SONTHONAX
Cette lettre est du 7 mars 1794 ; elle fut sans doute remise à Toussaint Louverture qui l'aura envoyée au gouverneur espagnol, pour lui prouver que Blanc Cazenave et ses gens étaient inaccessibles à la corruption du commissaire civil. Ne prouve-t-elle pas que, loin d'avoir insinué à Halaou et à ses sorciers, que Bauvais était l'ennemi des noirs et de leur liberté, Sonthonax le recommandait, même après la mort de cet homme, comrrie étant leur ami ? Dire aux noirs soumis à Blanc Cazenave, que Bauvais est leur ami, qu'il leur fera parvenir des munitions, n'était-ce pas vouloir augmenter l'influence de ce chef des hommes de couleur?.... Le 5 mars, deux jours avant sa lettre à Blanc Cazenave, il avait promu Bauvais au grade de colonel d'infanterie *.
' « Je viens de recevoir le brevet de colonel d'infanterie que vous m'an- » noncez par voire dépêche de ce jour. Ma reconnaissance est sans bornes, et » la satisfaction de voir que mes services sont agréables au délégué de la ré- » publique me comble de joie, et ne me laisse que le désir de mériter tou-
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Oh ! combien les préventions contre les hommes politiques nuisent souvent aux peuples qui les conçoivent ! Comment ne pas regretter aussi celles de Sonthonax, ses défiances contre toute la classe des hommes de couleur, qui le portèrent alors, qui le portèrent encore plus, deux ans après, à des mesures imprudentes dont il fut lui-même la première victime !...
Le 19 février, les Anglais attaquèrent le poste de l'Acul-de-Léogane qu'ils enlevèrent après trois heures de combat. Ils étaient en force supérieure. Le baron de Montalembert, émigré, était dans leurs rangs; brave et courageux, il a rempli un rôle fameux durant toute l'occupation anglaise. Là se borna la conquête de ces étrangers du côté du Sud, jusqu'à ce que Léogane même fût enlevé entre leurs mains.
Presque en même temps ils reparurent devant le Portau-Prince. C'était encore le commodore J. Ford, qui ne put rien contre cette ville par les précédentes dispositions prises par Sonthonax. Son apparition se borna à un échange de lettres avec le commissaire, qui eut la générosité de lui renvoyer quinze prisonniers anglais.
Mais Sonthonax saisit cet instant pour rendre une proclamation, en date du 27 février, dont le but était d'exciter le dévouement de toutes les classes pour la défense du pays et du Port-au-Prince particulièrement.
Le 15 novembre dernier, dit-il, nous avons donné l'ordre du désarmement de la garde nationale du Port-Républicain : cet ordre conte» nait une autorisation donnée au commandant de la province pour res-
» jours ses bontés pour lesquelles je n'épargnerai rien » - Lellre de Bmvais à Sonthonax, du 5 mars 1794.
366 ÉTUDES SIJK LIlISTOIllE d'iIAÏTI.
tiiuer les armes à tous ceux qui seraient reconnus dignes de s'en servir pour défendre la cause de la liberté et de l'égalité.
Un très-petit nombre de citoyens s'est présenté pour les réclamer, et les armes ont été distribuées, soit à la légion de l'Égalité, soit aux volontaires nationaux ; de manière que la partie la plus essentielle du peuple de Saint-Domingue, celle qui a -plus d'intérêt au succès de la révolution, se trouve aujourd'hui former la force publique de Saint- Domingue, sous les ordres des commissaires civils.
Cet ordre a déplu d'abord, soit aux Européens transportés dans la colonie, ^oïlaux créoles eux-mêmes, sans distinction de couleur. Mais l'arrivée des Anglais a changé entièrement la disposition des esprits : les habiians du Port-Républicain n'ont vu dans les armées du tyran de la Grande-Bretagne que nos ennemis naturels ; tous se sont réunis pour les repousser. La rade a donné l'exemple, et les braves marins de l'État et du commerce attendent dans nos forts l'instant de se signaler; tous sont disposés à brûler les riches cargaisons dont la conduite en Europe leur est confiée, et à donner ainsi un grand exemple de patriotisme, plutôt que de livrer aux ennemis de la république des moyens puissans de lui faire la guerre.
Le moment est arrivé où tous les habitans de Saint-Domingue, sans distinction d'état ou de couleur, sont appelés à défendre, pour leur propre intérêt, la cause de l'humanité et de la liberté. Le voile épais du préjugé, qui fascinait les yeux des Africains dans la servitude, est enfin tombé; l'esclave s'est mesuré avec ses maîtres, il a vu qu'ils étaient des hommes plus faibles que lui ; il ne retombera jamais dans son ancien avilissement. Malheur aux insensés qui s'opposeront au triomphe des principes philantropiques et de liberté universelle qui germent et se propagent parmi les nations! Les gouvernemens en délire auront beau vouloir conserver les abus atroces qui font des Antilles un repaire de tous les crimes de l'Europe, leur éclatante punition sera l'effroi des contemporains, et servira d'exemple à la postérité.
Déjà les calomnies que l'horrible soif de l'or enfantait con/re nous touchent à leur fin; déjà la métropole, instruite de nos succès, a proclamé la liberté générale des nègres dans toutes les possessions coloniales. »
Déjà, peut-être, un Africain de la députation du Nord de Saint- Domingue, sans autre recommandation que son bon sens et ses vertus, a V honneur de présider en ce moment' la convention nationale de France.
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Dans CCS circonstances, nous avons ordonne et ordonnons ce qui suit:
Article 1'^ Le colonel Desfourneaux esi autorisé à recruter le 48' régiment parmi les citoyens de bonne volonté qui se présenteront avec un fusil pour servir la république contre ses ennemis, pendant l'espace d'un an.
2. La liste des recrues nous sera présentée avant leur prestation de serment, pour, ceux qui y seront inscrits, être admis ou rejetés, suivant les témoignages qui nous seront rendus par les chefs militaires.
5. Les officiers du 4c régiment, à défaut de ceux du 48s commanderont les nouvelles compagnies qui^ en aucun cas, ne pourront s'élever au-delà de 200 hommes.
k. Ces compagnies seront organisées dans le plus bref délai ; elles prêteront serment entre nos mains, et en présence de la légion de l'Egalité et des volontaires nationaux, de défendre jusqu'à la mort la liberté des Africains à Saint-Domingue.
Dans cette proclamation où Sonthonax faisait l'éloge deshabitansdu Port-au-Prince, disposés, selon lui, à repousser les Anglais, où il convient que la mesure du désarmement général leur avait déplu, on se serait attendu à le voir ordonner la restitution de leurs armes : point du tout. Qu'on juge alors si ce mécontentement ne devait pas continuer de leur part.
Ensuite, on reconnaît par cet acte qu'il annula l'autorité militaire de Montbrun, commandant de la province ; car ce n'est pas celui-ci qui est appelé à opérer le recrutement, c'est Desfourneaux, qu'il a nommé commandant de la place dès son arrivée au Port-au-Prince. Or, Polvérel avait d'abord fait mettre Desfourneaux en prison, pour un discours que ce dernier lui avait prêté et qui servit à ébranler la fidélité deLapointe; après cela, il avait dû le traduire par-devant la cour martiale, à raison des abus d'autorité et des malver^s'ations dont il était accusé. Montbrun était le président de cette cour, et Desfourneaux
568 ÉTUDES SUR l'iiistoiiie d'haïti.
pensait que c'était lui qui avait excité Polvérel à ces mesures; et quoiqu'il eût été acquitté, il avait conservé du ressentiment contre Montbrun. Affectant un grand zèle à obéiràSonthonax,par opposition même à Polvérel dont il était mécontent, Desfourneaux excitait Sonthonax à son tour contre Montbrun, et il n'opéra le recrutement ordonné le 27 février, que parmi les anciens anarchistes qui avaient été de la troupe de Praloto, — les matelots, les bandits de toutes les nations qui avaient fait tant de mal aux hommes de couleur ; ils étaient tous des blancs^. Déplus, le 48^ régiment était ce corps d'Artois qui, comme celui de Normandie, avait toujours été des instrumenspour les factieux blancs du Port-au-Prince contre les hommes de couleur ; de là un nouveau mécontentement de la part de ces -derniers et principalement de leurs chefs.
Remarquons encore que dans sa proclamation, Sonthonax signale les calomnies dont il est l'objet. Autorité suprême, il descend aux reproches, alors qu'il semble désirer le rapprochement de tous les citoyens pour défendre le pays. Il flatte ensuite les noirs, en admettant que J. B. Belley ou J. Georges, députés du Nord, a pu présider la convention nationale. Dans toute autre circonstance, une pareille idée eût paru imaginée pour les exciter en faveur de la France, par leur amour-propre ; alors, elle n'a paru que comme un moyen de les exciter contre ceux dont il se plaint, blancs et mulâtres.
Pour tout dire sur cette proclamation, Sonthonax de-
1 Par sa lettre du 5 mars, citée plus avant, Bauvais fit des observations à Sonthonax sur le recrutement parmi ces blancs. Ceci corrobore ce que nous avons dit sur l'erreur commise par Garran , erreur répétée par Pamphile de Lacroix.
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vine que le décret du 4 février (16 pluviôse an II) a été rendu par la convention nationale : — celui qui déclare, ou plutôt qui confirme la liberté générale des esclaves. Au 27 février, il était impossible qu'il le sût ; mais il avait dû prévoir que la convention en viendrait là, car nous avons cité, à son honneur, deux de ses lettres où il pressait la solution de cette grande question qu'il eut la gloire de résoudre le premier, et, en outre, il avait chargé Dufay et les autres députés du Nord de tout faire pour provoquer cette mesure. En affirmant ce qui sera reconnu vrai plus de trois mois après, il n'a toutefois pour objet que de faire taire les calomnies dont il se plaint, et de détruire l'influence du décret d'accusation de la convention nationale.
Notre impartialité nous oblige à blâmer Sonthonax bien souvent ; mais nous ne pouvons refuser à cet esprit vigoureux, l'estime qu'il mérite en bien des occasions. Les révolutionnaires sont ainsi faits ; ils présentent alternativement des sujets de blâme et d'éloges dans leur conduite, parce que dans leur œuvre de démolition de la société, pour sa reconstruction sur des bases nouvelles, ils subissent eux-mêmes l'influence des circonstances oii ils se trouvent, et que souvent ils font naître parleurs fautes. Heureux ceux dont les principes les garantissent des excès que la morale réprouve, et dont le caractère modéré permet d'éviter ces excès, dans la lutte qu'ils soutiennent contre l'ordre de choses qu'ils détruisent !
Nous venons de voir Sonthonax s'efforcer de rallier à son autorité, par des flatteries, les noirs qu'il a fait enrôler. Lisons encore sa proclamation du 1" mars, où il parle de nouveau de ces hommes , afin de démêler ce
qu'il y a de vrai au fond des éloges qu'il leur prodigue.
La propriété, dii-il, est la base sur laquelle les sociétés sont assises j elle est le signe représentatif de l'existence civile. S'il n'y avait qu'un homme, il n'y aurait point de guerre de partage; s'il n'y avait qu'une société, il n'y aurait point de guerre étrangère. Mais il y a des soldats aveugles, à combattre, des citoyens fidèles, à protéger. La force armée est destinée à veiller à la propriété de ceux-ci, et à consommer l'anéantissement de ceux-là.
Là, comme partout, le peuple africain déploiera cette humanité qui Ta distingué dans ses efforts pour rentrer dans l'ordre social. Avec quelle sensibilité n'a-t-il pas accueilli et protégé ses ennemis les plus ardents ! Son courage égalera ses autres venus. Ceux qui combattent pour reconquérir le droit de l'opprimer, doivent la vie à sa clémence: ils devront bientôt leur défaite à sa valeur. Non, le peuple africain ne souillera point sa victoire ; il ne déshonorera point la plus sacrée, la .plus auguste des prétentions^ par le pillage et Vincendie. A l'abri de sa fermeté généreuse, la propriété et la liberté reposent tranquilles, sûr qu'il porte dans son cœur le jugement des lâches qui oseraient le violer.
Confians en tant de vertus, tous les citoyens s'uniront à lui pour prolonger sa ligue redoutable; la colonne républicaine offrira la confusion importante des couleurs dans l'ordre impénétrable des rangs. Tous les citoyens armés et non soldés marcheront sous la bannière civique -, et si un lâche est atteint désertant ses murs, il aura mérité la mort.
Dans des circonstances, nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit:
Article 1*'. Tous les citoyens armés et non enrôlés se joindront aux corps des volontaires nationaux commandés par Lafontant.
2. Tout citoyen qui sera trouvé sans passeport hors des murs, sera conduit par-devant le commandant de la place, et puni de mort.
3. Tous ceux qui seront trouvés à piller ou à incendier, seront également conduits par- devant le commandant de la place, etpunis de mort.
4. Tout soldat convaincu d'avoir vendu ses armes sera puni de mort.
Ge qu'il y a de vrai dans cette proclamation, c'est 1»
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crainte qu'inspire aux blancs du Port-au-Prince, l'armement des nouveaux libres, qui sont nombreux, après leur propre désarmement ; c'est que Sonthonax lui-même n'est pas trop rassuré sur les dispositions de ces nouveaux soldats. Il redoute Tincendie et le pillage, il tache de garantir la propriété par renonciation de principes conservateurs de la société civile ; il redoute les vengeances contre les anciens maîtres, et il s'efforce d'inculquer des principes, des sentimens d'humanité à cette force armée. Il fait plus, craignant la désertion, la fuite des habitans pour passer à l'ennemi, et toutes les conséquences qu'elle peut amener, il ordonne des dispositions qui constituent la loi martiale. On est entouré d'ennemis, la place est pour ainsi dire assiégée, il n'y a là rien que de fort naturel et qui ne soit nécessité par la situation. Mais, en présence de tant de dangers, les préventions antérieures contre le commissaire reçoivent une nouvelle impulsion. Quand on est dans une telle situation, il suffît du moindre incident pour amener une rixe, un choc, un combat entre tant d'hommes prévenus les uns contre les autres.
On a vu les diverses causes de défiance de Sonthonax contre Montbrun ; d'abord, au Cap, lors de l'embarquement de d'Esparbès dont il était l'aide de camp; ensuite; lors des arrestations des blancs au Port-au-Prince, en novembre 1795, par Montbrun. Celui-ci, comme ancien libre privé de l'égalité civile et politique, n'aimait pas les colons ; il se rappela, peut-être trop, que ceux du Portau-Prince avaient été excessivement furieux contre les hommes de couleur, et Sonthonax, suivant le témoignage de Garràn cité plus avant, tendait alors à se rapprocher plus des colons que des hommes de couleur. En outre;
57!â ÉTUDES SUR l'hISTOIRE d'haÏII.
Montbrun était presque une créature de Polvérel qui l'avait comblé de faveurs, et Sonlhonax, il faut le dire, était irrité de la désapprobation donnée à plusieurs de ses actes par son collègue, notamment au désarmement général. Desfourneaux, obséquieux envers Sonlhonax, alimentait sa défiance. La proclamation du ^7 février venait de lui donner la haute main dans l'armement et le recrutement du régiment d'Artois; il se servit de cette circonstance pour s'opposer davantage à Montbrun, son chef hiérarchique. Montbrun, de son côté, n'était pas exempt de défauts dans le caractère ; ayant servi en Europe, il avait une haute idée de sa supériorité, et le juste orgueil de ses services dans la mère-patrie oîi il avait été promu au grade de chef de bataillon. Il était effectivement un militaire remarquable.
Déjà, le IG février, Martial Besse était venu se mêler de la partie, en adressant à Sonthonax une lettre pleine de malignité, sinon calomnieuse, contre Montbrun, également son chef immédiat, en qualité de commandant de la province de l'Ouest ; M. Besse commandait l'arrondissement de Jacmel. Exécuteui' outré de toutes les volontés de Sonthonax (nous l'avons prouvé par ses précédentes lettres à celui-ci), il n'était pas moins jaloux que Desfourneaux, de l'autorité dont Montbruu était investi. Il disait à Sonthonax : « Nous avons plus à craindre » l'ennemi du dedans que celui du dehors ; mais sévissez » sans ménagement, et tout ira bien. Vous avez pris de » grandes mesures ; mais il en est d'autres indispensables » pour votre sûr été ellâtrîiuqmWïlé de la province. C'est au » chef quilfaut s' en prendre. L'Américain qui m'a apporté » des nouvelles de Barné (Josuah Barney) avait bien raison ^ de me dire delà part de Barné, qu il fallait vous méfier
[1794] CUAi'iTiiE XIII. 37."Ç
» de ceux qui sont tous les jours autour de vous, et » auxquels vous paraissez accorder une grandeconfiance.»
