‹ Études sur l'histoire d'Haïti (volume 3)Chapitre 2 sur 6 · AU NOM DE LA NATIOX · texte numérisé non relu

AU NOM DE LA NATIOX

Nous, Léger-Félicité Sonihonax, commissaire national civil, délégué aux îles françaises d'Amérique sous le vent, pour y rétablir l'ordre et la tranquillité publique,

Aux hommes libres de la partie française de Saint-Domingue, aux soldats et matelots employés dans l'expédition . Citoyens,

La ville du Gap, la colonie entière, sont dans le plus grand danger ; des haines invétérées, et que le besoin d'une union réciproque semblait devoir effacer, se sont emparées de toutes les âmes ; on est prêt à en venir aux mains ; et, si vous n'y prenez garde, le précipice est creusé où va s'engloutir Saint-Domingue.

Au milieu de tant de malheurs, citoyens, les pouvoirs sont sans force, et l'autorité nationale est méconnue : les calomnies les plus absurdes sont accumulées sur la tête du commissaire civil. Auriez-vous oublié la déclaration solennelle de nos principes, celle que nous avons faite en présence de l'Etre Suprême, à la face du peuple assemblé pour notre installation ? Je la renouvelle ici dans une circonstance périlleuse ; je la renouvelle pour fermer la bouche aux agitateurs et pour rassurer à jamais les bons citoyens.

Invariablement attaché aux lois que nous venons faire exécuter, nous déclarons, au nom de la métropole et de l'assemblée nationale, que nous ne reconnaîtrons désormais que deux classes d'hommes dans la colonie de Saint-Domingue : les libres, sans aucune distinction de couleur, et les esclaves. Nous déclarons qu'aux assemblées coloniales seules, constiiutionnellement formées, appartient le droit de prononcer sur le sort des esclaves.

Nous déclarons que Vesclavage est nécessaire à la culture et à la p rospérité des colonies, et qu'il n'est ni dans les principes ni dans la volonté de l'assemblée nationale de toucher à cet égard aux prérogatives des colons.

Nous déclarons que nous ne reconnaîtrons pour les amis de la France que ceux qui le seront de la constitution, sauf les modifications que commandent Vesclavage et les localités. Tels sont mes principes, telle est ma profession de foi j que le jour oie j'en changerai soit le dernier de ma vie I

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Et s'il était possible, citoyens, que l'assemblée nationale, égarée, pût se porter à oublier les prérogatives des habitans de Saint-Domingue, et à détruire, dans le régime colonial, le germe de sa prospérité, je déclare que je ne me rendrai jamais V exécuteur d'une pareille injustice; je déclare que je m'j- opposerai de toutes mes forces :f en fais le serment solennel.

Dans ces circonstances, j'invite tous les bons citoyens à se réunir autour des autorités constituées, pour défendre la loi, et pour ramener efficacement la tranquillité publique.

Et si, malgré mes sincères dispositions ; si, malgré mes sermens, les malintentionnés persistent à vouloir me charger d'un crime qui doit me faire perdre la confiance publique, j'irai faire part à mes collègues de ma position, Qi j'abandonnerai sans peine le timon des affaires....

Quelle qu'ait été la position difficile oîi s'est trouvé Soiithonax, au 4 décembre 1792, nous n'hésitons pas à le blâmer d'avoir préféré, dans cette circonstance, développer sa propre doctrine consignée dans sa déclaration improvisée le 20 septembre, plutôt que de s'en tenir à celle de Polvérel, devenue leur oeuvre commune, par leur proclamation du 24 septembre. Prendre de nouveau devant les colons, l'engagement de s'opposer de toutes ses forces à une loi que rendrait l'assemblée nationale sur le sort des esclaves, leur répéter qu'une telle mesure était entièrement dans leurs prérogatives absolues, c'était les exciter d'avance à tout employer pour s'y opposer, quand même ils devraient livrer la colonie à la Grande-Bretagne. C'était, à plus forte raison, les préparer à la résistance qu'ils firent aux commissaires civils, lorsque des circonstances impérieuses lés contraignirent à décréter la liberté générale des esclaves. C'était encore égarer d'avance la classe des hommes de couleur, au sujet d'une question aussi importante. Un véritable homme d'Etat ne prend pas de tels engagemens :

il ne doit pas enchaîner ses déterminations ultérieures, car il ne peut savoir ce à quoi il sera obligé par les événemens. La dépendance où se trouvaient les commissaires civils, de l'assemblée de la métropole dont ils étaient les agens subordonnés, surtout après le 10 août, pouvait bien leur permettre de ne pas continuer leur mission, s'il s'agissait d'exécuter ses ordres pour l'affranchissement des noirs ; mais ils ne pouvaient dire qu'ils s'y opposeraient : c'était proclamer le droit à la résistance. Et lorsqu'il s'agissait des droits naturels de toute une espèce d'hommes, bien plus légitimes aux yeux de l'humanité, une telle déclaration, solennellement faite sous serment, avait un caractère odieux. Sans doute, les divers décrets de l'assemblée constituante, rendus en 1790 et 1791, reconnaissaient aux assemblées coloniales seules la faculté, la prérogative, le droit, si Ton veut, de prononcer sur cette intéressante question : et les commissaires civils pouvaient espérer que ces assemblées, constitution nellement formées, c'est-à-dire reconstituées d'après la loi du 4 avril, avec le concours des mulâtres et nègres libres, seraient portées elles-mêmes à adoucir le sort des nègres esclaves. Mais alors, pourquoi proclamaient-ils la nécessité de l'esclavage pour la prospérité des colonies ? pourquoi disaient-ils qu'il n'était ni dans les principes ni dans la volonté de l'assemblée nationale de changer cet état de choses ? Les principes de la déclaration des droits, au contraire, commandaient ce changement; ils devaient un peu plus tôt, un peu plus tard, entraîner la volonté de l'autorité nationale. Aussi ces imprudentes déclarations, celle de Sonthonax surtout, autorisèrent les colons à accuser ces commissaires, lui particulièrement, de mauvaise foi^ de machiavélisme.

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Sonthonax, par son imprudence, nous dirons même sa légèreté, à s'engager ainsi, à ne reculer devant aucun expédient pour se tirer d'une mauvaise situation, a vu traiter Polvérel , plus attaché aux principes, avec plus d'estime et de considération par les colons, par les hommes de couleur et même par les noirs émancipés- Il en contracta une sorte de jalousie contre son collègue, une irritation contre tous les partis qui existaient à Saint- Domingue, qui lui firent commettre de grandes fautes.

Après avoir publié sa proclamation, dans la nuit du 5 au 6 décembre, Sonlhonax fit arrêter les principaux meneurs du club qui avaient paru à la tête des blancs, marchant contre les hommes de couleur : c'étaient Verneuil, Gervais, Fournier et Baillio. Il les fit embarquer avec quelques factieux du régiment du Cap. Quoique encore malade, Rochambeau opéra lui-même ces arrestations.

Ce fut alors que les hommes de couleur consentirent à rentrer au Cap: Sonthonax avait envoyé Pinchinat auprès d'eux à cet effet ^ Leur retour dans cette ville fut un vrai triomphe. Sonthonax et Rochambeau, suivis de la commission intermédiaire, de la municipalité et d'un grand nombre de citoyens sans armes, allèrent audevant d'eux. Pinchinat, à leur tête, jouissait du même honneur que Roume et Blanchelande avaient réservé à Bauvais et àRigaud, lorsqu'ils se portèrent au-devant de l'armée des hommes de couleur pour leur rentrée au Port-au-Prince, dans les premiers jours du mois de juillet

* « Monsieur Pinchinat, leur frère, qui m'a beaucoup servi dans celte crise » difficile, me remit une pétition dont ils l'avaient chargé.» ~ (Sonthonax rendant compte à la convention nationale,)

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delà môme année. Mais les blancs du Cap, comme ceuxdu Port-au-Prince, se considérant humiliés par ces démonstralions des autorités civiles et militaires, se réservèrent et se promirent de prendre leur revanche, dès que l'occasion s'en présenterait. Ils ne pouvaient se résoudre à obéir à la sainte loi de l'égalité; et ils furent cause de leur malheur, car il fallut bien qu'ils souscrivissent un jour à être les égaux en droit de leurs esclaves.

Toutefois, la municipalité du Cap, influencée par Larchevesque Thibaud, procureur de la commune, et la commission intermédiaire elle - même , influencée par Daugy et Raboteau, réclamèrent la grâce des agitateurs déjà embarqués. Larchevesque Thibaud surtout, habile à manier l'intrigue, se distingua par la chaleur qu'il mit dans cette réclamation. Mais Sonthonax, qui parut hésiter un moment, maintint énergiquement sa résolution.

Ces agitations incessantes et le concours qu'il avait reçu des hommes de couleur, portèrent le commissaire civil à créer, par une proclamation du 16 décembre, une compagnie de guides et six autres de troupes franches, pris parmi les hommes de couleur. Cette force organisée montait à trois cents hommes : plus régulière que la garde nationale, elle devint un auxiliaire utile pour le maintien de l'autorité du commissaire civil.

Il finit par reconnaître, dans le cours du mois de décembre, qu'il ne pouvait se dispenser de déporter également Larchevesque Thibaud, Daugy, Raboteau et plusieurs autres.

Dans la nuit du 7 au 8 janvier 1795, il ordonna l'arrestation et l'embarquement de Michel Schomper, Serre, Bardel Fromenteau, Seiche, Molard, Gahbert, Deleire,

Lalane el Dufault. Le 9, dans la matinée, Daugy, Raboteau et Larchevesque ïhibaud furent arrêtés et embarqués. Tous furent envoyés en France. Sonthonax réorganisa la commission intermédiaire, purgée des deux factieux qui troublaient ses opérations. Ces arrestations rendirent le calme à la ville du Cap.

Et quel était le motif de ces troubles, quel était le but de ces agitations?

Sonthonax va nous l'apprendre .dans les Débats. « Je ne lirai pas, dit-il, le résumé de la déclaration » faite par le commandant de la garde nationale du » Cap, à cette époque.... Toutes ces pièces s'accordent à » dire que les factieux... marchaient contre les hommes i> de couleur, pour exterminer ces hommes dont le crime » était d'avoir reçu trois sous-lieutenances dans le régi- » ment de ligne, tandis que les blancs occupaient toutes » les places. Le crime des hommes de couleur était de » prétendre à l'égalité, de prétendre à verser leur sang, » pour la défense de la colonie, pour la défense des j> droits de l'homme, pour la défense surtout des pro- » priétés en Amérique, pour la défense de la France » contre le système d'indépendance. Eh bien ! ces hom- » mes de couleur reçoivent du commissaire civil trois » sous-lieutenances dans le régiment de Hgne ; il n'en » fallut pas davantage pour animer contre eux une mul- » titude qui suit aveuglément les factieux qui n'étaient » que les coupe-jarrets de la faction de Saint-Marc, les » agitateurs du club, membres du club eux-mêmes. •» (Débats,' t. 5, p. 222.)

Rochambeau quitta le Cap, le 12 janvier 1793, pour retourner à la Martinique, où la réaction s'était opérée en

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faveur de la révolution. Le général Lasalle, comme plus ancien, le remplaça en qualité de gouverneur général: il était alors au Port-au-Prince où il s'était rendu dès la fin de septembre 1792, pour prendre le commande ment.de la province de l'Ouest.

Laveaux, devenu général commandant de la province du Nord, reçut ordre de Sonthonax d'entrer en campagne contre les esclaves insurgés. Il commença ses opérations à la fin de janvier, et obtint contre eux de brillans succès. Jean François et Biassou étaient alors en rivalité et divisés : ils furent battus, et Biassou dut se réfugier dans la partie espagnole. Les succès de Laveaux portèrent beaucoup d'insurgés à se rendre au vainqueur, avec leurs femmes et leurs enfans.

Néanmoins, ces succès, pour le moment, produisirent peu de résultat. Les troupes blanches étaient décimées par les maladies , tandis que les hommes de couleur montraient de la répugnance à marcher contre les noirs * . Les blancs de la garde nationale, mécontens de Sonthonax, ne voulurent pas plus s'enrôler contre eux. Ces insurgés purent alors reprendre quelques postes d'où ils avaient été chassés. Toutefois, ceux qui s'étaient soumis à Laveaux reprirent les travaux de la culture dans les environs du Cap.

Quatre jours avant la dissolution de l'assemblée coloniale, la difficulté où elle s'était trouvée de pourvoir aux dépenses publiques, après avoir employé toutes les ressources qui étaient à sa disposition,, lui avait fait prendre un arrêté, le 8 octobre , par lequel elle ordonna la

1 Rapport de Garran, t. 3, p. 248.

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levée du quarl des revenus, à titre d'emprunt force, sous le nonule subvention : cet impôt devait être perçu à l'exportation des denrées de la colonie. D'Ësparbès refusa de sanctionner cet arrêté, parce que les hommes de couleur n'étant pas représentés à l'assemblée coloniale, il ne parut pas juste de les y assujettir. Ce gouverneur était sans doute influencé par les commissaires civils qui se préparaient à dissoudre l'assemblée coloniale. Mais, en formant la commission intermédiaire d'un nombre d'hommes de couleur égal à celui des blancs^ cette raison ne subsistait plus. Cette commission, chargée de surveiller l'exécution des arrêtés de l'assemblée coloniale sur la partie des finances et de l'administration, qui souffrait des dilapidations des fonctionnaires préposés à cet effet, eut recours à tous les moyens possibles pour faire entrer des fonds à la caisse publique. Elle ordonna des contributions patriotiques, des prêts de la part des négocians les plus riches, le versement des sommes qui étaient en possession des exécuteurs testamentaires, etc. Mais ces ressources devenant encore insuffisantes, parce qu'elles étaient faibles et qu'elles n'avaient aucun caractère de permanence, la commission intermédiaire, d'accord avec Sonthonax (qui ne consulta pas Polvérel), reprit l'idée de l'assemblée coloniale et ordonna l'impôt sur le quart de subvention. Rochambeau sanctionna son arrêté qui fut approuvé par Sonthonax. Cette mesure fut prise le 7 novembre.

Aux termes de l'arrêté, cet impôt devait être général dans toute la colonie. Mais Polvérel, qui avait eu d'autres motifs pour désapprouver l'arrêté de l'assemblée coloniale, que ceux ci -dessus cités, mécontent d'ailleurs de n'avoir pas été consulté à ce sujet par son collègue,

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comme il aurait dû l'être pour une mesure aussi importante, désapprouva l'arrêté de la commission intermédiaire et défendit la perception de l'impôt dans l'Ouest et le Sud. Son improbation peu réfléchie paralysa la perception même dans le Nord. <^ Cette difficulté, dit Garran, » fut pour les deux commissaires civils l'objet d'une » correspondance qui ne fut pas exempte d'aigreurs, et î'où, malgré le dévouement de tous deux à la cause de » la liberté, la jalousie du pouvoir se montra plus d'une » fois au milieu de l'ardeur de l'un pour le triomphe » de la révolution, et de l'attachement de l'autre aux » principes du droit public. »

Ce dissentiment occasionna par la suite de la part de Sonthonax, la désapprobation d'autres mesures prises par Polvérel, soit sur les choses, soit à l'égard des hommes : il en résulta en quelque sorte deux partis qui s'attachèrent à l'un ou à l'autre. Sonthonax, plus jeune, plus ardent que son collègue, étendit son mécontentement sur les individus attachés aux idées de Polvérel.

Toutefois, la convention nationale, essentiellement révolutionnaire, trouvant dans Sonthonax un agent qui agissait avec plus de vigueur que Polvérel, approuva l'impôt du quart de subvention et en ordonna la perception dans]toute la colonie, par son décret du 6 mars 1793. Nous le ferons connaître.

Polvércl et Ailbaud ariivenl à Saint-Maic. — Intrigues de Roi de la Grange, J.-B. Decoigne, SaVary aîné, Lapointe, etc. — Tentative d'une nouvelle confédération contre-révolulionnaire. — Les deux commissaires vont au Port-au-Prince. — Tactique des colons de cette ville et des paroisses voisines. — Départ d'Àilhaud pour le Sud et son retour en France. — Esprit factieux de Jacmel, de Jérémie et d'autres communes du Sud. — Polvérel se rend aux Cayes. —Il remplace Montesquiou de Fesenzac par Harty. — Il fait attaquer les nègres insurgés campés aux Platons. — Mouvemens séditieux aux Cayes contre Polvérel. — Il retourne dans l'Ouest.

Les commissaires Polvérel et Ailhaud étaient partis du Cap sur la frégate l'Astrée, le 29 octobre 1792 : le 2 novembre, ils arrivèrent à Saint-Marc.

Cette ville avait pour maire, Savary aîné , que Roume a osé comparer à Washington. C'était sans doute un homme de capacité parmi les mulâtres, mais n'ayant ni les lumières dePinchinat, ni la bonne foi de Bauvais, ni le patriotisme ardent de Rigaud. Né à Saint-Marc, il exerçait beaucoup d'influence sur les hommes de couleur de tout le quartier de l'Artibonite, comme homme d'action, de même que Pinchinat par ses idées politiques. D'accord avec ce dernier, il avait dirigé sa classe pour faire accéder les blancs au concordat du 11 septembre M9{ ; il avait encore aidé Pinchinat à faire consentir les blancs, au traité de paix et d'union conclu

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à Saint-Marc, le 21 avril 1792, par lequel fut créé un conseil de guerre général chargé de diriger les affaires publiques des paroisses confédérées, comprenant Saint- Marc, les Gonaïves, la Petite -Rivière et les Vérettes. On a vu dans le dernier chapitre du livre V\ que cette confédération, de même que celle de la Croix-des-Bouquets, avait eu lieu entre les hommes de couleur et les blancs partisans de l'ancien régime colonial, c'est-à-dire les vrais royalistes, visant à la contre-révolution à Saint- Domingue. Parmi ces derniers, Jean -Baptiste Decoigne, écrivain de la marine, agent du gouvernement colonial, était un des plus influens. Le traité de paix et d'union fut signé par lui et par Pinchinat.

En prononçant, au Cap, la dissolution du conseil de Saint-Marc, en même temps que celui de Jérémie, de l'assemblée coloniale et des autres corps administratifs, la commission nationale civile froissait les prétentions des hommes qui les composaient. En opérant l'arrestation et l'embarquement de Blanchelande et des autres agensde la contre-révolution, ceux de Saint-Marc et de tous autres lieux de la colonie devaient redouter le même sort. Plusieurs d'entre eux étaient venus à Saint-Marc, du Port-au-Prince et d'autres communes de l'Ouest : ils étaient donc nombreux dans cette ville, lorsque Polvérel et Ailhaud y arrivèrent. Ils savaient que la loi du 4 avril prescrivait à la commission civile d'arrêter et de renvoyer en France, les auteurs des troubles de Saint-Domingue; et par leur proclamation du 24 septembre, les trois commissaires avaient déclaré « qu'ils poursui- « vraient les méprisables conspirateurs qui avaient voulu « faire des droits des citoyens, ci-devant qualifiés de « couleur, une spéculation contre-révolutionnaire. » Or,

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nous venons de dire que le fait avait suivi la menace, par la déportation de Blanchelande et des autres agens de l'ancien régime, désignés par l'assemblée coloniale et ses partisans comme les auteui's des troubles de la colonie.

Parmi ceux de Saint-Marc, Decoigne et Roi de la Grange étaient les plus actifs. Ce dernier, comme nous l'avons dit, avait été secrétaire de Peinier et de Blanchelande ; ce fut lui qui assassina Praloto : ce crime était resté impuni jusqu'alors , par l'impuissance ou peut-être par la connivence des juges, anciens membres du gouvernement colonial. Le rôle infâme que Decoigne et Roi de la Grange avaient toujours joué dans les mouvemens populaires semblait les désigner à la sévérité des commissaires venus à Saint-Marc. Ils mirent tout en œuvre pour exciter les habitans contre leur autorité, en persuadant même aux hommes de couleur qu'ils pourraient aussi être arrêtés et expulsés de la colonie, pour s'être unis avec les contre-révolutionnaires. Plusieurs de ces hommes occupaient des fonctions publiques dans TArtibonite: Antoine Chanlatte était capitaine général de la garde nationale de Saint-Marc.

Certes, Savary, resté le plus influent parmi eux depuis l'absence de Pinchinat, pouvait déjouer ces intrigues, en faisant valoir à leurs yeux l'honneur fait à Pinchinat d'être le premier appelé à faire partie de la commission intermédiaire. Mais, loin d'user de son influence dans ce but qui eût été si louable de sa part, il seconda les intrigues des contre-révolutionnaires. Il est présumable, selon nous, que Savary y fut déterminé par la jalousie qu'il dut ressentir de cette distinction

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même faite aux talens de Pinchiuat et des autres hommes de couleur appelés comme lui à la commission intermédiaire. Nous aurons occasion, par la suite , de démontrer que cette misérable passion n'occasionna que trop de funestes résolutions de la part de certains mulâtres, envieux de la position supérieure accordée à quelques-uns de leurs frères, ou acquise par leurs talens et leur capacité. Nous attribuons à cette cause la conduite de Savary, et non à la crainte d'être déporté par les commissaires civils, ni aux projets qu'on leur prêtait de vouloir préparer l'affranchissement des esclaves.

La plupart des mulâtres et nègres libres , Bauvais, Rigaud, possédaient aussi des esclaves et n'agirent pas de même que Savary ; et nous avons prouvé que, loin d'avoir les tendances, les projets qu'on leur prêtait, les commissaires civils, au contraire, n'avaient que trop parlé en faveur du maintien de l'esclavage dans la colonie. Leurs déclarations improvisées du 20 septembre, celles consignées ensuite dans leur proclamation du 24, donnaient le démenti le plus formel aux calomnies répandues contre eux ; et aucun acte extérieur de leur part n'avait pu y donner lieu.

Sans doute, nous verrons Savary, de même que Lapointe, que Labuissonnière et d'autres mulâtres et nègres libres, dans leur honteux égoïsme, pour ne pas concourir à la liberté générale des noirs, se soustraire à l'autorité des commissaires civils et se jeter avec les colons dans les bras des Anglais ; mais ce sera l'effet d'une autre situation que celle qui existait en novembre

Quoi qu'il en soit, aussitôt l'arrivée de Polvérel et

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AilhaLul à Saint -Marc, des citoyens excités vraisemblablement par eux, par Polvérel du moins, s'adressèrent à la municipalité pour demander l'autorisation d'ouvrir un club des Amis de la convention nationale, h l'instar de celui du Cap. Ajoutant foi aux démonstrations de patriotisme des colons partisans des idées et des projets de l'ancienne assemblée de Saint-Marc, et voulant les opposer aux agens de l'ancien régime ; ignorant d'ailleurs les excès auxquels se livrait déjà le club du Cap, ils pensaient sans doute que l'organisation du club de Saint-Mare était un moyen de combattre l'influence des contre-révolutionnaires. Mais Decoigne et Roi de la Grange, de leur côté, portèrent ces derniers à demander à la municipalité, que l'autorisation sollicitée ne fût pas accordée.

La municipalité renvoya ces deux demandes contraires à la décision des commissaires civils. Afin d'éviter une collision inévitable à Saint-Marc, ils se virent contraints d'engager les partisans du club à ajourner leur projet. On accusa le pusillanime Ailhaud d'avoir secrètement improuvé les dispositions de Polvérel en faveur du club, et d'avoir enhardi les agitateurs par cette coupable faiblesse.

Triomphans et fiers du succès de leurs intrigues, Decoigne et Roi de la Grange rassemblèrent leurs partisans en armes et se portèrent avec eux chez les commissaires civils : ils leur déclarèrent qu'ils ne souffriraient point l'embarquement d'aucun des habitans de Saint- Marc. Polvérel montra en cette circonstance toute la fermeté de son caractère. Agissant toujours par la persuasion et la puissance de la raison, il fit tous ses efforts pour rappeler les factieux à leurs devoirs. Les com-

50 ÉTUDES suu l'histoiri: d'iiaÏti.

missaii'es publièrent à cet effet une proclamation pour appeler autour d'eux les patriotes soumis aux lois. Les hommes de couleur parurent se ranger de leur côté ; mais ayant alors ordonné l'arrestation de Decoigne et de Roi de la Grange, A. Clianlatte leur déclara l'impossibilité d'exécuter cet ordre. Ils requirent alors les commandans des frégates l'Astrée et la Sémillante de leur prêter main-forte ; voyant ces dispositions, ces deux factieux se sauvèrent. On arrêta un de leurs émissaires qui eut Tinsolence d'annoncer qu'ils ne tarderaient pas à revenir en force.

En effet, le lendemain de cette agitation tumultueuse, on apprit que les nègres des hauteurs de Saint-Marc s'étaient soulevés, en commettant des excès ; ce mouvement s'étendit bientôt dans la commune deTArcahaie. On eut lieu de croire qu'ils y avaient été excités par Decoigne et Roi de la Grange. Pour apaiser ces troubles, A. Chanlatte dut leur promettre de leur accorder un jour /ra«c de travail par chaque semaine.

La ville de Saint-Marc, néanmoins, resta entièrement sous l'influence des royalistes contre-révolutionnaires.

Polvérel et Ailhaud, ne pouvant obtenir le concours des hommes de couleur pour abattre l'influence des royalistes, se décidèrent à partir pour le Port-au-Prince. Dès qu'ils se furent éloignés, Decoigne, quoique fugitif, poussa ses partisans à l'organisation d'une nouvelle confédération à Saint-Marc contre l'autorité de la commission civile. Il écrivit une lettre à cet effet, où il citait celle de Cougnac-Mion, de Londres, par laquelle ce colon avait dénoncé les commissaires comme venant à Saint- Domingue pour préparer l'affranchissement général des

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esclaves. Cette tentative ne réussit pas, quoique la ville de Saint-Marc et les paroisses voisines eussent adopté le plan de Decoigne. La commune du Mirebalais dénonça ce plan aux commissaires civils : celle de l'Arcabaie le dénonça aussi, après que Lapointe eut vainement tenté de l'y entraîner. Enfin, la municipalité de Saint-Marc elle-même, convaincue de Timpossibilité d'exécuter le plan de cette confédération, sans doute par les succès de Sonthonax au Cap contre les factieux, et par l'accueil fait au Port-au-Prince à Polvérel et Ailhaud, le dénonça à son tour, mais tardivement, aux commissaires civils. En cette circonstance, Polvérel lança un mandat d'amener contre Lapointe et quelques autres hommes de couleur de l'Arcabaie qui participaient à ses projets ; mais bientôt il le révoqua, par ménagement pour cette classe d'hommes. Peut-être y fut-il aussi déterminé par mesure de prudence, afin de ne pas exaspérer Lapointe qui, ainsi que Savary, ne manquait pas de courage et d'habileté. L'arrestation de Lapointe, si elle eût manqué, ou même en réussissant, eût donné crédit au bruit répandu à Saint- Marc, de l'intention des commissaires civils de déporter aussi les hommes de couleur ; et alors il eût pu arriver que les principaux d'entre eux, au Port-au-Prince et ailleurs, se fussent jetés tout à fait dans les projets des contre-révolutionnaires. La commission civile eût perdu ainsi la principale force sur laquelle elle pouvait compter pour empêcher, et la contre-révolution et la séparation de Saint-Domingue de la France. Polvérel avait trop de perspicacité pour ne pas découvrir ce funeste résultat : ses sentimens honnêtes et modérés devaient d'ailleurs l'en détourner.

52 ETUDES SLtl L HlSTOIhE D HAÏTI.

Arrivés au Port-au-Prince, Polvérel et Ailhaud y furent parfaitement accueillis par la généralité des habitans de toutes couleurs.

Les blancs de cette ville, toujours parlisaus des idées et des vues de l'ancienne assemblée de Saint-Marc^ agissant comme ceux du Cap dirigés alors par Daugy, Raboteau et autres, affectèrent le plus grand enthousiasme en faveur de la révolution et de la convention nationale : ils réussirent à séduire les commissaires civils. Leur but secret était d'employer l'autorité de la commission civile, comme ils faisaient en ce temps-là au Cap, à opérer l'arrestation et la déportation des partisans de l'ancien régime, pour se débarrasser de ces adversaires, sauf à se débarrasser ensuite des commissaires eux-mêmes, et à appesantir alors leur haine contre les hommes de couleur qui s'étaient confédérés avec les contre-révolutionnaires.

On ne peut se dissimuler que cette tactique des colons de Saint-Domingue n'ait été fort habile : ils l'ont constamment pratiquée. Et si Polvérel et Sonthonax réussirent à la déjouer durant leur mission, les colons ne persistèrent pas moins à l'employer. Elle obtint le succès qu'ils désiraient, quand les événemens eurent placé Toussaint Louverture à la tête de l'armée coloniale. Ils le secondèrent puissamment dans les démêlés qu'il eut avec Sonthonax et Hédouville, pour arriver à cette espèce d'indépendance bâtarde qui a existé en 1801, dans laquelle ils ont joué un rôle influent. Leur but final étant de rétablir l'esclavage des noirs, il fallait commencer par la compression, sinon par lextermination des anciens libres, mulâtres et nègres. Toussaint Louverture ne servit que trop leurs desseins, dans ses dissensions avec Rigaud, et pendant la déplorable guerre du Sud. Est-ce

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à dire, cepciidaiii, que le direetoii-e exéeutif ne coiitribua pas à cette guerre? C'est ce que nous examinerons plus tard.

Lorsque les colons du Port-au-Prince apprirent que Polvérel avait improuvé l'impôt du quart de subvention établi par la commission intermédiaire et sanctionné par Sonthonax, ils redoublèrent de témoignages de confiance envers Polvérel : leur but était d'exciter la mésintelligence entre ces deux agens de la métropole, pour pouvoir mieux les dominer, sinon les expulser. Ils offrirent à Polvérel des contributions volontaires pour subvenir aux dépenses publiques. Le Port-au-Prince o^nV un million ; la Croix-des-Bouquetsun million et demi ; d'autres communes de l'Ouest suivirent leur exemple, mais ces offies ne furent point exécutées. Le Port-au-Prince ne donna effeclivement que 60,000 francs.

Rassurés enfin sur le bon esprit de la commune du Port-au-Prince et des autres communes de l'Ouest, suivant toutes ces apparences, les commissaires décidèrent entre eux que Polvérel y resterait, tandis qu'Ailhaud se rendrait dans le Sud. Celui-ci partit en effet, le 19 novembre, sur la frégate la Sémillante; mais au lieu d'y aller, il se fît porter en France. Effrayé déjà des difficultés que rencontrait la commission civile, Ailhaud ne se sentit pas le courage de lutter plus longtemps contre les obstacles qu'il prévoyait pour l'avenir. A son arrivée en France, il subit une accusation qui n'eut pas de suite, parce que le conseil exécutif provisoire reconnut que la faiblesse de son caractère avait été seule cause de sa fuite. Ailhaud put se considérer heureux d'un tel résultat, surtout en 1795; mais ce qu'il a gagné en sécurité per-

5i ÉTUDES SUR l'histoire d'uAÏT!.

sonuelle, il l'a perdu en considération. On pourrait dire qu'il n'a fait du tort qu'à lui-même, si l'on peut jamais excuser un homme qui faillit ainsi devant les dangers d'une position qu'il a acceptée.

Plus d'un mois après son départ du Port-au-Prince, Polvérel fut assuré qu'il ne s'était pas rendu dans le Sud. Cette fuite honteuse obligea Polvérel à aller lui-même dans cette province pour y faire exécuter la loi du 4 avril, lorsque sa présence était nécessaire au chef-lieu de rOuest.

En conséquence, il se dirigea sur Jacmel où les hommes de couleur n'avaient pu se présenter depuis quelque temps, par l'opposition mise par les blancs de cette ville, à ce qu'ils s'y tinssent armés : circonstance qui les contraignait à errer dans les campagnes. Arrivé aux portes de cette ville, accompagné de quelques-uns, les blancs voulurent l'y admettre seul. 11 essaya vainement toutes les formes conciliantes qui étaient dans son goût et son caractère, pour les porter à renoncer à leur désobéissance : tout fut inutile, et il dut renoncer à y pénétrer lui-même. Dirigés par les préjugés et les préventions des colons du côté Ouest de l'assemblée coloniale, les blancs de Jacmel poussaient leur haine contre les mulâtres jusqu'au ridicule et à l'absurde. Quand ils avaient à écrire les mots — hommes de couleur, ils mettaient simplement hommes de pour ne pas écrire le mot de

couleur qui leur était odieux. Garran fait savoir que c'était ainsi dans d'autres lieux de la colonie, avant la loi du 4 avril ' . Cette particularité suf^rait seule à faire apprécier l'esprit qui animait ces misérables, si l'histoire

* Note mise à la page 267 du tome 3 du Rapport.

[1795] ciiAPiTRi: m. 55

n'avait pas à signaler des fails rocllcnicnl monslrueux (l(^ leur part.

Les sciitimeus des blancs dans le Sud n'étaient pas plus favorables à la loi du 4 avril, et aux hommes de couleur qu'elle appelait à l'égalité des droits politiques. Jérémie surtout se distinguait dans cette haine commune à tous les colons. Cette paroisse, à la suite de rixes survenues entre des blancs et des hommes de couleur, depuis le passage de Blanchelande dans ce quartier, avait remis en prison les femmes et les enfansde ces derniers, et l'un d'eux, un nègre libre nommé Thomany, qui blessa un blanc au bras : il était le frère de celui que nous verrons paraître sur la scène politique avec honneur dans la suite de notre histoire.

A l'occasion de ces détentions, la guerre s'était rallumée entre les deux classes. Les hommes de couleur réclamèrent en vain la mise en liberté de Thomany. Los blancs séquestrèrent leurs biens comme mesure de sûreté générale. Les hommes de couleur, poursuivis par leurs ennemis qui armèrent de nouveau leurs esclaves contre eux, furent contraints à passer par les montagnes pour se retirer dans d'autres paroisses ; mais ils ne cédèrent pas le terrain, sans avoir guerroyé et tué ou blessé plusieurs des forcenés qui les poursuivaient. Ils firent des prisonniers qu'ils gardèrent, par forme de représailles pour la détention de Thomany.

Informé de cet état de choses, Polvérel écrivit infructueusement aux colons : il leur envoya des commissaires conciliateurs qui se rendirent à Jérémie inutilement. Quoique dissous par la commission civile, le conseil d'administration de la Grande-Anse ne continua pas moins

56 F/ruDES suu l uistoike d iiAÏn.

d'agir. Il établit même des impôts territoriaux dans ce quartier, le tenant ainsi dans une complète indépendance de la commission civile. Ces colons préludaient de cette manière à la résolution qu'ils prirent, à la fin de l'année 1795, de livrer Jérémie et tout le quartier de la Grande- Anse aux Anglais.

Le refus fait par les blancs de Jacmel de recevoir Polvérel avec les hommes de couleur qui l'accompagnaient, l'avait porté à retourner au Port-au-Prince d'où il repartit bientôt pour les Cayes. Avant de partir, il remarqua qu'une coalition se formait entre les blancs partisans de l'indépendance de la colonie, et ceux qui voulaient opérer la contre-révolution : mais il compta beaucoup sur ceux qui lui avaient paru attachés à la révolution. En allant aux Cayes, c'était surtout pour entreprendre de réduire les nègres insurgés qui étaient toujours restés campés aux Platons, malgré les nombreux affranchissemens accordés par Rigaud. Il espérait que s'il réussissait dans cette entreprise, il rallierait à son autorité les colons de toutes les opinions, en même temps qu'en faisant exécuter complètement la loi du 4 avril, il réunirait autour de lui tous les hommes de couleur. Mais, compter sur la sagesse des colons à se soumettre à l'égalité avec cette classe, c'était ne pas les connaître. Les hommes de couleur de l'Ouest et du Sud seuls répondirent à son attente. Sauvais et Rigaud les guidèrent dans ces scntimens.

Le général de Montesquiou-Fesenzac, désigné pour commander le Sud, s'était rendu aux Cayes : il n'avait pas tardé à être dégoûté de tout ce qui s'y passait et à retourner en France. Dès son arrivée aux Cayes, dans le courant de janvier 1795, Polvérel éleva Harty, lieutenant-

[1793] ciiAPiinE m. 57

colonel du bataillon de l'Aube, au grade de général commandant la province du Sud par intéiim. Le bataillon s'élevait à quatre cents hommes environ. Polvérel ordonna à Harty de marcher avec ces troupes contre les Platons, et il l'accompagna lui-même dans cette expédition qui obtint un plein succès. Les nègres insurgés en furent délogés, et se réfugièrent dans les mornes voisins ou dans la plaine des Cayes. Leurs femmes, leurs enfans et leurs vieillards furent massacrés avec la plus grande cruauté par les soldats, et de nombreux combattans perdirent la vie. Ni les colons ni les hommes de couleur ne voulurent concourir au succès de cette expédition : ce fut heureux pour les insurgés.

Au moment où Polvérel concertait avec Harty les moyens de pourchasser les nègres réfugiés dans la plaine, il apprit qu'une insurrection de ceux de la plaine du Cul-de-Sac venait d'éclater, en même temps que des mouvemens populaires au Port-au-Prince. Il prit immédiatement la résolution de retourner dans l'Ouest, en emmenant avec lui le bataillon de l'Aube. C'était dans les derniers jours de février.

Mais les blancs des Cayes et de Torbeck s'agitèrent violemment pour s'opposer au départ de cette troupe. Ils se formèrent en assemblée de commune permanente. Délavai, maire des Cayes, était un ex-député à l'assemblée coloniale dissoute au Cap : il contribua à porter tous les colons, sans distinction d'opinions, à se réunir dans un commun accord contre Polvérel, à propos de la déportation qu'il ordonna dans ces momens, contre le greffier de la sénéchaussée qui persistait à intituler les jugemens : au nom du roi, lorsqu'il fallait écrire au nom de la nation. Les colons ne prétendaient qu'à arrêter Pol-

58 ÉTUDES SUR l'hISTOIKE d'hAÏTI.

vérel lui-même et à le déporter. Mais sa fermeté leur en imposa : le greffier dut obéir. Il fit ensuite arrêter et déporter trois autres agitateurs qui s'étaient le plus fait remar({uer à cette occasion.

Dans ces circonstances, après de vaines tentatives faites pour combattre les insurgés, Polvérel quitta la ville des Cayes pour se rendre dans l'Ouest : il y retourna seul, en s'embarquant, le 19 mars 1795, sur la frégate la Fine.

Les nègres insurgés, rendus furieux par les massacres opérés sur leurs malheureuses femmes, leurs enfans et leurs vieillards, incendièrent les habitations de la plaine et commirent tous les ravages possibles , pour se venger de ces atrocités. La postérité impartiale peut-elle les blâmer?

Remarquons encore ici que c'était à tort qu'on accusait les commissaires civils d'être porteurs d'instructions pour préparer l'émancipation générale des esclaves. Nous avons cité tout au long celles qu'ils reçurent du roi, d'après la loi du 4 avril : aucune autre autorité ne pouvait leur en donner de particulières ; et certes, ces instructions ne font nullement pressentir le projet de la liberté générale. Il faut convenir en outre, que c'aurait été de leur part une étrange manière de préparer ce grand acte de justice, •— que de débuter par les déclarations que nous avons signalées, et ensuite de faire combattre les noirs insurgés dans le Nord et dans le Sud, comme cela avait lieu en même temps des deux côtés. Car tandis que La veaux, par les ordres de Sonthonax, poursuivait ceux du Nord, Harty, par les ordres de Polvérel, attaquait ceux du Sud qu'il dispersait en mas-

[1793] ciiAiMTiiE m. 59

sacrant femmes, enfaus et vieillards, cl cela, sous les yeux dePolvérel. Les troupes qui vinrent avec eux étaient destinées à faire rentrer les ateliers révoltés dans le devoir et la soumission : ce sont les termes des instructions du roi, et ils ne négligèrent rien dans ce but.

CHAFSTRE iV.

Club el municipalilé du ParUau-Prince. — Auguste Burtl, Hanus de Jumécourt et Bernard Borgella. — Coalition des indépendans et des contrerévolutionnaires. — Projet de destruction des hommes de couleur. — Insurrection des nègres du Cul-de-Sac. — Hanus de Jumécourt et Coustard arrêtés par Bore!. — Arrestation et fuite de Lasalle. — Sonlhonax et Polvérel concertent leur réunion à Saint-Marc. — Proclamation de Sonlhonax, du 21 mars 1793. — \dresseaux hommes de couleur, par A. Chanlatle. — Enrôlement d'esclaves par les hommes de rouleur. — Pétition des blancs de Saint-Marc à Sonlhonax, et sa réponse. — Polvérel arrive à Saint-Marc. — Les deux commissaires prennent la résolution de soumettre le Port-au- Prince par la force des armes.

Nous avons dit que Polvérel et Ailhaud, à leur arrivée au Port-au-Prince, reçurent l'accueil le plus flatteur de tous les habitans, et que séduits, par ces feintes démonstrations de la plupart des blancs, ils avaient ajouté foi aux bons sentimens qui paraissaient les animer pour la révolution française et les agens de la métropole. Jugeant des hommes d'après ses propres sentimens, Polvérel surtout, en quittant cette ville pour se rendre aux Cayes, croyait pouvoir compter au moins sur une grande portion des blancs, pour la maintenir dans ces dispositions. Cependant, nous avons fait remarquer qu'avant son départ, il s'était aperçu qu'une coalition se formait entre les indépendans et les contrerévolutionnaires. Cette intrigue était une combinaison

[171K3| ciiAPJir.i; iv. (\\

préparée par les agitateurs du Cap qui coirespondaient avec ceux du Port-au-Prince. Au Cap, ils avaient agi de même ; leur projet était de s'unir pour expulser les commissaires civils et détruire les hommes de couleur qu'ils protégeaient, en vertu de la loi du 4 avril. Tel avait été le but de la faction Léopardine, dans les agitations sm'venues au Cap, en novembre et décembre

Voyons quels moyens furent mis en usage au Portau-Prince.

On a vu les commissaires civils favoriser au Cap le rétablissement du club fermé précédemment par l'assemblée coloniale et rouvert par elle après leur arrivée. On a vu Polvérel et Ailhaud tenter d'en former un semblable à Saint-Marc, et contrariés dans leurs vues par Decoigne et Roi de la Grange, qui dirigeaient les contrerévolutionnaires de cette ville. Au Port-au-Prince, ils autorisèrent la réouverture de celui qui avait été fermé par Roume et Blanchelande. Ce club prit la même dénomination que celui du Cap, — des Amis de la convention nationale.

Polvérel, avec les vues les plus honnêtes et les plus patriotiques, voulant, comme Sonthonax, favoriser la diffusion des principes révolutionnaires, n'était pas exeinpt de cet esprit systématique qui porte à persévérer longtemps dans une idée, jusqu'à ce qu'on soit éclairé par l'expérience. Il croyait alors pouvoir diriger ces clubs au bien qu'il désiiait obtenir ; il obéissait du reste aux idées qui prévalaient dans la mère-patrie , par les succès obtenus par le club des Jacobins en faveur de la révolution. Il était tellement dominé par ces idées, qu'il désapprouva Sonthonax d'avoir fermé

(;i> ÉTUDES SUU L HISTOIRE D HAÏTI.

celui du Cap, par suite de l'influence que cette société avait exercée sur les troubles survenus dans cette ville, ïl ne tarda pas à reconnaître son erreur.

Les agitateurs du Port-au-Prince avaient alors pour chef principal ce fameux Auguste Borel, commandant de la garde nationale de cette ville, qu'il ne faut pas confondre avec son frère Augustin Borel qui s'y trouvait aussi. Nous avons déjà assez parlé de Borel, pour faire apprécier cet ancien marquis, qui fut membre de l'assemblée générale de Saint-Marc et de la deuxième assemblée coloniale, séant au Cap. Faisant partie du club Massiac, il y avait fait la motion, le 20 août 1789, « de rompre avec la métropole, à la dernière extré- » mité, de s'emparer du gouvernement, et d'armer » les noirs et les mulâtres contre les lois de la » France', » En ^792, il avait commis des déprédations dans l'Artibonite, de concert avec Dumontellier, chef des saliniers ; et leurs brigandages avaient occasionné la formation du conseil de paix et d'union de Saint-Marc, imaginé par Pinchinat pour sauver de leurs fureurs les hommes de couleur de ce quartier. Fait prisonnier par Grimouard, au moment où il allait au Port-au-Prince, et amené à Saint-Marc, Borel avait été relaxé par Blanchelande et s'était rendu alors au Cap auprès de l'assemblée coloniale qui avait réclamé son élargissement : il y était resté. Mais après la dissolution de cette assemblée par les commissaires civils, il était venu au Port-au-Prince où il prit le commandement de la garde nationale qui ^lui fut déféré après le départ de Caradeux le Crwe/ pour les États-Unis.

\ Rapport de Garran, tome 3, p. 284.

[17î)3| cuM'iTiu-, IV. 05

Dumontellioi', qui s'clail jcndu aussi aux Étals-Unis, après l'entrée de Roiime et Blanchelande, et d'autres partisans de l'indépendanee y étaient revenus également et s'étaient joints aux aneiens compliees de Praloto et aux bandits qui avaient servi sous leurs ordres dans l'Artibonite. Tous faisaient partie du club rétabli par autorisation de Polvérel.

On comptait encore parmi ses membres exaltés, Sénac, habitant du Petit- Goave, qui était greffier du comité de cette ville où fut commis l'assassinat du vertueux Ferrand de Baudières.

Polvérel avait été si bien séduit par Tapparence de leurs sentimens de patriotisme, que dans plusieurs de ses lettres à Sonthonax, il fit l'éloge de Borel, de Dumontellier et de Sénac, de Sénac qui devint ensuite un de ses plus acharnés accusateurs en France.

Après son départ pour les Cayes, ces factieux, suivant le plan de ceux du Cap, voulurent donner au club la dénomination de pelils blancs, pour acquérir plus d'influence sur cette classe d'individus, qui en faisaient partie. La municipalité et le procureur de la commune, nommé Alain, s'y opposèrent. Mais le fait existait, la dénomination n'y faisait rien de plus.

A la même époque où se réorganisait le club, vers la mi-novembre, la municipalité du Port-au-Prince était aussi réorganisée. Bernard Borgella en était le chef, en qualité de maire de la ville.

Nous avons dit que cet ancien avocat au conseil supérieur du Port-au-Prince, propriétaire au Cul-de-Sac, était un homme d'une grande capacité. A ses talens incontestés, il joignait une certaine modération qui lui donnait beaucoup d'influence sur les habitans dont il

Oi l'TUDES sur, L HISTOIRE ]) HAÏTI.

dirigeait les intérêts municipaux. Mais sa qualité de grand planteur en faisait nécessairement un homme intéressé au maintien des prérogatives que s'attribuaient les colons de Saint-Domingue, pour perpétuer l'esclavage des noirs, et l'avilissement des hommes de couleur, comme conséquence de l'esclavage.

Afin de mieux masquer leurs vues ultérieures, les blancs du Port-au-Prince nommèrent, comme membres de la municipalité, un des Chanlatte, mulâtre, qui était le frère aîné d'x4ntoine Chanlatte, capitaine général de la garde nationale de Saint-Marc, et père de Juste Chanlatte, major général de celle de TArcahaie, dont nous avons parlé. Borno, autre mulâtre, en était membre également *.

La correspondance suivie alors entre les agitateurs du Port-au-Prince et ceux du Cap, mettait un tel concert entre eux, dans leur vue de proscription contre les commissaires civils et les hommes de couleur, que le même jour où on attaquait ces derniers au Cap, pour empêcher leur admission aux grades militaires, le 2 décembre, les blancs du Port-au-Prince déchaînaient contre eux quelques-uns des nègres esclaves qu'ils avaient organisés, un an auparavant, en compagnies connues sous le nom d'africains. Trois de ces nègres nommés Cayeman, leur chef originaire, Painchina et Fontaine, suivis de plusieurs autres, attaquèrent des hommes de couleur dans les rues : c'étaient les nommés Bois, Louis Pasquier dit Bonhomme, Jean -Baptiste Bara et Cazimir Mercier ^ :

1 Débals, t. 7, p. 291.

•1 Louis Pasquier a été longtemps employé à la douane du Port-au-Prince ; Cazimir Mercier est mort chef de balailkm d'artillerie. JeanBapti«te Bara

[1795J CtlAl'ITUE IV. (v>

ils furent assommés de coups de bâton. Polvércl était encore au Port-au-Prince, déjà de retour de Jacmel. Ayant reçu les déclarations des victimes de ces excès suscités par les blancs, il fit arrêter Cayeman qu'on déposa en prison pour être poursuivi judiciairement : les deux autres se cachèrent.

Mais aussitôt, la municipalité intervint en sa faveur, en feignant de croire que Polvérel ne faisait poursuivre Cayeman qu'à raison des meurtres commis l'année précédente par les africains : elle lui dit que ces poursuites pourraient occasionner des troubles. Polvérel consentit à faire cesser les poursuites par le ministère public, mais il maintint Cayeman en état d'arrestation, en expliquant à la municipalité les causes de cette mesure. Sa lettre à cette occasion contient un passage qui est bien propre à prouver que ni lui ni Sonthonax ne songeaient alors à préparer raffranchissement des esclaves. «: Suisse ou » africain, dit-il, tout esclave qui frappe ou qui menace un » homme libre, me parait inexcusable; si de pareils délits » sont impunis, les habitans de Saint-Domingue ont » tort de crier contre les philantrophes, et de dire que y> la colonie a besoin d'esclaves. Elle ne peut plus en » avoir, si la sévérité des châtimens ne les maintient dans y> le respect et la soumission quils doivent aux hommes >», libres. » Cette lettre est du 14 décembre 1792.

Malgré ces considérations offertes à leurs réflexions, les membres du club lui écrivirent, le 16 janvier 1793, pour demander que Cayeman fût relaxé, à cause des services qu'il avait rendus aux blancs. Polvérel, qui était alors

est le même que Jean-Baptiste Bayard, qui a été sénateur de la République. Bara était le nom adopté par lui, quand il ne pouvait porter celui de son père.

66 ÉTUDES SIJR l'hISïOIIIE d'iIAÏTI.

aux Cayes ne céda point ; mais Cayeman ne fut point

jugé.

En revenant de Jacmel au Port-au-Prince, il avait engagé la municipalité de cette ville à écrire à celle de Jacmel, pour essayer de ramener les blancs à de meilleurs sentimens que ceux qu'ils lui avaient montrés, et à la soumission à la loi du 4 avril, en admettant parmi eux les hommes de couleur. La municipalité adressa cette lettre, il est vrai, mais elle ne faisait qu'indiquer la nécessité de temporiser jusqu'à des temps plus favorables. Sa lettre se terminait par cette phrase significative : '■< Agissez ayec prudence ; mais ayez toujours devant les » yeux la situation de la colonie et l'esprit dominant et y> effrayant delà France. »

Polvérei lui ayant demandé l'explication de cette phrase, la municipalité lui répondit que c'était à cause des craintes qu'avaient les colons, que la convention nationale ne prît la résolution de donner la liberté aux esclaves. En lui répli(juanî à ce sujet, Polvérei lui dit que les colons avaient tort de s'alarmer du projet attribué à la métropole ; que la République française neserait pas le premier peuple libre qui aurait conservé des esclaves ; et il cita Sparte, Kome et diverses autres républiques anciennes qui en possédaient.

Il aurait pu citer aussi la République fédérative des Etats-Unis qui en conserve encore de nos jours, en dépit detoutes ses déclarations en faveur des droits de l'homme. Sur son territoire, les blancs seuls sont des hommes.

Mais le fait est, que la municipalité du Port-au-Prince entendait parler dans sa lettre, des hommes de couleur dont elle voulait la perte, de concert avec le club. Elle

[1795] ciiAPiTiu-: EV. {\7

recommandait la prudence jusqu'au moment opportun.

En effet, dans le même temps les blancs du Port-au- Prince avaient appris les succès obtenus par Sonthonax contre les factieux du Cap, et l'espèce de triomphe accordé aux hommes de couleur. Ils sentaient alors qu'il fallait réunir les divers partis parmi* la classe blanche, pour ne pas être vaincus les uns api es les autres. Borel proposa alors à Hanus du Jumécourt, maire de la Croixdes-Bouquets, une conférence oii ils se jurèrent un éternel oubli du passé qui les avait éloignés l'un de l'autre. Borel était du parti de l'assemblée de Saint-Marc, tandis que Hanus de Jumécourt était partisan de Peinier. Ils s'embrassèrent publiquement pour tracer l'exemple à leurs partis respectifs, et ils arrêtèrent entre eux un plan de confédération pour les quatorze paroisses de rOuest.

Pour y parvenir, il fallait avoir l'air de s'unir sincèrement aux hommes de couleur qui, depuis l'entrée de Boume et de Blanchelande au Port-au-Prince, étaient restés sous des drapeaux distincts. La municipalité rendit un arrêté, le 8 décembre, qui invitait les hommes de couleur à se fondre sans distinction dans les rangs de la garde nationale. Elle fit valoir les outrages dont quelques-uns avaient été l'objet, dans la journée du 2 décembre, de la part des africains.

En conséquence de cet arrêté, le 10, un détachement armé des hommes de couleur se présenta devant l'hôtel de ville avec les drapeaux du corps. Juste Chanlatte fut introduit dans la salle des séances pour annoncer l'objet de leur présence. Son père Chanlatte aîné, et Breton de la Villandry, officiers municipaux, sortirent pour introduire les drapeaux. Ils y rentrèrent bientôt avec Bauvais

68 ÉTUDES SUR l'histoire d'iIAÏTI.

qui présenta les drapeaux, en adressant le discours suivant à la municipalité :

« Messieurs,

T» Nous venons déposer, avec autant de confiance que d'empressement, dans le sein des représenlans de la commune du Port-au-Prince, des drapeaux sous lesquels nous avons éprouvé de longs malheurs, sans néanmoins les avoir jamais abandonnés. Notre attachement et notre fidélité à ces mêmes drapeaux doivent être un sûr garant de notre conduite à venir pour le soutien des drapeaux de la garde nationale dont nous faisons partie.

» Puissent tous les citoyens que vous représentez être convaincus de notre désir ardent à coopérer avec eux au rétablissement d'une paix qui nous est nécessaire à tous, et de notre zèle à poursuivre tous les ennemis d'une révolution qui doit nous rendre heureux I

ï C'est dans ces sentimens que nous apportons nos bannières.'»

Si cette cérémonie était calculée de la part des blancs, pour inspirer une entière confiance aux hommes de couleur, Bauvais, qui représentait ses frères, en sauvegardant leur dignité par ses paroles modérées et fermes, donnait à entendre à leurs adversaires, nous devrions dire leurs éternels ennemis, que les hommes de couleur n'abdiquaient point le droit qu'ils se réservaient de poursuivre, de combattre tous ceux qui se déclareraient contraires aux principes de la révolution française. Cette

ï Débals, t. 7, p. S91. Ces drapeaux éliienl tricolores : Bauvais faisait allusion à la répugnance des colons pour cet emblème de la nationalité française.

[iJdô] CHAPITKIi IV. 69

espèce'de protestation anticipée contre les événemens qui vont arriver, était à l'adresse de B. Borgella,de Borel et de Haniis de Jumécourt dont on pressentait les desseins. Ces hommes, dans cette circonstance, jouaient cette espèce de comédie, précurseur de scènes tragiques, avec cet aplomb de déloyauté que les colons ont presque toujours montré, lorsqu'ils se préparaient aux meurtres dont ils donnèrent si souvent le spectacle à Saint-Domingue.

Le projet de confédération conçu par eux consistait à faire nommer deux commissaires par chacune des paroisses de l'Ouest, pour se réunir au Port-au-Prince le 20 janvier 1795. Le but avoué de cette réunion par la municipalité, était « le désir de mettre le sceau à l'indis- » solublefraternité(\m devait désormais exister entre tous » les hommes libres de la colonie : les mêmes commis- » saires devaient réitérer, en présence de tous les citoyens, ^ le serment d'achever, par leurs exemples et par leurs » efforts réunis, la pacification de toutes les parties de » l'Ouest, V oubli de toutes les divisions et de toutes les y> opinions, pour faire concourir à l'avenir toutes les » volontés à un seul but, le bonheur de tous les habitans i> de la dépendance. » A cet aveu insidieux, publié dans les journaux, on ajouta secrètement, dans les invitations faites aux municipalités des paroisses « qu'il s'agissait » déformer un corps politique qui délibérerait sur l'orga- » nisation définitive et légale de toutes les parties de l'adn ministration, sur les secours promis et consacrés au » rétabhssement de la tranquillité, et sur le nouvel ordre » de choses que la convention nationale avait établi en » France, depuis le mois d'août'. » C'est-à-dire, sur

' Rapport, t. 3, p. 296 et 297.

rétablissement de la République française, depuis l'arrestation et la déchéance prononcée contre Louis XVI.

Cette adresse aux paroisses de l'Ouest, en date du !'''■ janvier 1793, émanait des municipalités du Port-au- Prince et de la Croix-des-Bouquets \ Dans un tel plan, on voit déjà l'habileté de l'homme qui porta Toussaint Louverture adonner une constitution à Saint-Domingue, en 1801, dont il fut le principal rédacteur et signataire. B. Borgella se révèle déjà tout entier en 1795.

Les deux municipalités ne donnèrent aucune information de ce projet à Polvérel, alors aux Cayes ; il n'en fut instruit que par les papiers pubHcs et par une lettre de la municipalité contre-révolutionnaire de Saint Marc. Fermement résolu à maintenir l'autorité de la commission civile et à déjouer les manœuvres des colons, ennemis de la France, il s'empressa de publier une proclamation oiî il rappelait ces êtres incorrigibles à leurs devoirs. Il y défendit « à toutes communes de l'Ouest, sous la » responsabilité de leurs officiers municipaux, d'autoriw ser leurs commissaires à les représenter dans aucun » corps ou assemblée délibérante, ou à prendre ou sous- » crire, en la dite qualité de représentans, aucune réso- » lution, arrêté ou pétition sur les objets annoncés par w les deux municipalités. » Sa proclamation était du 11 janvier 1793.

Cet acte, où la sagesse s'alliait admirablement à la vigueur, oià il disait « que la formation seule d'un tel » corps, délibérant sur le nouvel oTdre de choses que la « convention nationale avait établi en France, non-seu-

1 Débats, t. 7, p. 220.

[i793J CILVPITRE IV. 71

» lement sans l'aveu, mais encore contre le voeu des » autorités déléguées par la nation, serait un attentat » manifeste à la souveraineté de la République fran- » çaise: » cet acte se terminait par faire les mêmes défenses aux commissaires qui auraient reçu de tels pouvoirs, le tout « sous peine d'être réputés perturbateurs » du repos public, coupables du crime de lèse-nation et » de désobéissance aux ordres émanés des commissaires » nationaux civils, poursuivis comme tels et soumis aux » peines portées par les lois du 4 avril, 22 juin, 11 et » 17 août 1792 ; » c'est-à-dire, sous peine d'être mis en état d'arrestation, d'être traduits en France, sous l'accusation du crime de haute trahison, et d'être enfin déclarés traîtres à la patrie.

Toutefois, toujours porté à la modération qui était le fond de son caractère, Polvérel finissait sa proclamation en disant que « rendant justice à la pureté des intentions » des deux municipalités du Port-au-Prince et de la » Croix-des-Bouquets, qui n'avaient erré que par l'igno- » rance où elles étaient des lois françaises, jusqu'à pré- » sent peu connues dans la colonie, » il approuvait la fédération (et non la confédération) en tout ce qui n'avait pour objet que des vues de fraternisation. Il exprima même le regret qu'il aurait dene pouvoir aller occuper une place dans cette fête de famille, si les affaires publiques le retenaient dans le Sud.

Les conspirateurs se tinrent pour avertis. Ils ne donnèrent point suite à cette prétendue fête de famille, mais ils n'eurent pas moins une réunion pour s'entendre et se concerter * .

' « Tous les citoyens de l'Ouest se sont réunis au Port-au-PriBce... C'est de celle assemblée-là que Sonthonax a fait sortir sa proclamation du 21 mars.

Leur projet était de massacrer les hommes de couleur qui, au Cap et au Port-au-Prince, fortifiaient et soutenaient l'autorité delà commission civile.

Hanus de Jumécourt, chevalier de Saint-Louis, qui ne s'était confédéré avec eux, en 1791, que dans l'espoir d'opérer la contre-révolution par leur concours, les voyant embrasser plus que jamais la cause de la métropole dont la révolution les favorisait, fut excessivement irrité contre eux. Son irritation s'aggravait de tout le mécontentement qu'il éprouvait de la chute de la royauté et du triste sort fait à Louis XVI ; car il était essentiellement royaliste.

Quant au marquis de Borel, ses sentimens antérieurs à leur égard, comme un des membres les plus violens des deux assemblées coloniales, les persécutions qu'il avait exercées contre eux dans l'Artibonite, en faisaient un ennemi acharné ' .

Les sentimens personnels à B. Borgella se décèlent suffisamment par le mépris qu'il avait fait de son fils naturel ^

Il a parlé du baiser de paix de Borel et Jumécourt; il tous a dit que les factieux du Port-au-Prince s'étaient réunis à cette assemblée ; elle était composée de tout ceqvCil y avait de planteurs et de commissaires. C'est chez Borgella^ maire du Port-au-Prince, qne le dîné a été donné... C'est de ce dîné que les commissaires civils ont fait reporter l'indignation des hommes de couleur, et qu'ils ont fait entendre à ceux-ci qu'on avait concerté le projet de les détruire.» (Paroles de Sénac aux Débats, t. 7, p. 305.)

Il faut avouer que nous n'avons pas eu à nous louer des nobles de Saint- Domingue. Le marquis de Rouvray écrivit aux autorités espagnoles contre Ogé et Chavanne : il fut aussi acharné contre les noirs esclaves. Le marquis de Cadusch proposa à l'assemblée coloniale de livrer Saint-Domingue à la Grande- Bretagne , pour maintenir l'esclavage et le préjugé de la couleur. Le marquis de Caradeux fut surnommé le Cruel, à cause de sa férocité à l'égard de ses esclaves. Le marquis de Borel fit égorger noirs et mulâtres dans l'Artibonite. Nous ne disons rien des comtes, des barons et des chevaliers de Saint-Louis, ne faisant des reproches qu'aux seuls marquis.

» « 11 résulte donc de cette déclaration, que le complot était formé d'assas-

[1795] eiUPiTP.E IV. 75

Peu de jours après la proclamation de Polvérel, d'accord entre eux, ils suscitèrent une révolte des esclaves dans les mornes des Crochus et au Fond-Parisien, deux cantons de la paroisse de la Croix-des-Bouquets, et enfin dans la plaine du Cul-de-Sac qui forme principalement cette paroisse : elle éclata le 25 janvier 4795 '. ïls firent appeler les nègres-marrons de la montagne deBahoruco, dirigés par un de leurs chefs nommé Mamzelle : ces nègres-marrons avaient des motifs particuliers de haine contre les hommes de couleur, parce que, dans l'ancien régime, c'étaient ces hommes qui, dans la maréchaussée, servaient principalement à leur donner la chasse. Les nègres incendièrent 55 habitations des hommes de couleur et en massacrèrent 27 : les blancs et leurs propriétés furent respectés.

Ainsi, les blancs qui, dans le régime colonial, contraignaient les mulâtres et nègi-es libres à traquer les esclaves fugitifs, les blancs, en 1795, employaient ces hommes ignorans, à leur tour, à traquer les nègres et mulâtres libres.

Hanus de Jumécourt qui avait concouru, au mois

" siner les hommes de couleur de C Ouest; que les chefs de ce complot « étaient Hanus de Jumécourt et Borel ; il en résulte également que Borel do- » minait, à l'aide de ses sicaires, la ville du Port-au-Prince, qu'il dirigeait la » municipalité à l'aide de quelques hommes qui étaient dans son sein, de » -quelques hommes qui étaient dans tes mêmes principes que Jumécourt et » Borel. » (Paroles de Sonthonaxaux Débats, t. 7, p. 230.)

1 ... « La révolte du CuI-de-Sac, en janvier 1793, était particulièrement » dirigée contre les hommes de couleur , en haine de la loi au 4 avril. » (Paroles deClausson aux Débats, t, 7, p. 138.) • Sur la fin de janvier dernier, « les ateliers s'insurgèrent dans la paroisse de la Croix-des-Bouquets : on » peut publier hautement (parce que les preuves en sont acquises dans les » archives de la municipalité de cette paroisse et de celle du Port-au-Prince) » que le but de cette insurrection était la destruction des citoyens ci-devant « dits de couleur. » (Pétition des colons du Port-au-Prince déportés par les commissaires civils, datée de la rade du Cap et adressée à la municipalité de cette ville. Débats, t. 7, p. 373.)

74 ÉTUDES SUR i/hiSTOIRE d'hAÏTI.

d'avril 1792, avec les hommes de couleur, au soulèvement des noirs du Cuî-de-Sac sous la conduite de Hyacinthe, employa celte fois son influence sur ce dernier, qui dirigeait secrètement tous ces esclaves soulevés. Hanus de Jumécourt eut la scélératesse d'envoyer contre eux de faibles détachemens composés d'hommes de couleur qui furent presque tous massacrés dans des embuscades ménagées dans ce but. Influençant la municipalité de la Croix-des-Bouquets, il la porta à demander des secours au Port-au-Prince, ew /(^awï un faible nombre de troupes, mais en demandant qu'elles fussent surtout composées d'hommes de couleur (\u"\\ destinait à la boucherie.

Remarquons ici que, si cette insurrection des esclaves au Cul-de-Sac fut fatale aux hommes de couleur de l'Ouest, elle fut extrêmement favorable aux nègres insurgés du Sud ; car c'est pendant que Polvérel se concertait avec Harty pour écraser ceux-ci, qu'il apprit le soulèvement du Cul-de-Sac qui le porta à renoncer à son projet. Les colons perdaient donc d'un côté ce qu'ils gagnaient de l'autre ; ils perdaient encore, en aggravant la haine que devaient leur vouer les hommes de couleur. En récapitulant ce calcul politique, si l'on peut s'exprimer ainsi, on entrevoit dès lors quel sera le résultat de leurs abominables combinaisons. Un jour arrivera où toutes les forces vives de la vraie population de Saint- Domingue se réuniront pour se venger ensemble contre leurs communs ennemis de la race blanche ; le Dieu des armées scellera cette union sainte, du haut de son tribunal inflexible, et Iss temps seront accomplis !

Quoique Borel fût d'accord avec Hanus de Jumécourt, il profita de la circonstance pour mettre à exécu-

[1795] CIIAPITUE IV. 75

lion le projet qu'il avait formé de se débarrasser de ce contre-révolutionnaire. Au lieu d'envoyer le faible détachement réclamé par celui-ci, Borel sortit du Portau-Prince à la tête d'environ deux mille hommes de toutes couleurs, blancs, mulâtres, et africains sous la conduite de son fidèle Philibert. Il joignit Hanus de Jumécourt ; et pendant qu'ils marchaient tous deux contre les esclaves insurgés par eux , Borel opéra l'arrestation de son compHce et du chevalier de Coustard, ancien commandant de la province de l'Ouest sous le gouvernement colonial, tous deux chefs de la contrerévolution à la Croix-des-Bouquets. Il les emmena dans les prisons du Port-au-Prince, et cessa de poursuivre les insurgés. H. de Jumécourt resta en prison durant quinze mois : au commencement de 1794, Sonthonax le mit en liberté ; Coustard y mourut.

Ainsi débarrassé de Hanus de Jumécourt, ce concurrent redoutable parmi les anciens pompons blancs, Borel tourna ses efforts contre les agens de la métropole.

Le vieux général de Lasalle était devenu, comme nous l'avons dit, gouverneur par intérim de Saint-Domingue au départ de Rochambeau pour la Martinique : il résidait au Port-au-Prince, depuis la fin de septembre 4792, en qualité de commandant de la province de l'Ouest. Cet officier qui, à la prise de la Bastille, en 1789, avait eu le commandement de Paris, était un homme déjà usé par Tâge et par les maladies qu'il contracta dès son arrivée dans la colonie. D'un dérèglement de mœurs qui le déconsidérait aux yeux de la société, il avait perdu toute influence sur les troupes et les gardes nationales. Il fut humilié par Borel et ses affidés.

76 ÉTUDES SUR LHlSTOmE DHAÏTI.

A peu près dans ce temps-là, Sonthonax avait envoyé auprès de lui un de ses secrétaires nommé Picquenard, pour lui notifier le départ de Rochambeau et l'inviter à prendre l'intérim du gouvernement : Lasalle en fit son aide de camp. Mais Borel et les autres factieux, pour se venger des déportations ordonnées par Sonthonax, arrêtèrent Picquenard et voulurent le pendre à une lanterne , comme on avait fait du malheureux Scapin, dans la même ville. Mais plus heureux que ce noir, Picquenard fut secouru à temps par quelques hommes de couleur et par Rudeval, commandant de la frégate l'Astrée, à bord de laquelle il fut mis en détention, sans que Lasalle fit la moindre démarche à cette occasion : il eut même la lâcheté de consentir à son arrestation , tant il était subjugué lui-même par les factieux. On lit dans les Débats une lettre mélancolique de ce jeune homme de vingt-deux ans, adressée à Sonthonax, où il se résignait à la mort qu'il croyait recevoir à tout moment de ses infâmes persécuteurs, quoiqu'il fût à bord de l'Astrée\

Peu de jours auparavant, ils avaient voulu également arrêter Delpech, secrétaire de la commission civile, et Dufay, que Sonthonax envoyait auprès de Polvérel. Ces deux envoyés durent sortir bien vite du Port-au-Prince pour rejoindre ce commissaire aux Cayes.

Borel fit encore arrêter le journaliste Catineau que les blancs haïssaient, parce qu'il avait épousé une mulâtresse ; mais ils prétextèrent que Catineau avait reproduit dans sa feuille une relation officielle des événemens passés au Cap, dans les premiers jours de dé-

1 Débats, t. 7, p. 23'2. Picquenard déclara à Sonthonax que le projet des blancs était d'assassiner les hommes de couleur.

cernbre 1792, et que Southonax adressa à la convention nationale.

Après ces excès déjà condamnables, Borel dirigea un soulèvement des agitateurs du Port-au-Prince contre le gouverneur Lasalle qui fut arrêté, mais qui s'évada et se rendit à Saint -Marc auprès de Son thon ax : celui-ci l'accueillit avec distinction. Montbrun, son aide de camp, était avec lui.

La mission de Delpecb et de Dufay auprès de Polvérel avait pour but d'expliquer à celui-ci les motifs de Sonthonax pour faire établir l'impôt du quart de subvention, et d'autres mesures qu'il avait également désapprouvées.

En passant au Port-au-Prince, ces deux envoyés jugèrent de la situation de cette ville et firent part de leurs observations aux deux commissaires, et de la nécessité pour eux de se réunir pour pouvoir abattre les facti eux qui y dominaient. Eclairés par ces observations et voulant revenir dans l'Ouest à cause de l'insurrection des esclaves et des troubles du Port-au-Prince, Polvérel consentit sans difficulté à se joindre à son collègue: ils convinrent alors de se réunir à Saint-Marc, sur la proposition de Polvérel.

En conséquence, Sonthonax partit du Cap à la fin de février 1795 et arriva à Saint-Marc le 4 mars, sur le vaisseau l' America : il emmena avec lui environ cent hommes de troupes, commandés par Desfourneaux, lieutenant-colonel, et cinquante dragons sous les ordres de Martial Besse, et se fit accompagner par Pinchinat, sur l'influence duquel il comptait pour agir efficacement sur l'esprit des hommes de couleur de cette ville. Pin-

chinât seul, en effet, pouvait opérer, s'il était besoin, leur retour à des sentimens convenables pour les commissaires civils, en annulant l'influence de Savary aîné. Avant de quitter le Cap, Sonthonax chargea la commission intermédiaire et le général Laveaux, de la police de cette ville.

Informé du lieu où se tenaient Roi de la Grange et Decoigne, il envoya la gendarmerie pour les arrêter. Decoigne fut tué en se défendant ; mais Roi de la Grange réussit à se sauver et à se rendre à la Jamaïque.

Prévoyant que la réunion des commissaires civils serait fatale h leurs vues d'indépendance, les factieux du Port-au-Prince, dirigés par Borel et B. Borgella, en renonçant à leur projet de confédération, par suite de la proclamation de Polvérel, conçurent un nouveau plan : celui de la formation d'une nouvelle assemblée coloniale. Pour masquer ce plan, la municipalité du Port-au-Prince arrêta que la nomination des députés à la convention nationale se ferait incessamment. Elle adressa de son chef, sans autorisation des commissaires civils qui seuls en avaient le droit, son arrêté à cet effet, à toutes les communes de l'Ouest: elle les invita en même temps à nommer leurs députés à l'assemblée coloniale, pour se réunir à ceux du Port-au-Prince, le 10 mars, à Léogane.

Mais Polvérel, avisé de cette mesure, s'y opposa de nouveau. Il rendit une proclamation où il invitait la, commune de Léogane de dissoudre toute réunion de soi-disant députés ^comme attroupement séditieux. Les hommes de couleur étant en grand nombre à Léogane, cette proclamation fut exécutée ; et les députés du Port-au-

[171)3] CHAl>lTilE IV. 79

Prince, du Grand-Goave et du Pelit-Goave, déjà rendus, furent contraints de se retirer.

La municipalité du Port-au-Prince avait également invité celle du Cap à donner les mêmes ordres dans le Nord ; mais elle n'osa pas le faire sans consulter la commission intermédiaire. Celle-ci en référa à Sonthonax qui, de Saint-MarC;, défendit toutes mesures dans ce but.

Les hommes de couleur l'avaient parfaitement accueilli. Eclairés sur les dangers qui les menaçaient, par les excès commis contre leur classe au Cap, au Port-au- Prince, au Cul-de-Sac, à Jacmel et dans d'autres communes, ils passèrent de l'excès de défiance qu'ils avaient contre les commissaires civils, à l'excès contraire, pour pouvoir obtenir d'eux de se venger des blancs du Port-au- Prince.

Dès qu'il fut à Saint-Marc, Sonthonax acquit des renseignemens positifs sur les causes des troubles du Portau-Prince, et sur les projets des factieux. Lasalîe vint, par sa fuite, confirmer ces renseignemens. Sonthonax écrivit alors à la municipalité du Port-au-Prince et à Borel, de lui faire connaître les auteurs de ces troubles : ils gardèrent un coupable silence. Alors Sonthonax recourut aux résolutions qui seules pouvaient amener la soumission du Port-au-Prince à l'autorité de la commission nationale.

