INTRODUCTION
Une fois au moins, l’hallucination, ce délire, a eu le pouvoir étonnant d’inspirer tout un système, et de s'idenüifier toute la vie psychique; idées, images, perceptions, les objets eux-mêmes se sont perdus dans l'hallucination, maîtresse et seule réalité de l'univers.
C’est avec Taine qu'elle a ainsi régné, mais beaucoup d’autres penseurs, et les plus grands, ont subi son prestige. Des Ioniens à Bergson, sa forme incertaine hante les philosophies, suggérant telle grande intuition sur les choses, l'âme, l’image, la perception, et même le perçu. Ces trois derniers mondes, qu'il importe tant à la vie de distinguer, sont tour à tour séparés par des abîmes, rapprochés ou identifiés. La perception, placée entre l’objet et le moi, est allée de l’un à l’autre. Il lui est arrivé de se confondre avec.l’objet ou, tout au moins, de se poser sur lui. D’autres fois c’est le sujet qui l’a accaparée, se faisant fort de la construire à lui tout seul, sans le concours, accessoire, vain, ou dangereux, de l’objet. Parfois même, dans sa fuite loin de l’objet et du cerveau, elle a acquis l’idéalité de l’image. On a vu au contraire celle-ci, dans un mouvement inverse, se matérialiser. Encore spirituelle quand elle est inconsciente, elle ne s'éveillerait qu'à la condition de s’incarner dans une sensation. Souvenir inconscient enfin, elle ne survivrait à la sensation qu'endormie dans une trace cérébrale empreinte du cachet dans la cire, cliché ou fiche, onde parfois ou tourbillon, engendré par la sensation et annexé
il INTRODUCTION
à l'image, envers cérébral de l’une et de l’autre, forme ou travail cérébral identique, qu'il assure sensation ou image en leur transférant son identité.
Et c'est l’hallucination, c’est le rêve, qui ont en partie inspiré ces jeux de l’objet, de la perception et de l'image, ces dualismes, ces matérialismes, ces idéalismes, ces psychophysiologies, où le critique est parfois tenté de soupçonner quelque chose d’onirique. Merveilleux pouvoir de l’obscur et de l’indistinct sur les conceptions les plus fières de leur clarté : se servir des visions — l'inconnu, le mystère — pour juger la perception, le perçu et le souvenir, le familier.
Il faudrait suivre, dans l’histoire de la philosophie, l'histoire de l’hallucination et de sa place dans la structure des systèmes. On ne trouvera ici que des fragments d'un essai de ce genre. Il n’y faudrait pas seulement citer les passages où il est question de l’hallucination; it faudrait surtout dégager l'idée qu’elle a imposée d'elle aux grands penseurs; quel rôle elle s’est attribué dans leurs histoires de l'univers et de la pensée, et quelles images sa capricieuse apparence leur a suggérées en s’interposant entre eux et la perception, l'image ou le perçu.
Il faudrait remonter bien loin, au delà même de Pythagore ou d'Empédocle; et Platon, dans le Théétète!, résumait une très vieille histoire : De la mutuelle approche de ces deux mouvements, l'action et la passion, naît une infinité de rejetons qui vont par couples jumeaux : le sensible et la sensation.
La sensation, toujours, vient éclore et s'engendre en même temps que le sensible. et la race du sensible, aux sensations, une par une, oppose un rejeton jumeau...
INTRODUCTION puns
Mais bientôt, la folie et le rêve viennent séparer ou désapparier les couples : Tu as dû entendre parler de la controverse relative au rêve et à la veille. Rien ne les distingue et notre veille n’est peut-être qu’un rêve puisque, dans le rêve, nous nous acharnons à prouver que nous veillons.. C’est à la mémoire que remonte la faute, et Platon introduit ici la comparaison, célèbre et désormais inévitable, de la cire et du cachet, avant de se demander si on peut confondre ce dont on se souvient avec ce qu'on sent. |
On verrait, avec Aristote, dans « l'Ame », « la Mémoire », « le Rêve », prendre corps quelques-unes des possibilités que se partageront les systèmes : l’idéalité par exemple et la matérialité entre lesquelles hésitera la species qu'envoie et imprime en nous l’objet, être in fteri de saint Thomas, lourdes pellicules des atomistes; la relativité de la sensation, signe de l’objet, visant à l’action, et aussi différente de l'objet qu’on voudra; la fidélité photographique, au contraire, de la sensation, acte commun du sensible et du sentant, livré pour toujours par Aristote aux commentateurs; la nécessité de l'objet, pour que le sujet puisse en recevoir la forme; l'inutilité de l’objet puisque l'image est une sensation. On verrait l’image physiologique, l'empreinte du cachet dans la cire, futur cliché, future fiche, se faire, chez Aristote, mouvement, tourbillon persistant dans le courant de la rivière, vol de la flèche à qui l'arc qui l'a lancée est désormais absent. On retrouverait enfin l’hallucination, tantôt bien différente de la sensation passée, conscience du tourbillon et de la trace, souvenir pris pour une perception, tantôt sensation actuelle, faible, et d'ordinaire inconnue de la conscience éveillée et pleine, mais maitresse de la conscience vide du rêveur ou du malade et