Nous avons cette lettre de Martial Bcsse, qui nous permet de juger de ses sentimens jaloux ; mais nous ne pouvons savoir les discours iucessans de Desfourneaux, les allégations journalières dont il faisait usage contre Montbrun auprès de Sonthonax. En 1796, nous le verrons de nouveau, agent d'exécution des passions de ce commissaire contre Rigaud, et alors nous dirons notre opinion à son égard, sans même recourir à ses discours de 1814, dans la chambre des députés de la Restauration.
Tous ces précédens posés, arrivons enfin à l'affaire qui eut lieu, le 17 mars, dans l'enceinte du Port-au-Prince. Mais remarquons auparavant ce que dit Garran, en parlant des dissensions qui existaient entre Montbrun et Desfourneaux : « Sonthonax, dit-il, ne sut pas les répri- » mer dans leur principe, ni peut-être même tenir assez » exactement la balance de l'impartialité entre ces deux » rivaux. i> Nous avons établi en faveur de qui, des deux, étaient ses sympathies.
Il était impossible que les liommes du régiment d'Artois, réunis aux anciens satellites de Praloto, tous blancs; connaissant les dissensions qui existaient entre Desfour- . neaux, leur chef immédiat, et Montbrun; sachant la partialité de Sonthonax pour le premier ; se rappelant leurs anciennes luttes contre les mulâtres et les nègres ; excités de nouveau par le commandant de la place; il était impossible, disons- nous, que tous ces hommes ne provoquassent pas la légion de l'Egahté, composée originairement de mulâtres et de nègres, recrutée récemment de ces derniers, en se considérant, eux les blancs, comme organisés dans le but d'opposer une force à celle-
de la légion. Leur insolence, éprouvée du temps de Praloto et des autres factieux, recevait une nouvelle impulsion dans ces circonstances.
De leur côté, les mulâtres et les nègres de la légion se rappelaient aussi les temps passés, la fureur de ces anciens ennemis ; et ils ne pouvaient abandonner la cause de Montbrun qui était la leur propre. Remarquons ici que, dans la légion, figuraient les anciens africains de Philibert, les /iztssarf/,9 de Jacmel, jadis armés contre les mulâtres, mais aujourd'hui dans leurs rangs, incorporés avec eux, et devenus leurs amis, leurs soutiens, parce qu'ils sont leurs frères.
Montbrun , convaincu des mauvaises intentions de. Desfourneaux, eut assez d'intrépidité pour le prévenir au lieu de se laisser attaquer. Pouvons-nous l'en blâmer? Lorsque la guerre est inévitable, c'est au général d'armée à juger du moment opportun pour la déclarer. Montbrun la déclara dans la nuit du 17 au 18 mars ^
La relation de cet événement, consignée dans le Rapport deGarran, est d'un blanc , commissaire de la rade du Port-au-Prince, qui la fit en France un an après. Mais l'impartial rapporteur dit aussi : " On na d'ailleurs au » cune lumière sûre sur la manière dont cet événement » fut amené. Montbrun a imputé à Desfourneaux d'a- T» voir voulu se défaire de lui, pour lui succéder dans » le gouvernement de l'Ouest. Desfourneaux et Sony> thonax ont dit que Montbrun voulait les embarquer ou » les assassiner , pour livrer le Port-Républicain aux » Anglais. »
1 Un écrit de Galereau, publié en 1797, prétend que Sonlhonax donna à Desfourneaux l'ordre d'arrêter Plnchinatet Monlbrun ; ce qui obligea Mont brun de se sauver et de se rendre au milieu de la légion : de là le combat contre le 48" régiment.
[1794] CHAPITKE XIII. 575
Cette relation porte que: « le 17 mars, vers onze » heures de la nuit, Montbrun fit faire feu par la légion » sur les soldats d'Artois: que la fusillade était appuyée » par l'artillerie. » Et tout à coup, elle ajoute « que ces^ » soldats, qiiine savaient rien de ce qui se passait étaient » couchés, et il n'y avait de levés que ceux qui avaient » entendu du mouvement, et qui cherchaient inutile- » ment à s'en instruire ; ils furent les premiers sacrir » fiés, et ceux qui étaient dans l'intérieur (des casernes) » réussirent en partie à se sauver par les fenêtres qui » donnaient dans une savane dépendante du gouver- « nement, où ils se rendirent pour sauver le commis- » saire civil, qui était exposé dans ce moment à perdre ï> la vie. La garde de sa porte était déjà tuée, et un feu » roulant, dirigé dans son appartement,V obligea de suivre » les soldats d'Artois, qui le mirent en sûreté au fort » Sainte-Claire. Lesfemmes, les enfans suivirent l'escorte, y> et se trouvèrent sous la même protection . »
n faut que le lecteur sache que les casernes, oîi logeaient les soldats d'Artois et ceux de la légion, se trouvaient contiguës au palais du gouvernement, par une cour ou jardin placé entre les deux édifices. Si les uns et les autres logeaient ensemble dans ces casernes, où il y avait une vaste cour ou place, il est facile de concevoir que le combat aura commencé entre eux, dans cette enceinte même. Mais, pour donner une couleur de perfidie et de lâcheté à l'attaque ordonnée par Montbrun, le narrateur la fait commencer de nuit, alors que les soldats d'Artois sont couchés.
Malenfant, qui raconte le même fait, colore encore mieux la prétendue perfidie de Montbrun ; il dit « que » celui-ci plaça trois de ses complices du côiéde lu caserne
» des blancs, et leur fit tirer à minuit trois coups de fusil » sur celle des noirs. Ceux-ci qui étaient prévenus et » presque tous sous les armes, parce qu'on leur avait in- » sinué qu'on voulait les leur ôler, firent feu sur la )) caserne des blancs, dont ils se croyaient attaqués. Les » soldats d'Artois tous endormis, réveillés par cette at- » taque imprévue, sautent sur leurs armes : les uns, quoi- » que à demi nus, ripostent au feu avec vigueur; les » autres enfoncent les panneaux (très-solidement con- » struils, car nous avons vu ces casernes debout), et se » sauvent dans la ville, où ils trouvent leur colonel qui » venait à leur secours. » Précédemment, Malenfant, dans son livre, avait dit « que Montbrun ne fit entrer » dans les casernes quime compagnie de mulâtres et de » nègres à lui dévoués, et qu'il marcha à leur tête contre » la caserne des blancs, et canonna les soldats d'Artois » qui y étaient tranquillement couchés et endormis.» Contrairement au précédent narrateur, il se borne à dire : » que le gouvernement fut cerné, et que, sans le courage » et l'intrépidité de Desfourneaux, le commissaire animait » péri. Ce général vint le délivrer, à la tête de quelques » soldats d'Artois qu'il rassembla des postes, de la ca- » serne et dans les rues où ils se sauvaient en désordre » pour échapper à l'artillerie de Monlhvun.^)
Nous ne nions pas le courage, la bravoure et l'intrépidité de Desfourneaux ; nous avons déjà établi qu'il possédait ces vertus militaires. Mais à travers ces deux narrations décousues , faites , la première , une année après l'événement, la seconde, en 1814, vingt années après, nous découvrons la vérité historique du fait: c'est que les deux corps de troupes , le ré^^iment d'Artois et la légion de l'Ouest , prévenus l'un contre l'autre, lo-
[1794] cuAi'iTUE xiii. 377
géant dans les mêmes casernes, devaient incessamment être en querelle ; et que, pour en finir, Monlbrun aura ordonné à la légion de commencer l'attaque, s'il n'est pas plus probable que les trois coups de fusil dont;' parle Malenfant sont partis des rangs des anciens flibustiers de Praloto, réunis aux vieux soldats d'Artois.
Nous n'admettons pas que ce combat nocturne ait eu lieu pendant que ces derniers étaient profondément endormis. C'est évidemment une fausseté des deux narrations, qui se contredisent sur d'autres circonstances accessoires ; car, la première avoue que tous n'étaient pas couchés, qu'il y en avait de levés: celle-ci prétend que la garde placée à la porte du gouvernement était déjà tuée et qu'un feu roulant dirigé dans l'appartement occupé par Sonthonax l'exposait à perdre la vie, tandis que l'autre dit que le palais fut seulement cerné.
Ce qu'il y a de vrai et de certain, c'est que les mulâtres et les nèo'res de la léc;ion chassèrent les blancs de la caserne ; que ceux-ci se sauvèrent et se portèrent au palais respecté par les autres, parce que le commissaire civil s'y trouvait, el qu'eux et Monlbrun n'en voulaient pas à la vie du représentant de la France, pas plus qu'à son embarquement. Ils voulaient l'embarquement du régi- ,ment d'Artois et de ses nouveaux auxiliaires, et celui de Desfourneaux, comme deux ans après, aux Cayes, ce général se verra contraint de s'embarquer lui-même*. Montbrun en voulait si peu à Sonthonax personnellement, que, vainqueur de Desfourneaux et de sa troupe, il les laissa descendre du palais pour se porter au fort
' En 1797, Sonthonax lui-même ne seia-t-il pas porté à anéler et à détenir ce même Desfourneaux, à cause de ses vues sur Toussaint Louverture, ou des exigences de celui-ci? Nous raconterons ce l'ait singulier.
578 FTUDES sni\ l'histoire d'haïti.
Sainte-Claire, escortés de Jemmes etd'enfans blancs. Le fort Sainte-Claire, placé sur le rivage de la mer, ne leur offrait aucune défense du côté de la terre, ses canons de calibre formant une artillerie de place dirigée seulement contre les vaisseaux ; mais cette position indiquait parfaitement à Desfourneaux la route qu'il avait à suivre : l'instinct de sa conservation la lui avait indiquée.
Continuons l'examen delà première narration.
« La fusillade de la caserne, entendue par les citoyens
» nègres de la ville, les porta aux plus grands excès contre
» les blancs; ils assassinèrent tous ceux qu'ils rencontre -
» rent, principalement ceux trouvés en dehors de la ville.
» Plusieurs pères de famille furent égorgés dans leurs
» maisons, après en avoir défoncé les portes : notez qu'il
» n'y avait de blancs armés que ceux qui s'étaient incorpo-
» rés (les anciens flibustiers"). — La fusillade dura jusque
» vers cinqheures du matin, et recommença à huit heures
» pari' entrée deplusieursnègres arrivés delaplaine; nous
y> perdîmes encore beaucoup deblancs dans cette matinée.
» // fut formé quelques patrouilles pour la sûreté des
ï) blancs, de l'ordre du commmane; mais il s'en glissa d'é-
» trangères qui, sous prétexte de conduire les blancs au
i) quartier et dans les forts, les fusillaient avant d'y arri-
» ver. Néanmoins, il en fit accompagner quelques-uns
» au quartier qui, pendant un certain temps, n'étaient
j) pas plus en sûreté- — Montbrun écrivit une lettre à
•) Sonthonax, à huit heures du matin, dans laquelle il
» lui prescrivait ce qu'il exigeait de lui ; l'embarquement
^ du ^S^ régiment et son commawc/awi^insi qu'un nombre
y> de personnes qu'il lui désignait, l'assurant que, dans
» le cas contraire, il présumerait qu'on voudrait marcher
» contre lui et qu'il l'engageait de n'en rien faire, parce
[1794J ciiAPiTuii xm. ^)70
» qu'il l'assurait de sacrifier tous les blancs quil tenait » dans les casernes. »
Que ressort -il de cette partie de la narration ? C'est que les nègres de la ville comme ceux venus de la plaine, en se portant à ces excès, à ces assassinats, prirent parti pour les mulâtres et les nègres de la légion sous les ordres de Montbrun ; mais que ce ne fut pas lefait de celuici. Nous ne nions pas ces coupables abominations, dont le nombre a peut-être été exagéré ; mais comment Montbrun eût-il pu les empêcher, pendant la nuit, dans la vaste enceinte du Port-au-Prince et hors de ses murs, alors qu'il avait dû se tenir à la tête de la légion ? Nous voyons néanmoins qu'il fit conduire aux casernes, gardées par cette troupe, tous les blancs qu'il put arracher à la fureur de ceux quiles poursuivaient. S'il est vrai que Sonthonax donna, ordre de former des patrouilles pour les protéger, c'est une preuve de plus que son autorité ne fut pas méconnue de Montbrun, En souscrivant aux conditions imposées par celui-ci,, quant à l'embarquement de Desfourneaux et de sa troupe, le commissaire fit un acte de prudence pour les sauver et sauver les autres blancS:; car il dut reconnaître que leurs jours étaient en danger, par le concours des nègres de la ville et de la plaine donné à la légion. Par sa proclamation du l^"" mars, ne voit-on pas qu'il redoutait déjà de tels événemens?En ce moment, il dut se convaincre que les nègres ne pou°. vaient pas épouser son ressentiment contre les mulâtres : au Cap, il les avait déjà vus se réunir pour chasser les blancs.
Comment donc admettre cette ridicule assertion de, Malenfant, qui prétend « que Hyacinthe, le chef des noirs. « de la plaine, arriva au Port-au-Prince avec plus de six.
380 ÉTUDES SUR l'histoire d'uaïti.
« mille nègres au secours du commissaire et des blancs, » et que c'est à ce noir que les habitans de la ville durent » leur salut? » D'abord, nous remarquons que la première narration dit que les noirs venus de la plaine, vers huit heures du matin, continuèrent regorgement des blancs. Ensuite, oià Hyacinthe eût-il pris ces six mille noirs, cette formidable armée? Etaient-ils campés dans la plaine, pour accourir si promptement en ville ? D'ailleurs, avec le caractère ardent de Sonthonax, lui, commissaire civil, obligé de quitter son palais pour se réfugier dans un fort, ayant encore autour de lui Desfourneaux et le 48' régiment, il eût négligé ce secours de six mille noirs contre Montbrnn et la légion ! Il n'en eût pas profité pour soumettre celui-ci à discrétion ! Il aurait préféré se soumettre aux dures conditions du commandant de la province de l'Ouest ! N'avait-il pas appelé les noirs contre Galbaud?...
Le sens commun repousse une telle assertion de la part de Malenfant ' . '
Il ne repousse pas moins cette autre oii il avance que Pétion, commandant une compagnie de mulâtres canonniers réunis aux marins blancs et à la troupe de Desfourneaux, se joignit à celui-ci pour solliciter Sonthonax de marcher contre Montbrun. Pétion eût abandonné Montbrun, pour soutenir les flibustiers de Praloto et les soldats d'Artois qu'il avait foudroyés de son artillerie le 21 novembre 1791 ! Où donc Malenfant a-t-il rêvé ce fait absurde? Avant la fin de 1794, nous verrons Pétion, à Jacmel, prendre parti pour Montbrun dans sa querelle avecBauvais. Nous remarquons que le premier narrateur
* Malenfanl, colon du Cul-de-Sac, élail l'un de ceux que Sonthonax favorisait alors.
[17ÎH] ClIAlMTKi: XllI. '"SI
dit que la fusillade de la légion était appuyée par l'arlil- /e7'^e ; Malcnfant dit aussi que Montbrun fit canonner\QS soldats d'Artois : cette artillerie était celle delà légion, commandée par Pétion.
D'après les mêmes narrations, par suite du consentement donné, forcément il est vrai, par Sonthonax à l'embarquement de Desfourneaux et de sa troupe, « le com- » missaire fut ramené au palais du gouvernement par ï Montbrun ; en y retournant, il déclara qu'il n'était plus » commissaire, puisqu'on avait méconnu son autorité ; » Montbrun exigea encore la remise des forts à la légion y> de l'Egalité ; enfin, l'abandon du fort l'Ilet causa les » plus grandes alarmes dans la marine du commerce » qui l'avait gardé jusqu'alors... » Ce fort, en effet, fut aussitôt confié par Montbrun, au commandement de Pétion : nouvelle preuve que ce dernier marchait avec lui.