Le 21 mars, il publia la proclamation suivante :

Citoyens,

Les intérêts de la France dans la colonie courent le plus grand danger, il n'est plus temps de vous dissimuler l'état alarmant où se trouve la chose publique, à la veille d'une guerre étrangère K II est du

i La guerre a été déclarée par la France à la Grande-Bretagne, le h' fé-

devoir du délégué de la nation de prévenir et d'étouffer les mouvemens irréguliers de l'intérieur, en instruisant les vrais patriotes des intrigues dont on veut les rendre victimes, en en punissant les auteurs. Je vais dire toutes les vérités, démasquer tous les traîtres -, je les livrerai ensuite à la juste vengeance de la convention nationale.

La constitution de la France en République offrait de nouvelles chances aux machinations perverses des factieux de Saint-Domingue; les royalistes et les indépendans ont cru le moment favorable pour se rapprocher ; les chefs des deux partis ont uni leurs forces en se coalisant, et le prix d'une association aussi monstrueuse a été le sang des hommes du 4 avril et l'incendie de leurs possessions.

A peine s'étaient-ils donné le baiser de paix que l'insurrection a éclaté dans les paroisses voisines du Port-au-Prince ; les habitations des citoyens de couleur, leurs communes victimes , ont été pillées et incendiées ; plusieurs d'entre eux ont été massacrés en défendant leurs foyers. A Jérémie, ces scènes d'horreur se sont répétées d'une manière plus tragique encore : on a armé contre eux des mains esclaves ; on a payé leurs bourreaux ; on les a chassés de leurs biens -, on les a forcés de fuir en emmenant avec eux leurs femmes et leurs enfans.

Rarement les agitateurs sont les maîtres d'arrêter à propos les insurrections qu'ils ont fait naître, et c'est ce qui est arrivé à la Croix-des- Bouquets ; les esclaves révoltés des Crochus et du Fond-Parisien ne se sont pas bornés à remplir leur exécrable mission; ils ont pillé et dévasté la riche plaine du Cul de-Sac, et rien ne peut les contenir qu'une confédération inviolable entre tous les citoyens pour expulser ceux qui les instruisent et les excitent.

C'est surtout dans la ville du Port-au-Prince qu'est le siège de la puissance de ces audacieux criminels ; c'est là que domine avec fureur cette insolente faction tant de fois proscrite par les représenlans du peuple français, couverte encore du sang que ses prétentions insensées ont fait répandre ; rivale et à jamais ennemie de l'ancien gouvernement, calomniant sans cesse la révolution française et ses plus zélés défenseurs, toujours d'accord avec les ministres qui ont fait le malheur de la France, et constamment soutenue et protégée par tout ce qu'il y avait dans l'assemblée constituante d'amis ardens du clergé, de la noblesse et de la monarchie.

vrier 1793 : la nouvelle en parvint au Cap le 18 mars, à Saint-Marc, le 21.

[1795] ciiAi'iTiii: IV. 81

C'est au Port-au-Prince que règne cet amas d'iiommes perdus de dettes et de crimes, dont les propriétés obérées ne peuvent devenir libres que par la banqueroute et l'indépendance ; qui qualifient cCé' frafigers les Fronçais iiès en Europe ; qui, dans leur correspondance publique, traitent l'esprit dont la convention nationale est animée (C esprit dominant et effrayant, qui prêchent continuellement le mépris de la métropole et de ses mandataires.

Accoutumés sous l'ancien régime à ramper dans les antichambres de Paris et de Versailles, fiers des privilèges qu'ils partageaient avec la ci-devant noblesse, toute leur ambition s'est portée à conserver les abus du régime colonial ; ils ont insulté aux principes qui dirigeaient la métropole ; ils ont fait de la révolution une spéculation de fortune ; ils n'y ont vu qu'un moyen de plus d'éterniser leurs préjugés. Ce sont ces mêmes hommes qui, forts de l'entourage perpétuel d'une horde de scélérats stipendiés à Saint-Domingue \i^v\QS\iV\ncQsdJl\,d\\Q S pour y perpétuer l'anarchie et punir ainsi la nation de ses succès en Europe ; ce sont eux, dis-je, qui ont profané la sainte institution des clubs en faisant de celui du Port-au-Prince une arène odieuse d'injures et do dénonciations, où l'on provoquait sans cesse la résistance à la loi et à l'avilissement des pouvoirs constitués.

Ce sont eux qui, au nom de ce club, ont poursuivi l'estimable auteur du journal de V Egalité, du seul ouvrage patriotique capable de purifier l'esprit public delà colonie; ce sont eux qui, dans la municipalité, l'ont fait dénoncer aux tribunaux et décréter ensuite de prise de corps, contre toutes les lois qui garantissent aux Français la liberté de penser et d'écrire.

Ce sont eux qui, par des enrôlemens d'esclaves, ne cessent de provoquer laruine du système colonial, tandis qu'ils accusent la France et ses délégués de vouloir attenter à sa conservation.

Ce sont eux qui, dans leur incroyable délire, ont osé arrêter l'un des envoyés de la commission nationale, qui l'ont retenu prisonnier sur un bâtiment de l'État où il a fallu toute la fermeté de l'équipage pour le sauver de la fureur d'une troupe d'hommes égarés par leurs coupables suggestions. Auteurs de tous les maux qui ont désolé Saint-Domingue, la sévérité de la commission nationale les poursuivra partout.

■■ Les compagnons de Praloto , les aiatelots et gens sans aveu venus de l'étranger. Nous prions le lecteur de noter ce passage, pour ce que nous aurons à dire plus tard : qu'il prenne note également du paragraphe relatif aux soldats d'Artois.

Qu'ils se rassurent cependant, les hommes probes et tranquilles, véritables adorateurs de la loi, qui, au milieu de tant de désordres, forment encore la majorité de la ville du Pori-au-Prince ; trop longtemps tyrannisés par une poignée de séditieux, ils vont enûn en être délivrés par le convoi qui partira pour France. Que les grenadiers de la garde nationale qui viennent d'empêcher le massacre des prisonniers, et qui, par ce trait de bravoure et de civisme, ont conservé les preuves vivantes de la complicité des agitateurs du peuple avec les aristocrates reconnus, se joignent à l'armée des amis de la France j qu'ils concourent à l'expulsion de nos ennemis communs : animés tous du même esprit, nous poserons ensuite la base du bonheur de Saint-Domingue.

Et vous, soldats des bataillons [ci-devant Artois et Provence ; vous qui, croyant marcher sur la ligne du patriotisme, avez été si souvent égarés par des perfides trop déguisés sous les couleurs nationales pour être aisément reconnus, cessez à jamais rf'efreZej instrumeiis aceugles d'une faction qui vous a si indignement trompés! Nés Français, le feu sacré de la patrie brûle dans vos cœurs. Eh bien ! n'hésitez pas de vous ranger autour des mandataires de la République, n'écoutez plus que leurs ordres. Que vous importe la querelle des aristocrates de la peau ? Vous n'êtes pas venus dans la colonie pour venger l'amour-propre des ennemis de l'égalité, encore moins les prétentions des indépendans contre la mère-patrie. Votre mission est de faire respecter les volontés de la Répubhque, et surtout d'y obéir sans réserve et sans murmures.

Dans ces circonstances, le commissaire civil a ordonné et ordonne €6 qui suit :

Article l^^ Déclarons les gardes nationales des quatorze paroisses de l'Ouest en état de réquisition permanente, jusqu'à ce que par nous il en ait été autrement ordonné.

2. Le citoyen gouverneur général pourra en ordonner le rassemblement en tel nombre et tel lieu qu'il jugera à propos, tant pour se préparer à la défense de l'ennemi extérieur que pour rétablir l'ordre au Port-au-Prince, et marcher ensuite contre les esclaves révoltés delà plaine du Cul-de-Sac.

3. Faisons très-expresses inhibitions et défenses aux officiers municipaux des communes de s'immiscer directement ou indirectement dans la formation des rassembleraens qui pourront être ordonnés par

le citoyen gouverneur général, et ce, sous les peines portées par les lois des 22 juin et 17 août derniers, Ordonnons, etc., etc.

A. cette proclamation énergique, A. Chanlatte ajouta une adresse à tous les hommes de couleur de l'Ouest, pour les inviter à seconder les mesures du commissaire civil. La voici :

Frères et amis,

Quoi ! tandis qu'au milieu du désordre et de l'anarchie, quelques courageux citoyens blancs nous donnent l'exemple de leur dévouement à la mère patrie, en combattant pour le maintien des lois, pourrait-il s'en trouver parmi nous qui restassent encore dans une lâche et coupable inaction ? Quoi ! nous qui devons tout à cette mère -patrie dont nous tenons l'existence, nous aurions la bassesse de l'abandonner, à l'instant même oij ses délégués sont menacés ? Non.... loin de nous une idée aussi barbare. Les hommes de la zone torride portent un cœur reconnaissant, et leur vie n'est plus rien quand la loi a parlé. Réunissons-nous donc, frères et amis ; prouvons à la République française que nos cœurs sont indignes d'ingratitude. Accourez de tous les points de la colonie, citoyens régénérés, entourons les organes de la loi, et que nos corps tombent mille fois sous les coups de nos misérables ennemis, plutôt que de laisser avilit* un instant les lois de la République. Quels reproches n'aurions-nous pas à nous faire, si nous ne volions tou& au secours de la loi ? Quoi ! les commissaires civils eux-mêmes vont exposer leurs jours précieux ? Quoi ! des hommes qui ont abandonné pour nous toutes les douceurs de leur patrie, courraient des dangers, et tous tés citoyens de couleur ne les partageraient pas ? Ah ! frères ei amis, si le crime triomphait un moment, si vous aviez le malheur de perdre un seul de vos défenseurs, n'entendez-vous pas déjà au fond de \oà cceurs cette bienfaisante patrie vous dire, avec l'accent de la plus vive douleur : « Enfans ingrats, j'avais reconnu vos droits ; j'avais envoyé « des hommes intrépides et vertueux pour vous faire partager, avec « mes autres enfans, la somme du bonheur qui appartient à tous les « hommes libres : vous les avez lâchement abandonnés, et ils sont « morts victimes de leur devoir et de leur amour pour moi. »

Craignons, frères et amis, que la République ne nous fasse un jour des reproches aussi déchirans. Déployons toute notre énergie ; que nos

84 ÉTLDES SUR l'hISTOIRE d'hAÏTI.

ennemis tremblent d'effroi en voyant la courageuse ardeur que nous allons mettre à atiérer et anéantir cette faction insolente dont le foyer est au Port-au-Prince ; jurons tous de ne point revenir qf^e le dernier nen soit exterminé. Et vous, citoyens régénérés comme nous, vous que ces scélérats, criblés de dettes et de crimes, appelaient autrefois petits hlancs, vous qu'ils servent bassement aujourd'hui, parce qu'ils voient que vous êtes, comme au sein de la France, la classe la plus précieuse du peuple, ne vous laissez point aller aux suggestions perfides de ces hommes corrompus. Tant qu'ils auront besoin de vous, ils vous caresseront, et ils tâcheront de vous briser comme un instrument inutile et même dangereux, quand leurs fortunes seront réparées ; vous apercevrez bientôt qu'ils n'eurent jamais d'autre but.

Nous ne craignons pas qu'un seul de nos frères soit assez lâche pour ne pas nous imiter ; plus de repos, amis, plus de grâces, écrasons cette vermine infecte qui porte la désolation jusque dans nos mornes les plus reculés. Songeons que les ennemis extérieurs nous défendent impérieusement de composer avec les agitateurs qui sont dans notre sein, et purifions, par la mort, cette terre encore fumante de crimes.

La foudre qui allait écraser, au Port-au-Prince, les anciens partisans de l'assemblée générale de Saint-Marc, partait de cette même ville où ils avaient établi le règne de leurs doctrines si funestes à Saint-Domingue. L'histoire de ce pays offre plus d'une fois l'occasion défaire de pareils rapprochemens, et Saint-Marc en particulier en a fourni des exemples remarquables.

Résolus à déployer la plus grande force contre le Port au-Prince, les hommes de couleur, autorisés par Sonthonax *, avaient enrôlé environ deux cents esclaves. Les J)lancs leur en avaient donné l'exemple après la déportation des suisses, par l'enrôlement des africains au Port-au-Prince, sous les ordres de Cayeman ; par celui des esclaves du quartier de Tiburon, sous les ordres de Jean Kina, et dans d'autres localités : ils venaient en-

' Réponse de Pinchinal à Leborgne, etc., p. 17.

core tout récemment de placer ces mêmes africains sous la conduite de Philibert, en soulevant en outre les ateliers du Cul-de-Sac ; et des nouvelles parvenues de Jérémie apprenaient qu'ils agissaient encore de la même manière dans ce quartier. Mais les habitons de Saint- Marc s'empressèrent d'adresser une pétition à Sonthonax, pour réclamer contre la violation de leurs propriétés.

Nous donnons un extrait de cette pétition qui servit de base, à la fin de la même année, à un acte plus fameux, publié à Saint-Marc même contre les commissaires civils.

Saint-Marc, le 12 noars 1793.

Les citoyens de Saint-Marc et de ses dépendances, justement alarmés des suites de l'attentat qui a été commis dans ta journée d'hier sur leurs propriétés, par une partie de leurs concitoyens, ci-devant dits de couleur, viennent réclamer du délégué de la République française l'exécution de la loi

Précédemment, l'assemblée nationale avait mis sous la sauvegarde de la nation les colons et leurs propriétés.

Vos collègueset vous, citoyen commissaire, prévenus que des ennemis du bien public avaient fait précéder votre arrivée en cette colonie, de méfiance sur vos principes contre les propriétés, vous vous êtes em\)ve,&s,è% de rassurer les colons en déclarant solennellement, dans vos discours d'installation, qu'invariablement attachés aux lois que vous veniez faire exécuter, vous déclariez au nom de la métropole et de l'assemblée nationale, que vous ne reconnaîtriez désormais que deux classes d'hommes dans la colonie de Saint-Domingue : les libres], sans aucune distinction de couleur, et les esclaves ; vous déclariez qu'aux assemblées coloniales seules^ constitutionellement formées, appartient le droit de prononcer sur le sort des esclaves.

Vous déclariez que V esclavage était nécessaire à la culture et à la prospérité des colonies, et qu'il n'est ni dans les principes ni dans la.

.86 ÉTUDES SUR l'histoire d'iIAÏTI .

'volonté àe l'assemblée [nationale de toucher, à cet égard, aux prérogatives des colons.

Vous déclariez que vous ne connaîtriez pour les amis de la France que ceux qui le seraient de la constitution, sauf les modifications que commandent V esclavage et les localités.

Vous-même, citoyen commissaire, par votre proclamation du 4 décembre, vous avez particulièrement renouvelé dans une circonstance périlleuse, la déclaration des mêmes principes. Pour fermer la bouche aux agitateurs, et rassurer à jamais les bons citoyens, vous avez plus particulièrement encore consacré que, s'il était possible que l'assemblée nationale égarée ^vA se porter à oublier les prérogatives des habitans de Saint-Domingue et à détruire dans le régime colonial le germe de sa prospérité, vous déclariez que vous ne vous rendriez yamais l'exécuteur d'une pareille injustice ; vous déclariez que vous vous y opposeriez de toutes vos forces, que vous en faisiez le serment solennel.

Et c'est au mépris d'une déclaration aussi solennelle, et c'est sous les yeux de la loi même que des citoyens, égarés par une trop grande susceptibilité, que vous avez même désapprouvée par votre proclamation du 24 février dernier, viennent attenter sur les propriétés de leurs concitoyens, en enlevant publiquement et à main armée, jusque dans l'asile des citoyens, des esclaves dont la plupart sont la seule propriété de leurs maîtres ! . .. .

Jetez les yeux alors, citoyen commissaire, sur les suites affreuses qui peuvent en résulter, si l'on opposait quelque résistance à leurs demandes, et qui, au fond, n'auraient rien d'injuste, puisqu'elles ne seraient le résultat que des promesses qui leur auraient été faites. Il est sans doute impossible d'admettre aucune différence entre le mulâtre et le nègre esclave, puisque, suivant l'esprit de la loi et conformément à l'intention de tous les citoyens, l'état d'homme libre doit seul distinguer tous les individus existans dans la colonie, cette observation juste et qui peut entraîner par ses conséquences de très-sérieuses réflexions, mérite, citoyen commissaire, que nous vous priions d'y donner toute votre attention

Cette pétition nous apprend que dans l'enrôlement opéré, on avait surtout pris les mulâtres esclaffes.

Que pouvait opposer Sonthonax à une telle mise en

demeure, fondée sur ses propres déclarations et celles de ses collègues ? N'était-ce pas aussi une protestation anticipée contre la liberté générale que ce commissaire se vit forcé de proclamer quelques mois après ? Aussi écrivit-il à la municipalité une lettre où nous remarquons ces passages :

« On se plaint d'enlèvement et d'enrôlement d'esclaves ; il est de votre devoir, citoyens, de vous opposer à toute espèce de violation de la loi, et surtout à celle qui devient un attentat aux propriétés.

» Je vous enjoins, en conséquence, d'employer toute l'autorité dont vous êtes revêtus, pour rassurer tous les citoyens paisibles, et faire rendre aux maîtres, tous les individus qui depuis ces derniers jours ont été soustraits à leur autorité. »

La municipalité obéit à cette invitation, en faisant seulement défense aux maîtres de maltraiter aucunement les esclaves qui avaient été enrôlés. Son arrêté à cet effet fut rendu le 12 mars également.

C'est à tort, selon nous,' qu'à cette occasion et dans sa réponse, Pinchinat accuse Sonthonax d'avoir voulu servir les intérêts des maîtres: il pouvait simplement l'accuser d'inconséquence, s'il est vrai qu'il autorisa, comme l'affirme Pinchinat, cet enrôlement d'esclaves. Par sa proclamation ci-dessus rapportée, Sonthonax fut encore contraint de blâmer les factieux du Port-au- Prince, pour avoir enrôlé des esclaves sous le nom d'africains et soulevé ceux de la plaine du Cul-de-Sac. A moins de commettre une nouvelle inconséquence, il ne pouvait approuver ce qui se passait dans cette ville rebelle, lorsqu'il déférait à Saint-Marc aux réclamations des propriétaires.

Nous saisissons cette circonstance pour faire remarquer qu'il n'est pas vrai, comme on l'a cru, que les hommes de couleur et particulièrement Pinchinat, exerçaient une grande influence sur Sonthonax : à peine si Polvérel lui-même pouvait en exercer sur cet esprit absolu. Le fait que nous citons et les passages de l'écrit de Pinctiinat démontrent le contraire : « Ce fut en vain, y> dit-il, que nous lui représentâmes combien une paj) reille opération était injuste, et préjudiciable à la cause ï) de la liberté : tous nos efforts furent inutiles. »

Remarquons encore que les termes de la proclamation de Sonthonax où il accusa les colons de ces enrôlemens d'esclaves qui provoquent la ruine du système colonial, et le dispositif de son article 2 oii il annonce l'intention de marcher contre les esclaves révoltésàu Cul-de-Sac excluent tout projet de sa part de préparer leur affranchissement.

Mécontens et irrités des préparatifs que Sonthonax faisait â Saint-Marc contre le Port-au-Prince, les blancs de la plupart des communes de l'Ouest refusèrent d'y prêter leur concours. Les communes de Jacmel, des Cayes-Jacmel et de la Croix-des-Bouquets prirent ouvertement la défense du Port-au-Prince , par leurs actes où elles protestèrent contre le commissaire civil. La commune du Port-au-Prince elle-même et son club firent publier des diatribes contre lui : ils invitèrent les paroisses de l'Ouest à se rallier à cette ville pour sa défense. La municipalité fut plus . modérée ou plus adroite. Elle envoya à Saint-Marc une députation qui porta une adresse à Sonthonax. Elle écrivit plusieurs lettres à Polvérel, pour le prier de conjurer les maux

que préparait son collègue contre le Port-au-Pi-ince, en l'invitant à venir dans son sein. B. Borgella prenait ainsi ses précautions contre toutes les éventualités. On va voir qu'elles lui servirent à merveille.

Mais déjà Polvérel était arrivé h Saint-Marc oiî il rejoignit Sonthonax. Leur entrevue fut cordiale et touchante ; ils se donnèrent publiquement des témoignages d'affection, commandés en quelque sorte par leurs dissentimens antérieurs. Polvérel s'empressa de publier son adhésion formelle à toutes les mesures prises par son collègue. Il répondit aux lettres qu'il avait reçues de la municipalité du Port-au-Prince , pour justifier les mesures qu'ils allaient employer contre les factieux qui paraissaient la dominer.

Décidés enfin à agir vigoureusement pour les réduire, ils réunirent environ douze cents hommes, presque tous des ciloijens du 4 a^^ril * . La ville de Saint-Marc et ses environs en fournirent un détachement. Bauvais, déjà sorti du Port-au-Prince avec ses frères, en amena un autre de Léogane. Le vaisseau l' America, les frégates la Fine et fAstrée, et la gabarre ta Normande étaient à Saint-Marc : une partie des troupes fut transportée jusqu'à l'Arcahaie où elle débarqua pour se joindre à celles qui allaient par terre, sous les ordres de Lasalle. Les commissaires montèrent à bord de l' America.

De son côté, la ville du Port-au-Prince avait beau-

' « C'est ainsi qu'on désignait alors les hommes de couleur, par une ex- » pression heureuse qui confondait, pour ainsi dire, leur existence politique « avec leur existence naturelle... Note de Gsrran , tome 3 du Rapport, page 318.

90 ÉTUDES SUR l'histoire d'hMTI.

coup plus de forces à leur opposer ; mais la peur sema la division parmi ses habitans. Les factieux avaient fait réparer les fortifications depuis un mois, par de nombreux esclaves : elles étaient garnies d'une artillerie considérable, tant du côté de la terre que du côté de la mer. Les anciens canonniers de Pralotoy étaient encore, et tout pouvait faire présager une vigoureuse défense de la part de cette ville rebelle.

Borel et son frère, Dumontellier , Philibert, Zik, Binse, etc., dirigeaient la défense : c'étaient tous des hommes d'action.

Nous verrons dans le chapitre suivant quelle fut l'issue de cette lutte.

Blocus et canonnade du Port-au-Prince, par Polvérel et Sonthonax. — Résistance des factieux. — Borel s'enfuit à Jacmel et à la Jamaïque. — Soumission de la ville. — Réorganisation de la garde nationale et formation de la légion de rÉgalilé. — Contribution de guerre et déportation des factieux. — Soumission d'une partie de la province du Sud. — Lettres du ministre Monge aux commissaires civils. — Lettre du ministre espagnol Pedro AcuHa à Don Garcia. — Décrets de la convention nationale, des 5, 6, 15 et 19 mars 1793. — Projet de décret et maximes des colons à Paris. — Proclamation des commissaires civils, du 5 mai, sur l'esclavage. — Ecrit de J. Raymond. ^ Arrivée au Cap du gouverneur général Galiaud. ^ Polvérel et Sonthonax vont à Jacmel. — Ils retournent au Port-au-Prince. — Ils envoient Pinchinat, Albert, Nicolas Delétang et Rigaud, pour forcer la Grande-^.^nse'à la soumission. — Ils vont au Gap.

Les commissaires civils arrivèrent le 5 avril 4795 dans la rade du Port-au-Prince. Le gouverneur Lasalle marcha contre cette ville, du côté de la plaine du Guide-Sac : il vint occuper les positions de Brouillard et du morne Pelet. Bauvais occupa celle de Bizoton, du côté opposé.

Lasalle avait sous ses ordres immédiats A. Chanlatte, Martial Besse, Lapointe, Montbrun et Desfourneaux. Avant de pénétrer dans la plaine, A. Chanlatte avait établi des communications avec les nègres, par l'entrer mise de Hyacinthe : ils facilitèrent les opérations de l'armée*. Hyacinthe céda de nouveau à l'influence des

Tableau 4e la vie militaire de Lasatie, p. 17.

hommes de couleur qui, en 1792, l'avaient porté à soulever les ateliers contre Praloto. Il est présumable qu'il était bien aise de se prononcer alors contre Borel qui venait tout récemment d'arrêter Hanus de Jumécourt, ce dernier l'ayant influencé dans les mouvemens dirigés contre les hommes de couleur. Ce jeune noir se mettait ainsi au service de tous ceux qui lui donnaient de l'importance aux yeux des ateliers du Cul-de-Sac. Il reparut plus tard dans de semblables mouvemens.

Espérant que le seul appareil de la force dont ils disposaient porterait les habitans du Port-au-Prince à se soumettre à leur autorité, les commissaires civils s'empressèrent, de concert avec le gouverneur, d'y envoyer un parlementaire porteur d'une lettre à la municipalité, où ils établissaient leurs propositions : elles consistaient à demander, — l'introduction de leur armée dans la ville, — la reddition de ses forts, — et le désarmement des habitans. Ils lui accordèrent trois jours pour se décider. C'était témoigner de leur modération, pour porter les factieux à réfléchir sur les conséquences de leur résistance. Il n'en fut rien.

A cette sommation, la municipalité répondit par une lettre du 6 avril, qu'elle fit porter aux commissaires par une députation : elle la terminait ainsi « Citoyens, > d'un seul mot vous pouvez nous sauver tous ; mais si » une seule victime innocente est immolée, qu'aurez- » vous à répondre à votre conscience, à la France, à 3> l'univers entier qui ne cesseront de vous le reproï cher? »

Cette lettre menaçante fut suivie immédiatement, le même jour, d'une réponse des commissaires civils, qui reproduisait le texte de deux articles d'une loi du mois

de juillet 4791, concernant les rapports du pouvoir municipal et de l'autorité militaire. Ils la terminaient ainsi : « Nous vous prévenons que cette réponse est la » dernière communication que nous aurons avec vous, y> jusqu'à ce que la ville du Port-au-Prince soit parfaite- » ment rentrée dans le devoir. »

Le même jour, 6 avril, la municipalité rendit un arrêté qu'elle fit publier avec la correspondance qu'elle avait entretenue avec les commissaires. Dans cet acte, elle les accusait de troubler l'ordre et la tranquillité publique ; elle les rendait responsables de tous les troubles et malheurs qui surviendraient, en prétendant que les citoyens du Port-au-Prince n'étaient coupables d'aucun crime, etc. Cette publication excita et devait exciter les factieux qui se voyaient plus spécialement menacés par l'autorité nationale. L'effervescence s'accrut.

Le 8, le corps des négocians de la ville fît une longue adresse aux commissaires, où ils étaient encore inculpés et menacés de la responsabilité des événemens qui porteraient dommage au commerce de la métropole et aux cultures.

Le 9, cette adresse reçut une réponse de la part des commissaires civils qui disaient aux négocians : « Nous » serons toujours prêts à ouvrir les bras aux citoyens * égarés qui rentreront dans le devoir ; mais il faut à » tout prix que la loi et la souveraineté nationale soient » respectées, et elles le seront. »

Il était évident que la lenteur mise à faire toute attaque, indiquait l'intention des commissaires de laisser aux hommes honnêtes le temps d'essayer de ramener les factieux à la modération ou de les comprimer.

Le 10 avril, la municipalité, chancelante et effrayée,

leur envoya une nouvelle dépùtation pour solliciter un dernier délai : il lui fut accordé. Mais les commissaires fixèrent toute la journée du 11 à cet effet, et déclarèrent que si ce jour, avant six heures du soir, le gouverneur général n'avait pas une réponse satisfaisante, et si le 12, la ville n'accordait pas l'entrée à Tarmée, à six heures du matin, les mesures prises recevraient irrévocablement leur exécution.

Loin de céder à cette injonction, la municipalité fit imprimer un nouvel écrit injurieux pour les commissaires civils. Telle fut sa réponse dans la journée du 11.

Informés que les blancs de Jacmel allaient marcher au secours du Port-au-Prince, en armant une troupe d'esclaves ; craignant que celle de Bauvais ne suffît pas à les combattre, et ayant enfin atteint les limites de la modération, Polvérel et Sonthonax ordonnèrent à Lasalle de se disposer à agir. Ce vieux militaire mollissait en présence de cette résistance des factieux dont il avait en tant à se plaindre. Il paraît que la municipalité lui avait fait proposer de laisser entrer la troupe de ligne, en excluant les hommes de couleur.

Enfin, le 12 avril, à neuf heures du matin, le vaisseau et les deux frégates tirèrent chacun un coup de canon à poudre. Mais tous les forts de la ville ripostèrent à boulet : les bâtimens répondirent alors de la même manière ; la canonnade continua jusqu'à cinq heures de l'après-midi. Les maisons de la ville furent plus ou moins endommagées : les forts Saint-Joseph et Sainte- Claire (aujourd'hui forts Lamarre et Benjamin) ^ qui tiraient le plus sur les bâtimens, furent aussi ceux sur lesquels ils dirigèrent davantage leur feu. A la première

[1795] ciiAPiTUE m. 95

décharge, Jonou, un des affidés de Borel, fut emporté par un boulet au fort Saint-Joseph ; et Augustin Borel reçut la mort au fort Sainte-Claire.

Onze autres victimes, d'après Sénac, un des colons accusateurs aux Débats, quarante, selon Pamphile de Lacroix, périrent durant cette longue canonnade. Des bombes et des boulets rougis au feu furent lancés contre les bâtimens. V America reçut un boulet qui Fenflamma, mais le feu fut promptement éteint. Durant la canonnade, Polvérel et Sonthonax se tinrent constamment sur le gaillard d'arrière de ce vaisseau.

La canonnade ayant cessé par les ordres des commissaires, ils envoyèrent un nouveau parlementaire sommer la ville de se rendre. La municipalité y fut alors disposée ; mais les factieux firent de nouveau tirer des coups de canon sur les bâtimens. La nuit vint mettre fin à cette lutte.

Le lendemain matin, la municipalité députa deux de ses membres, Chanlatte aîné et Pérussel, auprès des commissaires, à l'effet, dit son procès-verbal du 15, de prendre tous les tempéramens possibles pour l'entrée, sans troubles, de l'armée du gouverneur général. C'était déguiser sa soumission sous l'apparence de conditions faites à leur autorité. Il est à remarquer que l'arrêté pris par la municipalité ce jour-là ne fait pas mention du maire B. Borgella, et que son procès-verbal atteste que plusieurs de ses membres n'ont pas paru à la séance : c'étaient ceux qui, comme lui, secondaient les vues de BoreL Garran, dans son rapport, dit aussi que « ceux » des membres de la municipalité qui étaient décidé- » ment du parti de Borél, s'étaient retirés ^ »

' Rapport, t. 3, p. 347. Débats, t. 7, p. 263.

Les commissaires civils remirent une lettre aux deux envoyés, datée du 15, par laquelle ils disaient à la municipalité que « si le retour du conseil général de la » commune est sincère, il les trouverait disposés à !• toute l'indulgence que leur ministère, le respect des » lois et les ordres de la République leur permet- » traient. » Ils lui disaient en oulre qu'ils avaient fixé, dans une lettre au commandant delà place, du même jour, l'entrée de leur armée à six heures du soir. « Pour » vous donner le temps, ajoutèrent-ils, de combiner vos » mesures avec le commandant de la place, nous sus- » pendons, jusqu'à demain matin six heures, toute » disposition hostile. Profitez du temps qui vous reste, » si vous voulez qu'il nous soit permis de croire que » vous n'êtes pas les excitateurs ou les protecteurs de la » révolte. »

En conséquence de cette sommation impérative, les habitans effrayés achetèrent la fuite de Borel et de ses adhérons : ils lui donnèrent une somme de soixantesix mille francs en espèces et des lettres de change sur la Jamaïque pour trois cent mille francs. Au moyen de ces valeurs, cet infâme agitateur consentit à quitter le Portau-Prince. Il en sortit avec ses affidés et \es africains de Philibert ; et prenant la route des montagnes de la Charbonnière et du Fond-Ferrier, ils se rendirent à Jacmel.

Accablé de dettes, comme beaucoup d'autres colons de Saint-Domingue, Borel ne s'était fait révolutionnaire que pour se tirer d'affaires avec ses créanciers, et s'enrichir par les rapines. Dès le 5 mars, il avait prié Lasalle d'appuyer une demande qu'il ht à Polvérel, de lui permettre d'aller aux États-Unis, en lui accordant un sursis ponr payer ses dettes. En compensation de cette faculté

[1795] CHAPITUE V. 97

qu'il réclamait, il offrait aloi's à Lasallc de lui livre?' cent cinquante des plus furieux agitateurs qu'il poussait aux crimes *. Arrivé à Jacmel, il partit pour la Jamaïque où il reçut un bon accueil des autorités anglaises. De là il écrivit des lettres factieuses à la municipalité de Jacmel pour l'engager à résister aux commissaires civils, en lui promettant le prochain appui des forces britanniques. Les relations établies depuis 4790 entre l'assemblée générale de Saint-Marc et cette île ; les propositions faites en 1791 par l'assemblée coloniale du Cap et par l'assemblée provinciale du Port-au-Prince, au gouverneur et à l'amiral de la station navale ; les intrigues qui se tramaient à Londres entre plusieurs colons et le gouvernement britannique, dès le mois de février 1 793 ; la remise de diverses places de la colonie aux autorités anglaises dans la même année : tout indique que Borel avait raison de promettre cet appui. Pendant la présence des bâtimens de la République dans la rade du Port-au-Prince, deux frégates anglaises, la Pénélope et Vlpliigénie^ croisaient sur les côtes de la Gonave ; et les factieux faisaient circuler une lettre de la Jamaïque, dans laquelle on engageait les habitans à résister aux commissaires civils.

La fuite de Borel ayant facilité la soumission des habitans, le général Lasalle entra avec toute l'armée de terre, le 15, à 6 heures du soir : elle occupa immédiatement les différens forts de la ville et autres postes.

Le 14 avril, Polvérel et Sonthonax débarquèrent au bruit d'une salve d'artillerie qui honorait en eux les

1 Rapport de Garran, t. 3, p. 349. De quelle espèce de marquis était donc celui-là? Comment comprenait-il la noblesse de son origine?

98 ETUDES SUU L MISTOnUÎ D ÎÏÂITÎ.

représenlans de la nation iVançaise à Saial-Domingue.

Le général Lasalle reprit, au Port-au-Prince, son rang de gouverneur général par intérim, que trois semaines après il perdit par l'arrivée deGalbaud. Le lieutenantcolonel Desfourneaux fut nommé commandant de la place. Le contre-amiral Sercey eut le commandement^de la station navale ; il montait ie vaisseau l'Éole.

La com.pagnie des canonniers qui avaient figuré au Port-au-Prince depuis le commencement de 1791, sous Praloto, fut licenciée par une proclamation des commissaires civils. On se rappelle qu'elle était composée de Génois, de Maltais , de Napolitains et d'une foule d'autres misérables accourus de toutes parts.

La garde nationale fut réorganisée dans le sens de la loi du 4 avril. Bauvais reçut le commandement général de celle de l'OuesL Boyon aîné eut celui de la gardenationale du Port-au-Prince : il était avec Bauvais à Bizoton, pendant le blocus de la ville..

Le 19 avrils les commissaires civils publièrent une proclamation qui, en prononçant sur cette organisation de la garde nationale, créa un corps de troupes régulières. Son article 10 portait :

(.(. Il sera également formé une légion coloniale de » douze cents hommes, dont six cents à cheval. Cette j) légion portera le nom de Légion de f Egalité ; elle sera » composée à l'instar de celles qui sont employées en » France, »

Elle fut divisée en infanterie, cavalerie et ai'tillerie; Antoine Chanlatte en fut nonomé colonel : il eut le commandement de tout le corps, qui prit le nom de Légion de C Ouest, quand une autre légion semblable fut formée aux Cayes, sous le nom de Légion du Sud

|l7!)r>| cnAiTiUK V. î)î>

par Delpccl), d'accord avec Polvércl et Souihoiiax.

La légion de l'Egalilc avait dans ses rangs des blancs, des mulâtres et des nègres. Le nombre priniilif en fut augmenté par la suite. Mais dès lors, les africains qui avaient accompagné Borel à Jacmel y furent incorporés et devinrent libi^es par ce seul fait. Il en fut de même des esclaves déjà déclarés libres par Roume, en 1792, de quelques autres enrôlés à Jacmel sous le nom de hussards^ et de plusieurs des chefs d'ateliers du Culde-Sac que Borel et Hanus de Jumécourt avaient soulevés en janvier 1795, notamment de ceux du canton des Grands-Bois, voisin de la Croix-des-Bouquets. Le fameux Hyacinthe acquit sa liberté définitive à cette époque, par un acte spécial du 7 juin.

Cette légion de l'Egalité est devenue comme le noyau de toutes les troupes régulières qui se formèrent avec le temps dans le pays, à mesure que les différentes guerres, nées de ses révolutions, firent reconnaître la nécessité de la création d'une armée. Avant l'organisation de la légion, Sonthonax avait formé au Cap, le 16 décembre 1792, six compagnies de troupes /rawc/îes composées de nègres et mulâtres libres, qui furent une force créée pour s'opposer aux manœuvres des blancs de cette ville. Mais l'idée de la formation de la légion est due à Polvérel surtout.

Peu de jours après, les commissaires, ayant appris que le conseil de la Grande-Anse avait créé aussi un corps de six cents esclaves en troupes, rendirent une proclamation, le 5 mai, pour annuler cette résolution illégale et factieuse. Un des motifs de cet acte porte ;

« Considérant que nulle autorité de la colonie n'a » le droit de lever aucun corps armé sans notre ordre ex-

^00 ÉTUDES SUR l'histoire d'iIAÏTI.

» près ; que l'article 8 de notre proclamation du 19 avril » dernier défend à tous corps administratifs de dis- » poser des munitions de guerre, subsistances et d'au- » cune espèce d'effets, même en fournitures confiées au » département de la guerre, sans une autorisation » expresse de nous ou du gouverneur général ; que » l'armement de six cents esclaves, ordonné par l'ar- » rêté du conseil général de la commune de Jérémie, )) indépendamment de ce qu'il serait une violation de » notre proclamation, est encore un attentat à la pj^o- » priété, et ne tend à rien moins quà la subversion en-

» tière du régime colonial »

Mais le conseil général de Jérémie ne se soumit pas à cette proclamation. Les colons de la Grande-Anse, se préparant déjà à effectuer la trahison qui se tramait entre eux et le gouvernement britannique, gardèrent cette organisation d'esclaves comme une force dont ils auraient bientôt besoin.

Il ne suffisait pas aux commissaires civils d'avoir vaincu les factieux qui avaient tenu le Port-au-Prince si longtemps en état de rébellion : les habitans, plus ou moins, y avaient pris part. Ils furent donc traités en vaincus, et subirent une contribution de guerre fixée à quatre cent cinquante mille francs. Puisqu'ils avaient pu donner une somme à Borel pour qu'il se retirât, ils pouvaient et devaient être condamnés à payer les frais de la guerre qu'ils occasionnèrent par leur faiblesse, sinon par leur complicité. Cependant, les commissaires n'exigèrent pas la totalité de la contribution, dont un tiers au plus fut réellement payé.

Une autre mesure de rigueur devenait plus urgente

[171)5J CIIAIMTIIK V. 101

conlre les fauteurs de troubles qui n'avaient cessé d'agiter cette malheureuse ville depuis trois ans : c'était d'en éloigner les plus coupables. Dès l'entrée des commissaires, de nombreuses patrouilles arrêtèrent une foule d'individus désignés par la clameur publique ; ils furent emprisonnés. Toutefois, quelques jours après, les commissaires en relaxèrent plus de cinq cents. Mais il y en eut deux cent cinquante de déportés en France, et d'autres aux Etats-Unis.

Certes, on peut croire, ainsi que le dit Garran, que, dans cette circonstance, les hommes de couleur et les blancs qui marchaient d'accord avec eux, exercèrent une certaine pression surPolvérel et Sonthonax. Mais n'estil pas vrai de dire aussi que ces commissaires furent déterminés à ordonner ces nombreuses déportations, par ce seul motif, — qu'il fallait éloigner de la colonie les colons qui, au Port-au-Prince comme au Cap, se montraient rebelles aux lois de la métropole et à l'autorité de la commission civile, déléguée pour y rétablir l'ordre et la tranquillité publique ? Etait-il convenable» prudent, d'y laisser ceux qui s'étaient le plus compromis dans la résistance du Port-au-Prince et qui auraient pu recommencer leurs coupables manœuvres, dès que l'occasion s'en fût présentée? Lesévénemensqui vont bientôt se passer au Cap ne justifient-ils pas Polvérel et Sonthonax de ces mesures rigoureuses, alors qu'ils étaient autorisés par les lois à être encore plus rigoureux, en faisant juger ces hommes rebelles et dangereux par des tribunaux militaires? En les éloignant de Saint-Domingue, ils les renvoyaient dans la mère-patrie, dans un pays civilisé ; et cette déportation était encore préférable aux risques qu'ils auraient courus devant ces

Î(M ÉTUDES SUR L liiSTOIRE D HAÏTI.

tribunaux qui, dans les dissensions civiles, sont souvent des instrumens de mort dans les mains du vainqueur.

Mais, à ce sujet, écoutons les appréciations de la commission des colonies, par l'organe de son rapporteur :

« Peut-être, dit Garran \ était-il difficile de mieux » faire dans les circonstances critiques où ils se troo- » valent. îl est certain, el; les événemens qui s'étaient » passés au Port-au-Prince le prouvent assez, que beaui> coup de ces déportés étaient des boute-feu livrés » au parti de Borel et de l'étranger, également ennemis » de la révolution qu'ils feignaient d'embrasser avec > emportement, et de la métropole qu'ils dénigraient » sans cesse. Il est trop vrai que le temps des révolu- » tions, même de celles qui conduisent à la liberté, » n'est pas l'époque où l'on jouit le mieux de ses bien- » faits; et l'espèce humaine doit s'estimer heureuse » quand les mesures qu'elles entraînent ne sont qu'a- » veugtes et sévères, sans être barbares et sanguinaires. » L'histoire ne nous a pas transmis une seule de ces » crises qui n'ait entraîné le bannissement et l'arrestation » d'un grand nombre d'hommes. Malgré l'heureuse » situation des Etats-Unis pour opérer sans grandes » secousses une révolution qui nous paraît si pure dans » le lointain d'où nous la voyons, malgré la douceur » des mœurs notionales, et tant d'institutions favorables » à l'humanité, il est certain que des comtés entiers » ont TU une grande partie de leurs habilans désarmés ^ » bannis ou arrêtés comme loyalistes. Rien n'indique

^ Rapport, t. o, p. 358.

jl71)r>J ciiAi'rniE y. 405

■) d'ailleurs dans les actes les plus secrets des commis- » saires civils, qu'ils se soient déterminés par des sen- » timens personnels de haine et de cupidité. Les tristes » usages de la guerre, auxquels l'imperfection de la f> police laisse encore usurper le nom de lois, les au- » raient autorisés à instituer des tribunaux militaires, » qui pardonnent bien rarement aux vaincus. Ils avaient » devant les yeux les commissions prévôtales que l'assem- » blée coloniale avaient établies dans toutes les paroisses » de la colonie. Ils se détournèrent de ces institutions » barbares, et ne firent juger personne dans la colonie, » parce qu'ils n'y auraient pu trouver des tribunaux » impartiaux.... enfin, ils étaient formellement auto- » risés par les décrets qui réglaient leurs pouvoirs, à » faire ces déportations, en envoyant à la métropole les » motifs de leurs arrêtés et les pièces justificatives. »

On ne peut que se ranger du côté de ces raisonnemens si sages, et si conformes aux sentimens d'humanité qui devraient toujours guider les hommes. C'est dans les dissensions intestines des peuples, c'est dans les guerres civiles surtout que ces sentimens devraient toujours prévaloir, pour atténuer les maux inévitables qu'entraînent ces perturbati-ons dans l'ordre social. Mais hélas ! combien n'aurons-nous pas à nous indigner, dans la suite de cette histoire, de ce que cet exemple tracé aux colons de Saint-Domingue ait été méconnu par eux, quand de nouvelles circonstances leur eurent donné la faculté d'exercer une grande influence sur les gouvernemeos qui se succédèrent dans ce pays ! Nous les verrons acharnés à poursuivre de leur haine implacable des hommes qu'ils ne considérèrent toujours que comme des ennemis, et les désigner à la fureur d'un pourvoit hypocrite ou à celle

i04 ÉTUDES SUR l'hiSTOIUE d'iIAÏTI.

d'une autorité systématiquement violente, tous deux également coupableSj et aux yeux de la morale et à ceux de la saine politique.

Le succès obtenu contre le Port- au-Prince par les commissaires civils appuyés des hommes de couleur, donna une nouvelle force à ceux-ci dans presque toutes les paroisses de la province du Sud. Secondés des blancs qui voulaient l'exécution de la loi du 4 avril, ils comprimèrent ceux qui étaient du parti des indépendans, effrayés du résultat de la lutte de leur parti dans TOuest, contre l'autorité nationale. Jérémie seul et tout le quartier de la Grande-Anse, favorisés par leur isolement, se prêtèrent de mauvaise grâce à la soumission qu'ils lui devaient. Ce n'est que le 18 avril, après avoir appris l'entrée des commissaires civils au Port-au-Prince, que le procureur de cette commune commença une correspondance avec eux, mais dénuée d'authenticité : rien n'indiquait que les lettres qui leur furent adressées émanaient de la municipalité ^

La ville de Jacmel, toute dévouée au parti de Borel, céda aussi à l'empire des circonstances. Apprenant que les paroisses de Léogane, du Grand-Goave, du Petit- Goave et de Baynet avaient offert leurs forces aux commissaires civils pour la soumettre à leur autorité, les blancs de Jacmel licencièrent les africains que Borel y avait laissés et les renvoyèrent au Port-au-Prince. Baudoin, commandant de la garde nationale, et plusieurs autres chefs qui partageaient son opinion en faveur de l'indépendance de la colonie, partirent pour la Jamaïque ou les Etats-

1 Débats, t. 7, p. 93 et suivantes.

Unis. Dans les premiers jours du mois de mai, la municipalité écrivit aux commissaires pour leur annoncer la soumission de cette ville.

Pendant que les colons s'efforçaient, dans l'Ouest et dans le Sud, d'opposer à la commission civile la résistance dont nous venons de raconter les circonstances, d'autres colons qui se trouvaient à Londres agissaient auprès du cabinet britannique, pour le porter à accepter les offres qu'ils n'avaient cessé de lui faire, depuis 1789, de livrer Saint-Domingue à la Grande-Bretagne. La guerre ayant été déclarée à cette puissance par la France, le 1^'' février 1 795, les ministres anglais ne se crurent plus obligés de garder aucun scrupule à ce sujet. Déjà, comme nous l'avons dit, des relations fréquentes existaient entre les autorités de la Jamaïque et les traîtres qui aspiraient à ravir à leur patrie cette précieuse colonie. Le ît^ février, le gouvernement anglais expédia des ordres à cet effet au général Adam Williamson, gouverneur de la Jamaïque \

De son côté, le gouvernement français, qui n'ignorait pas ces menées infâmes des colons, dut prendre des mesures pour les contrecarrer efficacement. Il savait aussi que l'Espagne, dont les agens dans la colonie voisine n'avaient que trop favorisé la révolte des esclaves de la province du Nord, s'entendait avec la Grande-Bretagne. La guerre avait été également déclarée à cette puissance dont la dynastie était alliée à celle de l'infortuné LouisXVI, qui venait de périr si tragiquement sur i'échafaud révolutionnaire.

1 Pamphile de Lacroix, l. !«■, p. 266.

Uïù ÉTUDES SUR l'hÏSTÔIUE d'hAÏTI.

En conséquence, le ministre Monge adressa à Polvére! etSonlhonax deux lettres dans le mois de février, pour leur prescrire les mesures à prendre dans ces graves conjonctures. Dans celle du 15, il leur disait :

Je vous ai adressé, citoyens, les instructions que le conseil exécutif m'a chargé de vous transmettre ; il vous a ordonné, au nom de la patrie et de nos lois, de faire toutes les dispositions nécessaires pour repousser les ennemis de notre liberté. Je me repose à cet égard sur votre zèle, sur votre courage, et je ne puisque vous recommander de ne négliger aucun moyen pour assurer à la République française la conservation de Saint-Domingue. Parmi les précautions que l'état des circonstances exige, une des plus importantes est de ne confier la garde des forts qu'à des hommes dont vous soyez parfaitement sûrs. Vous n'ignorez pas qu'il a existé et qu'il existe peut-être encore à Saint-Domingue un parti ennemi de la révolution; que des émissaires de cette faction

liberticide ont été envoyés, sous divers prétextes, à la Jamaïque Je

ne doute pas que les braves citoyens de couleur ne versent jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour la métropole qui leur a rendu l'existence politique dont la tyrannie les avait privés. Vous avez assez gagné Seur confiance, ils connaissent assez l'erreur dans laquelle on les avait plongés pour ne pas suivre vos sages conseils, pour ne pas préférer la mort à un joug oppresseur. C'est sur eux surtout que se repose le conseil; leur intérêt particulier se trouve étroitement lié avec l'intérêt général, et ils ne peuvent l'abondonner sans trahir leur propre cause.

J'approuve donc, ainsi qu'on me l'a assuré, que vous leur ayez donné la garde des forts, après les malheureux événemens du 6 décembre (au Cap). Bientôt, je l'espère, ils participeront aux bienfaits <le la nation, comme les autres défenseurs de la patrie '...., Le conseil exécutif laisse d'ailleurs à votre prudence le choix des moyens que vous croirez propres à augmenter le nombre des défenseurs de Saint- Domingue, ou à lui en créer de nouveaux. Les circonstances et le , bien public vous serviront de guides

Il est une infinité de mesures, de précautions à prendre dans les circonstances actuelles; le conseil ne peut vous les indiquer, vous les puiserez dans votre sagesse, vous vous concerterez avec ceux dont vous

\ Par les grades militaires, le commandement. Que le lecteur prenne note 4e ce paragraphe, par rapport à ce qui sera relaté en 179^5.

[1793] ciiAPiTiiL V. 107

croirez uiile de prendre les conseils..,.. Songez que vous êtes investis de la confiance de la nation, de la convention nationale, du conseil exécutif; que le salut de la colonie de Saint-Domingue est remis entre vos mains, que vous devez la défendre de V ambition des ennemis du dehors et de la ra^c des ennemis de l'intérieur. Ayez enfin sans cesse devant les yeux que, si vous y rappelez le calme, que si vous lui rendez son ancienne splendeur, vous aurez bien mérité de la pairie. Est-il une plus douce récompense pour des républicains ?

Dans sa lettre du 26 février, Monge leur disait:

Je vous fais passer iarrêté du conseil exécutif par lequel il a décidé que le ministre des affaires étrangères notifierait à la convention nationale la rupture ouverte de la cour d'Espagne comme hostilités imminentes, conformément aux lois existantes.

Cet arrêté doit vous servir de guide dans les circonstances actuelles. Vous devez faire traiter actuellement les Espagnols en ennemis ; vous devez déployer tous vos moyens pour tâcher de leur enlever cette portion de nie dont la terre languit sans culture sous leurs bras fainéans. Que ceux qui ne possèdent point de biens à Saint-Domingue marchent sur la partie espagnole, ils y trouveront des terrains qu'ils pourront rendre fertiles. Engagez les hommes de couleur à s'armer contre ces nouveaux ennemis. Bientôt, comme je vous l'ai déjà marqué (dans la lettre du 15), on va organiser des légions franches dans les colonies. Prévenez le décret à cet égard

Voyez s'il ne serait pas possible de tirer parti des jioirs révoltés contre les Espagnols. Concertez-vous à cet égard avec ceux que vous croirez dans le cas de vous donner des avis salutaires; consultez l-^s circonstances et l'esprit public : qu'ils vous servent de guide ^..

Chose singulière ! le 22 février, le ministre du roi d'Espagne, Pedro Acuna, donnait à Don Joachim Garcia, gouverneur et capitaine générale SanîO"Domingo,desinstruc^ tions semblables pour la conquête de la partie française au moyen des esclaves révoltés ! Il avait devancé de quatre jours le ministre du conseil exécutif. Donnons ici un ex-

* Débats, t. 5, p. 58 el 68.

108 ÉïUDiis SLR l'histoire d'haïti.

trait de sa lettre à ce sujet ' . Il accusait réception de dix-sept dépêches de Don Garcia :

Sa BJajesté, dit-il, a daigné approuver toutes les mesures prises par voire seigneurie, parce qu'elles se trouvent conformes à la situation et aux circonstances où se trouve cette île, aux ordres qui vous ont été donnés par ce ministère et à la bonne harmonie qui existait alors entre cette cour et celle de France, en vertu des conveiiiions et traités qui étaient en vigueur. Riais, comme la nation française, oubliant les devoirs les plus sacrés et abandonnée avec fureur à ses caprices et à ses passions, a foulé aux pieds tout d'un coup, non-seulement le respect dû à cette couronne, mais encore à toutes les couronnes d'Europe, en exécutant sur l'auguste personne de son légitime souverain l'attentat aussi atroce qu'horrible, dont la connaissance est bien notoire; S. 31. veut qu'en même temps qu'au reçu delà présente dépêche, la guerre sera probablement déclarée à cette nation, V. S. emploie avec la plus grande promptitude, efficacité et dissimulation, les moyens nécessaires et propres à gagner et allier à notre parti, celui des brigands, nègres et mulâtres, de même que celui des royalistes /nécontens du nouveau gouvernement établi par la nation française A cette fin, il conviendra de gagner Jean-François, Hyacinthe et les autres chefs alliés des noirs, pour combattre les troupes et les habitansde la partie française attachés à la nouvelle constitution, jusqu'à obtenir sa parfaite conquête et sa réunion à notre couronne : à cet effet, vous leur accorderez les secours nécessaires, en leur promettant la protection royale de S. M., en assurant aux uns comme aux autres, aux nègres comme aux mulâtres, au nom de S. M. dès à présent et pour toujours, libertés, exemptions, jouissances et prérogatives comme à ses propres sujets ; et à eux tous, des établissements avantageux dans les terres et possessions de la partie française ou dans la partie espagnole.. Pour obtenir que les royalistes, les nègres et les mulâtres soient instruits de ces dispositions, il sera nécessaire que V. S. se serve d'émissaires fidèles et discrets qui puissent, avec ruse et réserve, les leur en faire, part, de manière qu'ils arrivent à mettre à exécution le plan projeté, avant qu'on puisse se préparer à y résisteiv En cela, le très-révérend archevêque pourra y contribuer par lui-même et par quelques ecclésiastiques discrets et zélés, qui ejiflammeront Vâme de ceux qui voudraient embrasser notre parti, par des exhortations opportunes et

1 Lettre trouvée par nous dans les archives de Sanlo-Domingo.

[1795] CIIAPITKE V. 10!)

l'espérance d'un meilleur sort. Je proviens ce prélat de ces dispositions. 11 ne serait pas non plus désavantageux d'employer quelques nègres de notre colonie, d'une fidélité ceriaine, lesquels passant dans les camps dss brigands^ tâcheront non-seulement de les aider dans leurs entreprises,mais encore de les [)ersuader et de les rassurer dans les promesses de liberté et d établissement que S. M. leur fait sous sa domination .

Le surplus de cette dépêche, très- confidentielle, informait Don Garcia que des ordres avaient été donnés aux gouverneurs des îles de Cuba et de Porto-Rico, de Caracas et au vice-roi du Mexique, de lui fournir des secours en troupes et en argent, et lui accordait tous pouvoirs nécessaires pour parvenir au but désiré, en laissant tout à sa prudence et à sa sagacité déjà éprouvées depuis près de deux ans, au sujet de la révolte des esclaves du Nord, auxquels il avait fourni des armes et des munitions.

Vainement le ministre espagnol se fondait-il, dans cette dépêche, sur la mort deLouisXVÏpour donner de pareilles instructions : l'état de paix subsistait entre la France et l'Espagne, quand les agens espagnols, dans le but de la contre-révolution, excitaient les noirs à continuer leur insurrection.

Une réflexion toute naturelle naît des dépêches dont nous venons de donner un extrait.

Entre les deux gouvernemens qui convoitaient respectivement le teiritoire que leurs pays possédaient à Saint-Domingue, lequel était plus dans son droit, suivant . le droit de la guerre ?

Evidemment, c'est le gouvernement français. Depuis le mois d'août 1791 oitTinsurrection des esclaves a commencé, il est avisé de toutes les intrigues ourdies dans la colonie française par ses propres agens contre-révolutionnaires, qni ne veulent pas se soumettre au nouvel ordre de choses produit par la révolution de 1789, et qui s'en-

1 10 ETUDES SUR L HISTOIRE D liAlTl.

teiideot avec ceux de l'Espagoe pour troubler la tranquillité de cette contrée- En février 1795, il est encore avisé de toutes les combinaisons arrêtées ou présumées de la part des rois de l'Europe, pour vaincre la France à cause du grand crime qui vient de s'y commettre. Cette intervention dans ses affaires domestiques lui crée le droit de se défendre, de défendre son pays et ses possessions par tous les moyens qui sont en son pouvoir. La conquête de la partie espagnole entre nécessairement dans ce droit ; et au moment où il l'ordonne, il sait que presque tous les colons français se préparent à livrer la partie française à la Grande-Bretagne et à l'Espagne. Cependant , la partie espagnole fut conquise, non à Saint-Domingue, mais sur les frontières de l'Espagne, par les succès que les armées françaises y ont obtenus et qui amenèrent la paix de Bâle, en iim.

Remarquons ensuite que les instructions données à Don Garcia, de promettre la liberté aux noirs, justifient d'avance la liberté générale que Sontlionax d'abord, et Polvérel aprèslui, se virent cow^î'ai«^s de proclamer à Saint-Domingue, en faveur des nombreux infortunés dont on voulait faire des instrumens, pour se nuire réciproquement.

Mais voyons ce qui a suivi les instructions de Monge aux commissaires civils : voyons quels forent les actes de la métropole et ceux de ses agens revêtus du pouvoir dictatorial que les colons, plus que leurs instructions, les forcèrent d'exercer à Saint-Domingue.

Le 5 mars 1795, la convention nationale rendit le décret suivant :

La convention nationale, sur le rapport de son comité de défense générale, décrète :

Article l^"". Toutes les colonies françaises sont déclarées, jusqu'à ce

[17î)5] criAPiniF. V. Ht

qu'il Cîi ait été autrement «lalué, comnio eu éial de guerre. 11 est enjoint, néanmoins, aux gouverneurs généraux et aux autres agens militaires, ainsi qu'aux officiers de l'administration civile, de se concerter avec les commissaires nationaux civils, <'i crobcir à toutes leurs réquisitions.

2. Tous les hommes libres des colonies qui voudront prendre les armes pour la défense intérieure et extérieure des colonies, sont autorisés à se réunir en légions ou compagnies franches qui seront organisées par les gouverneurs généraux et les commissaires civils, d'après les lois existantes, auxquelles il ne pourra être dérogé.

5. Lesdits commissaires nationaux et gouverneurs généraux sont autorisés à faire provisoirement, dans les règlemens de police et de discipline des ateliers, tous les changemens qu'ils jugeront nécessaires au maintien de la paix intérieure des colonies.

4. Le ministre de la marine donnera les ordres nécessaires pour faire transporter en France le régiment au Cap, qui prendra son rang dans la ligne.

5. Les citoyens qui ont été déportés de Saint-Domingue par ordre des commissaires nationaux Ailhaud, Sonthonaxet Polvérel, ou qui le seraient, ne pourront y retourner qu'après la cessation des troubles dans cette colonie, et qu'après en avoir obtenu une autorisation spéciale du corps législatif. Le ministre de la marine est chargé de donner les ordres nécessaires à tous les ports, pour l'exécution de celte disposition.

6. La convention nationale approuve la formation des compagnies franches d'hommes libres faite à Saint-Domingue, sous les ordres des commissaires nationaux civils.

7. Le ministre de la marine est chargé d'organiser pareillement en compagnies franches tous les naturels des colonies actuellement en France, conformément aux lois existantes, et de les faire passer le plus prompteraent possible à Saint-Domingue.

Le 6 mars, un jour après ce premier décret, la convention nationale rendit celui qui suit :

La convention nationale confirme les mesures prises par les commissaires nationaux civils Polvérel et Sonthonax, les autorise à poursuivre et faire lever la subvention du quart de revenu sur tous les habitans de la colonie de Saint-Domingue, d'en faire verser le produit

dans la caisse du receveur de la colonie, et de prendre toiita les mesures qui leur paraîtront nécessaires pour assurer la défense de la colonie contre les ennemis intérieurs et extérieurs.

On le voit : la défense de Saint-Domingue est la pensée qui préoccupe spécialement la convention nationale. Elle est une suite naturelle de l'état de guerre où se trouve la France avec les puissances maritimes, des instructions données par le ministre Monge" aux commissaires civils, par ses deux lettres du mois de février. Les pouvoirs précédemment donnés à ces commissaires sont confirmés de nouveau ; les mesures qu'ils ont déjà prises sont approuvées ; ils sont autorisés à prendre encore toutes celles qu'ils jugeront nécessaires au salut de cette colonie. C'est la dictature confiée à leur patriotisme reconnu par leurs actes précédens. En approuvant les déportations déjà consommées, la convention prévoit que d'autres peuvent être encore nécessaires : celles exercées tout récemment au Port-au-Prince sont d'avance sanctionnées. Le 2^ article du décret du 5 mars contient une disposition singulière : la convention est tellement convaincue du mauvais vouloir des colons envers la France, qu'elle n'ordonne pas la formation de tous les hommes libres en légions ou en compagnies franches ; elle laisse seulement cette faculté à ceux qui voudront le faire ; et elle ne compte à cet égard que sur le concours des mulâtres et des nègres libres. Cette disposition concernant les légions est évidemment ce qui a fourni à Polvérel l'idée de la formation de la légion de l'Egahté au Port-au-Prince.

Une autre disposition plus importante et qui est corrélative aux instructions du ministre concernant le parti à tirer des noirs révoltés, c'est celle qui attribue aux commissaires civils, concurremment avec les gouverneurs gé-

[1793J cnAMTUE V. H5

liéraux, le pouvoir de faire provisoirement, dans les réglemens de police et de discipline des ateliers, tous les changemens qu'ils jugeront nécessaires, en vue du maintien de la paix intérieure des colonies. On voit par cette disposition que la convention pressent toutes les difficultés qui pourront naître des ordres mêmes qui ont été donnés à Polvérel et Sonthonax, d'employer les noirs révoltés à la conquête de la partie espagnole. S'il faut que ces hommes, armés depuis plus d'un an, restent encore esclaves après avoir servi les vues du gouvernement français contre ses ennemis, à quoi bon ce concours de leur énergie ? La convention ne définit rien, parce qu'elle ne peut bien juger de la situation présente dans la colonie, ni prévoir tous les incidens qui peuvent survenir : elle laisse tout à la sagacité de ses agens, à leur prudence et à leur patriotisme éclairé. Elle ne pouvait mieux faire sur une pareille question.

Mais les colons qui étaient à Paris, les anciens commissaires de l'assemblée coloniale, Page etBrulley qui, malgré sa dissolution, continuaient toujours leurs fonctions auprès de la convention nationale, en se faisant jacobins exaltés depuis la mort du roi, se réunirent, se concertèrent pour empêcher l'exécution des décrets des 5 et 6 mars. Ils étaient trop habiles pour ne pas reconnaître que ces décrets, en confiant la dictature à Polvérel et Sonthonax, les rendaient arbitres suprêmes de la question de l'esclavage ou de l'affranchissement général. Ils intriguèrent donc, comme toujours ils avaient fait, comme ils firent constamment, auprès de la convention ; et, à la faveur du masque de patriotisme qu'ils prirent, ils réussirent à en obtenir de nouveaux décrets, les 15 et 19 mars, par lesquels la convention

ÎI4 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÎTÎ.

ordonna qu'il serait sursis à l'expédition des deux pré*cédens qui furent renvoyés à Texamen des comités de marine et des colonies.

'Cependant, déjà le ministre Monge les avait expédiés. Polvérel les reçut par une dépêche qui lui fut adressée particulièrement, à la date du 18 mars *.

Mais, il ne suffisait pas aux colons d'avoir obtenu le sursis dont nous parlons. Page et Brulley continuèrent d'assiéger le comité de marine et des colonies et le comité de salut public, et chacun de leurs membres en particulier, afin d'entraver les mesures du gouvernement et de le porter à des résolutions qui eussent été funestes à la colonie» s'ils avaient été écoutés. Dans une des nombreuses notes qu'ils remirent aux comités, Page proposait ce qu'on va lire.

Observations préliminaires.

Les mesures politiques valent mieux que les mesures coactives. Uo bon décret vaut à lui seul une armée.

Aperçu d'un projet de décret convenable.

1° Chaque colonie fera sa législation et réglera son administration intérieure.

2° Les rapports extérieurs de chaque colonie seront réglés par fa convention nationale.

3° Le commerce entre la France et les colonies sera franc, libre et exempt de tous droits.

4° Tous décrets antérieurs sont révoqués, excepté celui du 28 mars 1792, quant aux dispositions qui établissent l'égalité politique entre ks hommes de couleur et les blancs.

S*' Sonthonax, Polvérel et Delpech sont mis hors la loi.

6° Le comité de salut public prendra les mesures convenables pour'

^ Débats, t. 6, p. 182, 183 et 205. — Ces décrets lui parvinrent au commencement de mai 1793, d'après Sonthonax. De cette époque jusqu'au mois de juin 1794, les commissaires ne reçurent aucune comraunicatiouïofficreHe du gouvernement français.

[4795] ntiAiMTr.E v. H5

faire exécuter le présent décret et pour porter secours et protection à Saint-Domingue.

Il proposait ensuite les mesures qu'il jugeait convenables. Parmi elles, six mille hommes de troupes, surtout le 9^ régiment dit de Normandie, que Blanchelande avait envoyé en France; la mise en réquisition des colons qui étaient en France, dont le civisme serait connu; la séquestration, au profit des défenseurs de la colonie, du revenu de ceux des colons suspects ; àes canonniers, de l'artillerie, des armes, des munitions, deux mille chevaux de selle et de trait à prendre aux Etats-Unis, etc. Enfin, organiser à Saint-Domingue un directoire de douze membres, dont six à la nomination du comité de salut public et les six autres à celle des colons. Et les instructions à donner à ce directoire seraient :

1° De traiter avec une égalité parfaite les citoyens, saris distinction de couleur.

2° De tenir les troupes en haleine et de ne jamais les fatiguer.

3" D'entretenir des espions parmi les récoltés (les noirs), de connaître les blancs qui dirigent leurs mouvemens, et mettre leurs têtes à prix. De corrompre, égorger ou empoisonner les chefs de la révolte. De traiter acec les révoltés et leur proposer l'invasion de la Jamaïque.

Telles étaient les propositions et les maximes immorales professées par ces hommes altérés du sang de leurs semblables. Robespierre lui-même recula devant leur application.

On peut fort bien croire que, si Page proposait de mettre à prix les têtes des blancs comme lui, de cor-rompre, égorger ou empoisonner les chefs noirs des

révoltés, il ne réservait pas sans doute un meilleur sort aux mulâtres et nègres libres.

Toutefois, si ces propositions ne furent pas acceptées, c'est à l'une d'elles qu'on doit attribuer la résolution prise par la convention, de décréter d'accusation Polvérel, Sonthonax etDelpech*.

En possession des instructions ministérielles qui leur parvinrent avant les décrets, Polvérel et Sonthonax rendirent leur proclamation du 5 mai 1795, datée du Port-au-Prince, qu'ils firent publier en français et en langage créole, pour être plus à la portée de ceux qui en étaient l'objet. Lisons les motifs et le dispositif de cet acte, pour pouvoir apprécier la conduite de ces deux commissaires en cette circonstance.

« Ce n'est pas chez les esclaves qu'il faut chercher

* Lorsqu'aux Débats, Sonthonax produisit cette pièce émanée de Page personnellement, ce colon ne rougit pas de défendre ses horribles propositions, en prétendant qu'il était d'usage, à la guerre, d'entretenir des espions parmi ses ennemis. «Je recommandais, dit-il, de corrompre, d'égorger ou. (Pempoi- » sonner les chefs de la révolte. Eh bien ! si les gouvernemens ne publient pas » ces maximes, ils les pratiquent.... »

« A l'ordre ! A l'ordre! repartit vivement Garran de Coulon, président de la commission des colonies Les mauvaises maximes sont pires que les crimes » eux-mêmes; elles sont capables de pervertir la morale publique; il n'est pas » permis de s'en servir, même pour sa justiGcation. »

Après Page, — Brulley, qui fit observer qu'il ne signa pas cette pièce, voulant cependant justifier les maximes professées par son collègue, eut l'infamie de dire : « J'étais malade ou absent quand cet écrit fut présenté, « Je l'aurais « signé sans cela, ou J'y aurais fait quelques modifications. Mais si je vous » disais, citoyens, que l'on n'aurait alors usé que de leprésailles.... »

« Je te rappelle à l'ordre, répondit Garran : on ne peut pas empoisonner,

» même par représailles Tu ne peux pas justifier de pareilles représailles!

« c'est corrompre la morale publique.,. On ne feut pas enseigner la théorie » de t" empoisonnement (a) «

Qu'on est heureux de pouvoir citer des paroles aussi mémorables, de la part d'un défenseur des droits de toute l'espèce humaine , à côté des maximes perverses des colons qui n'avaient de respect pour les droits d'aucun homme , pas même pour ceux des blancs comme eux !

(n) Débat», I. 5, p. 139 à 151.

[1795] CHAPITRE V. ii7

3) les causes de leur insurrection; ce n'est ni pour eux ni » d'eux-mêmes qu ils se révoltent : ils ne font que céder » à des impulsions étrangères. Leurs agitateurs, leurs » meneurs nont rien de commun avec le sang africain: M ce sont des Français, fds de Français, citoyens de Saint- )) Doming'ue, qui ont voulu que la colonie fût détruite, » ou que du moins elle cessât d'exister pour la France ; y> ce sont eux qui, après avoir excité la guerre des gens » de couleur, pour faire égorger les hommes libres les >» ims par les autres, ont armé les esclaves contre les » hommes libres pour achever d'exterminer à Saint-Do- » mingue toutes les ramifications, toutes les nuances de la » race européenne^. Veut-on encore des preuves de » cette vérité depuis longtemps reconnue ? Il n'a fallu » que la fuite de Borel et de sa horde pour ramener B au devoir les esclaves insurgés de la Croix-des-Bou- » quets. C'est donc sur des têtes libres qu'il faut frapper, » si l'on veutjaire cesser les insurrections des esclaves. y> Mais comment est -il si facile aujourd'hui de faire » circuler et adopter des projets de révolte dans les » ateliers ? C'est que les ateliers sont mal surveillés, mat » contenus ; c'est que les esclaves sont traités avec inhu- » manité; c'est qu'on n'exécute ni les lois qui obligent 6 les propriétaires à tenir sur leurs ateliers un nombre B de surveillans proportionné à celui des esclaves, ni » celles qui ont pourvu au bon traitement des esclaves.

» Pour remédier à ces abus, nous n'avons pas besoin » de faire de nouvelles lois sur le sort des esclaves, » mais seulement de rappeler et de faire exécuter sévè- M ment les lois qui existent sur cette matière. »

Hélas! que fera-t-on encore en 1799 el 1800?

dis ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HA iTI.

Tels sont les motifs de cet acte où les commissaires civils établissent clairement que le fait de la révolte des esclaves ne peut être imputé à ces malheureux, mais bien aux hommes libies, à des Français, — les Européens, — à des fils de Français, — les cotons. Cest sur Leurs têtes qu il faut fi^apper, disent-ils, si l'on veut faire cesser les insurrections des esclaves :ils constatentde plus que les esclaves sont traités avec inhumanité, qu'on n'exécute pas les lois qui ont pourvu à leur bon traitement.

Voilà donc les commissaires civils qui se présentent comme les protecteurs des infortunés qui gémissent depuis près de deux siècles sous les dures lois de l'esclavage. Que vont-ils ordonner en leur faveur ? Passons au dispositif de cette proclamation.

Le ^ ^^ article remet en vigueur les ordonnances de Louis XIV, du mois de mars 1685 (code noir), de Louis XV, en 1724, et de Louis XVI, du 5 décembre i784.

Ces différentes lois réglaient la police et la discipline des ateliers, qui sont maintenues par la proclamation du 5 mai, sauf quelques modifications dont le but est d'assurer aux esclaves l'exécution des dispositions favorables qu'elles contenaient et qui n'étaient pas toujours suivies par les maîtres. Ainsi, l'empêchement mis aux travaux des dimanches et fêtes ; l'assignation d'un petit terrain sur chaque habitation à chacun des esclaves, pour la plantation de vivres et de légumes à son profit personnel ; l'obligation imposée aux propriétaires de faire des plantations de vivres spéciales pour garantir les esclaves de la disette ; de délivrer tous les ans h chacun d'eux deux habillemens, appelés rechanges

[1795J ciiAi'iiUE V. 119

dans les colonies ; de tenir les hôpitaux des habitations en état, afin que les esclaves malades puissent être bien soignés ; de dispenser les femmes enceintes de tout travail à certaines époques de la grossesse; la défense faite aux maîtres, par l'ordonnance de 1784, de frapper un esclave de plus de cinquante coups de fouet, de le faire mourir à force de coups et de mauvais traitemens, défense commune aux procureurs , gérans et économes, etc. : toutes ces dispositions relativement [favorables aux esclaves sont rappelées et prescrites, sous, peine de grosses amendes et de poursuites criminelles, s'il y a lieu, contre les déhnquans. La proclamation prescrit également le nombre d'hommes libres qu'il faut à chaque habitation, en raison du nombre des esclaves, un par quarante esclaves, afin que la pohce et la discipline puissent y être maintenues convenablement.

Tel est le premier côté de la médaille. Voyons aussi quel en est le revers.

L'article 22 de la proclamation fait défense aux esclaves d'avoir des armes, telles que fusils, pistolets, épées, sabres, manchettes, flèches, lances et même gros bâtons: tous ceux qui seront trouvés porteurs de telles armes sevont fouettés.

Le 25^ prescrit la peine de mort contre tout esclave qui frappera son maître, sa maîtresse, son mari ou leurs enfans, si les coups sont apparens ou que le sang en est sorti; et alors même que ces traces du délit n'existeraient pas, si c'est au visage qu'ils ont été frappés, la peine de mort n'en sera pas moins prononcée contre l'esclave. Pour un soufflet, par exemple, peine de mort.

Le 20^ prescrit une punition sévère et même la mert,

s'il y a lieu, s'il s'agit de toutes autres personnes libres qui auraient été frappées.

Le 27^ prescrit la punition sévère ou la mort, s'il y a lieu, contre tout esclave qui aura volé chevaux, mulets, bœufs ou vaches.

