SENSATION ET IMAGE
n'existent pas, qu’elles soient incompatibles avec tous les univers possibles où incompatibles avec le nôtre. La continuité n'empêche pas la distinction d’espèces nettes, et la beauté de la nature s’accroîtra d’apparences de sauts, de « chutes de musique », d’un mélange irrégulier d’espèces. Des espèces à l’infini sont possibles ou réelles entre l’homme et la bête ou l'ange; mais Dieu a éloigné de nous ces « contrôleurs visibles » et ces frères inférieurs #,
Y a-t-il donc différence d’espèce ou de degré entre sensation et image ?
L'objet du souvenir, par cela qu’il est passé, est spécifiquement différent de l’objet de la perception. Une différence spécifique doit donc séparer la sensation du souvenir, si on respecte l’harmonie entre nos états et leurs objets. Mais nous savons de reste que perceptions et images sont toutes deux des états spontanés, qui ne doivent rien aux objets. S'il y a une différence spécifique entre elles, elle sera interne, intrinsèque, elle apparaîtra à l’examen immédiat des deux faits eux-mêmes, quelle que soit leur solidarité avec des objets, quels que soient leurs antécédents, leurs conditions et leurs effets.
On peut élargir le fossé. Pourquoi étendre au souvenir actuel la nécessité de l’harmonie avec un fait physique actuel, extérieur ou cérébral ? Des monades sont possibles dont l’activité ne serait pas une vue de l’univers, serait sans objet ®; et c’est la morale qui nous les fait reléguer dans les possibles, loin du réel. On peut faire profiter le souvenir de cette possibilité ; la perception a fatalement un objet physique actuel, le souvenir est dégagé des rigueurs de l’harmonie, son objet est passé, virtuel, redevenu possible, et le souvenir va pouvoir différer radicalement de la sensation.
Mais Leibniz édité n’a pas dit cela, et il adopte l’idée sceptique et cartésienne : sensation et image ne présentent
38. N. E., 1bid., 285-286, 455, 473. — 39, Eclaircissement des difficultés..., IV, 517-519. L’harmonie n'est pas nécessaire. C’est une perfection, une gloire de plus, mais des mondes sont possibles sans harmonie de monade à monade. L'essentiel, c’est la spontanéité et la spiritualité des monades; ce n’est pas leur concours.