Sonthonax s'empressa de conseiller les blancs et leurs familles, de se retirer du Port-au-Prince oii il ne pensait pas pouvoir les protéger. Il paraît que ceux qui étaient en prison furent élargis par ses ordres, au moment oîiil se rendait au fort Sainte-Claire. On ne peut que l'approuver pour de telles dispositions : il devait craindre qu'ils seraient égorgés dans cette prison.
' La plupart de ces malheureux se rendirent à Léogane où ils subirent des outrages de la part des habitans de cette ville : conduite infâme, s'il en fut jamais ! Les Anglais exigèrent que les hommes s'enrôlassent sous leurs drapeaux ; et ceux qui s'y refusèrent, furent envoyés sur les pontons de la Jamaïque. Comment peindre un tel oubli de tous les droits qu'avaient ces réfugiés, à leur considération et à leur pitié ?
58i2 ÉTUDES suu l'histoire d'iiaïti.
Ils furent plus généreux, à Léogane même et au Môle, envers Desfourneaux et sa troupe, faits prisonniers en sortant du Porl-au-Prince : ils les envoyèrent aux Etats- Unis. En s'embarquant, son dessein était d'aller au Portde-Paix où était Laveaux. Etant au Môle, Desfourneaux écrivit à Laveaux une lettre dont celui-ci a publié un extrait, dans son compte-rendu. Desfourneaux lui disait :
« Vous n'apprendrez pas sans frémir les scènes d'horreur qui viennent de se passer au Port-Républicain, le 17 mars. Le complot fut fait par Pinchinat etMontbrun, d'égorger le commissaire et tous tes blancs: les hommes de couleur et les noirs arrivèrent en foule de la plaine et des différens postes où ils étaient placés, et attaquèrent les casernes et la commission civile (le palais du gouvernement). J'ai rallié le plus d'hommes que j'ai pu pour le défendre: trois fois, j'ai repoussé les scélérats qui voulaient nous faire tomber sous leurs couteaux assassins; cent vingt de mes malheureux hommes furent tués : un homme de couleur voulant frapper Sonthonax d'un coup de baïonnette, un de mes sergens se mit devant et reçut le coup. La commission (le palais) et la chambre du commissaire furent criblées de coups de canon et de balles * ; heureusement, il ne fut point blessé. Il ne me restait plus que trente-trois hommes pour ressource ; avec eux,] ai eu le bonheur d'amener le commissaire au fort Sainte-Claire, et on n'a pas osé nous y attaquer. Montbrun écrivit au commissaire que s'il ne rentrait pas à la commission (au palais) et si le 48^ régiment n'était pas désarmé, il allait égorger les femmes et les enfans. Le*commissaire fît alors partir tous les blancs, les femmes et les enfans, et je fis ma
1 II n'y en a jamais eu une seule trace : c'est une fausseté die la part dé Desfourneaux,
[I79ij ciiAPiTKR xiii. 585
retraite avec soixante-dix hommes arraésdc jusiis. W est d'autres horreurs que ma plume ne peut vous tracer «. »
Si l'on pouvait attendre l'exacte vérité dans un récit dé cette affaire, de la part de Desfourneaux, irrité de sa défaite et encore plus de ce qu'il appelle sa retraite, ce serait sans doute quelques jours après qu' elle venait d'avoir lieu. Mais on voit qu'il est loin de satisfaire aux exigences de l'histoire. C'est encore de dégorgement de Sontlionax et de tous les blancs qu'il s'agit, tandis qu'il eût été si facile à Montbrun de commettre une telle scélératesse, s'il en avait eu le dessein, comme d'embarquer le commissaire, s'il l'avait voulu. Mais alors, quel compte eût-il rendu à Polvérel, appuyé de tous les autres hommes de couleur?...
Le fait cité par Desfourneaux, de la part d'un homme de couleur qui aurait voulu frapper Sonthonax de sa baïonnette, n'est encore qu'une fable de son imagination. Sonthonax lui-même en eût parlé, s'il avait été vrai ; et l'on voit, d'après Garran, qu'il a seulement imputé à Montbrun de vouloir l'assassiner ou l'embarquer. Or ce dernier n'a fait ni l'une ni l'autre chose ; il n'a pas non plus égorgé les femmes et les enfans, quoiqu'il aurait mis cette conséquence h la condition du désarmement du 48^; car Desfourneaux dit qu'il est parti avec soixante-dix hommes de ce corps, armés de fusils. Lé chiffre restreint de trente-trois hommes qui escortent Sonthonax au fort Sainte-Claire, prouvé encore le ménagement gardé envers ce commissaire ; car Desfourneaux déclare que tous les mulâtres et les nègres agissaient pour Montbrun.
Nous entrevoyons déjà, dans son récit fait à Laveaux,
^ L'accusation portée dans celte lettre contre Pinchinat et Montbrun jus»' tifie l'assertion de Galereau, sur l'ordre donné de les arrêter.
le germe des préventions injustes qu'éprouva ce gouverneur général contre toute la classe des hommes de couleur. Nous arriverons un jour à l'examen de son compterendu , et alors nous ferons ressortir l'influence qu'a exercée sur son esprit et ses sentimens, cette affaire du 17 mars ainsi racontée.
Cette affaire déplorable produisit d'autres événemens encore plus désastreux. Elle coûta des larmes de sang à Saint-Domingue ; car, de ce jour , Sonthonax, humilié d'avoir été contraint de céder aux exigences de Montbrun , en éloignant Desfourneaux; irrité plus que jamais contre les hommes de couleur qu'il considéra dès lors comme des ingrats, en raison de sa conduite envers eux jusqu'à la perfidie de Savary, de Lapointe et des autres traîtres ; Sonthonax passa des préventions, de la défiance, à la rancune. Son ressentiment trouva l'occasion de se manifester à une autre époque, et alors il ne négligea rien pour détruire la juste influence qu'ils exerçaient. Jl leur suscita des compétiteurs qu'il excita contre eux, en oubliant que cette affaire du 17 mars fut occasionnée par son imprudence à faire armer des hommes pervers, qui avaient été des ennemis ardents pour les mulâtres et nègres libres, avant son arrivée dans la colonie. Il n'ignorait pas cependant l'histoire de ces luttes passées *! Et en annulant l'autorité de Montbrun, en confiant à l'envieux Desfourneaux le recrutement du 48% fut-il plus excusable ?
Toutefois, en attendant l'époque de ses vengeances, il est allé peu après en France où il défendit chaleureuse-
1 Voyez ce .qu'il raconte lui-même de l'affaire du 21 novembre 1791, aux Débats, t, 3, p. 1 17. Il n'omet rien pour faire savoir que les hommes de couleur ont été attaqués par toute la garde nationale blanche, par les deux bataillons réunis, (f Artois et de Normandie.
[I/Oi] CIIAPITllE XIII. jÇgtJ
ment les hommes de couleur contre les colons, parce que c'était se défendre lui-même, pour les avoir si puissamment aidés à jouir des bénéfices de la loi du 4- avril.
S'il faut lui rendre justice à cet égard, ne doit-on pas rendre justice également aux hommes de couleur pour leur conduite au Cap, lorsque les Daugy, les Raboteau, les Larchevesque Thibaud et consorts tramaient contre lui afin de le déporter ? Ne fut-ce pas à Pinchinat, à Louis Boisi'ondet aux autres membres de la commission intermédiaire, qu'il dut le concours de ceux de cette classe? Ne rendit-il pas justice à Pinchinat, en cette occasion, en écrivant à la convention nationale ? Leur intérêt politique était sans doute de soutenir le commissaire civil contre les colons ; mais l'intérêt de la position de celui-^ci était aussi de s'appuyer sur eux, de les soutenir pour ne pas être renversé lui-même. Au 20 juin, dans cette même ville du Cap, ces hommes le défendirent courageusement contre Galbaud et ses hordes de forcenés. Sans eux, les noirs insurgés,indisciplinés, appelés alors, n'eussent pas seuls suffi à repousser Galbaud. Si, à son passage à Saint- Marc, Savary et tant d'autres se montrèrent perfides envers lui, ce n'était pas une raison pour se méfier de ceux du Port-au-Prince, au point de vouloir se créer une force contre eux, par l'imprudent enrôlement des anciens sicaires de Praloto dans le régiment d'Artois, qu'il avait signalés et flétris par sa proclamation, datée de Saint- Marc le 21 mars 1795. De ce que les officiers blancs, dans le Nord, trahirent la cause de la France, il ne se montra pas méfiant envers La veaux, Pageot, Desfourneaux et tant d'autres qui honorèrent, par leur fidélité, le glorieux drapeau de leur pays. Pourquoi cette distinction entre les
580 ÉTUDES SUR L niSTOIUË D HAÏTI.
blancs et les mulâtres? Sonthonax ne devait-il pas tenir, entre Montbrun et Desfourneaux, l'un chef, l'autre subalterne, la balance de rimpartialité ? N'eut-il pas un grave tort en écoutant trop Desfourneaux et les calomnies de Martial Besse contre Montbrun ?
Les défauts de son caractère ardent, son emportement quelquefois trop violent, sa facilité à s'irriter, une trop grande présomption de sa capacité incontestable, l'habitude qu'il s'était faite d'être aveuglément obéi, les obstacles qu'il rencontra dans ces derniers temps, la désapprobation de plusieurs de ses mesures par Polvérel qui continuait d'avoir confiance dans les hommes d'élite de la classe de couleur : tout concourut, selon nos appréciations, à aigrir Sonthonax contre cette classe, et cette aigreur le porta à commettre des fautes capitales. En temps et lieu, nous les jugerons, peut-être sévèrement ; mais alors même, comme à présent, nous ne lui refuserons pas les titres qu'il eut à la juste considération de ses contemporains, et que nous devons lui conserver. Attendre la perfection dans les hommes politiques qui agissent en des temps révolutionnaires, c'est une chimère : il faut les juger par les grands résultats qu'ils produisent en faveur de l'humanité et de la liberté. Or, sous ce rapport, Sonthonax a un très-grand mérite à nos yeux. Il avait sollicité plusieurs fois de la convention nationale, de prononcer la liberté générale des noirs, et il a su ne pas hésiter de la prononcer lui-même, quand des circonstances impérieuses lui en ont fait une loi de salut pour Saint- Domingue. Nous ne saurions trop le louer pour sa courageuse détermination. Détruire l'esclavage, c'est détruire les préjugés conçus contre tous les hommes de la race noire; de même qu'abolir la traite des noirs, c'est
[17îM| CHAPiTiii!: XIII. 587
y)répai'ei' leur émancipation sinon abolir leur esclavage. Les blancs qui concourent à ces résultats, qui acceptent franchement cette mission providentielle, ont droit à toute notre gratitude, à tout notre amour. Sonthonax n'est-il pas dans cette catégorie respectable, malgré ses erreurs, ses fautes, ses torts incontestables envers les hommes de couleur ? Nous le croyons.
Nos traditions rapportent que quelques jours après le 18 mars, des bandes de noirs de la plaine du Cul-de-Sac, sous la conduite de l'un d'eux nommé Bébé Coustard, se portèrent de nouveau dans le bourg de la Croix-des-Bouquets, menaçant sérieusement cette fois l'existence de Bauvais et de toute la portion de la légion de l'Ouest qui était sous ses ordres : ces derniers durent se retrancher dans l'église, décidés à se défendre courageusement. Mais, pendant qu'ils s'y préparaient, le fougueux Daguin, que nous avons vu autrefois dégainer son épée, sur la place du même bourg, pour ordonner aux tambours débattre la générale, parce que les blancs du Port-au-Prince voulaient que les nègres suisses rentrassent sur les habitations de leurs maîtres ; Daguin s'arme d'un fusil, va au-devant des noirs étonnés et demande à parler à Bébé Coustard. Celui-ci paraît, et Daguin le tue immédiatement. Cette témérité, après la mort si récente d'Halaou, jeta l'épouvante parmi ces bandes qui se dispersèrent aussitôt. Bauvais resta de nouveau maître de la Croix-des-Boiiquets.
Ici, nous n'avons pas les mêmes raisons, pour blâmer l'action audacieuse de Daguin, que nous avions pour condamner le meurtre d'Halaou. Si Bauvais et la légion se voyaient exposés à une attaque de ces masses, mises en-
388 ÉTUDES SUR l'uistoikk d'iiaïti.
core en mouvement par le félichisme africain qui leur donnait toujours l'impulsion, et probablement cette fois dans le dessein de venger la mort d'Halaou, Daguin avait autant de droit à les prévenir, que Montbrun en avait eu pour terrasser le 48' régiment. L'énergie, l'intrépidité sont toujours convenables en présence d'un danger imminent.
Le fâcheux événement qui venait de se passer au Port-au-Prince, fit sentir à Polvérel la nécessité de son retour dans cette ville. Il nomma Bruno Blanchet, son délégué civil pour la province du Sud. Il quitta les Cayes aux ordres de Rigaud dont il ranima le patriotique dévouement; et communiquant ses propres sentimens à tous les chefs militaires qu'il rencontra sur sa route, il arriva auprès de son collègue mécontent, le 9 avril. Il fut accueilli avec une respectueuse déférence, un chaleureux enthousiasme par Montbrun, Pinchinat et les autres hommes de couleur. Desfourneaux et le 48^ régiment étant déjà partis, il n'y avait plus de cause de troubles au Port-au-Prince. Cette ville continua de jouir du calme qui succède aux orages politiques.
Toutefois, on ne peut admettre que Polvérel ne s'enquît pas des causes de la querelle entre Desfourneaux et Montbrun. S'il avait reconnu alors que les torts étaient du côté de ce dernier, ne l'aurait-il pas remplacé dans ses fonctions? Loin de là, il l'y maintint.
Dès le mois de novembre 1795, en apprenant que Sonthonax, sans le consulter, avaft nommé Laveaux, gouverneur général de Saint-Domingue, par la fuite de Lasalle, il avait désapprouvé cette mesure et nommé Rigaud, gouverneur général du Sud, et Montbrun, gou-
[1791] CHAPITRE XllI. 580
venieur cjénéral de l'Ouest. Jacmel et le Pctit-Goave étaient compris dans le commandement de Rigaud, suivant une ancienne division des provinces, et encore parce que Léogane étant au pouvoir des Anglais, Rigaud pouvait mieux surveiller et défendre ces deux communes. Mais Sonthonax, à son tour, retrancha Jacmel du commandement de Rigaud, pour en former un arrondissement qu'il confia à Martial Resse.
A son arrivée au Port-au-Prince, Polvérel confirma le commandement de Montbrun, comme celui de Rigaud, moins Jacmel, en se fondant sur ce que, les communications avec le Nord étant interrompues, ces deux officiers supérieurs ne pouvaient pas obéir à Laveaux *.
Si de telles décisions en sens contraire, de la part des deux commissaires, présentaient un véritable décousu, une confusion de pouvoirs, toujours est-il que le mainlien de Montbrun à son poste, prouve que Polvérel ne le trouva pas coupable dans l'affaire du 18 mars. Etait-ce la crainte de déplaire aux hommes de couleur, en présence des Anglais? Nous ne le pensons pas ; car il pouvait fort bien remplacer Montbrun par Rauvais, généralement estimé d'eux tous. Nous voyons cependant dans Garran, que : « Il est certain enfin que Polvérel, malgré » ses préventions originaires en faveur de Montbrun, a » fini par condamner sa conduite dans cette affaire. » Nous regrettons donc avec lui que la mort ait empêché Polvérel de donner des renseignemens à ce sujet.
Nous croyons devoir, pour l'honneur de Polvérel, repousser l'assertion de Malenfant qui prétend, qu'il reçut froidement Sonthonax à qui il aurait fait des reproches,
' Lellre de Montbrun à Laveaux, du 4e jour complémentaire de l'an II (20 sept. 1794). Voyez aussi le rapport de Garran, l. 4, p. 248.
en embrassant Montbruii. Polvérel avait une trop haute idée des convenances et trop de magnanimité dans le caractère, pour se conduire ainsi.