Les mêmes 'peines sont déterminées contre tout esclave qui aura volé des armes définies par l'art. 22, ou volé et enlevé pirogue, bateau, canot ou autres bâtimens.

L'article 50 ordonne de couper le jarret à tout esclave qui sera surpris dans un bateau ou autres bâtimens-étrangers, avec l'intention de se sauver dans un autre pays'; et si, avant de s'évader ou pendant qu'il est à bord, il avait commis tout autre méfait, il sera puni de mort. Les mêmes peines sont prescrites dans le cas de complot de la part d'esclaves, dans le but d'enlever de telles embarcations.

L'article 52 punit au fouet par la main du bourreau et l'estampage ou marque de la lettre V (voleur) à l'épaule droite, tout esclave qui aura volé moutons, cabrits, cochons, volailles, grains, fourrages, bois, fèves, légumes ou autres denrées.

L'article 54 ordonne de couper les oreilles et de marquer à l'épaule gauche de la lettre M (marron), à tout esclave qui aura été marron ou fugitif pendant un mois, à partir du jour de la déclaration faite à la justice par le maître ou son représentant.

Le 55^ article fait grâce à tout esclave qui aura quitté les camps des révoltés un mois après la publication de cette proclamation. Mais si après être rentré chez son maître, il retourne en marronnage et qu'il soit pris, il aura les oreilles coupées, et la lettre M lui sera appliquée à l'épaule gauche.

L'esclave déjà fugitif qui aura subi la peine des oreil-

les coupées et de la marque à l'épaule gauche, et qui se sera enfui de nouveau, sera marqué M à Tépaule droite et aura le jarret coupé : tel est le texte de l'article 50.

Les lettres V et M remplaçaient les fleurs de lys an code noir. La royauté étant abolie, il fallait d'autres signes.

Telle fut la loi draconienne rendue le 5 mai \ 795 par Polvérel et Sonthonax, revêtus des pleins pouvoirs à eux délégués par la convention nationale, et par les instructions ministérielles qui leur prescrivent de tâcher de tirer parti des esclaves révoltés contre les Espagnols. Autorisés à prendre toutes les mesures qui leur paraîtront nécessaires pour le maintien de la paix intérieure et pour assurer la défense de la colonie, ils débutent ainsi par les dispositions pénales que nous venons de relater, d'après leur proclamation.

Hâtons-nous de dire, comme une sorte d'atténuation au reproche que l'histoire est en droit de faire à leur mémoire, que par le 57^ article de ce code inflexible, ils disposent que tout esclave accusé devra être jugé par les mêmes juges qui prononcent sur le sort des hommes libres. C'est sans doute un principe salutaire dans la société, que d'être jugé par des tribunaux réguliers ; mais nous craignons que cette attribution était illusoire, à raison de la qualité des juges de Saint-Domingue, tous ou presque tous propriétaires d'esclaves ; nous craignons que la passion du maître pouvait l'emporter sur l'équité du magistrat é

Nous le craignons d'autant plus, qu'à peine cet avantage est accordé aux esclaves accusés, l'article qui suit ne leur accorde le droit d'appel aux conseils supérieurs, que dans les cas où ils auraient été condamnés à mort ou à

l±2 ETUDES SUR l'hISTOIRE D'ilAÏTl.

avoir le jarret coupé : dans tous les autres cas, les jugemens sont sans appel. Et cependant, l'article 32 du code noir leur accordait toujours ce droit d'appel aux conseils souverains, sans distinction de cas : il voulait qu'ils fussent jugés avec les mêmesjbrmalités que les personnes libres. Loin d'améliorer la situation des esclaves, la proclamation Tempirait.

En rendant compte de cet acte inconcevable, le rapport de Garran dit : « Sans doute, plusieurs des peines énony> cées dans la proclamation des commissaires civils sont » non-seulement beaucoup trop sévères, mais même véri- » tablement barbares : on y condamne à avoir les oreilles » et le jarret coupés l'esclave qui, après une première » évasion, écoutera une seconde fois le cri de la nature » pour se soustraire à la plus intolérable tyrannie. . . . S'ils » n'ont pas cru pouvoir se permettre de supprimer ces » horribles mutilations, qu'elles prononçaient (les an- » ciennes lois), en cas de récidive, contre les nègres niar- » rons, ils en ont du moins ôté la peine de mort, qui avait » lieu dans le code noir pour la troisième fois. » hf Nous trouvons ces excuses fort indulgentes ; car nous avons cité sept cas où la peine de mort est établie dans la proclamation. C'était le résultat du régime odieux de l'esclavage, nous en convenons avec la commission des colonies ; mais nous disons qu'au 5 mai 1795, après les précédensfaits et les actes déjà relatés descommissairescivils, ils n'étaient nullement dans l'intention ni de préparer ni de prononcer l' affranchissement général des esclaves.

Pour mieux juger de leurs intentions à cet égard, voyons ce que l'un et l'autre ont dit dans les Débats pour se justifier de cet acte.

Après s'être défendu sur son opinion contenue dans

[1795] ciiAi'iTBE V. 12r>

son discours du 20 septembre 1792, à leur irislallation, et consignée encore dans leur proclamation du 24 ; après avoir expliqué les motifs qui le portaient à penser que l'esclavage des noirs était nécessaire, et les motifs qui le firent changer d'opinion à cet égard, Polvérel ajoute : « On a dit : Vous étiez, au mois de mai 1795, les enne- » mis fortement prononcés de la liberté des noirs; à cette » époque, vous ne vouliez pas la leur donner. // est vrai » qu'alors ce n'était pas notre intention : nous ne connais- » sions que très-imparfaitement les bases sur lesquelles y> la République française était fondée. Nous nous croyions » encore renfermés dans les limites des pouvoirs qui » nous avaient été donnés dans le cours de l'assemblée » législative.... »

Plus loin, il dit : « Voilà, citoyens, dans quel esprit » j'étais au mois de mai 1795, sur l'incompétence où était M la commission civile, pour prononcer snr la liberté des » esclaves. Je n'avais donc garde de croire alors qu'il était ^) en notre pouvoir de donner la liberté aux noirs... Pour » juger des motifs qui ont nécessité la publication de )i cette proclamation et de l'esprit qni nous l'a fait faire, » il faut vous en lire le préambule ; il faut aussi vous » faire remarquer auparavant dans quelle circonstance » nous étions. Le Nord de la colonie était dévasté par » les nègres en révolte ; dans le Sud, des nègres révoltés » étaient rassemblés, campés et armés près desCayes ; » dans l'Ouest, la coalition des contre-révolutionnaires î avec les patriotes, coalition dont je vous donnerai les » preuves dans le temps, avait tendu à exciter la révolte

» dans le Cul-de-Sac et dans les mornes environnans

» Un des grands objets de la réclamation des noirs, un i> des fijrand s motifs de leur insurrection, était lesmau-

D vais traitemens qu'ils essuyaient de toutes parts * »

Plus loin encore, Polvérel dit : « Quelles étaient donc » les lois qui n'étaient pas exécutées? Les voici. C'étaient p les articles 42 et 45 de l'édit de 1685, qui défendaient » aux maîtres de maltraiter, de mutiler, de faire périr » leurs esclaves sans l'autorité de la justice, sans l'inter- » vention de la justice... Maintenant, citoyens, vous pou- M vez juger si notre proclamation du 5 mai annonce des y> ennemis des noirs, si cette proclamation a eu pour » objet d'adoucir ou d'aggraver le sort des esclaves *. »

A son tour, Sonthonax ayant à se défendre pour la proclamation du 5 mai, dit ces paroles :

» Lorsque nous avons publié l'édit de 1685, c'est-à- D dire le code noir, ainsi que l'ordonnance concernant » les procureurs gérans, rendue en 1784 (le 5 décem- » bre), nous ne l'avons fait, comme mon collègue vous î) l'a expliqué dans le temps, que pour forcer les proprié- » tairesàêtre moins barbares que la loi. II y avait dans le » code noir un article terrible, qui prononçait la peine de D mort contre le marronage. Nous n'avons pas cru pouï voir l'admettre, parce que nous n'avons pas cru qu'un » esclave pût être condamné à mort pour le seul fait de la » fuite. Nous nous sommes permis de le supprimer : la » commission et la convention me jugeront à cet égard ; » je m'en rapporte à leur prudence ^. »

L'intention était bonne, sans doute ; mais il restait toujours dans la proclamation sept cas de mort, et encore plus de cas de fouet, d'oreilles coupées, de jarrets coupés. C'était horrible à ordonner contre les esclaves, lorsque

1 Débats, t. 2, p. 349, 350, 352 et 353. ' Débats, t. 3. p. 8 et 11.

5 Débats, t. 6, p. 93.

[17951 CHAPITRE V. Ii25

les motifs de cet acte attribuaient rinsurrection de ces malheureux à leurs maîtres, lorsque les commissaires reconnaissaient que ces maîtres conspiraient pour livrer la colonie à Tétranger, lorsqu'ils venaient de donner la liberté à beaucoup d'esclaves, en les enrôlant dans la légion de l'Egalité. Et pourquoi n'ont-ils pas supprimé entièrement l'article du code noir relatif à l'esclave fugitif? Un homme n'a-t-il pas le droit de fuir la tyrannie qui l'opprime?

Dans la séance du 6 ventôse an 5, où Polvérel avait donné ses dernières explications à ce sujet, Sonthonax aussi avait dit ces paroles auxquelles nous nous rangeons volontiers :

(( Les colons ont dit d'abord que j'avais toujours été » étranger, ainsi que Polvérel, à la cause des noirs ; que M j'avais cherché à aggraver leur sort, et que je m'étais par » conséquent contredit avec les écrits que j'avais publiés j> en France sur les noirs. Il faut bien distinguer entre le B philosophe ami de l'humanité, qui médite dans son ca- » binetsur les droits des hommes, e^ le fonctionnaire pu- » blic chargé de l'exécution des lois. Le premier est le » maître d'aller aussi loin qu'il veut dans la théorie du » bonheur des hommes; il cherche tous les moyens de » perfectionnement de l'espèce humaine et de la sociabi- » lité. Le second est circonscrit dans le cercle étroit des » lois : il ne lui est pas permis de Toutre-passer ; il devien- M drait criminel. J'ai publié dans le journal des Révoluw tiens de Paris mes opinions sur les noirs : vous allez » voir, en en extrayant dix lignes seulement, si je méri- T> tais ce reproche. Après avoir discuté la conduite de » l'assemblée de Saint-Marc et de Peinier, je dis, page yy 523, n° 63 :

'J26 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI.

- » Quant à la traite et à l'esclavage des nègres, les goii- » vernemens de l'Europe auront beau résister [aux cris » de la philosophie;, aux principes de liberté universelle » qui germent et se propagent parmi les nations, qu'ils » apprennent que ce n'est jamais en vain qu'on montre » la vérité aux peuples ; que l'impulsion une fois don- » née, il faudra absolument céder au torrentqui doiten- )) traîner les anciens abus, et que le nouvel ordre de » choses s'élèvera, malgré toutes les précautions qu'on » prend pour en retarder l'établissement. Oui, nous » osons le prédire avec confiance , un temps viendra, » et le jour n'est pas loin, où l'on verra un Africain à » tête crépue, sans autre recommandation que son bon » sens et ses vertus, venir participer à la législation dans » le sein de nos assemblées nationales.

y> Lorsque je fis cette prédiction, j'étais loin de penser » que moi-même je convoquerais les assemblées primai- » res, qui enverraient ensuite des députés à la conven- » tion nationale. Vous voyez donc que j'étais loin d'être » l'ennemi des noirs, d'être l'ennemi des droits et de » l'égalité générale des hommes * . »

Nous citons ces paroles avec bonheur ; nous louons Sonthonax d'avoir professé de tels sentimens et de tels principes. Mais reconnaissons que, si ces précédons connus des colons durent les porter aux préventions contre le commissaire civil, celui-ci se condamne lui-même, condamne ses déclarations faites à l'église du Cap, le 20 septembre 1792, et dans sa proclamation du 4 décembre suivant ; car il dit ici qu5 le fonctionnaire public est circonscrit dans le cercle étroit des lois; qiiilneliii est

1 Débats, t. 3 p. 18 et 19.

[1795J CHAPITRE V. Ii>r

pas permis del'outre-passer sans devenir criminel. Si l'assemblée législative avait rendu une loi sur les esclaves, n'eût-il pas été obligé de s'y soumettre et de la faire exécuter, à moins de devenir criminel ? Ecoutons-le encore à ce sujet :

« La réponse que je fis au président de l'assemblée co- 1) loniale était politique et légale : elle était politique, en » ce que, si je n'avais pas répondu dans le sens des colons, )) une insurrection eût éclaté sur-le-champ, la colonie » était pour jamais séparée de la France. La réponse que » j'ai faite était légale, car elle était conforme aux lois. Il » ne s'agissait pas d'examiner quelle était mon opinion par- » ticulière relativement à l'affranchissement des noirs... »

» Or, quelles étaient alors les lois de l'assemblée con- » stituante et de l'assemblée législative? La première, » par un décret du 15 mai 1791, avait cru devoir sanc- » tionner l'esclavage dans les colonies françaises ; elle » avait cru devoir statuer constitutionnellement que l'es- » clavage ne pourrait être détruit, que le sort des escla- » ves ne pourrait être fixé que sur le vœu libre et spon- » tané des assemblées coloniales. L'assemblée législative » voyait sa bonne volonté enchaînée à cet égard ; il né~ » tait pas en son pouvoir de détruire ce que l'assemblée » constituante avait décrété constitutionnellement. J'a- 9 vais donc raison de dire qu'il n'était point dans lespmi- » cipes de l'assemblée nationale de changer à cet égard ce » qui avait été fait par l'assemblée constituante ; je ne m'a- » vançais donc pas trop lorsque je disais au président de » l'assemblée coloniale, qu'il n'était pas dans l'intention » de l'assemblée nationale de statuer sur le sort des es- » claves. J'ai dit encore qu'il n'était point dans l'intenx» tion du roi de statuer sur le sort des esclaves; je crois

B que ce n'était pas trop dire, car personne ne soutiendra » que Louis Cap et fût l'ami de la liberté des noirs....

» J'avais donné aux hommes de couleur trois sous- » lieutenances dans les régimens de ligne. Aussitôt on » fait circuler dans la ville du Cap la lettre deCougnac- » Mion.... Je n'hésitai pas alors à consigner de nouveau » cette déclaration dans ma proclamation du 4 décembre » 1792. J'ajoutai, que si l'assemblée nationale changeait » au régime des propriétés mobilières des colons, au ré- » gime colonial fixé par les lois de l'assemblée consti- » tuante relativement à l'esclavage des noirs, je ne me y> rendrais jamais l'exécuteur d'une pareille injustice, » que je m'y opposerais de toutes mes forces. Certes, ^e )) conviens bien que cette déclaration était au-dessous du » caractère du commissaire civil, que les termes dans les- » quels je l'ai faite, sans être criminels, compromettaient » cependant moncaractère, qui devait être ferme etimpas- » sible ; mais j'oubliais un instant ce que je devais à moi- » même, à la représentation de la République, pour ne » songer qu'au salut de la ville du Cap. On était me- » nacé d'y voir régner les factieux, d'y voir entrer les » noirs en révolte prêts à fondre sur la population » blanche.... Ce fut alors que je dis que si l'assemblée » nationale voulait toucher un jour au régime colonial )) en ce qui concernait l'esclavage, je m'y opposerais de >^ toutes mes forces. Cette déclaration, je l'avoue, était H au-dessous du caractère d'un représentant de la Répu- » blique, mais elle n'était pas criminelle, et je le prouve » en deux mots. Pour qu'elle înU criminelle, il faudrait » que cette insurrection annoncée contre les décrets de » l'assemblée nationale eût eu un objet irrégulier et cri- » minel ; or, quel était-il, mon objet? Que dans le cas où

117!)3] ciiAPiTun V. l:2î)

>» rassemblée statuerait sur le sort des esclaves, je m'y » opposerais de mes forces morales, c'est-à-dire que je re- » présenterais à l'assemblée législative qu elle n'avait pas » le droit de statuer sur le sort des personnes non libres » dans la colonie, et que la constitution, acceptée par le » roi et reconnue par le peuple, avait fixé d'une manière » invariable les droits des citoyens. Tout citoyen fran- » çais^ tout magistrat surtout, avait le droit de s'opposer, » dans les formes légales, à ce que le corps législatif vio- » lât la constitution. Il était bien reconnu que l'assemblée y> législative n'avait pas le droit de toucher aux articles » fixés constitutionnellement parl'assemblée constituante » et le roi, par l'acceptation du peuple français'.... »

Si l'assemblée législative n'avait pas le droit de statuer sur le sort des esclaves, autrement que l'assemblée constituante, elle n'avait pas non plus le droit de déclarer les hommes de couleur égaux en droit aux colons; carie décret du 24 septembre 1791, prétendu constitutionnel, s'y opposait : à plus forte raison, elle n'avait pas le droit de renverser la constitution, de prononcer la déchéance de Louis XVI ; car l'insurrection de la population de Paris, au 10 août, n'était pas l'insurrection du peuple français. Or, Sonthonax a-t-il réclamé contre cette violation de la constitution, en sa qualité de citoyen et de magistrat ? Il y a fortement adhéré, au contraire. A-t-il réclamé contre la loi du 4 avril ? Il est venu la faire exécuter.

Nous cherchons en vain une justification de ses paroles compromettantes, à son installation au Cap et dans sa proclamation du 4 décembre. C'est peut-être la faute de notre esprit ; mais nous ne trouvons pas dans ses explications

1 Débats, t. 0 p. 371 et suivantes.

150 ÉTUDES Sri\ L'illSTOrRi: D'ilAllî.

que nous venons de citer, les principes, les maximes (fe l'îiomme d'État, qui doivent être fondés sur les principes éternels du droit et de la justice en faveur de tous les hommes. Or, les noirs sont-ils des hommes, oui ou non ? S'ils sont des hommes, la déclaration des droits de i'homme proclamée par l'assemblée constituante leur Miiït applicable, soit graduellement, soit immédiatement. Lors donc que Monge leur prescrivait de tirer parti des noirs révoltés pour envahir et conquérir la colonie espagnole, à notre avis, Polvérel et Sonthonax, au 5 mai 1795, faisaient un mauvais usage de la dictature remise entre leurs mains. Il nous semble qu'avec leur sagacité habituelle, avec leurs principes bien connus en faveur de la liberté pour tous les hommes, ils auraient dû reconnaître que le régime colonial était déjà frappé de mort^ et qu'il ne serait plus possible de conduii-e les noirs autrement que par la perspective d'un adoucissement notable dans leur malheureuse condition.

Tel était le but que se proposait Julien Raymond, dans une brochure qu'il rédigea, dit-il, avant la déclaration de guerre à FAngleterre, par conséquent en janvier 1790o. Garran dit « qu'il consacra cet écrit à prouver la néces- » site d'adoucir enfin la misère insupportable des escla- » ves noirs. Il y joignit un projet d'affranchissement » graduel, auquel on a droit de reprocher qu'il y assujé- » tisse ces malheureux à racheter de leur maître une li- )) berté qu'ils n'ont point vendue eux-mêmes, et dont » l'acquisition ne pouvait, en aucun cas, être légi- » time *. » *

Nous avons cet écrit sous les yeux : examinons-le, caii

•' Rapport, l. I, [j 2:5..

jI705| ciiAi'Hi'.i: V. 151

il tient, par son sujet, à tout ce que nous venons de dire de la proclamation du 5 mai et des décrets de la convention nationale, des o et G mars.

« En considérant, dit J. Raymond, toute la population des libres et des esclaves comme un tout homogène, il faut porter ce tout à son plus grand bonheur, en conservant les rapports antérieurs; c'est-à-dire que, faisant arriver tous les libres à la plus grande latitude de liberté dont on peut jouir dans l'état de sociabilité, vous devez aussi rapprocher les esclaves de l'état de liberté, en sorte qu'ils puissent y arriver sans secousses et parles seuls moyens que la loi leur offrira. Par ce moyen, vous éviterez ces déchiremens indispensables d'un tout homogène, dont vous voulez porter une par tie vers un but, en retenant l'autre dans un point fixe. De plus, par cette mesure, en comblant la dose de bonheur à laquelle chaque individu aspirait, vous les attacherez tous au nouvel ordre de choses, qui pourra seul maintenir leurs jouissances et leurs droits.... » J'entends souvent faire cette question : quels sont les moyens de défense générale pour garantir nos colonies d'une invasion ? J'avoue que je n'en connais pas de plus sûr et de moins dispendieux que celui de faire que tous les individus, libres ou esclaves, soient véritablement intéressés à les défendre et en repousser l'ennemi. Or, il est bien évident que si vous améliorez le sort de vos esclaves, de telle manière qu'ils soient convaincus que sous un autre gouvernement ils ne seront pas mieux ; il est bien évident, dis-je, que dans cette hypothèse ils concourront, partons les moyens qui seront en leur pouvoir, à repousser ceux qu'ils croiront

152 ÉTUDES SIH 1. l!fST()[!;r. I) HAÏTI.

y> venir aggraver leur sort, et ravir les espérances qu'ils

» auraient fondées sur les nouvelles lois.

» Lorsque Charles Villeite a dit : Donnez à vos nègres » la liberté, et vous couvrez le sol des colonies de com- 3) buttans, il n'a voulu parler que de cette liberté prépaie reedont je parle moi-même, qui conduirait les noirs » à joindre tine propriété à leurs jouissances ; et leur » liberté doublera leurs forces pour combattre nos en- » nemis, qu'ils regarderont alors comme les leurs. »

Voilà qui est bien , sans doute, de la part de J. Raymond ; et il est permis de croire que ses idées ont pu exercer une certaine influence sur lesdécrets des 5 et 6 mars. Mais, tout à coup cet esprit systématique forge un projet de proclamation à adresser aux esclaves révoltés, dans lequel nous lisojis ces étranges passages :

« Rentrez donc promplement dans l'ordre, [hommes » égarés, hommes abandonnés, et attendez, dans un » silence respectueux, les lois qui doivent vous régénérer, » Vous vous êtes révoltés contre vos maîtres, au lieu de » réclamer leur humanité; vous avez osé résister en- » suite à la volonté nationale, en continuant votre ré- ■» bellion : sont-ce là vos titres pour mériter votre liberté ? » Est-ce ainsi que vos frères les affranchis l'ont obtenue ? » Trouveriez-vousjuste vous-mêmes, que la nalionrécom- » pensât par la liberté tous les crimes et les dévastations » que vous avez commis ?... Ce serait donc en vain et >î injustement que vous argumenteriez sur les droits que » la nation vientde rendre aux hommes de couleur et né- » grès libres , pour prétendre jouir sur-le-champ de la liberté à laquelle vous devez arriver *.... »

1 .î. Raymond, dans ses écrits, a prouvé que ce sont les colons elles contre-

[iT9"*] r,iiAi'm;r v. 1l^">

C'on est assez pour faire apprécier la capacité politique (le J. Raymond; et si nous avons fait ces citations, c'est pour avoir le droit d'examiner la conduite qu'il a tenue ensuite, comme l'un des membres d'une nouvelle commission civile envoyée à Saint-Domingue. Nous verrons alors pourquoi il s'entendit si bien avec Toussaint Louvertui-e.

Pendant que Polvérel et Sonthonax se préparaient à aller à Jacmel pour y assurer la complète exécution de la loi du*4 avril, le général Galbaud arriva au Cap.

Ils partirent pour Jacmel où ils renouvelèrent toutes les autorités constituées. Peu d'habitans de cetie.ville furent déportés par eux, parce que déjà, comme^nous l'avons dit, les principaux factieux avaient pris la fuite.

De retour au Port-au-Prince à la fin de mai, et appre-' liant que des intrigues se formaient au Cap, depuis l'arrivée de Galbaud, ils renoncèrent au projet qu'ils avaient conçu de se rendre dans la province du Sud et particulièrement dans le quartier de la Grande-Anse dont l'esprit restait toujours insoumis. Ils se virent alors^obligés de charger une délégation d'y aller à leur place : elle était présidée par Pinchinat, ayant pour collègues Albert et Nicolas Delétang, deux des secrétaires da la commission civile. André Rigaud, qui était venu des Cayes au Port-au-Prince, reçut le commandement de quelques centaines d'hommes pour appuyer la délégation.

révolutionnaires qui ont soulevé les esclaves; et dans son projet de proclamation, il impute cette révolte à ces derniers, il leur reproche les crimes qu'ils ont commis. Si les affranchis n'avaient pas pris les armes, est ce que leurs droits auraient|été reconnus? Les affranchis ne commirent-i/s pas aussi des crimes affreux? Propriétaire d'esclaves lui même , l'inlérèt , la cu[»idit(l î'aveuglaient coiiiine les blancs.

'iôi ÉTUDES Sl'E\ l'histoire d'hAÏTI.

Le général Lasalle resta au Port-au-Prince : il était malade alors.

Nous avons vu le maire B. Borgelîa déserter la municipalité, le 15 avril, au moment où il fallait délibérer pour la soumission de la ville. Mais dès le départ de Borel, il y était retourné. Le 17, il signa un procès-verbal de la municipalité qui déclarait qu'elle n'avait pas été libre pendant la présence de Borel et de ses affidés. Son habileté ordinaire lui valut de n'être point compris au nombre des déportés : il n'était destiné à la déportation qu'à l'arrivée de l'armée de Leclerc, en 1802. Il resta donc dans ses fonctions de maire au Port-au-Prince.

Polvérel et Sonthonax partirent pour le Cap. Antoine Chanlatte, colonel de la légion de l'Egalité, les y accompagna : il leur fut bientôt d'un grand secours. Il avait sous'^^ses ordres un détachement d'hommes de couleur et celui de troupes blanches que Sonîhonax avait amené du Cap.

Avant de parler des événemcns qui s'y sont accomplis, voyons ce qu'a fait la délégation qui représentait la commission civile.

CHAnTRE ¥1.

S.[T!aiion des quaiiiers lie la Grande-Anse et de Tiburon. — l'ails antérieurs — La municipalité de Jcrémie s'adresse à Galbaud. — La délégation se rend dans la paroisse du PetilTrou-dcsBaradères et se porte avf^c une armée aux limites de son territoire. — Attaque du camp Desrivaux. — Mort de Jourdain 6t d'Ignace. — Défaite des républicains.

L'événement dont nous allons raconter les circonstances, exige peut-être de notre part que nous mettions sous les yeux du lecteur des considérations tirées de la situation physique des deux quartiers de la Grande-Anse et de ïiburon, et que nous fassions aussi une revue rétrospective des faits qui s'y passèrent avant cet événement.

Placés aux confins de la longue péninsule qui forme le département du Sud, ces deux quartiers ou arrondissemens sont séparés des autres par des chaînes de montagnes qui ne laissent guère entre eux de communication que par le littoral de la bande méridionale. Au Nord, cette communication a lieu par mer, ou par un affreux chemin tracé au travers d'un bois de sept lieues d'étendue, extrêmement touffu, et dont l'exposition aux pluies qui régnent dans cette partie durant six mois de l'année éloigna toujours les habitans : ce qui fit donner à ce bois le nom de Déserf,

iôG ÉTUJts SLK l'histoiue d'iiaïti.

Dans l'ancien régime, si le quartier de Jérémie ou de la Grande-Anse fut établi avant celui de Tiburon, ce ne fut néanmoins que vers le milieu du XVIII® siècle qu'ils commencèrent tous deux à prendre de l'extension et de la consistance. Souvent exposésaux attaquesdes corsaires et des bâtimens de guerre de la Grande-Bretagne, pendant ses luttes maritimes avec la France, les habitans de ces lieux, qui ne pouvaient recevoir des secours efficaces et opportuns du gouvernement colonial, se virent toujours contraints de pourvoir à leur salut par leurs propres forces : de là la nécessité pour eux d'armer leurs esclaves pour repousser les ennemis. En parlant de différens faits qui se passèrent dans ces temps reculés, Moreau de Saint- Méry dit : « Ces braves colons sont presque tous artilleurs, » et leurs nègres sont soldats. L'étendue et l'importance » d'une colonie comme Saint-Domingue forcent à y créer » des défenseurs, et Texpérience prouve qu'on n'en a re- » tiré jusqu'ici que de bons effets- »

Nous notons cette particularité, pour expliquer ce que firent les colons des quartiers de la Grande-Anse et de ïiburon dans le cours de la révolution.

Déjà, on a vu quelle fut l'opposition qu'ils firent constamment à Blanchelande et aux premiers commissaires civils. Eloignées de ces localités, ces autorités ne purent s'y faire^obéir. Il en fut de même de Polvérel et Sontho ■ nax. Lorsque Blanchelande y passa avec Rigaud et quelques forces, il n'obtint durant quelques jours qu'une apparence de soumission de la part des colons. En correspondance avec l'assemblée coloniale siégeant au Cap, qui approuvait leurs principes parce qu'ils étaient ceux du

1 Description de la parlie française, t. 2, p. 754.

[171)5] rnAiMTivL vi. 157

côté Ouest de cette assemblée qui dominait alors, ot qui représentait l'esprit de l'ancienne assemblée de Saint- Marc, ils persistèrent dans leurs vues qui étaient toujours de parvenir à l'indépendance de la colonie, ou de la livrer à la Grande-Bretagne, s'ils ne pouvaient effectuer le premier projet.

Les quartiers de la Grande-Anse et de Tiburon avaient parmi leurs habitans plusieurs colons d'une grande habileté pour l'intrigue et fort capables d'ailleurs : de ce nombre étaient J.-B. Millet, Thomas Millet et Page, Page surtout qui a joué un rôle remarquable soit à l'assemblée coloniale du Cap, soit à Paris, en qualité de commissaire de cette assemblée près de l'assemblée législative et de la convention nationale. Nous en avons dit assez de choses qui prouvent sa capacité.

Dès les premiers momens de la lutte armée des hommes de couleur contre les colons, ceux du quartier de la Grande-Anse prirent les armes en même temps que ceux de l'Ouest, à la fin du mois d'août ou dans les premiers jours de septembre 1 791 . Leurs chefs principaux étaient Noël Azor, les deux frères Lafond, les deux frères Lepage, les deux frères Blanchet, tous hommes éclairés et riches propriétaires. Ils furent avisés des dispositions prises dans la réunion qui eut lieu le 21 août chez Louise Râteau, par Jourdain, Gérin , Baptiste Marmé et Eliacin Dubosc qui y assistaient, et qui quittèrent immédiatement le Port-au-Prince pour se rendre au Petit-ïrou.

En s'armant pour revendiquer leurs droits, comme leurs frères de l'Ouest et des autres paroisses du Sud, ils portèrent leurs forces dans les cantons du fond d'Icaque, du Grand-Vincent, des Roseaux et plus particulièrement du fond des Halliers, dépendant de Jérémie ou du Corail.

158 ÉTUDES SL'K l/îliSTOIUE DUAÏTI.

Us réclamèrent des blancs le bénéfice des concordais signés dans l'Ouest ; mais les colons réussirent à en arrêter un certain nombre qu'ils mirent à bord de bâtimens qui étaient dans les ports de ces deux communes. Lorsque l'assemblée coloniale députa deux de ses membres, le marquis de Cadusch et Raboteau, pour aller réclamer des secours à la Jamaïque contre la révolte des esclaves du Nord, ces deux commissaires les firent relaxer, en touchant à Jérémie. Bientôt, leurs chefs ayant appris la violation des concordats au Port-au-Prince, dans l'affaire du 21 novembre, ils reprirent les armes à l'appel violent signé des chefs de l'Ouest, et au signal donné parRigaudàtoute sa classe dans la province du Sud, au moment oîi il retournait dans l'Ouest. C'est alors qu'apprenant les crimes affreux commis par les blancs, au Port-au-Prince et aux Cayes, contre les hommes de couleur, ceux de la Grande- Anse se portèrent à des crimes semblables, en représailles de ces horribles excès. On cite nommément une famille Plinquet dont la dame Séjourné faisait partie, qui fut victime de ces représailles. On en trouve les détails dans une lettre du 2 avril 1792, écrite par la dame Desmarais de Montfélix et citée dans les Débats : Thomas Millet et Page ont cité aussi ces faits. Mais, à ce sujet, Sonthonax dit de la dame Desmarais : « Je ne vous parlerai pas du » moral de cette citoyenne connue à Jérémie par les atro- » cités qu'elle avait exercées elle-même sur les hommes » de couleur qui étaient prisonniers. » Quant à Millet et Page, il n'avait rien à en dire à la commission des colonies : ces deux colons démontraient assez leur haine pour les hommes de couleur.

A la suite de ces excès, les colons armèrent leurs esclaves contre cette classe, dans les deux quartiers de la

[1795] CHAPITRE VI. lôf)

Grande-Anse et de Tiburon, ils liouvèrent dans les pi'écédens de l'ancien régime que nous venons de rappeler, une très-grande facilité à opérer cet armement. C'est alors que ceux de Tiburon furent confiés à la conduite de l'un d'eux nommé Jean Kina qui devint fameux sous l'occupation anglaise. C'était en décembre 1791, en même temps qu'au Port-au-Prince, les colons formaient les compagnies A' africains sous la conduite de Cayeman * .

Au moyen de tels auxiliaires, les colons, on le conçoit bien , parvinrent facilement , non-seulement à comprimer les efforts des hommes de couleur, mais à les chasser des deux quartiers de la Grande-Anse et de Tiburon, à en arrêter un grand nombre qu'ils firent de nouveau embarquer sur des navires , avec leurs femmes et leurs enfans, et auxquels ils eurent la scélératesse d'inoculer la petite vérole, pour les moissonner plus vite par les ravages de cette horrible maladie. Ceux qui réussirent à se sauver, se rendirent dans la paroisse du Petit-Trou-des-Baradères , hmitrophe du Corail ; ils y trouvèrent Jourdain. D'autres, au nombre desquels étaient les deux frères Blanchet *, se rendirent aux Cayes sous la protection de Polvérel, en passant par les hautes montagnes du Macaya et de la Hotte. C'étaient dans les derniers jours de février 1795. Le 2 mars, Polvérel écrivit vainement à la municipalité de Jérémie contre ces persécutions.

Déjà, comme nous l'avons dit, les colons de ces deux

1 Voyez les Débats, t. 1er, p. 291 et 293; — t. 2, p. 163 et 165; — t. 3 p. 172 et suivantes, 183 et 188, etc. Jean Kina était l'esclave d'un blanc nommé Laraque, fondé de procuraliun de Page. (Débalf, t. 3, p. 176.)

2 Blanchet aîné, devenu secrétaire d'Élat de la République d'Hsïti ; lUanchet jeune, général, président de l'assemblée con-tiluaiUe de 1806.

140 ÉTL'DES SUR l'iustoïue d'haïti.

quartiers isolés avaient imaginé le plan d'organisation d'un conseil cC adminislralion dont le siège fut placé dans Ja ville de Jérémie et qui fut approuvé par l'assemblée coloniale. Comme on l'a vu, ce conseil dirigeait toutes les affaires publiques dans ces deux quartiers, et finit par établir des impôts sur les habitans pour subvenir aux dépenses qu'elles occasionnaient. Ce conseil était une véritable confédération dont ils prirent l'idée, ou dans la confédération de Léogane, formée en 1790 contre le comte de Peinier, ou dans celle de la Croixdes-Bouquets , en 1791 , entre les hommes de couleur et les blancs contre-révolulionnaires.

Aussitôt l'arrivée de Galbaud au Cap, qui vint ranimer l'espoir des colons de se défaire des deux commissaires civils, la municipalité de Jérémie s'empressa de lui envoyer une adresse , le 19 mai 1795, portée par une députation. Elle se plaignait à lui d'une lettre reçue des deux commissaires, datée de Jacmel le 14 mai. Elle lui disait :

« Citoyen gouverneur, vous paraissez sur nos bords, » l'espérance renaît dans nos cœurs ; et c'est de vous » que la trop infortunée colonie de Saint-Domingue » attend sou salut... La Grande- Anse vous demande » protection et justice... La résistance à l'oppression est, » vous le savez, un des droits impresciiptibles de » l'homme ; jamais l'oppression fut-elle mieux caracté- » risée que par cette étonnante lettre du 14 mai? Elle » tend à nous livrer sans arnjes à nos ennemis de » toute espèce, dans un moment où, repoussés si sou- » vent de nos frontières, ils y reparaissent à la fois de

» toutes parts Nous renonçons autheutiquement au

» bénéfice de l'article 2 de la déclaralion des droits de

[|7<)5| CIIAPITKE VI. iAi

V rhonime, et quels que soient nos moyens de résistance, » lajorce de notre pays, le nombre de nos citoyens, la » quantité et la fidélité de nos esclaves, nous saciilions » tout à la justice et nous n'emploierons qu'elle... »

Polvérel et Sonthonax avaient donc raison d'ordonner des dispositions militaires contre le quartier de la Grande-Anse, en même temps qu'ils y envoyaient la délégation. Il fallait tenter de la réduire, comme ils venaient de le faire à l'égard des factieux du Port-au- Prince.

Mais ces colons ne s'étaient pas tenus à l'organisation du conseil d'administration et à l'armement de leurs esclaves. Ils avaient commencé sur les limites des deux paroisses du Petit-Trou-des-Baradères et du Corail (appelé alors les Cayemites et comprenant Pestel), le système des camps retranchés et armés de canons, qu'ils étendirent par la suite sur tous les points par où les quartiers de la Grande-Anse et de Tiburon étaient accessibles par les montagnes. Un camp avait été formé sur l'habitation Desrivaux, située dans le canton alors de Pestel, devenu aujourd'hui une commune ; il était garni de pièces de canon et commandé par un blanc nommé Duperrier. Sa garnison était nombreuse.

En partant du Port-au-Prince, la délégation et Rigaud avaient reçu l'ordre des commissaires civils de recruter leur armée, de contingens pris dans toutes les paroisses sur leur route. Celui du Petit-Goave était commandé par Alexis Ignace, originaire de la Martinique, qui s'y était établi depuis 1781. C'était un homme distingué, et riche par son commerce et par ses propriétés foncières : il avait pris part aux premiers mouvemens révolutionnaires de la classe de couleur dans ce lieu.

142 ÉTUDt:s sur, l histoiue d îiaïti,

et avait été nommé capitaine général d'infanterie, au moment où cette classe prenait les armes dans toute la province de l'Ouest.

Arrivés au Petit-Trou, la délégation et Rigaud y trouvèrent' la plupart des hommes de couleur chassés de la Grande-Anse, qui y étaient venus se joindre à Jourdain, capitaine général des hommes de couleur du quartier de Nippes, aujourd'hui formant l'arrondissement de l'Anseà-Veau. Jourdain était un de ces mulâtres qui prouvèrent leur valeur à Savannah. De retour dans la paroisse du Petit-Trou, à la lin du mois d'août 1791, il avait dirigé les efforts de ses frères, secondé par Gérin, Baptiste Marmé et Eliacin Dubosc, qui, comme lui, pour ne pas prêter le serment avilissant de respect aux blancs, avaient fui cette paroisse pour se rendre au Port-au-Prince. Jourdain avait complètement réussi à contenir les colons du quartier de Nippes, en soulevant les ateliers d'esclaves, en décembre

1791, après l'affaire du 21 novembre au Port-au-Prince. Il avait dès lors fait consentir les colons à la concession, en faveur de ces hommes, de l'abolition du fouet et de trois jours francs de travail par semaine : il put ainsi maintenir les ateliers dans la subordination, et garantir le quartier de Nippes des ravages occasionnés par la révolte des esclaves, aux Platons et dans la plaine des Cayes. Il s'était entendu ensuite avec Rigaud, pour toutes les mesures à prendre depuis la loi du 4 avril, et avait marché sous ses ordres contre le Port-au-Prince, en juillet

1792, lorsque Roume et Blanchelande y allèrent : il avait marché aussi contre les Platons avec ce gouverneur général ' .

Le lieutenant de Jourdain dans la paroisse du Petit-

^ Un trait de Jourdain suffit pour faire opprérier !e caractère et !e courage

[ I70r)] ' ciiAPiriiE VI. 1 il

Ti'ou était Elieiine-ElieGéi'in, donthi destinée fut de fournir une canièrc [)k]s longue que celle de son chef. Né an Poit-au-Piiuco, marin de profession, il s'était établi avant la révolution dans un des cantons des Baradères. Brave, valeureux et intrépide, il a oÎ3tenu ensuite tous ses grades militaires par des services signalés rendus à son pays; mais il ne possédait pas les talens nécessaires à celui qui se croit appelé à diriger les hommes, quoiqu'il possédât cette prétention à un haut degré.

L'armée, sous les ordres de Bigaud, était forte de 1200 hommes de toutes couleurs. Il voulait que Géiin conduisît le contingent du Petit-Trou ; mais Jourdain réclama l'honneur de marcher à la tête de sa troupe. Jourdain fut donc son premier lieutenant, et Ignace le second.

Cette armée et la délégation se portèrent tout près du camp Desrivaux, par la route du Désert. La délégation adressa une lettre aux blancs qui s'y étaient renfermés,

de ce révolutionnaire. Lors des persécutions exercées contre lui el ses frères, à propos du serment de respect aux blancs, M. de Kermelaire, procureur durci au Petit-Trou, s'était montré violent contre lui : il avait dirigé des perquisitions polir l'arrêter, et avait fait tirer sur le iils de Jourdain qui s'était tapi sous un lit, à la vue des hommes de la maréchaussée. Quoique cet enfant n'eût pas été blessé, le père avait conservé au fond du cœur le ressentiment) de cette action atroce. En prenant les armes, à la fin d'août 1791, il envahit le bourg du Petit-Trou avec sa troupe et fit respecter les autorités et tous les particuliers; mais il se porta devant la demeure de M. de Kermelaire : c'était au milieu de la nuit. Le procureur du roi, homme de cœur aussi, entendant lebruit des armes de la troupe, croit qu'on vient pour l'assassiner. Jourdain' frappe à sa porte et lui crie : Ouvre:.' M. de Kermelaire dit alors : Ldrlies' assassins, quun seul de vous s'avance! Jourdain lui fait savoir alors que c'est à lui seul qu'il aura affaire. Son adversaire allume des bougies et prend' son épée. Il dit à Jourdain : Entrez! Jourdain enfonce la porte et pénètre dans l'appartement. Armés tous deux de leur épée, ils croisent le fer : le sort favorise Jourdain, qui tue son ennemi, Il sort ensuite ei d.t à sa troupe ; Jt me suis vengé '■

144 ih'LbES SUR L iiiSTonii: d luïn.

poiu' leur notifier l'objet de sa mission, qui était de faire exécuter la loi du 4 avril, en réintégrant dans la possession de leurs propriétés et de tous leurs droits les hommes de couleur qui avaient été chassés de la Grande-Anse. C'était le 18 juin. Une réponse y fut faite pour éluder la question : les blancs voulaient négocier. Mais la délégation leur répliqua le même jour qu'elle ne pouvait pas composer sur sa mission, et que si ces habitans persistaient dans leur refus, elle se verrait contrainte de les traiter comme ennemis de la République. Une nouvelle réponse de ces colons décida la délégation à faire attaquer le camp.

Le 19 juin, à six heures du matin, Rigaud ordonna à sa troupe de marcher en avant. Mais elle fut prévenue par l'artillerie ennemie, dès qu'elle se trouva à portée du canon. L'assaut fut alors ordonné. Jourdain reçut une balle au début de l'affaire; néanmoins il resta sur le champ de bataille pour encourager ses compagnons. A 9 heures du matin, malgré toute la valeur déployée par les républicains, ils furent forcés de renoncer à leur entreprise. En ce moment, Jourdain fut emporté par un boulet. Ignace, ayant reçu un éclat de pierre produit par un autre boulet, et voyant la troupe ennemie sortir des remparts à la poursuite des siens, se donna la mort pour n'être pas fait prisonnier.

La déroute des républicains fut complète ; ils ne purent enlever leurs morts, et beaucoup de blessés tombèrent au pouvoir de l'ennemi qui poursuivit les fuyards.

Ils regrettèrent leurs braves compagnons qui périrent dans cette action malheureuse. Jourdain et Ignace furent surtout pleures de toute l'armée. Leur carrière fut courte, mais honorable. Jourdain marqua la sienne par un acte

(l'humanité envers les esclaves : il fît abolir la peine du fouet dans toute l'étendue du quartier de Nippes, et de plus, il fit accorder à ces infortunés trois jours par semaine pour travailler à leur profit.

Après le succès obtenu par leur résistance à Desrivaux, les colons de la Grande- Anse et de ïiburon donnèrent à leur conseil administratif le nom de conseil de sûreté et d'exécution : il fut revêtu de tous les pouvoirs.

Situation de la ville du Cap. -- Instructions données à Galbaud , et sa conduite à son arrivée. — Polvérel et Sonthonax entrent au Cap. — Intrigues des colons et divers écrits de Tanguy Laboissière. — Destitution et embarquement de César Galbaud. — Proclamation de don Gaspard de Cassassola, du 7 juin. — Explications du gouverneur général Galbaud avec les commissaires civils. — Leur.proclaraation du 13 juin qui destitue Galbaud. -- 11 s'embarque avec sa famille. — Rixes entre les marins de la flotte et les hommes de couleur. — Mesures prises par les commissaires civils. — Révolte deGalbaud et des marins. — Combats au Cap, les 20, 21 et 22juin.— Pillage et incendie du Cap. — Les commissaires cii'ils se retirent au Haut-du-Cap. — Lettre de Sonthonax à la convention nationale, du 18 février, sur la liberté des esclaves. -— Proclamation des commissaires civils, du 21 juin, qui accorde la liberté aux noirs qui défendent la République française. — Leur dépèche à la convention, du 10 juillet. — Départ de la flotte pour les États-Unis. — Le général Lasalie appelé au Cap. — Proclamation des commissaires civiiî', du 26 juin, et mesures diverses. — Rentrée de Polvérel et Sonthonax au Cap. — Réflexions de Sonthonax concernant les colons de Saint-Domingue.

En partant du Cap pour se rendre à Saint-Marc, Sonthonax avait reconnu les mauvaises dispositions des colons blancs, et particulièrement de ceux qui formaient la municipalité de cette ville. Ce fut le motif qui le porta, par sa proclamation du 24 février 1795, à confier à la commission intermédiaire spécialement la sûreté publique dans toute l'étendue de la province du Nord, ainsi que dans la ville du Cap, en enjoignant à Laveaux de déférer à toutes ses réquisitions.

Parmi les factieux de cette ville, Lavergne, procureur

[17U5| CIIAI'ITIIK VII. l/,7

de la commune, substitué à Larchevcsque Thibautl, était celui qui se distinguait le plus : en correspondance avec ceux du Port-au-Prince, il ne cessa, après le départ de Sonthonax, de provoquer des conflits entre la municipalité et la commission intermédiaire. Avisé de ces menées, Sonthonax écrivit à Laveaux d'opérer l'arrestation de quelques-uns des factieux ; et alors Lavergne partit du Cap en disant publiquement qu'il allait se rendre en France pour dénoncer Sonthonax à la convention nationale ; mais il se rendit aux Etats-Unis.

Ses intrigues, secondées par la municipalité, empêchèrent les blancs du Cap de concourir avec Laveaux à la répression des noirs révoltés. Après quelques succès, ce général se vit forcé de rentrer au Cap, pour mieux conjurer les agitations qui s'y préparaient. C'était à l'époque de la seconde sortie qu'il avait faite contre les révoltés, au commencement de mars. Sonthonax l'approuva par sa lettre du 10 du même mois, datée de Saint-Marc *, et lui donna la liante police du Cap.

A cette époque, divers agens de la contre -révolution arrivèrent au Cap, entre autres le baron delà Valtière, se quahfiant de maréchal de camp des armées du roi (du roi qui avait péri sur l'échafaud depuis environ deux mois), et Thomas Millet, dont nous avons déjà parlé, chaud partisan de l'indépendance. Ces factieux furent tous dénoncés à Sonthonax, par le contre-amiral Cambis, commandant de la station au Cap, comme cherchant à exciter des troubles dans cette ville.

A ces coupables meneurs se joignirent bientôt les factieux déportés du Port-au-Prince, qui avaient été embar-

1 Rapport, t. 3, p. 377, 378, et 379. Ibid. p. 247, 248 et 249.

i48 ÉTUDES SUR l'histoire d'iIAÏTI.

qués sur des navires arrivés au Cap, à la fin d'avril. Ils adressèrent des réclamations emportées à la municipalité, se plaignant hautement des commissaires civils.

La ville du Cap se trouvait donc, à l'arrivée de Galbaud, dans un état de fermentation qui faisait présager des troubles profonds. Son atmosphère était imprégnée de tout le fiel que vomissaient les colons contre Polvérel et Sonthonax.

Thomas-François Galbaud, général de brigade, était parti de Brest au commencement d'avril sur la frégate la Concorde : il arriva au Cap le 7 mai. Nommé d'abord gouverneur général des îles du vent par le conseil exécutif, il n'avait pas tardé à être destiné au gouvernement général de Saint-Domingue, en remplacement de d'Esparbès : sa commission lui fut délivrée le 6 février 1795. Quelques jours après, sa mère, propriétaire à Saint-Domingue, étant morte, sa succession ouverte rendit Galbaud co-proprié taire avec ses frères et ses sœurs. Or, la loi du 4 avril 1792 disposait que tout propriétaire dans les colonies ne pourrait être nommé gouverneur, etc. Galbaud eut la franchise de faire savoir sa qualité de propriétaire au ministre de la marine, en demandant qu'une nouvelle loi fût rendue à l'effet d'abroger cette disposition. Il reconnaissait donc son inaptitude à occuper la charge de gouverneur général. Le ministre ne lui répondit pas, et il partit pour Saint-Domingue*.

Quoique sa commission fût calquée sur le protocole de celles des anciens gouverneurs âes colonies, qui leur donnaient de grands pouvoirs, ses instructions portaient :

^ Galbaud avait pour père un ancien membre du conseil supérieur du Portau-Prince, un colon.

[1795J CIIAPITKE vil . 149

« Dépositaire de la force publique, le général Gal- » baud n oubliera jamais qu'il est, dans toutes les circon- » stances, soumis par la loi aux réquisitions des commis- » saires, et qu'il doit faire agir la force lorsqu'il en » sera requis, soit pour les protéger, soit pour faire res- » pecter les lois et la souveraineté nationale. Il est maî- » Ire des moyens d'exécution et des dispositions mili-

» taires Mais il ne pourra jamais sortir du cercleque

» les commissaires /Mif?'ace?*owi dans leurs réquisitions. »

En lui recommandant l'exécution de la loi du 4 avril, ces instructions lui renouvelaient encore l'injonction d'exécuter ponctuellement les réquisitions que les commissaires civils pourraient lui adresser à cet égard.

Ainsi, Galbaud était bien positivement placé sous les ordres des commissaires civils, revêtus de tous les pouvoirs nationaux par les divers décrets rendus par l'assemblée législative et la convention, notamment ceux des 5 et 6 mars 1793, envoyés par le ministre de la marine.

Ce général s'était trouvé sur les frontières de la France, à ce qu'il paraît, lorsque l'armée du duc de Brunswick vint envahir le territoire ; il s'était vaillamment conduit contre les ennemis de sa patrie. Cette circonstance paraît avoir déterminé les démarches de plusieurs colons de Saint-Domingue, à Paris, pour lefaire nommer gouverneur de cette colonie, afin de s'en faire un instrument. Parmi eux, étaient Charette de la Colinière, Périgny, l'un des chefs de bureau de la guerre et fils du grand planteur de ce nom qui était député à l'assemblée constituante ; Brulley, planteur de la Marmelade ; et Page, planteur de la Grande- Anse.

Toutefois, en partant de France, en recevant ses in-

>I50 ÉTUDES SUR L HiSTOIUE D HAÏTI.

siructions auxquelles il ne fit aucune objection, il paraissait disposé à concourir franchement à l'exécution de la loi du 4 avril. Pour mieux prouver ses sentimens à cet égard, il s'attacha, en qualité de secrétaire, un homme de couleur qui résidait en France, nommé Barbault- Royer qui, par la suite, y publia un écrit dont nous aurons à parler. En arrivant au Cap, Galbaud s'attacha un autre du nom de Maucombe.

Mais, d'un caractère faible et irrésolu, comme l'avait été Blanchelande, il ne put se garantir des embûches que lui tendirent les colons de toutes nuances d'opinion, dès son arrivée. Ceux qui l'avaient fait nommer lui avaient recommandé d'ailleurs de chercher à gagner la confiance de leurs pareils, et probablemient ils en avaient f\nt la leçon à ceux de Saint-Domingue par leur correspondance.

La faiblesse du caractère et l'irrésolution chez des militaires braves et courageux, est la pire des choses lorsqu'il s'agit d'affaires pohtiques. On rencontre souvent de ces hommes qui, propres à la guerre, se montrent tout à fait incapables de se bien conduire au milieu de partis rivaux.

En débarquant au Cap avec l'ordonnateur Masse, venu avec lui, Galbaud oublia entièrement que ses instructions lui enjoignaient de se prémunir contre les menées des contre-révolutionnaires, et de se faire d'abord reconnaître par les commissaires civils. Ne voulant ni les attendre au Cap, ni aller les joindre au Port-au-Prince, il se rendit le jour même de son débarquement à la municipalité pour s'y faire installer : il y prêta serment, sur son honneur, d'être fidèle à la

[1795] criAPiTRE vil. 131

République. C'était méconnaître la supériorité hiérarchique de la commission intermédiaire où il se présenta ensuite : là, il prononça un discours dans lequel il rappela l'intérêt particulier qu'il avait au bonheur de Saint- Domingue, où il avait toute sa fortune. Cette déclaration était évidemment à l'adresse des colons, auxquels il faisait entendre qu'ils pouvaient compter sur lui, puisqu'il avait le même intérêt qu'eux.

Porteur de dépêches importantes pour les commissaires civils, qui leur prescrivaient les mesures qu'ils avaient à prendre par rapport à la guerre déclarée à l'Espagne et à la Grande-Bretagne, qui leur annonçaient aussi la nomination de leur secrétaire Delpech, comme membre de la commission civile en remplacement d'Ailhaud, Galbaud retint ces dépêches et se borna à écrire, le 8 mai, une lettre à Polvérel et Sonthonax pour leur annoncer son arrivée, en leur témoignant cependant le vif désir qu'il avait de leur prompte arrivée au Cap, pour profiter de leur expérience. Dans deux lettres subséquentes, des 12 et 25 mai, il leur manifesta ses préventions contre les colons qui Tentouraient : le plus grand nombre frémit, dit-il, en songeant que la loi met les citoyens de couleur à leur niveau. Il s'exprima en des termes tout aussi peu favorables, à l'égard des déportés qui étaient prisonniers à bord des bâtimens sur la rade.

Avant lui, le général Laveaux, le contre-amiral Cambis, Louis Boisrond et Boucher (ces deux derniers, membres de la commission intermédiaire), avaient signalé à Sonthonax les intrigues des factieux, qui faisaient présager de nouveaux troubles dans la ville du Cap. A ce sujet, les deux commissaires, étant encore à Saint-

152 ÉTUDES SLR l'histoire d'hAÏTI.

Marc avant d'aller au Port-au-Prince, avaient écrit une lettre à la commission intermédiaire, le 29 mars, pour menacer ces factieux.

D'après tous ces précédens, d'après les diverses lettres de Galbaud lui-même, Polvérel et Sonthonax sentirent fort bien qu'ils devaient s'appuyer sur les hommes de couleur qui, avec les troupes européennes présentes dans la colonie, étaient la seule force sur laquelle ils pouvaient compter. « Les uns et les autres, dit Garran, » avaient seuls défendu Sonthonax dans l'émeute du » mois de décembre 1792, eux seuls avaient marché » avec les commissaires civils pour soumettre les fac- » tieux du Port-au-Prince et de Jacmel. »

Ils se firent accompagner d'un détachement assez nombreux d'hommes de couleur, et de celui que Sonthonax avait amené à Saint- Marc. Antoine Chanlatte, colonel de la légion de l'Egalité, les commandait.

Leur entrée au Cap eut lieu le 10 juin. Ceux qui les escortaient et qui venaient de les aider à triompher des ennemis de l'autorité nationale, montrèrent de la joie, surtout en voyant des hommes, des femmes et des enfans de couleur, accourir au-devan t des commissaires pour les féliciter de leurs succès et de leur retour. Ce sentiment était bien naturel: il était déplus honorable, tant pour les représentans de la France, que pour ceux qui le manifestaient ; il donna à leur entrée l'appareil d'un triomphe. Nous concevons cependant ce que nous trouvons écrit dans le rapport de Garran : que les commissaires civils ne surent pas se refuser aux démonstrations de leur joie (de leur joie personnelle), en voyant le sérieux glacé des blancs qui contrastait si fortement avec les acclamations de la classe de couleur ; car quoique

dévoués à la mère-patrie et résolus à défendre sa colonie contre ces hommes qui machinaient sa remise à la Grande- Bretagne, ils pouvaient, ils devaient ne tenir aucun compte de leur froideur. L'autorité supérieure doit toujours éviter de montrer le caractère de chef de parti, qui blesse, qui irrite les opposans.

La municipahté, la commission intermédiaire et Galbaud lui-même vinrent aussi au-devant des commissaires civils. Les batteries des forts et des vaisseaux saluèrent leur entrée. Ils se rendirent dans la salle des séances de la commission intermédiaire où ils furent officiellement complimentés.

Aussitôt leur arrivée, des rapports circonstanciés leur parvinrent sur les relations de Galbaud avec le parti qui était hostile à commission civile. On lui imputait d'avoir dit qu'il n entendait pas être r instrument passif de ses volontés et qu Un obéirait pas aveuglément à ses 7'équisitions. D'autres propos moins excusables étaient imputés à César Galbaud, frère du gouverneur général, qui, nommé adjoint pour la Martinique, l'avait cependant suivi à Saint-Domingue et y exerçait déjà ses fonctions.

Galbaud, en effet, avait déjà envoyé son frère visiter tous les postes de la frontière espagnole qui couvraient la province du Nord contre les entreprises des noirs insurgés, déjà gagnés à la cause de l'Espagne par suite des instructions données à Don J. Garcia. C'est dans cette tournée, c'est en se mettant en communication avec les chefs de ces postes et ceux des postes espagnols, pour préparer la défection des premiers, qu'il revint au Cap où il tenait les propos qu'on lui imputait.

De son côté, le gouverneur général, tout en écrivant aux commissaires civils les lettres dont nous avons parlé,

iM ÉTUDES SUR l'histoire d'haÏTI.

OÙ il dépeignait les colons sous les couleurs du royalisme et de l'indépendance, n'avait cessé d'écouter les conseils que lui donnaient deux d'entre eux, Thomas Millet et Tanguy Laboissière, pour le porter à expulser ces commissaires de la colonie, afin de rester maître du terrain et de consommer leur projet médité depuis longtemps.

Thomas Millet était un des Léopcu^dins : ce fut lui qui, à l'assemblée générale de Saint-Marc, proposa de décréter que tout blanc qui épouserait une femme de race africaine, fût tenu d'abjurer son nom européen pour prendre un nom africain. Il est inutile d'en dire davantage.

Quant à Tanguy Laboissière, colon de la paroisse de Torbeck, ancien procureur du roi à la sénéchaussée des Cayes, il avait été d'abord du parti du gouvernement colonial ; mais il n'avait pas tardé à passer dans le camp opposé. Après avoir fondé aux Cayes un journal où il distillait le venin colonial contre les hommes de couleur, il était venu se fixer au Cap sous les auspices de Larchevesque Thibaud. Là, en déportant Daugy et Raboteau, en janvier 1795, Sonthonax l'avait nommé membre de la commission intermédiaire, croyant l'attacher à la révolution : il renonça à ces fonctions pour redevenir journaliste, dès le mois de février. Soit dans le Moniteur de Saint-Domingue (feuille officielle), soit dans un autre journal qu'il fonda pendant l'absence de Sonthonax, il ne cessa d'attaquer ouvertement les mesures prises par la commission civile. Du Port-au-Prince, elle ordonna son arrestation et son embarquement parmi les déportés de cette ville, qu'elle venait d'envoyer dans la rade du Cap.

[1793] ciiÂPriRE VIT. 155

Réuni h Th. Millet sur le vaisseau t'Eole, que montait le contre-amiral Sercey, ils s'entendirent pour pousser Galbaud aux voies extrêmes dont nous venons de parler. Dès le 10 mai, trois jours après son ariivée, ils commencèrent à lui adresser des lettres dans ce but : ils lui firent communiquer, de concert avec la municipalité du Cap, le testament de mort attribué à Jacques Ogé, le récit historique de Gros, la fameuse lettre de Cougnac-Mion, pour lui persuader que la révolte des esclaves était le fait des hommes de couleur (qu'il faudrait alors > sacrifier, afin de faire rentrer ces malheureux dans l'ordre colonial), et lui faire sentir la nécessité de rendre Saint-Domingue indépendant de la France. Déjà, aux Cayes, dans plusieurs de ses écrits, Tanguy Laboissière avait conseillé regorgement de tous les hommes de couleur pour pouvoir maintenir l'esclavage des noirs. Dans un de ces écrits, du 17 juin 1792, il disait : ^i 11 « fallait sans doute, dans le principe, exterminer la caste » des mulâtres, puisque c'est d'elle que nous vient tout » le mal, puisque c'est elle qui a commis tous les » crimes. » A la fin du mois de mai 1795, il engageait Galbaud à s'opposer à la rentrée des commissaires civils au Cap : il les appelait des brissolins : en cela, il entrait parfaitement dans les sentimens intimes de Galbaud qui, avant son départ de France, par ses lettres aux colons avec qui il était en relations, fulminait contre les Girondins. Et chose étrange ! lorsque Tanguy Laboissière excitait Galbaud contre Polvérel et Sonthonax en les désignant comme des brissolins, Brissot et tout le parti girondin étaient sur le point d'être arrêtés, dans la funeste journée du 51 mai 1795.

Enfin, « peu de jours après, dit le rapport de Gar-

156 ÉTUDKS SUR l'histoire d'hAÏTI.

» ran, Tanguy lui adressa (à Galbaud) l'écrit suivant : » on croit devoir le rapporter ici en entier, parce qu'il » a eu la plus grande influence sur les événemens posté- » rieurs, en faisant naître ceux qu'il prédisait, parce » qu'il montre d'ailleurs, dans le plus grand jour, les » vrais sentimens du parti coupable dont Tanguy était » Torgane, et la coalition de ces prétendus patriotes avec » les agens de l'ancien régime contre les commissaires » civils et les hommes de couleur. » ....

Et nous aussi, nous croyons devoir rapporter cet écrit en son entier, parce que, s'il avait pour but principal d'embarquer violemment Polvérel et Sonthonax, c'était pour mieux arriver à la destruction de la classe de couleur et au maintien de l'esclavage des noirs; parce que cet écrit résume les perfides doctrines coloniales contre les deux classes colorées de Saint-Domingue. Dans une de ses lettres à Galbaud, qui précéda cet écrit intitulé Dernier conseil au général Galbaud, Tanguy Laboissière lui avait dit : Si l'on avait suivi mon conseil, lorsque D j'ai proposé à l'assemblée provinciale du Sud d'égorger » tous les hommes de couleur, la colonie n'en serait pas » où elle estaujourd'hui. La politique seule est le sentiment y> que nous devons consulter, et c'est sur cette politique y> que nous devons fonder le bonheur de la colonie \ »

Voici le Dernier conseil au général Galbaud:

La crise approche, les commissaires seront ici sous deux jours ; rappelez-vous tout ce que je leur ai écrit à cet égard.

Je connais leur âme; je juge de tout» ce qu'ils font et vont faire avec la juste sonde d'Helvétius, que j'ai médité depuis l'âge de dix ans.

Il ne leur reste qu'à subjuguer le Gap, et toute la colonie est aux fers, et tous les nègres réi^oltés seront soldats libres contre les mal-

1 Débals, t. 8, p. 92.

[17931 CHAPITRE vjr. 157

heureux blancs, dont les plus à plaindre ne seront pas ceux qu'on expulse et dont on s'empare des propriétés ; mais ce sont ceux-là, femmes, enfans, vieillards , qui vont rester après le départ du convoi, sur lesquels je verse des larmes de sang.

Vous allez donc de sang-l'roid les voir se faire un château fort de la maison du gouiernement et des casernes qui les avoisinent, et qui ne sont occupées que par les hommes de couleur et les dragons d'Orléans, vraies gardes prétoriennes dévouées à tous les caprices tyranniques de nos Nérons et de nos Tibères.

De là, ils foudroieront la ville et achèveront l'anéantissement des blancs. Voyez comme ils publient dans leur feuille de ['Egalité des provocations au meurtre, à l'incendie et au pillage; voyez comme Dufay et autres travaillent les esprits au Cap, comme on vous y peint déjà vous même : et comme je suis vrai envers tout le monde, je ne vous cacherai pas que je vous trouve le tort d'avoir injurié une corporation illégale^ il est vrai, mais composée de l'élite des hra^'es gens du Cap où il y en a encore, quoi qu'on vous en ait dit; d'avoir accablé de reproches, suggérés sans doute, des habitans déjà assez frappés des plus terribles malheurs ; enfin, d'avoir suivi les conseils de l'ordonnateur Masse, que je vous annonce comme devant se jeter dans le parti des commissaires dès qu'ils seront ici, et d'avoir vexé le commerce du Cap, déjà si ruiné par les circonstances; car les gains qu'on lui reproche sont faits par les échanges, l^ojez déjà comme on prépare votre embarquement ; voyez le rapprochement des esclaves insurgés du dehors, la révolte qu'on fomente au dedans, une entrée de mulâtres en armes avec les commissaires ; voyez comme ceux-ci redoublent d'insolence, comme ils agacent les blancs et principalement les hommes de mer pour exciter quelque grand mouvement, à la faveur duquel ils consomment la ruine du Cap, qu'ils ont jurée depuis le supplice d'Ogé. Que de préjugés vous entourent, général, et que vous êtes venu dans un moment bien critique, et qu'il est fâcheux, pour vous et pour nous, que vous ne soyez pas bien entouré et que vous n'ayez pas plus de connaissances locales que vous ne pouvez en avoir !

Encore, si vous sortiez de la fluctuadon où vous balance sans cesse V irrésolution^ qui paraît une des bases de votre caractère! Citoyen Galbaud, la résolution d'un parti, la fermeté du moment, peuvent encore sauver Saint- Domingue : il faut que vous fassiez embarquer les auteurs de notre désolation; il faut que, nouveau Curtius, Galbaud se jette dans le gouffre, quil envoie les trrans à la convention na~

î58 ÉTUDES smi l'iustoiue o'haÏti.

iionale, avec le tableau et les preuves de leurs forfaits consommés et de ceux qu'ils méditent encore, et qui sont plus effrayans encore, s'il est possible.

Il faut assumer tout sur vous, pour sauver Saint-Domingue. Si vous cn'ez la faiblesse de vous laisser embarquer^ vous perdez la colonie, vous ne vous sauvez pas.

Le moment est venu où il n'y a plus à transiger; ils sont trop criminels ; ils n'ont d'espoir que dans leur audace et dans les révoltés qu'ils appelleront sur les colons. Général, bâtez-vous de vous entourer de toute la population blanche du Cap ; faites rentrer le braire régiment du Cap : les forces de terre et de mer sont, par votre brevet à votre disposition ; faites donner des ordres au camp des blancs de laisser passer tous les révoltés, s'ils tentent de le faire et de se tenir prêts à les pre?idre par- derrière lorsque vous les prendrez par-devant ; car, sans être homme de guerre, je sais ce que feront les commissaires et ce que vous devriez faire : vous opposer à leur entrée au Cap. Si vous ne le faites pas, vous tenterez en vain après de les en arracher : ils appelleront ensuite les révoltés. Alors vous appellerez les braves marins et tous les hommes que vous aurez au Cap, vous marcherez à leur tèle et vous mettrez les révoltés entre votre feu et celui des hommes sortis du camp. Ils ne tiennent point à la guerre en rase campagne; vous les vaincrez et sauverez Saint-Domingue.

Sa ruine ou son salut dépend de votre conduite. Je vous prédis que, si vous ne prenez ce parti, les commissaires une fois entrés au Cap, demeurent les maîtres du pajs; ils s'en déclareront les chefs suprêmes, après avoir fait expulser ou massacrer tous les blancs ; et le général Galbaud, ayant pu empêcher le crime et ne l'ayant pas osé, en sera responsable aux yeux de la colonie, de la nation et de la postérité : qu'il ose ..! Il en est temps. Une faut pas s'effrayer de leur faction....; elle n'est que factice : pas un citoyen honnête n'ose s'en montrer partisan ; ils n'ont que des hommes de Z>o«e, sur qui l'opinion morale de leur force cessera d'agir s'ils voient seulement que vous osiez leur résister. Proclamez leurs crimes, faites-les imprimer; dans trois jours vous n'aurez pas un imprimeur à vous.

Ainsi donc, la cause de la colonie se dédide sous deux jours : elle est gagnée ou perdue, selon la conduite ferme, résolue, fixe ou timorée et versatile que tiendra le général Galbaud.

Le sort de Saint-Domingue est entre ses mains. Eh quoi ! il hésite encore à prendre le seul parti qu'il y ait à prendre ! Il n'aura donc eu

[1795] (-iiAi iTiir. Yii. I.'i:)

Je courage que dcnuinl Brunswick^ el il écliouera dti'ant des Snnlhonax el des Pchérell Général Galbaud, mon langage peut vous déplaire; mais je dois vous parler ainsi. Je veux le salut de mon pays; il est attaché h cet acte viril et d'équité. Si vous ne le faites pas, ne pensez pas vous en tirer à la convention nationale ou même devant quelque autorité nationale que ce soit, en disant : Mais, les commissaires civils étaient si puissans, ils avaient tant d'autorité ! — et que vouliez-vous que fît un général contre eux ? On vous répondra mille fois : Quil les embarquât ou quHl mourût.

Convenons que si Tanguy Laboissière pécha en quelque chose, ce n'est ni par l'intelligence de la situation, ni par la prévoyance des événemens qui allaient bientôt s'accomplir au Cap et dans tout Saint-Domingue. Ainsi que son prédécesseur, l'abbé Maury, il entrevit avec une rare sagacité le résultat de la lutte désespérée que soutenait le régime colonial aux abois, contre la nature des choses, contre le droit imprescriptible de l'homme, contre la volonté éclairée, alors, de la métropole, contre le patriotisme nonmoins éclairé de ses agens.

En quoi péchait-il donc ce colon si instruit, au style si lucide, mais au cœur si profondément scélérat ? Par le plus précieux sentiment, celui de la justice ! Il croyait pouvoir fonder le bonheur de la colonie sur la 'politique, et il n'eût suffi aux colons, pour être vraiment heureux, que à' élve justes. Au lieu de songer sans cesse à regorgement de tous les hommes de couleur, que ne se décidaientils à reconnaître la légitimité des droits de cette classe, et la nécessité au moins d'un adoucissement au sort des malheureux esclaves, sinon de leur liberté immédiate ?

Voyez, au contraire, comment Tanguy Laboissière, étranger au métier des armes, se creuse l'esprit pour conseillera Galbaud de s'efforcer de mettre les esclaves ré-

voltés entre deux feux, afin de les exterminer aussi ! Des militaires bien autrement capables, bien plus résolus que Galbaud, essayèrent en vain d'accomplir cette œuvre impie ; la puissance réunie de l'Espagne et de la Grande- Bretagne, celle de la France elle-même, vinrent successivement échouer dans cette entreprise criminelle, parce que la Providence, qui veut la conservation des mulâtres et la liberté des noirs, sut leur inspirer assez de courage pour repousser du sol de Saint-Domingue leurs communs ennemis.

Les différons écrits adressés à Galbaud n'étaient pas connus des commissaires civils : ils furent saisis plus tard dans ses papiers, aux Etats-Unis, et envoyés en France. Mais tout l'ensemble de sa conduite au Cap décelait à leurs yeux la culpabilité de ses intentions. Il fallait qu'ils prissent un parti à son égard : il devait être fondé sur la loi.

Or, l'article 5 du décret de la convention nationale, du 8 novembre 1792, portait:

« Les commissaires sont revêtus de tous les pouvoirs. » Les commandans et les officiers militaires de terre et » de mer, les ordonnateurs et officiers d'administration, » les corps administratifs et judiciaires, ainsi que toutes » les assemblées délibérantes, soit générales, soit parti- » culières, enfin tous les fonctionnaires publics leur sont » subordonnés. Ils pourront destituer et faire arrêter, » s'il le faut, ceux qu'ils jugeront ne pas remplir digne- » wie^ir leurs places, qui se seraient rendus ou se ren- » draient coupables d'incivisme ; et ils pourvoiront à » leur remplacement dans les formes légales. »

Ce décret était relatif aux commissaires civils envoyés

[171)5] ciiAMini: vu. 1(}1

aux îles du veut ; mais il autorisait aussi ces commissaires à passer à Saint-Domingue pour se réunir à Polvérelet Sontlîonax, maintenus dans leurs fonctions par une exception honorable, fondée sur leur patriotisme reconnu. Or, si ceux des îles du vent avaient le pouvoir de destituer les chefs militaires, ceux de Saint-Domingue l'avaient aussi. Mais, en leur adressant le décret du 8 novembre, le conseil exécutif leur disait par une lettre : « Si vous » soupçonnez les fonctionnaires publics, civils ou mili- » taires, d'être dans des opinions contraires aux princi- » pesdela France, destituez-les: la ^éi^uhWque ne Mt » grâce à aucun de ses ennemis. » Nous avons vu en outre que le décret du 6 mars 1795 les autorisait à prendre toutes les mes?<re5 qu'ils jugeraient nécessaires à la défense delà colonie contre ses ennemis intérieui^s et extérieurs ; et que celui du 5 mars enjoignait auxgouvemeurs généraux et autres agensmïYitaires cl' obéir à toutes leurs réquisitions.

En vertu de ces pouvoirs, Polvérel et Sonthonax prirent la résolution de destituer César Galbaiid et d'ordonner sa déportation en France. Cependant, ils avaient voulu lui épargner l'humiHation de cette destitution, en le portant à donner sa démission : il s'y refusa. Cette destitution eut heu le 12 juin.

En ce moment, les commissaires civils eurent connaissance d'une proclamation, du 7 juin, de Don Gaspard de Cassassola, colonel et commandant général des troupes espagnoles formant le cordon de la frontière du Nord, autorisé par le gouverneur Don J. Garcia. Cette proclamation était rédigée dans le sens de la dépêche ministérielle de Pedro Acuna, que nous avons rapportée plus avant; elle disait, entre autres choses, aux habitans de Saint-Domingue :

ÉTUDES SUR l'hiSTOIUE d'hAÏTI.

