‹ Études sur l'hallucination: II La cliniqueChapitre 94 sur 422 · OPSIPHONIES ET FOI DES HALLUCINÉS · texte numérisé non relu

OPSIPHONIES ET FOI DES HALLUCINÉS

l’organisation ne seraient-ils que pensées, noétiques et non esthésiques, toute l’esthésicité de la vision étant refoulée dans un humble phosphène? Il ne le semble pas.

Evidemment, iei comme ailleurs, les patients nous renseignent mal sur la durée de l’apparition et sur leur façon de la regarder, de la fixer, de l’observer. Ils affirment pourtant avoir souvent pu l’étudier, la copier, en prendre une connaissance complète sans cesser de la voir; et vérifier ainsi, établir qu’elle est riche, détaillée, organisée comme l’objet — familier ou extraordinaire — qu'elle imite ou préfigure. — Devant les visionnaires qui se prétendent réduits à n’être que regard passif et contraint, chaque fois que sera contestée l’opulence des tableaux et propos hallucinatoires, chaque fois qu'on voudra décomposer une vision en un noyau esthésique brut, grossier, élémentaire, informe, et des placages noétiques plus ou moins savants, l’opsiphile se souviendra de la précision et du détail de l’apparition opsiphonique.

L’illusion des amputés va lui donner une nouvelle occasion d'affirmer sa croyance.

Nous ne verrons pas l’amputé, avec sa main absente, saisir et caresser des statues et des velours; mais il répétera : « Je sens ma main, je ferme ma main, très exactement ».

A la source de ces perceptions sans objet, extrêmement fréquentes, normales, nous trouverons les sensations du moignon., — On en profitera pour assurer : « les sensations normales, avant toute éducation, ont un signe local, une couleur locale, une qualité iimuable et incommunicable. La main perdue, ces sensations n'existent plus et le moignon ne peut nous les rendre; il a les siennes, fatalement autres. Mais il nous donne aussi des sensations pathologiques, protopathiques, affectives, massives, obscures et confuses : elles sont mal localisées, plus ou moins libres, flottantes, et les souvenirs de la main vont les capter, les déplacer, en faire des perceptions de la main ».

A ce Bergsonisme adouci, s’opposera le Cartésianisme des amputés : « Que le noyau sensoriel, esthésique, de ma perception du segment amputé soit dû à des sensations du moignon, Je le concède; mais ces sensations, d'emblée, immédiatement, correctement, réellement, sont des sensations de ma main; elles en ont, bien ou mal, la topographie, elles en ont l’indicible et évidente qualité, et ma vieille science de ma main n’est pour rien dans mon affirmation. Je suis contraint de dire « ma main! » contraint au point d'agir parfois, à mes dépens, comme si je pouvais, amputé du bras ou de la jambe, saisir ou marcher. Les sensations de mon moignon, je les connais à fond, et dès que vous y

Page 1