11 nous serait impossible de ne pas réfuter également ce que nous considérons comme une injure faite à la mémoire de Pinchinat, par Pamphile de Lacroix. Le mérite de son ouvrage sur la Révolution de Saint-Domingue, l'a recommandé an public : il faut détruire ce qu'il y a de calomnieux pour un de nos premiers révolutionnaires.
En parlant du retour de Polvérel au Port-au-Prince, cet auteur prétend que « ce commissaire civil y ac- » courut pour user de son influence sur le commandant » Montbrun et sur le président Pinchinat, dont le cré- » dit moral semblait s'être volontairement affaissé au mi- » lieu des dernières dissensions. » Ce qui revient à dire que Pinchinat, par son influence, eût pu empêcher Montbrun, p/em de méfiance, d'amour-propre et d'orgueil, comme tous ceux de sa caste\ d'agir comme il a fait au 18 mars.
Au contraire, Pinchinat devait y pousser Montbrun, et c'est probablement ce qu'il aura fait. On vient de voir que'Desfourneaux l'en a accusé. Pourquoi aurait-il conseillé Montbrun de se laisser supplanter par son rival, de supporter ses arrogances? Desfourneaux avait-il plus de mérite que Montbrun? Et Pinchinat, mulâtre, n'avait-il pas aussi sa méfiance, son amour-propre, et son orgueil, comme Montbrun, comme tous ceux He sa caste? Pourquoi n'aurait-il pas voulu que Montbrun humiliât l'ot^-
< Tome 1>., p. 283 et 285.
[1794] ciiAmnKxm. 591
(fueil de Desfoui'iieaux, en exigeant qu'il fûl embarqué? Est-ce que les blancs n'ont point d'orgueil ? Suflit-il d'avoir une peau jaune pour en être saturé? Si la caste des mulâtres a ce vice, elle ne peut l'avoir reçu que de la race des blancs *.
Misérables préjugés, nés de toutes les injustices des Européens contre la race noire, à quelles aberrations» n'exposez-vous pas les esprits les plus judicieux!...
Nous défendrons encore la mémoire de Pinchinat, et c'est maintenant contre un autre mulâtre, contre l'astuce du'perfide Savary, qui en écrivant sa lettre du 24 novembre 1795 à Bauvais, pour l'engager à se joindre à la coalition de Saint-Marc, jeta dans l'esprit prévenu de Sonthonax des doutes sur les sentimens de ce révolutionnaire, au point « de le persuader que Pinchinat avait été l'un » des auteurs de cette coalition et qu'il avait trempé dans » le complot de son assassinat \ »
Mécontent de Pinchinat qui, dans l'un des écrits dont nous avons parlé, adressé aux hommes de couleur de Saint-Marc, condamnait leur infâme trahison, Savary dit
1 « Les descendaus des premiers habitans de l'île joignaient à beaucoup de richesses, /'orgueil de l'anciennelé de leur origine. » (Rap. de Garran , t. 1% p. 20.) El cette origine remontait a\ï\ flibas tiers, aus boucaniers, gens de la plus basse extraction, auxquels on envoya bien des filles de joie pour épouses, suivant Sir J. Barskett.
« Vous avez sans doute vu, et vous avez bien remarqué que les factieux de » Saint-Domingue et les meneurs des assemblées coloniales et des corps po- » pulaires, ont toujours été les agresseurs dans cette guerre (celle entre les » blancs et les mulâtres), qu'ils ont été les violateurs audacieux des traités » les plus sacrés, enfin qu'ils ont été victimes de leur propre or^^ueil et de « leur propre injustice. « (Paroles de Sonthonax aux Débats, t. 5, p. 30.)
Ainsi il en a été de Desfourneaus, par la faiblesse et l'injustice de Sonthonax lui-même. Quand nous arriverons aux événemens de 1797, nous examinerons si Sonthonax ne punit pas "orgueil de Desfourneaux, en le faisant arrêter et détenir dans un fort.
2 Rap. de Garran, t. 4, p. 229.
59i^ ÉTUDES suK l'histoire d'haïti.
à Bauvais « que rétat de gêne où se trouvait Pinchinat, » le portait à croire que son cœur n'avait aucune part » dans cet écrit... » De là, les soupçons injustes de Sonthonax, à cette époque et quelque temps après. Mais, disons avec Garran « que rien n'annonce d'ailleurs que » Pinchinat ait nîérité ces soupçons. »
En effet, si Pinchinat resta pauvre dans tout le eoui*s de la révolution de Saint-Domingue à laquelle il prit une si grande part, était-ce une raison pour Savary de supposer que la gêne oij il se trouvait, influençait ses opinions politiques, et d'insinuer contre lui cette accusation calomnieuse? Dans son écrit que nous avons déjà cité, publié à Paris le 20 avril 1798, en réponse à Sonthonax, etc., Pinchinat nous donne le bilan de sa fortune. « Je » déclare, dit-il, que je ne possède ni sucreries, ni café- » teries, ni habitations eu plaine ou en mornes, ni mai- » sons en ville, ni contrats, ni meubles,^ ni fortune pécu- » niaire. Ma sohde fortune, celle que je ne puis jamais » perdre, celle qui est au-dessus des atteintes de mes » persécuteurs, c'est l'eslime de tous les amis de l'huma- » nité. »
Combien,, parmi tous les hommes qui ont figuré avec quelque éclat à Saint-Domingue, en ont pu dire autant? Cependant, Pinchinat a exercé une grande influence dans les affaires de ce pays ; il aurait pu la faire servir à se créer une fortune comme tant d'autres, et il n'en a rien fait.
Il aimait te jeu avec passion, il était de mœurs peu sévères, dit un auteur moderne que *nous regrettons de contredire en ce moment ^ .
^ M. Madiou, Histoire d'Haïti, t. ï", p. JOT.
[17941 ciiAi'iTiu: Mil. 593
S'il aimait le jeu avec passion, c'était une habitude dans le régime colonial et chez tous les hommes de cette époque ; et s'il était vrai qu'il fût de mœurs peu sévères, ce relâchement dans ses mœurs et sa passion pour le jeu en eussent fait un homme insatiable sous le rapport des richesses ; il les eût extorquées par les moyens les plus coupables et les plus vils; et ses nombreux ennemis, n'ignorant pas ses méfaits, n'eussent pas manqué de les dévoiler dans leurs libelles. Nous avons sous les yeux presque tous ces libelles, et nous ne trouvons pas un seul fait qui lui soit imputé à cet égard. Tout ce qu'on lui reproche n'est relatif qu'à sa conduite politique, à ses opinions qu'on essaya de dénigrer, parce que sous ce rapport il était un adversaire redoutable, par la vigueur de son esprit, par sa dextérité à manier les affaires.
Ce n'est pas la seule tâche que nous ayons à remplir pour défendre la mémoire de Pinchinat. Nous trouverons d'autres occasions de parler de lui.
En attendant, passons dans le Nord pour louer la belle défense mihtaire de Laveaux et de Villatte, pour féliciter Toussaint Louverture de sa soumission à la République française, tout en faisant nos réserves quant à la conduite politique de ces trois hommes .
Dispositions prises par Lavcaux au Porl-de-Paix. — Henri Perroud, ordonnateur des finances. — Propositions de Whitelocke et de James Grant à Laveaux. — Ses réponses. — Belle défense du Port-de-Paii par Laveaux. — Factions au Cap. — Origine des divisions entre Laveaux et Villatte.— Belle défense du Cap par Viïlatte. — Capitulation du Fort-Dauphin par Candy et Knappe. — Sort de Candy et de Knappe. — Préventions de Laveaux contre les mulâtres. — Soumission de Delair à Jean-Rabel. — Soumission de Bombarde. — Soumission de Chevalier et de Toussaint Louverture. — Examen des causes de cette soumission. — Caractère de Toussaint Louverture. — Examen de plusieurs brochures concernant sa soumission.— Réfutation d'un propos attribué à Yillatte.
Nous avions laissé Laveaux au Port-de Paix, à la raioctobre 1795, et nous a von s dit alors quel était l'embarras de sa position dans ce lieu, situé assez près du Môle déjà en la possession des Anglais, en présence de toutes les défections que la coalition de Saint-Marc entraîna dans le Nord, en faveur des Espagnols. Laveaux avait sous ses ordres le général Pageot, devenu commandant de la province du Nord, après que son chef fut devenu luimême gouverneur général de Saint-Domingue par intérim, à la suite du départ de Lasalle. *
Secondé avec dévouement par Pageot, le nouveau gouverneur dut néanmoins mettre en œuvre tout son patriotisme pour résister au torrent qui menaçait de le déborder.
[1794] ciiAPii UF. XIV. r>05
Sa correspondance avec les divers officiers qui commandaient quelques troupes dans différentes communes du Nord, avant la défection de ces communes, est un modèle de constance et de fidélité à son drapeau. A l'un d'eux il écrivait :
« Je ne puis vous envoyer ni hommes, ni munitions,
» ma garnison étant toute malade Il serait déshono-
» rant de quitter votre poste sans tirer un coup de fusil. » Si, néanmoins, vous êtes forcés à la retraite, ne le fai- » tes qu'après la plus vigoureuse défense... Dût toute la » colonie se rendre aux Anglais ou aux Espagnols, tenons » bon ; conservons à la république un endroit où les p forces qu'elle enverra sûrement pourront débarquer et » trouver à la minute un lieu qui les reçoive. Pour moi, )} je ne me rendrai jamais. Les troupes que j'ai le bonheur » de commander sont dans les mêmes sentimens. Vainey> ment les ennemis croient-ils nous intimider, en mena- » çant de déployer contre nous des forces formidables : » nous opposerons à ces forces notre courage, nos ser- » mens, et s'il est nécessaire, nous périrons tous les ar- » mes à la main. Par ce moyen, nous remplirons nos ser- » mens, nous emporterons les regrets denosconcitoyens, » de tout ce qui compose notre patrie, et nous aurons » l'estime de tous nos ennemis, qui diront : Ils ont pré- » féréla mort à la trahison. Avec de tels principes, l'on » meurt sans jamais avoir été vaincu. »
Quelle différence entre Laveaux etLasalle! Lorsqu'un chef montre de tels principes et de tels sentimens à ses subordonnés, s'il ne réussit pas à vaincre ses ennemis, s'il succombe, c'est du moins avec gloire.
Dans ce moment-là, Laveaux n'avait qu'environ deux milliers de poudre : les soldats européens, au nombre do
o9G ÉTUDES SUR l'histoiuë d'haïti.
six à sept cents, habitués à recevoir tout ce qui entretient les forces de l'homme qui combat, étaient dans le plus grand dénûment ; sans paie, sans souliers, ni chemises, ni vêtemens, ni savon, ni tabac, privés de viande, même dans les hôpitaux, ne buvant que de l'eau, comme leur général, celui-ci constatait dans une lettre aux commissaires civils, qu'ils étaient forcés de monter la garde pieds-nus comme les Africains : avantages que, par parenthèse, ces derniers avaient sur les autres, dans un pays hérissé de montagnes o\x ils peuvent vivre seulement de quelques racines, en buvant toujours de l'eau. Aussi ces soldats européens, égarés une ou deux fois par des agitateurs, déclarèrent-ils ne pas pouvoir travailler aux fortifications (ils ne refusaient pas de combattre) , puisqu'ils n'étaient pas nourris. Laveaux et ses officiers ayant continué eux-mêmes le travail , ces braves soldats revinrent immédiatement de leur erreur.
Laveaux s'attacha encore, comme administrateur, à gagner les habitans par la sécurité de leurs personnes et de leurs propriétés, en intimidant les hommes qui étaient portés au désordre et au brigandage, dans un pays où les passions déchaînées avaient produit de si funestes résultats. C'est dans cette nécessité de sa position difficile, qu'il fit arrêter , juger militairement et fusiller Simon Gaulard, nègre ancien libre , et le mulâtre Jouneau, soji ami, pour avoir assassiné François Lavaud, riche colon du Port-de-Paix, le même qui avait voulu acheter une goélette remplie de mulâtres, pour avoir, disait-il, le plaisir de couler bas ce bâtiment et de faire périr ces hommes. Ce crime venait d'être commis au Port-de-Paix, lorsque Sonthonax y arriva. Simon Gaulard se montra arrogant; il commandait le camp Lacorne, et on lui im-
[1791] cuAPiTi'.KXiv. r>i)7
puta encore, ainsi qu'à .Tonneau, le dessein de vouloii- se ranger sous la domination britannique. .Toseph, chef des noirs insurgés du Moustique, somma Laveaux de ne pas mettre à exécution le jugement porté contre les accusés, avec menaces de marcher contre le Port-de-Paix ; mais ce général l'envoya arrêter lui-même, et il subit le même sort que les autres.
Dans le temps où Sonthonax ordonnait à Laveaux, à Finiels et à d'autres commandans d'incendier et de saccager les lieux qu'ils seraient forcés d'abandonner, Laveaux s'honora en combattant cette funeste doctrine du commissaire civil en délire. Il écrivait à ces commandans :
« Inspirez à tous vos soldats que l'on fait plus dans » les troubles intérieurs par unepatience réfléchie que par a la violence qui, souvent, ne nous est dictée que par » notre passion *. Je compte sur votre zèle et votre pa- » triotisme, sur votre humanité envers tous les citoyens, » sur votre courage contre les ennemis. Faites votre )) retraite avec prudence ; maintenez la discipline, em- » péchez le pillage : songez que vous êtes sur le territoire » français. »
Evidemment, le militaire brave et humain l'emporta en cette circonstance sur l'homme politique au désespoir. Une si grande intelligence de la situation, réunie à tant de fermeté, gagna à Laveaux la confiance des habitans qui, à leur tour, facilitèrent sa tâche par leur bon esprit. Il y ajouta en nommant à la charge d'ordonnateur des finances, Henry Perroud, négociant au Port-de-Paix, en remplacement d'un nommé Rochefort ({ui s'était enfui auprès des Anglais, pour ne pas rendre ses comptes. Cet
' On fait encore mieux par la Justice envers tous : Nous verrons que Laveaux ne comprit guêres cette vérité.
administrateur actif et vigilant ranima la culture en faisant bien traiter les noirs cultivateurs ; les produits de la terre lui donnèrent bientôt les moyens d'échange avec les Améi'icainsdes États-Unis, dont les navires fréquentèrent dès lors le Port-de-Paix et apportèrent des subsistances et de la poudre pour la garnison : les habitans profitèrent de cet état de choses *. Une mention honorable est due ici au colon Labattut, commandant de la Tortue, pour sa sollicitude à ravitailler la place du Portde-Paix en vivres du pays et en bestiaux.
On peut dire que ce concours de bonne volonté de toutes parts fut dû à la conduite du général Laveaux. Voyons comment il augmenta le dévouement de sa petite armée, pour lui et pour leur pays.
Whitelocke, pensant trouver en Laveaux un homme de la trempe de Lasalle ou de celle de Lapointe, lui adressa une lettre, le 9 février, où il essaya de le poi'ter à la trahison par des considérations politiques, en y joignant une infâme proposition d'argent. Il lui disait :
« Monsieur, si l'on ne m'a pas trompé sur votre position actuelle, vous ne serez pas surpris de cette lettre ; vous savez parfiûtement que l'intention de S. M. B. est d'employer les efforts les plus vigoureux pour prendre possession de Saint-Domingue ou de la partie qui n'est pas encore conquise par les Espagnols. J'attends incessamment des forces imposantes, et l'armée que je commande vient de recevoir un renfort considérable.
« Vous êtes sans doute aussi informé, que tous ceux de la convention nationale de France qui avaient sanctionné la mesure d'envoyer à Saint-Domingue des commissaires
1 Nous verrons plus tard que Perroud cessa de se conduire aussi bien.
[1704J r.nAPUKE xiv. 7)1)1)
civils, ont, enptmition de ce crime, souffert une mort ignominieuse. Brissot, le chef de ce parti, a été accusé de trois crimes capitaux : le premier est celui d'avoir conseillé la mesure d'envoyer ici les commissaires civils...