« Je suis chaigé de leur dire que leur félicité ou leur » dernière et irrémédiable ruine dépend d'eux-mêmes et B de leur gouverneur. . . M. le général («albaud, étant une » personne caractérisée par ses connaissances militaires, » sa prudence et sa politique. . . , M. Gdi\h'Auà , faisant sans » doute usage de ses talens et de ses sublimes connais^ >i sances, réfléchira sur sa position critique et sur le parti y> le plus sage et le plus convenable qu'il doit prendre. . . »

Cet acte d'un ennemi voisin des frontières françaises éclaira les commissaires civils sur les manœuvres qui se tramaient par le gouverneur, qui avait déjà envoyé son frère visiter les postes placés sur ces frontières. Ces commissaires, voyant Galbaud s'opposer au départ de la flotte qu'ils voulaient envoyer en France, reconnurent alors la nécessité d'avoir une explication avec lui, afin de s'assurer s'il était réellemen!; décidé à ne pas obéir à leurs réquisitions. Sa réponse fut affirmative sur ce point, tant verbalement que par écrit ; il leur déclara qu'il ne pouvait se regarder comme l'instrument passif des commissaires civils. Ceux-ci l'interpellèrent sur la question relative à sa qualité de propriétaire :\\ ne put leur fournir des preuves écrites que le conseil exécutif avait passé outre sur cet obstacle opposé par la loi du 4 avril ; et il les pria alors de faire exécuter cette loi à son égard, et de l'autoriser à s'embarquer avec sa femme et ses enfans.

Sa lettre du 12 juin à ce sujet montre moins de soumission à la loi que de faiblesse dans le caractère. Après avoir dit aux commissaires civils que son frère obéira sans difficulté aux ordres qui lui seront donnés de retourner en France, il ajoute : « Quant à moi, citoyens, je vous sup- » plie de nouveau de me permettre de repasser en France; B je ne puis être d'aucune utiliîé dans la colonie ; j'aime

[1795J CHAPITUF VII. 105

» ma patrie par-dessus tout, parce qu'elle m'a clcvc au » niveau de tous mes semblables. Je cous déclare que je » ne puis me regarder l'instrument passif des commis- » saires civils, parce que les commissaires civils sont des » hommes, et que je risquerais de me rendre coupable, si » je promettais d'obéir aveuglément à tous les ordres qu'ils

» pourraient me donner Je vous supplie donc de m'an-

» torisercnn embarquer avecma femme et mes enfans.h^ » loi vous y autorise, puisqu' elle défend dedonner aucun » commandement da ns la colonie aux propriétaires. D'a- » près vos dontes, je regarde comme nul ce que je vous » 'ai dit hier sur la conversation et ma correspondance mi- » nistérielle. Rien ne vous force à me croire ; tout vous » oblige à faire exécuter la loi »

A cette lettre, les commissaires civils firent une réponse où ils rappelaient à Galbaud les dispositions des diverses lois qui les autorisaient à exiger la soumission de son pouvoir militaire à leur autorité civile : ils la terminaient ainsi : « Dans ces circonstances, vous ne pouvez » plus rester a Saint-Domingue ; vous retournerez en » France rendre compte de votre conduite à la conven- » tion. Elle jugera, dans Sa sagesse, si vous avez bien ou » mal mérité de la République pendant votre court sé- » jour dans la colonie. » Cette réponse est du 15 juin.

Galbaud répliqua le même jour à cette lettre, annonçant de nouveau sa soumission à leur détermination.

En conséquence, Polvérel et Sonthonax émirent une proclamation, le 15 juin, par laquelle ils le destituèrent pour tous les motifs allégués ci-dessus, et en tant que de raison, pour cause d^ncivisme : ils lui Ordonnèrent de se rendre dans le jour à bord de la gabarre la Normande pour y être consigné et conduit en France, et aller à la barre

J64 ETUDES suii l'iïisïoire d'haïti.

de la convention nationale rendre compte de sa conduite. En recevant cet arrêté, Galbaud écrivit un billet, le 15 juin, où il promettait aux commissaires civils de s'embarquer le même jour : ce qu'il fit en effet.

Un très-grand nombre de navires de guerre et du commerce se trouvaient dans le port du Cap à cette époque : deux contre-amiraux s'y trouvaient également, Cambis qui avait le commandement comme plus ancien, et Sercey. Le premier s'était toujours conduit avec impartialité dans les troubles de la colonie, tandis que l'autre, étant aux Cayes, avait pris parti avec les blancs contre les hotnmes de couleur du Sud et y avait entraîné les équipages sous ses ordres. Tous ces navires de l'Etat se trouvant dans la colonie depuis i790 ou 1791, leurs équipages, en général, s'étaient plus ou moins mêlés aux agitations populaires des ports où ils se trouvaient accidentellement : étant d'ailleurs dans la même position sociale que la classe des petits blancs, acharnée contre celle des mulâtres, c'eût été un phénomène qu'ils n'eussent pas partagé sa haine pour eux. A ces causes naturelles, susceptibles d'introduire l'indiscipline dans les rangs des équipages, se joignaient des privations auxquelles ils étaient en proie : plus de deux années de solde leur étaient dues ; l'insubordination était à son comble, et les officiers ne pouvaient la comprimer.

C'est dans de telles dispositions de la part de ces marins, déjà activement travaillés à la révolte, par les colons déportés par les commissaires civils de divers lieux de la colonie, mais se trouvant tous réunis sur des navires dans la rade du Cap, que César Galbaud et son frère le général se présentèrent en qtielque sorîe comme des

[1793] CIIAPITKE VII. 165

proscrits. Les agitateurs profitèrent de ce moment pour exciter un soulèvement dans la flotte. Parmi eux se trouvaient le chirurgien Ferté, septuagéiiiure, furieux habitant du Port-au-Prince, et quatre femmes déportées comme lui de cette ville, sur la dénonciation de la municipalité, pour avoir toujours pris part à toutes les agitations qui eurent lieu depuis le commencement de la révolution. Ces femmes étaient les dames Pommiers, Magran, Chavanne (connue sous le nom de comtesse de Chavanne), et Martin : cette dernière avait joué un rôle infâme dans l'assassinat de Mauduit, dont elle mutila le cadavre d'une manière obscène. D'après ces honteux précédons, on peut juger si ces furies ne durent pas saisir l'occasion afin d'exciter les marins à de nouveaux troubles. Quant aux deux Gaibaud, leur amour-propre blessé et humilié devait naturellement les porter aussi à la vengeance contre les commissaires civils et les hommes qui, fidèles à leur autorité, soutenaient ces agens de la métropole : ces hommes étaient les mulâtres du Cap, et ceux de l'Ouest qui avaient accompagné ces commissaires.

Dès l'entrée dePolvérel et de Sonthonax, les agitateurs suscitèrent des querelles entre les marins elles mulâtres. Le contre-amiral Sercey qui avait été témoin, au Portau-Prince, des égards et de la considération des commissaires pour ceux de cette ville, et qui partageait les rancunes des déportés confiés à sa surveillance, loin de suivre les instructions qu'il avait reçues pour les contenir, favorisa leur mutinerie. De leur côté, les hommes de couleur n'avaient aucun motif pour se laisser vexer par ces misérables qui avaient toujours voulu leur extermination; et quoique moins nombreux au Cap que les marins de la

i6Q ÉTUDES sufi l'wstoike d'iiaïti.

flotte, ils sentaient trop la force de leurs droits pour leur céder et supporter leurs injures.

Avertis de ces querelles, les commissaires prirent ées dispositions pour les empêcher. C'était surtout dans la soirée que les rixes survenaient : ils ordonnèrent aux amiraux de ne pas permettre aux marins de venir à terre, après sept heures du soir. Cet ordre contraria principalement les officiers de marine; cependant, pour être équitables, les commissaires avaient également défendu aux officiers et aux soldats de couleur do sortir de leurs casernes après la même heure. Le corps des officiers de marine vint se plaindre de celte mesure à la commission civile elle-même. Celui qui porta la parole en cette circonstance était un nommé Rousseau, ancien enseigne de la corvette la Favorite qui avait été envoyée à Santo- Domingo, pour réclamer l'extradition d'Ogé, de Chavanne et de leurs compagnons; Rousseau s'exprima avec beaucoup de mépris pour les hommes de couleur. Un instant après, il fut rencontré dans un café par quelquesuns qui lui renvoyèrent ses grossières injures. Sur la plainte de Rousseau, les commissaires ordonnèrent néanmoins de punir celui qui s'était montré le plus emporté contre cet officier: c'était Bijou Moline. Cette scène se passa le 19 juin dans l'après-midi.

Malgré la punition de MoHne, des matelots se portèrent à bord de tous les bâlimens de la rade, en criant: « Aux armes ! aux armes ! it faut embarquer Polvérel » et Sonthonax ; il faut exterminer^ cette race exécrable » des mulâtres. » Mais la nuit arrivait ; les agitateurs remirent leur projet au lendemain.

Les commissaires civils s'attendaient si peu à voir éclater de pareilles fureurs, que le même jour, ils donnaient

[1795J cuAi'rmE vu. i67

un grand dîner aux habitans du Cap à l'occasion de leur retour. Ils étaient dans la plus parfaite quiétude, par la soumission des deux Galbaud embarqués le 12 et le 15 : ils ne prirent aucune mesure de défense.

Durant la nuit du 19 au 20, l'ex-gouverneur se laissa entraîner par tous les déportés et par l'exaltation des matelots : il se persuada qu'avec de telles dispositions, son triomphe était certain. Peut-être même fut- il le moteur de cette exaltation.

Le 20, Galbaud émit une proclamation par laquelle ii reprit son titre de gouverneur général et appela les équipages de tous les navires à le seconder, pour expulser les commissaires civils de la colonie. Il se transporta avec son frère à bord de tous ces bâtimens où il fit lire sa proclamation et la commission qu'il tenait du conseil exécutif: le vaisseau l' America fut le seul où il n'alla pas. Il fît mettre en liberté tous les déportés. Tous les équipages adhérèrent au mouvement. Le signal pour la descente à terre fut fixé à deux heures de l'après-midi. Durant la journée, de nombreux habitans blancs du Gap se rendirent auprès du gouvei'neur, pour le conjurer de sauver la ville de la fureur des commissaires civils et des mulâ^ très, disaient-ils. Dès 10 heures du matin, les marins avaient embossé les navires de guerre contre la ville: leurs officiers prirent parti avec eux.

A trois heures et demie de l'après-midi, les deux Galbaud descendirent à terre, à la tête de trois mille hommes : ils ne trouvèrent aucune résistance. Un ancien royaliste nommé Gau vain, qui avait été membre de l'assemblée coloniale, se porta à leur rencontre avec environ deux cents hommes de la jeunesse du Cap qui avait fîgau'é

468 KTUDES SUU L IIISTOIIIE D HAÏTI.

lors destroubles occasionnés parla déportation de Cambefort et autres agensde l'ancien régime. Cette troupe réunie se divisa en trois corps : l'un solis les ordres de Gauvain, se dirigea sur la principale entrée delà maison du gouvernement, ci-devant couvent des Jésuites ; l'autre, sous ceux de César Galbaud, contourna celte maison du côté du Champ-de-Mars ; le troisième corps, formant la réserve sous les ordres de l'ex- gouverneur, resta sur le quai pour appuyer les autres au besoin.

Le général Laveaux étant malade, le commandement des troupes blanches et des hommes de couleur accourus au secours des commissaires, fut dévolu au colonel Antoine Chanlatte ; il était secondé notamment par Jean-Baptiste Belley, nègre libre, qui devint ensuite membre de la convention nationale ^

La troupe qui défendait les commissaires civils, rangée en bataille sur la place d'Armes, devant la maison du gouvernement, reçut le choc des assaillans commandés par Gauvain. Habiles tireurs, les hommes de couleur, pleins de courage d'ailleurs, couchèrent par terre un grand nombre des jeunes gens qui les attaquèrent. Mais forcés par la supériorité numérique des assaillans qui avaient des pièces de campagne et des obusiers, les défenseurs de la commission civile se repliaient dans la cour du gouvernement. A ce moment , Belley les pousse en avant avec une résolution énergique, et les assaillans se rephent à leur tour sur la place d'Armes où le désordre et la confusion se mettent dans leurs rangs : ils fuient par toutes les rues aboutissantes ; ils sont pour-

î Nous avons vu au Musée de Yeisailles le portrait de ce noir, sous le nom de Jean-Baplistc Belley ; il est peint en costume de Kei)rcscntant du Peuple, par Girodet.

[1795] CHAPITRE Vil. 1()0

suivis jusqu'au rivage, et ils s'embarquent pele-mêle.

De son côté, César Galbaud attaque le gouvernement avec vigueur; mais il rencontre aussi une résistance opiniâtre. Les défenseurs de la commission civile qui lui étaient opposés, apprenant la fuite de la colonne de Gauvain, devinrent des assaillans à leur toui' ; ils forcent la colonne de César Galbaud à la retraite et lui enlèvent l'obusier qu'elle avait. Dans ces combats, les hommes de couleur visaient surtout les artilleurs qu'ils abattent l'un après l'autre, comme la troupe de Bauvais et de Lambert avait fait au Port-au-Prince, dans l'affaire du 21 novembre 1791. César Galbaud, voyant enlever son obusier, se porte en avant avec quelques hommes pour essayer de le reprendre ; mais abandonné bientôt des siens, il est fait prisonnier avec plusieurs officiers de marine, par les hommes de couleur. Les vainqueurs respectent en eux le droit du vaincu à être bien traité après la victoire ; ils sont conduits aux commissaires civils.

En rendant compte à la convention nationale de cette première action, par leur dépêche du 10 juillet, ces^ commissaires lui dirent : « Il est impossible de se » faire une idée de la bravoure plus qu'humaine des ci- » toyens du 4 avril dans cette mémorable journée. A » peine trois cents contre deux mille, ils soutinrent, pen- » dant toute la soirée, le feu des matelots et de la garde » nationale blanche : ils les expulsèrent de tous les pos- » tes de l'intérieur. »

Galbaud avait ralHé les marins en fuite ; il retourna à bord des navires avec eux. Le 21 juin, à la pointe du jour, de nouvelles nuées de ces brigands redescendirent à terre avec Galbaud à leur tête. Il marcha sur l'arsenal

170 ÉTUDES SUR l'histoire d'iI\ÏTI.

qui était gardé par quelques hommes de couleur, sous les ordres d'un officier blanc. Une pièce de campagne qu'ils avaient braquée sur la rue qui y conduisait, pouvait opposer de la résistance ; mais cet officier leur défendit de tirer. Il prétendit que les marins étaient des frères qui ne leur voulaient aucun mal, mais seulement aux commissaires civils. Ce traître, auquel ces derniers avaient confié la défense de ce poste, s'avança au-devant de Galbaud et lui donna le baiser de paix. Les frères s'empressèrent de désarmer les mulâtres trop crédules, et tous ceux d'entre eux qui voulurent se défendre furent égorgés par ces bandits. L'infâme Gauvain, présent à ce massacre, cria de n'en épargner aucun. Mais Galbaud, militaire d'honneur après tout, ordonna de conduire les autres sur les bâtimens de la rade : ils étaient prisonniers, ils devaient être traités comme les mulâtres avaient traité, la veille. César Galbaud et les officiers de marine faits prisonniers avec lui. Rendus à bord, plusieurs de ces mulâtres furent massacrés par les marins : les commandan sde la flotte durent mettre aux fers ceux qui avaient échappé aux coups de ces furieux, pour pouvoir les sauver. Latortue et Pierre Augustin, deux anciens affranchis noirs, périrent dans ce massacre.

Afin de prévenir un nouveau combat, les commissaires civils rendirent une proclamation adressée aux équipages des navires, en leur ordonnant de livrer Galbaud, considéré comme l'auteur des événemens de la veille. Cette proclamation fut portée pa» François Polvérel, fils du commissah-e, escorté de quelques dragons d'Orléans commandés par Leblan(;, lieutenant-colonel de ce corps. Annoncé comme parlementaire, F. Polvérel ne fut pas moins arrêté et conduit à bord avec Leblanc, par ordre

[4793J ciiAinriiE vri. 171

(le Galbaud qui, vraisemblablement, se proposait ainsi un échange contre César Galbaud. En commettant cette arrestation, il ménagea au contraire à Polvérel père un de ces actes de patriotisme magnanime qu'on rencontre rarement dans les dissensions civiles.

Maître de l'arsenal, Galbaud le fut bientôt de toutes les positions du voisinage qui dominaient le gouvernement : cette maison fut foudroyée parles canons au pouvoir des marins, auxquels se joignirent de nouveau les volontaires de Gauvain et la garde nationale blanche à cheval. Diverses colonnes marchèrent à la fois contre les commissaires civils. Ceux-ci n'avaient qu'un canon de 4 placé avec les hommes de couleur sur la place d'Armes. Ces hommes furent contraints de se replier sur la cour du g^^uvernement, où leur canon fut démonté par ceux qu'amenaient les marins. Quoiqu'ils se défendissent eneore avec courage, étant en nombre fort inférieur à celui des assaillans, A. Chanlatte conseilla aux commissaires civils de se retirer au Haut-du-Cap, sur l'habitation Breda, oh l'on avait établi un camp pour protéger la ville contre les noirs insurgés. C'était là que les hommes de couleur se retirèrent en décembre 17^2. Cette retraite se fit avec ordre : à onze heures et demie du matin, les commissaires y étaient rendus.

Vainqueurs des représentans de la France, les marins indisciplinés ne sont pas conduits à leur poursuite par Galbaud et ses complices. Galbaud se croit maître absolu de la ville du Cap. Mais les marins ne pensent qu'à une chose : — le pillage des habitans. Leur grand nombre, grossi par tous les malfaiteurs blancs qui sonl dans cette ville, trouve tant de facilité à le commettre, qu'ils

^72 ÉTUDES SUR l'histoire d'uaÏTI.

s'y livrent avec ardeur, comme les malfaiteurs du Portau-Prince avaient fait en 1791, après l'expulsion des hommes de couleur. La plupart de ces blancs, ivres de joie et de vin, ne connaissent plus de frein : toute subordination devient impossible parmi eux.

Tel est toujours le résultat de toute entreprise coupable de la part des chefs qui excitent les basses classes de la société au désordre, pour satisfaire à leur ambition ou à leur méchanceté personnelle.

De nouveaux auxiliaires leur vinrent en aide dans cette œuvre criminelle. Avant de sortir du Cap, les commissaires civils avaient vu arriver au gouvernement plusieurs centaines de noirs insurgés qui étaient dans les prisons et qui avaient obtenu leur liberté, c'est-àdire leur élargissement, qu'ils avaient probablement ordonné : ces hommes y étaient détenus comme prisonniers de guerre faits dans les combats contre les insurgés. Ils demandèrent des armes aux commissaires pour les défendre, ils n'en reçurent que de la nourriture. Si Polvérel et Sonthonax eurent la magnanimité de ne pas les armer contre les blancs, de leur côté ces noirs s'honorèrent en s'offrant pour défendre ces commissaires ; et c'est de là que nous tirons la présomption que leur délivrance était le fait des commissaires civils : en cela, nous devons les louer, car ils devaient craindre que les marins eussent assouvi leur rage sur ces infortunés *.

Quoi qu'il en soit, ces homfnes, mêlés bientôt aux

' Des colons ont accusé Sonthonax d'avoir fait élargir ces noirs prisonniers. 11 s'en est défendu; mais Laveaux a affirmé que c'est par ses ordres, en ajoutant qu'ils furent armés pendant la nuit. (Compte-rendu publié à Paris, en Ï71)7, par Laveaux.)

[1705] ciiAiMiiit: vu. i'Ty

nombreux esclaves noirs qui résidaient dans la ville du Cap, en voyant les blancs se livrer au pillage des blancs comme eux, n'avaient aucun motif pour ne pas les imiter. Il en résulta une plus grande confusion : le feu se manifesta dans divers quartiers de la ville. Qui conçut d'abord cette coupable pensée ? Il fut impossible de le constater dans ces momens d'effroyables désordres. Les noirs en ont été accusés, comme les blancs l'ont été pour l'incendie du Port-au-Prince, comme les mulâtres le furent pour celui de Jacmel. Mais s'il est prouvé qu'au Cap, ce furent les blancs qui commencèrent le pillage, ne peut-on pas les accuser aussi d'avoir mis, les premiers, le feu aux maisons, pour augmenter la confusion et piller plus facilement ? C'est ce qui a été démontré jusqu'à l'évidence, lors de l'incendie du Port-au-Prince.

Dans les divers événemens de Saint-Domingue, les blancs qui ont toujours prétendu qu'ils étaient d'une race supérieure, par ses qualités morales, aux hommes de la race africaine, n'ont que trop donné des preuves de leur perversité, pour que l'on doive s'en rapporter à leurs écrits publiés pour leur justification et la condamnation de leurs adversaires. Eh ! mon Dieu, ce n'est pas sur la terre de Saint-Domingue seulement que des hommes de la race européenne ont prouvé tout ce que peuvent des malfaiteurs dans les troubles politiques: l'histoire de l'Europe entière fourmille de faits abominables de la part des basses classes de la société, quand elles ne connaissent plus le frein de l'autorité. Blancs, noirs ou jaunes, quelle que soit la couleur des hommes, ils sont tous les mêmes, tous sujets aux mêmes passions, aux mêmes turpitudes, quand l'autorité n& peut leur imposer son joug salutaire.

174 ÉTUDES SLR L'illSTOmE d'hAÏTI.

Mais citons à ce sujet le remarquable témoignage de la commission des colonies, en faveur des esclaves noirs, constaté d'après les pièces qui passèrent sous ses yeux :

« On ne doit pas croire pourtant, dit le rapport de » Garran, que les nègres eux-mêmes aient tous été, dans » cette civconstaLiice, des brigands et desincendiaires. Plii- •D sieurs des esclaves du Cap ne firent usage de la liberté » nouvelle qu'ils devaient à ce triste événement, que » poiir sauver les jours de leurs maîtres j et pour les aider » à porter les effets les plus précieux qu'ils purent en- (f lever à Fincendie et au pillage, dans l'asile que le » choix ou la nécessité leur fit prendre, soit au Haut- » du-Cap, soit dans les bâtimens de la rade. P/i^siewr-ç )) d'entre eux s'exposèrent, pour remplir ces devoirs d'hu- » nianité, aux plus grands dangers. Quelques-uns pé- » rirent victimes de leur dévouement. Des patrouilles de » nègres de la campagne s'occupèrent aussi à recueillir » le plus de blancs qu'ils purent pour les conduire avec » sûreté près des commissaires civils au camp Breda. » On vit enfin de pauvres négresses, qui pouvaient avoir » quelque peine à nourrir leui'S propres enfans au mi- » lieu de tant de désastres, prendre néanmoins à leur « charge desenfansblancSy devenus orphelins par la mort » ou la fuite de leurs parens. Mais ces actes d'humanité » n'ont que bien faiblement expié les outrages qui lui » furent faits dans ces lamentables journées. »

Les noirs sortis des prisons, les* esclaves de la ville et d'autres parmi les insurgés les plus voisins du Cap, sous les ordres de Pierrot, de Macaya et de Goa, appelés par les commissaires civils, comprenant tous que la cause

[1795] ciiAPniiE VII. 17,"i

(le ces commissaires était la leur pi-opi-e, suivirent les conseils des mulâtres , en attaquant aussi les marins et les habitans blancs qui s'étaient joints à eux pour tenter (J'enlevér les commissaires. Le nombre des yiclimes fut grand de part et d'autre. Les malheureuses femmes, les enfans, les vieillards, souffiirent comme les combattans dans cette affreuse mêlée. « Tout à coup la terreur saisit » les attaquans (les blancs) , la déroute , le désordre et » l'effroi se marquent par un embarquement précipité : )> cependant l'arsenal tient bon '. » Galbaud lui-même perdit la tête et s'enfuit avec les marins : il se fit embarquer par des matelots, ayant del'eau jusqu'à la ceinture ; aucun effort ne fut tenté par lui pour rétablir l'ordre, pour résister.

Rendu à bord , il tint un conseil de guerre avec les contre-amiraux (qu'il avait fait mettre aux arrêts en s'emparant du commandement de la flotte) et les capitaines des bâtimens de l'État. On y prit un arrêté pour envoyer une députation aux commissaires civils , afin de les supplier en faveur des femmes et des enfans. Mais les commissaires n'avaient pas attendu cette députation pour savoir ce que leur prescrivaient l'humanité et leur devoir : ils accueillirent et traitèrent aussi bien que possible, tous les infortunés qui réussirent à gagner le Haut-du-Cap.

Dans un autre conseil de guerre tenu le :22 juin , on arrêta d'enclouer les canons de toutes les batteries qui auraient pu nuire à la flotte , de briser les affûts , de jeter les poudres à la mer. Cette destruction emprunta le prétexte que les noirs insurgés pourraient se servir de

' Lettre du contre amiral Cambisau ministre de la marine. Rapport, t. 3^ p. 447.

176 ÉTUDES SUR l'histoire d'iIAÏTI.

ces objets; et parla, Galbaud faisait désarmer la ville du Cap contre les tentatives des bâtimens anglais. On prit enfin la résolution du départ de la flotte entière pour les Etats-Unis , d'où elle passerait en France. De nombreux habitans s'y étaient réfugiés pendant le sac de la ville : ils eurent le douloureux spectacle de leurs effets pillés par les matelots qui, là encore, se disputaient ces tristes lambeaux de leur fortune. D'autres , réfugiés dans les casernes, implorèrent vainement le secours de Galbaud : il redescendit à terre et ne put favoriser leur retraite à bord des bâtimens, tant le désordre et le pillage y mettaient obstacle.

Le même jour, 22 juin , Galbaud écrivit aux commissaires civils une lettre particulière oii il leur disait : « Parmi les prisonniers que j'ai faits hier, se trouve le » fils du citoyen Polvérel ; mon frère est tombé dans j) les mains de ces âmes féroces qui pillent et brûlent la j> ville. L'intérêt du citoyen Polvérel est de ravoir son » fils ; mon intérêt est de ravoir mon frère : je vous » propose cet échange. »

Nous empruntons à Pamphile de Lacroix, les détails touchans de la scène qui se passa à cette occasion et qui honore à un si haut degré la mémoire de Polvérel :

« Le commissaire Sonthonax , dit-il , qui avait reçu le parlementaire et ouvert la lettre , la transmet à son collègue , et lui dit : « Tu es père , fais ce que tu dois ; » je consens à tout. «

« Le commissaire Polvérel lit à son tour et cherche à couvrir de sa main les larmes qui inondent son visage; il n'a pas longtemps la force de dissimuler son déses-

[1793] ciiAPiTiUi VII. 177

poir ; il veut parler, mais ses sanglots paraissent étouffer

sa voix. Après un moment de recueillement, au grand

étonnement de tous ceux qui l'entourent, on l'entend

prononcer ces paroles entrecoupées : « J'adore mon fils...

» Je sais tout ce que sa position et la mienne ont de

y> pénible... Il peut périr... J'en fais le sacrifice à la

» République... Non, ce n'est point à moi de gâter sa

» cause... Mon fils a été pris en portant des paroles de

»> paix à des révoltés... Galbaud a été pris les armes à

» la main contre les délégués de la France. Il n'y a pas

» parité... Quel que soit le sort de mon fils, je ne

» consentirai jamais à l'échanger contre un cou-

» pable... »

« L'exaltation , continue P. de Lacroix, quand elle est portée à un tel point , se communique comme le fluide électrique. Les hommes de couleur qui entouraient les commissaires furent si émus, qu'ils s'écrièrent tous d'une voix unanime : c< Commissaires, prenez au ha- » sard cent d'entre nous, envoyez -les en rade, demandez » en retour votre fils, et dites au général Galbaud d'ap- » pesantir ensuite sur nous sa colère. Il doit lui être » plus doux de verser notre sang, puisque nous seuls » l'avons combattu, que de retenir sans profit dans les » fers un innocent. »

« Rien ne put triompher du stoïcisme des commissaires.... »

Ils répondirent en effet à Galbaud :

« S'il existait aucune espèce de droit des gens entre » un criminel de lèse- nation révolté et les dépositaires i) de la puissance nationale, vous n'auriez pas même )j l'avantage de l'avoir observé. Polvérel fils a été pris

» et arrêté contre toutes les lois ; il était en parîemen- » taire chargé de lire aux hommes que vous avez si » indignement égarés, le vœu de la commission civile. » Votre frère, au contraire, a été arrêté et désarmé à la » tête de ces mêmes hommes dirigeant sur nous leur » trop coupable fureur : il n'y a aucune comparaison à » faire entre ces deux hommes ; l'honneur de la Répu- » blique ne nous permet pas d'accepter cet échange : il » nous en coûte sans doute pour faire taire la voix de » la nature et du sang ; mais notre devoir ne souffre » aucune considération. »

Que doit-on le plus admirer, ou du stoïcisme républicain de Polvérel, ou de la fermeté de Sonthonax, ou de l'offre généreuse de ces mulâtres et nègres libres de se substituer à la place de Polvérel fils ?

Citons aussi Tappréciation de la noble conduite de Polvérel, par la commission des colonies, après sa mort. Le rapport de Garran est trop peu connu dans notre pays, pour que nous craignions d'en reproduire tout ce qui, dans cet ouvrage, est propre à former, à éclairer le jugement de notre postérité sur les faits révolutionnaires qui s'y sont passés.

« Dans l'impossibilité d'avilir des sentimens si géné- » reux, dit Garran, on a voulu du moins les rendre » haïssables. Ces mêmes colons qui trouvaient si simple » de laisser dans l'esclavage les femmes qui partageaient » leur lit, ainsi que le fruit de leurs licencieuses unions, » qui voyaient maltraiter de sang-fi'oid, mutiler et dévouer » quelquefois à la mort des êtres qui leur tenaient par des » liens si sacrés, qui peut-être ont commis eux-mêmes » une parlie de ces cruautés, ont présenté le refus de

[1795] ciiAPiTUE VII. 179

» Polvérel comme celui d'un père dénaturé. Il ne leur j> appartenait pas de savoir que les meillem's pères sont » généralement les meilleurs citoyens ; qu'on aime sa » patrie comme on aime sa femme et ses enfans, et par » cela même qu'on les aime beaucoup ; que ce senti- » ment, comme tous les autres, s'élève jusqu'à l'héroïsme » dans les grandes occasions ; et que peut-être l'espèce )) d'abdication des sentimens de la nature qu'il inspire » momentanément, en est en quelque sorte la meilleure » sauvegarde, par le respect que la grandeur du carac- » tère inspire à ceux même qui sont les moins capables » défaire de tels sacrifices. »

Les commissaires civils écrivirent le 10 juillet à la convention nationale, en rendant compte des événemens passés au Cap.

Telle est, citoyens représentans, la position désastreuse où Galbaud nous a laissés dans la province du Nord. Sans marine, sans argent, sans ressources pour s'en procurer, n'ayant de subsistances que pour un mois, nous ne désespérons pas encore du salut de la patrie; nous allons plus loin, nous ne vous demandons ni vaisseaux, ni matelots; c'est ai'ec les naturels d u pajs^ desl avec les Africains, que nous sauverons à la^'rance la propriété de Saint-Domingue.

Nous nous attendons, citoyens, à toutes les calomnies, à toutes les absurdités que les négriers de Saint-Domingue vont répandre contre nous ; déjà ils nous accusent de sacrifier à notre ambition l'espèce blanche, de nous faire un parti des hommes de couleur et des esclaves, et d'aspirer à la souveraineté; à d'aussi impudens mensonges nous n'avons qu'une réponse à faire.

Il est vrai que nous avons toute la confiance des affranchis et que les esclaves nous regardent comme leurs libérateurs ; il est très-vrai que si c'est un crime auprès de la convention d'avoir suivi très-scrupuleusement ses principes, d'avoir constamment protégé les opprimés contre les oppresseurs, nous sommes coupables de cet honorable forfait.

Quoi qu'il en soit, la convention nationale peut compter sur notre

180 ÉTUDES SLR l'hISïOIRE d'hAÏTI.

soumission et sur notre obéissance à ses ordres. Si, mécontente de nos opérations, elle juge à propos de nous rappeler, nous sommes prêts à rendre compte de notre conduite. Il ne faut ni vaisseaux, ni troupes pour nous forcer à exécuter ses décisions : un simple décret nous amènera à sa barre, nous y paraîtrons sans crainte comme sans remords.

Noble confiance, noble abnégation, judicieuse appréciation d'une situation hérissée de difficultés, clairvoyance remarquable de tout ce que pourra obtenir l'é-^ nergie de la liberté proclamée en faveur des noirs, prévoyance de tout ce que pourra aussi la haine des colons, tout se trouve réuni dans cette dépêche du 10 juillet.

Six jours après qu'elle a été écrite, les colons, en effet, Page et Brulley surtout qu'ils dénonçaient à la convention dans un de ses paragraphes, obtinrent le IG juillet, un décret d'accusation contre Polvérel et Sonthonax. Heureusement pour Saint-Domingue, que son exécution fut ajournée pendant un an.

En voyant les commissaires civils sortir du Cap, Galbaud croyait tellement qu'il resterait maître de la province du Nord et même de toute la colonie, qu'il écrivit à Neuilly et aux autres chefs des postes extérieurs de les arrêter. Ce Neuilly ne tarda pas à faire défection et à passer du côté des Espagnols : il en fut de même de deux autres chefs de postes. Cette défection exphque la mission de César Galbaud dans ces postes, et les termes dont se servit Don Gaspard de Cassassola à l'égard du gouverneur Galbaud, dans sa proclamation du 7 juin.

Lorsque les commissaires civils se virent attaqués si perfidement, si audacieusement par Galbaud, parles ma-

[1795] CHAPITKE VII. 181

l'ins et les habitans blancs du Cap, et qu'ils furent contraints de se retirer au camp Breda, leur position devint excessivement difficile, en présence des offres séduisantes d'affranchissement que faisaient les autorités espagnoles aux noirs insurgés retenus déjà sous leurs bannières, et à ceux qui s'étaient soumis au général Laveaux, pendant ses campagnes effectuées en janvier, février et mars précédons. Il leur fallait prendre un parti décisif pour triompher de ces difficultés. Quel pouvait-il être, sinon d'accorder aussi la liberté aux noirs qui viendraient soutenir leur autorité, pour empêcher que la colonie ne tombât aux mains de l'Espagne et de la Grande-Bretagne réunies ? Pouvaient-ils compter sur les troupes blanches toujours faciles à partager les idées et les préjugés des colons ?, Ces troupes, d'ailleurs, étaient en très-petit nombre. Pouvaient-ils ne s'appuyer que sur les hommes de couleur, quoique fidèles, mais aussi en petit nombre dans le Nord? La force des choses les contraignait, les obligeait donc à gagner à la cause de la France le plus de noirs qu'il leur serait possible d'attirer sous ses drapeaux.

Déjà , étant au Cap, Sonthonax, en adressant une dépêche à la convention nationale, le 18 février 1795, où il peignait la malheureuse condition des troupes blanches moissonnées par les combats et par les maladies du pays, lui disait ;

« Ce qui resle de nos troupes rentrera en campagne, elles serviront avec leur courage ordinaire sous le brave général Laveaux. Quand la loi parle, tous les Français savent obéir et mourir ; mais je ne puis ni ne dois dissimuler à la convention nationale les idées dont je suis pénétré relativement au sort de Saint-Domingue. Il est essentiel qu'elle se hâte de statuer sur le sort des esclaves..., sans attendre la demande des assemblées coloniales.... qui n'auront peut-être yamafs assez de lumière et de sagesse poar sentir la nécessité d'un iiou^eau régime.

182 ÉTUDES SUR l'iIISTOIUE d'iIâÏTI.

" Les principes du gouvernement, les droits de l'humanité, les intérêts du commerce, la paix elh prospérité de la colonie, tout exige que la convention, investie de tous les pouvoirs du peuple, rompe les entraves que l'assemblée constituante a mises, dans ce point important, à la souveraineté nationale.

« Je ne prétends point indiquer à la convention le moment d'opérer une réforme entière dans le régime colonial; mais s'il n'est promptement modifié^ si le sort des esclaves n'est amélioré, il est impossible de prévoir le terme des malheurs de Saint-Domingue. Le décret salutaire qui interviendra à ce sujet, sera la suite naturelle de la loi du 4 avril; il assurera à la convention nationale son crédit et son autorité dans les colonies, qu'on s'efforce d'affaiblir par tous les moyens possibles ; il anéantira tous les projets de schisme et de conire-révolution; il resserrera les liens qui unissent la colonie à la métropole, et rétablira dans la première la tranquillité après laquelle on soupire depuis si long-temps ; // est désiré par tous les gens sensés, et surtout par la classe la plus intéressée au bonheur de la colonie, — celle des citoyens du U avril. »

Cette lettre, ces conseils donnés à la convention font honneur au jugement éclairé de Sonthonax. En cette occasion, sa mémoire peut réclamer avec raison une antériorité de vues sages et humaines sur celles du gouvernement français, exprimées par la lettre de Monge aux commissaires civils, en date du 26 février 1793; caria sienne est du 18 du même mois.

Nous aimons à trouver dans la lettre de Sonthonax le témoignage qu'il rend à la convention, du désir qu'avait la classe des hommes de couleur, d'une amélioration au sort des esclaves ; nous avions annoncé une citation à ce sujet, dans le chapitre Xdu 1^"^ livre. Sans nuldoute, Pinchinat et les autres membres de la commission intermédiaire étaient les premiers à se rendre les organes de leurs frères. Mais en 1796, que dira Sonthonax d'eux tous !...

En conséquence de la situation difficile que Galbaud

[1795] CHAPITRE VII. iSù

et les blancs du Cnp avaient faite aux commissaires civils, ceux-ci, une fois rendus au camp Broda , avisèrent aux moyens de se créer des défenseurs. Là même, suivant le compte qu'ils rendirent h la convention , le 10 juillet, des troupes d'esclaves insurgés vinrent au devant d'eux, leur demandant de servir la République : ces hommes étaient ceux des bandes conduites par Pierrot , Macaya et Goa. Il est à remarquer que quelques jours après avoir publié leur proclamation du 5 mai sur la police des ateliers ^ le 12 dudit mois, ils avaient écrit à Laveaux d'entrer en négociations avec les chefs des révoltés , pour tâcher de les gagner à la République. La facilité avec laquelle ce premier succès eut lieu, semble prouver que ce succès eût été plus important, s'ils n'avaient pas fait la faute que nous leur reprochons, de reproduire dans cette proclamation les peines atroces empruntées aux ordonnances des rois de France. Il est à présumer que cet acte, imprimé en français et en langage créole, servit beaucoup aux agens espagnols à détourner les noirs du Nord de se soumettre aux commissaires civils.

Quoi qu'il en soit, voyant les dispositions de ceux qui s'étaient déjà soumis, ils rendirent la proclamation suivante, datée du 21 juin 1795 :

Déclarons que la volonté de la République française et celle de ses délégués est de donner la liberté à tous les nègres guerriers qui combattront pour la République, sous les ordres des commissaires civils, tant contre les Espagnols que contre les autres ennemis, soit de l'intérieur, soit de l'extérieur.

La République, les commissaires civils veulent aussi adoucir le sort des autres esclaves, soit en empêchant qu'on ne les maltraite comme autrefois, soit en leur donnant de meilleurs vivres, de plus grandes places (jardins à cultiver) pour leur aisance, plus de rechanges par an, plus de temps par semaine pour s'occuper de leurs propres affaires,

plus de douceur et de respect pour les femmes enceintes et les nour rices, soit en leur donnant des moyens sûrs «fe se racheter moyennant des sommes déterminées, soit enfin en donnant graduellement la liberté aux nègres qui auront donné le plus de preuves de leur bonne conduite et de leur assiduité au travail, et en leur donnant en même temps des terres en propriété, suffisantes à l'honnête subsistance d'eux et de leur famille.

Tous esclaffes qui seront déclarés libres par les délégués de la République, seront les égaux de tous hommes blancs ou de toutes autres couleurs. Ils jouiront de tous les droits appartenant aux citoyens français.

Telle est la mission que la convention nationale et le conseil exécutif de la République ont donnée aux commissaires civils.

Par cette déclaration, la proclamation du 5 mai, datée du Port-au-Prince, se trouvait virtuellement abrogée ; celle de don Gaspard de Cassassola était combattue par les mêmes armes, par les mêmes avantages offerts aux noirs qui se rangeraient sous les drapeaux républicains.

En vertu de cet acte, les bandes d'insurgés venues au camp Breda pénétrèrent dans la ville du Cap. Mêlés aux autres noirs qui y étaient déjà, et aux hommes de couleur envoyés par A. Chanlatte pour les diriger, ils combattirent les blancs avec toute l'ardeur de leur bravoure naturelle, augmentée aussi par l'espoir de prendre une large part au pillage de cette malheureuse ville. Cependant, disent les commissaires civils, dans leur lettre du 10 juillet : « La garde nationale « blanche a beaucoup souffert et mérité de souffrir. Les « hommes du 4 avril, des compagnies franches, ont « perdu de bons officiers : les" nouveaux citoyens « (les esclaves) ont montré une intrépidité, un courage « inouïs; au milieu du meurtre, du carnage et de « l'incendie, ils ont donné à leurs anciens tyrans

[1793] CHAPiiiu: Vil. iSo

y> l'exemple de l'humanité^ de la philantropie. Pendant M qu'une partie de ces hommes combattait les mate- » lots, l'autre était occupée à faire des patrouilles dans j» les rues, et ramassait les blancs épouvantés et les rame- T> nait, à l'abri de toute insulte , dans le camp des com- » missaires civils, oii nous leur fîmes fournir le loge- » ment et la ration en vivres du pays. »

Après avoir rendu leur proclamation du 21 juin, il fallait pourvoir néanmoins au rétablissement de l'ordre autant que les circonstances le permettaient, alors que les marins occupaient encore l'arsenal et continuaient le pillage. Le 22, les commissaires firent donner des ordres par Laveaux, à Martial Besse, à Villatte, à Baptiste Léveillé , à Bedos, officier blanc, de se réunir et de s'entendre pour chasser définitivement les marins de l'arsenal et de la ville du Cap, et pour arrêter le pillage même parmi les noirs, les mulâtres ou blancs qui le continuaient aussi. Le 25 ces officiers, aidés dans cette opération par Pierrot et Macaya, parvinrent à chasser les matelots qui se réfugièrent à bord des navires.

En même temps, des dispositions furent prises pour le départ de la flotte : il eut lieu dans la journée du 24 et dans celle du 25. Sercey, quoique moins ancien que Cambis, en eut le commandement jusqu'aux États- Unis : sa participation à la révolte de Galbaud lui valut ce triste honneur.

Cependant, au moment du départ, dans la nuit du 24 au 25, le contre-amiral Cambis réussit à reprendre l'autorité sur l'équipage du vaisseau le Jupiter où Galbaud s'était réfugié dès le 22 : il tint un conseil avec

i86 ÉTUDES SUR l'histoire D HAÏTI.

ses officiers, et mit l'ex-gouverneui' général aux arrêts; les mêmes matelots qu'il avait égarés, épouvantés de leurs crimes par leur insuccès, secondèrent cette mesure. Mais bientôt, en arrivant aux Etats-Unis, Galbaud parvint encore à les entraîner dans une nouvelle rébellion contre Cambis qui fut contraint d'abandonner son vaisseau pour se réfugier à terre chez le consul de France. Ses matelots l'y poursuivirent à main armée, et il reçut un coup de sabre à la main.

Il ne resta sur la rade du Cap que le vaisseau l'América\ dont l'équipage n'avait pas pris part à la révolte; la frégate ta Fine qui ne pouvait tenir la mer, et deux goélettes de l'Etat, la Républicaine et la Convention nationale. Ainsi, au moment où la guerre existait entre la France et la Grande-Bretagne, les commissaires civils n'avaient plus à leur disposition aucune force maritime pour s'opposer aux entreprises des Anglais. La France ne pouvait plus leur en envoyer pour protéger sa colonie. Mais Polvérel et Sonthonax trouvèrent dans leur énergique patriotisme le moyen d'armer des corsaires qui firent un tort considérable au commerce britannique et espagnol dans la mer des Antilles : des marins de toutes couleurs montèrent sur ces corsaires et firent des prodiges de valeur, en capturant même des corvettes de guerre pendant l'occupation anglaise ^

Le 15 juin, en destituant Galbaud de ses fonctions de gouverneur général, les commissaires civils avaient chargé provisoirement le général» Laveaux de ces fonc-

^ Ce vaisseau, envoyé peu après en croisière sur les côtes par les commissaires civils, partit de lui-même pour les Elats-Unis d'où il se rendit en France.

' Nous avons ouï dire que Bijou Moline et son ami H, Christophe avaient armé un corsaire.

tions, et envoyé l'ordre au général Lasalle de venir au Cap, pour y reprendre l'intérim du gouvernement : il arriva au eamp Breda dans la soirée du 22. Mais ce vieillard ne put leur être d'aucun secours. Dans un écrit qu'il publia ensuite en France, intitulé Tableau de la vie militaire du général Lasalle, il prétend qu'en passant à Saint-Marc, « Savarij, citoyen de couleur, maire « de cette ville, lui dit en particulier qu'il avait de d grandes alarmes sur le compte de Chanlatte (Antoine) « qui entretenait des correspondances étroites avec les « chefs des nègres insurgés, et qu'il craignait que cet

« homme remuant ne perdît la colonie » Quoique

cet écrit de Lasalle fourmille de faits inexacts et même mensongers, nous sommes porté à ajouter foi à ce propos de Savary, jaloux de toutes les supériorités parmi ses frères de couleur ; car sa conduite postérieure a justifié ses mauvais sentimens à l'égard des noirs, qu'il aurait voulu voir maintenir éternellement esclaves.

En donnant la liberté à ceux qui les aidèrent à chasser Galbaud du Cap, Polvérel et Sonthonax n'entendaient pas leur permettre d'y continuer le désordre, non plus qu'aux mulâtres et aux blancs restés dans cette ville. Le 26 juin, ils y publièrent une nouvelle proclamation ainsi conçue :

Les traîtres, les conspirateurs, les contre-révolutionnaires sont partis : ils emportent avec eux l'exécration de la colonie ; leurs partisans sont dissipés et anéantis : il est temps que les traces de leurs crimes s'effacent ; que ce qui reste de bons citoyens dans la ville du Cap se réunisse pour repousser ceux qui ne se plaisent que dans le meurtre, l'incendie et le pillage.

Dans ces circonstances, les commissaires ont ordonné et ordonnent ce|qui suit :

Art. V'. Déclarons en état de révolte contre les lois et les ordres

des commissaires civils, tous les individus qui seront surpris à piller, incendier ou attaquer avec des armes offensives les hommes paisibles et tranquilles.

2° Ordonnons que ceux qui seront pris en flagrant délit seront conduits pardevant le commandant de la place pour y être fusillés surle-champ.

3° Enjoignons à tous les citoyens de la ville du Cap de se réunir en patrouilles aux ordres du commandant de la place, pour l'exécution de la présente proclamation.

Lorsque l'autorité légitime s'exerce dans la plénitude de son pouvoir, elle ne doit pas craindre de réprimer les écarts, les excès, même de la part de ceux qui la soutiennent : son devoir envers la société qu'elle a mission de protéger lui en prescrit l'obligation, et elle s'honore toujours en ne négligeant rien à cet égard. En temps de révolutions ou d'agitations politiques, elle est souvent maîtrisée par les évènemens, par les circonstances ; mais dès qu'elle peut reprendre son empire, fondé sur la loi, elle doit en faire sentir les heureux effets, par le maintien de l'ordre en faveur de tous.

Cette proclamation du 26 juin honore donc le caractère ferme et résolu de Polvérel et de Sonthonax. En admettant dans la famille des hommes libres, des hommes jusque-là esclaves, devenus les égaux des autres, ils devaient les soumettre comme eux au joug salutaire des lois. V égalité, c'est la justice; la justice, c'est l'impartialité envers et contre tous.

Les commissaires civils prirent d'ailleurs d'autres mesures non moins convenables pour faire disparaître les traces de l'incendie du Cap, et pour assurer la subsistance de ses malheureux habitans : sous ce dernier rapport, le commerce américain leur en fournit les

[1793] ciiAriTRE vil. i89

moyens. Josuah Barney, citoyen des Etats-Unis, s'y prêta surtout de la meilleure volonté : il livra toutes les provisions qu'il avait à bord de son navire, et n'en fut payé que longtemps après, en assignats dépréciés de leur valeur en France. Ce trait, qui fait honneur à cet homme, mérite qu'on signale son nom à la reconnaissance de la postérité. Plus tard, il fut chargé par le gouvernement fédéral d'offrir à la convention nationale un drapeau des Etats-Unis en signe de sympathie pour la France ; et ce drapeau flotta à côté de celui de la France dans la salle de la convention. J. Barney devint ensuite citoyen français.

Enfin, le 4 juillet, les commissaires civils rentrèrent au Cap où ils s'installèrent : ils réinstallèrent aussi les autorités constituées, en opérant des changemens parmi les membres de la commission intermédiaire, en destituant ceux de la municipalité et d'autres fonctionnaires qui avaient pris une part plus ou moins active à la révolte de Galbaud : d'autres étaient partis avec lui, plusieurs avaient péri dans la catastrophe de la ville, d'autres encore avaient donné leur démission. Les commissaires nommèrent à toutes les fonctions des hommes sur lesquels ils pouvaient compter, pour les assister dans l'œuvre de restauration complète de leur autorité et de l'ordre public.

Nous allons voir, dans le chapitre suivant, la suite de leurs opérations pour tâcher de gagner à la cause de la République française les chefs des noirs insurgés, et ce que de nouveaux événemens exigèrent d'eux.

Mais, avant d'y passer, constatons par quelques paroles deSonthonax, prononcées dans les Débats qui eurent lieu entre lui et les colons accusateurs, à quelles causes il

faut attribuer la ruine du Cap que ces colons, dans l'ancien régime, appelaient le Paris des Antilles. Dans la séance du 1^' thermidor an III (19 juillet 1795), il dit à la commission des colonies :

M Je vous ai prouvé démonstrativement que les mate- » lots ont été mis en insurrection par le général Galbaud ; » que les prisonniers à bord du Saint-Honoré, ces ver- » tueiix 'patriotes, déportés du Port-au-Prince, sont ceux » qui, au lieu de venir en France se plaindre à la con- » vention nationale, qui au lieu de venir sur les navires ï> du convoi lui présenter leurs griefs, jugent à propos » de s'armer, de descendre à terre, de venir attaquer à » main armée ceux qui ont déjoué la coalition du Port- » au-Prince dirigée contre les hommes de couleur, comme » la révolte du Cap était de même dirigée contre leshom- » mes de couleur. Les colons, diront-ils pour s'excuser, M qu'ils ont été victimes de cette conspiration ? Non, sans » doute : dès le commencement delà révolution, ils ont » été les victimes deleurs machinations infernales. Oix est » un seul de leurs triomphes? Depuis qu'ils ont attaqué •» sans cesse les hommes de couleur, ils ont occasionné la » ruine du système colonial, parles moyens mêmes qu'ils » ont employés pour le défendj^e.... »

La suite de cette histoire démontrera de nouveau ces vérités proclamées par Sonthonax , en face des plus acharnés des colons de Saint-Domingue, contre les hommes de couleur, des plus habiles peut-être parmi cette tourbe de méchans. Elle justifiera ses paroles empreintes d'impartialité, non-seulement par rapport aux colons qui persévérèrent sous d'autres gouvernemens dans leurs mauvais sentimens pour les hommes de couleur, mais «ncore à l'égard de ceux des chefs du pays où cette classe

[1795] ciiArnuEvii. 191

a pris naissance, qui ont cru clcvoir imiter ces trames criminelles, et qui ont expié leurs forfaits d'une manière tragique. C'est qu'en effet, la Providence, qui voulut la création de ces hommes, devait lancer ses foudres vengeurs contre tous ceux qui porteraient une main sacrilège sur l'œuvre de sa divine bonté. Quel était évidemment le vœu, le but du Créateur dans la production de cette classe d'hommes nés du contact, du croisement des deux races européenne et africaine, sinon d'amener la première à abolir insensiblement l'affreuse servitude des malheureux Africains transplantés de leur pays natal, à faire prévaloir la justice sur l'iniquité?

w La nature, dit Garran, toujours graduée dans ses î divisions même les plus marquées, semblait l'avoir y> fait naître de f union des blancs avec les négresses, en y » fondant les deux couleurs, et les rapprochant ensuite » dans leurs divers mélanges par des rapports insensibles, » comme ^owv àonnev aux uns et aux autres cette leçon •s> de fraternité à laquelle nos besoins, nos affections et nos 5 facultés communes devraient sans cesse nous rappeler, » malgré la diversité de l'origine et la variété acciden- » telle des traits, de la couleur, du caractère et des mœurs i> elles-mêmes ' . »

' Les blancs donnèrent le criminel exemple d'attentats injustes contre la classe ew^^ère des mulâtres. Deux c/ie/s noirs, Toussaint Louverture et Henri Christophe, imitèrent ces actes de sauvagerie contre une portion seulement de cette classe. Mais les blancs, et ces deux chefs surtout, ne furent pas déterminés par rapport à sa couleur: ce fut à cause des principes qu'elle représentait ^C'est ce que la

1 Rapport, t. 1", p. 17.

> La preuve de cette assertion, c'est que ces deux chefs, Toussaint LoQ-

vérité historique se chargera de démontrer rigoureusement. Elle prouvera aussi que le ressentiment de Sonthonax lui-même contre les hommes de couleur, en 1796, prépara ces scènes tragiques, bien qu'il n'en eût certainement pas la pensée ; elle prouvera encore qu'il fut le premier puni de ses injustices.

verture surtout, immolèrent aussi des noirs anciens libres, à cause des mêmes principes.

GHAPlTilEVI

Polvérel etSonihonax essaient de gagner les chefs des nègres insurgés. — Les principaux d'entre eux refusent de se soumettre. — Trahisons de quelques officiers blancs, et leur inQuence sur les insurgés. — Lettre des commissaires civils à Duvigneau, sur la trahison de Brandicourt et des autres. — Proclamation du 2 juillet contre les traîtres. — Proclamation du 11 juillet qui accorde la liberté aux femmes et aux enfans des noirs émancipés le 21 juin. — Fête de la fédération et plantation de l'arbre de la liberté au Cap, le 14 juillet. — Soumission de quelques chefs des insurgés. — Proclamation du 25 juillet qui étend la liberté à des noirs dans le Sud. — Départ de Polvérel du Cap, pour aller dans l'Ouest. — Dépèche du 30 juillet adressée par Sonthonax à la Convention nationale, où il l'engage à proclamer la liberté générale des es^claves.

Les commissaires civils s'étaient empressés d'envoyer leur déclaration du 21 juin, à Pacot, Pageot, Montbrun, Vernet, Martial Besse et Candy, tous chefs de divers postes, afin de la publier et d'en donner connaissance aux insurgés.

Le 22, ils rendirent un nouvel arrêté où ils disaient : « Attendu le péril imminent dans lequel le contrerévolutionnaire Galbaud a plongé la colonie ; obligés par les devoirs que nous a imposés l'intérêt de la République d'aller au-devant d'un général qui a servi sous le traître Dumouriez, son patron et son ami; pressés parla nécessité de créer des défenseurs à la France, et d'appeler autour de T. n. 15

194 KTUDES SUR l"h!SÏOIP.E d'tIAÏTI.

nous toutes les forces de la colonie : autorisons les citoyens Poizacet Janvier de parcourir toute cette côtedu Nord, et d'ordonner de notre part à tous les hommes libres et même, s'il en est besoin, à tous les individus qui voudraient te devenir, de se réunir aux troupes de ligne qui se trouveront sur les lieux, pour s'emparer des forts et les garder à la disposition de la commission civile de la République. »

D'autres lettres adressées à des chefs de poste les autorisèrent aussi « à armer tous les sang-mêlés esclaves et » même les nègres esclaves, sur lesquels ils pourraient » compter ; » et ils les déclarèrent libres, ainsi que les prisonniers faits sur les insurgés.

Des émissaires furent chargés de propositions à ces insurgés ; et une recommandation fut faite aux chefs de poste d'épargner les nègres égarés, de traiter avec humanité tous les prisonniers, hommes, femmes et enfans.

Polvérel et Sonthonax ne s'arrêtèrent pas à ces mesures qui pouvaient exercer une grande influence sur l'esprit des insurgés.

Dès le 22 juin, ils avaient écrit à Jean François et à Biassou, pour essayer de les gagner à la cause de la République française. Ils comptaient peu cependant sur le premier; et espérant mieux de Biassou, ils lui avaient envoyé un sauf-conduit pour l'inviter à une conférence *. Biassou, non plus que Jean François, ne céda à ces avances. Au contraire, d'accord avec Toussaint Louverture, son conseiller habituel, ils rendirent une déclara-

1... « Venez nous joindre, nous vous envoyons un sauf-conduil. Devenez >' Français : soyez fidèles à la République française, vous serez libres, vous » serez ciloyens comme nous. Vous serez revêtus des grades militaires que « votre bravoure et votre fidélité vous auront mérités. » Lettre des commismissaires, aux Débats, t. 7, p. 19.

[1793] CIIAPITKK VIII. 19")

tion datée du 25 juin, pour repousser ces offres. La voici :

« Le commandant en chef et les officiers d'état-major

» de l'armée campée au Bassin-Caïman, au nom de la-

» dite armée, répondent à M. Neuilly*, commandant

» en chef le cordon de TOuest, et aux officiers signatai-

» res, que ladite armée est sous la protection et aux or-

» dres de S. M. Catholique ; qu'en conséquence, ils ne

» traiteront jamais avec les commissaires civils dont ils

» méconnaissent l'autorité et les pouvoirs : déclarant en

» outre, qu'ayant jusqu'à présent, conjointement avec

» leurs autres frères, combattu pour soutenir la cause du

» roi, ils répandront tous jusqu'à la dernière goutte de

» leur sang, pour la défense des Bourbons, auxquels ils

» ontproinis une inviolable fidélité jusqu'à la mort.

» Au camp du Bassin-Caïman, le 25 juin 1795.

» (Signé) Toussaint, général d'armée du roi ; Moïse » brigadier des armées du roi ; Thomas, commandant de » la Crête-Bouge ; Biassou, gouverneur général pour le » roi; Ga6ari, colonel^. »

On voit, par cette pièce, que Don J. Garcia avait déjà exécuté les instructions ministérielles, en donnant des titres et des grades à ceux qui l'ont signée, de même qu'à Jean François et à d'autres chefs.

Il paraît également que la lettre des commissaires civils et le sauf-conduit du 22 juin avaient été envoyés à

* Plusieurs ouvrages le nomment NuUy : nous avons préféré le nom que lui donnaient les commissaires civils dans leurs actes, î Vie de Toussaint Louverlure, par M. Saint Rémy, p. 66.

196 KTUDES S13U L IlISTOlîlE D iîAÏTf.

Neiiilly pour les faire parvenir à Biassou. Mais le 25, Neuilly, de son côté, leur avait adressé une copie de l'ordre que Galbaud lui avait donné pour les arrêter, et qu'il avait transmis à divers commandans sous ses ordres, notamment celui du Gros-Morne. Les commissaires lui répondirent le 24 ; et jugeant bien de ses dispositions à la défection, par ses relations antérieures avec César Galbaud dans sa tournée des postes, et par d'autres faits qui avaient motivé les soupçons de ses troupes sur sa fidélité, depuis le commencement de l'année, ils envoyèrent l'ordre, le 24 même, à Barrière, pour opérer son arrestation. Le 26 juin, Neuilly passa aux Espagnols.

Il est plus que probable que Biassou et Toussaint connaissaiant les menées de cet officier, quand ils lui adressèrent la déclaration que nous venons de rapporter.

Toutefois, trois jours après cette déclaration, le 28 juin, Biassou et Jean François adressèrent une lettre aux commissaires civils oii ils déclaraient qu'ils étaient Français, et qu'ils allaient bientôt se soumettre à leur autorité. Mais le 6 juillet, ils écrivirent à l'abbé de La Haye, chargé d'entrer en communication avec eux :

« Nous ne pouvons nous conformer à la volonté de la » nation, vu que depuis qne le monde règne, nous n'avons >j exécuté que celle d'un roi. Nous avons perdu celui de )) France ; mais nous sommes chéris de celui d'Espagne^ » qui nous témoigne des récompenses et ne cesse de » nous secourir. Comme cela, nous* ne pouvons vousre- » connaître, commissaires, que lorsque vous aurez trôné » nn roi. »

Cette réponse de leur part prouve une chose : c'est

[1795] cnAPITUiî viiï. ^' 4î)7

qu'à leur méfiance nalurellc se joignaient les intrigues des Espagnols et des contre-révolutionnaires français, pour les détourner de toute idée de soumission à la commission civile. Comment, en effet, les chefs des insurgés n auraient-ils pas cédé à ces suggestions, quand des cffficiersf7mnçais tvahîss'àienl la cause de leur gouvernement, de leur pays, quand la patrie, pour ces indignes, était dans le camp des ennemis qui attaquaient la France ou sa colonie ? L'exemple donné par les émigrés en Europe et la défection de Dumouriez devaient exercer une pernicieuse influence sur les Français de Saint-Domingue, et ceux-ci à leur tour, sur l'esprit des noirs.

D'autres considérations venaient sans doute les fortifier dans cette répugnance. Jean François, Biassou et Toussaint ne pouvaient oublier qu'ils avaient vainement tenté de se soumettre à des conditions raisonnables, aux premiers commissaires civils, et que les colons s'y étaient opposés. Rien ne leur garantissait que la liberté qui leur était offerte par Polvérel et Sonthonax, serait ratifiée par la France. Le régime colonial n'était pas détruit par la fuite de Galbaud et de quelques colons déportés ou partis volontairement sur la flotte. D'ailleurs, ces mêmes commissaires, à leur arrivée dans la colonie, avaient proclamé la nécessité du maintien de l'esclavage, pour sa prospérité. Tout récemment encore, au Port-au- Prince, ils venaient de proclamer son maintien, en rétablissant ou continuant la peine du fouet, celle des oreilles et des jarrets coupés, et celle de mort contre les esclaves fugitifs, etc. Il était impossible que ces chefs des insurgés du Nord ignorassent ces actes : les Espagnols, intéressés à les retenir dans leur parti, avaient dû les en instruire. De plus, les commissaires civils ne leur offraient rien

i98 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI.

dont ils ne fussent déjà en possession : liberté, grades militaires, distinctions, fortune, propriétés, tout leur était déjà acquis ou promis par le roi d'Espagne. Sous le rapport des distinctions de rang, de titres, la République française qui venait d'abolir la royauté, après que l'assemblée nationale eut aboli la noblesse, ne pouvait mieux faire que la cour d'Espagne, pour capter l'esprit de Jean François, de Biassou et de Toussaint. A leurs yeux, la qualité de citoyenfrançais n'avait pas autant de valeur que jes titres de baron, de comte, de marquis, etc., auxquels ils croyaient sans d<^ute pouvoir aspirer, après avoir obterm la faculté de se chamarrer, de se barder de cordons et de croix. Avec les idées régnantes, dans l'ancien régime, parmi les hommes du Nord, comme nous l'avons fait remarquer, l'esprit de ces trois chefs devait être bien plus séduit par cette perspective, que par celle d'obtenir de la France républicaine les simples grades militaires qu'ils avaient déjà, surtout lorsque les royalistes, les contre-révolutionnaires français avaient exercé tant d'influence sur Tinsurrection de 1791.

C'en était assez pour les éblouir et les retenir au service de la monarchie espagnole.

Ces considérations, toutes personnelles à ces trois chefs, avaient plus d'influence sur leur esprit que la hberté offerte par les commissaires civils, en faveur des bandes qui servaient sous leurs ordres. Elle était également o ferte et garantie par les autorités espagnoles, au nom du roi catholique. Et qu'importait à ces chefs la liberté de leurs frères ? En 1791, n'avaient-ils pas voulu les faire rentrer sous la verge coloniale, moyennant cinquante affranchissemens seulement en faveur des principaux chefs ? N'est-ce pas Toussaint Louverture lui-même qui avait

[1793] ciiAPiTiu: viii. 109

porté Biassou à réduire ses prétentions à ce chiffre restreint?

En considérant donc les circonstances antérieures et celles qui existaient en juin 1795, sans tenir compte de ce qui survint après, nous trouvons que la conduite de Jean François, de Biassou et de Toussaint Louverture fut conséquente à leurs idées, à l'égoïsme dont ils étaient animés. Aucun motif ne pouvait les porter à être plus glorieux d'appartenir à la France plutôt qu'à l'Espagne.

Mais, si nous expliquons la conduite des trois chefs noirs qui étaient les principaux, par leur éloignement pour toute soumission aux commissaires civils, nous ne saurions trouver des termes assez sévères pour condamner, pour flétrir la mémoire de Jean François et de Biassou qui, par la bassesse de leur âme, se livraient tout entiers à l'infâme trafic des noirs comme eux, de leurs frères. A peu près à l'époque dont nous parlons, Jean François écrivait la lettre suivante à l'un des officiers espagnols :

« A Monsieur Tabert... commandant de S. M^

» Supphe très-humblement M. Jean François, cheva-

» lier des ordres royales et militaires de Saint-Louis, ami-

» rai de toute la partie française de Saint-Domingue,

» conquise, que, comme ayant de très-mauvais sujets, et

y> n'ayant pas le cœur de les détruire, nous avons re-

» cours à votre bon cœur, pour vous demander de vous

» les faire passer pour les dépayser. Nous aimons mieux

» les vendre au profit du roi, et employer les mêmes

» sommes à faire des emplettes en ce qui concerne

» pour l'utilité de l'armée campée pour défendre les

» droits de S, M. »

Une telle supplique n'a pas besoin de commentaire ; elle peint suffisamment Tâme ignoble de Jean François. Nègre créole, combattant pour sa liberté personnelle, il se plaçait au niveau des chefs barbares de l'Afrique qui font la guerre, principalement pour avoir des prisonniers qu'ils vendent aux blancs civilisés, non moins cupides, en même temps qu'ils vendent leurs propres frères, nous allions dire leurs sujets. Et quoique nous ayons loué Jean François, à l'occasion de la mort du féroce Jeannot, et de sa générosité pour les prisonniers blancs, nous serions peut-être autorisé à sonder au fond de son cœur pour savoir si, en faisant mourir ce monstre, il n'était pas plus guidé par la crainte de devenir une de ses victimes, et si son humanité pour les prisonniers n'était pas un effet de sa croyance en la supériorité du blanc sur le noir.

Quoi qu'il en soit, nous exceptons encore avec plaisir Toussaint Louverture, de cette infamie du trafic des noirs insurgés. Nous avons de lui des preuves authentiques, une lettre signée de lui, oii il s'en plaignait contre Biassou, à Don J. Garcia. Mais, cette lettre même, que nous avons trouvée dans les archives de Santo - Domingo, prouvera aussi que sa défection en faveur de la République française, en 1794, fut plus le résultat de la crainte que lui inspirait Biassou, pour ses jours menacés par cet homme violent, que celui de ses sentimens pour la liberté.

La trahison de Neuilly ne pouvait guère manquer d'imitateurs parmi les officiers blancs. Presqu'en même temps, le 26 juin, Lafeuillée, commandant du bourg d'Ouanaminthe, livra son poste aux Espagnols, sans

coup férir. Allemand, commandant du camp non moins important de la Tannerie, le livra à Toussaint Louverture avec qui les commissaires civils l'avaient mis en rapport pour l'amener à la soumission à leur autorité. Un autre, commandant du camp Lesec, le livra ou se laissa surprendre par Charles Lesec, chef noir. Enfin Brandicourt, qui avait remplacé Neuilly dans le commandement supérieur du cordon de l'Ouest, passa aux Espagnols avec des circonstances assez détaillées dans le rapport de Garran, pour prouver sa criminalité. Cependant , dans sa Vie de Toussaint Louverture, M. Saint-Rémy rapporte les faits à la décharge de Brandicourt qui, selon les documens qu'il a vus, sera tombé dans une embûche tendue à sa bonne foi par le rusé Toussaint * .

A cette occasion, les commissaires civils , sensibles à cette défection de Brandicourt, plus indignés encore de sa trahison, craignant qu'il n'eût des imitateurs parmi les hommes de couleur, adressèrent la lettre suivante à Duvigneau, mulâtre , commandant le poste important d'Ennery qui couvrait les Gonaïves et toute l'xArtibonite: cette lettre est du 17 juillet.

Brandicourt était l'enfant gâté de la révolution : il lui devait toute son existence ! II a trahi sa patrie, i( a livré son poste, il a livré sa troupe, ses armes ! Il a voulu livrer un autre poste qui était sous ses ordres ; à qui nous fier désormais ? Nous n'en savons rien !

Vous, enfans du 4 avril ! vous et tous vos frères, abandonnerez-vous la République qui n'existe que par l'égalité, hors de laquelle il n'y a point d'égalité ! Nous laisserez- vous seuls soutenir la colonie et la

1 Vie de Toussaint Louverture, page 70. — Selon Sonthonax, ces diverses défections entraînèrent celle de seize cents soldats européens envers les Espagnols ou leurs auxiliaires. Débals, t. 9, p. 2fi.

République ? Nous les soutiendrons au péril de nos têtes, et nos têtes ne tomberont pas...

Prenez garde aux blancs qai vous environnent; leurs principes sont détestables : si vous vous laissez égarer ou dominer par eux, vous vous perdrez avec eux.

Les Espagnols et les brigands ont eu l'audace de vous attaquer ; ils pillent, ils brûlent et font beaucoup de mal. Combattcz-îes, repoussezles, entrez chez eux si vous le pouvez : vous avez du renfort en hommes, vous avez reçu une pièce de canon et deux cents livres de poudre ■ vous en recevrez encore, nous allons prendre incessamment des mesures pour que vous en receviez aussi de bouche.

Mais, quel que soit le succès, ce ne sera pas par les Espagnols ni par les brigands que la colonie périra ; ce sera par les contrariétés que nous éprouvons de la part des propriétaires : les désastres du Cap ont déjà donné une grande secousse ; encore un pas en sens contraire à la direction que nous donnons, et tout est bouleversé. Nous ne serons plus les maîtres d'arrêter le torrent. Le sol ne périra pas, les productions renaîtront ; mais les propriétaires ne seront plus les mêmes.

Si l'on cède aux Espagnols, aux brigands, ou si l'on mollit devan^ eux, disons mieux, si nous ne faisons pas la conquête de la partie espagnole, les Espagnols et les brigands envahissent^ brûlent, pillent et dévastent tout.

Si vous contrariez les mesures que nous prendrons graduellement pour préparer^ sans nuire à la culture, un affranchissement qui désormais est inévitable, cet affranchissement se fera tout à la fois par insurrection et par conquête ; dès lors plus de culture, plus de propriété. Que deviendra même la sûreté personnelle de tout homme libre, quel qu'il soit, quelle qu'en soit la couleur ? Il ne restera plus à Saint-Domingue que le pur sang africain, et le sol ne sera plus qu'un monceau de cendres et de ruines.

Vous avez parmi vous des philanthropes imprudens, qui voudraient V affranchissement subit et universel; ceux-là n'ont pas calculé ce que produirait cette révolution avec des hommes qui ne sentent pas encore la nécessité du travail ^parce qu^ils n'ont encore que des jouissances bornées, et qu'ils ont, par conséquent, peu de besoins. Vous avez parmi vous des aristocrates de la peau, comme il y en a parmi les blancs : aristocrates plus inconséquens, plus ingrats que les blancs. ..Car ceuxci n'humilient que leurs enfans , et ne les tiennent pas éternellement dans les fers, et vous, c'est de vos frères, que vous vous déclarez les

[1793J cnArrrr.K viii. 20r>

ennemis! ce sont fos mères que vous voulez retenir éternellement datis V esclavage ! VOUS voulez être au niveau des anciens libres, et vous voulez conserver à jamais les monumens de votre origine servile ! Ayez donc enfin un républicanisme pur : osez vous élever à la hauteur des droits de l'homme. Songez que le principe de Végalité n'est pas le seul; que celui de la liberté marche avant lui. C'est bien assez, c'est beaucoup trop que les intérêts malentendus de la culture coloniale nous aient forcés, jusqu'à présent, de composer avec les /remières lois de la nature; que la crainte des excès que pourrait commettre une peuplade encore hrute^ nous force d'attendre que la civilisation soit commencée avant de la déclarer libre : ne lui laissez pas du moins le temps de sentir sa force et de déclarer son indépendance ; car alors tous les maîtres sont perdus l-..

Cette lettre judicieuse en tous points dépeint la situation de l'âme dePolvérel et de Sonthonax, au moment où ils voyaient des blancs militaires tracer l'exemple d'une lâche trahison ; car, quant aux colons , indépendans ou contre-révolutionnaires , il n'y avait rien d'étonnant qu'ils voulussent soustraire la colonie à la métropole. La crainte que les commissaires avaient de la défection des hommes de couleur était fondée par rapport à beaucoup d'entre eux , aristocrates inconséquens et ingrats , comme ils disent avec raison ; mais heureusement pour l'honneur de cette classe, ils constatent aussi que parmi eux se trouvaient des philanthropes imprudens qui voulaient l'affranchissement subit et universel des noirs : le mérite de ces derniers rachète en quelque sorte le tort des autres ; ils furent conséquens à leurs principes en faveur de la liberté et de l'égahté. Ce sont les Pinchinat , les Bauvais , les Rigaud , et tant d'autres qui surent , par l'exemple de leur louable conduite , retenir la majorité des hommes de couleur dans la ligne du devoir à remplir envers leurs frères noirs , comme envers la France républicaine.

20i ÉTUDES SUR l'hISïOII\£ d'haÏTI.

Mais il ressort aussi de cette lettre que jusqu'à ce moment, les commissaires civils ne se croyaient pas appelés à proclamer subitement la liberté générale ; le mot d'tmpriidensâoutihse servent dit toute leur pensée à cet égard. Ils semblent encore vouloir défendre leurs impriidenies déclarations à leur arrivée, concernant l'esclavage, ainsi que leur proclamation du 5 mai : ils reconnaissent , au 17 juillet, que les événemens les entraînent, que bientôt il faudra venir à la liberté générale, et ils disent pour excuse qu'ils ont été forcés décomposer avec les premières lois delà nature. Admettonscetteexcuse,carcesdeux hommes avaient de trop bons principes sur le droit de leurs semblables, pour que nous croyions qu'ils étaient insensibles au sort des pauvres esclaves; et la loi et leurs instructions ne leur permettaient pas, comme fonctionnaires publics , de devancer l'époque de la grande réparation envers ces malheureux. Bientôt après ils se virent contraints de la proclamer. Peut-être l'improbation donnée par Polvérel à la mesure prise par Sonthonax , au 29 août, provientelle du dérangement que sa proclamation aura produit au plan qu'ils avaient arrêté entre eux , pour l'affranchissement graduel, et que cette lettre à Duvigneau indique.

