages et les scènes des hallucinations toxiques et des rêves.

Quand retentit le cri des Walkyries, sur un fond jaune, à chaque « Ojotoho » apparaît une grande courbe horizontale noire rappelant une accolade ou quelque grand oiseau planant. — Au motif de Siegfried, sur des fonds complexes où domine le vert, se dessine un tour de spirale, orange. — Quand Yseult meurt, s’allume un arc jaunâtre, puis un petit buisson rayonnant bleuâtre. Il s’amplifie, il se divise en deux masses superposées. Les arcs jaunâtres

11. Empruntés à G. Anschütz, Unters. ù Komplexe musikalische Synopsie, Arch. f. d. Ges Psy., 1926, LIV, I, II, 129-273. Cf. aussi Mahling, Das Problem der Aud. Col, ibid, LVII, 165-301. 400 indications bibliographiques. (Voir planche ci-après).

Ouverture du Freischütz.

Ouverture du Freischütz.

6e Danse hongroise de Brahms.

Analyse détaillée dans le beau travail de Anschütz.

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