« Je vous offre, et à votre troupe, les mêmes conditions qui ont été accordées au Môle, la conservation de tout ce qui vous appartient, en outre le rang qu'il plaira à la bonté du roi de vous accorder personnellement. J'ajoute de plus, pour récompenser la confiance que je vous demande pour le gouvernement sous lequel je sers, que la somme de cinq mille livres sterling, faisant celle de cinquante mille écus tournois, vous sera payée personnellement ou déposée à la banque d'Angleterre, à votre ordre, après que vous aurez l'emis la ville du Port-de-Paix, le fort, l'artillerie, les munitions, etc., dans leur intégrité, entre les mains de l'officier que je nommerai à cet effet, ainsi que les bâtimens armés qui pourraient être dans le port. »
Le 12 février, en envoyant cette lettre à Laveaux, le major James Grant lui en adressa une autre qu'il envoya par un officier en parlementaire. Dans celle-ci, on lui rappelait son ancienne noblesse (il était comte), et on l'informait que Polvérel avait nommé Montbrun, au gouvernement général de la province de l'Ouest, dans le but évident d'exciter sa jalousie.
Laveaux décacheta ces lettres en présence de ses troupes ; il leur en donna lecture, fît ses réponses qu'il leur communiqua de la même manière, et renvoya le parlementaire. Il disait à Whiteiocke :
« La probité et la délicatesse qui animent le cœur d'un Français républicain doivent vous avoir donné la conviction que nous respecterions votre parlementaire : les
événemens n'influent jamais sur la générosité française.
» Comme parmi nous, personne n'est distingué comme supérieur, faisant tous le devoir de soldat, j'ai considéré votre lettre comme adressée au premier soldat de l'armée, et comme je ne cache rien à mes camarades, elle a été ouverte et lue publiquement. Nous sommes tous animés d'un seul et même esprit, celui de nous défendre. Quelles que puissent être vos forces, nous ne nous rendrons jamais. A l'exemple des trois cents Spartiates qui sont morts à leur poste , après avoir terrassé une partie de leurs ennemis, nous défendrons le nôtre jusqu'à la mort.... Je veux que mon armée me coupe la tête, si je deviens jamais un traître.
» Permettez- moi, maintenant, de me plaindre à vousmême de l'indignité que vous m'avez faite, en me croyant assez vil, assez bas, assez infâme, pour imaginer que cette offre de cinquante mille écus n'exciterait pas tout mon ressentiment. En cela, vous vous êtes fait tort à vousmême. Je suis général ; jusqu'à présent, j'ai mérité de commander l'armée. Vous avez cherché à me déshonorer aux yeux de mes frères d'armes : c'est un outrage dont vous me devez une satisfaction personnelle ; je la demande au nom de l'honneur qui doit exister parmi les nations. En conséquence, avant qu'il y ait une action générale, je vous offre un combat singulier, jusqu'à ce que Tun de nous tombe ; je vous laisse le choix des armes, soit à pied, soit à cheval. Si je suis vainqueur, j'aurai prouvé que je suis digne de commander à des réplibhcains ; si je succombe glorieusement, l'armée répubhcaine aura un autre chef beaucoup plus formidable, et chaque individu de l'armée imitera mon exemple. Votre qualité d'ennemi ne
[i/îM] CnAPITUK \IV. /,()\
vous donnait pas, au nom de voire nalion, le droit de me fuire une insulte personnelle; eomme particulier, je vous demande satisfaction de l'injure que vous m'avez faite comme individu... Je vous invile à liie ma lettre avec la même publicité. »
Whitelocke se garda bien de cette publicité ; elle eût tourné à sa honte , si jamais un officier qui ose offrir de l'argent à son ennemi qu'il peut combattre , est susceptible de honte. Il n'accepta pas davantage le combat singulier.
A la partie de la lettre de Grant qui lui rappelait ses anciens titres de noblesse, Laveaux répondit : « Vous me » promettez la conservation de tout ce qui m'appartient? » Vous n'aurez pas besoin de vous donner cet embarras ; » mon butin esta l'uniforme de celui du soldat, ce qui » me rend encore plus glorieux ; notre nourriture est la » même.... »
Si les Anglais estimèrent si peu le brave Laveaux , au point de ne lui offrir que cent cinquante mille francs pour une infamie; ils portèrent plus haut ce tarif honteux, en s'adressa ut à Rigaud : ils offrirent à ce dernier trois millions de francs, qu'il refusa avec mépris pour les auteurs d'une telle proposition. Il est vrai que Laveaux était resserré dans l'étroit espace du Port-de-Paix , tandis que Rigaud leur avait déjà enlevé Léogane et qu'il se préparait h leur arracher Tiburon. N'importe le chiffre, l'action est aussi honteuse d'un côté, qu'elle est digne et honorable de l'autre.
Après avoir inutilement tenté leurs séductions auprès de Laveaux, les Anglais, ayant à leur suite les colons contre-révolutionnaires et les émigrés, essayèrent de le vaincre par la force des armes. Ils attaquèrent le Port-de-Paix T, II. 26
40^ ÉTUDES SLIIV LIIISTOIRB d'iIAÏTI.
par tei'i'e et pai* mer ; mais ils furent repousses avec pertes. La veaux justifia sa lettre à Whitelocke ; celui-ci sévit contraint, dans une nouvelle lettre concernant l'échange des prisonniers, de rendre justice à la conduite noble et généreuse de Laveaux envers eux. Par sa noble résolution, le Français avait conquis l'estime de cet officier, appartenant à une nation dontla fierté n'est pas moins admirable. Son tort fut de juger de Laveaux , d'après les colons de Saint-Domingue.
Au moment où Sonthonax quittait le Cap pour aller dans rOuest, cette ville étai^loin d'offrir le spectacle de l'union entre les citoyens de toutes couleurs , et de la subordination à ses ordres. Les blancs [qui y restaient après le départ de Galbaud , avaient naturellement conservé leurs habitudes d'agitations incessantes ; se voyant supplantés en influence par les hommes de couleur , en force par les noirs nouveaux libres, ils se promirent de renouveler ce qu'ils ont toujours fait partout où ils ne pouvaient dominer : semer la division parmi leurs adversaires. De leur côté, les mulâtres qui virent Sonthonax nommer Péré, l'un d'eux, son délégué civil pour la province du Nord, et Villatte, chef militaire de la ville et de ses dépendances, durent se croire autorisés , par le commissaire lui-même, à diriger les affaires publiques. Enfin, les noirs, sentant leur force par leur nombre, se crurent des droits à y prendre part. Déjà même , avant le départ de Sonthonax, le 2 et le 4 octobre (il sortit du Cap le 10), Laveaux, commandant de la province alors, écrivait à ce commissaire que « les nègres méconnaissaient son carac^ » tère et voulaient que Pierrot eût le commandement du 3> Cap. » Garran , qui nous l'apprend , ajoute : « Il est
[1794J ciiApiTiu: XIV. 10r>
» même 'présumable que la (liffioiillo </e/Mî>e p/io^ sous » l'autoritc nationale la population de cette ville eontri- » bua, autant que la nécessité de porter des forces an » Port-de-Paix, on celle d'aller rétablir l'ordre dans la » province de l'Ouest, à faire sortir du Cap La veaux et » Sonthonax ; les mêmes causes servirent sans doute à » perpétuer leur éloignement, quoique Sonthonax n'eût » annoncé qu'une absence d'environ un mois seule- » ment. » Nous remarquons que c'est une erreur de dire, quil y avait nécessité d'aller rétablir l'ordre dans r Ouest. Avant l'arrivée de Sonthonax, cette province était dans l'ordi-e qu'y avait établi Poivérel, en partant pour le Sud ; mais évidemment son collègue était à bout de ce que lui-même appela plus tard son charlatanisme. Déjà même, en mars 1795, quand Sonthonax quitta le Cap pour rejoindre Poivérel, afin de soumettre le Portau-Prince, la ville du Cap présentait le spectacle d'agitations intestines. « Dès le premier voyage de Sonthonax » dans l'Ouest, dit Garran, avant la canonnade du Port- M au Prince (avant l'affaire de Galbaud aussi, avant la » liberté générale), des nègres, qu'on disait néanmoins » excités par des blancs, se disputèrent la domination du » Cap. Un des membres de la commission intermédiaire » écrivait alors au commissaire civil (le 8 marsj : îl se »i forme des rassemblemens de noirs au Carénage, et ii» » sont présidéspar desblancs qui ont Tâme noire et atroce. » Ces nègres ont nommé un roi et une reine delà ville. » On doit voir dans ce fait l'iniuence des idées aristocratiques que nous avons remarquées dans le Nord. Le Cap était destiné à avoir un roi et une reine. H. Chris* ph© se ressouvint de ce fait en 1 81 1 .
Il y avait donc des causes préexistantes de perturbation,
404 KTUDES SUI\ l/llISTOlUE n'iiAÏTr.
quand Sonthonax passa dans l'Ouest, en octobre 1795, et que Laveaux, devenu gouverneur général, fut contraint de se tenir au Port-de-Paix pour s'opposer aux Anglais, maîtres du Môle. Ces causes de désordre étaient dues, on le voit, aux intrigues du peu de blancs qui habitaient le Cap ; beaucoup d'entre eux étaient membres d'une nouvelle municipalité formée par Sonthonax, peu avant son départ. Mais, si on lit les lettres de Laveaux à ce commissaire, et son compte-rendu, on verra que ce gouverneur attribuait tout ae/a;sei//s Sommes de couleur. Il avait reçu l'ordre de marcher contre le Môle, et n'ayant, comme nous venons de le dire, qu'environ deux milliers de poudre, il en demanda une semblable quantité, dit-il, que le Cap avait tirée du Fort-Dauphin, à Villatte et à Péré qui lui refusèrent ces munitions ; de là ses plaintes, ses accusations contre ces deux mulâtres. Mais, si le Cap les avait tirées du Fort-Dauphin, c'est que sans doute le Cap en avait besoin pour sa défense : pourquoi alors accuser Villatte et Péré de mauvais vouloir envers lui ? Pourquoi tirer de ce fait l'induction qu'ils voulurent s'isoler et se tenir indépendans de son autorité?
Si Laveaux et ses braves troupes supportèrent les privations avec résignation, avec courage ; s'ils défendirent vaillamment le Port-de-Paix contre les Anglais, Villatte et ses soldats n'en firent-ils pas autant? Ecoutons ce qu'en dit Garran :
« Il faut rendre justice aux habitans du Cap, que, mal- » gré leur insubordination (d'après le dire de Laveauxj, » leurs divisions entre eux et l'ambitiou'des chefs, aucun » n'oublia qu'il était Français dans cette circonstance. » Jean François avait d'abord profité (en novembre > 1795) de leurs dissensions pour avoir sur eux quelques
[1794] criAPiTRE XIV. 40,S
» avanlagcs ; mais bientôt, réunis par le même senti- » timent, les blancs, les noirs, les hommes de couleur » jurèrent tous de s'enterrer sous les débris de leur ville » infbrtutiée, et de souffrir les maux les plus extrêmes » plutôt que de la rendre aux ennemis de la France. Le » commandant du Cap, Villatte, se distingua surtout par » son zèleetson courage. Il refusa, dit-on, /es offrescon- » sidérables qui lui furent faites par les Espagnols et les » Anglais. Il accoutuma les nègres à un service régulier. » Il fit des dispositions de défense conçues avec tant >» d'intelligence, que les armées des deux nations qui se » présentèrent par mer et par terre pour en faire le siège, » furent toujours repoussées, sans pouvoir même s'avan- » cer par terre jusqu'aux murs delà ville. Elles se bor- » nèrent à la bloquer aussi exactement qu'il leur fut » possible, dans l'espérance de la réduire par la famine, » ou de s'y ménager des intelligences qui la leur livre- » raient. Tout fut inutile. La population du Cap sup- » porta la disette la plus extrême sans murmurer. On y » vécut plusieurs semaines du suc des cannes à sucre et )) d'oranges, et après deux mois d'attente inutile, les en- » nemis furent obligés de se retirer... »
La veaux lui-même, un an après l'affaire du 30 ventôse dont nous parlerons un jour, rendit justice à Villatte en
ces termes : « Les griefs que j'ai contre Villatte sont
» pour moi une raison de plus de publier que, sommé » par les Espagnols de rendre le Cap, il répondit eu s homme d'honneur et en ami courageux de la républi- » que. Il a vaillamment défendu tout le cordon de l'Est )> du Cap. * »
' H répondit aux Espagnols, en leur envoyant des Barlouches et du plomb : réponse à la manière des Lacédénioniens,
40(> ÉTLDliS &LK l'histoire DUAÏTI,
Cependant, induit en erreur par de faux rapports san doute, il accusa en quelque sorte Villalte d'être la cause indirecte de la livraison du Fort-Dauphin aux Espagnols, pour s'être entendu avec Candy afin d'empêcher Kuappe, officier européen, d'y exercer l'autorité supérieure dont Sonthonax l'avait investi, en retirant Pageot de cette ville pour l'envoyer au Port-de-Paix. Voyons comment Laveaux raconte ce qui est relatif au Fort-Dauphin.
« Villatte, dit-il, simple lieutenant-colonel ^'omman- » dant au Cap, ne reconuaissait plus mon commande- » ment. Il commettait mille violences ; destituant à son » gré les officiers de tous grades et les remplaçant par ses » créatures, ayant nommé commandant de la partie de » l'est le mulâtre Candy, si connu par ses cruautés, au 9 préjudice d\in blanc nomme Knappe. J'écrivis à Vil- ') latte pour lui reprocher ses torts et ordonnai à Knappe » de prendre le commandement de la partie de l'Est. » Celui-ci refusa, persuadé que ce serait le signal du }) massacre des blancs. Telle était alors la terreur » qu avaient inspirée les mulâtres ! Villatte, pour sa justi- » fication, m'a répondu qu'il n'avait agi que d'après les » ordres de Péré, délégué.... » Laveaux appiit ensuite la » reddition du Fort-Dauphin aux Espagnols. » Cette place » ne brûla pas une amorce. La capitulation est infâme. « Dans la pensée de Laveaux, égarée par de faux rapports ou par ses préjugés, ses préventions, cette reddition fut une trahison de Candy.
Avant de dire comment elle eut lieu, remarquons que si Villatte a obéi aux oi'dres de Péré, de préfèrent e à ceux de Laveaux, c'est encore le lésultat de la faute de Sonthonax qui délégua ses pouvoirs à Péré. Or, de même que, dans les Débals, Sonthonax a déclaré avoir lui-même
[1794] chapmue \iv. 407
placé Kiiappe au Foit-Dauphhi, Péré a pu croire ensuite qu'il y avait lieu de lui substituer (>andy. En nommant Laveaux gouverneur général, il aurai! dû prévoir ce conflit d'autorité entre le militaire et le civil ; il aurait dû faire cesser les pouvoirs de Péré, avec d'autant plus de raison, que dans ces circonstances, l'autorité militaire était plus apte à diriger la défense des villes et du territoire, et à savoir à qui il fallait la déférer.
D'un autre côté, s'il est constant que la soumission de Candy h Pageot contribua beaucoup à conserver le Fort- Dauphin et son territoire aux ordres du commissaire civil, après la sortie de Pageot de cette ville, Candy a pu croii-e qu'il avait plus de droit à y commander que Knappe. Et S'i en ce temps- là, des hommes de couleur trahirent dans le Nord et dans l'Ouest, ces trahisons avaient commencé de la part des officiers blancs, aussitôt après le départ de Galbaud : Candy ne pouvait- il pas redouter une semblable trahison de la part de Knappe, qui l'eût exposé à tomber entre les mains des Espagnols, de Jean François et de se s collègues, qu'il a vait abandonnés pour passer aux ordres de la France? De là son désir d'avoir le commandement du Fort-Dauphin, pour conserver cette ville «t conserver sa propre vie ; delà la détermination de Péré etdeVillatte en sa faveur.