Notons encore qu^elle prévoit fort bien l'effet de la hberlé sur le travail , en présentant d'avance une sorte d'excuse pour ceux qui vont être libres , et qui , n'ayant que des jouissances bornées, n ont conséi[uemmenl que peu de besoins. En effet, quel est le stimulant du travail, si ce ne sont pas les besoins de l'homme? L'âpreté du climat, une population nombreuse, un plus grand degré de civilisation, l'instruction qui donne la prévoyance, créent ces besoins. Lorsque la civilisation est peu avancée, lorsque les idées sont bornées et que la population est faible , si

[1705] ciiAriTREViii. 205

la douceur du climat s'y joint, le travail est ordinairement restreint aux choses de première nécessité. Telle était la paisible condition de ces premiers Haïtiens, hommes bons et doux, que la cupidité des Espagnols a fait disparaître si promptement de ce sol hospitalier ' .

Si l'on peut flétrir avec justice les noms des officiers blancs qui trahirent leur devoir, on doit honorer ceux des autres qui y restèrent fidèles : de ce nombre sont Pageot qui commandait Fort-Dauphin et les postes environnans, et Pacot qui avait le commandement du Dondon. Le 26 juin, Pageot écrivit aux commissaires civils pour leur rendre compte de la trahison de Lafeuillée, et il leur dit : «. L'incendie du Cap m'a ruiné ; mais l'es- » poirde combattre pour la République, sous vos ordres, » me console. » Pageot était colon ; il montra toujours un noble caractère.

Le 2 juillet, après les premières trahisons, Polvérel et Sonthonax émirent une proclamation où ils en rendaient compte, dans le but de fixer les opinions de leurs subordonnés, en flétrissant ceux qui s'étaient rendus coupables.

Quelle est donc, y disent-i!s, celle ligue formée contre la République française ? Quels sont les conspirateurs, et quel est le lien qui les unit?

Les conspirateurs sont la presque totalité des Européens transplantés à Saint-Domingue ; les uns perdus de dettes, avec l'air de l'opu-

' Nous aimons à penser que tout lecteur raisonnable ne trouvera pas dans tout ce que nous disons ici, l'apologie de la paresse et de la fainéantise. Nous entendons seulement e-r/7//<7M<;?- les causes qui influent plus ou moins sur la production parmi les nations, en raison de leur situation et du degré plus ou moins avancé de leur civilisation.

^06 ÉTUDES SUR l'histoire o'hAÏTI.

lence, les autres avides de pillage parce qu'ils n'ont rien. Ce sont, la plupart des chefs de corps militaires venus de France, qui n'ont préféré Saint-Domingue à Coblenlz, que parce qu'ils ont cru pouvoir y servir plus efficacement la contre-révoluiioii

Non, la colonie ne périra pas-, elle ne courbera pas la tête sous le joug des tyrans; elle renaîtra de ses cendres; elle sera régénérée; elle deviendra comme la France, la terre de la liberté et de l'égalité, et la République française y trouvera encore des enfans dignes d'elle.

Les citoyens du 4 avril 1792, ceux du 21 juin 1793, et ceux que nous élèverons encore à la dignité d'hommes libres n'oublieront pas que, de toutes les puissances européennes, la Républi-que française est la seule qui sache respecter les droits de Vhomme; et qu'ils ne peuvent conserver les droits civils et politiques qu'ils ont obtenus d'elle qu'en se ralliant autour de ses délégués, qu'en combattant pour elle, en repoussant l'ennemi, en réunissant toutes les parties de l'île sous le pavillon tricolore.

Par le dispositif de cet acte, ils déclarèrent traîtres à la patrie Neuilly,Lafeuillée et quelques officiers subalternes, les officiers municipaux de Jérémie, de la Cayemitte et des Abricots, et Duperrier, pour avoir résisté à la délégation, etc. Ils accordèrent une amnistie aux officiers et soldats du camp d'Ouanaminthe, à tous les esclaves révoltés : à l'égard de ces derniers auxquels ils accordaient huit jours pour en profiter, ils prescrivirent de punir comme révoltés tous ceux qui seraient trouvés armés*, et ceux même qui ne le seraient pas seraient réputés marrons s'ils étaient rencontrés errans après ces huit jours. Cette dernière disposition faisait revivre une des peines établies par la proclamation du 5 mai.

En rendant celle du 21 juin qiji appelait à la liberté les esclaves qui combattraient pour la République, les commissaires civils furent induits à étendre le bénéfice de cette disposition libérale sur les familles de ces nouveaux soldats. Créer l'esprit de famille parmi eux , c'était mo-

raliser l'acte d'affranchissement qui les rendait les égaux des hommes libres. Un autre motif tout politique les y portait. Ils savaient par Genest, ministre de France aux États-Unis , l'existence de la convention passée à Londres, le 25 février 1795, entre les colons et le gouvernement britannique, pour livrer Saint-Domingue à ce gouvernement; la proclamation de Don Gaspard de Cassassola indiquait d'un autre côté les trames des colons avec le gouvernement espagnol. C'est ce que déclara Sonthonax dans la séance du 27 floréal an III (16 mai 1795) de la commission des colonies. Ainsi , tandis que les colons du parti de l'indépendance complotaient avec la Grande-Bretagne, ceux du parti royaliste contre-révolutionnaire complotaient aussi avec l'Espagne. Polvérel et Sonthonax publièrent alors la proclamation suivante , en date du 1 1 juillet :

L'esprit de famille est le premier lien des sociétés politiques ; l'homme libre qui n'a ni femme ni enfans, ne peut être qu'un sauvage ou un brigand ; l'homme vraiment digne de la liberté et qui en sent le prix, ne peut pas souffrir que sa compagne et ses enfans végètent tristement dans l'esclavage.

Nous sommes pénétrés de ces grands principes ; mais il en est de plus incontestables encore : c'est que tout peuple régénéré qui a conquis sa liberté et qui veut la conserver, doit commencer par épurer ses mœurs; c'est que la piété filiale, la tendresse conjugale^ l'amour paternel, l'esprit de famille en un mot, n'existent point dans les conjonctions fortuites et momentanées que le libertinage forme, et que le dégoût et l'inconstance dissolvent.

Nous avons fait des libres, nous en ferons encore ; mais nous voulons faire d'eux tous des citoyens qui, par l'habitude des affections de famille, s'accoutument à chérir et à défendre !a grande famille qui est composée de l'assemblée de tous les citoyens.

On a remarqué, même parmi les hommes non libres, que ceux qui étaient époux et pères, étaient les plus fidèles, les plus affectionnés à

208 ÉTUDES SLU l'hISTOIUE d" HAÏTI.

leurs maîires, les plus laborieux, les plus incorruptibles. Si le mariage a produit ces effets salutaires sur eux, que n'opérerait-il pas sur ces mêmes hommes devenus libres? Ils n'ont plus d'autre maître que la patrie ; leur amour pour elle deviendra d'autant plus énergique, qu'ils auront plus de tendresse pour leurs femmes et pour leurs enfans.

En conséquence, nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit :

Art. 1". Tout homme actuellement libre, quelle que soit l'époque de sa liberté, qui voudra épouser une femme esclave, soit qu'il ait eu des enfans d'elle, soit qu'il n'en ait pas eu, se présentera avec ladite femme et les enfans qu'il en aura eus, devant la municipalité du lieu de sa résidence, dans le délai de quinze jours, à compter du jour de la publication de la présente proclamation, et à défaut de municipalité, devant le bureau municipal qui en fera les fonctions.

(Suivent les dispositions sur la constatation de l'état civil).

Article 10. Les enfans nés d'un mariage déjà contracté entre un homme libre et une femme esclave avant la publication de la présente proclamation, seront libres en vertu de ladite proclamation, sans qu'ils aient besoin d'aucune déclaration ni d'aucun acte particulier.

11, Les maîtres des esclaves ainsi affranchis seront indemnisés par la République, de la valeur desdits esclaves, en lettres de change sur le trésor public.

(Les dispositions qui suivent règlent certains détails à ce sujet).

L'article 15 et dernier suspendait l'exécution de cette proclamation dans les provinces de lOuest et du Sud, jusqu'à ce qu'un arrêté des deux commissaires civils eût autorisé celui qui était dans le Sud (Delpech), et Polvérel qui allait partir pour l'Ouest, à en faire l'application dans ces deux provinces.

Cet acte, si honorable pour Polvérel et Sonthonax, n'a saris doute pas produit tous les heureux effets qu'ils s'en promettaient ; les circonstances où ils le promulguaient étaient peu propres à faire naître l'esprit de famille parmi des hommes habitués depuis des siècles à vivre dans le concubinage, dont leurs anciens* maîtres leur traçaient le honteux exemple. Ces mœurs relâchées n'étaient pas seulement le fait du régime colonial qui empêchait , qui entravait le mariage parmi les esclaves, en dérogation aux dispositions du code noir de Louis XIV. Elles étaient en-

[17y5j CHAPITUK VIII. ^()i)

core le résultat de la polygamie établie ehez toutes les tribus de l'Afrique : ce qui n'excuse pas les colons qui, comme hommes éclairés, devaient d'autant plus reconnaître l'influence de l'esprit de fo mille, qu'ils savaient fort bien que les premiers établissemens de la colonie de Saint-Domingue n'avaient commencé à prendre de la fixité, que du jour où D'Ogeron avait procuré des femmes aux flibustiers. Ensuite, ce n'était pas dans le temps de la guerre active qui se faisait en 1795, après deux années de troubles et de dévastations, que des esclaves rendus libres pouvaient apprécier le bienfait de cette proclamation du 11 juillet. Mais, néanmoins, les commissaires civils jetaient les bases d'un ordre de choses qui pouvait se con- 1^ solider sous les gouvernemens qui leur succéderaient. Ils s'élevaient à la hauteur du législateur, qui dispose presque toujours pour Tavenir, sur lequel il compte plus que sur le présent. Nous verrons ce que firent ces gouvernemensà ce sujet.

-Trois jours après avoir rendu leur proclamation, le 14 juillet, Polvérel et Sonthonax firent célébrer au Cap une fête patriotique, en commémoration de la prise de la Bastille. C'était moins une fête proprement dite, que la consécration d'un grand fait politique : — l'affranchissement proclamé en faveur d'un grand nombre d'hommes, naguères esclaves. En effet, ce n'était pas sur les ruines fumantes de cette cité, qui avait été si opulente, que des réjouissances pouvaient être ordonnées ; mais il y avait lieu de ne pas perdre l'occasion de solenniser l'acte de justice qui venait d'être rendu.

Ce jour-là, entourés de tous les fonctionnaires civils et militaires, de toutes les troupes, de tous les citoyens du

Cap, les commissaires civils se rendirent sur le Champde-Mars où avait été dressé un autel à la patrie : l'arbre de la liberté, le majestueux palmiste des Antilles, y fut iplanié pour la premièix fois ; le bonnet phrygien, consacré également à la liberté, reposait au haut d'une pique. Ce jour-là, Polvérel prononça un discours où il rappelait la lutte éternelle des opprimés Contre les oppresseurs ; il le termina par le serment prêté « d'être fidèles^ h la » République française, d'exécuter ponctuellement tou- » tes les lois rendues par la convention nationale et cely> les qu'elle pourrait rendre à l'avenir, de faire une » guerre à mort contre tous les rois, contre tous les enney> mis de la liberté et de l'égalilé. »

Cette cérémonie inaugura toutes celles de même nature qui eurent lieu dans le pays par la suite : tous les gouvernemens s'y crurent obligés, et peut-être en a-t-on abusé.

Le même jour, de nombreux citoyens apportèrent le bonnet de la liberté aux commissaires civils, en les priant de le déposer dans leur demeure. Plus tard, il resta toujours au haut d'une pique placée à côté de l'arbre de la liberté, planté sur la place d'armes de toutes les villes ou bourgades du pays. En le recevant, Sonthonax prononça quelques paroles où il dit aux citoyens : « Vous prouverez B que vous avez mérité la liberté. .. si surtout vous forcez » au travail ce tas de vagabonds etjainéans qui ne veulent y> ni cultiver la terre ni défendre les cultivateurs. En 3) France, le peuple est libre, et il travaille. Souvenez- » vous bien que la liberté ne consiste pas à ne rien faire ; » sans travail, il ny a ni repos ni bonheur. »

Si ces paroles prouvent la sollicitude des commissaires civils pour le travail qui ennoblit l'homme, elles témoi-

[1795] ciiAPiTUE VIII. 211

gnent aussi de la crainte qu'ils éprouvaient, que les nouveaux citoyens n'abusassent de leur liberté en restant dans la fainéantise. Cette partie de l'organisation du pays est devenue, en effet, la pierre d'achoppement que rencontrèrent tous les gouvernemens qui se succédèrent, soit à Saint-Domingue, colonie française, soit à Haïti, indépendante de la France. Nous aurons occasion d'examiner et d'apprécier leurs actes à cet égard.

Les commissaires civils avaient échoué dans leurs négociations avec les trois principaux chefs des insurgés, Jean François, Biassou et Toussaint; mais ils réussirent à amener la soumission de plusieurs autres. Ceux-ci influèrent plus tard, par leur exemple, sur la détermination d'autres chefs secondaires comme eux. Voulant leur inspirer d'avance des sentimens élevés en faveur de la liberté, pour mieux compter sur leur soumission, ils écrivirent à Pierrot, l'un d'eux : « Nous comptons bien as- » surer la liberté générale des noirs ; mais tout se gagne » dans le monde : vous ne l'aurez que quand vous imi- » terez les nègres du Cap, en vous armant pour la Ré- » publique. »

Ce Pierrot n'était pas le même que celui venu avec Macaya : il était dans les environs du Cap. Il en fut de même de Zéphirin qui était dans les montagnes du Portde-Paix ; de Barthélémy qui était dans celles du Limbe et du Port-Margot ; de Pierre Michel, de Paul Lafrance et de plusieurs autres.

Ces succès permirent aux commissaires civils de faire quelques efforts pour reprendre l'offensive contre les insurgés qui secondaient si bien les Espagnols. Le 9 juiN let, le général Laveaux, rétabli de sa maladie, attaqua et

i2i2 ÉTUDES SUR L HISTOIl'.E D HAÏTI.

reprit le camp de la Tannerie ; il reprit aussi le camp Lesec. Le manque de munitions l'empêcha de continuer ses succès : le crime de Galbaud parut alors plus grand ; il avait fait détruire les poudres de l'arsenal et des forts du Cap avant de partir.

Les commissaires civils essayèrent de nouveau de gagner Jean François ; à cet effet, ils députèrent auprès de lui, Macaya sur l'esprit duquel l'abbé de La Haye, devenu membre de la commission intermédiaire, avait quelque crédit. Mais Macaya ne reparut point : l'abbé de La Haye lui écrivit et lui demanda une entrevue qu'il consentit à avoir avec Polvérel, après bien des précautions prises pour sa sûreté personnelle ; il venait d'être fait maréchal de camp" par les Espagnols. A toutes les propositions, à tous les raisonnemens que fit Polvérel à cet esprit inculte et barbare, Macaya répondit toujours : « Je suis le sujet de » trois rois, du roi de Congo, maître de tous les noirs ; » du roi de France, qui représente mon père ; et du roi » d'Espagne, qui représente ma mère. Ces trois rois sont » les descendans de ceux qui, conduits par une étoile, » ont été adorer l'Homme-Dieu. Si je passais au service » de la République, je serais peut-être entraîné à faire la » guerre contre mes frères, les sujets de ces trois rois, à » qui j'ai promis fidélité. »

Il est bien entendu que cette réponse était formulée dans le langage créole le plus grossier. Macaya était un Africain ; il prit une grande part en 1802 et en 1805 dans la lutte contre l'armée française. Il vivait encore, en 1820, à la mort de H. Christophe. Ce côté facétieux de son entrevue avec Polvérel, toujours grave et austère, prouve que les prêtres espagnols suivaient ponctuellement les instructions données à l'archevêque de Santo-

[1795] ciiAi'iTKii viii. 215

Domingo, par le ministre Pedro Acuna. Fanatisme religieux, titres, décorations, etc., tout était mis en usage par la cour d'Espagne, pour agir sur l'esprit des esclaves insurgés.

Le 25 juillet, les commissaires civils émirent une nouvelle proclamation en faveur de la liberté des noirs. Dans le préambule de cet acte, où ils rappelèrent le crime de Galbaud et des colons, ils annoncèrent l'affaire qui venait d'avoir lieu aux Cayes, le 14 juillet, sous les yeux du commissaire Delpech, « journée que les blancs, disent- » ils, ont choisie pour assassiner leurs frères du 4 avril: » les mowsiresontjuré de porter le coup de mort à la co- » lonie ; mais ils ne consommeront pas leur ouvrage sa- » crilége. Tant que nous respirerons, nous trouverons les » moyens de contenir leur rage. Secondés des citoyens » du 4 avril, et des hommes dont on n'a fait jusqu'à pré- » sent que des instrumenS de destruction, nous sauve- » rons la colonie de Saint-Domingue, nous en chasserons » les lâches Espagnols, nous la conserverons à la France, » et on y reconnaîtra enfin les droits de l'homme qui y » ont été si lontemps profanés. »

En conséquence, ils confirmèrent les aftranchissemens accordés, au mois de septembre 1792, par l'assemblée provinciale du Sud, aux guerriers alors campés aux Platons. C'était plutôt à André Rigaud qu'ils auraient dû attribuer ces affranchissemens ; car cette assemblée ne fit que confirmer l'œuvre de ce mulâtre qui signa les actes de liberté. En lui seul ces nègres pouvaient avoir confiance.

Ils déclarèrent également libres tous les esclaves des Cayes, de Torbeck, de Marche-à-ïerre, de Tiburon et des lieux circonvoisins, qui avaient été armés par les maîtres

de toutes les couleurs ; tous les esclaves armés par les communes de Jérémie, des Cayemites, des Abricots et autres lieux circonvoisins.

Ils donnèrent amnistie et liberté à tous les hommes qui étaient encore armés pour la conquérir , sans en excepter Armand , Martial , Jacques Formont, Gilles Bénech et autres chefs qui continuaient encore la lutte dans le Sud.

Ils les obligeaient , pour obtenir la liberté , à s'enrôler dans les compagnies , bataillons ou légions qui seraient formés. Une autre obligation leur était imposée: c'était défaire rentrer les nègres travailleurs dans leurs ateliers respectifs et d'y maintenir la subordination et le travail.

Ils déclarèrent leur intention A' améliorer le sort des nègres travailleurs, en promettant un règlement à ce sujet.

Ils étendirent enfin, pour les femmes esclaves de la partie du Sud et leurs enfans, le bénéfice de leur proclamation du H juillet,

La province de l'Ouest restait toujours exceptée, parce que là les insurrections des noirs n'avaient pas eu le caractère de brigandage qu'elles eurent dans le Nord, ni la continuité qu'elles eurent dans le Sud. Les classes colorées de l'Ouest furent constamment plus modérées que celle des deux autres provinces de la colonie. Cette modération dans la conquête de leurs droits les rendit arbitres des destinées de la patrie haïtienne.

La modération n'exclut pas le eourage et l'énergie ; elle ennoblit les efforts des hommes qui luttent contre leurs oppresseurs.

Une disposition de la proclamation du 25 juillet, l'obligation imposée aux guerriers défaire rentrer les nègres

[1795] CHAPITRE viir. 215

travailleurs dans leurs ateliers respectifs, fut suivie par tous les chefs qui commaiidèrent le pays jusqu'à Pétion. Ils abusèrent tous de cette mesure dictée aux commissaires civils, par le désir d'une utile subordination de ces cultivateurs aux propriétaires ; ils en firent des serfs attachés à la glèbe. Pétion, le premier, les affranchit de ce servage; après lui, Boyer et ses successeurs respectèrent cette émancipation fondée sur la justice.

Après avoirconcouru avec son jeune collègue aux vigoureux actes que nous avons énumérés dans ce chapitre, Polvérel, dont on reconnaît aisément l'esprit de sage organisation dans la plupart, se sépara de nouveau de lui pour se porter dans TOuest, où sa présence était réclamée par la situation de cette province. Il quitta le Cap à la fin de juillet 1793, et n'y reparut plus.

Peu de jours après son départ, Sonthonax adressa une dépêche à la convention nationale, en date du 50 juillet. Il lui rendit compte des événemens accomplis depuis celle du ^10 du même mois.

« Nous sommes résolus à tout, dit-il, plutôt que de nous rendre. Seul, avec le général et quelques officiers, dignes par leur patriotisme de coopérer à l'inauguration de la liberté dans le Nouveau-Monde, nous mangerons des patates et des bananes quand les vivres d'Europe nous manqueront ; notre entreprise est trop glorieuse pour que les obstacles nous effraient...

» Il vous reste maintenant, citoyens représentans, une grande question à juger: c'est l'état des personnes non libres àans\aco\ome. Le temps des tergiversations, desjaux ménagemens, du modérantisme hypocrite est passé. Les préjugés qui aveuglaient les esclaves ne sont plus; et la

convention est trop juste, trop amie de l'humanité, pour ne pas proclamer tes grands principes. La déclaration des dî'oits ne lui permet plus de tolérer que l'homme puisse être la propriété d'un autre. Les négriers et les rois doivent être mis sur la rnéme ligne ; qu'ils cessent de tyranniser; qu'ils abandonnent leur proie, ou bien qu'ils disparaissent de dessus la surface du globe.

« Je ne vous dirai rien, citoyens représentans,t/if nouveau système colonial qui doit amener la liberté. Je vous dois le tribut des faibles lumières que m'a données l'expérience de Saint-Domingue ; mais c'est de concert avec mes collègues, et lorsque la guerre nous permettra de nous réunir, que nous rédigerons ensemble le plan que nous devons vous présenter. »

Nous remarquons un autre passage dans cette dépêche. En parlant delà cérémonie du 14 juillet, Sonthonax dit à la convention: La présence du prêtre na point souillé la cérémonie. Cette observation, faite pour plaire aux athées delà convention, prouve aussi de la part de Sonthonax cette faciHté trop grande à s'assouplir à toutes les formes, pour arriver à ses fins. Ce langage était sans doute celui du temps, de cette époque d'excès en tous genres. Mais le même commissaire civil qui le tenait, employait alors l'influence de l'abbé de La Haye, ancien curé du Dondon, pour tâcher d'amener les chefs insurgés à la soumission. Esprit éclairé, il n'ignorait pas de quel poids est la religion dans les affaires humaines ; et lorsqu'il voyait les Espagnols employer son influence sur l'esprit des insurgés, qu'ils détournaient de toute soumission à son autorité, en représentant la nation française comme un peuple à'athées et de régicides, à quoi bon mentionner dans sa dépêche cette absence de tout prêtre^

ri795J ciiApmiE vui. 217

en des termes flétrissans? La fédération du Cap eût-elle été moins imposante, si un ministre de la religion du Christ eût appelé les bénédictions du ciel sur la grande révolution qu'elle avait pour but de consacrer ?

Enfin, Sonthonax condamne lui-même ses déclarations aux colons, dans son discours improvisé le 20 septembre 4792 et dans sa proclamation du 4 décembre suivant. Le temps des tergiversations, des faux ménagemens , dît modérantisme hypocrite , est passé , et cela à l'occasion de l'esclavage dont il demande Tabolition à la convention nationale ! ]N'a-t-il pas dès lors reconnu le tort qu'il avait eu de faire ces imprudentes déclarations si solennellement?

Toutefois, rendons justice à ses sentimens personnels en faveur de la liberté des noirs : en la provoquant de la convention nationale , il se montra digne de sa mission .

Sa dépêche du 50 juillet prouve ensuite que Polvérel et lui avaient conçu un plan d'émancipation générale pour les esclaves, ainsi qu'ils l'ont annoncé dans leurs actes précédens ; mais seulement depuis la tentative criminelle de Galbaud. Le désaccord qui surgit bientôt entre lui et Polvérel , au sujet de la proclamation qu'il rendit le 29 août, et entre Delpech et eux, prouve encore que cette émancipation devait être graduelle , selon le plan arrêté.

Doyonest nommé commandant des troupes réunies au Pelil-Trou. — Rigaud se rend aui Cayes. — Affaire de la fédération du 14 juillet. ~ Déportation de quelques individus par Delpech. — Il organise la légion de l'Egalité du Sud. — Prépondérance des hommes de couleur dans cette province.

L'armée battue au camp Desrivaux était revenue au Petit-Trou avec la délégation. La mort de Jourdain laissait un vide immense dans le commandement de cette commune, qui touche aux limites de celles où les blancs de la Grande-Anse exerçaient tout leur empire. La présence de Higaud étant nécessaire aux Cayes , Gérin, à cause de son caractère , ne pouvait convenir pour commander l'armée qu'il allait y laisser pour s'opposer aux agressions de la Grande-Anse. Doyon fut choisi pour ce poste important, par Rigaud qui le désigna aux commissaires civils; ils lui firent donner l'ordre de se rendre au Petit-Trou. Il partit du Port-au-Prince, le 29 juin, à la tête d'un détachement composé de gardes nationaux de cette ville qu'il commandait déjà, et de quatre compagnies de la légion de l'Ouest : deux d'infanterie, sous les ordres de Biaise et de Brunache ; deux d'artillerie , celles de Pétion et de Bordure. Doyon , arrivé au Petit- Trou le 2 juillet, prit le commandement de l'armée le 7,

[1795] cnAPHhE ix. 319

au moment où Rigaud partait pour les Cayes. Au commandement de cette armée se joignit bientôt celui des communes du Petit-Trou, de l'Anse-à-Veau et de Saint- Michel, réunies et formant l'arrondissement de l'Ouest. Doyon s'y distingua non-seulement comme militaire, mais encore comme administrateur ; ses qualités personnelles le firent chérir et respecter de ses subordonnés et des habitans. Il maintint dans son commandement Tinfluence que Jourdain avait établie en faveur des hommes de couleur.

Rendu aux Cayes, Rigaud y trouva Delpech qui, secrétaire de la commission civile, avait été envoyé dans ce chef-lieu de la province du Sud, en qualité d'ordonnateur, pendant que les commissaires étaient au Port-au- Prince. Delpech venait de recevoir sa nomination de commissaire civil.

Avant leur proclamation du 25 juillet qui appelait les noirs du Sud, déclarés libres par cet acte, à faire partie de la légion qui y serait formée, à l'instar de celle de l'Ouest, Polvérel et Sonthonax avaient donné l'ordre à Rigaud de commencer la formation de celle du Sud, également dénommée Légion de l'Égalité. Ce corps qui reçut dans ses raiigs des blancs, des mulâtres et des noirs, porta ombrage aux colons des Cayes. Ils virent dans ces forces créées comme organisation militaire, un moyen de comprimer leur projet d'indépendance. L'arrivée de Rigaud aux Cayes leur déplut extrêmement : il allait servir de point d'appui à Delpech.

Ce commissaire civil, en apprenant la révolte de Galbaud au Cap, avait rendu une proclamation, le 1^' juillet, pour soutenir ses collègues dans leurs mesures de con-

servation de la colonie à la France. Harty, commandant la province du Sud, le secondait dans ses opérations. Ce fut un nouveau motif de mécontentement pour les colons.

Délavai, ancien membre de l'assemblée coloniale du Cap, était toujours maire de la ville des Cayes. Mouchet y commandait la garde nationale blanche ; Badolet était capitaine des grenadiers de ce corps, et Rey, qui a joué un autre rôle plus important aux Cayes, en 1796, s'y trouvait aussi : intrigant, portant sa haine pour les hommes de couleur, à la hauteur de celle des colons, il entrait avec eux dans les combinaisons qu'ils formaient pour se soustraire à l'autorilé delà commission civile. En correspondance avec ceux de la Grande-Anse et de Tiburon, qui préparaient la remise de ces quartiers à la Grande- Bretagne, satisfaits de l'insuccès de Rigaudcontrelecamp Desrivaux, ils méditaient de porter le dernier coup à ce mulâtre qui exerçait une si grande influence sur sa classe et sur celle des noirs.

Dans cet état de choses, Delpecli voulut célébrer la fédération du 14 juillet, comme ses collègues faisaient en même temps au Cap, dans l'espoir que cette fête appellerait tous les hommes libres à la concorde, en confondant leurs sentimens d'attachement à la France dans celui de la fraternité ; il ne savait pas les projets des colons, il les jugeait mieux qu'ils ne méritaient.

Ce jour arrive enfin ; tous les corps constitués, tous les fonctionnaires publics suivent Delpech sur la place publi* que où la cérémonie va s'exécuter : la garde nationale, les troupes environnent l'autel de la patrie. Délavai y monte et prononce un discours analogue à la circonstance ; après lui, Delpech en prononce un aussi où il

[1793] CHAPITHE IX. ^tîl

rappelle aux citoyens leurs devoirs envers la coinmuiie patrie. Tous prononcent le serment civique, Delpech allait se retirer, quand Badolet sort des rangs delà garde nationale blanche» suivi de toute sa compagnie. Il demande impérieusement au commissaire civil, que les noirs incorporés par Rigaud dans la légion et qui se trouvaient dans les rangs avec ce chef sur la même place, soient remis à leurs maîtres. Delpech et Harty s'efforcent inutilement de lui faire envisager l'imprudence et l'inconvenance d'une telle réquisition. Badolet, furieux, ordonne à sa compagnie de charger (es armes; mais son lieutenant Morellon contrarie cet ordre. En faisant défiler la garde nationale devant les autorités, Mouchet, son commandant , tire un coup de pistolet sur Rigaud , qu'heureusement il n'atteint pas. A ce signal, Badolet veut le frapper de son sabre. Rigaud se défend avec courage et est soutenu par sa troupe, que commandent sous ses ordres d'autres hommes de couleur. Une action sanglante s'engage entre les blancs d'une part, et les mulâtres et les noirs de l'autre. Elle devient bientôt générale par toute la ville des Cayes : des victimes tombent de tous côtés. Delpech se rend chez lui, suivi de plusieurs officiers municipaux. Rigaud s'y rend bientôt avec des hommes de couleur.

Mais Mouchet et Badolet le poursuivent à la tête d'une bande de furieux qui traînent une pièce de campagne ; ils la braquent contre la maison du commissaire civil, en en tenant la mèche allumée. Les frères O'Shiell, colons, d'un autre côté, ouvrent les prisons pour armer tous les mauvais sujets qui y étaient détenus. Ils distribuent des liqueurs fortes aux marins des équipages de la frégate ïAstrée et du bric le Serin, et à une foule de

^2i2 ÉTUDES &UR l'histoire d'hAÏTI.

matelots blancs qui se trouvaient dans le port des Cayes, comme dans les autres villes, connus également sous le nom de flibustiers, et ils parviennent à les exciter tous contre les hommes de couleur. Les blancs vont s'emparer des forts de l'Ilet et de la Tourterelle.

Harty et Watiez (ce dernier commandant de la place des Cayes) étaient parvenus à empêcher les factieux de tirer sur la maison du commissaire civil. Ils firent tous leurs efforts pour arrêter la fureur de ces blancs contre les hommes de couleur. Dès le début de l'affaire, Mathieu, aide de camp de Harty, fut blessé à ses côtés ; Demelet, chef de bataillon de la Seine-Inférieure, fut tué.

Rigaud poussa bientôt les hommes de couleur et les noirs contre les forts de l'Ilet et de la Tourterelle qu'ils enlevèrent d'assaut. Le lendemain matin, les blancs tentèrent de reprendre la Tourterelle et furent écrasés. Environ cent cinquante périrent dans les actions de ces deux journées ; de leur côté, des hommes de couleur et des noirs périrent aussi ; mais la victoire resta à ces derniers.

Durant la nuit, Mouchet et Badolet partirent pour Jérémie, où ils servirent quelque temps après sous les Anglais. Satisfait de leur fuite et de son triomphe, Rigaud ne devint pas exigeant : il montra une grande soumission à Delpech qui fit opérer l'arrestation d'une cinquantaine des plus furieux parmi les agitateurs, qu'il déporta en France. Rey se sauva peuaprès des Cayes, pour se soustraire à un ordre d'arrestation décerné contre lui par les deux autres commissaires.

Delpech profita de l'ascendant qu'il reprit, à l'aide de Rigaud et de sa troupe, pour réorganiser la garde nationale des Cayes, compléter la formation de la légion de

[179.^j cuAi'i'iui IX. ±2'i

l'Egalité du Sud, dont Rigaud devint le colonel, et réduire les blancs de la commune de Cavaillon qui, au passage de Rii^aud pour se rendre aux Caves, avaient opposé des obstacles à ce chef, et étaient restés en révolte ouverte contre Delpech. Il obtint ensuite la soumission de beaucoup de noirs insurgés, par le concours qu'il reçut de Rigaud, de Toureaux et de Lefranc, et par l'effet de la proclamation du 25 juillet, rendue par Polvérel et Sonthonax, qui les déclarait libres.

A Saint-Louis et à Aquin, les hommes de couleur, en apprenant l'attentat commis sur Rigaud, qu'ils croyaient mort, arrêtèrent tous les blancs de ces deux communes ; ils ne furent mis en liberté que lorsqu'on apprit son triomphe. Doyon, avisé de cette affaire, envoya Pétion aux Cayes, à la tête de sa compagnie d'artilierie.

Le résultat de l'odieuse tentative de la journée du 14 juillet 1795 donna la prépondérance aux hommes de couleur, dirigés par André Rigaud, dans toute la province du Sud, à l'exception des quartiers de la Grande-Anse et de Tiburon. Ils la conservèrent jusqu'en juillet 1800, où Rigaud, vaincu par Toussaint Louverture, partit pour la France.

Delpech se disposait à marcher contre les colons de Jérémieet de Tiburon, quand il reçut la nouvelle de la liberté générale proclamée par Sonthonax, au Cap, et des lettres de Polvérel à ce sujet. Cette mesure, qu'il désapprouva, contraria ses desseins.

Nous dirons bientôt ses motifs. Voyons quels furent les actes de ses collègues dans TOuest et dans le Nord.

Nouvelles irahisons en faveur des Espagnols. — Mesures militaires ordonnées par Polvérel. — Triumvirat royaliste de Jean François, Biassou et Jean Guyambois. — Polvérel fait arrêter Jean Guyambois, François Guyambois hyacinthe et autres complices. — Motifs de ses proclamations des 20, 21 et 27 août. — G. H. Vergniaud et la commune du Cap. — Sonthonax proclame la liberté générale, le 29 août. — Comparaison entre les systèmes d'affranchissement des deux commissaires civils. — Lettre de Polvérel à Sonthonax, du 3 septembre, et réponse de ce dernier. — Proclamation de Polvérel, du 4 septembre. — Sa lettre à Delpech, et réponses de Delpech, des 8 et 12 septembre. — Polvérel proclame la liberté générale, le 21 Septembre—Nomination de six députés à la Convention nationale, pour le Nord. — Mort de Delpech aux^Cayes, le 27 septembre.

En se séparant de Sonthonax, Polvérel était informé des agitations qui se manifestaient dans l'Ouest, tant parmi les hommes libres de toutes couleurs, que parmi les esclaves. Les premiers s'effrayaient des mesures prises au Cap par ces deux commissaires, après l'affaire de Galbaud. Ils voyaient bien que la liberté donnée aux noirs enrôlés comme soldats entraînerait la commission civile à la liberté générale avant longtemps ; d'ailleurs, leurs proclamations du mois de juillet annonçaient assez cette mesure, bien qu'ils eussent seulement alors l'intention de rendre cette liberté graduelle. C'étaient surtout les blancs de toutes classes qui éprouvaient ces craintes ;

pour eux , l'esclavage était une chose toute naturelle. Cependant, nous ne prétendons pas dire qu'aucun mulâtre, qu'aucun nègre affranchi, et possédant des esclaves comme les blancs, ne partageait aussi ces craintes ; l'effet de l'intérêt et de la cupidité est le même chez tous les hommes ; mais, du moins, ces sentimens égoïstes n'étaient pas ceux des plus éclairés parmi les hommes des deux branches colorées, anciens hbres.

Quant aux esclaves de l'Ouest, leurs agitations étaient bien légitimes. Ils ne pouvaient ignorer , sans doute, que toutes les bienfaisantes dispositions prises par les commissaires , étaient suspendues dans cette province. Ils avaient dû apprendre que ces dispositions avaient été ensuite étendues à la province du Sud ; trop de gens étaient placés pour le leur dire. Les agens espagnols surtout avaient mission de leur gouvernement, de bouleverser la colonie française par tous les moyens possibles. On se rappelle que la dépêche du ministre Pedro Acuna indiquait à Don J. Garcia, Hyacinthe, comme un des chefs noirs qu'il faudrait gagner.

Hyacinthe n'était pas le seul qui eût de l'influence sur les ateliers : bientôt nous parlerons des autres. Comme auxiliaires des agens espagnols , se trouvaient tous les blancs royalistes de l'ancien parti des contrerévolutionnaires dans la colonie. Unis maintenant à ceux du parti de l'indépendance, ils travaillaient tous ensemble l'esprit de la population de toutes couleurs , pour préparer les défections, soit en faveur de l'Espagne, soit en faveur de la Grande-Bretagne.

Le honteux exemple tracé par Neuilly, Lafeuillée, Brandicourt, fut bientôt imité par des paroisses entières. Plaisance allait se rendre quand Polvérel y arriva ; Gonaï- T. 11. ' 15

!2:â6 ÉTUDES SUR l/llISTOIRE d'iUÏTI.

ves, selon l'expression de ce commissaire, attendait les Espagnols et les brigands comme le Messie.

La conquête d'un territoire devient facile, quand de pareils sentimens animent sa population ; la trahison préparée diminue singulièrement le mérite des guerriers qui en profitent.

Polvérel était parti du Cap avec un fort détachement composé d'hommes de toutes couleurs ; il fut renforcé par les contingens venus du Borgne, du Gros-Morne, du Port-de-Paix, etc. A. Chanlatte en avait le commandement supérieur ; Montbrun était aussi avec le commissaire. Celui-ci laissa Chanlatte à Plaisance, après avoir fait arrêter quelques conspirateurs qu'il envoya au Cap. En ce moment-là, Sonthonax faisait attaquer infructueusement les bandes de Jean François, du côté du Dondon.

Polvérel ordonna à Desfourneaux, commandant de la place du Port-au-Prince, d'aller attaquer les Espagnols sur leur propre territoire, à San-Miguel de l'Atalaya. Son armée était assez nombreuse ; mais Desfourneaux qui s'était déjà laissé battre dans une rencontre, pendant la campagne queRochambeau ouvrit contre les noirs insurgés à la fin de 1792, fut encore repoussé par ces hommes, unis aux Espagnols, à San-Miguel. Il fut forcé, après une grande perte, de se replier sur les Gonaïves. Cette affaire eut lieu le 17 août 1795 ^

1 Deux auteurs frauçais, Pamphile de Lacroix et M. Lepelletier de Saint- Rémy, se sont efforcés de faire de Desfourneaux un héros à Saint-Domingue. Leprenaier lui attribue la reprise des camps Lesec et de la Tannerie, au mois d'août 1793, tandis qu'il était alors au Port-au-Prince, et que ce fut Laveaux qui reconquit ces deux postes. Le second dit de Desfourneaux (page 135 de son le-- volume): « Enfin, dans le Nord, un homme qui depuis a consacré

[1795] ciiAPiTiiE X. 227

Dans le même temps, les blancs royalistes dont l'influence dans le Nord avait tant contribué à la révolte des esclaves, avaient imaginé un vaste plan, d'accord avec les agens espagnols, pour attirer tous les noirs de la partie française dans leurs intérêts. Polvérel fut prévenu de ce complot par Duvigneau, cet homme de couleur à qui lui et Sonthonax avaient adressé leur lettre, à l'occasion de la trahison de Brandicourt.

Polvérel se porta à la Petite-Rivière de TArtibonite, foyer de la conspiration. Là, se trouvaient l'abbé Bousquet, qui remplissait les fonctions de procureur de la commune, et les deux frères Jean Guyambois et François Guyambois, deux noirs anciens affranchis du quartier de l'Artibonite. On a vu que l'un d'eux avait figuré dans la coalition de Saint-Marc, en 1792, entre les hommes de couleur et les blancs royalistes. De la Petite-Rivière, ils

» toute sa carrière aux choses coloniales, et dont le nom fut aussi redouté » dans la guerre qu'honoré dans t administrât ion, le général Desfourneaux » refoulait les Espagnols sur leur territoire, et livrait au gouverneur Garcia, » sur les bords de l'Artibonite, le plus sanglant et le plus décisif combat de ■ celte guerre. Il eut pour résultat la convention de 1795, annexe du traité » de Bàle, qui déclara la France souveraine de la partie espagnole, plaçant " ainsi toute l'île sous sa suzeraineté de droit, quand par le fait elle ne détenait « pas même toute la partie française. Cette pacification acheva de ruiner les " affaires de l'Angleterre à Saint-Domingue.... »

Il faut que cet auteur ait été étrangement induit en erreur, par les documens qu'il a eus sous les yeux ; car Desfourneaux, embarqué au Port-au-Prince , en 1794, fait prisonnier par les Anglais et rentré en France, s'y trouvait jusqu'en 1796 où il revint à Saint-Domingue avec Sonthonax. Durant les Débats de l'accusatioTi contre ce commissaire civil, en 1795, il était à Brest. A la fin de 1796, il se fit battre encore par les Anglais et les colons de la Grande-Anse, à l'attaque du camp Raimond. C'était néanmoins un militaire brave et courageux, dévoué à son pays. La cession de la colonie espagnole à la France a été le fruit de la soumission de Toussaint Louverture à Laveaux , et des victoires des armées françaises aux Pyrénées. Dans son compte-rendu, publié à Paris, Laveaux est loin de faire l'éloge de Desfourneaux dans l'affaire de San-Miguel. Il a eu un seul succès, en 1797, deux ans après la cession de la partie espagnole ; et encore le plan de cette campagne fut préparé par le colonel du génie Vincent, et H. Christophe y contribua plus que lui.

228 ÉTUDES SUR l/lIISTOIHE d'iIAÏTI.

exerçaient la plus grande influence sur les agitations des ateliers de l'Artibonite, du Mirebalais et du Cul-de-Sac, par leur entente avec Hyacinthe. Un ancien affranchi, du nom de Jean-Jacques Laplaine, qui avait figuré aussi au traité de paix et d'union de Saint-Marc, et qui alors était membre de la municipalité delà Petite-Rivière, s'entendait également avec les royalistes.

Le plan de la conspiration consistait en six points, suivant une letti'e de Polvérel à Sonthonax, du 26 août : « 1" Jean Guyambois, Biassou et Jean François devaient » être les trois chefs de la colonie ; 2° ils devaient traiter » avec le gouvernement espagnol ; 3° ce gouvernement » devait céder tout le territoire de San-Miguel, de Saint- » Raphaël et de Hinche ; 4° la liberté universelle des es- » c/ai'esserait proclamée ; 5" J. Guyambois, à la tête de » son armée, devait mander dans son camp tous les pro- » priétaires et tous leurs ci'éanciers ,\esi^reïmevspour dis- » tribuer aux nègres toutes les propriétés à titre de vente, » les seconds pour accepter des délégations de leurs cré- » ancessurles nouveaux propriétaires; ceux-ci se seraient » engagés à payer annuellement les intérêts et une portion » du capital dont leurs propriétés demeureraient gre- » vées ; 6" Fontanges (venu à Haïti en 1816) et ses adhé- » rens devaient être rappelés dans la colonie. Ainsi, le i) grand protecteur Guyambois devait terminer, sans ef- » fusion de sang, toute guerre intestine et étrangère. »

Quand Polvérel arriva dans l'Artibonite, les deux Guyambois avaient eu déjà des entrevues, soit avec Biassou, soit avec deux de ses officiers. Concertant tout avec Biassou, J. Guyambois fit assembler les habitans de la commune de la Petite-Rivière et leur fit donner lecture du projet de triumvirat, qui fut accepté par eux. Un tel

projet, ainsi rédi^'é, ne pouvait pas être l'œuvre de ces hommes. Au Mirebalais, il fut également accepté : un député fut envoyé de là auprès du gouverneur espagnol. Le marquis D'Espinville, grand propriétaire de ce quartier, y était l'âme de ces machinations, d'accord avec ce gouverneur. D'Espinville s'était mis en correspondance avec Jean Pineau, chef des noirs insurgés de la montagne des Crochus, située entre le Mirebalais et le Port-au- Prince ; il correspondait également avec Hyacinthe, au Cul-de-Sac\

Agissant avec la plus grande résolution, Polvérel fit arrêter les deux Guyambois qu'il envoya dans les prisons de Saint-Marc, où l'esprit public n'était pas meilleur. Il rassembla les noirs et tous les habitans, et par de chaleureuses allocutions, il leur fit prêter serment de fidéhté à la République française et de combattre les rois. Quelques mesures militaires eurent ensuite pour effet de procurer du calme sur les deux rives de l'Artibonite. Arrivé bientôt à la Croix-des-Bouquets, il fit encore arrêter Hyacinthe et quelques-uns de ses complices qu'il envoya dans les prisons du Port-au-Prince, pour être jugés par un conseil de guerre qu'il avait établi.

Toutefois, la découverte du projet de triumvirat formé entre J. Guyambois, Biassou et Jean François, fut pour Polvérel un sujet de sérieuse réflexion. Sonthonax et lui, par leur proclamation du 21 juin, avaient bien donné la liberté aux esclaves qui combattaient pour la république ; ils avaient bien annoncé leur projet de la donner graduellement aux autres, en promettant à tous de leur délivrer

^ Encore un autre marquis Aç Saint-Domingue à signaler!

des terres en propriété, suffisantes à leur honnête subsistance et à celle de leurs familles. Mais dans le plan du triumvirat, il s'agissait de proclamer immédiatement l'affranchissement général de tous les esclaves, et de plus, de leur distribuer toutes les propriétés à titre de vente, en évinçant tons les propriétaires. Pour mieux les capter, l'Espagne offrait l'abandon du territoire de trois vastes communes de sa colonie.

Certes, il est permis de croire que ni l'Espagne, ni les royalistes français n'étaient sincères dans ces promesses ; leur but était d'anéantir le pouvoir des commissaires civils, en détruisant le prestige qui leur donnait une si grande autorité sur les noirs. Ils se réservaient de reprendre leur ascendant sur ces masses, à l'aide des forces combinées que l'Espagne et la Grande-Bretagne allaient jeter à Saint-Domingue. Mais, en attendant. Va propriété 2i^ uni infiniment plus d'attraits que la liberté, pour tous les hommes, et surtout pour ceux dont les idées sont bornées, le plan des ennemis de la république devait produire un immense effet sur l'esprit des noirs. A bien considérer les choses, la propriété seule peut réellement rendre l'homme libre, par l'indépendance individuelle qu'elle lui procure dans l'état social ; car, dans les relations qui existent, par le travail, entre l'ouvrier et le propriétaire, ce dernier tend souvent à abuser de sa position ; delà, la dépendance, la sujétion du prolétaire.

Quel était donc le moyen qui restait aux commissaires civils, pour déjouer les combinaisons perfides des ennemis de la France ? Le même que celui qu'ils employaient : il n'y avait pas à hésiter. En effet, quel que fût le désir de ces commissaires de n'arriver que graduellement à la liberté générale des esclaves, de leur assurer une part

[1793] ciiAPiTUEX. 251

dans les produits do la culture, des portions de tcri'uins sur les habitations pour être cultivés on vivres à leur profit, même des concessions sur les terres non occupées du domaine public, ils ne pouvaient pas concevoir l'idée d'exproprier les propriétaires de toutes couleurs dans la colonie. Cependant, ce plan une fois jeté en avant, avec la perspective pour les noirs d'avoir trois chefs pris dans leurs rangs, devenait un grand embarras. Polvérel dut concevoir l'espoir de le déjouer par la fermeté dans les résolutions de la commission civile, et par l'intérêt même des propriétaires qui les porterait à s'y rallier. Il croyait qu'elle pouvait compter sur le concours de la classe de couleur, déjà prépondérante et influente dans toutes les provinces de la colonie. Son espoir ne fut pas trompé, et Sonthonax le partagea entièrement.

Avant de parler des mesures qu'ils prirent chacun dans leur sphère d'activité, remar({uons le rapprochement que l'histoire de notre pays nous permet de faire, à l'occasion du triumvirat projeté par les royalistes français et les Espagnols, et ce qui devait s'ensuivre. On y voit mentionner le nom du vicomte de Fontanges, ce royaliste qui, après l'organisation du cordon de l'Ouest et du conseil de paix et d'union à Saint-Marc, s'était éloigné de la colonie. Cet homme et ses adhérons devaient être appelés pour présider à l'exécution de ce plan contre-révolutionnaire. Le destin le rappela un jour, comme chef d'une mission royaliste, pour tenter la restauration de l'autorité souveraine de la France sur Haïti ; mais en d816 comme en 1793, il échoua devant des événemens accomplis, en s'adressant à un chef qui réalisa les idées de Polvérel, dans les proclamations que nous allons citer de ce commissaire civil. Les propriétés des colons français

232 ÉTUDES SLR l'hISTOIUE d'hAÏTI.

avaient été morcelées, divisées, au profit de ces noirs que Fontanges et consorts avaient voulu entraîner contre la cause de la France ; et Pétion répondit à ce vieillard, qui lui rappelait que les hommes de couleur avaient servi sous ses ordres, que la France ne doit plus prétendre à son ancienne colonie. Il résulta cependant de cette mission, que le collègue de M. de Fontanges devint en quelque sorte l'intermédiaire des arrangemens ultérieurs qui furent pris entre Haïti et la France, pour indemniser les anciens colons de la perte de leurs propriétés ' .

Afin de déjouer les intrigues qui menaçaient l'autorité de la commission civile, Polvérel comm.ença par émettre une proclamation, le 20 août, par laquelle il ordonna des mesures sévères de discipline militaire. Une cour martiale fut instituée dans l'Ouest pour juger à mort ou à la déportation, de nombreux délits définis par cet acte.

Le 21 août, il rendit une autre proclamation qui disposait u que les condamnés seraient, eu oulve, déchus de » toutes les propriétés mobilières et immobilières qu'ils » possédaient dans la colonie, lesquelles seraient, à cet » effet, séquestrées et mises au pouvoir de l'administra- » tion, pour lesdiies propriétés et les revenus en prove- » nant, être distribués aux bons etfidèles républicains qui )) combattent et qui continueront de combattre les enne- » mis de la république, tant du dedans que du dehors, » jusqu'à la cessation delà guerre extérieure et des troubles » mterieurs. »

Cette distribution des propriétés devait être détermi-

' M. Esoiangarl, ancien colon de Saint-Domingue, a pris une grande part dans ces arrangemens.

[l79')] CHAPITRE X. 235

née par un acte subséquent. Ce fut l'objet d'une troisième proclamation rendue par Polvérel, le 27 août. Voyons sur quels principes il faisait reposer ce partage des terres.

« Le droit de propriété ne peut exister sans une force protectrice. Cette force ne peut exister que par la réunion des forces individuelles de tous les propriétaires ; car ce n'est pas ceux à qui n ont rien, à sacrifier leurs vies pour la défense des propriétés d' autrui.

» D'un autre côté, sans la culture le droit de propriété est absolument stérile, et le cultivateur qui défriche les terres, qui les féconde par son travail ^ est le premier à qui la nature en a destiné les fruits.

» Le partage des propriétés déclarées l'acawïes doit naturellement se faire entre le guerrier et le cultivateur. Les parts doivent être inégales ; car, si les fatigues du cultivateur et celles du guerrier sont à peu près égales, le guerrier court de plus des dangers pour sa vie; sa part doit donc être plus forte que celle du cultivateur . »

Ces principes, que de nos jours on appellerait en Europe du socialisme, furent ceux qui guidèrent Pétion dans la distribution des terres : distribution juste, équitable et éminemment politique pour son époque. Leur application en Haïti produisit des effets immenses sur l'esprit public, et a garanti la société d'une subversion totale, dans les derniers événemens de ce pays.

Nous regrettons de ne pas avoir cette proclamation du Ti août sous les yeux ; mais ce qu'en dit Garran suffît pour la faire apprécier .

« Le surplus du préambule, dit-il, qui est écrit avec

beaucoup de force, comme tout ce que faisait Polvérel,ne contient que des exhortations patriotiques et des dévelop-

pemens que la politique s'honorerait d'avouer Il y

présage l'heureuse époque où, « par une grande révolu- » tion en faveur de l'humanité, révolution telle que la

» paix ni la guerre ne sauraient en arrêter le cours

» cessant de calomnier la race africaine, on commencera » à croire qu'aux Antilles, comme partout ailleurs, la terre » 'peut être cultivée far des mains libres ; e\ les colons » à qui il resterait des esclaves éclairés sur leurs vérita- » blés intérêts, se co«ï;amcrowîpardes calculs exacts, que » la culture par des mains libres, moyennant salaire ou » moyennant une portion déterminée des fruits, est moins » coûteuse et plus productive que la cidture par desescla- » ves ; alors, ils donneront, à l'envi les uns des autres, la » liberté à leurs ateliers et fonderont l'espoir de leur opu- » lence, non sur l'esclavage, nv^h sur des conventions » libres, qui détermineront d'une part l'engagement au » travail, de l'autre le prix et les conditions du travail. » Polvérel annonce au surplus, ajoute Garran, que « les » commissaires civils ayant reçu des pouvoirs plus éten- » dus de la convention nationale et du pouvoir exécutif, » ils vont s'occuper d'un nouveau règlement qui tempe - " rera, à l'égard des esclaves, la rigueur des dispositions » excessives indiquées par le code noir, et qui, par le » bien-être qu'il leur assurera, les metti-a presque au » niveau des hommes libres. »

Polvérel et Garran lui-même jugeaient trop favorablement, et des colons et des gouvernemens qui se succéderaient dans leur pays. Oui, cette grande révolution dans l'intérêt de l'humanité s'est opérée, malgré tous les obs-

|17î)3] CHAPiTiui X. 255

tacles ; mais on a continuéde calomnier la race africaine. La terre d'Haïli, celle de plusieurs autres Antilles, sont actuellement cultivées par des mains libres ; mais la caste coloniale ne fut jamais éclairée sur ses vrais intérêts; elle ne voulut jamais être convaincue, elle ne donna jamais, de son propre mouvement, la liberté aux malheureux esclaves : la cupidité l'emporta sur la justice.

Nous remarquerons encore que, quoique pressé par les circonstances, Polvérel persistait dans ses idées de liberté graduelle ; car, malgré les pouvoirs plus étendus qu'il annonçait avoir reçus , en reconnaissant la rigueur excessive des dispositions du code noir, que la proclamation du 5 mai avait eu le tort de renouveler en partie, il promettait seulement de la /empererpour mettre les esclaves presque au niveau des hommes libres.

En conséquence, la proclamation du 27 août disposait :

Article l'"f. Tous Africains ou desceiidans d'Africains, de tout sexe et de tout âge, qui resteroTii ou qui rentreront sur les habitations auxquelles ils ont ci-devant appartenu, qui ont été ou qui pourront être déclarées vacantes en exécution de ma proclamation du 21 de ce mois, sont déclarés libres et jouissent dès à présent de tous les droits de citoyens français , sous la seule condition de s'engager à continuer de travaillera l'exploitation desdites habitations.

3. Tous les nègres jusqu'à présent insurgés ou marrons, et même les indépendans, qui habitent le Maniel (ou Bahoruco) ou autres lieux de la partie espagnole de Saint-Domingue, pourront profiter des dispositions de l'article \ "'.

8. La totalité des habitations vacantes dans la province de POuest appartiendra en commun, à l'universaliié des guerriers de ladite province et à l'universalité des cultivateurs desdites habitations vacantes, dans les proportions qui seront ci-après déterminées.

9. Elles resteront indii'ises pendant toute la durée de la guerre et des troubles intérieurs, jusqu'au terme qui sera indiqué par l'art, 24;

les revenus en seront versés dans la caisse de l'administraiiorî ; le trésorier comptable en rendra compte chaque année et distribuera à chacun sa part, suivant les proportions indiquées par l'article précédent et celles qui le seront ci-après.

i2. Tout créancier présent ou absent qui ne réclamerait pas, dans une année pour tout délai, est déclaré déchu.

24. îl ne pourra être procédé au partage des habitations déclarées vacantes, entre les nouveaux propriétaires, qu'après l'estimation totale des dettes en capitaux et intérêts.

57. Seront admis à ce partage, comme guerriers, fou5 les nègres armés qui sont actuellement en état dHnsurrectiony qui remettront la république ou qui l'aideront à se remettre en possession desdits territoires avant d'y avoir été contraints par la force des armes, qui prêteront serment de fidélité à la république, et qui combattront pour elle jusqu'à la fin de la guerre extérieure et des troubles intérieurs.

38. La liberté leur sera irrévocablement acquise par le fait seul de la remise du territoire et de la prestation du serinent de fidélité à la république; l'obligation de porter h l'avenir les armes au service de la république ne leur étant imposée que comme une condition nécessaire pour être admis au partage des terres comme guerriers, ils pourront y être admis comme cultivateurs, quand même ils renonceraient au métier des armes, pourvu qu'ils remplissent d'ailleurs les conditions cidessus prescrites aux cultivateurs.

39. Toutes les possessions immobilières appartenantes à /« couronne d'Espagne, aux nobles, aux moitiés et eux prêtres, dont la république fera la conquête, seront partagées de même entre les guerriers étant au service de la république à Saint-Domingue, et les ouvriers ou cultivateurs qui s'attacheront à leur exploitation.

40. Seront considérés et admis au partage, comme guerriers français, tous les Espagnols, tous les Africains insurgés, marrons ou indépendans, et tous autres \ndmdas, de quelque nation qu'Ws puissent être, qui auront secondé les armes de la république, et qui auront contribué à lui faciliter la conquête de la partie espagnole.

41. Seront de même admis au partage, comme guerriers, tous citoyens armés de la province de l'Ouest, qui resteront pour défendre , leurs foyers, tandis que leurs frères d'armes iront conquérir la partie orientale de l'île.

i^. Seront déclarés libres, citoyens français, et admis au partage

[1795] ciiAPi'ir.E X. h>r>7

desdites terres, comme cahivalenvs, tous les africains marrons, insurgés ou indépendaTis,ainsiquetous les esclaves de la couronne d'Espagne, des nobles, des moines et des prêtres espagnols, qui voudront s'attacher à la culture et à l'exploitation desdites terres.

43. Seront au surplus observées, dans le partage des terres de la couronne, des nobles, des moines et des prêtres, toutes les dispositions de ma précédente proclamation, relatives au partage des terres déclarées vacantes dans la province de l'Ouest.

44 . Dans le cas où la commission civile jugera à propos de rendre ladite proclamation commune aux provinces du Nord et du Sud, il sera fait une seule masse de toutes les propriétés déclarées vacantes dans les trois provinces, et les guerriers et cultivateurs de la partie française, seront admis, sans distinction de provinces, à partager entre eux la totalité desdites propriétés déclarées vacantes, et des revenus en provenant, suivant l'ordre et aux conditions qui ont été prescrites depuis pour la province de l'Ouest.

On sent l'embarras qu'éprouvait Polvérel, en présence des intrigues ourdies contre la commission civile, par les ennemis intérieurs et extérieurs ; car, à travers toutes les dispositions de sa proclamation du 27 août, on reconnaît les pénibles efforts qu'il fait pour trouver une solution à la crise dont la colonie est menacée. Esprit par trop systématique, il a conçu un plan de libération graduelle pour appeler successivement les esclaves à la liberté, en leur faisant mériter de l'obtenir ; il voit ce plan contrarié par les événemens et par la perfidie des ennemis de sa patrie, et il s'y rattache encore ; il semble ne pas concevoir que les esclaves qui se soulèvent de toutes parts sont aussi impatiens d'obtenir leur liberté que les affranchis l'avaient été d'obtenir leur égahté avec les blancs. Alors qu'il dispose de beaucoup de propriétés des colons en faveur des diverses catégories d'esclaves qu'il déclare libres, il s'arrête devant la mesure de la liberté générale, comme si elle eût été plus condamnable que cette expropriation.

Une autre observation ressort de sa proclamation du 27 août : c'est cette espèce de décousu qui existe dans les opérations de la commission civile. Dans le Nord, Polvérel et Sonthonax, après l'affaire de Galbaud, ont donné la liberté à un certain nombre d'esclaves, en suspendant la mesure dans l'Ouest et dans le Sud. Peu après ils retendent pour le Sud, en exceptant encore la province de l'Ouest ; maintenant Polvérel prend d'autres mesures pour cette province seule, en doutant si ses collègues voudront les appliquer dans les deux autres. Vunité d'action manque dans toutes ces opérations, et prépare infailliblement les esprits au doute sur les pouvoirs des trois commissaires, à lliésitation sur le parti qu'il faut prendre dans les conjonctures où se trouve la colonie, et enfin aux défections, aux trahisons en faveur des ennemis extérieurs. Que sera-ce bientôt, quand on verra ces commissaires se désapprouver mutuellement, à propos de la liberté générale devenue la seule mesure compatible avec l'état des choses, le seul moyen de se concilier et de s'attacher les masses pour défendre Saint-Domingue contre ses ennemis ?

Dans le Nord, en effet, les événemens entraînaient Sonthonax à cette grande réparation aux injustices séculaires qui avaient pesé sur les noirs infortunés. Ceux qui habitaient la ville du Cap avaient été les premiers à se joindre aux hommes de couleur pour les défendre, ainsi que les commissaires civils, contre Galbaud et les blancs réunis ; d'autres y étaicBt accourus dans le même but : ils avaient plaidé en quelque sorte la cause de Tuniversalité de leurs compagnons d'infortune. Dans l'état fiévreux des esprits de la province du Nord, un blanc au noble cœur, Guillaume-Henri Vergniaud, pa-

[1795] CHAPITRK X. 259

rent, dit-on, de l'illustre girondin, Vorgniaud, que les commissaires civils avaient nommé sénéchal du Cap, voyant l'hésitation de ces commissaires à adopter la mesure de la liberté générale, conçoit le projet de la demander en se mettant à la tête de tous les noirs du Cap, sans armes, pour présenter une pétition à cet effet. Le 15 et le 15 août il adressa des lettres à Sonthonax, pourTavertirde son projet et obtenir son assentiment.

« L'arbre de la Hberté, dit-il, fut planté à Paris le » 14 juillet 1789, et tous les Français furent libres. Il fut » planté au Cap le 14 juillet dernier, et nous sommes » encore dans l'esclavage !... Ne sommes-nous pas des » Aomme^.^ Au nom de l'humanité, cessez de lutter contre » vos principes ; ne vous laissez pas aller aux insinuations » perfides de quelques officiers de l'ancien régime, liber- » ticides par habitude, et par là même vos ennemis \.. » Dites un mot, Saint-Domingue est heureux et libre... »

Quelques jours après, la commune du Cap, suivant les inspirations de son sénéchal et autorisée par la municipalité, s'assemble et rédige une pétition que signent 842 citoyens :

« Nous réclamo ns des droits, disent-ils^ que toutes les » puissances divines et humaines ne peuvent nous refu- » ser, des droits que la nature elle-même nous a concé- » dés, les droits de /'Aomme, liberté, sûreté, propriété, » résistance à l'oppression. La France les a garantis à » tous les hommes. iVe sommes-nous pas des hommes?' » Eh ! quelle loi barbare a donné à des Européens le droit

1 Vergniaud faisait allusion à Laveaux qui s'était brouillé avec lui et qui lui a gardé une rancune indigne de son courage militaire : nous en trouvolîs la preuve dans le compte-rendu deLâveaux. Ce sentiment de haine qu'il y manifeste contre Vergniaud, explique la haine qu'il porta aussi aux hommes de couleur en général.

» de nous porter sur un sol étranger et de nous y consa- » crer d des tortures éteimelles ? Y ous nous ayez expa- » triés, eh bien ! que votre patrie devienne la nôtre ; mais » nous voulons être reconnus libres et Français ! Nos » maux vous sont connus, citoyen .... faites-les donc ces- » ser. Vous en avez le pouvoir, nous le savons. La con- » vention nationale vous a laissé l'arbitre de notre sort, » parole décret du 5 mars dernier.... »

La population du Cap, hommes, femmes et enfans, précédée du bonnet de la liberté, porta cette pétition à Sonthonax, le 25 août. Les femmes se jetèrent à ses pieds.

» Les citoyens du 4 avril, dit Dufay à la convention na- » tionale, dans son compte-rendu, le 16 pluviôse an II, en » reconnaissance des services que leur avaient rendus les » noirs dans les journées des 20, 21 et 22 juin, où on » voulait les assassiner, et où les noirs les avaient si cou- » rageusement secourus, eurent la générosité (il aurait dû » dire qu'ils furent assez justes) de se joindre eux-mêmes » azf^woirs pour implorer le commissaire civil en faveur » de leurs défenseurs, et furent les premiers à offrir le >) sacrifice de leurs esclaves, à qui ils donnèrent la liberté. » Mes frères, m,es collègues, ont donné des premiers » l'exemple. »

Nous sommes heureux de pouvoir constater, par le témoignage de Dûfay, témoin oculaire des faits, que les mulâtres et nègres libres du Cap reconnurent comme des blancs, la justice de cette sainte réclamation des droits de la nature en faveur des nègres esclaves. Dans l'Ouest, dans le Sud, il en fut de même. Les droits des uns et des autres étaient semblables, comme la couleur de leur peau. Sortis tous de l'esclavage imposé par les Européens à la race

[1795] ciiAPiTiiE X. 241

africaine, ils avaient les mêmes intérêts, ils s'honorèrent par cette démarche.

Sonthonax fut sans doute ému de cette scène attendrissante, de ce spectacle offert à ses yeux par la population entière d'une cité naguère opulente, maintenant ruinée, demandant à l'un des agens de la France l'application des principes qu'elle avait proclamés en faveur de toute l'espèce humaine, et qu'au fond du cœur il professait lui-même. L'art. 18 de la nouvelle Déclaration des droits, publiée par la convention nationale, autorisait la pétition des noirs. Cet article portait que l'homme ne peut pasêtre la propriété d'un autre homme, quenul homme ne peut se vendre ni être vendu. Comment résister à un si touchant spectacle, et aux raisons si judicieusement invoquées par les pétitionnaires? ïl leur promit une réponse positive dans quatre jours, et cette réponse fut sa proclamation du 29 août 1795.

Il est permis de croire que la lettre de Polvérel, du 26 du même mois, lui était déjà parvenue, l'informant de la gravité des circonstances qui se passaient ou s'étaient passées dans l'Artibonite : elle dut le porter lui-même à réfléchir sur la situation de la colonie menacée de toutes parts. Subissant de son côté une pression égale à celle qu'éprouvait Polvérel, et qui le détermina à émettre sa proclamation du 27 août, Sonthonax .dut prendre, avec plus de résolution que son collègue, par l'effet même de son caractère plus porté que le sien aux mesures vigoureuses, la détermination de proclamer la liberté générale des esclaves dans le Nord.

« Sonthonax n'eut à craindre, dit Garran, lors de » cette détermination , aucune violence personnelle, quoi- » qu'il soit incontestable qu'elle fut commandée par les

i»42 ÉTUDES SLU L'ilISTOmE d'uAÏTI.

» circonstances les plus impéineuses. Ce fait, qui peut imw porter à l'histoire, est au surplus absolument étran- » ger à la légalité de raffranchissement général. Des es- » claves sont en état de guerre perpétuel avec leurs maî- » très et avec le gouvernement qui maintient l'esclavage, » Ils ont le droit de revendiquer par toute sorte de moTjens, » même par la force, la liberté dont ils ne peuvent être pri- )) vés que par la \io\enceJls font preuve d'une grande mo- » dération en recourant au droit de pétition ; mais, quelle » que smt leur attitude, on ne doit pas les refuser, on ne i) peut pas le faire sans manquer à la justice naturelle, et » perpétuer l'état de guerre, w

Dufay dit aussi : « Les Espagnols et les Anglais, aux- » quels s'étaient déjà réunis un grand nombre de contre- » révolutionnaires, étaient là tout prêts, qui appelaient » les esclaves et leur tendaient les bras. Les Espagnols » leur offraient même de l'argent avec la liberté, et même » des grades supérieurs. // ne fa liait pas laisser échapper » l'instant favorable j sans quoi tout était perdu... ku res- ») te, si nous deviens perdre nos colonies (ce que je suis » très-loin de croire ni de craindre), n'étaitnll pas plus » glorieux à' être juste, et plus raisonnable de faire tour- » ner cette perte au profit de l'humanité ? Dans cette ex- » trémité pressante, le commissaire en résidence au » Cap, rendit la proclamation du 29 août. >

Lisons donc cette célèbre déclaration du droit des esclaves de toutes couleurs, d'être libres à Saint-Domingue. Voyons comment Sonthonax a résolu cette question qui tenait les noirs en insurrection depuis deux ans.

Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits : voilà, citoyens, VEvanfrile. de la France ; il est plus que temps qu'il soit proclamé dans tous les départemens de la république.

[1795] ciiAriTiiii X. 245

Envoyés par la nalion, en qualité de commissaires civils à Saint- Domingue, notre mission était d'y faire exécuter la loi du 4 avril, de la faire régner dans toute sa force, et d'y préparer graduellement, sans déchirement et sans secousse, V affranchissement général des esclaves.

A notre arrivée, nous trouvâmes un schisme épouvantable entre les blancs qui, tous divisés d'intérêt et d'opinion, ne s'accordaient qu'en un seul point ; celui de perpétuer à jamais la servitude des nègres, et de proscrire également tout système de liberté et même d'amélioration de leur sort, Pour déjouer les malintentionnés et pour rassurer les esprits, tous prévenus parlacrainted'un mouvement subit, no;<5 déclarâmes que nous pensions que V esclavage était nécessaire à lacullure»

Nous disions vrai, citoyens, V esclavage était alors essentiel, autant à la continuation des travaux qu'à la conservation des coloiis. Saint- Domingue était encore au pouvoir d'une horde de tjrans féroces qui prêchaient publiquement, que la couleur de la peau devait être le signe de la puissance ou de la réprobation ; les juges du malheureux Ogé, les créatures et les membres de ces infâmes commissions prévôtales, qui avaient rempli les villes de gibets et de roues pour sacrifier à leurs prétentions atroces les Africains et les hommes de couleur ; tous ces hommes de sang peuplaient encore la colonie. Si, par la plus grande des imprudences, nous eussions^ à cette époque, rompu les liens qui enchaînaient les esclaves à leurs maîtres, sans doute que leur premier mouvement eût été de se jeter sur leurs bourreaux, et, dans leur trop juste fureur, ils eussent aisément confondu l'innocent avec le coupable; nos pouvoirs d'ailleurs ne, s'' étendaient pas jusqu'à prononcer sur le sort des Africains, et nous eussions été parjures et criminels si l'a loi eût été violée par nous.

Aujourd'hui, les circonstances sont bien changées ; les négriers et les antropophages ne sont plus. Les uns ont péri victimes de leur rage impuissante, les autres ont cherché leur salut dans la fuite et l'émigration. Ce qui reste de blancs, est ami de la loi et des principes français. La majeure partie de la population est formée des hommes du 4 avril, de ces hommes à qui vous devez votre liberté, qui, les premiers vous ont donné l'exemple du courage à défendre les droits de la nature et de l'humanité ; de ces hommes qui, fiers de leur indépendance, ont préféré la perle de leurs propriétés à la honte de reprendre leurs anciens fers. N'oubliez jamais, citoyens, que vous tenez d'eux les aroies qui vous ont conquis voire liberlc; n'oubliez jamais que

244 ÉTUDES SUil l/mSÏOIllE DIÏAÏTI.

c'est pour la République française que vous avez combattu ; que, de ions les blancs de l'iinii'ers, les seuls qui soient t'05 amis sont 1er. Français d'Europe.

La République française veut la liberté et l'égalité entre tous les hommes sans distinction de couleur '^ les rois ne se plaisent qu'au milieu des esclaves : ce sont eux qui sur les côtes d'Afrique, vous ont vendus aux blancs:ce sont les tyrans d'Europe qui voudraient perpétuer cet infâme trafic. La république vous adop'.e au nombre de ses enfans : les rois n'aspirent qu'à vous couvrir de chaînes ou à vous anéantir.

Ce sont les représcnians de cette même république qui, pour venir à votre secours , ont délié les mains des comiiiisssaires civils en leur donnant le pouvoir de changer provisoirement la police et la discipline des ateliers. Celte police et celte disci;)iine vont êire changées : un nouvel ordre de choses va renaître, et l'ancienne servitude disparaîtra.

Ne croyez pas cependant que la liberté dont vous allez jouir, soit un état de paresse et d'oisiveté. Eu France, tout le monde est libre, et tout le monde travaille; à Saint-Domingue, soumis aux mêmes lois, vous suivrez le même exemple. Reuirés dans vos ateliers ou chez vos anciens propriétaires, vous recevrez le salaire de vos peines ; vous ne serez plus assujétis à la correction humiliante qu'on vous infligeait autrefois ; vous ne serez plus la propriété d'auirui ; vous resterez les maîtres de la vôtre^ et vous vivrez heureux.

Devenus citoyens par la volonté de la nation française, vous devez être aussi les zélés observateurs de ses décrets; vous défendrez, sans doute, les intérêts de la république contre les rois, moins encore par le sentiment de votre indépendance, que par reconnaissance pour les bienfaits dont elle vous a comblés. La liberté vous fait passer du néant à l'existence, montrez-vous dignes d'elle : abjurez à jamais l'indolence comme le brigandage ; ayez le courage de vouloir être un peuple, et bientôt vous égalerez les nations européennes.

Vos calomniateurs et vos tyrans soutiennent que V Africain devenu libre ne travaillera plus ; démontrez qu'ils ont tort; redoublez d'émulation à la vue du prix qui vous attend ; prouvez à la France, par votre activité, qu'en vous associant à ses intérêts, elle a véritablement accru ses ressources et ses moyens.