Mais, aux yeux de Laveaux déjà prévenu contre les mulâtres, de même que Sonthonax, c'était un tort irrémissible : le mulâtre devait céder au blanc, et si Knappe céda à Candy, c'est par la terreur qii inspiraient les mulâtres ! Ne voit-on pas poindre déjà le soleil du 50 ventôse qui éclaira si tristement la ville du Cap ? Candy avait été cruel envers les blancs dans l'insurrection de 1791, cela est vrai ; mais la plupart des noirs déjà ralliés à la cause
408 ÉTLDiîs SUR l'histoike d'uaïti.
de la France, ceux qui s'y sont ralliés ensuite, ne furentils pas également cruels dans leur exaspération commune contre les colons acharnés aies détruire? Si Gandy suivit trop aveuglément l'exemple de Jeannot, celui-ci ne donnait-il pas constamment pour motif à ses cruautés, l'atroce assassinat d'Ogé, de Chavanne et de leurs compagnons qu'il prétendait venger? Si ce noir inhumain fut si exaspéré du supplice de la roue subi par ces infortunés, il n'est pas étonnant que Candy, mulâtre libre, traqué comme ceux de sa classe, devint aussi cruel. Mais, n'avait-il pas racheté ses crimes (politiquement parlant et non moralement) par sa soumission aux ordres des commissaires civils qui vinrent faire exécuter la loi du 4 avril ? La politique ne fit-elle pas oublier tous les crimes des noirs-qui se sont soumis à Laveaux, et qu'il a portés aux nues ?
Quoi qu'il en soit, voici comment arriva la reddition du Fort-Dauphin, que Garran lui-même n'a pu relater que d'après de fausses données de Laveaux et de plusieurs autres blancs\jui l'induisirent en erreur. Nous empruntons notre narration aux œuvres iweV/i7e5 de C. Ardouin, dont nous avons déjà cité un fragment h propos de l'insurrection des noirs dans le Nord ; lui-même l'a écrite sur des'^irenseignemens positifs qui lui ont été donnés à Santo- Domingo, par José Joaquim Delmonte », un des hommes les ph]s éclairés de cette ville, parfaitement instruit de la vérité historique de ce fait :
« Un nommé Juan Delmonte (qui n'était pas de la » même famille) algiiasil-mayor de ^fonte-Christ, faisait » autrefois un commerce clandestin (la coutiebande) avec
' Celui ijui fui sénateur de la République tl'Haili.
I7<Ji| ciiAPnKii XIV. 109
» le ForL-Daupliiii ; il coiiijîjissait la plupaiL des individus 2j de cet cndroif.. Par rinlerrnédiairc d'un nonjmé Molo- » naii, il réussit à gagner les eommandans des forts qui » détendaient l'entrée de la baie, principalement le com- » mandant du fort Labouque , appelé Vincent. Il ne » s'agissait plus que d'introduire l'escadre espagnole dans » la baie. C'était une opération hasardeuse par les diiïi- » cultes qu'en offrait l'entrée. Mais il se trouvait à bord » du SaH'Ramon , vaisseau de 64, commandé par Don » Francisco Montes, un pilote de Monte-Christ, nommé » Gabriel Alfaro , qui se donnait pour connaître à fond » toutes les passes de l'endroit par suite d'une expérience » répétée. Il ne fallait plus que de la témérité pour agir : » D. F. Montes était homme à tout entreprendre. Le » 28 janvier i794, il se jette dans un canot avec le pilote » Alfaro et laisse le commandement de son vaisseau à » son lieutenant Don T. Rameri ; la sonde à la main , » il conduit le navire au tiavers de la baie ; les autres » bâtimens suivent le San-Ramonel viennent s'embosser » devant la citadelle. Pendant ce temps, l'armée espa- » gnole, sous les ordres de Don F. Palomares, s'avance » et vient camper sous les murs de la place. Dans cette » position, une résistance n'eût fait qu'aggraver le sort » des assiégés. L'amiral espagnol. Don Gabriel Aristiza- » bal, somma la place de se rendre. Candy accepta une » capitulation honorable, plutôt que de courir après quel- » ques lauriers qui seraient teints d'un sang inutilement » versé. Une des clauses de la capitulation était, que » jamais les troupes de Jean François ne seraiant admises » dans la place. Mais la convention fut violée impuné- » ment par les Espagnols. Candy trouva des fers, lors- » qu'il croyait avoir obtenu le droit de faire admirer sa
410 ÉTLDES SLll l'hISTOIUK d'iIAÏTI.
» prudente i-aison. Arrivé à Cuba où il fut envoyé, il tut » détenu dans les prisons.., * »
Après la trahison qui livra le Môle à un vaisseau de cinquante canons , lorsque les fortifications de cette ville étaient armées de cent cinquante bouches à feu de gros calibre, il n'est pas étonnant que plusieurs vaisseaux espagnols aient pu pénétrer dans la baie du Fort-Dauphin , puisque Vincent , blanc français comme Deneux , les a laissés passer sans tirer un seul coup de canon du fort Labouque. CandyetKnappen'avaient pas assez de troupes pour opposer de la résistance à ces vaisseaux et à l'armée espagnole prête à donner l'assaut. Il ne fallait pas exposer ces troupes à être faites prisonnières de guerre. C'eût été la conséquence inévitable du moindre coup de fusil de leur part. Il fallait , en outre, éviter à la population de cette ville un assaut qui eût entraîné son sac.
Mais, voyez comme Candy étend sa prévoyance à cet égard :il capitule , il est vrai, mais il songe à la conservation de la vie. et des propriétés de ses habitans ; il stipule, par rapport à eux, que les troupes noires de Jean François ne devront jamais être admises dans l'enceinte du Fort-Dauphin ; il les connaît pour avoir été dans leurs rangs, il sait de quoi elles sont capables; et à cet instant, il redoute pour lui-même la vengeance de Jean François, qui ne lui pardonnera pas sa défection.
Cependant, que devient Candy? Il est arrêté par les Espagnols qui ne lui pardonnent pas non plus sa soumission à Pag'eot, il est mis aux fers et envoyé à Cuba. Quant à Knappe et sa troupe blanche, comment sont-ils traités? Au terme de la capitulation, ils sont renvoyés en
' On a dit, et Ton a cru que Candy et Savary furent envoyés aux mines du Mexique : c'est une erreur.
[171)1] ciiAPiTUt; XIV. ill
France. Et l'on a osé dire que Candy trahit son drapeau pour oOO mille francs ! S'il y avait à suspecter quekju'un d'une telle infamie, ne serait-ce pas Knappe ? Le mulâlre aura donc toujours tort, alors même qu'il est victime !...
Le fait est que ni Candy, ni Knappe ne trahirent ; ils cédèrent à la force, par une prudence raison née. Six mois après cet événement, la prévoyance de Candy fut encore mise en défaut : les blancs espagnols firent impitoyablement massacrer /es 6/«hc5 français, hommes, femmes et enfans, par les noirs de la troupe de Jean François ; et ce fut un prêtre blanc, un prêtre ! qui les excita à commettre ces cruautés. Il se nommait Vasquez.
Nous venons de blâmer Laveaux, en ce qui a trait à ses injustes préventions contre les hommes de couleur. Saisissons l'occasion de louer de nouveau en lui la conduite du militaire. Sous ce rapport, il ne pouvait qu'excite*' l'admiration de tous, même de ces perfides mulâtres, comme il les appelle. C'est à l'exemple tr^icé par Tun d'eux, néanmoins, que Laveaux dut bientôt le retour au giron de la république, de presque toutes les communes qui avaient passé aux Espagnols ou aux Anglais.
En effet, il nous apprend que dans le mois de niars 1794, le perfide Delair, à JeanRabel, s étant fait imparti de mulâtres (sic), lui fit proposer de se rendre à lui : {( Nous avions éprouvé trop de trahisons, dit-il, pour » qu'il fût prudent de tiermer la porte au repentir de ces » hommes ardens, irrélléchis et souvent séduits, que le » désespoir pouvait rendre terribles et funestes à la réipu- « blique; je ne rejetai pas la proposilion de Delair; mais u je mis à la grâce qu'il demandait, la condition qu'il fe- » rait rendre le camp d'Héré. Il le prit et m'amena ving*t- » neuf prisonniers. Je lui envoyai sur-le champ un reu^
412 ÉTUDES SUR l'hISTOIUE d'iIAÏTI.
» fort de cent cinquante hommes pour le mettre en état » de harceler l'ennemi. Delair s'empara de quelques po- » sitions avantageuses, de façon qu'étant arrivé moi- » même avec cent cavaliers et trois cents fantassins, nous » forçâmes le camp de se rendre après une heure d'at- » laque; un détachement envoyé à l'embarcadère, a em- » péché les Anglais, qui venaient au secours de Jean- » Rabel, de faire leur descente. Nous prîmes dans cette » affaire environ mille livres de poudre et trois cents » hommes, tant Anglais que Français, portant les ar- » mes.. . . » Notons ici que les mulâtres seuls n'étaient pas perfides et traîtres.
En même temps et le même jour, « L'Ombrage obtint » auprès du Borgne un avantage considérable contre les » Espagnols à qui il tua beaucoup de monde. » Mais peu après, une tentative de Pageot échoua contre l'embarcadère du Borgne.
L'exemple du perfide Delair porta fruit : c'était à la fin de mars qu'il rentrait sous le pavillon tiicolore. Le seize avril, ce pavillon fut arboré au bourg de Bombarde et à la Plate-Forme. Les Allemands de ces lieux, qui avaient suivi le torrent de la défection, rachetèrent leur faute. En vain les Anglais marchèrent-ils contre eux ; ils furent repoussés avec de grandes pertes. Ils se vengèrent de leur défaite, en incendiant toutes les maisons de la Plate- Forme et en prenant les bestiaux de ce territoire.
Un autre retour au pavillon tricolore fut plus important, dans les premiers jours de mai : c'est celui de Chevalier, mulâtre, commandant de Terre - Neuve et du Port-à-Piment, deux bourgades qui touchent à Bombarde et à la Plate-Forme, et qui ont des voies de communica-
[I7ÎH] riiAi'iTiiK XIV. MTi
lion avecJean-Rabel, par les moningnes du Moiisliqne. Chevalier avait passé sous les ordres des Espagnols, de Toussaint Louverture principalement. Nous avons lieu de croire qu'il correspondait avec Delair : l'exemple de celui-ci devait influer sur sa conduite.
Nous voyons effectivement dans le rapport de Garran, que le 5 avril, Laveaux adressa une lettre à Chevalier, qui y répondit le 6 : en même temps qu'une note du rapport cite ces deux lettres, elle cite une autre lettre de Toussaint Louverture à Laveaux, sans date.
Sera-ce Laveaux qui aura fait, le premier, des propositions à Chevalier, immédiatement après ses succès à Jean- Rabel ? Il y a lieu de le croire, puisque c'est ce dernier qui fît réponse à sa lettre du 5 avril. Laveaux a dû mettre sous ses yeux le retour de Delair et les avantages qui en résulteraient pour lui et les habitans qu'il dirigeait. En répondant a Laveaux, Chevalier a pu accepter ses propositions purement, ou y mettre des conditions ; dans tous les cas, il n'est pas probable qu'il ait agi sans en conférer préalablement avec Toussaint Louverture, à qui il était soumis et dont les forces pouvaient l'écraser, sans que Laveaux pût lui porter secours. N'est-ce pas là alors l'explication toute naturelle de la lettre de Toussaint Louverture à Laveaux, dont nous ignorons la date ? En faisant ses propositions à Laveaux, Toussaint a pu, a dû même lui poser ses conditions aussi. Mais Laveaux luimême, n'aura-t-il pas également posé ses conditions à Chevalier, comme il Tavait fait à Delair? Cela nous paraît d'autant plus probable, que Laveaux gouverneur, ne pouvait oublier sa haute position, et que Garran dit que « Chevalier rendit la paroisse de Terre-Neuve à La- » veaux, «/9eîip?'èsf/e/amememawièrequ'avaitagi Delair. M
444 ÉTUDES SUR l'histoiue d'iiaïti.
Nous voyons ensuite, dans des nates du rapport, que Laveaux écrivit une seconde lettre à Chevalier, le 2 mai, et une premicrea Toussaint Louverture, le 3 mai. Le i7, Chevalier répond ; le 18, Toussaint répond également: alors, tous les deux avaient fait leur soumission à Laveaux. Le ^mai, ils arborèrent le pavillon tricolore.
Deux documens de ce gouverneur, publiés à Paris, semblent se contredire sur l'époque précise de cette soumission. Tâchons de les accorder en les expliquant.
Dans un discours que prononça Laveaux au conseil des Anciens, le Séjour complémentaire de Tan V (19 septembre 1797), il dit âe Toussaint Louverture : « Il acom- » battu contre nous jusqu'au Q avril 1794 ; il ne combat- » tait que pour la liberté des noirs : on lui avait dit qu'un » roi seul pouvait donner celte liberté générale. Quand, » à cette époque, f ai pu lui prouver que h ¥ rsnice repu - » blique accordait cette liberté, il s'est rangé sous le pa- » villon tricolore et a combattu les Espagîiols dans le " bourgides Gonaïves dont il s'est emparé, et a rendu » républicains près de cinq mille noirs armés qui ont w combattu avec lui. »
Et dans son compte-rendu du 1" floréal an V {W avril 1797), quelques mois avant le discours ci- dessus, Laveaux avait écrit : « Enfin, le 6 mai, le brave Toussaint >i Louverture est venu se ranger sous les drapeaux de » la république avec quatre mille noirs, après avoir chassé » les Espagnols desGonaïvesetplanté dans ces lieuxCétenn dard tricolore. Les difierentes paroisses oii il comman- ^ dait pour le roi d'Espagne s'empressèrent de suivre » son exemple. »
Il nous semble que ces deux documens, ces deux dates s'accordent en ceci: — que jusqu'auG r/yn/ 1794, Tous-
[171)5] cuAi'i'jr.r. \iv. ilTi
saint Loiivei'tiH'o combattait pour les espagnols ; que, ce jour-là, il prit la résolution de les abandonner ; qu'il écrivit à Laveaux, en même temps que Chevalier répondait à sa lettre du 5, et alors la lettre indiquée sans date sellait du 6 avril également ; qu'il lui donna l'assurance de ne plus combattre les Français ; qu'il posa ses conditions de soumission, mais qu'il n'était pas encore soumis à cette époque, se réservant de se rallier à Laveaux après certaines opérations qu'il méditait. Dans cette disposition d'esprit, du 6 avril au 6 mai, il aura exécuté ce& opérations ; et au 6 mai, recevant la lettre de Laveaux, du 5, sa soumission aura été complète, parce qu'il avait alors chassé les Espagnols des Gonaïves et arboré le pavillon tricolore dans cette ville, le 4 mai. Nous allons voir effectivement, par trois autres documens que nous citerons, le premier, du 20 mars, le second, du 27, le troisième, du 4 avril, qu avant les propositions de Laveaux à Chevalier, du 5 avril, Toussaint Louverture était dan:S une complète insurrection contre les Espagnols, après avoir combattu Biassou et tenté de s'emparer de la personne de Don Cabrera, un des officiers espagnols sur la frontière.
Et, à ce sujet, nous prions presque nos lecteurs de nous pardonner ces détails d'investigation auxquels nous nousHvrons, en considération de l'importance qu'a acquise l'événement de la soumission de Toussaint Louverture à la République française. Cet événement influa puissamment sur les destinées de Saint-Domingue ; il en décida. Toussaint Louverture est devenu trop célèbre^ sous tous les rapports, pour que l'on néglige la moindre circonstance de sa soumission. Il faut en pénétrer les causes, les examiner et les constater avec soin ; car, de
416 ÉTIDKS SUR l'histoire d'hAÏTI.
ce pas dépendra le jugement que l'on devra se former de cet homme remarquable, de son influence sur les destinées de son pays, de son administration civile, de son gouvernement politique, de son régime militaire. On ne doit pas négliger davantage ce qui tient à sa personnalité, qui fait exception, pour ainsi dire, à celle de tous ses contemporains, dans les trois nuances d'épiderme qui distinguait les individus de son époque.
Toutes ces considérations posées, nous nous demandons : Pourquoi Toussaint Louverture se décida-t-il à abandonner la cause de l'Espagne pour embrasser celle de la France, après avoir personnellement tant contribué aux défections, aux trahisons qui firent passer des communes entières sous le pavillon espagnol ? Quelles furent les causes secrètes de celte détermination, quels furent ses motifs particuliers ?
Serait-ce uniquement, comme le fait entendre Laveaux, parce qu'il ne combattait la France que pour la liberté des noirs, iil qu'ojz lui avait dit qu'un roi seîd pouvait donner cette liberté générale, mais qu'il céda aux démonstrations du gouverneur en faveur de la République française ? Cette naïveté a pu échapper sous la plume de Laveaux, par les assurances que lui en donna Toussaint Louverture ; mais pour nous, qui recherchons la vérité dans notre histoire nationale, nous ne nous y arrêtons pas. N'avons-nous pas cité, dans le huitième chapitre de ce livre, une lettre du 25 juin, signée de Toussaint, en premier, de Biassou, etc., qui repoussait les propositions des commissaires civils, alors au Cap? Cette lettre ne disait-elle pas qu'ils combattaient pour soutenir les droits du roi, pour la défense des Boifrfeow s auxquels ils avaient promis une inviolable fidéhté jusqu'à la mort ? Y
[1794] ciiAPiTRi': XIV. 417
est-il question delà liberté des noirs? La G juillet suivant (1795), Biassou et Jean François, au nom d'eux tous, ne renouvelèrent-ils pas la même déclaration, sans qu'il y fût question encore de la liberté générale ? Précédemment, en 1791, ces trois chefs des noirs insurgés n'avaient-ils pas eux-mêmes proposé aux premiers commissaires civils, de faire rentrer tous ces noirs dans f esclavage, moyennant cinquante affranchissemens en faveur des principaux ? Ne fut-ce pas Toussaint Louverture luimême qui fît réduire à ce chiffre, le chiffre primitif de trois cents posé par Biassou? Au 25 juin 1795, tous les noirs guerriers n'étaient-ils pas déclarés libres par Polvérei et Sonthonax ?
Toussaint Louverture ignorait-il que Sonthonax, dans le Nord, que Polvérel, dans l'Ouest et dans le Sud, avaient proclamé la liberté générale dans,[es mois d'août et de septembre? Ne savait-il pas alors^we la France républicaine, représentée par ses commissaires, voulait cette liberté?
Est-ce enfin, sur cette question, la connaissance qu'il . aurait acquise du décret du 4 février 1794, confîrmatif des proclamations des commissaires civils ? Garran .constate le contraire en disant : « Il s'est soumis aux lois de » la république, dès avant qu'on connût à Saint-Domin- » gue le décret de la convention nationale sur la liberté » générale. » Et il le dit, évidemment, pour donner plus de mérite à Toussaint Louverture. Ce décret ne fut connu, en effet, qu'en juin suivant ; et ce ne sont ni les Anglais, ni les Espagnols, ni les colons, ni les émigrés, qui se seraient empressés à le faire savoir aux noirs qui combattaient pour eux.
Toutes ces questions sont extrêmement intéressantes; et puisqu'il nous est démontré que ce ne fut pas là lemo- T. n. 27
418 ÉTUDES SOU l'iIISTOIUE d'haÏTI.
bile de la résolution de Toussaint Louverture, il faut donc revenir à celles que nous nous sommes posées en premier lieu, sur ses causes seci'ètes, sur les motifs particuliers de sa détermination.
Nous avons annoncé trois documens, des 20 et 27 mars, et du 4 avril 1794. Les deux premiers sont deux lettres originales, signées de la propre main de Toussaint Louverture, et adressées à Don Joachim Garcia, gouverneur de la colonie espagnole. Nous les avons prises dans les archives de Santo-Domingo, avec les autres pièces que nous avons déjà citées, comme provenant de cette source. Le dernier nous a été communiqué, en copie, sortie des archives générales de France, à Paris. Citons successivement ce que nous y trouvons, pour expliquer les causes secrètes, les motifs particuliers de la résolution de Toussaint Louverture.
Il est constant que Jean François attribuait souvent à celui-ci, à ses conseils, à son influence sur Biassou, les contestations, les querelles que Biassou eut avec lui. Un jour arriva que Jean François arrêta Toussaint qu'il fit conduire dans les prisons de Vallière * . Ce fait était déjà un motif pour Toussaint de redouter ce général. Les succès qu'il obtint ensuite, soit à la guerre, soit en préparant la trahison des divers commandans militaires français, ne pouvaient qu'augmenter la jalousie de Jean François, faire naître celle de Biassou et motiver la défiance de Toussaint contre ces deux rivaux. Si Biassou était plus violent que Jean François, celui-ci n'était pas moins capable de faire périr un de ses lieutenans : il l'avait prouvé à l'égard de Jeannot.
1 Vie de Toussaint Louverture, par M. Saint-Réiny, p. 119 — Histoire d'Haïti par M. Madiou, t. V>, p. 141.
[1794] CllAPlTUE \iv. 419
Les choses étaient en cet état, quand, le 20 mars 1 794, Toussaint Louverture adressa une première lettre, un exposé de toute sa conduite antérieure, à Don J. Garcia. Voyons le préambule de ce document précieux, et citons les passages les plus propres à jeter du jour sur les faits dont nous nous occupons.
Relation que fait le général Toussaint Louverture, des particularités remarquables arrivées depuis l'époque que S. M. C. a eu la bonté de prendre sous sa protection les nègres qui avaient pris les armes pour soutenir la cause de Dieu et des Rois, lesquels faits il ne louchera que les principaux points qui ont eu lieu, afin de démontrer aux yeux de tous ses supérieurs sa conduite, et se juslifler de toutes les calomnies répandues contre tui par le général Biassou, ainsi que des accusations et dénonciations qviila faites à leur supérieur, Monsieur le commandant général du cordon du Sud et de rOuest.
Lorsque les généraux Jean François et Biassou ont été pris sous la protection du Roi d'Espagne, ils m'ont fait prévenir au Port-Français, morne près du Gap, où je résidais, du bonheur que l'Espagne nous offrait. Je me suis donc rendu de suite avec toutes mes troupes, auprès de M. D. Cabrera, lequel m'assura de la même protection qu'auxdits généraux. Par cet article, je ne veux que démontrer que je ne dépendais aucunement d'eux, principalement de Biassou, puisque ma résidence au Port- Français était concertée entre le général Jean François et moi.
Le général Biassou s'est relire au bourg de Saint-Michel, oti il a toujours résidé depuis celle époque, et fai pris le commandement général des troupes et passerai sous silence toutes mes expéditions puisqu'elles sont connues de mes supérieurs... J'instruisais et rendais compte au général Biassou de toutes mes démarches, noji pas comme son subalterne^ mais pour l'amour du bien, connaissant son caractère impétueux, brouillon et étourdi^ capabU de faire plus de mal que de bien, comme il a démontré dans toutes les occasions, ii'ayant jamais eu pour sentiment que les impressions que lui donnaient ceux qui lui parlaient les derniers.
Le général Biassou a toujours eu, dans tous les quartiers, des agens qui faisaient mettre des embuscades pour enlever les femmes et enfans des malheureux qui étaient, le fusil à la main, à repousser l'ennemi pendant qu'on brûlait leurs cases, pillait et volait tout ce qu'ils pou-
420 jîTUDES SUR l'histoirk D nAÏTI.
valent posséder, perdant ce qu'ils avaient de plus cher, leurs femmes, enfans et parens: ce qui a occasionné plusieurs fois des soulèvemens parmi eux, et même à s'embusquer pour tuer ledit général Biassou, qui se donnait bien de garde de se présenter dans ces sortes de crises; mais j'étais là pour recevoir les coups de ses torts et les réparer....
(Ici, une longue narration des vexations sut)ies par un de ses officiers nommé Thomas, qui fut lié c t garrotté par ordre de Biassou et qu i imputa ce fait à Toussaint).
Il en est résulté, poursuit-il, que Thomas .s'est rendu à la Marmelade, soulevant toutes mes troupes, en leur faisant entendre que je vendais à l'Espagnol leurs femmes et leurs enfans; il fit feu sur moi, tua mon frère et sept hommes qui m'accompagnaient ; je fus obligé de me sauver à Saint-Raphaël, abandonné de tout le monde, après avoir essuyé mille dangers ; et aujourd'hui ( il écrit le 20 mars) Biassou veut faire tomber le blâme de cette affaire sur moi, comme si j'avais été la cause des justes récriminations de Thomas, d'avoir voulu l'envoyer à Santo-Domingo, des plaintes et des soulèvemens des troupes, de ce que tous les jours on venait leur arracher leurs femmes et leurs enfans pour vendre ou donner. Gomment Biassou ose-t-il m'accuser de ses tortsi moi qui., dans tous les temps, n'ai jamais fait ce commerce infâme, ne me permettant pas même de vendre des animaux ; et je prends à témoins tous les Espagnols, des faits que j'avance, lesquels certifieront que je n'ai jamais fait cet odieux commerce... .^osopéraùon^, j'ose dire, seraient plus avancées qu'elles ne sont, et peut-être même le Cap serait sous la domination de S. ^1. G., sans sa conduite irrégulière et ses procédés dangereux.
Après la reddition des Gonaïves, étant à la Rïarmclade, le général Biassou y est venu aussi camper ; et j'étais un jour à dîner avec lui ; on lui apporta une lettre sortant de Saint-Michel, à son adresse, qu'il me pria de lire. Mais quel fut mon étonnement de voir que M.Laplace, qui lui écrivait, lui marquait de se défier de moi, en lui disant que fêtais un vieux capuciji qui, priant toujours le bon Dieu, serait dans le cas de le supplanter, s'û ne prenait pas garde ; et lui me répéta que c'étaient là les propos que ledit sieur Laphice lui tenait journellement, mais qu'il ne l'écoutait pas. parce qu'il le connaissait pour un homme
qui avait été de tout temps méchant
(Ici, Toussaint impute à Biassou de lui avoir proposé de se détacher des Espagnols, qui envoyaient les colons français ;7o?/r reprendre leurs nègres et les remettre comme ci-devant ; que ce propos, tenu publique-
[1794J ciiAPiTUii XIV. 121
meiu, avait indisposé les troupes, mais qu'il leur a garanti le contraire, en leur disant : (/ue le Roi ne manquait jamais à sa parole). Le président (D. J Garcia) ayant permis à tous les émigrés de rentrer sur le territoire français conquis, ces mémos personnes, impatientes et sans prudence, ont voulu et veulent de suite rentrer chacun dans leurs paroisses respectives, y établir des camps et faire rentrer tous les ateliers à travailler.^ désarmer tous les nègres qui le sont (armés). Pour y parvenir, ils se sont donné et donnent toutes sortes de mouvemens, et agissant et faisant agir, sans considértr que ce n'est pas encore le moment de mettre en exécution un pareil projet, par rapport rtu /;«r// républicain qui existe encore dans la partie du Nord; et que voulant le mettre en exécution, c'est s'exposer à soulever tous ces nègres armés qui ne sont pas du nombre de ceux que le Roi a pris suus sa protection, lesquels sont en grand nombre et qui, en nous tournant le dos, pourraient entraîner une grande partie de nos anciens {les pvolé^és) qui, n'ayant pas toutes les connaissances suffisantes,
s'imagineront que le même sort les attend .
(Ici, Toussaint relate très-longuement les démarches de Biassou pour opérer ce désarmement et la rentrée des nègres sur les habitations de leurs maîtres ; que ces ni grès sont venus se plaindre à lui, menaçant de se soulever ; qu'il les a apaisés et maintenus dans l'ordre ; ce qui a irrité Biassou contre lui ; et que ce dernier a fait entendre aux émigrés (les colons) que c'est Toussaint qui s'oppose à leur bienêtre : enfin, il me peint, dit-il, comme un monstre et un scélérat dans l'esprit a'e tout le mondt: ; qu'il en a référé à Don Cabrera qui a tenté vainement de réconcilier Biassou et lui , Biassou s'y refusant obstinément ; qu'il avait demandé 300 hommes aux Gonaïves pour marcher contre Toussaint à la Marmelade ; qu'an moment où il écrit ^ sa lettre du 20 mars, il est encore à Saint Raphaël attendant Biassou depuis douze jours pour leur réconciliation; qu'il a. appris que ce dernier répand le bruit qu'il y est prisonnier, et qu'il est prêt h lui demander pardon de ses torts).
Non, jamais je ne me soumettrai; et je dis que le iiénéral Biassou n est point mon supérieur et qu'il ne l'a jamais été : et si je parus lui rendre compte de mes opérations, c'a été pour le bien de la cause que nous soutenons, à l'effet d'éviter tout trouble et obéir à mes supérieurs, les représentans du Roi. Mais aujourd'hui, il ne m'est plus possible de rendre compte à un homme qui n'a toujours cherché que ma perte. C'est de M. le président et du commandant général que je re-
422 ÉTUDES suii l'ihstoiue d'haïti.
carai des ordres. Tous les faits que j'avance sont connus de ftl. Don Armona et de M. Don Cabrera, qui sont ici pour se rappeler de tout le passé, ainsi que M. le commandant général, don Juan Lleonard, qui a connaissance des dénonciations que Biassou lui a faites contre moi ; et il est étonnant que j'aie pu autant en endurer depuis aussi longtemps ; mais fai tout souffert et souffre pour la cause de Dieu et des Rois, et que je soutiendrai j usqu' à la dernière goutte de mon sang
Ce document prouve, d'une manière péremptoire, qu'au 20 mars 1794, une profonde mésintelligence avait éclaté entre Biassou et Toussaint Louverture, et que ce dernier en redoutait les suites par rapport à la violence de son antagoniste. D'une prudence consommée, d'un caractère méfiant, Toussaint devait alors réfléchir au sort qu'il éprouverait tôt ou tard ; aussi insiste-t-il auprès de Don J. Garcia, pour ne pas être considéré comme placé sous les ordres de Biassou. Il établit encore qu'il ne doit pas être le subordonné de Jean François, qu'il ne redoute pas moins que Biassou.
S'il apprécie, en hommeintelligent,que le moment nesl pas encorepropice pour faire rentrer dans l'esclavage, sur les habitations de leurs maîtres, les nègres qui ne font point partie de ceux placés sous la protection spéciale du roid'Espagne,dansla prévision que leur mécontentement entraînerait ces derniers, par crainte de subir le même sort (et ceci est très-curieux à savoir de sa part), du moins il s'honore en protestant contre le trafic odieux et infâme desnoirs dans la partie espagnole, que faisaient Biassou et Jean François. Un jour viendra où nous examinerons comment il a mis à exécution, le plan, dès lors tracé, de faire rentrer les nègres sur les habitations de leurs anciens maîtres, et nous dirons alors comment il a réclamé encore contre le trafic de ces malheureux, qui se perpétuait dans la partie espagnole. En attendant, nous le voyons ici fort
[1794] (jiAi'iTUi: XIV. ''-•>
attaché à la cause des Rois; yjoiiidro,cii très-bo» capucin, celle de Dieu ; peu soucieux de la cause de la République française, dont \esii^ens, à peu de dislaiice de lui, assuraient la liberté générale des noirs ; et si la conquête du Cap n'a pas eu lieu, ce n'est pas de sa faute.
Le préambule de ce document contient un aveu précieuxde ToussaintLouverture : c'est que /es nègres avaient pris les armes pour soutenir la cause de Dieu et des Rois. Il confirme ce qu'on a dit de lui.
Passons maintenant à sa seconde lettre du 27 mars : elle fut écrite de la Marmelade.
Monseigneur,
J'ai reçu avec la plus grande soumission et respect, la leUre que vous avez daigné m'écrire, en date du 20 courant ; ot en réponse, j'aurai l'honneur de vous exposer que je suis vraiment au désespoir des différends qui sontsurvenus entre le général Biassou et moi ; et malgré que je sois l'outragé à tous égards, il n'a pas dépendu de moi que nous ne soyons réconciliés, puisque, pour cet effet, j'ai resté quatorze jours à Saint-Raphaël à l'attendre, par ordre de M. le commandant général, et lui, au contraire, s'est refusé obstinément à se rendre à ses ordres, se servant pour prétexte, qu étant son subalterne, je devais être châtié sui\'ant la rigueur des lois, pour avoir manqué à la subordination, et tout comme si je me fusse rendu criminel de lèse-majesté ou de toute autre trahison.