1 Les mêmes déciaralions se retrouveront dans deux autres proclamations , de 1799 et ISOt, peut-être avec moins de sincérité que de la part de Sonllionax.

f I7U5| ciiAPiTKi: X. 245

Et vous, citoyens égarés p-dv (V'mUxmen roj ulistes ; vous(|ui, sous les drapeaux et les livrées du lâche Espagnol, combattez aveuglément contre i^os jiropres intérêts, contre la liberté tî<; vos femmes et de vos enfans, ouvrez donc enfin les yeux sur les avantages immenses que vous oiïre la république. Les rois vous promettent la liberlc; mais voyez-vous qu'ils la donnent à leurs sujets? L'Espagnol alîranchit-il ses esclaves? Non, sans doute: il se promet bien, au contraire, de vous charger de fers sitôt que vos services seront inutiles. N'est-ce pas lui qui a livré Ogé à ses assassins? iMalheureux que vous êtes! Si la France reprenait un roi^ vous redeviendriez bientôt la proie des émigrés:, ils vous caressent aujourd'hui; ils dépendraient vos premiers bourreaux.

Dans ces circonstances, le commissaire civil délibérant sur lapéii lion individuelle signée en assemblée de commune ; exerçant les pou- \oirs qui: lui ont été délégués par l'article 5 du décret rendu parla convention nationale le 5 mars dernier;

A ordonné et ordonne ce qui suit, pour être exécuté dans la province du Nord.

Article ler. La déclaration des droits de l'homme et du citoyen sera imprimée, publiée et affichée partout où besoin sera * ...

2. Tous les 7iègres et sang-mêlés actuellement dans l'esclavage, sont déclarés libres pour ']oa\v dn tous les droits attachés à la (jualilé de citoyen français ; ils seront cependant nssujétis à un régime dont les dispositions sont contenues dans les articles suivans

5. Les domestiques des deux sexes ne pourront être engagés au ser^ vice de leurs maîtres ou maîtresses que pour (rois mois, et ce, moyennant le salaire qui sera fixé entre eux de gré à gré.

G- Les ci-devant esclaves, domestiques, attachés aux vieillards de 60-ans, aux infirmes, aux nourrissons et aux enfans au-dessous de 10 ans, ne seront point libres de les quitter. Leur salaire demeure fixé à une portugaise (8 gourdes) par mois pour les nourrices, et six portugaises par an pour les autres, sans distinction de sexe.

9. Les nègres actuellement attachés aux habitations de leurs anciens maîtres seront tenus d'y rester; ils seront employés à la culture de la terre.

iO. Les guerriers enrôlés qui servent dans les corps ou dans les garnisons, pourront se fixer sur les habitations en s'adonnantà la cul-

' C'est la nouvelle Déclaration des droits publiée par la convention na^ lionale, et non celle publiée par l'assemblée constituante.

246 ÉTUDES SLR l'histoire d'haîti.

ture en obtenant préalablement un congé de leur chef ou un ordre de nous, qui ne pourront être délivrés qu'en se faisant remplacer par un homme de bonne volonté.

i\ . Les ci-devant esclaves cultivateurs seront engagés pour un an, pendant lequel temps ils ne pourront changer d'habitation que sur une permission des juges de paix

12. Les revenus de chaque hahit3il\on seront partagés en trois portions égales, déduction faite des impositions, lesquelles sont prélevées sur la totalité.

Un tiers demeure affecté à la propriété de la terre, et appartiendra au propriétaire. Il aura la jouissance d*un autre tiers pour les frais de faisance-valoir ; le tiers restant sera partagé entre les cullii^ateurs de la manière qui va être fixée.

19- Les cultivateurs auront en outre leurs places à vii^res; elles seront réparties équiiabiement entre chaque famille, eu égard à la qualité de la terre et à la quantité qu'il convient d'accorder.

2,6. L'inspecteur général de la province du Nord sera chargé d'inspecter toutes les habitations, de prendre auprès des juges de paix tous les renseignemens possibles sur la polie© et la discipline des ateliers, et de nous en rendre compte, ainsi qu'au gouverneur général et à l'ordonnateur civil. Il sera en tournée au moins vingt jours du mois.

27. La correction du fouet est absolument supprimée ; elle sera remplacée, pour les fautes contre la discipline, par la barre pour un, deux ou trois jours, suivant l'exigence des cas. La plus forte peine sera la perle d'une partie ou de la totalité des salaires

28. A l'égard des délits civils, les ci-devant esclaves seront jugea comme les autres citoyens français.

29. Les cultivateurs ne pourront être contraints de travailler le dimanche.....

51. Les femmes enceintes de sept mois ne travailleront point au jardin, et n'y retourneront que deux mois après leurs couches

32. Les cultivateurs pourront changer d'habitation pour raison de santé ou d'incompatibilité de caractère reconnue, ou sur la demande de l'atelier où ils sont employés. Le tout sçra soumis à la décision du juge de paix assisté de ses assesseurs.

35. Dans la quinzaine du jour de la promulgation de la présente proclamation, tous les hommes qui n'ont pas de propriétés, et qui ne seront ni enrôlés, ni attachés à la culture, ni employés au service domestique, et qui seraient, trouvés errans, seront arrêtés et mis enprison.

[1795] CHAinnu: x. 247

34. Lesfemmes qui n'auront pas de moyens d'existence connus, qui ne seront pas attachées <\ la culture ou employées au service domestique, dans le délai ci-dessus fixé, ou qui seraient trouvées errantes^ seront également arrêtées et mises en prison.

35. Les hommes et les femmes mis en prison dans les cas énoncés, seront détenus pendant un mois, pour la première fois ; pendant trois mois, pour la seconde, et la troisième fois, condamnés aux travaux publics pendant un an.

36. Les personnes attachées à la culture elles domestiques ne pourront, sous aucun prétexte, quitter, sans une permission de la municipalité, la commune où ils résident. ....

58. Les dispositions du code noir demeurent provisoirement abro^- Sèes,

En reproduisant le texte du préambule et des principales dispositions des deux proclamations des 27 et 29 août 1795, la première de Polvérel, la deuxième de Sonthonax, nous avons voulu mettre le lecteur à même de comparer les idées qui animaient ces deux commissaires, pour mieux apprécier leur influence sur la transformation que va subir la société coloniale, par suite de ces deux actes importans.

La première différence qui saute aux yeux en les lisant, entre le système de Polvérel et celui de Sonthonax, — c'est que le premier, s'il restreint tout d'abord les cas de liberté, s'il établit des catégories, fait marcher la propriété de pair avec l'affranchissement, - — tandis que son collègue n'assure qyxune part dans les reiJewMs des propriétés, aux cultivateurs qui les exploitent, en accordant la liberté généralement à tous les esclaves, sans distinction.

Aussi dans les Débats, après la mort de Polvérel, Sonthonax accusé par les colons. Page nommément, d'avoir établi la loi agraire a Saint-Domingue, Sonthonax se défend-il de toute responsabilité à <;et égard, en disant

248 JÎTUDEs suii l'histoire d'iiaïii.

qu'il n'a pas signé la proclamation de son collègue ^ Le système de Southonax a prévalu durant quinze années sur celui de Polvérel, parce qu'il entra plus dans les convenances, dans les vues, dans les intérêts despropriétaires, et même des divers gouvernemens qui se succédèrent dans le pays jusqu'alors.

Mais celui de Polvérel, plus juste en soi, plus rationnel, plus politique, plus en harmonie avec les besoins réels de toutes les classes de la population, ce système trouva en Pétion le chef qui le comprit et le mit en pratique au profit des masses. Il devint la base de la république qu'il avait fondée. Cette mesure a valu à ce chef l'amour de ses concitoyens, en assurant le bonheur individuel sur les ruines de l'ancienne société coloniale. De l'Ouest où Polvérel avait conçu ce système, où Pétion l'a exécuté, il a rayonné sur toutes les parties du territoire haïtien.

Si Polvérel se trouve en contradiction, comme son collègue, avec ses déclarations consignées dans son discours du 20 septembre 1792 et dans leur proclamation du 24 du même mois, même avec celle du 5 mai 1795, du moins il ne cherche pas à s'expliquer à ce sujet, comme le fait Sonthonax, dont les déclarations personnelles ont été plus positives. Aussi Garran dit-il : « On » y voit (dans le préambule de l'acte du 29 août) que » Sonthonax éprouvaitquelque embarras à concilier cette » promulgation avec ses déclarations précédentes, et l'on

' Débats, t, 6, p. 38 et 39, séance du 25 floréal an 111, elles séances suivantes.

« La liberlè et la propriété sont les fondemens de l'abondance et de la • bonne agriculture. Je ne l'ai vue florissante que dans les pays où ces deux » droits de l'homme étaient bien établis. « (L'intendant Poivre, cité par Garran.)

[1795] - cuAi'miE \. 219

» regrette d'y trouver, à côté de l'expression In [)lus|)urc D des droits de riiomine, des preuves d'un vif ressenli- » ment que Le mafjislrat doit toujours écarter, quels que » soient les souvenirs de l'individu . »

Garran se trompait, peut-être, quand il pensa que Sonthonax éprouva de l'embarras. Cecommissaire n'en éprouvait jamais ; peu lui importait ses déclarations antérieures ; pour lui, le succès est tout, la fin justifie les moyens, car le plus souvent il ngïtpar expédient. Ainsi, voyez comme il déclare que leur mission à Saint-Domingue était, nonseulement d'y faire exécuter la loi du 4 avril, relativement aux hommes de couleur, mais à\j préparer graduellement l' affranchissement général des esclaves. Nous avons cité à dessein les instructions que les trois commissaires civils reçurent du roi ; on n'y trouve pas un mot qui fasse préjuger que la liberté des esclaves sera proclamée ni même préparée ; et ce n'est ni Louis XVI, ni son ministre Lacoste, partisan des colons et rédacteur de ces instructions, qui y auraient inséré ce mot. L'assemblée législative ellemême n'était nullement disposée à cet affranchissement, bien que Brissot et les Girondins fussent partisans d'une liberté graduelle *.

' « Oui, nous avons élé envoyés à Saint-Domingue pour préparer gra- » duellement et sans secousse l'affranchissement général des esclaves ; car la » loi du 4 avril n'est qu'une préparation à l'affranchissement général des es- » claves. Lorsque l'assemblée nationale a proclamé l'égalité pour les nègres » libres et les hommes de couleur libres, elle n'a pas entendu que les autres » fussent éternellement esclaves ; elle n'a pas entendu; que les parens des » hommes libres fussent éternellement esclaves. Les colons nous disent que » nous avions des instructions secrètes : nous déclarons que nous n'avions ■ aucune instruction secrète... « (Paroles de Sonlhonax aux Débats, t. 4, p. 18 et 19.)

SoDtbonax était un excellent avoca t. En insistant sur nos opinions à son sujet, nous mettons du moins le lecteur à même de tout apprécier et dé juger par lui-même.

250 ÉTUDES SUR l'histoire DTIAÏTI.

L'affranchissement général des esclaves fut donc une nécessité impérieuse que subirent Polvérel et Sonthonax. Les circonstances diverses qui les entouraient, qui les pressaient, leur en firent une loi de salut public. Il fallait conserver Saint-Domingue à la France, au moment où la Grande-Bretagne et l'Espagne menaçaient cette colonie, que les colons de toute nuance d'opinion et les émigrés voulaient livrer à ces puissances. Cette grande mesure de justice était le seul moyen de sauvegarder cette possession.

Pour y avoir été contraints, Polvérel et Sonthonax n'en méritent pas moins aux yeux de l'histoire et de la postérité. A leurs noms se rattache le souvenir de ce grand acte de réparation envers plusieurs centaines de milliers d'hommes que l'esclavage retenait dans les fers. Le sort en fut jeté î Et quelques réactions qui soient survenues après, la Liberté a triomphé dans les Antilles. La grande nation qui va prêter bientôt l'appui de ses armes aux colons de Saint-Domingue, pour rétablir l'esclavage des noirs dans cette colonie, a fini elle-même, sous l'influence des sentimens religieux qui l'éclairent, par devenir le défenseur de leur liberté qu'elle a proclamée libéralement, après avoir tout tenté pour faire cesser l'infâme trafic de cette portion de l'espèce humaine.

Polvérel et Sonthonax agirent en août 1795, comme hommes d'État. Le devoir de ceux qui sont appelés à diriger les affaires des peuples, est de savoir se soumettre aux nécessités de leur époque. Les événemens sont plus puissans que la volonté de l'homme, et un homme d'Etat surtout ;se recommande aux éloges de la postérité, quand il sait ne pas reculer devant l'accomplissement de son devoir. D'ailleurs, nous l'avons déjà dit, comme hommes

[17D5J ciiAPiTiiE X. -51

privés, ces deux commissaires étaient mus par des principes libéraux, par des idées généreuses. Nous avons cité deux lettres de Sonthonax qui le prouvent.

Nous remarquons encore, par la comparaison des deux systèmes de Polvérel et de Sonthonax, que celui de ce dernier prêtait davantage au maintien des cultivateurs émancipés de l'esclavage, sur les habitations des propriétaires auxquels ils avaient appartenu. Aussi Dufay dit-il à la convention nationale, en expliquant les mesures prises par Sonthonax dans le Nord : « Cependant la procla- » mation, en les déclarant libres, lesassujéiit à résidence » sur leurs habitations respectives, et les soumet à une » discipline sévère en même temps qu'à un travail jour- » nalier, moyennant un salaire déterminé ; ils sont, en y> quelque sorte, comme attachés à la glèbe.

Ce système, nous l'avons dit, fut suivi à leur égard par tous les chefs, par tous les gouvernemens, jusqu'à Pétion qui, dans la République d'Haïti, les émancipa de cette servitude de la glèbe.

La proclamation de Polvérel, du 27 août, malgré le grand nombre d'esclaves appelés à la liberté, malgré le partage ordonné de certaines propriétés entre eux, ne produisit pas le même enthousiasme que celle de Sonthonax, du 29 aoiit. C'est que le premier n'employa pas les mêmes moyens que son collègue qui en fit le sujet d'une grande cérémonie au Cap, et qui envoya dans toutes les paroisses des agens qui la renouvelèrent partout. D'ailleurs, Sonthonax, jeune, bouillant d'ardeur en tout ce qu'il faisait, communiquait facilement le feu de son enthousiasme répuMicain. Polvérel, au contraire, déjà au milieu de la carrière de la vie, était froid, grave, et n'avait

î2S2 KTUDES SUR LIUSTOIKE d'hAÏTI.

que cet élan réservé que donne unefoi'te conviction dans le droit, dans les principes. Il s'était borné à faire publier sa proclamation par les autorités secondaires, selon la forme habituelle, et elle ne décidait pas aussi souverainement la question entre l'esclave et le maître ; bientôt après il répara cette faute.

Cependant, le premier moment d'enthousiasme dans le Nord étant passé, des excès y furent commis par les intrigues de quelques ambitieux et d'autres agitateurs, intéressés à susciter le désordre. Deux noirs qui s'étaient soumis aux commissaires civils avec leurs bandes, Pierrot et Pierre Cécile, devinrent les agens de ces excès dans les paroisses du Port-Margot et de Plaisance. lien fut de mêmeauPort-de-Paix. On y prêchait aux noirs la défense de travailler, comme conséquence nécessaire de l'affranchissement. Ils se livrèrent à des dévastations, à d'affreux brigandages, dans la crainte qu'on leur inspirait aussi que la liberté serait bientôt révoquée. A. Chanlatte, qui occupait Plaisance, ayant voulu s'opposer à ces désordres, fut cerné par de nombreuses bandes. Sonthonax dut faire marcher à son secours, pour le dégager et réprimer sévèrement ces mou vemens désordonnés.

Dans la petite île de la Tortue, les choses se passèrent avec calme, par l'influence soutenue qu'y avait toujours exercée le blanc Pierre Labattut, qui était le plus grand propriétaire de l'endroit et commandant de la garde nationale. Il sut piéserver ce berceau de la colonie de Saint- Domingue de tout excès, comme^de la conquête des Anglais durant leur occupation de quelques points de la grande île.

Pendant que Polvérel espéiait le plus grand succès des

[1795] <:iiAi'nr.E x. ii^i^

dispositions do sa proclamalion du 27 aoûl, il apprit indirectement la mesure que Sontlionax venait de prendre par celle du 29. Il en douta. Systématiquement attaché à ses propres idées, il lui écrivit :

Avez-vous, ou n'avez-vous pas proclamé la liberté générale dans le Nord ? Avez-vousr été libre de ne pas le faire? L'assemblée de la commune du Cap n'a-t-elle pas éié plutôt nn rassemblement miliiaire, qu'une assemblée de citoyens libres, délibérant paisiblement ? L'assemblée d'une seule paroisse, où il ne reste presque aucune propriété, aura-t-elle suffi pour déterminer un acte de cette importance dans la province du Nord, et dont les contre coups peuvent être terribles dans toute la colonie ? Avez-vous reçu, et reçu assez tôt ma dépêche du 20 août, et les deux exemplaires de mes deux proclamations du 20 et du 21 août, qui accompagnaient cette dépêche ? J'ignore tout cela, et jusqu'à ce quej'en sois instruit, je nepuis ni discuter, ni décider, mais je crains tout.

Vous le savez, je déteste autant, que vous V esclavage ; autant que vous je veux que la liberté et V égalité soient déiormais la base de la prospérité de Saint-Domingue. Mais quelle liberté que celle des brigands] quelle égalité que celle où il ne règne d'autre loi que le droit du plus fort] quelle prospérité peut-ou espérer saus travail ! et quel travail peut-on attendre des Africains devenus libres, si vous n'avez pas commencé par leur en faire sentir la nécessité, en leur dounant des propriétés, et leur créant des jouissances qui, jusqu'à présent, leur étaient inconnues ?

Je vous envoie un exemplaire de ma proclamation du 27 août...,. Vous y verrez que je vi acheminais aussi l'ers la liberté générale, mais par des voies plus douces, plus légales, et que je croyais propres à atteindre notre but, sans causer aucune commolion,, el suvlout a nous créer une force capable de défier Kavarrais mêmes et Castillans. Si vous avez mieux rencontré que moi, hâtez-vous de me communiquer votre plan, pour que nous marchions sur la même ligne.

Cette lettre fut écrite le 5 septembre ; le 11, Sonthonax lui répondit: « J'ai été libre et parfaitement libre dans » cet acte. Les circonstances l'exigeaient. Les Espagnols » promettaient la liberté aux nègres insurgés, et cette

» mesure va ranimer la culture à Saint-Domingue, t» Dèsle 50 août il lui avait écrit : « Vous sentirez aisé- » ment que, dans les circonstances oùje metrouve, elle est » aussi politique que juste, »

Mais, le 4 septembre, Polvérel défendit la publication et l'exécution de la proclamation du 29 août dans la province de l'Ouest où elle circulait avec la rapidité de l'éclair. C'était déjà un tort de sa part, capable de soulever contre lui tous les ateliers. Il y ajouta, par une mesure inconcevable de la part d'un esprit aussi judicieux, tant il est vrai que l'influence d'un système préconçu peut égarer les plus fortes têtes.

Le 4 septembre, en effet, dérouté par la mesure hardie de son collègue, il rendit une nouvelle proclamation pour soumettre son plan de liberté et celui de Sonthonax, au jugement des noirs esclaves.

Frères et amis, leur dit- il, ma proclamation du 27 août dernier a donné à plus de la moitié d'entre vous la liberté, des terres en propriété, et les droits du citoyen français Je préparais la liberté de

tous Et en attendant la liberté universelle, qui, dans mon plan,

était très-prochaine, je m'occupais de la rédaction d'un règlement qui mettait presque au niveau des hommes libres, la portion d'Africains qui restait encore pour quelque temps soumise à des maîtres.

Six mois de plus^ et i'ous étiez tous libres et tous propriétaires. Des événemens inattendus ont pressé la marche de mon collègue Sonthonax. Il a proclamé la liberté universelle dans le Nord, et lui-même, lorsqu'il l'a prononcée, n'était pas libre.

Il vous a donné la liberté sans propriétés, ou plutôt avec un tiers de propriété sur des terres en friche, sans bâtimens, sans cases, sans moulin et satis aucun moyen de les remettre en valeur; et moi, j'ai donné, avec la liberté, des terres en production, ou des moyens de régénérer promptement celles qui avaient été dévastées.

Il n'a donné aucun droit de propriété à ceux de vos frères qui sont armés pour la défense de la colonie..... Et moi, j'ai donné un droit de co-propriété à ceux qui combattaient pendant que vous cultiviez

[1795] ciiAPniiEX. 2.55

Frères et amis, Sonlhonax, Delpech et moi sommes tous animés des mêmes principes... Nous voulons tous que Vile de Saint-Domingue, comme toutes les parties de la République française, ne soit peuplée

que d^ hommes libres et égaux endroits Réfléchissez, frères et

amis, sur votre propre intérêt. Les trois délégués de la république veulent votre bonheur; mais vous ne devez le chercher que dans la propriété et le travail. Ce n'est pas dans Voisiveté et le ùrigandaf;e que vous le trouverez.

La proclamation du 4 septembre dut être lue par les commandans militaires, tant aux noirs armés qu'à ceux des ateliers, de même que celle du 27 aoiit du même commissaire et celle de Sonthonax du 29, en dressant procès-verbal du vœu émis par ceux qui seraient consultés.

Le 5, Polvérel prit la même mesure envers Delpech, à qui il adressa une lettre où il l'invitait d'opter entre son plan d'affranchissement et celui de Sonthonax. « Si vous » rejetez l'un et l'autre, ou que vous en créiez un troi- » sième, ce n'est plus danger, c'est dissolution totale » de la commission civile, et perle infaillible de la colo- » nie. » Le 8 septembre, il lui écrivit de nouveau à ce sujet : « Réfléchissez-y, mais réfléchissez-y rapidement. » Si je ne reçois pas rapidement votre adhésion à mes » mesuves y j'adopte sans hésiter celles de Sonthonax, » toutes dangereuses quelles me paraissent. »

Si nous devons regretter que Polvérel ait tenu le langage qu'il tient dans sa proclamation du 4 septembre, en faisant la comparaison de son système avec celui de Sonthonax, en déclarant authentiquement, publiquement, que ce dernier n'était pas libre : ce qui pouvait laisser des doutes dans le Nord comme dans les deux autres provinces, sur la validité de tous leurs actes ; du moins la ter-

256 ÉTUDES SUR i. niSTOiRE d'iiaïti.

mina-t-il convenablement, en rendant justice aux principes de son collègue comme à ceux de Delpech. Il fit encore mieux, selon sa lettre du 8 septembre à ce dernier, en adoptant entièrement le système de Sonthonax. Cependant il avait foi dans le sien, il était convaincu que ses mesures étaient les plus propres à régénérer les noirs, rendus libres et égaux à tous les autres hommes. L'avenir Ta justifié, mais il a fallu que Saint-Domingue traversât encore de grandes révolutions pour amener cet heureux résultat. Cette proclamation, néanmoins, était de nature à irriter Sonthonax, déjà très-mécontent de la désapprobation donnée par Polvérel à plusieurs de ses actes.

Aux lettres de Polvérel, Delpech répondit :

Je suis convaincji que la commissioji ci'vile n'a pas le droit de changer le réa;ime colonial et de donner la liberté à tous les esclaves ; que ce droit n'apparUent qu'aux représentans de la nation entière qui ne nous Vont pas délégué.

Te le suis encore, que si la commission civile est autorisée à mettre à la disposition de la république les propriétés des citoyens dans certains cas, elle ne l'est pas à disposer de ces propriétés en faveur de tels autres individus.

Aîais je le suis bien plus, qu'un commissaire civil n'a pas le droit, séparément, et sans le concours de ses collègues, de prendre des mesures de cette espèce, ni en général aucune de celles qui tiennent à ''intérêt de la colonie entière, ou à ses rapports avec la métropole.

Ne croyez pas cependant que je veuille protester contre vos opérations, ni donner à la colonie le spectacle d'une division scandaleuse.

Ne pensez pas non plus que je prétende rivaliser a\ec vous, ni vous disputer la gloire de prononcer sur les grands objets. Je suis au-dessus de cette petite vanité; l'amour de ma patrie et de l'humanité est la seule passion qui m'anime: mais je ne dois pas m'astreindre servilement h vos dispositions, contre mes vues et ma conscience; c'est moins pour mes droits que je réclame, que pour le bien public.

La proclamation de Sonthonax ou la vôtre, adoptées purement et

simplement, me paraissent devoir entraîner de grands désordres, surtout la première.

Cependant, celle de Sonihonax est un coup d'électricité dont il est impossible d'arrêter la commotion; il ny a plus mojeii d'y revenir, il faut donc la modifier, et il est possible de la rendre telle, en combinant ses vues avec les vôtres, et celles que je vous communiquerai, qu'elle n'ait plus que le défaut d'être prématurée.

3Iais il est indispensable que nous prononcions de concert, et que des décisions de cette importance soient le résultat de nos délibérations communes : c'est le seul moyen de leur donner le caractère qui leur convient, et de commander le respect et l'obéissance des colons; c'est le seul moyen de couvrir ce qu'elles auront d'illégal; c'est le seul moyen de donnera leurs effets un ensemble, une marche uniforme et régulière, qui puisse prévenir les troubles et les désordres.

Je songe à la responsahiliié que cette hardiesse nous impose, et je ne trouve notre sauvegarde que dans le succès. Il faut donc user de la plus grande prudence. Je vous prie donc de suspendre, autant que vous le pourrez, l'effet de vos proclamations, jusqu'à ce que nous ayons délibéré tous trois sur cette matière, et que nous ayons pris un arrêté commun.... Je partirai sous quatre ou cinq jours, et je serai sous huitaine auprès de vous Je vais, en attendant, prendre quelques mesures de sûreté et surtout tranquilliser les citoyens sur leurs propriétés et sur leur vie, car ces bruits de liberté générale ani ]QiQ Talarme dans les esprits.

Quoique Polvérel adhérât au vœu de Delpech, en invitant Sonîhonax à venir dans l'Ouest se réunir à eux ; désapprouvant néanmoins l'indécision qu'il manifestait par sa réponse du 1:2 septembre, et pressé déplus en plus par l'impatience des esclaves intéressés à la solution prompte de cette grande question, par les soulèvemens qui éclataient de toutes parts, par les incendies et les ravages qui les signalaient, il sentit qu'il ne pouvait plus retarder dans l'Ouest la déclaration de la liberté générale ; mais il voulut que les propriétaires, que les maîtres concourussent ou parussent concourir à ce grand acte de manumission, afin que les esclaves pussent croire que T. 11, 47

258 ÉTUDES SUR L'iIISTOmE d'hAÏTI.

leur volonté n'y était pas contrariée. L'anniversaire de la fondation de la République française arrivait alors : il choisit ce jour pour être celui de la proclamation de la liberté générale dans toutes les paroisses de l'Ouest; il donna des ordres à cet effet, en prescrivant aux citoyens assemblés pour la célébration de cet anniversaire, </e52^wer sur des registres leurs déclarations conformes aux résolutions de la commission civile.

Ainsi, le 21 septembre 1795 fut marqué au Port-au- Prince et dans toutes les communes de l'Ouest, par le plus grand acte de justice qui ait jamais été rendu dans la colonie de Saint-Domingue ' . Une cérémonie pompeuse réunit sur la place d'Armes de cette ville ^ les citoyens de toutes couleurs : garde nationale, légion de l'Egalité, troupes de ligne européennes, fonctionnaires civils et militaires. Là, Polvérel, monté sur l'autel de la patrie, prononça un discours à la suite duquel il proclama la liberté générale de tous les esclaves. Tous les propriétaires adhérèrent à cet acte de justice, et apposèrent leurs signatures sur le registre ouvert à cet effet*. Cependant beaucoup d'entre eux ne furent pas sincères dans cette adhésion : l'intérêt, le vil intérêt plaidait intérieurement contre les principes éternels du droit.

Nous n'entendons pas désigner les seuls blancs colons ; c'était naturel de leur part. Mais des mulâtres, des nègres,

1 Cette cérémonie eut lieu le 2l septembre, parce que Polvérel ignorait alors la date réelle de la fondation de la république, qui n'a été fixée que par le décret de la convention nationale, du 5 octobre 1793.

=■ La place P et ion.

3 On raconte que Polvérel prit une plume qu'il remit malicieusement à Bernard Borgella, maire du Port-au-Prince. Ce grand planteur, homme d'esprit et de sens, s'exécuta sans murmure.

[1795] CHAPITRE X. '"2tVJ

anciens libres, partagèrent ce honteux sentiment. On le vit se manifester plus ouvertement dans les communes de Saint-Marc, de Saint-Louis et d'Aquin. Toutefois, les hommes d'élite de la classe de couleur, pénétrés de leurs devoirs envers celle des esclaves , se réjouirent de la grande mesure qui affranchissait leurs frères de l'humiliation de la servitude, pour les élever à la dignité de l'homme libre et du citoyen. Ces hommes honorables, Pinchinat, Bauvais, Rigaud, Montbrun, et tant d'autres que nous ne nommons pas, prêtèrent un concours loyal et désintéressé au triomphe de la Hberté générale proclamée par les commissaires civils.

La ville du Port-au-Prince reçut deux jours après, de Polvérel, le nom de Port-Hépublicain, « pour rappeler sans cesse aux habitansles obligations que la révolution leur imposait *. »

L'heureuse idée qu'il eut de rattacher la déclaration de la liberté générale, à la fondation de la République française dont il célébrait en même temps l'anniversaire, contribua sans doute à jeter dans le sol de l'Ouest, les profondes racines du gouvernement républicain qui apprécia ses vues sur le partage des propriétés en faveur des noirs, et qui constitua l'unité de la nationalité haïtienne par la réunion de toutes les parties du territoire d'Haïti sous les mêmes lois.

En attendant cett€ époque glorieuse pour les fils régénérés de l'Afrique, l'éternelle Providence quia créé tous les hommes pour être libres et égaux en droits, dut sourire aux succès qu'obtenaient à Saint-Domingue lesefforts des vrais philanthropes de l'ancien hémisphère , qui

^ Rapport de Garran, t. 4, p. 216. Elle a perdu ce nom, dés le Ifr janvier 1804, et l'avait repris de 1843 à 1845.

2!00 ÉTUDES SUR l'hISTOH'.E b'iIAÏÏI.

avaient plaidé la cause des noirs et des mulâtres au tribunal de l'opinion. Et qui sait si, dans ses desseins impénétrables, elle n'a pas voulu que la civilisation de l'Afrique pût naître un jour de la transplantation de ses enfans en Amérique ?

En nous rappelant qu'au moment oîi la liberté générale était proclamée à Saint-Domingue, Brissot et les Girondins, ces conslans Amis des noirs, gémissaient dans les cachots de la Terreur, et qu'un mois après leurs têtes tombèrent sous le fer homicide de cette sanglante époque, nous nous demandons si les Haïtiens ne doivent pas d'éternels regrets à la mort de ces fiers révolutionnaires qui, par leurs écrits, par l'ascendant de leurs opinions, assurèrent le triomphe de nos droits? N'est-ce pas à leur influence dans les conseils de Louis XVI, que Polvérel et Sonthonax furent nommés commissaires civils? Si ces agens de la France n'ont pas reculé devant l'impérieuse nécessité de cette mesure humanitaire, Brissot et les Girondins partagent avec eux la gloire de l'avoir prise. Certes, il ne nous appartient pas d'examiner, de juger si ces derniers furent coupables envers leur pays, ou si les rivalités, les jalousies de leurs adversaires dans la convention nationale, ne furent pas la principale cause de leur fin tragique. Mais nous savons que les colons de Saint-Domingue saisirent l'occasion des déplorables dissensions survenues dans cette assemblée, pour les accuser d'avoir été les auteurs des trouble'fe de cette ancienne colonie ; nous savons que ces êtres haineux les poursuivirent avec acharnement, pour leurs opinions favorables à la race noire, et cela suffirait seul pour exciter notre sensibilité et nos regrets.

[1795J ciiAPiTUE X. 261

Oui, mon pays doit toujours se rcssouvenii' des noms de Brissot, de Vergniaud, de Gensonné, de Pétion, de Ducos, de Guadet, de Condorcet, etc. A côté de ces noms, il doit placer ceux de Clavière, de Grégoire, de Mirabeau, de Garran ; car eux tous plaidèrent notre cause. La reconnaissance des services rendus est le sentiment qui honore le plus une nation.

Et ne doit-il pas joindre aux noms de ces dignes Français, celui du grand écrivain qui a consacré des pages éloquentes à l'histoire des Girondins ? Dans cet ouvrage si palpitant d'intérêt, dans ses travaux parlementaires, il a également plaidé la cause des noirs. Lui aussi, noble fils de la France, arrivé au pouvoir dans un moment de grande commotion politique, il s'est empressé de signer le décret qui a réhabilité trois cent mille hommes de notre race dans leurs droits civils et poHtiques : déclarés libres comme nous, mais moins heureux que nous, ces infortunés avaient subi un nouvel esclavage durant plus de quarante ans.

Que le nom de Lamartine reste donc à jamais honoré des Haïtiens * !

Ils ne peuvent, ils ne doivent pas être insensibles au triomphe delà cause de leurs frères, en quelque lieu que ce soit, ni oublier les hommes généreux qui s'y sont dévouée.

C'est au même titre que Granville Scharp, Wilber-

force, Thomas Clarkson et leurs coopérateurs ont égale-

[ ment droit à notre souvenir ; car l'abolition de la traite

des noirs, l'affranchissement de huit cent mille esclaves

des colonies anglaises, provoqués par la persévérance de

' Nous citons le nom de Lamartine, comme la plus haute individualité du? gouvernement provisoire de 1848, qui a décrété la liberté générale des esclavesdans les colonies françaises.

leurs sentimens philanthropiques, a puissamment consolidé l'indépendance politique d'Haïti, et même contribué h sa reconnaissance par la France. La commune origine des Haïtiens et des autres noirs, l'identité d'intérêts qui existe entre nous tous, sont un motif pour nous de participer à la joie, au bonheur de ces hommes que la liberté a régénérés.

Le 10 du mois de mai, après la reddition du Port-au- Prince, Polvérel et Sonthonax avaient adressé à la commission intermédiaire, une lettre où ils annonçaient leur intention de convoquer prochainement les assemblées primaires, afin de nommer les dix-huit députés que Saint-Domingue devait envoyer à la convention nationale, selon les dispositions du décret du 22 août 1792 : l'affaire de Galbaud avait ajourné cette convocation. Mais après sa proclamation du 29 août, Sonthonax convoqua les assemblées primaires des paroisses du Nord, qui envoyèrent au Cap les membres de l'assemblée électorale. Celle-ci élut, les 25 et 24 septembre, sous l'influence de ce commissaire, deux députés blancs, deux mulâtres et deux nègres pour la province du Nord. Ce furent Dufay et Garnot, parmi les premiers ; Mills et Boisson Laforêt, parmi les seconds; Jean-Baptiste Belley et Joseph Georges, parmi les derniers.

Dufay avait été, dans l'ancien régime, brigadier dans les gardes du corps du roi, avant de venir habiter Saint- Domingue. Dans l'expédition de Sayannah, il avait commandé une compagnie de mulâtres et nègres libres : ce qui peut expliquer ses opinions favorables à cette classe d'hommes et à celle des esclaves ; il avait pu reconnaître leur bravoure et leur aptitude à <léfendre la colonie

contre les ennemis de la France. Garnot était un liommc honorable, également partisan de la lil)erté et de l'égalité. Mills était d'origine anglaise et habitant du Cap depuis longtemps. J.-B. Belley fit aussi la campagne de Savannah. Nous avons dit avec quelle valeur il défendit les commissaires civils dans les journées de juin. Laibrêt avait été officier municipal au Cap. Quant à Joseph Georges, nous ignorons ses antécédens.

Soit"que Sonthonax ne convînt pas de ces nominations avec Polvérel, soit que ce dernier ne jugeât pas opportun d'en faire pour l'Ouest et pour le Sud, il n'y eut pas de députés nommés dans ces deux provinces, et ce fut une chose regrettable par rapport à ce qui eut lieu en 1796. Mais, quelque temps après, H. Vergniaud, Louis Boisrond, Castaing et François Raymond qui se trouvaient alors au Port-au-Prince avec Sonthonax, furent choisis pour aller informer la convention nationale de la situation de la colonie. Les trois derniers étaient membres de la commission intermédiaire.

Comme ill'avait écrit à ses collègues, Delpech se disposait à se rendre au Port-au-Prince pour conférer avec eux, lorsqu'il tomba malade. Il mourut aux Cayes le 27. septembre, très-regretté par Rigaud et les autres hommes de couleur qui avaient trouvé en lui un homme juste et loyal. Venu à Saint-Domingue en qualité de secrétaire de la commission civile, il avait reçu depuis peu de temps sa nomination de membre de cette commission. S'il hésita à reconnaître la nécessité urgente de proclamer la liberté générale, s'il douta de la légalité de cette mesure et des pouvoirs de la commission civile, ce n'est pas sans doute qu'il fût opposé à cette liberté. Il

i264 ÉTUDES SUR l'histoihe d'haïti.

avait été témoin de toutes les opérations antérieures de' ses collègues, il avait assisté à toutes leurs délibérations concernant le maintien de l'esclavage, il avait écrit sous leur dictée la plupart de leurs résolutions dans ce but, el il les savait sincères. Delpech pouvait donc ne pas partager leurs convictions nouvelles sur l'opportunité de la mesure, et même sur sa légalité. N'avait-il pas une excuse pour ses opinions, dans le dissentiment qui existait à ce sujet entre Polvérel et Sonthonax ? Sa lettre du 12 septembre leur expliquait suffisamment sa pensée.

C'est donc avec regret que nous lisons dans Garran, que Polvérel, après avoir rendu justice aux principes de Delpech, dans sa proclamation du 4 septembre, attribue ses doutes à la pusillanimilé, à la vanité, à V envie, et dit qu il mourut un mois trop tard, tout en rappelant quit était honnête homme et bon citoyen. Pour être l'un et l'autre, il faut posséder bien des qualités ! Et sa proclamation où il faisait aux esclaves de l'Ouest, une si pénible comparaison de son système d'affranchissement avec celui de Sonthonax, n'avait-elle pas pu fournir à ce dernier une occasion de l'accuser lui-même de vanité et d'envie? Qui sait si cette proclamation n'a pas influé sur la froideur qui se réveilla entre eux, et qui fut cause de tant de fautes de la part de Sonthonax ?

Nous nous rangeons par ces motifs à l'avis de la commission des colonies, qui considéra la mort de Delpech comme un malheur pour Saint-Domingue, eu égard aux circonstances de cette époque, et npus nous associons aux regrets qu'elle occasionna.

Propositions des colons de Saint-Domingue au gouvernement britannique, du 25 février 1793, pour livrer la colonie. — Examen de cet acte et de la conduite de la Grande-Bretagne. — Les Anglais prennent possession de Jérémie et du Môle Saint-Nicolas. — Proclamation de Sonthonax, du 19 septembre, contre les fonctionnaires du Môle. — Polvérel se rend aux Cayes. Il y proclame la liberté générale. — Pinchinat , délégué de la commission civile dans l'Ouest. — Autorités militaires dans cette province et dans le Sud. — Proclamation de Whitelocke , officier anglais. — Proclamation de Polvérel, du 31 octobre 1793, sur la police et la discipline des ateliers émancipés.

Dans le sixième chapitre de ce livre nous avons parlé de la constitution du conseil de sûreté et d'exécution du quartier de la Grande-Anse, qui remplaça le conseil d'administration créé précédemment à Jérémie, par les colons de ces paroisses. Ce changement de nom eut lieu après l'affaire du camp Desrivaux, où Rigaud et sa troupe furent défaits. C'était à dessein que les colons substituaient ainsi une nouvelle dénomination à ce conseil. Il fut alors revêtu de tous les pouvoirs, tandis qu'auparavant il se bornait à administrer. En conséquence, le 18 août 1793, le conseil expédia le colon Pierre Venault de Charmilly * à la Jamaïque, pour offrir la soumission du quartier de la

1 Plusieurs ouvrages lui donnent le nom de Venant. Th. Millet a rétabli son vrai nom de V cnauU. Voyez les Débats, t. 2, p. 172, et t. 6, p. ti9.

2(56 ÉTUDES SLR l'iIISTOIRE d'iIAÏTI.

Grande-Anse à la Grande-Bretagne. Cette offre de soumission était le résultat des propositions faites au gouvernement britannique par des colons de Saint-Domingue, alors à Londres, dès le 25 février de la même année.

Le 5 septembre, Venault de Charmilly signa, à San- Yago de la Véga, avec Adam Williamson, lieutenant-gouverneur de la Jamaïque, l'acte qui suit et qui est textuellement le même qui fut signé à Londres.

Propositions faites le 25 février 1793, à S. M. B., par les propriétaires franc ais de rîle de Saint-Domivgue résidans en Angleterre ^ approuvées par les propriétaires et habitans de la Grande-Anse, représentés par M. Pierre V^enault de Charmilly, propriétaire de Saint-Domingue, porteur de leurs pouvoirs, par brevet du conseil de sûreté dudit lieu, en date du 18 août même année, et présentés à Son Excellence Adam Williamson, lieutenantgouverneur de la Jamaïque, etc.

Article 1er. Les habitans de Saint-Domiugue ne pouvant recourir à leur légitime souverain pour les délivrer de la tyrannie qui les opprime, invoquant la protection de S. M. B. , lui prêtant serment de fidélité, la supplient de lui conserver la colonie, et de les traiter comme bons et fidèles sujets jusqu'à la paix générale, époque à laquelle S. M. B., le gouvernement français et les puissances alliées décideront définitivemeat entre elles de la souveraineté de Saint-Domingue. — Accordé l'arlicle ier,

2. Jusqu'à ce que l'ordre et la tranquillité soient rétablis dans la colonie, le représentant de S. M. B. aura tout pouvoir de régler et d'ordonner toutes les mesures de sûreté et de police qu'il jugera convenables.—Accordé l'article 2.

3. Personne ne pourra être recherché pour raison des troubles antérieurs; excepté ceux qui seront juridiquement accusés d''avoir provoqué ou exécuté des incendies et ries assassinats. — Accordé l'article 3.

4. Les hommes de couleur auront tous les prwiléges dont jouit cette classe d'habitans dans les colonies anglaises. — Accordé l'article 4.

5. Si, à la conclusion de la paix, la colonie reste sous la domination de la Grande-Bretagne, et que l'ordre y soit rétabli, alors les lois relatives à la propriété, à tous les droits civils qui existaient dans ladite colonie avant la révolution de France, seront néanmoins conservées

[17D5J CIIAI'ITKIL XI. -<>'

jusqu'à la formation d'une assemblée coloniale ; S. W. B. aura le droit de la tenir provisoirement ainsi que l'exigera le bien général et la tranquillité de la colonie; mais aucune assemblée ne pourra être convoquée qu'après le rétablissement de l'ordre dans tous les quartiers de la colonie. Jusqu'à celle époque, le représentant de S. M. B. sera assisté, dans tous les détails de police et d'administration, par un comité de six personnes qu'il devra choisir parmi les propriétaires des trois provinces de la colonie. — Accordé l'article 5.

6. Attendu les incendies, insurrections, révoltes <^ej «%r es, vols et pillages qui ont dévasté la colonie, le représentant de S. M. B., au moment où il prendra possession de la colonie, pour satisfaire à la demande qu'en font les habitans, les a autorisés à proclamer qu'il accorde, pour le paiement des dettes, un sursis de dix années^ qui commenceront à courir du jour de la prise de possession ; et la suspension des intérêts commencera à courir depuis l'époque du i^"" août 1791, pour n'expirer qu'à la fin des dix dites années de sursis accordées pour le paiement des dettes; et cependant ne pourront être comprises dans lesdits sursis les dettes pour compte detutèle et compte de gestion des biens des propriétaires absens, et aussi les dettes pour tradition de fonds de propriétaires. — Accordé l'ariicle 6.

7. Les droits d'importation et d'exportation pour les denrées et marchandises d'Europe seront réglés sur le même pied que dans les colonies anglaises. — Accordé l'ariicle 7. En conséquence, le tarif sera rendu public et affiché, pour que personne n'en ignore.

8. Les manufactures de sucre blanc conserveront le droit d'exporter leurs sucres, tenus sujets aux règlemens des droits qu'il sera nécessaire de faire à cet égard. — Accordé l'article 8. Les droits sur les sucres blancs seront les mêmes que ceux qui étaient perçus dans la colonie de Saint-Domingue, en 1789.

9. La religion catholique sera maintenue sans acception d'aucun autre culte évangélique. — Accordé l'article 9, à condition que les prêtres qui auront prêté serment de fidélité à la République seront renvoyés et remplacés par ceux réfugiés dans les Etals de S. M. B.

10. Les impositions locales, destinées à acquitter les frais de garnison et d'administration de la colonie, seront perçues sur le même pied qu'en 1789, sauf les modifications et décharges qui seront accordées aux habitans incendiés, jusqu'au moment où leurs éiablissemens seront réparés. Il en sera tenu en conséquence compte par la colonie de toute ^ les avances qui pourront être faites paria Grande-Bretagne, pour sup-

2B8 ÉTUDES SUR l'histoiue d iiàïti.

pléer au déficit desdites impositions. Le dol déficit, ainsi que toutes les autres dépenses publiques de la colonie (autres que celles relatives aux escadres de vaisseaux du roi qui y seront employées), seront défrayés par la colonie. — Accordé l'article 10.

11. Le représentant de S. M. B. à Saint-Domingue s'adressera au gouvernement espagnol, pour la restitution des nègres et des animaux vendus dans son territoire par les nègres révoltés. — Accordé l'art. 1 1 .

12. L'importation des vivres, bestiaux, grains et bois de toute espèce, des Etats-Unis de l'Amérique, sera permise à Saint-Domingue sur des vaisseaux américains. — Accordé l'article 12, pourvu que les bâtimens américains n aient, qu un seul port d'importation'.^ cette importation aura lieu tant qu'elle paraîtra nécessaire pour l'approvisionnement et le rétablissement de la colonie, ou jusqu'à ce qu'on ait pris des mesures pour la mettre à cet égard sur le même pied que les colonies anglaises. Il sera tenu un état exact des vaisseaux, avec la description de leur cargaison, lequel sera envoyé tous les trois mois aux commissaires de la trésorerie de S. M. B. , ainsi qu'à un des priincipaux secrétaires d'Etat. Sous aucun prétexte, il ne sera permis auxdits vaisseaux de prendre en chargement aucune denrée de la colonie^ à l'exception de la mélasse, du rhum et tafia.

i3. Aucune partie des susdites propositions ne pourra être considérée comme une restriction au pouvoir quaura le parlement de la Grande-Bretagne de régler le gouvernement politique de la colonie. —Accordé l'article 15

J'accorde les treize articles de la capitulation ci-dessus et des autres parts, suivant les conditions que y ai faites en les accordant au nom de Sa Majesté Britannique.

San-Yago de la Véga, le 3 septembre 1793.'

Adam Williamson.

J'accepte les treize articles de la capitulation ci-dessus et des autres parts, au nom des habitans de la Grande-Anse, avec les conditions faites par Son Excellence Adam Williamson, le 3 septembre 1795.

Venault De Charmilly.

Lorque ce négociateur arriva à Jérémie, l'acte qu'il avait souscrit fut accepté ainsi qu'il suit:

(( Nous, membres du conseil extraordinaire de sûreté n des paroisses unies de la Grande-Anse, et nous, mcm-

[i795J ciiAPiTi'.E XI. 2(>fl

» brcs du conseil exécutif destlites paroisses, acceptons, » au nom de tous les citoyens de la Grande-Anse, les » treize articles de la capitulation ci-dessus, que déjà » M. Venault de Charmilly a acceptés au nom des liabi- » tans de la Grande-Anse, et nous promettons d'en ac- » complir fidèlement l'exécution.

» Fait en conseil à Jérémie, le 19 septembre 1795, et » ont les membres signé avec le procureur général des )i communes, le commandant militaire, le major de la » place, le premier capitaine de la garde nationale, et » deux membres du conseil exécutif. (Signé) Lacombe, » président; Vorose de Maigne, secrétaire.

Tout ce que nous avons rapporté précédemment, de la part des colons de Saint-Domingue, prouve l'intention qu'ils eurent constamment de se déclarer indépendans de la France, dont les principes révolutionnaires les effrayaient par rapport au régime colonial. Résolus à cette mesure pour conserver l'esclavage des noirs et l'avilissement des affranchis, mais présumant que la France s'y opposerait, ils recherchèrent dès lors la protection de la Grande-Bretagne pour les aider dans cette entreprise, et consentirent même à lui livrer la colonie, s'ils ne pouvaient réussir dans leur projet primitif. En cela, ils imitèrent les colonies anglaises de l'Amérique septentrionale qui, on le sait, recoururent à la France pour les aider dans leur soulèvement. Ce que nous disons ici est constaté par des faits authentiques. Ainsi, on voit l'assemblée générale de Saint-Marc, peu après son installation en avril 1790, recevoir des dépêches des autorités delà Jamaïque ; on voit la seconde assemblée générale ou coloniale, siégeant au Cap à la fin du mois d'août 1791,

s'empresser d'envoyer dans cette île, des commissaires chargés de réclamer des secours à l'occasion de l'insurrection des noirs du Nord et des hommes de couleur de l'Ouest, et, en attendant, adopter la cocarde noire de la nation anglaise ; on voit l'assemblée provinciale de l'Ouest y envoyer également des commissaires. On se rappelle que cette assemblée et la municipalité du Port-au- Prince refusèrent d'abord d'accéder aux concordats de la Croix-des-Bouquets, en proposant aux hommes de couleur, pour condition de leur adhésion, de se réunir à elles pour se soumettre à la Grande-Bretagne, et qu'au traité de paix de l'habitation Damions, Caradeux le Cruel renouvela cette proposition à Bauvais et Pinchinat qui s'y refusèrent de nouveau.

Les colons durent espérer que la Grande-Bretagne accepterait leurs propositions par plusieurs motifs. D'abord, elle ne pouvait que saisir avec empressement l'occasion de se venger de la France qui avait tant favorisé la révolte de ses colonies. Lui enlever Saint-Domingue, la plus belle et la plus florissante de ses possessions d'outre-mer, ou favoriser la révolte des colons de cette île, c'était un moyen de diminuer son importance commerciale dans le monde, en s'assurant pour elle-même un débouché avantageux pour les produits de ses manufactures, avec l'accaparement des denrées de la colonie. Ensuite, la Grande- Bretagne, ne songeant pas alors à prononcer l'affranchissement des esclaves de ses colonies des Antilles, ni même î'aboHtion de l'infâme trafic (les noirs, éloignait par là un danger pour ses colonies ; car la prise de possession de Saint-Domingue ou l'indépendance des colons devait entraîner le maintien de l'esclavage.

Mais à cette époque, non-seulement la guerre n'existait

[1795] CHAPITRE xr. i27î

pas encore entre la France et cette puissance, les troubles qui divisaient entre eux les blancs de la colonie, la fermentation qui se manifesta, dès 4789, parmi les noirs et les mulâtres, durent ajourner la résolution de la Grande- Bretagne. Pour un gouvernement aussi calculateur, aussi prévoyant, ce n'était pas le moment d'agir ; il fallait laisser la France se débattre dans ses mouvemens anarchiques. Et qui sait même si la Grande-Bretagne n'a pas spéculé alors sur l'éventualité de la mort de Louis XVI, d'après l'expérience de sa propre révolution, non pas en y poussant, mais par simple prévision des choses ?

La convention nationale lui ayant déclaré la guerre le i^'" février 1795, après ce tragique et regrettable événement, la Grande-Bretagne ne fut plus retenue par aucune considération. Elle dut penser, non sans raison, qu'il serait un motif de rapprochement, de réconciliation entre tous les planteurs jusqu'alors divisés en deux grands partis : celui àesindépendans, qui néanmoins étaient royalistes, et celui des contre-révolutionnaires, qui voulaient le maintien de l'autorité royale, avec toutes les formes anciennes du gouvernement colonial. Elle ne comptait pour rien dans la balance la classe des petits blancs, essentiellement partisans de la révolution, parce qu'en maintenant à Saint-Domingue l'esclavage des noirs et les préjugés coloniaux contre les hommes de couleur, elle se flattait, avec non moins de raison, que cette classe de petits blancs se réunirait facilement aux planteurs, par ces motifs mêmes.

Plusieurs colons de Saint-Domingue, Cougnac-Mion entre autres, étaient à Londres au moment de la déclaration de guerre à la Grande-Bretagne ; ils rédigèrent les propositions qu'on vient de lire, qui furent acceptées dè&

272 ETUDES SUR l'iiistoike d'iiaïti.

lors par celte puissance. Elle laissa cependant aux autorités de la Jamaïque le soin de conclure définitivement la convention avec les colons qui y seraient envoyés. En ce temps-là le marquis de Cadusch y était ; c'était lui qui, président de l'assemblée coloniale du Cap, avait fait prendre la cocarde noire ; Borel, autre marquis, et quelques autres l'y joignirent, en avril, après leur fuite du Port-au- Prince. Peu après, d'autres colons s'y rendirent avec des députés du Môle Saint-Nicolas. Tous se concertèrent avec Venault de Charmilly pour effectuer la capitulation rapportée ci-dessus.

Cependant, on peut se demander pourquoi, les propositions ayant été acceptées à Londres, le 25 février, le gouvernement britannique ajourna-t-il encore la conclusion définitive de cet acte ? Nous ne pouvons que conjecturer à ce sujet, faute de lumières suffisantes. Mais il est propable que cet ajournement fut fondé sur la mission que Galbaud se proposait de remplir à Saint-Domingue. On a vu qu'il fut nommé gouverneur général de cette colonie le 6 février, cinq jours après la déclaration de guerre, vingtjours avant la date des propositions. On a vu qu'il fut nommé à cette charge par les démarches faites à Paris par Charette delà Colinière,Périgny,Page, BruUey et d'autres planteurs qui, sans nul doute, étaient en correspondance avec ceux de Londres. On se rappelle les termes de l'adresse qui lui fut envoyée par la municipalité de Jérémie, où elle réclamait le droit de résistance à l'oppression contre les commissaires civils. La conduite tenue au Cap par Galbaud prouva que son projet était de déporter Polvérel et Sonthonax ; c'eût été le moment opportun pour conclure la convention. Ces commissaires l'ayant chassé et donné la liberté aux esclaves qui les avaient

défendus contre ce gouverneur colon, cette circonstance devint un motif plausible pour déterminer les colons qui seraient encore indécis, et pour tâcher d'entraîner dans le plan de trahison si longuement médité, le plus grand nombre d'hommes de couleur. Il n'y avait donc plus aucune raison de différer la conclusion de la convention : au contraire, il fallait prévenir la liberté générale annoncée par les commissaires civils.

Quoi qu'il en soit, le 19 septembre, desbâtimens anglais se présentèrent à Jérémie, ayant à leur bord Venault de Charmilly. Ils y furent accueillis avec tout l'enthousiasme colonial, par les blancs de cette ville, par le conseil de sûreté et d'exécution. Le débarquement des troupes britanniques, sous les ordres du lieutenant-colonel Whitelocke, eut lieu aux cris de : Vive le ?oi Georges! Vivent les Anglais ! Les habitans prêtèrent serment de fidélité au roi de la Grande-Bretagne. Les paroisses des Cayemites ou Corail et de Dalmarie se livrèrent également à la joie de se placer sous la protection des ennemis delà France. Le crime de trahison fut consommé !

Whitelocke essaya vainement alors de prendre Tiburon qui, depuis quelque temps, était au pouvoir des républicains. Dartiguenave, soutenu par Rigaud, le repoussa vigoureusement. Ce fait eut lieu le 4 octobre.

Examinons quelques-unes des dispositions de l'acte du 5 septembre 1795.

Si, pour gagner les hommes de couleur à cette félonie, l'art. 4 promet de leur accorder tous les privilèges dont jouit cette classe d'habitans dans les colonies anglaises, il leur accordait moins, certainement, que ce dont ils jouissaient à Saint-Domingue. Or, quel avan-

tage y avait-il pour eux à passer sous la domination britannique, tandis que la France avait déjà déclaré, depuis plus d'un an, leurs droits à l'égalité civile et politique avec les blancs ? Pouvaient-ils espérer que les colons seraient devenus plus justes, plus humains envers eux, après la lutte qu'ils avaient soutenue contre cette race intraitable, même alors que la France eût reconnu leurs droits? Ce leurre perfide n'était donc imaginé par ces traîtres que pour désarmer la défense de la colonie dans la personnalité de ces hommes vigoureux qui leur avaient prouvé dans le champ de la politique, comme aux combats, ce dont ils étaient capables.

Mais ne voit-on pas, dans la disposition de l'art. 5, la combinaison à l'aide de laquelle ils se proposaient de décimer, que disons-nous, de détruire la majeure partie des hommes de couleur? Qui d'entre eux pouvait se croire à l'abri d'être accusé d'avoir 'provoqué ou exécuté des incendies et des assassinats ? L'immunité que semblait promettre cet article ne tombait-elle pas nécessairement devant ce droit d'accuser? Les colons n'avaient-ils pas déjà imputé aux hommes de couleur tous les crimes commis jusqu'alors? On les verra bientôt user, abuser même de ce droit, en accusant devant les autorités anglaises, dans tous les lieux qui vont se soumettre à elles, les hommes de couleur de complots contre la domination britannique, et faire périr ces victimes vouées d'avance à la mort. Ainsi, peu de temps après la prise de possession de Jérémie et des paroisses voishies, cent soixantehommesde couleurfurent tous fusillés : c'étaient à peu près les seuls qui y étaient restés, depuis l'expulsion des autres en février 1 795.

Nous ne comprendrions pas l'aveuglement de certains hommes de couleur qui participèrent à la trahison des

[1795] ciiAPrrr.E xr. i27r»

colons blancs, après de telles dispositions, si la faiblesse de l'esprit humain, si les viles passions qui animent le cœur de l'homme n'étaient pas le partage de cette classe d'hommes aussi bien que des autres. La postérité ne peut les en justifier, lorsqu'on lit l'art. 11 de la capitulation qui semblait imposer au gouvernement britannique, l'obligation de réclamer du gouvernement espagnol les esclaves et les animaux vendus sur son territoire. Cet article seul aurait dû les soulever d'indignation, à l'idée de voir accoler des animaux à leurs malheureux frères. Ne devaient-ils pas comprendre que c'était se ravaler au niveau de Jean François et de Biassou, ces barbares qui ne rougirent pas de renouveler à Saint-Domingue cette pratique des chefs de tribus africaines ? Faut-il cependant, pour nous disposer à une certaine indulgence, nous rappeler que Toussaint Louverture, jusque-là, participait en quelque sorte à ce crime, en restant sous la domination espagnole, en concourant à l'assurer dans le Nord de Saint-Domingue, dans le but évident de rétablir l'esclavage de ses frères ? Lui aussi, ce noir destiné à la célébrité, n'eut-il pas le tort d'encourir volontairement le reproche que nous adressons à la mémoire de ces hommes de couleur qui prirent parti avec les colons ? Qui l'empêchait alors de passer au service de la République française, que représentaient si dignement Polvérel et Sonthonax?...

Ajoutons à ces observations celle que fait naître le 12^ article de la capitulation. Il avait pour objet ce que les colons de Saint-Domingue avaient toujours désiré, — le commerce de cette colonie avec les Etats-Unis. Maison voit comment la jalousie de la Grande-Bretagne pour ses anciennes colonies, perce immédiatement. Considérant

déjà Saint-Domingue comme une possession qui doit lui rester j elle limite à un seul port la faculté pour les navires des Etats-Unis d'importer leurs produits, qu'ils introduisaient^ en 1789, dans trois des ports de la colonie :1e Port-au-Prince, le Cap et les Cayes. Les colons subissaient dès lors le joug du protecteur. En ajoutant à cette disposition celle qui résultait de l'article 13, et qui consacrait « le pouvoir réservé au parlement de la T> Grande-Bretagne de régler le gouvernemment politique » de la colonie, » on reconnaît que les colons n'atteignaient pas cette «wc/epewf/awce à laquelle ils avaient sacrifié tous leurs intérêts. Ils se consolaient, dans l'espoir de maintenir l'esclavage des noirs et de refaire leurs fortunes ; mais ils ne prévoyaient pas tout ce que le génie de la liberté inspirerait d'audace et d'énergie aux enfans régénérés de l'Afrique.

Trois jours après la soumission de Jérémie, le 22 septembre, le vaisseau anglais /'£'Mropa, que montait le Commodore Ford, se présenta dans le port du Môle Saint- Nicolas. Ce vaisseau ne portait que cent hommes de troupes. Le Gibraltar du Noitv eau- Monde, qui avait coûté des millions pour le fortifier contre toute tentative des Anglais^ qui comptait cent cinquante bouches à feu de gros calibre dans ses fortifications, deux cent milliers de poudre, un bataillon de troupes européennes, cinq cents hommes de garde nationale exercés à la guerre, tomba entre les mains de ces ennemis deJa France, à la vue d'un seul vaisseau de cinquante canons !

Que diraient le comte d'Estaing et le comte d'Ennery, si ces valeureux Français vivaient encore ?. 11 est vrai qu'il n'y a pas de plus puissant auxiliaire pour un ennemi

[1795] CiiAPiTUii XI. 1277

que la trahison ; c'étaient les Irlandais du léginieiit de Dillon, c'étaient des colons blancs qui livraient celle place. O'Farel commandait ce corps; Deneux, Français, nommé par les commissaires civils, commandait la place. A cinq lieues du Môle était la pelile ville de Bombarde dont la population était presque composée des seuls Allemands transportés à Saint-Domingue, sous le gouvernement du comte d'Estaing et de ses successeurs.

Le vaisseau l'Europa fut reçu avec les mêmes transport dejoie qui avaient éclaté àJérémie; aucun homme de couleur ne s'y trouvait, suivant le témoignage de Sonthonax aux Débats. La capitulation du Môle et de Bombarde eut lieu aux mêmes conditions que celle de Jérémie, ou à très-peu d'exceptions près. Elle servit de même pour celle des autres points de la colonie où les Anglais furent admis.

Gentou, maire du Môle, fut le seul habitant qui n'adhéra pas à la capitulation. Barry, D'Henin et Guyelle, trois officiers, et une soixantaine de soldats du régiment irlandais de Dillon, imitèrent son noble exemple. Ils furent tous déportés aux Étals-Unis.

Depuis le commencement de la révolution, les habi^ tans du Môle et de Bombarde, ainsi que la garnison, s'étaient montrés dévoués au parti des indépendans de l'assemblée générale de Saint-Marc. C'est au Môle que se réfugièrent Dumontellier et ses affreux saUniers qui y assassinèrent une partie des malheureux nègres suisses ; c'est là que lui et Borel armèrent leur flottille pour aller au secours du Port-au-Prince, menacé en 1792, par Roume et Blanchelande. Sainte-Croix, d'abord, et après lui Deneux, commandans de la place, furent tous deux anj'-

278 ÉTUDES SUll L HISTOIRE D HAÏTI.

mes des mêmes sentimeiis d'opposition à l'autorité nationale : ce dernier avait réussi h cacher ses sentimens. Un noir, nommé Joseph, chef des insurgés de sa couleur, écrivit deux lettres h Deneux pour l'engager à s'unir à lui, afin de préserver le Môle de l'esprit des indépendans, en lui faisant observer quils devaient défendre la cause de la révolution. Ses propositions furent rejetées. Dès le mois de décembre 1792, le maire Genton dénonça à Sonlhonax la garnison du Môle et Tétat-major de la place ; mais entraîné par les événemens du Cap, il ne put y remédier. Lorsque Polvérel quitta cette ville, à la fin de juillet 1195, el qu'il arriva à Plaisance, il acquit la certitude du mauvais esprit du Môle; il éciivit à Sonthonax : « Si vous ne vous hâtez pas de changer l'esprit de » ce quartier, ce sera encore un foyer dangereux de » royalisme, d'anglicisme et d'espagnolisme : d'un mo- » ment à l'autre, la place du Môle peut être livrée aux » ennemis de la république... »

Peu de jours après avoir reçu cet avis de son collègue, au mois d'août, Sonthonax expédia la corvette le Las- Casas, pour prendre au Môle des munitions de guerre dont le Cap avait le plus grand besoin. Deneux et la municipalité repoussèrent ce navire à coups de canon et refusèrent de livrer les munitions, sous le prétexte que les commissaires civils avaient enjoint aux commandans militaires, de ne recevoir aucun navire de guerre dans les ports de la colonie. Mais ce subterfuge grossier n'était que pour masquer la trahison déjà méditée par eux ; car cet ordre n'avait été donné, au 24 juin, que par rapport aux navires de guerre partis du Cap avec Galbaud.

En conséquence de ce refus de munitions et de la révolte évidente de Deneux et de ses coopérateurs, le 19

[1793] ciiAPiTUiî XI, 279

septembre, Sonthoriax rendit une proclamation, datée du Cap, d'après laquelle il déclara traîtres à la 'patrie et criminels de lèse-nation, Deneux , O'Farel , Jaunas et Chaumette ; il ordonna à la municipalité, qui ne pouvait être mieux intentionnée, de les arrêter et de les envoyer au Port-de-Paix, en invitant les citoyens du Môle à prêter main-forte à l'exécution de cet acte, sous peine d'être déclarés eux-mêmes rebelles à la loi, ennemis de la république et traités comme tels. Il destitua en même temps le maire Bellille et les officiers municipaux de Bombarde, en OV" ôonnantqu'ilsfussentmisen arrestation. Enfin, il ordonna que la garnison du Môle serait changée, et qu'à cet effet un rassemblement de force armée serait formé au Portde-Paix pour marcher contre le Môle, dans le cas oîi l'on ferait résistance à ses ordres.

Cette proclamation n'eût été qu'une imprudence inconcevable de la part de Sonthonax, qui n'avait pas les moyens de la faire exécuter , et elle eût pu excuser les habitans et la garnison du Môle, si déjà le plan de trahison en faveur des Anglais n'avait pas été arrêté entre eux.

Jérémie et le Môle étant au pouvoir des Anglais, la mort de Delpech arrivant en même temps, Polvérel prit la résolution de se rendre aux Cayes pour y organiser la liberté générale. Il partit du Port- au-Prince le 2 octobre.

Dès son arrivée, le 6, il rendit une proclamation à cet effet : elle rendait communes aux esclaves de la province du Sud les dispositions qu'il avait prises pour ceux de l'Ouest. Une même cérémonie solennisa ce bienfait que Dieu a départi à tous les hommes. Rigaud seconda le commissaire civil dans cette cérémonie , et contribua

280 ÉTUDES SLR l'uISTOIRE d'hAÏTI.

puissamment à faire goûter aux hommes de couleur du Sud, l'à-propos et la justice de la mesure.

En partant du Port-au-Prince, Polvérel délégua à Pinchinat ses pouvoirs civils pour toute la province de l'Ouest : il l'avait mandé du Petit-Trou oij. il s'était tenu depuis l'attaque infructueuse du camp Desrivaux *. Précédemment, au mois d'avril, après la reddition du Portau-Prince, Pinclîinat avait été nommé commissaire du pouvoir exécutif près le conseil supérieur de l'Ouest et du Sud, que Polvérel et Sonthonax avaient réorganisé.

Dans l'ordre militaire, Montbrun avait le commandement supérieur de la province de l'Ouest, Polvérel avait également nommé A. Chanlatte (colonel de la légion de l'Égalité) au commandement du cordon de l'Ouest, formé de plusieurs communes du département actuel de l'Arlibonite : il avait son quartier général à Plaisance.

La Marmelade et Ennery, oii commandaient Vernet et Duvigneau, avaient déjà trahi la cause républicaine, en passant sous les ordres de Toussaint Louverture. Malgré cette infamie de la part de deux hommes de couleur, Polvérel ne persista pas moins à avoir confiance en beaucoup d'autres. Quelques-uns imitèrent Yernet et Duvigneau, mais la plus grande partie répondirent dignement à la haute opinion que ce commissaire avait conçue de leur civisme.

Au nombre de ceux qui trahirent, après avoir eu des commandemens militaires, sont : Caze, aux Gonaïves ; Bucquet, à la Petite-Rivière ; Moun, aux Vérettes ; Savary, à Saint-Marc ; Lapointe, à l'Arcahaie.

Mais , Guillaume Bleck , capitaine de la légion de l'Ouest, envoyé aux Gonaïves pour prendre le comman-

' Képonse de Pinchinat, t. l'^^'', p. 12 et 13.

[1795] ciiAPiTUE XI. i281

dément des troupes, resta fidèle à la France malgré la trahison dont il était entouré de toutes parts ; bientôt nous dirons les circonstances qui se passèrent dans cette partie de la province de l'Ouest.

Bauvais avait reçu de Polvérel le commandement du Mirebalais, avec la surveillance de la Croix-des-Bouquets ; Pierre Agé était à Jacmel ; Greffin à Léogane ; Delisle de Bressole, au Grand-Goave ; Brunache, au Petit-Goave ; Faubert, à Baynet. Polvérel compléta l'organisation des commandemens militaires, en nommant Tessier, àl'Anseà-Veau ; Gérin, au Petit-ïrou ; Renaud Desruisseaux, au Fond-des-Nègres. Ces trois dernières communes furent placées sous le commandement supérieur de Doyon. A Aquin était Blanchet jeune ; Lefranc, à Saint-Louis ; Beauregard, à Cavaillon ; Toureaux, aux Cayes; Boury, à Torbeck. Enfin, n'ayant plus foi dans les sentimens des officiers blancs pour la cause de la France républicaine, depuis la trahison de ceux du Nord et celle de Deneux et de la garnison du Môle, Polvérel destitua Harty et revêtit André Rigaud du commandement supérieur de la province du Sud. Tous les officiers que nous venons de nommer étaient des hommes de couleur, à l'exception d'Agé et de D. Bressole qui étaient blancs. Les noirs nouveaux libres ne pouvaient encore présenter des sujets propres à occuper de tels commandemens dans l'Ouest et dans le Sud. Il n'en était pas de même dans le Nord ; et bientôt nous dirons pourquoi.

Peu après la prise de possession de Jérémie par le lieutenant-colonel Whitelocke, cet officier émit une proclamation en date du 5 octobre, dont le but était de provoquer une défection générale en faveur de la

28ÎÎ ÉTUDES SUR l'uISTOIUE d'haÏTI.

Grande-Bretagne. Nous en extrayons les passages suivans :

Aux habiiausde Saint- Domingue.

Le roi de la Grande-Bretagne plaignait depuis longtemps les malheurs affreux que vous avez éprouvés S M- ayant accueilli avec

bonté la prière d'une grande partie de vos compatriotes, présentée le 25 février dernier, a envoyé des ordres au major général Adam Williamson, son lieutenant-gouverneur à la Jamaïque, de faire passer de suite à Saint-Domingue les forces nécessaires.

J'ai été chargé de cette expédition. Ce n'est pas en conquérant, c'est

en père que S. M. a voulu prendre possession de ce territoire

c'est par la persuasion, bien plus que par la force, que je veux conquérir...

Une expérience très-longue vous a prouvé que le lien le plus propre à contenir les esclaves consistait dans l'exemple donné par les blancs, de leur obéissance à des chefs. Sous cet ordre de choses, rappelez-vous l'état brillant de Saint-Domingue, et comparez-le avec les horreurs dont il est devenu le théâtre par l'oubli des lois qui vous régissaient-

Ce n'est pas pour devenir le îhéàtiedes i>ertus républicaines, ni du développement des connaissances humaines, qu'on établit une co^ lonie dans les Antilles ; sa véritable prospérité consiste à faire beaucoup de denrées, et le but de la métropole est d'en exporter le plus, avec le moins de frais qu'il lui est possible.

Une colonie dépendante d'une métropole pour ses rapports commerciaux, pour sa protection et sa défense, n'a conséquemment aucune politique extérieure, et ne doit rechercher aucun des attributs de li souveraineté...

Toutes les anciennes lois françaises seront maintenues, en ce

qu'elles ne se trouveront pas contraires aux moyens de rétablir la paix. Chacun conservera ses droits civils : les lois relatives à la propriété seront également maintenues...

Comparez actuellement les intentions bienfaisantes du roi de la Grande-Bretagne, avec les œuvres de ces trois individus qui vous oppriment ', perfides dépositairesd'une autorité qu'on n'a pu leur confier uniquement pour vous assassiner : rendez-les au néant dont ils sont sortis et qui les attend.. . Ignorésdès leur naissance, nouveaux Erostrates,

« Polvérel, Sonlhonax et Delpecli.

[I7i)5j ciiAi'iTiU:: XI. ^85

ils ne sonl connus que par leurs crimes; et ceux mêmes qui les ont délégués, étonnés de votre patience, tremblent devant les forces combinées qui les pressent de toutes parts, et les livrent à i>otrevengcaiice.

Hommes de couleur, avez-vous pu vous laisser aveugler par les déclamations de ces traîtres? En vous vantant la liberté et l'égalité, ne vous ont-ils pas avilis vous-mêmes, puisqu'ils vous les font partager avec vos esclaves en vous dépouillant de votre propriété 2...

Choisissez entre la jouissance des droits que notre constitution accorde aux hommes de votre couleur dans nos colonies, et la punition de tous vos crimes.

Rendez-vous enfin à la voix de la nature et de la raison, profitez du moment de Vindulgence ; il passera promptement, et quand le jour de la vengeance sera arrivé, le repentir ne vous servira de rien : je vous donne quinze jours pour vous décider.. .

Cette insolente proclamation dévoilait avec un cynisme révoltant, les principes qui animaient les agens de la puissance qui venait s'emparer de Saint-Domingue. Suivant Whitelocke, une colonie ne devanl 'pas être le théâtre des vertus républicaines, ni du développement des connamawces/n<mai«e5, devantseulement produire fteazfcowp de denrées, en exporter le plus avec le moins de frais j^ossible, et les anciennes lois relatives à la propriété y étant maintenues, ainsi que toutes autres, il était clair que l'esclavage des noirs et l'avilissement des hommes de couleur en étaient naturellement la conséquence. Les menaces adressées à cette dernière classe expliquent pourquoi cet Anglais est resté spectateur impassible, sans entrailles, de l'assassinat de cent soixante d'entre eux à Jérémie, tandis qu'il sauva la vie à quelques blancs, suivant le témoignage de Dacunha. Ce dernier a semblé offrir une excuse pour Whitelocke, en disant qu'il n'entendait pas le français et qu'il était obligé, malgré ses sentimens d'humanité, de se laisser mener par le conseil tyrannique de Jérémie. Il ne faut pas savoir une langue, il suffit d'avoir

284 ÉTUDES sun l'iïisïoiue d'iiaïïi.

des yeux, pour reconnaître que l'égorgement de cent soixante hommes est un crime énorme.

A cette proclamation était joint un extrait de la séance de la convention nationale, du \6 juillet, où Billaud- Varennes demanda la mise en accusation de Polvérel et de Sonthonax, qui fut décrétée. On conçoit l'influence que ce décret dut exercer sur les esprits en général ; bientôt nous laisserons Sonthonax apprécier lui-même cette influence désastreuse pour la cause républicaine.

Mais Polvérel voulant combattre le mauvais effet de ces publications et donner suite à ses propres idées sur l'organisation de la liberté générale, rendit, le 51 octobre, la proclamation qui suit; elle est datée des Cayes :

II est temps, dit-il, de vider la grande querelle entre les droits de l'homme et les oppresseurs de l'humanité. Elle finira à Saint-Domingue comme elle a fini en France, p ir la mort ou par la faite des traîtres et des tyrans; par la liberté et V égalité de tous les hommes.

Les esprits sont mûrs enfin pour cette grande révolution : maîtres et esclaves, tous ont reçu les leçons de l'expérience et de l'adversité, tous sont devenus sages, à force d'erreurs, de forfaits inutiles et de calamités qu'ils ont eux-mêmes aUirés sur leurs têtes,

L'Africain a éprouvé que la liberté ne peut exister avec le brigandage • il sent que l'homme libre a aussi des devoirs à rempUr, et qu'il ne peut jouir de ses droits, qu'autant qu'il ne blessera pas ceux d'autrui. Il sait que la liberté seule ne donne pas les moyens de vivre, et qu'on ne peut les obtenir que par le travail-^ il sait que, 5/ les propriétés ne sont pas respectées, le travail le plus assidu n'assurera pas les subsistances. Avec ces idées simples, l'Africain est déjà tout préparé à la vie sociale, au travail volontaire et à la soumission aux lois. Hé ! comment pourrait-il méconnaître ces vérités fondamentales, aujourd'hui qu'il a lui-même sa part des richesses de la terre ?

Deux années de guerre contre les Africains insurgés ont convaincu les propriétaires qu'il était désormais impossible de maintenir l'esclavage. Leurs ateliers étaient déserts, leurs maisons et leurs plantations brûlées et dévastées. La France s'épuisait en hommes et en argent; et

[1795] CHAPITRE XI. 28r,

tandis que ses armées s'ancaiilissaicnt à Saint-Domingue, celles des Africains se recrutaient chaque jour par de nouvelles désertions d'ateliers. Le colon n'espérait plus que ses terres pussent jamais être remises en valeur, parce qu'il ne connaissait que la culture par les esclaves.

Les délégués delà république ont présenté aux Africains l'idée et l'espoir de la liberté générale, une certitude de bien-être pour les guerriers, et une part dans les revenus pour les cultivateurs : ce mot a suffi pour créer des soldats à la république, pour rétablir l'ordre, pour repeupler les ateliers, pour ranimer le travail. Les propriétaires étonnés de ce prodige (car c'en était un pour eux)ont donné volontairement, et à î'envi les uns des autres, la libertéaux Africains qui avaient été jusqu'alors sous leur dépendance. Ilsont prié la commission civile, d'accélérer autant qu'il lui serait possible, la déclaration de laliberié générale et la publication des règlemensque ce nouvel ordre de choses exigeait.

Oui, sans doute, il faut des règlemens nouveaux, non pas pour modifier la liberté des Africains ; car leur liberté est la même que celle de tous les autres citoyens ; elle consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. L'exercice des droits naturels de chaque homme, quelle que soit sa couleur, n'a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits ; ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi ; et cette loi doit être la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse.

Mais il faut des règlemens pour déterminer les conditions et la récompense du travail. Il en faut pour assurer et surveiller de toutes parts l'exécution de ces conditions.

11 faut des règlemens de police pour les cultivateurs qui vont contracter une société entre eux et se vouer à une espèce de vie commune.

Il en faut pour assurer la subsistance des vieillards et des infirmes ; celle des Africains qui n'étaient pas employés à la culture et qui n'ont aucun talent déterminé, la subsistance et l'éducation des enfans, et des indemnités de bienfaisance à ceux des ci-devant maîtres que la liberté générale laisse sans aucune espèce de ressource.

Ces matières sont trop importantes et demandent des combinaisons trop vastes et trop compHquées, pour pouvoir être l'ouvrage de peu de jours...

Cependant, les ennemis de la république profitent de ce court intervalle pour tendre des pièges à la crédulité des Africains.

Ils disent aux uns : « Vous êtes libres, vous ne devez par conséquent » ni travailler, ni obéir à aucune autorité.»

286 ÉTUDES SUR l'histoire d'iIAÏTI.

lis disent aux autres : « Les commissaires civils vous trompent, ils •' vous promènent une liberté qu'ils ne veulent pas vous donner, ou y qu'ils révoqueront bientôt. »

Ici, ils disent : « Les commissaires civils n'ont pas le droit de vous » donner la liberté; la convention nationale ne leur a pas donné ce » pouvoir ; déjà même elle a ré>>oqué tous ceux qu'elle leur avait 1) donnés, elle les a déclarés hors de la loi ; elle a permis à tout le » monde de leur courir sus. Déjà Sonthonax, l'un d'eux, est arrêté et I) a eu un bras emporté.»

Là, ils disent:» La republique même n'a pas le droit de vous donner » la liberté ; vous appartenez à vos maîtres, vous ne pouvez recevoir !a » liberté que d'eux. »

Ces absurdités, que des boute-feu colportent dans les campagnes, sont consignées dans des proclamations des généraux des rois d'Espagne et d'Angleterre, et dans des lettres de Jean Kina et de Marin Duval. . .

Tous les doutes sur la liberté vont être dissipés par la déclaration que je vais en faire; et si je trompe les Africains, je leur donnerai des armes contre moi-même, en déclarant digne de mort quiconque parlera ou tentera de rétablir l'esclavage.

La convention nationale a confirmé nos pouvoirs par son décret du 8 novembre 1792. Noussommeslesseulsfonciionnairespublicsdélégués dans les colonies françaises, qu'elle a déclarés être au-dessus du soupçon d'incivisme, et ne pouvoir pas être révoqués par le conseil exécutif. Par son décret du 5 mars 1795, elle nous a donné de nouveaux pouvoirs encore, et nommément celui de changer l'ordre et la police desateliers.

C'est l'universalité du peuple français qui a formé la convention nationale.

Si nous avons excédé nos pouvoirs, c'est à la convention nationale à le juger. Si la convention nationale a excédé les siens, c'est à l'universalité du peuple français à le juger. Le roi d'Angleterre, ni son parlement, ni le gouverneur de la Jamaïque, ni le commandant Whitelocke, ni aucune autre puissance sur la terre, n'a le droit de nous demander compte de nos principes ni de nos actions.

Mais nous devons rassurer les nouveaux citoyens sur la légitimité du litre qu'ils reçoivent de nous.

La convention nationale a été formée pour prononcer sur les mesures qu'elle croirait devoir adopter pour assurer la souveraineté du peuple et le règne de la liberté et de V égalité.

|1705] cuAiM'ir.K xr. -!^7

Elle n'a donc pas excédé ses pouvoirs, lorsqu'elle a aboli la royaulé, qu'elle a érigé la France en république, fondée sur la liberté et l'égalité) etqu'elle a ordonné que celte république serait une et indivisible pour toutes les parties qui composent l'empire français.

Nous n'avons donc pas excédé les nôtres, lorsque nous avons appliqué h la colonie française de Saint-Domingue le principe de la liberté et de l'égalité, qui est la base de la République française, une et indivisible dans toutes ses parties.

Mais nos pouvoirs et ceux même de la convention nationale ne sontils pas nuls? L'Anglais Whitelocke et l'Africain Jean Kina, n'out-ils pas décidé que la nation française tout entière n'avait pas le droit de donner la liberté aux Africains résidans à Saint-Domingue, que leurs maîtres seuls pouvaient les affranchir ?

Africains, ce n'est pas7ious, ce n est pas la convention nationale, ce n'estpasmêmela nation française qui vous donne laliberté. C'est la nature qui vous a faits libres^ c'est la nature qui vous a faits égaux de ceux qui se disaient vos maîtres ; jamais aucun homme n'a pu avoir le droit de propriété sur un autre honnne. L'esclavage dans lequel vous avez gémi jusqu'à présent, n'est qu'une longue oppression; et la nature vous a encore donné le droit de résister à l'oppression.

Le seul bienfait dont vous deviez savoir gré à la république et à ses représentans, c'est d'avoir manifesté ces grandes vérités, de les avoir adoptées, d'en avoir fait la base de sa constitution. En vous les révélant, les commissaires civils n'ont acquis aucun droit à votre reconnaissance; ils n'ont fait que remplir leur devoir.

Si donc on venait vous inspirer encore des doutes sur la légitimité et l'étendue de nos pouvoirs, de ceux de la convention nationale, et de ceux même de la nation entière, demandez à ces perturbateurs de la tranquillité publique, si la nature avait ou n avait pas le droit de faire tous les hommes libres et égaux entre eux.

S'ils venaient vous dire que la convention nationale a révoqué le» pouvoirs qu'elle nous avait donnés, et qu'elle a rendu un décret de proscription contre nous ; demandez-leur pourquoi ce décret n'a été adressé on notifié à aucune autorité française existante dans la colonie, soit gouverneur, soit commandant de provinces, soit conseil supérieur; comment Whitelocke et Jean Kina, sont les seuls dans la colonie qui aient eu connaissance de ce décret. La République française aurait-elle chargé de l'exécution de ce décret le roi d'Angleterre^ ou Whitelocke ou Jean Kina?

288 ÉTUDES SUR l'histoire d'iIAÏTI.

Whitelocke qui disait aux hommes de couleur qu'ils étaient avilis, parce que les commissaires civils leur faisaient partager la liberté et l'égalité avec leurs anciens esclaves, devait bien en vouloir à Polvérel, de placer esclave Jean Kina sur la même ligne que lui et le roi d'Angleterre. Polvérel n'avait-il pas quelque raison de parler ainsi, puisque les autorités anglaises employaient cet esclave à provoquer ses fières à rentrer sous le joug brisé de leurs oppresseurs ?

Et quelle singularité offrent ces temps de notre histoire nationale ? D'un côté, les Anglais donnant la main à un esclave pour attirer les nouveaux libres dans leur ancienne servitude ; de l'autre, les Espagnols cajolant d'autres esclaves qu'ils ont chamarrés de titres et de décorations, pour conquérir leurs malheureux frères à la même ignominie !

Que penser ensuite de ce Jean Kina, dans le Sud, de Jean François, de Biassou, de Toussaint Louverture, dans le Nord? Y avait-il plus d'élévation d'âme, plus de généreux sentimens de leur part, que de la part des hommes de couleur qui eurent le tort de trahir la cause de la République française, en faveur de la Grande-Bretagne ou de l'Espagne?

Nous n'insérerons pas ici toutes les dispositions contenues dans la proclamation de Polvérel, sur le travail réglementé des anciens esclaves ; beaucoup de ces dispositions sont semblables à celles consignées dans la proclamation de Sonthonax, du 29 août. Mais ce qui est remarquable, c'est l'introduction du {)rincipe d'élection de toutes les charges nécessaires dans une exploitation rurale, par les cultivateurs eux-mêmes formant des associations. Polvérel prévoyait sans doute qu'un des effets

[1795] ciiAPiïnK XI. 289

de la liberté générxile serait de dissoudre les ateliers et de diminuer par conséquent la somme des travaux et des produits des habitations: l'association lui semblait, avec raison, le moyen de combattre cet effet.

C'est le travail îso/<?, individuel, qui a surtout contribué à la diminution des produits de l'ancien Saint-Domingue, devenu Haïti. Il y a des travaux qui ne peuvent être fructueux dans les campagnes, quelorsqu'ils sont exécutés en commun ; or, presque toutes les cultures des denrées tropicales exigent le concours de beaucoup de bras, pour obtenir de grands produits.

Comme son collègue, Polvérel imposait aux cultivateurs l'obligation de s'engager au moins pour un an sur les habitations où ils travaillaient -, mais ils pouvaient en sortir après cedélai, moyennant zniaz;er/memew//7r^a/a6/e de leur part, tandis que Sonthonax soumettait cette faculté au jugement des juges de paix. Ils pouvaient même quitter avant l'échéance de l'année, mais c'était au juge de paix, et en son absence, à la municipalité ou au commandant militaire ou de place de la commune, à juger du cas. En conséquence, la proclamation voulait que l'étendue des deux provinces de l'Ouest et du Sud fût divisée en sections rurales : celles des plaines devaient avoir quatre lieues de diamètre, celles dans les mornes, huit lieues de diamètre. Chaque section aurait eu un juge de paix, deux assesseurs et un greffier, formant le tribunal civil de paix.

Cette disposition n'ayant pu être exécutée, par l'effet de la guerre d'invasion de cette époque et des guerres civiles survenues depuis, il en est résulté que presque 'toujours les sections rurales ont été placées sous la surveillance d'inspecteurs ou d'officiers militaires relevant

290 ihx'DES SUR l'histoire D HAÏTI.

des commandans militaires des communes. Ces inspecteurs formaient le premier degré de la justice distributive, toute militaire ; à de rares intervalles, les juges de paix des villes ou bourgs du pays ont eu l'attribution de juger des différends entre cultivateurs, et entre eux et les propriétaires.

Polvérel voulait aussi qu'il y eût des instituteurs publics dans chaque section rurale, chargés d'enseigner aux enfans la lecture, l'écriture et le calcul arithmétique, et de leur expliquer les droits et les devoirs de l'homme et du citoyen : vœu moral et politique qui n'a jamais eu son exécution,

L^'article 66 de la proclamation était ainsi conçu :

« Expliquant en tant que de besoin les articles 52 et 40 de ma proclamation du 21 août dernier, je déclare actes de révolte contrela république : i° toute proposition, tout projet, tout complot, toute tentative, tendans à rétablir l'esclavage à Saint-Domingue ; 2" tous écrits, tous discours tendans à inspirer des doutes aux Africains sur la légitimité et sur la stabilité de leur liberté ; 5** tout mauvais traitement de fait ou de paroles, tout conseil, toute insinuation qui tendraient à les engager à mésuser de leur liberté, à refuser de travailler et à exciter de nouveaux désordres.

» Tous les délits énoncés au présent article seront de la compétence de la cour martiale.

» Ceux qui s'en seront rendus coupables seront pumis de mort ; leurs propriétés seront déclarées vacantes, et comme telles, soumises à la distribution portée en l'article 48 de ma dite proclamation du 21 août dernier. »

Aucun cultivateur ne pouvait être frappé. Les revenus devaient êtrepailagésen troisjwrtions : l'une pour frais de

[4793J ciiAPiTiiE XI. 291

faisance-valoii', l'autre pour le propriétaire, la troisième pour les cultivateurs. La proclamation entrait à ce sujet dans les plus petits détails, pour bien préciser les frais de faisance-valoir et pour régler la comptabilité des économes-gérans; et ce, afin d'ôter tout prétexte de soupçon de mauvaise gestion aux cultivateurs. C'était le même système que celui de Sonthonax dans le Nord, pour les biens en possession des propriétaires.

Telles furent les dispositions par lesquelles Polvérel compléta ses vues consignées dans sa proclamation du 2l7 août. Il maintenait le partage des propriétés vacantes ou confisquées.

Situation du Nord. — Proclamation de Lasalle, et sa trahison. — Proclama" tion deSonthonax, du 8 octobre 1795. — Il part du Cap. — Laveaux, gouverneur général par intérim au Port-de-Paix. — Péré, délégué civil au Cap.

— Sonthonax arrive à Saint-Marc. — Intrigues de Savary aîné et des contrerévolutionnaires contre Sonthonax. — Il part de Saint-Marc. — Acte de Résistance à P oppression par les contre-révolutionnaires. — Sonthonax arrive au Port-au-Prince. — Mesures qu'il y prend. — Le pavillon blanc est arboré à Saint-Marc, aux Vérettes, à la Petite-Rivière et aux Gonaïves. — Les Anglais prennent possession de Saint-Marc et de l'Arcahaie. — J. B. Lapointe. — Les Anglais à Léogane. — Labuissonnière. — Toussaint Louverture prend possession des Gonaïves et d'autres communes pour l'Espagne.

— Belle conduite de G. Bleck . — Lettres de Polvérel à Sonthonax, à A. Chanlatte et à Montbrun. — Parallèle de Polvérel et de Sonthonax. — Explications de la conduite des hommes de couleur, par Sonthonax.

 la fin de septembre 1795, lorsque la trahison livrait Jérémie et le Môle aux x\nglais, déjà, vers la mi-août, le Dondon, la Marmelade et Ennery avaient passé sous les ordres des Espagnols servis par JeanFi'ançois, Biassou et Toussaint Louverture. Ce fut surtout à ce dernier que ces paroisses se rendirent, par les intelligences qu'il s'y ménagea : il s'y entendait mieux que les deux autres. Vernet commandait à la Marmelade, et Du vigneau à Ennery. Ces deux hommes de couleur avaient paru dévoués aux commissaires civils, mais ils se laissèrent gagner aux ennemis de la France. Ennery fut repris un moment

[1795J ciiAPiTUE XII. 295

par A. Chanlatte qui, laissé à Plaisance pai' Polvérel, commandait en chef ce qu'on appelait le cordon de l'Ouest ; il refoula les noirs insurgés vers la Marmelade, mais ils revinrent bientôt et reprirent Ennery. Le camp de la Tannerie, poste important que commandait le noir Bramant Lazary, tomba aussi peu après sous les efforts de Toussaint Louverture. Villatte avait réussi à le reprendre, mais il fut forcé de l'abandonner après en avoir enlevé les canons.

A l'est de la ville du Cap étaient douze autres paroisses : dix d'entre elles étaient également au pouvoir des Espagnols ou de leurs auxiliaires. Le Fort-Dauphin, et la Petite-Anse qui touche au Cap, tenaient seuls contre ces ennemis.

Le Fort-Dauphin, place forte, était sous les ordres de Knappe, Européen, lieutenant-colonel du 84^ régiment de ligne, que Sonthonax y avait placé en relevant Pageot de ce lieu pour Tenvoyer au Port-de-Paix. Candy, mulâtre, ancien lieutenant du féroce Jeannot, qui s'était rendu depuis quelque temps à Pageot, secondait Knappe.

Le général Laveaux commandait toute la province du Nord. Villatte, homme de couleur, commandait la place du Cap et le 1®' régiment des troupes franches formées dans le Nord ; Pierre Michel et Léveillé, tous deux noirs, commandaient, l'un le 2% l'autre le 5^ régiment des troupes franches. Pierrot et d'autres chefs noirs qui s'étaient soumis à la commission civile, formaient un état-major.

A l'ouest du Cap se trouvaient les paroisses de l'Acul, du Limbe, de Plaisance, du Gros-Morne, du Port-Margot, du Borgne, de Saint-Louis, du Port-de-Paix et de Jean-

294 ÉTUDES SUR L'aiSTOlPtE d'hAÏTI.

Rabel, obéissant toutes encore à l'autorité nationale. Dès le 6 septembre, le général Lasalle, gouverneur général par intérim depuis la fuite de Galbaud, était parti pour le Port-de-Paix d'où il se rendit à l'île de la Tortue, sous prétexte du délabrement de sa saiité. Ce vieillard, effectivement usé par l'âge, les maladies et la boisson, avait reconnu son insuffisance à occuper sa haute position. Il critiquait toutes les opérations des commissaires civils, qui s'étaient vus forcés de ne le charger d'aucune opération, et de se confier à Laveaux seul : il en prit de l'humeur. Etant à la Tortue, il apprit la capitulation du Môle et se porta un moment au Portde-Paix, avec la prétention de marcher contre cette ville. S'étant retiré de nouveau dans cette petite île, il eut l'indignité d'entamer une correspondance coupable avec le Commodore Ford, dans laquelle il blâmait Sonthonax d'avoir déclaré la liberté générale, en faisant les plus grands éloges de la nation anglaise : sa première lettre était du 29 septembre. La réponse de Ford, du 50, qui l'engageait à se joindre à lui pour chasser les commissaires civils, le porta à lui adresser une seconde lettre, le o octobre, pour lui demander un sauf-conduit afin de pouvoir se rendre aux Etats-Unis. Mais le commodore lui répliqua le 8, en lui refusant cet acte. Le même jour, 8 octobre, Lasalle rendit une proclamation, en sa quahté de gouverneur général, où il désapprouvait officiellement la mesure de la liberté générale (que cependant il avait approuvée au Gap), enladéclavantprovisoire, attentatoire à tous les droits de propriété. Il ordonna e\i outre aux troupes, aux tribunaux, aux citoyens, de méconnaître Tautorité de Sonthonax, etc. Il envoya cette proclamation à Fard qui la fit impiimei' au Môle, d'où elle fut répandue

[1795] ciiAHTUi: XII. 2\)ly

dans toute la colonie. Enfin, il se rendit au Mùlc où, à force de bassesse, il obtint un sauf-conduit du Commodore anglais et partit pour les Etats-Unis ; de là , il se rendit en France où il déblatéra contre Sonlhonax et Polvérel qui défendaient la cause de leur pays. Ainsi termina sa carrière, un des vainqueurs de la Bastille ^

Telle était la situation de la province du Nord, au moment où Sonthonax allait la quitter pour passer dans l'Ouest où sa présence devenait peut-être nécessaire, par le séjour de Polvérel aux Cayes. Nous disons peiU-êlre, afin d'examiner s'il n'y fit pas plus de mal que de bien. Du reste, avant la mort de Dclpech, Polvérel l'avait engagé à se rendre au Port-au-Prince où ils devaient se réunir tous les trois.

Quoi qu'il en soit, et bien que Lasalle fût tombé dans le discrédit qu'attire à l'autorité, une vieillesse infirme accompagnée du dérèglement des mœurs, sa proclamation insensée ne laissa pas que de nuire beaucoup à la cause de la France, par la désapprobation qu'il afficha contre la grande mesure qui, seule, pouvait la garantir en augmentant les forces contre les Anglais et les Espagnols coalisés. Cet acte contribua aux défections qui suivirent de plusieurs paroisses ; il jeta de l'irrésolution dans les esprits, et des doutes profonds sur les pouvoirs de la commission civile à cet égard. Il y en avait déjà assez, par le souvenir des paroles imprudentes que les deux commis-

^ C'est par erreur que Ganan dit (t. A du Rapport, p. 550), qu'en partant du Cap, Sonthonax laissa le commandement du Nord à Lasalle. Sonthonax ne quitta le Gap que le 10 octobre, et c'est à Laveaux qu'il confia ce commandement en qualité de gouverneur général par intérim, par suite de la trahison évidente de Lasalle. Nous avons pris ce reaseigneraenl dans le complc-rcndu publié par Laveaux.

^gO ÉTUDES SUR L HI5T01KE D HAÏTI.

saires prononcèrent à l'église du Cap et dans leurs proclamations. La connaissance acquise, par les papiers anglais, du décret du 16 juillet qui les avait mis en accusation, vint augmenter ces doutes et cette irrésolution, et pousser à la trahison. Il faut le dire à l'honneur du général Laveaux : sans sa fermeté, ses sentimens d'attachement à son pays, et le concours qu'il donna à la commission civile en cette circonstance, c'eût été fait de toute la province du Nord. Le dévouemen t martial de Villatte, au Cap, contribua puissamment aussi à préserver cette province d'une défection totale.

Le 8 octobie, avant de partir, Sonthonax nomma le mulâtre Péré, son délégué en son absence. ïl rendit ensuite la proclamation suivante :

Citoyens,

Les Anglais de la Jamaïque viennent de desceuflre au Môle et à Jtrémie, appelés par les enuemis de la République française; sans forces, sans soldats, et sans autres moyens que la corruption, ils espèrent tout de la trahison et de la perfidie , ils espèrent tout des ennemis que nous recelons encore au milieu de nous.

Réunissons-nous, citoyens, pour repousser de toutes nos forces l'esclavage et la mort Réunissez-vous, iiommes du 4 avril et du 29 août: le même sort vous menace tous^ on vous présente des fers] Jurez tous de mourir plutôt que de les supporter: n'avez-vous pas pour retraites vos mornes et vos forétsi Les lâches et féroces chefs de cette poignée d'Anglais qui est descendue dans l'île, se sont annoncés comme les exécuteurs des vengeances des émigrés-, n'attendez pas d'eux qu'ils observent le droit des gens: c'est du sang qu'il leur faut, c'est de l'or ([u'ils viennent recueillir.

Conduits par les planteurs blancs, ils viennent sur nos rivages apporter des fers pour vous enchaîner. Souvenez-vous du succès de vos frères de la Martini</ue; ils ont repoussé, ils ont battu le même ennemi qui vient infester nos côtes. Souvenez-vous que les Africains des Montagnes-Bleues de la Jamaïque menacent sans cesse les Anglais, et

[1795] cuAi'iTUt; xii. 2î)7

qu'au premier sigual (lue vous leur ferez, ils assureront rindépendance de leurs frères.

Dans ces circonstances, le coniiuissaire civil a ordonné et ordonne ce qui suit :

Article î"'. Déclarons tous les citoyens de la province du Nord en état de réquisition permanente aux ordres des commissaires civils et du commandant de ladite province, pour marcher contre l'ennemi

4. Il sera formé au Port-de-Paix un rassemblement composé en entier des troupes de ligne, sous le commandement du généralLaveaux, pour marcher contre la ville du Môle

Cette proclamation, qui faisait un si noble appel au dévouement des mulâtres et des nègres, leur exposait en même temps les vérités palpables, pour ainsi dire, que nous retrouverons un jour, appliquées contre les Français, dans une des proclamations relatives à la déclaration de l'Indépendance d'Haïti: le même sort vous menace tous, on vous présente des fers; n avez-vous pas pour retraites vos mornes et vos forêts ? C'est, en effet, dans ces mornes et dans ces forêts que se formèrent ces légions qui eurent l'honneur de fonder une patrie pour ces enfans de l'Afrique. Le succès que les mulâtres et les nègres venaient d'obtenir à la Martinique contre les Anglais, et que signale Sonthonax à ceux de Saint-Domingue, est comparable au souvenir rappelé de l'action héroïque de Delgresse, emporté dans les airs avec les débris de son fort plutôt que d'accepter desjers.

Disons-le encore, cette proclamation de Sonthonax eût paru plus éloquente, elle eût été plus persuasive, si ce commissaire surtout n'avait pas faussé sa mission, par l'étrange doctrine qu'il professa à son arrivée dans la colonie.

Les temps n'étaient plus les mêmes, les circonstances avaient changé, il est vrai ; mais la masse des esprits ne

298 ETUDES SUR L HîSTOlRE D HAllî.

pouvait, comme Sonthonax, saisir la vérité de cette nouvelle situation, lorsqu'une infinité de cœurs, imprégnés du vil sentiment de l'intérêt personnel, inclinaient vers la conservation de ce qu'ils croyaient être un droit de propriété légitime, par l'abus séculaire de la loi illégitime de la force. Et qu'on le comprenne bien ! ce n'est pas une justification que nous préparons aux lâches défections qui vont suivre ; ce serait tout au plus une excuse, si toutefois on pouvait jamais excuser des forfaits aussi dégradans. C'est plutôt l'explication d'une situation, en raison des faits antérieurs et actuels.

Le 10 octobre, après sa proclamation, Sonthonax sortit du Cap. Il était accompagné du général Laveaux et de toutes les troupes européennes dont on pouvait dégarnir la défense de cette ville. Une flottille les porta au Port-de- Paix. Peu de temps après, des troupes franches, composées de nouveaux libres, sous les ordres du général Pierrot, s'y rendirent par la voie de terre.

Sonthonax laissa Laveaux au Port-de-Paix, le 16 octobre. Il le nomma gouverneur général par intérim, et lui donna l'ordre d'organiser ses forces pour marcher contre le Môle. Mais l'indiscipline, l'insubordination et la longue habitude du pillage contractée par les nouveaux libres qui, dans leur passage, commirent des désordres, ne permirent pas à Laveaux de rien entreprendre contre cette ville. N'ayant d'ailleurs que peu de munitions de guerre, il jugea, en militaire prudent, qu'il ne fallait pass'e xposer à un échec qui eût'cntraîné la perte de toute la province du Nord, dans le moment où la défection gagnait tous les cœurs. Reconnaissant que la position toute militaire du Port-dc-Paix lui offrait des chances

[4793] ciLvrmŒ xii. '2\)\)

favorables pour repousser toute attaque de la part des Anglais, il se borna à s'y tenir sur la défensive en fortifiant encore cette position naturelle. Lincendie du Cap, la perte des munitions de guerre et de bouche qui avait accompagné et suivi la révolte de Galbaud, la guerre extérieure contre les Anglais, maîtres de la mer, la guerre intérieure contre les Espagnols et leurs auxiliaires : tout lui commandait l'inaction sur le point militaire qu'il occupait, et qui pouvait du moins recevoir de l'île de la Tortue, les provisions alimentaires dont il avait besoin pour ses troupes. îl subit néanmoins les plus grandes privations dans ce lieu, il les supporta ainsi que ses braves soldats, avec une constance héroïque ; mais il y recueillit le fruit de son calcul judicieux. 11 était si convaincu de sa justesse, qu'il refusa plusieurs fois d'obéir aux injonctions dictatoriales de Sonthonax, qui finit par se rendre à ses objections, fondées sur urî ordre de choses que ce commissaire ne pouvait pas entendre comme lui.

Sonthonax s'était fait accompagner par Martial Besse, à la tête d'une cavalerie qui passa par les communes situées entre le Cap et le Port-de-Paix. Brave militaire, mais enclin à tous les genres d'excès, Martial Besse y traça l'exemple des désordres qui s'ensuivirent. En passant au Gros-Morne, Sonthonax appela près de lui A. Chanlatte, de Plaisance où Polvérel l'avait laissé.

A son arrivée aux Gonaïves, il y trouva G. Bleck. Emmenant A. Chanlatte avec lui, Sonthonax éleva Bleck au grade de chef du i^^ bataillon de la légion de l'Egalité de l'Ouest, et lui confia le commandement qu'avait Chanlatte.

300 lÎTUDES SUR l'histoire d' HAÏTI.

Il poursuivit sa route et arriva à Saint-Marc dans les derniers jours d'octobre.

On a vu précédemment que lors du passage de Polvérel, au mois d'août, Gonaïves attendait les Espagnols et lesbingarids commeleMessie, selonson expression. Quand ils s'emparèrent de la Marmelade et d'Ennery, cette ville était sur le point de trahir ; mais A. Chanlatte l'en avait empêchée, en reprenant Ennery. C'était dans ces circonstances que Bleck y était arrivé avec cent quarante hommes de la légion : il prit aussi le commandement de quelque troupes européennes sous les ordres directs de leur officier, nommé Masseron. Le 5 octobre, les Anglais parurent devant le port des Gonaïves qu'ils sommèrent de se rendre ; mais sur le refus de Bleck, ils canonnèrent cette ville inutilement. Dépourvu de munitions, Bleck en avait auparavant demandé à Savary, qui lui envoya huit cents livres de poudre ; mais, après cette affaire, il se refusa à lui en envoyer encore, malgré toutes les réquisitions de Bleck à ce sujet. Bleck rendit compte de ces refus à Sonthonax, lors de son passage aux Gonaïves.

Savary, en effet, avait déjà commencé les trames de la^ conjuration qui livra Saint-Marc aux ennemis de la république.

C'est à Saint-Marc que s'étaient manifestées les idées des colons de l'assemblée générale pour l'indépendance de Saint-Domingue ; mais là aussi, après la dispersion ou la dissolution de cette assemblée, s'était formée la plus forte ligue des contre-révolutionnaires opposés à

» Compte rendu à Bauvais, en 1795, par G. Bleck.

[1795] CHAIMTUK \ii. 301

son osprit. D'accord avec ceux de la Croix-dcs-Bouqucls (jui caressaient les hommes de couleur, ils s'étaient 'empressés d'accéder aux concordats de 4791, par des concordats semblables dans lesquels figurèrent Savary et ses frères. Saint-Marc devint le refuge des pompons blancs du Port-au-Prince, poursuivis par les partisans de l'indépendance. Leur feinte sympathie pour les hommes de couleur de tout le quartier de TArtibonite leur gagna cette classe; tant par le besoinqu'elle avait d'eux pour triompher de ses persécuteurs, que parce qu'en général elle y était moins imbue de la politique que suivaient Pinchinat, Bauvais et les autres hommes de couleur de l'Ouest. La nécessité de s'allier aux contre-révolutionnaires devint encore imminente, quand Borel et Dumontellier exerçaient leurs déprédations et leurs crimes dans la plaine de l'Artibonite. C'est alors que Pinchinat sortit du Mirebalais pour venir former à la Petite-Rivière d'abord^ et ensuite à Saint-Marc, le conseil de paix et d'union où entrèrent les quatre paroisses de Saint-Marc, des Gonaïves, des Vérettes et de la Petite-Rivière, en mars et avril 1792. Quoique dissous par les commissaires civils, en octobre suivant, l'esprit de ce conseil subsista néanmoins dans ces lieux. On se rappelle que lors du passage à Saint-Marc, de Polvérel et Ailhaud, J.B. Decoigne et Roi de la Grange tentèrent la formation d'une nouvelle coalition contre-révolutionnaire. Enfin, au mois d'août 1795, c'est encore dans l'Artibonite que se formait le triumvirat de Guyambois, de Jean François, de Biassou, dissous à temps par Polvérel.

Il aurait suffi peut-être de ces précédons, pour expliquer cette constante tendance des hommes de couleur de cette partie de la province de l'Ouest, à s'organiser

en dehors de toute autorité nationale, si d'autres motifs n'existaient pas.

Qu'on ne perde pas de vue, en effet, la pétition des habitans de Saint-Marc à Sonthonax, en mars 1795; qu'on se rappelle ensuite la récente désapprobation publique de Polvérel, donnée à la proclamation de son collègue du 29 août, et l'interdiction qu'il mit à sa publication dans toute la province de l'Ouest et dans celle du Sud ; le désaccord connu de tous, de Delpech avec ses collègues. Après cela, que l'on considère quelle influence dut exercer sur le sentiment de l'intérêt personnel, parmi les nègres et mulâtres anciens libres, la conduite des officiers français traîtres à leur patrie, et celle des premiers généraux noirs du Nord, Jean François, Biassou et Toussaint Louverture, qui restaient toujours attachés à la cause de l'Espagne, qui se refusaient à accepter le glorieux et honorable titre de citoyen français et la liberté générale pour leurs frères, qui con-r viaient tous les commandans militaires à la trahison, qui secondaient si puiswsamment les colons, les émigrés, unis aux Anglais, pour s'emparer de Saint-Domingue, chasser les commissaires civils et rétablir l'esclavage. Joignez à toutes ces considérations, l'inconcevable décret d'accusation lancé contre ces commissaires, parce qu'ils avaient été envoyés dans la colonie par Brissot, Cîavière, Rolland et leurs amis, tous Amis des noirs. Quand ces défenseurs des noirs dans l'assemblée nationale de France étaient accusés et emprisonnés, et que les représentans de leurs idées, de leurs sentimens philantrepiques, à Saint-Domingue, étaient appelés à partager leur sort affreux» ne fallait-il pas toute l'élévation d'âme des Pinchinat, des Bauvais, des Riuaud, des Chanlatte, des Montbrun, des

[171)3] CHAPITKE \1I. r>05

Villattc, héritiers des sentimens gciicrcux de Chavannc, pour comprendre l'avenir de leur race dans ce pays , pour entourer Polvérel et Sonthonax de leur affection et de leur concours dans l'accomplissement de leur œuvre?

Sans doute, nous comprenons ce qu'a dû ressentir la commission des colonies, où se trouvaient des hommes tels que Grégoire, ce constant ami des noirs, Garran de Coulon, cet impartial écrivain, lorsqu'elle faisait son judicieux Rapport à la convention nationale, et qu'elle constatait les torts des hommes de couleur qui trahirent la cause de la liberté générale, à cette époque de honteuse mémoire pour ces traîtres ; car nous-même, qui écrivons ces lignes soixante ans après ces faits, nous pouvons à peine contenir notre indignation. Mais nous nous sommes imposé la mission de l'historien, qui consiste à mettre sous les yeux de la postérité toutes les considérations qui peuvent faire absoudre ou condamner les acteurs de ces temps reculés. Nous le répétons, nous ne les justifions point, nous expliquons leur conduite.

Précédemment, nous avons exprimé notre appréciation du caractère et des sentimens de Savary aîné. Dans les circonstances dont s'agit, nous croyons encore que ce fut à sa funeste influence sur les hommes de couleur du quartier de l'Artibonite, qu'on dut les défections qui y eurent lieu. Afin de masquer la conspiration qu'il ourdissait, il persuada Sonthonax qu'on formait un complot pour l'assassiner: c'était un moyen que probablement il imagina pour éloigner ce commissaire de Saint-Marc où sa présence le gênait. Garran rapporte que « les dé- » clarations que Sonthonax a produites pour constater » ce fait sont très-informes ; et l'on sait, ajoute-t-il, » combien de pareils actes sont suspects, surtout dans

S04 ÉTUDES SUR l'hISTOIUE d'iIAÏTI.

» l'exaltation de tous les sentimens que produit la révow lution. Polvérel s'est toujours plaint de ce que cette » affaire n'avait pas été suffisamment éclaircie... On en- » trevoit dans une lettre fort lona^ue, mais assez obscu- » rément conçue, que le complot (si complot il y a eu) » fut tramé par le parti des pompoiis blancs... Mais quel- » que déplorable qu'il soit d'être réduit à chercher de » nouvelles perfidies au milieu de la trahison elle-même, » on ne remplirait pas la pénible tâche qu'on s'est im- » posée, si l'on ne disait pas que la sincérité de Savary » n'est pas entièrement exempte de soupçons dans cette » circonstance, et qu'il n'est pas impossible qu'il ait » recouru au stratagème d'un complot imaginaire pour » effrayer Sonthonax, et rendre plus facile par sa retraite » l'exécution de la trahison trop réelle qu'on méditait » dès lors à Saint-Marc, pour se soustraire aux lois delà » république * . »

Soupçonnant les sentimens de Savary, Sonthonax lui ordonna les arrêts chez lui ; mais là encore, Savary lui adressa une lettre anonyme qui semblait dénoncer le complot formé de l'assassiner lui-même avec ce commissaire, à qui il écrivit en même temps les plus grandes protestations d'attachement. Sonthonax qui se croyait réellement en danger, écrivit à Lapointe, maire et commandant mihtaire à l'Arcahaie, de venir à son secours ; il avait la plus grande confiance en ce dernier qui, toujours, avait paru très-dévoué aux commissaires civils. A son arrivée à Saint-Marc, Lapointe engagea Sonthonax

■• Laveaux, dans son compte-rendu, en affirmant que le complot a existé, a osé accuser G. H. Vergniaud, son antagoniste, d'y être entré pour assassiner Sonthonax. On est peiné de voir qu'un si brave militaire n'ait jamais su se défendre de tout sentiment de haine. Nous aurons bien d'autres choses à dire àc lui, sous ce rapport. Nous verrons sa conduite en 1795 et 1796.

[1795] CilAtMTUl' MI. '-lO:'}

à dégager Savary des aneîs qu'il gardait encore ; ce qui eut lieu. Lapointe lui-même tramait aussi !

Escorté par Martial Bcsse, A. Chanlatle et Lapoiule, Sonthouax quitta Saint-Mai'c, le eœorirriîéde toutes les perfidies qu'il y remarqua, et se rendit au Port-au-Prince en traversant l'Arcahaie.

Avec le caractère ardent qu'avait Sonthonax, il était difficile qu'il ne commît pas au moins des imprudences dans un pareil moment. Voyant que des hommes de couleur, tels que Savary et quelques autres, répugnaient à accepter franchement la liberté générale comme la seule mesure de saîut pour la colonie, il dit, a ce qu'assurent lestraditionsdu pays, soit à Christophe Mornet ouà Gabriel Lafond, deux noirs anciens libres : « Si j'avais ta peau, ^ Rassurerais pour toujours la liberté des noirs, qui a une » foule d'ennemis. » Ce propos, rapporté par ces mêmes noirs aux hommes de couleur de Saint-Marc, déjà disposés à la trahison, leur parut une sorte d'appel à la distinction des couleurs, nne excitation à la défiance contre eux.

Un autre événement vint fortifier ces préventions. Presque au même moment oii Sonthonax quitta Saint- Marc (il en était parti le 8 novembre), un soulèvement des noirs des environs de cette ville eut lieu. On prélendit que c'était à la suggestion d'une personne qui accompagnait le commissaire. Les noirs menaçaient de se ruer contre les hommes de couleur qui, disaient-ils, ne voulaient pas qu'ils fussent libres. Certes, ils avaient raison de le dire ; car les trames qu'on ourdissait tendaient à les replacer dans l'esclavage. Mais les noirs avaient-ils besoin d'une suggestion pour reconnaître cette coupable intention ? N'étaient-ils pas assez perspicaces pour la découvrir, à travers toutes les menées des blancs contre-révplution- T. 11. 20

506 ÉTUDES SUR l'histoire d'îIAÏTI.

naires qui entraînaient les hommes de couleur dans leur projet ?

A moins de supposer une âme atroce à Sonthonax, nous ne pouvons pas plus croire qu'il fit insinuer cette idée aux noirs, que nous ne croyons que des hommes de couleur, et même des blancs, voulurent poignarder ce commissaire. Sonthonax, selon nous, avait bien pu tenir le propos que nous venons de rapporter, parce qu'avec son génie révolutionnaire, il pensait tout ce qu'un noir de la trempe de son caractère, éclairé comme lui, aurait pu exercer d'influence sur sa classe dans les conjonctures où se trouvait la colonie ; et c'est là le sens que nous trouvons dans ces paroles. Mais autre chose serait de sa part, de provoquer les noirs à l'assassinat des hommes de couleur dans cette partie, lorsqu'il devait sentir le besoin extrême qu'avait la commission civile de cette classe, pour résister efficacement contre les colons et leurs auxiliaires. Sonthonax, enfin, n'était pas un barbare : il a eu assez de pouvoir pour faire périr ses ennemis, et il n'en arien fait, malgré son caractère ardent et emporté. Il faut se défier des accusations répandues par les traîtres dont il contraria les desseins perfides.

Quoi qu'il en soit, le 10 novembre, Savary lui écrivit une lettre où il lui disait :

« Aujourd'hui dimanche, un nombre considéra bled'Afri- » cains se sont rendus en ville et voulaient absolument » piller et incendier. La consternation était générale. » Quelqîiun de votre suites' étailavrêté sur la route, etavait » dit hautement aux Africains </?f'i/^//fti/ égorger tons les » mîf/fl/res.Cettedoctrine,prêchée à voîre passage et sur » les traces de votre voiture, nous serait devenue funeste, » sinousn'avionspasété surnosgardes. Si nous n'avons

[1793] ciiAi'iTiîE XII. 307

» la protection des délégués de la république pour ar- » rêler les anlhropophages que l'envie loiirmenle, nous » serons tous réduits au plus cruel désespoir... Des » hommes sages que j'ai envoyés sur diverses habitations » voisines ont fait rentrer les Africains dans l'ordre avec » la douceur. Ceux qui étaient en ville en sont sortis, et )> j'espère que, d'ici à l'autre dimanche, avec les forces que » vous m'avez promises, nous saiwerons non- seulement » le quartier de Saint-Marc, mais encore des Vérettes et » de la Petite-Rivière. »

Selon Savary, voilà les Africains apaisés par la douceur cf hommes sages. Mais le 12 novembre, il écrit une nouvelle lettre à Sonthonax où il lui dit :

c< Le plus horrible des complots s'exécute contre nous. « Les Africains, h. qui nous n'avons fait que du bien, ont » été trompés et soulevés pour nous égorger. Déjà quel- » ques-uns de nos frères du 4 avril ont été victimes. Ils » sont obligés de se retirer en ville pour y trouver leur sa- » lut ; venez, citoyen commissaire, promptement à notre » secours, sans quoi nous sommes perdus. Depuis cinq » jours, personne ne dort ; des personnes de confiance » que j'ai envoyées à l'Arlibonite m'assurent que si nous » prenons de promptes mesures, nous pouvons encore » empêcher la dévastation de notre plaine. Cestleparti » que je vais prendre, en appelant les paroisses voisines. » Jusqu'ici il n'y a encore rien de brûlé ; mais plusieurs n personnes ont été égorgées. »

Quelle affreuse duplicité ressort de ces deux lettres ! Quelle combinaison machiavélique ! Par ces lettres, Savary lui-même s'est donné la peine de comparaître au jugement sévère de la postérité, qui ne peut que flétrir sa mémoire. Selon nous, ce quelqu'un de la suite de Son-

tlionax, qu'il ne nomme pas, cet anthropophage que l'envie tourmente, n'est autre qu'A. Chanlatte, dont il était luimême envieux el jaloux, qui, au passage de Polvérel et Ailhaud, avait su neutraliser sa malveillance pour ces commissaires, et qui exerçait réellement plus d'influence que lui à Saint-Marc, surtout parmi les noirs qu'il calma à cette époque. On doit se rappeler aussi le propos que Lasalle rapporte dans son écrit, et qu'il dit lui avoir été tenu par Savary contre A. Clianlatte \

îl est évident qu'en écrivant ces lettres à Sontlionax, Savary se préparait une justification pour la trahison qu'il va bientôt commettre, qu'il annonce même en disant qiiil va prendre de promptes mesures en appelant les paroisses voisines. Ces mesures, c'est la coalition qui va surgir de l'acte intitulé Résistance à l'oppression, signé à Saint-Marc le 15 novembre, le lendemain de sa dernière lettre, par les citoyens des paroisses de Saint-Marc, des Vérettes et de la Petite-Rivière. Qu'on ne s'étonne pas du machiavélisme de ce mulâtre, qui avait reçu de si bonnes leçons en ce genre de la part des blancs, qui était lui-même un liomme instruit ; car la vie politique de Toussaint Louverture nous offrira aussi plus d'une preuve de cet affreux système, comme pour démontrer la facile aptitude des hommes de toutes couleurs à l'adopter, lorsque le sentiment du juste ne domine pas dans leur cœur.

Lisons l'acte que nous venons de signaler.

RÉSISTANCE A l'opPRESSION.

Les citoyens des paroisses de Saint-Marc, des VéreUes et de la Petite- Riviore,

Réunis ensemble sur la place publique de la ville de Saint-3Iarc ;

' Voyez le chapitre 7 de ce livre.

[1795] ciïAriTRE MI. 500

justemcnl alarmés des progrès que laittous les jours, dans la colonie, le système dévastateur apporté par deux hommes avides et sanguinaires; non moins justement indignés des mesures atroces qu'ont employées ces despotes, pour consommer leur projet de destruction, ont enfin ouvert les yeux : ils ont vu l'abîme qui se creusait sous leurs pas, et qui ne tarderait pointa les engloutir tous, sans distinction, s'ils ne se hâtaient d'opposer une digue à ce torrent. Pour parvenir plus sûrerement à ce but désirable, ils se sont réunis fraternellement, \io\yv aviser, tous ensemble, aux justes mesures que la circonstance nécessite, et les mettre à exécution avec des moyens capables d'en imposera ceux qui seraient assez insensés, ou assez féroces pour contrarier des hommes qui ne s'occupent que de leur conservation et de celle de leurs semblables.

En conséquence, les citoyens susdits et soussignés, après mûre délibération :

Considérant que l'un des droits de l'homme, peut-être le plus saint et le plus précieux, est h Résistance à l'oppression; que les actes des commissaires civils PoJvérel et Sonlhonax, envoyés dans cette malheureuse contrée pour y rétablir l'ordre et la tranquillité publique, ont toujours eu un but, une tendance et un effet directement opposé à leur mission, puisqu'après la destruction de toutes les autorités conservatriiCes, leur soin principal a été de ranimer entre les hommes libres des haines et des divisions déjà éteintes, et d'établir, au moyen de cette politique des tyrans, une domination caractérisée par la rapacité de ceux qui l'exerçaient, la ruine et l'humiliation de ceux sur lesquels ■elle pesait ;

Considérant que c'est au succès de cette odieuse politique, qu'est due la ruine de la province du Nord, dans laquelle il n'existe plus un homme libre ; et que le sort de cette malheureuse province est celui réservé et projeté pour les deux autres, ainsi que le prouvent du reste la proclamation du commissaire Sonthonax, du 29 août, cellesde Polvérel, des 4 et 10 septembre et 1" octobre, dans l'une desquelles, celle du je'' octobre, il érige le vol, le pillage et l'assassinat eu maxime et presque en devoir ; el l'atroce comédie qu'il a donnée au Port-au- Prince, le 21 septembre dernier, et qu'il a fait renouvellerdans les paroisses de Saint-Marc, des Véreltes et de la Petite-Rivière;

Considérant que l'affranchissement général des esclaves n a j amais été le vœu de la France ; que le pouvoir de le prononcer n a jamais faiù partie de teux accordés aux commisaires envoyés dans les coloiiies ; que cette vérité est démontrée jusqu'à l'évidence, par le soiu

Sîtr ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti.

province du Nord, le 29 août, n'était pas libre ; par le soin qu'il a eu de ne pas prendre la même chose sur lui, dans l'Ouest et dans le Sud ; que les moyens qu'il a pris pour atteindre le même but, plus adroits que celui employé par Sonthonax, ne sont par là même qu'un raffinement de tyrannie, puisqu'il se mettait personnellement à l'abri des reproches de cet impardonnable attentat, en donnant à la France, pour le vœu spontané des colons, une demande qu'il les a forcés de signer et dont il a dicté la formule, qui est la même pour tous les quartiers ; que cette conduite de la part de ces deux hommes est évidemment excédante de leur autorité ; qu'elle n'a pour but que d'enlever à la France la possession de celte colonie, puis qu un pays d' ^mérique, peuplé exclusifement d^ Africains, de noirs, ne serait plus une colonie française ;

Considérant enfin, que ces deux agens de destruction ont été euxmêmes frappés de nullité par la convention nationale, qui les a décrétés d'accusation, dès le i6 juillet dernier; qu'à tout moment on doit s'attendre à recevoir officiellement, et ce décret et les instructions des comités de sûreté publique et des colonies pour son exécution ; que dès lors, et par ce fait seul, ils sont, depuis ce décret, sans qualité et déchus de toutes fonctions^ de toute autorité ;

Ont arrêté et arrêient entre eux ce qui suit :

Lesdiis citoyens des paroisses de Saint-Marc, des Vérettes et de la Petite-Rivière, s'unissent et se coalisent fraternellement entre eux, pour résister à toute oppression et à l'introduction de tout nouvel ordre de choses ou nouveau système qui n'émanerait pas directement de l'autorité nationale.

Ils protestent formellement contre Vacte pw^Zic qui aeu lieu à Saint- Marc, aux Vérettes et à la Petite- Rivière, par lequel ils ont déclaré affranchir les esclaves, et invitent les commisaires civils à solliciter de la France l'affranchissement universel ; ledit acte exprimant un vœu qui n'a jamais été dans leur cœur ^ et cette ombre d'assentiment ayant été arrachée à la faiblesse par la tyrannie. Ils protestent également contre toute ratification ou autre disposition tendant à l'affranchissement général, qui émanerait de la convention nationale, en tant qu'elles résultent de l'astucieuse et perfide machination dont cet acte a été le premier ressort .

Ils déclarentêtre parfaitement et en tout, soumis à la volonté nationale; mais à la volonté nationale exprimée par des organes, et mise en action par des agens purs et incapables de la déguiser et delà

[1795] CHAI'ITUE XII. 311

dénaturer. Ils cxéculeront a(^ec respect tous les décrets de la nation; Is lui vouent solennellement attachement et obéissance ; et en même temps, haitie et résistance aux ordres et aux projets qui ne seraient que le fruit delà volonté particulière.

Attendu l'urgence des circonstances, ils resteront en armes jusqu'à ce qu'ils puissent les déposer, sans crainte pour leurs propriétés et pour leur sûreré individuelle; ils couvriront et protégeront toutes les paroisses entrées dans la coalition; se prêteront à cet effet, en cas de besoin, secours et assistance mutuels, comme étant tous frères et n'ayant tous qu'un même intérêt à défendre: celui de la famille commune.

Le travail des ateliers^ la répression des motwemens qui pourraient s'y élever., le maintien du respect dû par les esclaves aux hommes libres ei de l'obéissance à leurs maîtres, entreront particulièrement dans le nombre des objets confiés à leur vigilance et à leur protection. Ils déclarent que leur but, en prenant les armes, et en les gardant, n'est que de conserver leur existence ; de sauver et rétablir leurs propriétés. Ils n'en veulent point a celles des autres ; ils rCont d'autres ennemis que ceux de la République française. Tous leurs voisins n'éprouveront de leur part qu'humanité et justice ; ils ne leur demandent que réciprocité de sentiment. Le seul titre de Français la leur assure de la part de citoyens français.

Ils déclarent détester et vouera l'exécution, les déportations, exils et bannissemens arbitraires ordonnés par Polvérel et Sonthonax ; tous ceux qui en ont été victimes sont invités, au nom du patriotisme, à revenir dans leurs foyers; ils y trouveront sûreté et protection, leurs biens leur seront remis et rendus, et toutes séquestrations qui en auraient été faites sont, dès à présent, nulles et comme non avenues. Les procureurs des communes cesseront de prêter leur ministère à de telles vexations. Le présent article est commun à tous les habitans et propriétaires des paroissesde la coalition qui, n'ayant pas été déportés., se seraient retirés chez une puissance étrangère pour se soustraire à la tyrannie, et que l'on appelle mal à propos etraaiignementdes émigrés, tandis que ce ne sont que des réfugiés; et attendu que tout citoyense doit à son pays, et que les malheurs de Saint-Domingue sont dus, en grande partie, à l'absence des propriétaires, des hommes intéressés à conserver : tous les re/wgies ci-dessus mentionnés, qui ne se rendraient pas à cette invitation, dans un délai de six mois, pour ceux qui sont à la Nouvelle-Angleterre, et de trois semaines, pour ceux qui sont sur qu'a eu Polvérel de déclarer que son collègue, en le proclamant dans la

312 ÉTUDES suii l'histoire d'haïti.

le lorritoire espagnol, seront censés avoir abdiqué la qualité de citojen français et leur patrie : en conséquence, leurs biens confisqués au profit de la république. (înconséquence des hommes !...)

La déiestaiion ci -dessus prononcée s'étend également aux incarcérations arbitraires ; en conséquence les prisons des paroisses de la coalition seront ouvertes, sans autre formalité, aux hommes de condition libre qui y seraient détenus, hors les cas déierminés et sous les formalités prescrites par la loi. A cet effet, lesdits citoyens, immédiatement après la signature du présent traité, nommeront par acclamation, deux commissaires pour compulser les registres de la geôle de Saint- Marc et ordonner l'élargissement des citoyens qui se trouvent dans le cas ci-dessus indiqué ; et le semblable sera pratiqué pour lès autres paroisses de la coalition, dans le plus bref délai, à la diligence des municipalités de chaque lieu.

Et pour d'autant plus cimenter la bonne et franche union qui règne entre tous lesdits citoyens ; pour d'autant plus déjouer et annihiler la perfide politique des commissaires Polvérel et Sonthonax, qui n'a jamais tendu qu'à diviser les honmies libres ; pour d'autant plus démontrer qu'une seule volonté guide tous les citoyens des paroisses coalisées, et qu'aucun d'eux ne veut connaître d'autre distinction politique, que celle de l'homme libre à Cesclave ; la loi du 4 avril 1792 a été de nouveau lue publiquement, et tous les soussignés ont juré par acclamation, de l'exécuter avec un religieux et éternel respect. Elle sera de plus affichée dans l'endroit le plus apparent de l'église, de la municipalité et du tribunal de justice de chacune des paroisses : l'influence de la religion, puisque tous ont fait serment d'y être fidèles, devant se mêler à l'autorité civile et temporelle, pour son entière exécution.

Le présent traité sera envoyé à toutes les paroisses de la colonie, avec invitation d'y accéder.

Il sera do plus adressé à la convention nationale, au conseil exécutif et aux 8.^ départemens.

Fait à Saint-Marc, le 13 novembre 1795, l'an II de la République française. (Exemplaire tiré des archives de Santo-Domingo. )

Nous avons transcrit cette pièce tout au long, pour faire connaître sur quels fondemens s appuyait la coalition de Saint-Marc, à laquelle vont se réunir plusieurs autres paroisses du Nord et de l'Ouest.

On conçoit quelle indignation dut éprouver Sonthonax

[179o] ciiArnuE \u. ,'13

en la lisant. Avant do parler des actes qu'elle lui sui^géra, examinons ce que nous y voyons.

Savary fut lei premier à signer ce document. Ce mulâtre se fît une sorte de gloire à se placer au pr-emier rang, en tête des infâmes qui protestaient contrôla liberté générale déclarée en faveur de cinq cent mille noirs !... Il ne vit plus en eux des frères auxquels il devait s'intéresser. Désormais, ses frères, ce sont les blancs auxquels il s'unissait pour rétablir l'esclavage!...

Et qu'importe que l'affranchissement général des esclaves nefut jamais le vœu de la France, que Polvérel et Sonthonax ne reçurent jamais le pouvoir de le prononcer? La France eut- elle jamais le droit de violer les saintes lois de la nature, qui veut que tous les hommes soient libres? Le régime colonial n'était-il pas une longue oppression imposée par la force, par l'abus des lumières des peuples européens contre la race africaine? Les commissaires civils n'étaient-ils pas suffisamment autorisés, par Dieu lui-même, à briser les fers des infortunés qui gémissaient sous cette oppression ? Sans ces commissaires civils, sans leur fermeté à soutenir la lutte contre les colons de toutes nuances d'opinions, l'infâme Savary eût-il pu se dire l'égal des blancs à Saint-Domingue ? Qu'importait donc à ces commissaires l'autorisation de la convention nationale, pour faire jouir les noirs des mêmes droits que leurs descendans ?

Oui, ils étaient accusés ; et par qui? par ceux qui ne trouvèrent jamais des termes assez durs pour exprimer leur mépris pour ces descendans des noirs, des fers assez lourds pour appesantir les chaînes de ces noirs. Ils étaient t/ecréfés d'accusation ; et par qui ? par les hommes sanguinaires qui désolaient leur propre pays par des

514 ÉTUDES SUR l'iiistoire d'iiâïti.

proscriptions, qui versaient le sang des patriotes les plus purs, des vieillards, des femmes, des enfans ; qui eussent fait verser le sang de Polvérel et de Sonthonax, comme complices de Brissot et des Girondins, sans l'heureuse révolution qui affranchit la France elle-même de l'oppression sous laquelle elle gémissait.

Ah ! Polvérel avait raison de dire qu'il était temps de vider la grande querelle entre les droits de lliomme et les oppresseursde l'humanité, qu elle finirait à Saint-Domingue, par la mort ou par la fuite des traîtres et des tyrans, par la liberté et l'égalité de tous les hommes. Cette querelle, depuis deux siècles, elle existait entre la race européenne et la race africaine, habitant Saint-Domingue, l'une comme oppresseur, l'autre comme opprimée.

Entre les deux races, nous le demandons à tout cœur généreux, à tout esprit dégagé de préventions , quelle devait être la place à choisir, la préférence à donner par l'homme de couleur, par le mulâtre issu de l'une et de l'autre ?

Poser la question, c'est la résoudre : c'est la résoudre en faveur des opprimés.

Le mulâtre n'était-il pas opprimé lui-même? Le résultat de la lutte qui s'ouvrait à la fin de 4795, par l'occupation anglaise d'une part, par l'occupation espagnole de Tautre, ne devait-il pas aboutir à la continuation de l'oppression des hommes de couleur? Qu'on relise l'insolente proclamation de Whitelocke. Dès lors le choix du parti à prendre par ces hommes pouvait-il être douteux .^ Il ne le fut pas plus en 1802 !

D'ailleurs, n'y a-t-il pas, n'y aura-t-il pas éternellement, dans la querelle entre la race blanche et la race noire, d'autres raisons tirées des lois de la nature, du

sentiment intime de l'iiommc, pour détcrminci' toujours le choix, la préférence du mulâtre ?

La race blanche représente à ses yeux le père dont il est issu ; mais son cœur sent que la race noire représente la mère qui l'a procréé. En quelque lieu où l'une persisterait dans ses injustices, il devra, s'il n'est pas un être dépravé, se déclarer en faveur de Tautre qui est l'objet de ces injustices.

Oh ! sans doute, la Providence, en donnant naissance à la classe des mulâtres, lui a donné en même temps une belle et noble mission à remplir. Son existence même lui dévoile cette mission. Ces hommes doivent toujours s'efforcer de désarmer, pour ainsi dire, l'une et l'autre race, de leur prouver, par le sentiment autant que par la raison, qu'elles sont les enfans d'un même père, d'un même Dieu. Mais, nous le répétons, si la lutte ne pouvait cesser entre elles, ces hommes ne doivent jamais hésiter à entreprendre la cause de celle qui est sans contredit la plus faible, parce qu'elle a moins de lumières, qu'elle est moins avancée en civilisation.

Dans la circonstance que nous retraçons, il est incontestable que le rôle des hommes de couleur était de se placer à la tête des noirs pour combattre les colons, pour repousser également les Anglais et les Espagnols, moins encoreparce que c'était la cause delà France, dont les uns et les autres avaient eu tant à se plaindre, que parce que c'était la cause de la liberté générale, et que celle-ci était la leur. Cette liberté générale, vaincue, ils devaient infailliblement retomber dans leur ancienne condition ; car l'esclavage des noirs entraîne nécessairement, fatalement, les préjugés de la couleur. Ce résultat est dans la logique du fait de l'esclavage. Le blanc se croit en quelque sorte

o!6 ÉTCDES SUR l/ïnSïOÏR.E DIIAÏTÎ.

coîitraiiît de oiépriser, d'asservir le mulâtre ; car il est le descendant du nègre que son intérêt, sa cupidité, son avidité retiennent dans les fers.

C'est ce que ne comprirent pas Savary et les autres traîtres qui suivirent sa honteuse bannière ; mais c'est ce que comprirent fort bien Pincliinat, Bauvais, Rigaud, Â. Chanlatte, Montbrun, Villatte ettant d'autres qui honorèrent leur classe à cette époque reculée.

C'est ce que comprit aussi A. Pétion, en 1802, lorsque la France tenta de rétablir l'esclavage à Saint-Domingue. Il rallia à l'autorité suprême de Dessalines tous les hommes de sa classe.

A son arrivée au Port-au-Prince, Sonthonax trouva cette ville sous l'autorité civile de Pinchinat, sous l'autorité militaire de Montbrun : l'un et l'autre y avaient été placés par Polvérel. Sa présence enleva nécessairement à Pinchinat ses fonctions.

Il suffisait de l'influence de Pinchinat et de Montbrun sur les hommes de couleur de cette ville, pour les tenir dans la ligne du devoir. Celle de Bauvais, au Mirebalais, ne contribuait pas moins à ce résultat. Les autres communes de l'Ouest suivaient leur inspiration. Ces hommes d'élite étaient sincèrement attachés à Polvérel.

Pinchinat, en apprenant les faits qui venaient de se passer à Saint-Marc, s'empressa d'adresser une lettre aux hommes de couleur de sa ville natale, sur lesquels il avait jusque-là exercé une grande influence ; mais elle fut inefficace, par les manœuvres dq Savary. Il renouvela en vain son appel à leurs sentimens de fraternité, lorsque la trahison eut été consommée *.

1 Ces écrdtsde Pinchinat, et un autre qu'il publia en France, on 1798, attes- AGmlqu'à l'arrivée de SoniLonisx à Saini-^iarr, il n'y ct^ait î>as.

[1793] CHAPITRE xrî. 317

Telle était la disposition des esprits au Port-au-Prince et dans les autres communes de l'Ouest qui l'avoisinent.

Voyons maintenant ce que fit Sonthonax, ce jeune commissaire à l'àme altière, ardente en toutes choses.

Il était difficile, peut-être même impossible, qu'il ne s'aigrît pas contre tous les hommes de couleur, par rapport à la conduite de ceux de Saint-Marc et des environs. Tous ceux qull trouva dans l'Ouest avaient été placés par Polvérel. Parmi eux se trouvaient des traîtres ;. de là sa disposition à les soupçonner tous de vouloir trahir. La vieille rancune qu'il avait contre son collègue,, qui avait improuvé, à la fin de i 792, plusieurs de ses; mesures dans le Nord, s'était réveillée par la récente dé» sapprobation (que nous n'approuvons pas davantage) donnée par Polvérel à sa proclamation du 29 août. Cette situation est constatée dans le rapport de Garran qui dit: (f... la manière précipitée dont Polvérel avait étà » entraîné à cette mesure (celle de la liberté générale) » parla proclamation de Sonthonax,, avait renouvelé la » froideur qui avait déjà eu lieu entre eux, lors de Tim- » pot sur la subvention, » Et Garran cite à cette occasioii trois lettres de Polvérel à Sonthonax ' .

En passant à Saint-Marc (c'est lui-même qui nous l'apprend dans les Débats) Sonthonax avait eu connaissance de la proclamation de Whitelocke, du 5 octobre, e£ de celle de Don J. Garcia^ du 18 du même mois, où ce gouverneur espagnol faisait aux colons les plus grandes promesses, s'ils se soumettaient à TEspagne, mais en menaçant de raser les maisons et de confisquer les biens de ceux qui feraient résistance. Il y avait vu également

\ Rapport, t. i, p. 99.

le texte du procès- verbal de la séance de la convention nationale et du décret d'accusation lancé contre lui et son collègue. Au Port-au-Prince ou à Saint- Marc même, il reçut de Laveaux une lettre du 51 octobre, qui lui marquait l'insubordination des noirs émancipés qui voulaient à peine reconnaître l'autorité du gouverneur général, au Port- de-Paix et dans les autres communes du

Nord.

La connaissance de tous ces faits, de tous ces actes, irrita excessivement Sonthonax. Il calcula avec raison la funeste influence que devait exercer aussi l'acte signé à Saint-Marc, après son passage. Il vit que la trahison des hommes de couleur de cette ville et des environs compromettait la cause de la république, tandis que leur union à la commission civile devait la faire triompher. Toutes ces causes réunies portèrent Sonthonax à l'emportement, toujours funeste et préjudiciable à l'autorité ellemême. Ecoutons Garran :

« Un résultat si désolant, surtout l'infidélité de tant » d'hommes de couleur, affectèrent vivement les commis- » saires civils, et particulièrement Sonthonax qui avait » vu toute l'étendue du mal dans les différentes parties du » Nord et de l'Ouest qu'il avait traversées. Son caractère y> ardent lui avait persuadé qu'il suffisait de prononcer le )) mot liberté pour obtenir des nègres le dévouement que la » patrie a droit d'exiger de ses enfans. 11 avait également » eu jusqu'alors la confiance la plus décidée dans les » hommes de couleur : en songeant à tout ce que la ré- » Yolution et la métropole avaient fait pour eux, il avait » compté qu'ils en seraient les plus zélés défenseurs. So7i » indignation ne connut plus de bornes, en voyant ses es- » pérances si cruellement trompées. Il s'efforça d'abord de

[i705| ciiAPiTUE XII. 519

» se raidir contre laiit d'obstacles ; il songea à o[)poser » à des maux si grands les remèdes les plus extrômes. »

Il avait écrit au ministre de la marine, le 2 octobre: « La partie du Nord ne manque pas d'hommes qui seront » fidèles à la république, qui verseront pour elle jus- » qu'à la dernière goutte de leur sang,., notre position j) est affreuse. Cependant, je ne perds pas toute espé- » rance de conserver Saint-Domingue à la république ; » elle peut compter sur les citoyens du 4 avril, sur ceux » du 21 juin et du '^9 août ; ils périront tous plutôt que de » se soumettre à l'avilissement. »

« La trahison d'un si grand nombre d'hommes de » couleur, continue Garran, bouleversa toutes ses idées ; >) il crut que tout devait être permis pour empêcher l'en- » nemi d'en profiter. Il ordonna au général Laveaux, » à un commandant nommé Finiels, d'incendier tous les y> lieux qu on serait obligé d'abandonner *. » En cela, il eut un tort grave.

Sonthonax ne se borna pas à écrire cette regrettable lettre qu'il rétracta bientôt. Le 15 novembre, il fit une proclamation par laquelle il déclarait faux le décret attribué, par les Anglais, à la convention nationale, sur l'accusation des commissaires. La même proclamation ordonna le désarmement de toute la garde nationale, tant au Port-au-Prince que dans les autres communes : cette garde nationale était composée de blancs et d'anciens libres. Leurs armes furent données à la légion de l'Egalité qui n'était alors, au Port-au-Prince, que de trois cents hommes, et qui fut portée bientôt à près de quinze cents, par le recrutement que Sonthonax fit faire, principalement parmi les noirs nouveaux libres. Cette opération

1 Rapport, t. 4, 189 et 190.

du désarmement déplut à la garde nationale : elle fut suspectée. Mais ce furent les blancs qui restèrent méconîens de l'armement des nouveaux libres. Des arrestations furent ordonnées, et Montbrun ne fit emprisonner que des blancs : ce qui augmenta l'irritation de Sonthonax contre les hommes de couleur, car il vint aussi à soupçonner Monlbrun de ménager ces derniers pour préparer leur défection commune. Desfourneaux, qu'il avait nommé commandant de la place à son arrivée, excita sa défiance contre Montbrun que Sonthonax aimait peu, depuis l'affaire du Cap oii d'Esparbès fut embarqué.

Au milieu de ces mesures de rigueur contre les blancs du Port-au-Prince et les anciens libres, Sonthonax, voulant encore frapper les esprits d'une nouvelle terreur, fit exécuter un blanc nommé Pelou, condamné à mort par la cour martiale, au moyen d'une guillotine qui se trouvait, nous ne savons comment, au Port-au- Prince.

Le peuple présent à cette affreuse exécution manifesta la plus grande horreur. Chacun se distingua dans ce sentiment de profonde répugnance pour cet instrument de supplice qui, alors, décimait la France. Ce peuple impressionnable donna cette leçon à Sonthonax, et la guillotine ne reparut jamais à Saint-Domingue. Hélas ! pourquoi ne nous est-il pas permis d'en dire autant de la

hideuse baïonnette^ comme instrument de supplice !

Que de faits n'aurons-nous pas à enregistrer, malheureusement, à cet égard !... Ce ne sera pas le peuple que nous accuserons, mais les chefs.

Le i^"- décembre, la ville de Saint-Marc prit un arrêté où. l'on '^lisair •

[1795] cuAi'iiKE \i[. o21

« Les (lélibéi'ans^uTBvocabîemcnt attachés r) la France, » leur inère-pnti'ie, gémissant sur l'état dans lequel se » trouve la colonie, voulant y remédier autant qu'il est » en eux, et conserver les restes infortunés de la monar- » chie française à Saint-Domingue, déclarent: 1" que le » pavillon blanc, étendard antique et respectable de la » monarchie française, sera arboré de suite sur tous les » forts et dans tous les camps de la dépendance, et sera » salué de vingt-un coups de canon ; 2" que la proleclion » offerte parles proclamations des puissances anglaise et » espagnole sera acceptée de suite ; 5" qu'il sera envoyé » incessamment quatre commissaires aux représentans » de S. M. C. à Saint-Raphaël, pour leur donner con- » naissance de cet acte glorieux ; que les commissaires » demeurent autorisés, par la présente délibération, à » conclure avec lesdits représentans les traités, accords, » conventions qu'ils jugeront convenables, en conser- » vant expressément leurs titres et qualités de Fran- » çais, leurs lois et usages, et notamment les dispositions » de l'édit de Louis XIV de 1685, relativement aux » hommes de couleur et nègres libres, dont les droits po- » litiques ont été déclarés et fixés par la loi du 4 avril » 1792, revêtue de la sanction du roi Louis XVL »

Des commissaires furent ensuite envoyés à Saint -Raphaël et au Môle.

Le 2 décembre, aux Vérettes, on arbora également le pavillon blanc. Les paroisses de la Petite-Rivière et des Gonaïves imitèrent l'exemple tracé à Saint-Marc-

Dès le 24 novembre, Savary avait écrit à Bauvais pour

essayer de le gagner à la coalition formée à Saint-Marc

le 15 dudit mois; mais Bauvais repoussa ses séductions.

Sa conduite honorable contint les hommes de couleur et

3i22 ÉTUDES SUR l'iiistoire d'haÏti.

les blancs du Mirebalais dans la ligne du devoir. Au mois de septembre, cependant, guidés par le marquis d'Espinville, ils avaient déjà entamé des négociations avec les Espagnols. Ils finirent par se joindre à eux, et le 2 janvier 1794, Bauvais fut contraint de se replier sur la Croix-des-Bouquets .

A Saint- Marc, les traîtres furent divisés, après l'adoption du pavillon blanc, sur la question de savoir si on livrerait la ville aux Anglais ou aux Espagnols. Le plan contre-révolutionnaire qui, au mois d'août, avait fait naître l'idée du triumvirat découvert par Polvérel, devait sans doute faire préférer les Espagnols; mais ceux-ci étaient assez éloignés, tandis que les Anglais pouvaient y arriver du Môle et de Jérémie. Ce fut ce dernier parti qui l'emporta. Les blancs le préféraient, tandis que les hommes de couleur voulaient des Espagnols. Savary, à cet instant-là, oubliait que Don J. Garcia avait livré Ogé, Chavanne et leurs compagnons à la férocité des colons ! . .. Il paraît qu'après l'occupation de Saint-Marc par les Anglais, il se rendit de sa personne auprès des Espagnols qui, voyant en lui un double traître, l'arrêtèrent et l'envoyèrent prisonnier à la Havane, Cet infâme méritait son sort.

Le 24 décembre, le major Brisbane, officier anglais, qui avait pris possession de Saint-Marc, se transporta à l'Arcahaie dont il prit également possession, au nom de la Grande-Bretagne. La même division s'y était manifestée, comme à Saint-Marc , par rapport aux Anglais et aux Espagnols. Les hommes de couleur, dirigés par Lapointe, entrèrent parfaitement dans ses vues qui inclinaient en faveur des Anglais. Cela ressort du discours

[1795] ciiAi>nuE xir. 525

qu'il prononça, à cette occasion, aux citoyens, — non, — aux traîtres réunis sur la place d'Armes ; le voici :

Messieurs,

Je me croirais indigne de la confiance dont vous m'avez constamment honoré depuis les troubles qui déchirent notre trop malheureux pays, si je ne choisissais l'instant qui nous réunit tous, pour vous faire un tableau des horreurs auxquelles nous sommes en proie.

Le spectacle accablant de l'incendie qui détruit la riche plaine de Lcogane, le souvenir affreux de la destruction de la province du Nord, l'état cruel de celles du Sud et de l'Ouest, sont sans doute faits pour attrister vos cœurs. Eh bien ! Messieurs, ces malheurs, quelque grands qu'ils soient, ne sont rien en raison de ceux qui nous sont préparés. Vous n'ignorez pas sans doute la politique barbare et sanguinaire des commissaires Polvérel el Sonlhonax; vous n'ignorez pas l'ordre par eux donné du désarmement général, pour poVi\o\rsanspév'û s'abreuver de notre sang. Cet ordre, déjà exécuté dans la plus grande partie de la colonie, semble leur assurer le succès de leurs projets dévastateurs.

La France, notre mère-patrie, en proie à des divisions intestines, résultai des crimes commis dans son sein, gémit sans doute sur notre situation, mais ne peut nous protéger. L'Espagnol indigné, parce qu'il nous croit les complices de tous les forfaits exécutés par une secte abominable, nous menace d'entrer dans notre territoire dont il est déjà voisin, la torche d'une main et le poignard de l'autre, si nous ne nous hâtons de reconnaître sa puissance. L'Anglais, touché de nos malheurs, nous offre sa protection.

Je sais. Messieurs, qu'il est dur à des Français que l'honneur a toujours guidés, d'abandonner leurs drapeaux ,• mais telle est la fatalité de 'notre sort, qu'il faut opter entre le fer meurtrier des destructeurs de la plus riche des contrées, la domination espagnole, ou la protection anglaise. Je ne me permettrai pas de chercher à influer par mon opinion sur le parti que nous devons prendre : plus jaloux de votre satisfaction que de la mienne, c'est à vous de prononcer. Je vous exhorte seulement à réfléchir sur vos convenances, nos rapports commerciaux, et sur les avantages que nous pouvons retirer de l'adoption d'un des deux derniers partis.

Croyez, Messieurs, que la France ne saurait vous blâmer d'avoir cherché à conserver les restes infortunés des hommes et des propriétés

524 ÉTUDES SUll L HISTOIRE D HAÏTI.

de celle colonie. S'il est des cas où l'abandon de ses drapeaux est excusable, c'est sans contredit alors qu'on est réduit au point où nous sommes. D'après cela, Messieurs, prononcez, et que la bannière de la nation que vous aurez choisie, arborée sur vos forts, soit le signal d'une protection sans laquelle nous ne pouvons espérer de survivre longtemps aux trames ourdies contre nous.

Après ce discours de Lapointe, qui ne manque pas d'adresse, le procès-verbal de la prise de possession constate que les cris suivans se firent entendre : Vive Sa Majesté Britannique ! Vii'esa protection ! Vive Louis XVII ! Vivent tous les rois de la terre ! Vraie comédie à laquelle Thomas Brisbane ajouta, en disant :

« Messieurs, que l'engagement que vous venez de con- » tracter ne soit pas vain et illusoire : il est inutile de » vous en exposer l'importance, vous avez dû la pressen- » tir. Jurez-vous de le maintenir de toutes vos forces ? » Jurez- vous de soutenir ses lois envers et contre tous » "ceux qui pourraient s'y opposer ? »

L'Anglais, toujours positif, voulait, dans son laconisme militaire, un engagement formel de soumission envers son pays, qui ne sait pas plaisanter lorsqu'il traite de pareilles affaires ; et les mêmes cris se firent entendre de nouveau. Le pavillon bfitaunique fut de suite arboré à TArcahaie.

De tous les hommes de couleur qui trahirent la cause de la France et celle de la liberté générale, Jean-Baptiste Lapointe était sans contredit le plus instruit, le plus capable, le plus habile. Né à Saint-Domingue, élevé en France, il était revenu dans la colonie peu avant la révolution. Son instruction lui faisait souffrir difficilement les préjugés colouiaux contre sa classe. Vexé par un blanc, il le tua, se réfugia dans la partie espagnole et fut

[1795] CHAPITRE xu. 325

condamné à mort et pendu en effigie, par arrêt du conseil supérieur du Port-au-Prince : de là sa haine profonde pour les colons et le régime colonial. Rentré dans la colonie française à la prise d'armes des hommes de couleur, son courage le désigna au commandement de ceux de l'Arcahaie. Après le traité de paix du 25 octobre 1791, qui vouait à l'exécration contemporaine et future toutes les procédures iniques foites par les blancs contre les hommes de couleur, il se porta au greffe du Port-au-Prince et se fît remettre les pièces de ces procédures qui y existaient pour l'Ouest et le Sud; il les déchira et les brûla. Plus tard, il fut un auxiliaire utile et dévoué aux premiers commissaires civils et aux derniers, dans toutes les opérations qui avaient pour but d'assurer l'égalité civile et politique à sa classe; mais il était sans entrailles pour les noirs esclaves : inconséquence criminelle que partageaient beaucoup d'autres hommes de couleur, mulâtres et nègres anciens libres. Né avec des passions ardentes, avide de plaisirs de toutes sortes, ambitieux du pouvoir, il lui fallait toujours de l'argent qu'il dépensait au jeu, si généralement pratiqué dans les mœurs coloniales. Sans aucun principe de moralité, les hommes n'étaient pour lui que des instrumens. On assure que Lapointe eut Fouehé (de Nantes) pour professeur au collège où il reçut son éducation*. En se livrant aux Anglais, qui avaient plutôt ses sympathies que les Espagnols (si toutefois Lapointe en éprouva jamais pour ses semblables), il reçut une somme de vingt milles livres sterling ou cent mille piastres, et devint brigadier général commandant l'Arcahaie,

' Malenfant prétend qu'il ne fut pas élevé en France.qu'il n'y fut qu'en 1785 et en revint en 1787, que son éducation fut peu soignée. Son discours et son habileté incontestée en deviennent plus remarquables; et nous avons lieu de croire que Malenfant se trompe à son sujet.

526 ÉTUDES SLR l/ HISTOIRE d'haÏTI.

pendant leur occupation de cinq années. Il y devint un fléau pour les noirs qu'il rétablit dans l'esclavage, pour les hommes de couleur, ses complices, qui tentèrent ensuite de revenir à la République française, et pour les colons et les émigrés qu'il maltraita avec non moins de rigueur. Lapointe avait un cœur de bronze dans la poitrine d'un homme : il nous offrira l'occasion de parler encore de lui.

On voit dans son discours comment il parla du système, des projets qu'il prêtait aux commissairescivils. Il venait cependant de donner à Sonthonax une preuve apparente de son dévouement, en accourant à Saint- Marc pour le protéger contre le complot imaginaire que Savary prétendait y exister. Le fait est qu'il s'entendait déjà avec Savary, pour faire sortir Sonthonax de cette ville où il gênait leur plan de trahison. Le désarmement général, ordonné imprudemment peut-être par ce commissaire, devint un prétexte pour déterminer les timides et les peureux à cette trahison. Lapointe s'en servit pour entraîner d'autres communes dans la coalition de Saint « Marc.

En effet, par ses conseils, dit-on, Labuissonnière, qui avait été maire de Léogane, mais qui fut destitué de ses fonctions quelque temps auparavant, par Polvérel, à cause de ses principes contre-révolutionnaires, Labuissonnière gagna les hommes de couleur de cette ville, d'accord avec le blanc Tiby, et ils envoyèrent chercher les Anglaisa Jérémie. Le capitaine Smith y vint avec une compagnie. Léogane arbora le pavifton britannique. Suivant l'assertion de Sonthonax aux Débats, Campan, blanc, ancien chevalier de Saint-Louis, contribua à cette défection, et Greffin, homme de couleur que Polvérel y

[1793] CHAPITUE xu. 527

avait placé comme commandant militaire, était alors au Port-au-Prince.

A ce moment, Labuissonnière, qui avait été aussi, en 1 791 , capitaine général des hommes de couleur de Léoga ne, qui était beau -frère de J. Raymond, avec qui il avait entretenu une correspondance suivie, oubliait le conseil que ce dernier donnait constamment aux hommes de sa classe, de tout souffrir de la part des blancs, hors le cas où ils voudraient livrer la colonie à une puissance étrangère. Il est vrai que, dans ce lâche système de J. Raymond, il ne s'agissait que d'obtenir leur égalité politique avec les blancs, et que, suivant lui, on devait se borner à améliorer seulement la condition des esclaves. Pour empêcher cette trahison en faveur d'une puissance étrangère, Raymond ajoutait à ses conseils, en disant aux hommes de couleur quils devaient sacrifier leur vie et leurfortune. Mais on voit dès lors, dans toutes les lettres de Labuissonnière, que cet homme timide et égoïste redoutait surtout l'insurrection des esclaves. Dans un écrit adressé à l'assemblée nationale constituante, par les hommes de couleur de Léogane, il leur faisait dire: « .... Si malheureusement il arrivait le mal que nous y> appréhendons, par l'opprobre dont on veut à jamais nous » couvrir, et où l'anarchie qui règne ici pourrait entraîner » l'insurrection des esclaves, vous nous verriez tous nous » ranger autour des blancs pour les défendre jusqu'à la » dernière goutte de notre sang ^. » A la fin de 1795, Labuissonnière restait fidèle à ces sentimens de lâche égoïsme j il consentit à se ranger autour des blancs pour rétablir ^es noirs dans l'esclavage, pour profiter lui-même de

' Rapport de Garran, t. l's p. 122, t. 2, p. 12. Rapport du même sur J. Raymond, pages 17 et \9.

528 ÉTUDES SLR l'hISTOIUE d'hâÏTI.

ce régime odieux. Nous parlerons de sa fin tragique. L'énergie des commissaires civils, le dévouement de Rigaud et des chefs secondaires empêchèrent la trahison de s'étendre plus loin.

Ainsi, dans l'Ouest, les paroisses de Saint-Marc, de l'Arcahaie et de Léogane passèrent sous la domination britannique. Les Gonaïves, les Vérettes, la Petite-Rivière et le Mirebalais furent occupés par les Espagnols.

La ville des Gonaïves reçut Toussaint Louverture le 6 décembre. La veille, il venait de s'emparer du Gros- Morne; il eût pu entrer à Saint-Marc où Savary et les autres hommes de couleur penchaient en faveur des Espagnols ; mais il hésita et s'arrêta aux Gonaïves. Ce fut le 16 décembre que les Anglais arrivèrent à Saint- Marc.

G. Bleck, malade, n'avait pu diriger les troupes. Après la trahison, il fut arrêté et conduit h Saint- Marc et de là à l'Arcahaie. Dansées deux endroits, il refusa constamment de prendre parti avec les Anglais, qui finirent par l'embarquer pour la Jamaïque et les Etats-Unis, d'oii, quelque temps après, il arriva à Jacmel où se trouvait Bauvais. — Masseron conduisit sa troupe à Saint-Marc, avant l'arrivée des Anglais. Ces militaires européens honorèrent également leurs drapeaux, en refusant énergiquement de prendre part à la trahison : ils furent envoyés aux Etats-Unis.

Dans le Nord, outre le Gros-Morne* les paroisses de Plaisance, de l'Acul, du Limbe, du Port-Margot, du Borgne, du Petit-Saint-Louis, de Terre-Neuve, se livrèrent aux Espagnols, représentés par Toussaint Louverture,

[1793] CHAPITUEXll. Ô29

BiassoLi et Jean François, tandis que Jcan-Rabcl, voisin du Môle, se livrait aux Anglais, par la trahison de Delaire, homme de couleur, qui, cependant, avait voulu des Espagnols.

Il ne restait plus au pouvoir de la commission civile, dans le Nord, que les villes du Fort-Dauphin où était Candy; du Port-de-Paix où se tenait le général Laveaux, gouverneur général, et du Cap, où commandait Villatte. La petite bourgade de la Petite-Anse et celle du Hautdu-Cap, obéissaient à ce dernier, sous l'autorité de Laveaux.

Ainsi, la province qu'administrait Sonthonax depuis son arrivée dans la colonie, avait passé presque tout entière sous les lois des ennemis de la France. Son passage dans une partie de la province de l'Ouest pour venir au Port-au-Prince, avait, pour ainsi dire, déterminé la défection de toutes les paroisses qui tenaient au Nord par leur proximité. Faut-il attribuer à ses torts, à ses fautes, cette défection générale ? Nous hésitons à le croire, car trop de causes s'accumulaient pour y porter les esprits ; nous les avons déjà énumérées. Cet état de choses était dans la fatalité de la situation.

Dans le Sud, au contraire, qu'administra presque toujours Polvérel, si l'on en excepte le quartier de la Grande-Anse qui ne fut jamais soumis à aucune autorité nationale, toutes les paroisses restèrent soumises à cette autorité, de même que le Port-au-Prince, Jacmel, le Grand-Goave, et le Petit-Goave où se trouvaient des hommes placés par ce commissaire. Faut-il attribuer ce bon esprit uniquement à sa capacité, à son caractère modéré, aux sentimens de droiture dont il avait toujours fait preuvC; à cette estime universelle qui l'entourait ? Ne

faut-il pas y voir aussi le résultat de la haute intelligence, du zèle sincère, du dévoument profond à la France, des Pinchinat, des Bauvais, des Higaud, des Montbrun et d'autres inférieurs qui le secondaient ? Car, dans les autres communes de l'Ouest, les hommes de couleur qui trahirent avaient été placés également par Polvérel ; mais nous avons dit notre opinion sur les sentimens qui animaient ces individus.

Quelle que soit l'opinion qu'on puisse avoir à cet égard, il est facile de concevoir que Sonthonax dut lui-même faire cette comparaison, dans la position où il se trouvait. Elle était de nature à blesser son amour-propre et à augmenter son irritation, son emportement. Nous avons vu quels ordres il donna à Laveauxet qui excitèrent, ditGarran, les justes réclamations de ce général, auquel il avoua plus tard avoir pleuré de rage en les signant. Mais Laveaux ne fut pas le seul qui réclama contre ces ordres barbares. A ce sujet, Polvérel lui adressa la lettre suivante que nous transcrivons pour honorer la mémoire de cet homme éminent.

Il me larde autant qu'à vous, lui-dit-il, que les révoltés soient punis, et que la liberté générale triomphe -, mais quelles armes employezvous ? les flammes ! Vous vouez donc à l'incendie tous les édifices, toutes les plantations des quartiers où la révolte s'est manifestée ! Vous voulez donc que la république perde toutes les habitations séquestrées et confiscables à son profit! Vous voulez donc que les guerriers et les cultivateurs perdent toutes les propriétés qui leur étaient destinées par l'émigration, la révolte ou la trahison des anciens propriétaires^ Et quand les flammes auront dévoie toutes nos ressources et toutes nos espérances en denrées, quels moyens vous restera -t-HI pour les dépenses publiques? Et comment ramènerez-vous les cultivateurs au travail, lorsque vous ne pourrez leur offrir que des monceaux de cendres, et trois ou quatre années de fatigues et de dépenses sans revenus ? Et si vous ne les ramenez pas au travail, comment les empêcherez-vous de se

[nOo] CIIAPITREXII. 551

livrer au brigandage, si une fois ils en ont pris ou repris l'habilude ?

Ainsi, la plus belle entreprise que des hommes puissent faire pour le réiablissenient des droits de Thorame, pour la liberté et l'égaliié, pour la paix et la prospérité de Saint-Domingue, n'aboutira qu'à déshonorer les entrepreneurs, perdre la colonie sans retour et rii^er pour toujours les chaînes des africains dans les Antilles; CdiV c'est de notre succcsque doit dépendre leur sort chez les autres puissances.

Vous paraissez vous-même elfrayé d'un début aussi désastreux. Je vous crois sincère; je sais que vous l'êtes; mais vos larmes ne vous excuseront pas du mai qui se fait sous vos yeux, que vous pouvez empêcher et que vous n'empêchez pas. La scélératesse des ennemis de la liberté ne légitime pas des représailles que vous qualifiez vous-même d'atrocités, lorsque la nécessité de la défense ne les rend pas indispensables.

J'ai dit que je vous croyais sincère : peut-être n'y aura-t-il pas ving*^ personnes dans la colonie qui pensent comme moi. Les révoltés diront ce qu'ils disent déjà : Sonthonax ne respire que le feu, le feu le suit partout: il a donné ordre à Finiels de tout brûler en cas de retraite forcée', il a donné le même ordre à Laveaux; la ville du Cap a été brûlée sous ses yeux et par ses ordres. La plaine de Léogane Vesl sous ses feux et par ses ordres. De là à l'ordre d'incendier le Cap, il n'y a pas loin; et vous verrez bientôt que ce sera nous, et non pas Galbaud, qui aurons réduit celte ville en cendres.

Mais le moyen, me direz-vous, de contenir la juste indignation des Africains ? Fous les empêcherez de brûler, comme je les ai ramenés an travail, par leur propre intérêt : s'ils ne travaillent pas, ce sont euxmêmes qui se privent de vivres et de revenus; s'ils brûlent, ce sont eux-mêmes qui se ruinent. Croyez-moi, ils ne sont pas si généralement bêtes qu'ils vous Vont paru. Il n'y a pas une idée abstraite qu'on ne puisse mettre à leur portée. Ils savaient fort bien, avant même que ,nous eussions commencé leur éducation, qu'ils ne devaient pas dévaster la terre qui leur donne les vivres et les revenus; ils entendent bien, d'après mes explications, ce que c'est qu'une République,et pourquoi il ne faut pas de Roi^ .... Comptez, quoique je n'approuve pas à beaucoup près toutes les mesures que vous avez prises, quoiqu'elles aient singulièrement contrarié les miennes, et qu'elles aient détruit mon ouvrage dans l'Ouest, que je n'en suis pas moins prêt à tout sacrifier, à me sacrifier moi-même pour mettre à la raison, une fois pour toutes.

' Polvérel pariait ainsi des noirs du Sud et de l'Ouest : ceux du Nord pensaient différemment.

les ennemis delà liberté. Je m'enterrerai, s"i! le faut, sous les ruines de Saint-Domingue; mais je n'en provoquerai pas la destruction. Depuis que nous sommes dans la colonie, je ne me suis vu dans aucune situation qui ait pu motiver ce cri de fureur, brûlons tout ! et je n'en prévois aucune dans l'avenir qui puisse me l'arraclier. Ne brûlons rien, conservons tout, sautions la colonin, la liberté et Vêgnlité^ mais entendons-nous une fois, et que je sache pourquoi je me bats, contre qui je me bats, et quels sont nos ennemis.

Cette lettre est du 1'^'' décembre. Quelle supériorité le caractère ferme, mais modéré de Polvérel, ne lui donnait-il pas sur Sonthonax dont le plus grand défaut, à notre avis, était l'emportement ! Quelle prévision de sa part, alors que la Grande-Bi^etagne croyait saisir une proie au milieu des Antilles, de pressentir l'avenir de la race africaine dans ces mers! Car c est de notre succès, dit Polvérel, que doit dépendre le sort des Africains chez les autres puissances.

Peut-on nier, en effet, que la liberté des noirs de l'ancien Saint-Domingue, que leur résistance contre les Anglais, contre les Espagnols, et plus tard contre les Français, n'aient contribué à porter la grande et puissante Nation qui s'est constituée la Protectrice de la race africaine, à affranchir si généreusement les esclaves de ses colonies des Antilles? Et par suite, n'est-ce pas à son noble exemple, que la France, à son tour, abjurant comme elle un passé d'affligeante mémoire, a conquis une position égale dans l'estime des amis de l'humanité et de la liberté, et des droits à la gratitude des Africains et de leurs descendans ? Au point où en sont les choses maintenant, la Providence a-t-elle dit son dernier mot relativement aux hommes de cette raee que nous voyons, de Paris où nous sommes, gémir encore sous le fouet inhumain des barbares planteurs des deux Amériques ?

[1793] CIIAPITKE XII. TiTut

Apprécions donc, eu Polvérel, cet éclair de génie qui fait honneur à l'esprit humain. Digne fils de la France qui prit l'initiative dans la liberté des noirs, il a peut-être prévu ce que son noble pays accomplira un jour dans ces climats lointains. La France n'a-t-elle pas reçu de la Providence, la mission d'éclairer les nations par Ja liberté ? S'il n'en était pas ainsi, pourquoi ces émotions du monde, lorsqu'on apprend qu'une révolution s'est opérée dans son sein ? Dans toutes ses guerres entreprises, depuis 1789, n'a-t-elle pas propagé sesprincipes et ses idées chez tous les peuples ?

Remarquons encore un nouveau motif d'estime pour Polvérel, par la lettre que nous allons reproduire.

Sonthonaxqui, jusqu'alors, s'était habitué h voir tout plier devant sa volonté dictatoriale; qui voyait beaucoup d'hommes de couleur abandonner la cause de la liberté générale, et les noirs émancipés ne pas comprendre euxmêmes l'avantage de la position qu'il leur avait faite dans îe Nord ; qui apprenait que ceux dévoués au service de l'Espagne entraînaient les autres dans la défection : Sonthonax se laissa abattre par ces revers, il sembla reculer devant ces obstacles qu'il n'avait pas prévus; et jugeant mal de la situation des choses, il n'eut plus d'espoir que dans les secours de la France. Depuis plusieurs mois, la commission civile n'avait reçu aucune dépêche du gouvernement de la métropole ; il crut qu'il fallait que lui ou Polvérel allât l'informer de l'état critique oii se trouvait la colonie. C'était une erreur ; mais dans cette pensée, il écrivit à son collègue pour lui proposer que l'un d'eux partît pour la France. Polvérel lui répondit en ces termes :

« Dans l'état actuel de la colonie, le départ de l'un de

ùoA ETUDES SUR L IIISTOIUE D HAÏTI.

nous deux aurait l'air d'une fuite, et en serait véritablement une. Ce départ accréditerait les calomnies qu'on a plus d'une fois répandues sur les richesses que nous avons accumulées et mises à couvert, et sur le dessein qu'on nous a si souvent imputé, d'aller hors de la colonie et hors de la France jouir de nos rapines. Celui qui resterait ne pourrait plus faire aucun bien à Saint-Domingue, parceque la fuite de son collègue lui ferait perdre à luimême toute considération et toute confiance. Que pourraient de plus opérer, pour la défense delà colonie, la présence et les réclamations de l'un de nous à la barre delà convention nationale? Nous sommes entourés de révoltés, de traîtres, d'Espagnols et d'Anglais ; le mal est instant. Le voyage que vous me proposez ne pourrait tout au plus amener des secours à Saint-Domingue que dans sept à huit mois. A cette époque, la colonie serait, ou totalement vendue aux ennemis, ou entièrement débarrassée d'eux : dans l'un ou dans l'autre cas, les secours que nous serions allés réclamer seraient parfaitement inutiles. Ce nest point en France ni à la Nouvelle- Angleterre que nous devons chercher les moyens de défense de la liberté et del'égalité â'dns Saint-Domingue ; c'est à Saint-Domingue même. Je suis atteint depuis six mois d'une maladie dont les progrès sont rapides et qui amèneront ma destruction inévitable, pour peu que mon séjour à Saint-Domingue soit prolongé. J'aurais donc plus de raison que vous de fuir ce climat meurtrier ; mais j'aurai le courage de remplir ma mission jusqu'au bout, et de périr, s'il le faut, à Saint-Domingue, plutôt que d'abandonner mon poste. »

Polvérel écrivit cette lettre le 22 décembre ; précédemment, le 22 septembre, il répondait à A Chan-

[1795J ciiAPiTHi:; \ii. r;55

latte : « Vous parlez de vous replier; des républicains » comptent-ils leui'S ennemis? Nous saurons, nous, » mourir à notre poste, et cependant nous ne sommes pas n de Saini-Domincjiie , et la France n'en serait pas moins » libre, quand Saint-Domingue serait conquis par les " Anglais et les Espagnols. »

A Montbrun, il écrivit le 22 janvier 1794 : « Je ne » pense pas, comme vous, qu'ilfaille attendre les troupes » d'Eîirope pour nous battre. La France a besoin de » toutes ses forces pour vaincre ses ennemis. Peut-être » aussi fait-elle l'honneur à ses délégués et aux chefs » auxquels elle a eontié la défense de la colonie , de y> croire qu'ils sauront par leurs propres forces, conser- » ver leur territoire intact, ou reprendre celui que la » trahison aurait pu livrer à l'ennemi : justifions la con- » fiance de la république. »

Quelle magnanimité, quel héroïsme de la part de ce délégué de la France , qui savait la mort des Girondins et le décret d'accusation porté contre lui et son collègue , comme complices de ces infortunés ! Quelle raison dans sa lettre à Sonthonax, comme dans celles à Chanlatte et à Montbrun ! Comme il devine, pour ainsi dire , tout ce qu'il y a de courage martial dans les hommes de couleur qui semblent s'ignorer eux-mêmes, dans les noirs qui vont être organisés en nombreux régimens, pour combattre les étrangers qui viennent s'emparer de la colonie ! A ses yeux, le résultat de cette lutte n'est pas douteux : les étrangers seront vaincus!...

Remercions Polvérel d'avoir su inspirer à nos devanciers sa noble résolution ; car, en les persuadant qu'ils

pouvaient vaincre les Anglais et les Espagnols, entourés de colons et d'émigrés français, il les prépara, sans s'en douter nullement, à soutenir glorieusement aussi la lutte de 1802 et 1805. Les nègres et les mulâtres d'Haïti doivent se féliciter de la trahison de 1795 qui les a aguerris. La guerre entraîne toujours des maux immenses, mais elle donne du ressort aux âmes ; l'énergie de l'homme s'y développe. Les colons de Saint- Domingue ne savaient pas qu'en trahissant k France, ils donneraient à la véritable population de cette colonie, les moyens de se rendre elle-même indépendante de la métropole.

Ainsi la Providence sait tirer parti du mal même pour procurer aux hommes leur bien-être. L'injustice est certainement contraire à ses desseins; mais lorsqu'elle veut prévaloir contre sa bonté. Dieu sait inspirer à ceux qui en sont l'objet, la vigueur nécessaire pour s'en affranchir.

Garran constate que « Sonthonax, qui jusqu'alors » avait toujours subjugué son collègue, par l'ascendant » que lui donnait un caractère plus entreprenant, » s'honora de céder à son tour à des sentimens si » généreux.... Ils ne s'occupèrent que des devoirs qui « leur étaient imposés par leur situation, et ils les » remplirent éminemment en restant à leur poste. On » verra dans la suite que cette glorieuse résolution » coûta la vie à Polvérel, comme il l'avait prévu lui- » même. »

Le caractère ! c'est là ce qui distingue surtout les hommes politiques, ce qui les fait succomber ou triompher des obstacles qui leur sont opposés. Ce n'est pas dans la prospérité qu'il faut les juger, c'est dans l'ad-

[1705] ciiAPiTUE XIII. 557

versité. Si le caractère de Sonthonax était plus entreprenant que celui de Polvérel, ce dernier nous paraît avoir eu l'avantage sur son collègue, de pouvoir mieux que lui apprécier une situation et se déterminer en conséquence : sa fermeté ne reculait jamais devant aucun obstacle. Dans la circonstance dont nous parlons, Polvérel montra évidemment plus de fermeté que Sonthonax. Il était sujet quelquefois à l'emportement que donne l'indignation ; mais Sonthonax allait jusqu'à la violence que donne une trop grande ardeur; il était impatient de la résistance qu'on lui opposait , parce qu'il semblait ne l'avoir jamais prévue ; il devenait alors un vrai despote. Polvérel, au contraire, connaissant peut-être mieux le cœur et l'esprit humain, semblait avoir toujours prévu la résistance, et alors il la dominait par sa haute raison. Son inflexibilité, que tempérait une grande modération dans les paroles et dans les actions, subjuguait les hommes par l'ascendant de sa vertu. Voyez comme cette vertu paraît magnanime, dans le sacrifice qu'il fait de son fils, prisonnier de Galbaud !

On peut ajouter, pour achever le parallèle entre Polvérel et Sonthonax, que le destin désigna en quelque sorte à ces deux agens de la métropole et à leur administration, les provinces de la colonie oii leur caractère convenait le mieux. Dans le Nord, où les idées aristocratiques avaient toujours régné, l'absolutisme de Sonthonax fut en rapport avec ces idées. Dans l'Ouest et dans le Sud, la modération raison née de Polvérel fut également en rapport avec les idées démocratiques qui y dominaient. La manière dont ils exercèrent chacun la T. II. 22

558 ÉTUDES SUR l'histoire D'iIAÏTi.

portion d'aulovité dont ils étaient revêtus, laissa des traces profondes dans ces localités. Le pouvoir absolu continua son empire dans le Nord ; le pouvoir tempéré, dans les deux autres provinces. La suite de cette histoire le prouvera.

Nous avons présenté au lecteur les diverses considéralions qui expliquent la conduite de beaucoup d'hommes de couleur, nègres et mulâtres anciens libres, dans la trahison à laquelle ils participèrent ; nous ne leur avons pas épargné les justes reproches qu'ils méritèrent. Mais, c'est ici le lieu de produire les excuses que Sonthonax lui-même, si irrité qu'il fût contre eux, donna à la France en leur faveur. Dans les Débats dont nous aurons à rendre compte, lorsque les colons accusateurs accablaient ces hommes du poids des reproches qu'eux seuls encoururent, Sonthonax, éloigné de Saint-Domingue, apprenant d'ailleurs que beaucoup de ces traîtres étaient revenus de leur erreur, que ceux restés fidèles à la République française et à la liberté générale se distinguaient par leur bravoure, Sonthonax les défendit contre leurs accusateurs déboutés.

Dans la séance du 12 thermidor, an lïl (50 juillet 1795), il dit:

« J'observerai que les premiers exemples de trahison ont été donnés par les blancs de Saint-Domingue, à Jérémie; il n'y existait pas d'hommes de couleur au moment où on a appelé les Anglais, puisque les hommes de couleur avaient été chassés depuis le mois de février 1795..-. Il en était de même des autres pa/oisses, au Môle. Tous les hommes de couleur étaient réunis à Jean-Rabel, à faire la guerre dans les camps et les postes. Les colons ne diront pas sans doute que les hommes de couleur avaient envoyé des députés à Londres, pour fabriquer un traité semblable à celui du 25 février, que ce .sont eux qui

[179oj ciiAi>iTUE \îi. 559

aient essayéles premiers d'émouvoir l(!s puissaiicesde l'Europe sur le son deSaint-Domingu(\ Les hommes de couleur étaient paisibles dans leurs foyers, lorsqu'ils ont été enveloppés dans la conspiration générale.... « J'arrive à Saint- Marc : là, je trouve des proclamations du commandant anglais qui circulaient, dans lesquelles on annonçait que les commissaires civils étaient décrétés d'accusation ; on disait que la France leur avait retiré sa confiance, qu'ils étaient mis hors la loi, qu'il était enjoint à tous les colons de leur courir sus. . . Calculez maintenant quelle devait être la position des commissaires civils, seuls au milieu des hommes libres ; calculez quels devaient être les moyens qu'on devait employer pour les faire assassiner, pour les faire disparaître de la colonie. On avait eu soin alors par la même voie, c'est-àdir3 en corrompant ceux qui étaient attachés aux commissaires civils, on avait eu soin.disje, de les en détacher, en leur représentant les commissaires comme disgraciés de la convention nationale, comme désavoués par elle. Que devaient penser les hommes de couleur lorsqu'on leur mettait sous les yeux le décret de la convention nationale, du 16 juillet 1795, qui déclarait qu'ils n'avaient plus sa confiance, qui les décrétait d'accusation ? Ne devaient-ils pas alors, épouvantés d'avoir servi les commissaires civils, s'imaginer que la convention nationale réprouvait leur conduite ? Ne devaient-ils pas s'associer à leurs ennemis, aux Anglais, pour s'emparer des commissaires civils ou les poignarder?.,.. De nouveaux moyens furent pris pour tenter leur fidélité, et on devait d'autant mieux réussir, qu'alors qu'on les invitait à la révolte contre l'autorité déléguée par la république , on leur donnait cette démarche comme un moyen de plaire à la république. Jinsi les hommes de couleur^ en se révoltant contre les commissaires civils, étaient encore excusables — L'émigration de Lasalle au fllôle, la proclamation du général anglais, la circulation du décret d'accusation rendu contre nous, produisirent un effet terrible dans la province de l'Ouest, effet tel, que les commissaires civils ne purent point l'arrêter; sept des principales communes de cette province se livraient aux Anglais, après avoir arboré le pavillon blanc... La province du Sud, depuis le Sale -Trou jusqu'à Tiburon, est restée constamment fidèle à la république, et l'ennemi n'a eu d'autre point dans cette partie que Jérémie. Il a été chassé de Tiburon ; Léogane a été repris, depuis que le décret du 16 pluviôse (celui qui prononça et confirma la liberté générale) a été connu à Saint-Domingue, depuis que les hommes libres de couleur, à Saint-Domingue, ont eu la certitude que la conduite des

commissaires civils avait été parfaitement d'accord avec les internions de la convention nationale, puisque la convention avait sanctionne leurs opérations, par le décret du 16 pluviôse... »

En voilà assez, sans doute, pour excuser j pour expliquer, de l'aveu même deSonthonax, et non ^di^ justifier la conduite des hommes de couleur. Nous regrettons que la mort eijt déjà enlevé Polvérel à sa patrie, lorsque les Débats parvinrent à ce chef d'accusation; car nous aurions aimé à savoir comment il avait envisagé cette conduite, de la part de tant d'hommes qui avaient obtenu sa confiance.

Toutefois, nous prenons acte ici des paroles de Sonthonax en faveur des hommes de couleur, surtout de ceux de la province du Sud, parce que nous aurons à examiner sa propre conduite à leur égard, quand une seconde mission l'aura ramené à Saint-Domingue, peutêtre pour le malheur de cette colonie.

Il nous reste à parler des actes des deux commissaires dans les six mois de 1794 qu'ils y passèrent encore. Ils feront l'objet des chapitres suivans. •

Situation au commeDcemenl de 1794. — Tentative infructueuse de Rigaud et de Marc Borno contre Léogane. —Les Anglais devant le Port-au-Prince, et lettre de J. Ford à Sonthonax. — Réponses et mesures diverses de Sonthonax. — Conduite de Martial Besse à Jacmel. — Proclamation de Smith^ du h'- février. — Les Anglais prennent Tiburon. Bauvais à la Croix-des- Bouquels. — Guyambois relaxé par Sonthonax. — Meurtre d'Halaou et explication de ce fait. — Prise de TAcul-de-Léogane par les Anglais. — Ils reviennent devant le Port-au-Prince. — Proclamations de Sonthonax, du '27 février et du 1" mars. — Intrigues et jalousie de Martial Besse et de Desfourneaux contre Montbrun. — Dissensions et affaire du 17 au 18 mars, au Port-au-Prince. — Embarquement forcé de Desfourneaux et sa lettre à Laveaux. — Jugement sur Sonthonax et les hommes de couleur. — Meurtre

. de Bébé Coustard par Daguin. — Polvérel revient des Cayes au Port-au- Prince. — Bruno Blanchet, délégué civil aux Cayes. — Rigaud, gouverneur général du Sud. — Montbrun, gouverneur gé.iéiai de l'Ouest. — Laveaux, gouverneur général de Saint-Domingue. — Conduite de Polvérel au Port au-Prince.— Défense de la mémoire de Pinchinat, contre divers auteurs.

Le sort de Saint-Domingue semblait devoir se décider dès le commencement de l'année 1794; car, à cette époque, la majeure partie de son territoire était au pouvoir des puissances ennemies de la France. Pour conserver le reste de cette colonie, il fallait toute l'énergie des commissaires civils et tout le dévouement des chefs militaires auxquels ils confièrent sa défense. La capitale elle-même a subi le joug de la Grande-Bretagne, et

cependant les étrangers finirent par être chassés de tous les points qu'ils occupèrent ! Ils le furent, sans le concours matériel de la métropole : ses idées, ses principes, sa tardive justice envers la race opprimée opérèrent seuls ce prodige. Que ne peuvent, en effet, des idées et des principes sur l'esprit des hommes ! Que ne peut la justice sur leurs cœurs ! Il suffit d'une idée pour remuer le monde. Les forces humaines sont donc inertes ou actives, selon la volonté des gouvernemens ; presque toujours il dépend d'eux de leur donner une direction convenable au but que doit atteindre l'humanité, dans sa marche ascendante vers la civilisation. S'ils remplissent leurs devoirs envers les peuples qui leur obéissent, leur tâche devient facile ; ils les poussent alors à la réalisation de ce grand problème dont la solution est laissée à leur intelligence, et surtout à leur vertu. A Saint-Domingue, c'est la hberté, c'est l'Egalité, bases de toute Justice, qui portèrent la race noire à triompher des ennemis qui vinrent pour lui imposer de nouvelles chaînes.

Polvérel,d'un côté, Sonthonax de l'autre, ne pouvaient pas rester spectateurs impassibles de tant de trahisons. Le premier ordonna à Rigaud de marcher contre Léogane, tandis que le second faisait marcher Marc Borno pour Tappuyer. Mais cette ville, bien gardée, repoussa leurs attaques : l'heure de sa délivrance n'avait pas encore sonné. En se retirant, Rigaud fit fortifier une position avantageuse située à l'Acul-de-Léogane, à peu de distance de cette ville ; il retourna ensuite aux Cayes. Marc Borno vint occuper le poste de Gressier, à deux lieues de Léogane : peu après, il reçut l'ordre de venir

[17i}i] ciiAPiTUii XIII. 343

prendre le commaudemeiit du fort de Bizoton, à une petite lieue du Port-au-Prinee.

Le 1*'' janvier 1794, le commodore J. Ford [)arut devant cette ville avec plusieurs bâtimens de guerre. Le 2, il adressa à Sonthonax une lettre qui fut portée par le capitaine Rowley, commandant de la frégate la Pénélope. Il lui disait :

«î Monsieur, l'escadre dont il a plu à S. M. B. de me confier le commandement, est maintenant en partie devant votre port : nonobstant le défaut d'égards de la part des habitans du Port-au-Prince, à la proclamation de Jérémie, du 25 septembre dernier, par le colonel Whitelocke, commandant des forces britanniques dans ce district et ses dépendances ; néanmoins, afin d'éviter une plus grande effusion de sang, une fois encore, et par un pavillon parlementaire, je vous offre les mêmes termes accordés aux habitans de Saint-Marc, les navires dans le port exceptés, lesquels ne peuvent raisonnablement être compris dans la capitulation, puisqu'on m'a porté à employer la force, au lieu de la prière qui a été sans effet.

» Je promets aussi de bonne foi de recommander au ministre de la Grande-Bretagne, tels autres privilèges et immunités aux hommes de couleur, qui peuvent être jugés convenables et expédiens, suivant l'exigence des cas, à la conclusion de la guerre, avec la conviction entière que toute concession raisonnable leur sera faite à cette période.... »

Cette lettre se terminait par l'annonce de forces navales arrivées à la Barbade, et de la reddition de quelques postes importuns en France.

Il ne négligeait pas, comme on voit, les intérêts matériels de son pays : la capture d'une cinquantaine de navires chargés de denrées souriait aux Léopards. Mais il était gauche, il faut le dire, en faisant de simples promesses de recommandation, pour ce qui concernait les droits « accorder aux hommes de couleur, à la conclusion de la paix. Ceux de cette classe qui étaient au Portau-Prince étaient déjà assez fixés sur ce qui était de leur devoir en cette circonstance : la jouissance de la. liberté politique et de l'égalité parfaite avec les blancs ne pouvait pas être mise en balance avec des promesses éventuelles. Nous entendons parler des sommités parmi les hommes de couleur, Pinchinat, Montbrun, Bauvais, Chanlatte, qui exerçaient de l'influence sur les autres. Egalement fixés sur la justice de la liberté générale en faveur des noirs, ils étaient inaccessibles à cette séduction.

Lorsque le capitaine Rowley se rendait au palais du gouvernement où était Sonthonax, le peuple agité cria: Vive la République! Mort aux traîtres! A bas les Anglais! Arrivé auprès du commissaire, Rowley demanda à lui parler en particuher ; mais Sonthonax lui répondit : c( Des Anglais ne peuvent avoir rien de secret à me » dire : parlez en public, ou retirez-vous. — Je viens » vous sommer de la part du roi de la Grande-Bretagne, » de lui rendre cette ville qu'il prend sous sa protec- » tion. — Comme il veut y prendre, sans doute, les » cinquante-deux bâtimens qui sont dans le port. — » Nous sommes en guerre avec la France, ils sont de » bonne prise. — Halte-là, Monsieur; si nous étions » jamais forcés d'abandonner la place, vous n'auriez de » ces bâtimens que la fumée, car les cendres en appar- » tiond raient à la mer. a

[1795J ciiAPiTKK xiii. 345

Acettefière réponse du républicain enthousiaste, les cris de ViveSonthonax! Vive la République /enjoignirent à l'Anglais de se retirer : sa mission était finie.

Les autorités civiles et militaires s'étaient réunies d'elles-mêmes autour de Sonthonax; il donna lecture en leur présence de la lettre du commodore Ford : toutes jurèrent de défendre le Port-au-Prince contre les Anglais. Sonthonax fit en son nom et au leur la réponse suivante :

« Commodore, j'ai communiqué aux commandans de la force armée et aux réprésentans du peuple du Port-Républicain, la dépêche et le projet de capitulation qui m'ont été transmis de votre part par le capitaine Rowley ; tous ont rejeté unanimement vos propositions ; ils veulent vivre et mourir Français; ils ne s'écarteront pas de leur serment.

» Les citoyens blancs sont invariablement attachés aux principes de la convention nationale ; ils ont vu dans l'article 4 des propositions du gouvernement britannique, un mépris formel de la loi du 4 avril 1792; ils ne souffriront jamais que leurs frères de couleur soient plongés une seconde fois dans l'ignominie et dans la barbarie d'un préjugé devenu intolérable chez un peuple éclairé. Les anciens libres, de toutes les couleurs sont réunis de cœur et d'esprit pour la liberté générale ; les Africains, de leur côté, ont juré de défendre les propriétés de leurs patrons ' .

c< Telles sont, commodore, nos dispositions. Je vous conseille d'épargner au Port-Républicain une attaque

1 A cette époque, on désignait les noirs par le terme ^africains, comme on désignait les hommes de couleur par l'expression de ciloyens du 4 avril.

540 ÉTUDES suu L'iiiSTOiiit: d'iiaïti.

inutile ; les habitans ne connaissent point de capitulation

devant l'ennemi... "

Il ajouta, en réponse à la partie de la dépêche de Ford concernant la prise de plusieurs postes de France par les Anglais, qu'il venait d'être informé de la reprise de Toulon. Il y avait, en effet, peu de jours que ce mémorable événement venait d'avoir lieu, le 19 décembre 1793 ; mais il était physiquement impossible qu'il le sût.

Le génie révolutionnaire avait deviné le génie militaire. Napoléon Bonaparte avait justifié l'assertion de Sonthonax.

Le Commodore Ford se retira à la réception de cette dépêche.

La sommation des Anglais poussa Sonthonax à des mesures extraordinaires pour défendre le Port-au-Prince.

Déjà, étant au Cap, il avait rendu une proclamation, le 28 août, pour défendre aux naturels du pays de quitter la colonie sans l'autorisation de la commission civile , à peine d'être mis hors la loi, et de la confiscation de leui's biens mobiliei s et immobiliers ; il déclarait émigrés tous ceux qui en étaient partis sans un tel congé, et leur faisait défense de reparaître à Saint-Domingue.

Au Port-au-Prince, le 24 novembre, il avait émis une autre proclamation où « considérant qu'une mul- » titude d'individus de tout âge et de tout sexe, sollicite » des passeports pour la Nouvelle-Angleterre, et que » le désir d'émigrer ne peut être attribué qu'à la peur, » à l'état de maladie, ou même à l'opposition connue de » quelques-uns aux progrès des principes français, et » considérant ensuile qu'il no peut être que dangereux

» pour l'ordre public ou pour le succès de la révolu- » tioii à Saint-Domingue, de retenir des hommes en- » nemis de leur pays ou [impuissans pour le défendre; » — il enjoignail à tout homme au-dessus de douze ans » de payer seize cent cinquante livres, et aux femmes » mille livres, argent des colonies (deux cents piastres » d'une part, cent vingt de l'autre), pour pouvoir sortir » de la colonie : les déportés eux-mêmes ne pouvaient » être ni embarqués ni élargis des prisons, sans justifier » du même paiement effectué au trésor public ; et ce, » pour être exclusivement employés à l'armement et à l'é- » quipement des légions franches de l'Ouest ; » c'est-àdire, des hommes de toutes couleurs qu'on y enrégimentait.

A cette dernière proclamation, déjà très-dure, il avait ajouté une autre, le 2' décembre, en 52 articles, sur la police à exercer dans le port , pour empêcher les évasions qui avaient lieu, dans le but de se rendre à Léogane , à Saint-Marc ou ailleurs , auprès des Anglais ou des Espagnols : en conséquence, « défense était » faite à toutespersonnes, dequelque sexe qu'elles soient, » autres cependant que les officiers de la marine et les » matelots, d'aller coucher en rade, d'y tenir leurs effets » ou marchandises ; et ce, à peine de confiscation, d'être » traitées comme émigrés, et livrées en conséquence à w la cour martiale, pour être poursuivies à la requête » de l'accusateur public. »

Des amendes de six mille livres, de douze mille livres étaient appliquées contre les capitaines des navires français ou étrangers, qui contreviendraient à diverses dispositions de cette proclamation ; la confiscation de la totalité de leurs cai'gaisons pouvait s'ensuivre.

318 ihUDES SUR l'histoire d'iiaïti.

" Hâtons-nous de dire, toutefois, que ces mesures furent plutôt comminatoires que réelles; qu'il y eut peu ou point de cas où elles furent appliquées, peut-être aussi parce que leur extrême sévérité contint les malintentionnés.

Nous avons déjà dit que celle du désarmement général ordonné par Sonthonax avait occasionné un profond mécontentement parmi les anciens libres, blancs et de couleur. Polvérel, qui en avait une fois donné l'exemple à Léogane, en l'apprenant, écrivit plusieurs lettres à des commandans militaires, en novembre et décembre 1793, où il condamna cette mesure : « Ces mesures générales, » dit-il, ont le grand inconvénient de confondre l'in- » nocent avec le coupable, et l'on ne répare pas le mal en » réarmant ceux qu'on avait désarmés ; on ne les relève » pas à la hauteur du courage républicain. Ce sera beau- » coup, si la soif de la vengeance ne les rend pas cri- » minels, s'ils ne tournent pas contre la république B les armes qu'ils avaient auparavant consacrées à sadé- » fense. Le désarmement du Port-Républicain n'a-t-il » pas été le coup électrique qui a porté le feu de la ré- » volte à Léogane, au Grand-Goave, au Fond-des-Nè- )) grès, et qui l'aurait propagée dans tout l'Ouest et le » Sud, sans l'active surveillance des commandans des » places?... B

Cetteappréciationétait judicieuse. Parmi ces commandans militaires, Martial Besse, que Sonthonax avait envoyé prendre le commandement de l'arrondissement de Jacmel, dès son arrivée au Port-au-Prince, Martial Besse fut celui qui mit le plus de sévérité et d'arbitraire dans l'exécution de la mesure. Garran cite de lui des passages de diverses lettres adressées à Sonthonax. Dans

[1704] CHAPITRE xiii. 549

l'une, il lui disait : « Je vois avec la plus grande pc'me qu'il » faut encore quelques corrections martiales * . Le temps » de la clémence est passé... J'ai donne des ordres pour » faire descendre un grand nombre d'Africains des di- » verses habitations des montagnes pour les travaux. Je » les armerai comme je pourrai, et les ferai camper dans » les environs de Jacmel, et je ferai main-basse, s'il le » faut, sur tous ceux qui oseront chanceler. » Dans une autre, il disait : « Tout est tranquille ici, grâce à mes me- » sures. Après avoir fait arrêter deux espions que je fis y> expédier de suite, j'ai dit publiquement que si tout » attroupement et toute correspondance avec Léogane y> ne cessaient dès l'instant, je jurais, sur ma foi de » républicain, de marcher avec la légion dans la ville, et » défaire unebarbe nationale, à dé faut de g.. . .(guillotine), » à tous les ennemis de la liberté. Craignant que ma » menace fût effectuée, un tremblement s'en est suivi, » et on eût dit qu'ils tremblaient tous la fièvre quarte. »

Ces lettres prouvent que Besse n'était pas Martial de wom seulement, mais défait. Nous le re trouverons encore dans la suite de notre histoire nationale, servant de nouveau sous Sonthonax, et ensuite sous H. Christophe.

Mais ajoutons à l'honneur de Sonthonax, d'après Garran, « qu'il im prouva fortement plusieursdes actes de ce » commandant, et surtout la multiplicité de ses arres- » tations et la légèreté avec laquelle il se les permettait. » Autorité suprême, dictatoriale, il avait fait le mal par des mesures peut-être trop révolutionnaires, où le sexe et Tâge n'étaient pas épargnés ; il se voyait contraint luimême de reculer devant leur application. Saccadant le

1 C'est dans une de ces corrections martiales, que M. Besse lit fusiller le brave Obran qui avait voulu s'opposer à ses actes arbitraires.

550 ÉTUDES SLu l'histoire d'haïti.

pouvoir, trop emporté, tantôt il ordonne à Laveaux de brûler, de ravager tout ; tantôt il avoue qu'il a pleuré de rage en signant ces ordres. Fier et énergique, audacieux même dans son exaltation pour la liberté, tantôt il est prêt à tout oser, à tout entreprendre, tantôt il recule devant les obstacles et veut abandonner la colonie, pour aller réclamer des secours incertains de la métropole. Nous aurions désiré de ne pas trouver d'autre blâme à donner à la conduite de Sonthonax ; mais il nous reste à parler encore de quelques mesures qu'il prit.

Le 2 janvier, six jours après sa proclamation du 27 décembre, qui imposait aux capitaines des navires des conditions si dures dans la police du port, lorsque l'escadre anglaise parut, il chargea ces capitaines et leurs équipages de la défense du fort l'Ilet, qui est à son entrée, sous les ordres du capitaine Adelon qui commandait le Las Casas, repoussé du Môle, au mois de septembre. Cet officieravait organisé la défensede cefort le mieux possible.

Le !"■ février, parut un<3 proclamation du capitaine Smith et de Campan, dont le but était de détruire l'influence des propos qui circulaient à Léogane, et qui attri^ huaient à l'officier anglais d'avoir reçu une somme considérable d'argent, pour le déterminer à devenir l'instrument du massacre des hommes de couleur. En repoussant ces propos avec énergie, Smith les imputait à des stipendiés de Polvérel et de Sonthonax. Dans les Débats, ce dernier avoua qu'il avait effectivement envoyé à Léogane, des émissaires, pour prévenir les hommes de couleur des dangers qu'ils couraient, en semant ainsi la division parmi les ennemis, afin de produire un retour favorable à la république.

\\79A] ciiAPnuE xm. 354

Certes, SoiUhonax n'usait là que d'un dioit légitime, en retour de tant de moyens perfides qu'employaient les Anglais et les colons, pour séduire et corrompre ceux qui restaient dévoués à la liberté générale.

Le 2 février, les Anglais se portèrent une deuxième fois contre Tiburon, qu'ils réussirent à enlever des mains de Dartiguenave, après une résistance honorable. Cet officier, dont la bravoure fut un jour encore plus remarquée, perdit des hommes qui furent faits prisonniers par les Anglais.

Nous avons vu Polvérel faire arrêter dans l'Artibonite, les deux frères Guyambois qui étaient entrés dans le triumvirat royaliste du mois d'août. Ils étaient tous deux en prison au Port-au-Prince, avec leurs complices, ainsi que Hyacinthe. Dans ses défiances injustes contre la générahté des hommes de couleur, Sonthonax les fit mettre en liberté pour s'en faire des instrumens. Ecoutons Garran :

« Depuis les trahisons multipliées qui avaient eu lieu » dans la province de l'Ouest, ses préventions pour les » hommes de couleur s'étaient beaucoup affaiblies ; son » affection qui, dans un caractère comme le sien, ne » pouvait pas manquer d'avoir de l'influence sur ses dé- » terminations politiques, se portait principalement du » côté des nègres; il est probable même que, dans ces derw niers temps, il aurait donné plutôt sa confiance aux » colons blancs qu'à ceux de couleur. Il fit mettre en li- » berté ce même Guyambois que Polvérel avait fait » arrêter, comme chef de la conspiration qui tendait à » soumettre la colonie à un triumvirat de nègres, en y> dépouillant tous les propriétaires. Sonthonax employa

552 ÉTUDES SUR l'iiistoiue d'hâïti.

M Guyambois avec quelques autres de ses coaccusés, pour ^> gagner à la république plusieurs partis de nègres de » la Croix-des-Bouquets et d'autres communes voisines, » qui vivaient dans une sorte d'indépendance. Il fît re- » cruter parmi ces nègres, ou parmi ceux qui avaient » été mis en liberté par l'affranchissement général, pour » compléter le bataillon du 48^ régiment ci-devant d'Ar- >i tois, qui était toujours au Port-Républicain... »

Notons ici que Garran se trompe, en disant que ce fut parmi les nègres affranchis que se fit le recrutement du 48'' : ce recrutement eut lieu parmi les blancs de Tancienne troupe dePraloto.

Or, en ce temps-là, Bauvais était à la Croix-des-Bouquets avec une partie de la légion de l'Ouest. Les noirs indisciplinés de la plaine du Cul-de-Sac avaient à leur tête l'un d'eux nommé Halaou, qui suivaient toutes les pratiques des sortilèges africains. Les superstitions barbares de son pays natal faisaient sa puissance sur les bandes qu'il dirigeait. Un coq blanc qu'il portait constamment, semblait à la foule lui transmettre les inspirations célestes. Des sorciers secondaires étaient attachés à ses pas et l'aidaient à faire mouvoir ces masses privées de lumières. Son physique même contribuait à sa toute-puissance sur ces imaginations toujours dominées par la crainte : il était d'une taille gigantesque, telle qu'on en trouve chez certaines peuplades de l'Afrique.

Gagné par Guyambois, Halaou voulut connaître ce Sonthonax, ce blanc qui avait le premier proclamé la liberté générale dans le Nord, tandis que son collègue marchait à pas lents dans cette voie. On conçoit bien tout ce que le ressentiment personnel de Guyambois contre Polvérel dut lui su£^a;érer en faveur de Sonthonax,

[171)1] CliAlMTUE XIII. 553

qui l'avait remis en liberté, et qui s'en faisait un agent. Halaou était préparé à l'admiration, et Soiilhonax luimême (car il était homme) à consentir volontiers à être une idole. Nous le disons avec conviction , parce que Sonthonax, dans la suite, nous apparaîtra faible sur le chapitre des caresses, des adulations des noirs ; nous le verrons en face d'un noir adroit et éclairé, et nous tâcherons d'esquisser ce tableau.

Halaou vint donc au Port-au-Prince, le 9 février : ses bandes formaient une armée. Ce pouvaient être des hôtes dangereux pour la ville oià il y avait si peu de troupes. Sonthonax dut paraître devant elles et leur chef, avec tout l'appareil de la puissance nationale, tout le prestige de sa brillante renommée. Il fut au-devant d'Halaou, le félicita pour mieux le fasciner par son ascendant, le dominer avec les siens et leur donner à tous une bonne direction, pour défendre la colonie, pour défendre leur liberté ; car cette dernière cause surtout était menacée.

Nous n'ignorons pas que nos traditions rapportent, que Sonthonax parla mystérieusement à Halaou, à l'oreille, et qu'il l'exhorta à retourner à la Croix-des-Bouquets pour assassiner Bauvais, après un repas qu'il lui fît servir et auquel il assista lui-même, en se plaçant à table à côté de ce noir. Mais en étudiant notre histoire nationale, nous nous gardons de suivre toutes les traditions populaires si souvent erronées.

Après le repas donné au palais du gouvernement, Halaou et ses bandes vidèrent le Port-au-Prince, et se rendirent à la Croix-des-Bouquets.

Nous concevons que , durant leur présence en ville, Montbrun, essentiellement militaire, ait fait prendre une attitude martiale à la légion de l'Ouest ; mais nous n'ad-

354 ÉTUDES SUR i/iiiSToniE d'uaïti.

mettons pas qii'Halaou y soit venu, et encore moins y ait été appelé pour égorge?- les anciens libres. Que ceux-ci aient été émus de la présence de tels hôtes, cela est possible ; c'était même une chose toute naturelle : ne devaient-ils pas redouter le résultat d'un conflit au Portau-Prince? Les préventions de ces anciens libres contre Sonthonax étaient aussi bien naturelles , puisque luimême en avait contre eux ; mais ses préventions, à lui, étaient qu'ils ne fussent disposés à trahir en faveur des Anglais, d'après l'exemple de tant d'autres. Celles des anciens libres étaient-elles justes, judicieuses, lorsqu'ils supposaient à Sonthonax le dessein de les faire égorger ? Elles étaient justes et fondées, lorsqu'ils voyaient avec douleur le commissaire civil leur retirer son ancienne confiance, se persuader qu'ils ne voulaient pas défendre la liberté générale, qu'ils étaient prêts à trahir, et que les noirs pouvaient seuls se dévouer à cette défense. Ce qui se passait alors dans le Nord et dans l'Artibonite, de la part des généraux noirs au service de l'Espagne, leur démontrait l'aveuglement de Sonthonax sur ce point, mais ne légitimait pas leurs suspicions, quant à ce qui concernait leur massacre par ses ordres. S'il avait pu concevoir un projet aussi affreux contre les hommes de couleur (ce que nous repoussons de toutes nos forces), auraitil été certain que la population blanche du Port-au- Prince n'eût pas subi le même sort, une fois les bandes d'Halaou mises en fureur? Et Sonthonax, blanc européen, aurait exposé ses semblables à regorgement!... Quoi ! dans le temps où il envoyait des émissaires à Léogane, pour éclairer les hommes de couleur de cette ville sur leurs vrais intérêts, il aurait fait égorger ceux du Portau -Prince qui étaient encore fidèles, qui soutenaient

son autorité!... Reprochons à Sonthonax ses défiances injustes contre la généralité de cette classe -, mais sachons nous défendre, nous qui essayons d'éclairer le passé de notre pays, de ces imputations non moins injustes qui tendent à dégrader le caractère d'un homme, qui fut sans doute trop emporté dans l'exercice du pouvoir, mais qui eut des droits à l'estime de nos devanciers, par sa fermeté à faire exécuter pleinement la loi du 4 avril, par sa résolution à proclamer la liberté générale.

Ensuite, quant à ce qui concerne Bauvais en particuher, ce serait cet homme de bien que Sonthonax aurait choisi pour sa victime ! Bauvais qui, par son caractère honorable, sa modération, sa soumission constante à toutes les autorités envoyées par la métropole, obtint, seul entre tous, l'estime de tous les partis ! Bauvais que Page lui-même, ce colon profondément scélérat, a loué en France pour sa conduite toujours exempte d'excès !... Non , Sonthonax n'a pas conçu un projet aussi atroce à son égard, il n'a pas pu le concevoir.

Cependant, tel est l'effet des préventions qui surgissent dans les troubles civils contre les hommes qui exercent l'autorité, que l'on crut généralement au Portau-Prince, qu'Halaou avait reçu mission de Sonthonax de tuer Bauvais. Bauvais était cher à ses frères; c'était leur premier général, une de leurs espérances dans les conjonctures où se trouvait la colonie : de là l'exaspération universelle et l'idée de le garantir de la mort à quelque prix que ce fût. De nombreux citoyens de couleur partent immédiatement pour la Croix-des-Bouquets ; ils communiquent leurs craintes aux soldats de la légion de l'Ouest dont Bauvais est le lieutenant-colonel en ce moment.

o56 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI.

Cette troupe était sous les armes, comme celles du Port-au-Prince, dès l'arrivée des bandes d'Halaou : son indignation fut à son comble, en apprenant ce bruit; mais la discipline la contint dans ses rangs.

Sur ces entrefaites, il paraît que deux officiers de la légion avaient été expédiés par Pinchinat etMonlbrun, avec mission de faire immoler Halaou.

De son côté, Marc Borno, chef d'escadron de la gendarmerie ou cavalerie de la légion de l'Ouest, commandant alors le fort de Bizoton, apprend là le bruit qui circulait en ville sur le projet de l'assassinat de Bauvais. Ami intime et dévoué de celui-ci, il quitte immédiatement son poste et se rend au Port-au-Prince. Il rencontre Brouillard, un de ses amis, qui lui confirme les appréhensions que l'on a. Marc Borno se porte naturellement, par devoir mihtaire, auprès de Montbrun, commandant de la province : il le trouve avec Pinchinat, et ces deux chefs, Tun politique, l'autre militaire, lui communiquent leur pensée , la résolution qu'ils ont prise de faire périr Halaou. Aussitôt, Marc Borno franchit à toute bride les trois lieues qui séparent la Croix-des-Bouquets du Port-au-Prince.

Que se passait-il dans ce bourg depuis l'arrivée d'Halaou et de ses gens ? Bauvais, qui ignorait les appréhensions de l'opinion générale ; incapable de tendre un piège à Halaou, par la droiture de ses sentimens, par la loyauté de son caractère ; trop brave, trop courageux, pour craindre cet homme et pour concevoir lui-même l'idée d'un meurtre ; Bauvais l'avait invité avec quelques-uns de ses sorciers à entrer chez lui pour leur faire servir des rafraîchissemens : ils étaient tous assis autour d'une table, Halaou tenant toujours son coq blanc.

[1794] ciiAPiiKE Mil. 557

Les deux officiers qui avaient précédé Marc Borno n'avaient encore rien ordonné; mais celui-ci, aussitôt son arrivée, donne l'ordre à un sergent noir de la légion, nommé Phelippeaux, de pénétrer dans les appartemens avec quelques autres soldats, et de tuer Halaou. En entrant, le sergent trouve Bauvais assis à côté de lui ; il ne peut faire feu sans exposer les jours de son chef. Mais celui-ci, toujours rigide sur la discipline, s'étonnant de' l'entrée de ces militaires, leur demande ce qu'ils veulent, avec ce ton du commandement que lui seul savait prendre à l'égard de ses inférieurs. Phelippeaux lui répond : « Commandant, passez dans votre chambre ! » Le tondu sergent est impérieux, par la conviction où il est, que les jours de son chef sont en danger. Bauvais, qui n'en sait pas souffrir de semblable, demande ses pistolets et se lève pour mieux agir contre les soldats indisciplinés. Ce mouvement facilite l'action de Phelippeaux et des autres ; Halaou et deux de ses officiers, toujours assis et ne se doutant pas de leur but, tombent morts. Bauvais reste étonné de ce résultat ; il en demande l'explication. Phelippeaux, et en même temps Marc Borno et les deux autres officiers pénétrant dans les appartemens, lui disent le motif de ce meurtre.

Quelle que fût l'opinion de Bauvais sur l'intention attribuée à Sonthonax, il demeura affligé de douleur par ce meurtre, cet assassinat commis chez lui, à sa table. Pour lui, en ce moment, Halaou était un hôte placé sous la sauvegarde de son honneur, et il avait raison. Si on l'avait averti de la résolution prise contre cet homme, il n'eût jamais consenti à son exécution : tous ceux qui l'entouraient le savaient bien, et Marc Borno surtout.

Toutefois, le mal était fait, le crime était commis- î

Les compagnons d'Halaou qui y ont échappé se précipitent hors des appartemens de Bauvais ; ils font un appel à leurs camarades pour venger la mort de leur chef. Alors survint une mêlée affreuse entre eux et les hommes de la légion. Le combat devint inégal entre cette troupe bien armée, bien exercée, pourvue d'artillerie et de cavalerie, et des hommes fanatisés par des superstitions grossières, qui, dans leur ignorance non moins grossière, agitaient en l'air des queues de bœuf pour rendre inefficaces la mitraille et les balles qui pleuvent sur eux. Ils sont forcés de fuir, en faisant autant de mal que possible h leurs ennemis. Ils sont poursuivis hors de la Croix-des-Bouquets, et se répandent dans les plaines et dans les montagnes voisines.

Dans ce combat, si Bauvais fut peiné, fâché du meurtre d'Halaou, il comprit néanmoins qu'il ne pouvait abandonner à eux-mêmes ses valeureux compagnons qui se dévouaient pour lui: aidé de Marc Borno, il dirigea leurs forces pour rester maître du champ de bataille. La Croix-des-Bouquets et toute la plaine du Cul-de-Sac restèrent dès ce jour plus soumises à son autorité; il prit des mesures en conséquence.

Essayons maintenant de nous expliquer à nous-même le vrai motif, la vraie cause de la mort d'Halaou. Et d'abord posons-nous cette question : Pinchinat, Montbrun et Marc Borno, ont-ils pu croire réellement que Sonthonax avait donné Tordre de l'assassinat de Bauvais? Nous ne le pensons pas. S'ils le croyaient capable d'une action aussi noire, Montbrun surtout l'aurait redoutée pour lui-même; car déjà il se montrait revêche à l'autorité du commissaire, en raison de ses dé-

[1794J CHAHTiie XIII. 5r)0

fiances et de ses procédés. Il faut donc clicidier cette cause, ce motif, dans une combinaison politique de leur part.

A leurs yeux, qu'étaient Halaou et ses sorciers? Des hommes dangei'cux par la puissance des superstitions africaines sur les masses des noirs devenus libres tout à coup, habitués au pillage, aux dévastations qui accompagnèrent leur insurrection contre le régime colonial, bien que dans l'Ouest elle n'ait pas eu le caractère de gravité qu'elle eut dans le Nord. Nous venons de voir que Garran a constaté la vie indépendante qu'ils menaient, et que ce fut Guyambois que Sonthonax employa à les gagner. Quelle garantie de moralité, de sûreté politique, Guyambois lui-même présentait-il dans une telle mission ? Cet homme avait été arrêté par Polvérel, en flagrant délit de conspiration pour le triumvirat royaliste, formé entre les blancs contre-révolutionnaires de l'Artibonite et les Espagnols, qui devait avoir pour chefs Guyambois, Jean François et Biassou. On se rappelle que le vicomte de Fontanges et ses adhérens devaient être rappelés dans la colonie ; c'est-à-dire, toute la séquelle des agens de l'ancien régime et des émigrés. Guyambois et ses complices avaient été condamnés à la détention par la cour martiale du Port-au-Prince, et Sonthonax les avait fait mettre en liberté; il s'appuyait sur eux et en faisait sa principale force pour défendre la colonie. Or, en ce temps-là, ces mêmes agens de l'ancien régime, ces émigrés que le triumvirat devait favoriser, n'élaient-ils pas dans les rangs des Anglais et des Espagnols? La coalition de Saint-Marc n'avait-elle pas arboré d'abord le pavillon blanc, juré fidélité à Louis XVII, avant de se donner aux Anglais? JeanFran-

560 ÉTUDES SUR l'histoire d'uaïti.

çois, Biassou et Toussaint Louverture n'avaient-ils pas réuni, par la trahison, presque toutes les paroisses du Nord et de l'Artibonite au pavillon espagnol, agissant au nom de la royauté, pour le rétablissement de l'esclavage ? Et c'était Guyambois surtout que, dans son aveuglement passionné, Sonthonax appelait à exercer une influence sur les masses noires ! N'était-il pas à craindre qu'il en usât, pour soumettre le reste de la province de l'Ouest aux Espagnols ou aux Anglais ?

D'une autre part, Pinchinat, Montbrun,Bauvais, Marc Borno et leurs frères, dans l'Ouest, de même que Rigaud et ses lieutenans, dans le Sud, bien disposés à soutenir la cause de la France, bien convaincus de la justice, de l'opportunité et de la nécessité de la liberté générale des noirs, aussi bien disposés à la défendre comme à défendre leur propre liberté et leur égalité politiques ; tous ces hommes devaient envisager résolument la situation des choses. Laisser une libre carrière aux préventions, aux imprudences de Sonthonax, c'eût été mollir en présence d'un danger imminent, et compromettre le salut de Saint-Domingue. Ils ne pouvaient douter de la vérité du décret d'accusation lancé contre les commissaires civils, pubHé par les Anglais avec toutes les circonstances propres à y faire ajouter foi ; et alors, ils devaient prévoir que ce décret recevrait son exécution tôt ou tard. Ils le savaient provoqué par la tourbe coloniale en France, qui haïssait Polvérel et Sonthonax pour leur énergie, qui les avait dénoncés comme des agens, des complices de Brissotetde tous les autres Amis des noirs ; et au 9 février 1 794, remarquons-le, ils ne pouvaient être informés du décret du 16 pluviôse (4 février) qui venait de légitimer la déclaration de la liberté gêné-

[1794] CiiAPiTUE XIII. 36i

raie prononcée par ces commissaires. Nous verrons bientôt que ce nouveau décret n'interrompit pas l'accusation portée contre eux. Donc, aux yeux de Pinchinat, cet athlète politique qui inspirait ses idées à toute sa classe, de Montbrun et de Marc Borno, ces hommes d'exécution, les commissaires étant retirés de la colonie, c'était à leur classe que reviendrait la mission de sauver Saint- Domingue, en dirigeant les noirs pour leur conservation à tous, pour défendre cette liberté générale à laquelle ils étaient parvenus et que peu d'entre eux appréciaient d'une manière généreuse ; car, nous le répétons, le plus éclairé parmi eux, Toussaint Louverture, travaillait alors à la restauration de l'ancien régime, et Laveaux, gouverneur général, était resserré dans les limites du Port-de-Paix : il pouvait y succomber à tout moment.

De telles idées dominant l'esprit de Pinchinat, de Montbrun et de Marc Borno, ils devaient arriver subitement à une résolution, regrettable sans doute, mais dont l'énergie pouvait et devait frapper de stupeur tous ces sorciers africains, et soumettre à l'ascendant de leur intelligence, ces masses qui avaient besoin de directeurs capables, dans leur propre intérêt. La mort d'Halaou aura été alors décidée entre eux trois, par ces motifs, et non pas par haine pour les noirs. Ce sentiment n'entra jamais dans leur cœur, pas plus que lorsqu'un jour et successivement, Toussaint Louverture, Dessalines et Christophe, devenus chefs du gouvernement, firent périr des sorciers africains semblables à Halaou, comme des êtres nuisibles à la tranquillité publique et capables d'entraver, par le fétichisme, la civilisation des masses. Dessalines a agi, en 1805, par les mêmes motifs, en faisant périr Lamour Dérance qui, par le fétichisme africain,

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lui opposait le plus grand obstacle dans la guerre de l'indépendance.

Car, il faut le dire une fois pour toutes, si à ces époques reculées, comme aujourd'hui encore, le mulâtre et le noir de ce pays ont dû et doivent toujours accepter avec fierté leur origine africaine, ne pas en rougir devant les préjugés coloniaux, ils ont dû et doivent encore réprimer vigoureusement toutes ces idées, toutes ces pratiques nées de la barbarie de l'Afrique et inconciliables avec la civilisation du peuple.

Nous concluons donc qu'Halaou sera tombé victime de sa grossière ignorance, du danger qu'elle présentait à nos devanciers pour la cause de ses frères eux-mêmes. Nous qualifions ce fait de crime, parce que, à notre avis, quelle que soit la situation, quels que soient les raisonnemens de la politique, lorsqu'un homme périt de mort violente, c'en est un. La morale ne saurait approuver un seul fait de cette nature, sans être contrainte d'approuver également toutes lesénormités que la politique se permet. Nous savons bien que celle-ci réussit très-souvent dans ses procédés arbitraires, qu'elle éloigne un danger présent, quelquefois avec les meilleures intentions ; mais la légitimité du but n'autorise jamais la violation des lois de l'humanité. Cette violation entraîne souvent, ou des remords, ou des regrets, et toujours des reproches de la part de la postérité.

Si cette explication que nous avons essayé de donner au meurtre d'Halaou nous paraît fondée sur des probabilités, pour le vulgaire de cette époque, H n'a été que le résultat de l'intention supposée à Sonthonax contre Bauvais: de là la tradition populaire de notre pays. L'intention que nous supposons nous-mêmc, peut-être à tort, à Pinchi-

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nat, Montbrun et Marc Boriio, leur aura paru excusable, au premier surtout qui, au mois de décembre 1795, en adressant un écrit aux hommes de couleur de Saint-Marc et des paroisses voisines, leur avait dit ces paroles remarquables :

« Attendrez-vous,pour sortir de l'engourdissement dans » lequel vous êtes ensevelis, que vous soyez placés entre » la tyrannie et la liberté, au milieu des torches et des » poignards? Pouvez-vous rester en suspens? Vousou- » bliez que vous êtes du sang africain? Si la voix de la na- » tiire ne trouve pas d'accès dans vos cœurs endurcis, ne » devez-vous pas,par reconnaissance, vous décider en fa- » veurdes noirs qui vous ont servi de remparts contre les » blancs? Sans les noirs, il ne serait plus question depuis » longtemps de votre existence. »

Quanta Sonthonax, si l'effet du meurtre d'Halaou dut lui prouver de quelle énergie étaient capables les hommes de couleur placés sous son autorité, il nous est démontré qu'il ne considéra pas lui-même ce fait comme excessivement blâmable; qu'il ne l'attribua pas du moins à Bauvais, et surtout qu'il n'eut jamais l'odieuse intention qu'on lui supposa à son égard ; car voici une lettre écrite par lui, un mois après cet événement, que nous avons trouvée dans les archives de Santo-Domingo. Il l'adressa à Blanc Cazenave, mulâtre, qui commandait alors un parti de nègres campés avec lui dans les montagnes des Cahos, et qui s'était livré à Toussaint Louverture : il le croyait disposé à revenir à la cause de la République française.

« Le commissaire civil de la république, à Blanc Cazenave, et aux officiers, sous-officiers et soldats campés aux Cahos pour le soutien de la liberté et la défense de la république.

» Frères et amis, depuis quinze jours j'ai appris que vous étiez enfin désabusés sur la sincérité de rattachement que les Espagnols avaient l'air de vous porter. Vous avez ouvert les yeux sur la perfidie de leurs manœuvres. Vous reconnaissez actuellement que la République française et les commissaires civils sont les seuls qui veuillent sincèrement la liberté des nègres.

» Vous savez, frères et amis, ce que j'ai fait pour les Africains dans la province du Nord ; vous savez tous qu'au péril de ma vie, à travers les poignards et les poisons, j'ai osé prononcer la liberté : je suis encore prêt à soutenir pour vous la même cause. Réunissez-vous autour de moi contre les ennemis étrangers qui nous assiègent. Jurez tous de mourir plutôt que de retomber sous le couteau de vos anciens maîtres. Il faut absolument que la liberté triomphe; il faut que les Africains soient payés de leur travail; il n'y a que cette seule manière de restaurer la colonie. J'ai donné ordre au colonel Sauvais, votre ami, de vous fournir des munitions. Soyez vigilants et courageux, et tout ira bien.

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