Le général Biassou, instigué et poussé à bout par son perfide secré- - taire, homme dangereux et ne cherchant qu'à mettre la zizanie parmi nous, comme je donnerai de bonnes preuves, ayant par devers moi des pièces authentiques pour le soutien de ce que j'avance, est la cause de toutes nos divisions : oui, c'est loi qui est l'auteur de tout, en faisant entendre au général Biassou que je veux le supplanter (à Dieu ne plaise que j'aie de pareilles intentions !); et le général Biassou, homme faible, fragile et sans beaucoup de connaissances, se laissant entraîner à l'impulsion des scélérats qui l'entourent, m'a juré une haine immortelle, et depuis quelque temps, Un aspire qu'à ma perte, se servant de tous les moyens pour parvenir à son but. Mais Dieu qui
424 ÉTUDES SL'ii l'histoire d'hâÏti.
voit tout, à qui rien n'est caché et qui lit nos plus secrètes pensées, etqui connaît la pureté de mes intentions, mon. amour pour mon Roi et pour le soutien de sa cause, n'a pas permis que je fusse victime de la méchanceté des hommes. A la vérité, on n'est jamais à Tabri de la médisance et de la calomnie; mais ma conduite, j'ose le dire, sans tache et à la vue de tous mes supérieurs, me servira toujours de bouclier contre les traits que mes ennemis pourront me lancer : ainsi, je ne les crains point; ils peuvent exercer leur malignité et faire tout ce que bon leur semblera.
J'ai donc eu l'honneur. Monseigneur, de vous exposer que j'étais à Saint-Rapliaël à l'ailenle du général Biassou, lequel s'est expliqué formellement ^M «7^(6 voulait plus de réconciliation avec moi;t\, ayant passé par Saint-Michel, il assura M. Don Cabrera, en lui jurant el protestant, qu'en attendant votre décision, il resterait parfaitement tranquille, et qu'il ne me ferait pas le moindre mal, et qu'il allait au Dondon pour établir son quartier-général. Il ne fut pas plus tôt arrivé audit bourg, qu'il commença à désarmer, mettre à la barre et piller tout ce que j'avais de plus cher, en s'emparant en même temps des bêtes à cornes et du lafia que le commandant général m'avait donnés pour faire subsister mes troupes de la Marmelade, et arrêtant tout ce que mes gens portaient de l'Espagnol. Pendant mon séjour à Saint-Raphaël, il avait tenu la même marche au canton d'Ennery, ayant placé un camp sur le grand chemin des Gonaïves pour intercepter les allants el venants de la Marmelade, en leur ôtant tout ce qu'ils portaient des Gonaïves, en les pillant, les maltraitant et les mettant aux fers. Toutes mes troupes étaient soulevées en mon absence, vu que le général Biassou leur ôtait toutes les subsistances et qu'il publiait à haute voix, que j'étais arrêté à Saint- Raphaël, et qu'étant son prisonnier, qu'il attendait vos ordres pour nienvojçr lié et garrotté par devers vous. Jugez, Monseigneur, l'effet qu'Ont dû produire une conduite si irrégulière et des propos lâchés avec aussi peu de prudence. J'avais beau écrire à mes subalternes, que tout ce que Biassou débitait sur mon compte était faux, et que j'étais pour mon plaisir à Saint-Raphaël, rien n'était dans le cas de les apaiser ni leur faire entendre raison.
Enfin, Monseigneur, M, le commandant général, voyant V opiniâtreté du général Biassou, et craignant avec juste raison quelque événement malheureux, il me donna ordre pour me rendre à la Marmelade afin d'apaiser mes troupes, les rassurer et les maintenir dans l'ordre. Étantarrivé au Bassin-Caïman, jefuspréi'enu par des personnes «/«Ve^s
[1794] ciiAi'iTni: XIV. ii25
sortant du Doiulou, de prendre bien garde de ne pas passer par le grand chemin, parce quil y a^'ail nue forte eïnbuscade au Carrefour' à-Fincent, mise par la général Biassou pour faire feu sur moi. iMalgré que j'avais assez de forces avec moi pour repousser ladite embuscade, j'agis a\'ec prudence, en me détournant du chemin où Von m^ai'ait tendu Iti piège, et je me rendis par ailleurs à la Marmelade : étant arrivé, j'ai trouvé les troupes dans le plus grand désordre, et une partie était déjà partie pour cerner les avenues du Dondon, pour reprendre les bêles à cornes, lafia, etc., que le général Biassou leur avait enlevés. Les troupes du Corail avaient fait route de même pour Ennery, pour ouvrir un chemin pour les Gonaïves. Je m'empresse aussitôt de donner des ordres ^^vioni pour les faire rélros^jrader; mais les esprits étaient si montés et irrités, que je nai pu me faire obéir, ni pas même être écouté. Figurez-vous, Monseigneur, une troupe révoltée, en fureur et sans frein ; et que pouvais-je dans un moment de crise pareille ? Mes prières et mes protestations n'ont pu les retenir : enfin, ils ont attaqué contre mon gré le bourg du Dondon; ils ont tout pillé et dévasté', et par surcroît de malheur, il j- a eu des morts et des blessés ; il en a été de même àEjinerj, l'habitation Larivière a été saccagée.
Voilà, 3Ionseigneur, les fruits des conseillers du général Biassou et de ceux qui lui font faire des sottises , et au lieu d'avancer nos opérations, il en résulte le contraire-, et le service du Roi souffre beaucoup de retard. Aussitôt que celte scène malheureuse s'est passée, des gens malintentionnés ont été prévenir M. le commandant général, en V assurant que j^avais tourné les armes contre le Roi, mon maître, et que f allais marcher contre Saint-Raphaël. M. le commandant général, sans doute ajoutant foi à' ce qu'on lui disait, a de suite fait arrêter mon neveu, le brigadier Moïse, qui se Irous'ait blessé à Saint-Raphaël, et fait mettre une garde à ma famille. Cependant, les uns et Us autres ont été relâchés, quand M. le commandant a vu réellement qu'on lui avait supposé.
Ah! Monseigneur, qu'il est malheureux pour moi de me voir ainsi soupçonné.^ moi qui ai combattu depuis tout temps les ennemis de notre grand Roi , moi qui veille sans cesse et qui travaille pour le bien général ! Non , jamais je n'aurais cru que mes chefs auraient eu le moindre doute sur ma personne. Et ja ne vous cache pas , iMonseigneur, que la démarche que vient de faire M. le commandant général (D. Cabrera) à mon égard et celui de ma pauvre famille, m'a singidièrement frappé ! Jl aurait au moins dû s'assurer des faits
12(i ÉTUDES SUR l'hISTOIUE D HAÏTI.
«t ne pas me condamner sur de simples rapports. Je lui ai donné connaissance de tout ce qui en est, et j'espère qu'il me rendra justice.
Oui, iMonseigneur, je vous le répète 'fai prêté ^er/neraf devant Dieu et les hommes, d'être fidèle à mon Roi et à vous, Monseigneur, qui êtes son représentant, et je ne départirai jamais de ces principes. Je suis inébranlable, et ferme comme un rocher ; et rien au monde n'est dans le cas d'altérer de la moindre chose ma religion ; et malgré que je sois continuellement persécuté par les méchans, j'endure tout avec constance et patience, pour les souffrances que Notre Seigneur Jésus-Christ a souffertes pour nous.
J'ai eu l'honneur de vous adresser une lettre, ensemble avec une relation (celle du 20 mars) par laquelle je réponds à toutes les récriminations,accusations et calomnies que le général Biassou a répandues sur mon compte. Tous les faits que j'avance dans ladite relation , sont connus de messieurs les comraandans généraux, et j'espère, Monseigneur , qu'une fois que vous aurez pris connaissance de tout ce que j'ai eu l'honneur de vous exposer, que vous daignerez m'accorder la justice que je réclame de votre équité. Je ne m'étendrai pas plus loin, crainte de vous ennuyer par un trop long récit; et je finis, Monseigneur, en vous assurant de mon aveugle obéissance, et entière soumission à vos ordres et ceux de vos représerrtnns, et soyez persuadé que je suis toujours décidé à répandre jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour soutenir la cause de Dieu et de mon Roi.
Je prie Notre Seigneur qu'il vous ait dans sa sainte garde, et qu'il veuille prolonger vos jours.
J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect , Monseigneur , Votre très-humble et très-obéissant serviteur , Toussaint Louve hture.
Marmelade, le 27 mars 1794.
Cette seconde lettre, à laquelle nous n'avons rien retranché, nous instruit fort bien de la position de Toussaint, au 27 mars. Si, le 20, il était à Saint-Raphaël, attendant Biassou depuis douze jouils, pour leur réconciliation devant Don Cabrera ; s'il y resta quatorze jours dans une vaine attente, il aura donc quitté Saint-Raphaël le 22, pour se porter à la Marmelade, où il a dû se rendre,
[1794] ciiAiMinEXiv. 427
dit-il, en évitant une embuscade posée contre lui pai* Biassou. L'inimitié qui existait entre eux doit faire admettre la réalité de ce fait, très-probable delà part de Biassou. Mais nous voyons aussi que, dès son arrivée à la Marmelade, ses troupes attaquent le Dondon où sont celles de Biassou, qu'il y a des morts et des blessés ; et en même temps, elles vont attaquer celles qui se trouvent à l'habitation Larivière, près d'Ennery, qui est saccagée après combat. Selon Toussaint, ces combats n'ont eu lieu qu'en dépit de ses prières et de ses protestations ; ses .troupes irritées, en fureur et sans frein, n'ont pas voulu l'écouter.
Libre au lecteur d'ajouter foi à sa version : pour nous qui croyons à la résolution de Toussaint, nous pensons que ses troupes n'ont combattu celles de Biassou que par ses ordres, parce que nous croyons aussi à l'empire qu'il exerçait sur ses soldats, et que nous le trouvons excusable de déclarer la guerre à son ennemi qui lui a tendu une embuscade. Dans tous les cas, l'état de guerre existe entre lui et Biassou ; et sur cette information, Don Cabrera a fait arrêter Moïse et toute sa famille qu'il a relâchés ensuite. « Je ne vous cache pas. Monseigneur, dit- » il à Don Garcia, que cette démarche que vient de faire » M. le commandant général à mon égard et celui de » ma famille, m'a singulièrement frappé ! »
Toussaint Louverture est bon mari, bon père, bon parent ; on le représente ainsi dans tous les ouvrages qu'on a publiés à son sujet. Moïse et sa famille sont devenus libres, il est vrai; mais ne lui faut-il pas une vengeance éclatante de ce fait, commis par Don Cabrera qui a vu ses dispositions à se réconcilier avec Biassou, tandis que celui-ci s'obstine à s'y refuser ? Que peut-il attendre de
128 ÉTLDiis sur. L'uisTOiiiE d'haïti.
cet officier espagnol qui le punit, dans la personne de son neveu, de sa femme et de ses enfans, pour avoir repoussé les violences de Biassou? Si ces personnes intéressantes ont été relaxées, n'est-ce pas dans l'intention de le saisir lui-même ? Dans cette pensée, le prudent Toussaint peutil continuer à servir les Espagnols, pour r amour de Dieu et des Rois ? S'il est prudent, n'est-il pas capable aussi des résolutions les plus énergiques ?
Le soin de sapropre conservation, à l'égard de Biassou qu'il vient de chasser du Dondon et d'Ennery, à l'égard de Jean François qu'il redoute aussi et qui peut se réunir à Biassou contre lui ; le désir de se venger de Don Cabrera: tout lui inspire immédiatement la résolution de quitter le service du roi d'Espagne ; et il n'ignore pas que les agens français désirent depuis longtemps qu'il abandonne cette cause, qu'il peut leur être de la plus grande utilité. Mais, avant de passer au service de la France, il faut qu'il accomplisse ses desseins ; en attendant, il enverra à Don i .G'àvciadenouveUesprotestations écriles,denouveaux sermens de fidélité ait roi et à ce gouverneur; il Xm^n'îx que jamais il ne se départira de ses principes, qu'il est inébranlable et ferme comme un roclier, que sa religionle porte à XouienàwYQY avec constance etpaiience, pour les souffrances que Notre Seigneur Jésus-Christ a endurées pour nous. Toussaint Louverture connaît parfaitement son bréviaire ; et s'il assure le gouverneur espagnol de son aveugle obéissance et de son entière soumission à ses ordres et à ceux de ses represew^awssur la frontière ; s il jure, en terminant sa lettre, quil est décidé à répandre jusqu'à la dernière goutte de son sang pour soutenir la cause de Dieu et de son Roi, il n'a pas moins résolu de répandre le sang de tous les Espagnols qui pourront tomber sous sa main. '
[1794] CIIAPITKK XIV. 420
Cela posé, voyons le troisième doeiiment du 4 avril, que nous avons annoncé : il est daté du Fort-Dauphin, au pouvoir des Espagnols depuis le 28 janvier.
Le Député des Émigrés français (les colons) résidans à Saint-Michel , tous habitans et propriétaires des paroisses des Gonaïves, d'Ennery, Plaisance, la Marmelade etlIe^Dondon,
A S E. Monsieur le Gouverneur et Capitaine général, représentant immédiat du Roi en cette colonie.
Sitôt noire arrivée dans notre infortuné pays. Excellence, le général Biassoii conçut le noble projet de prévenir vos vues bienfaisantes.
Personne n'ignore que les nègres réi'diés qui assassinent, pillent et incendient nos possessions, au nom de. Vexécrable République., occupent la presque totalité des montagnes que ceignent les plaines du Linibé, du Port-ftiargol, de l'AcuI, du Morne-Rouge, du Quartier- Morin, de Limonade et Jacquezy, jusqu'aux confins du Fort-Dauphin, tandis que ces plaines fourmillent de ces vils ennemis dont la principale horde se tient dans la ville du Cap.
Le général Biassou, voulant les chasser tous dans un même lieu, afin de les forcer à mettre bas les armes ou les exterminer d'un seul coup, avait proposé de se rendre maître d'abord de toutes les hauteurs du Borgne, Plaisance, Alarmelade, Dondon et Grand-Boucan. Parvenu à son but, son projet était de proposer les mêmes mesures pour toutes les parties de l'Est occupées par les troupes de son ami Jean François.
Déjà, le fidèle Biassou était campé sur l'habitation Lanvière, cheflieu d'Ennery ; // avait f ni i replier dans ce camp plusieurs petits postes inutiles que Toussaint Louverture avait établis, soi-disant pour protéger les voyageurs, tandis que sesagens qui les occupaient commettaient chaque jour des vols, des assassinats : de là les plaintes, les murmures de tous les habitans planteurs. Toussaint profite de ces clameurs pour les dénoncer comme suspects, enlève et arme tous les esclaves de leurs habitations. // annonce à ces misérables qu ils sont libres, s'ils osent assassiner les blancs; il donne des ordres à des chefs pour le rétablissement des postes supprimés, qui facilitent l'exécution de ses vues perfides. Il prêche la désobéissance; il adresse un manifeste à son général ; il finit par tenter un assassinat contre sa personne. Celui-ci échappe à la mort par une faveur inattendue du ciel, ei son assassin ose encore le dénoncer comme traître, lorsque lui-même se
rend coupable du crime de félonie et de haute trahison au premier chef.
La conduite de Biassou a mérité l'admiration générale. Nous dénonçons son perfide subalterne comme assassin, comme traître au Roi. Nous nous joignons aux sujets fidèles pour soutenir sa plainte, et nous demandons que la lête du coupable tombe.
Il l'est, comme ayant séduit les troupes auxiliaires pour assassiner leur chef; Il l'est encore comme ayant, contre les promesses sacrées du Roi, promis la liberté à tous les esclaves dé']3i rentrés dans l'ordre et le devoir ; il l'est, pour avoir conçu le projet horrible d'assassiner tous les blancs ; il l'est, pour avoir commencé à meltre à exécution ce plan horrible, en assassinant trois blancs sur l'habitation Larivière ; il l'est, et ceci est un crime d'Etal au premier chef, en faisant feu sur une patrouille de la milice royale, et pour avoir fait prisonniers deux hommes de cette patrouille; il l'est, comme ajani tendu un piège perfide pour se rendre maître de là personne du brigadier Don Joachim de Cabrera ; il l'est, enfin, comme ayant intercepté la communication des Gonaïves à Saint-Michel, et d'avoir exposé les garnisons de ces deux places à souffrir d'une famine infaillible, si on n'apporie le plus prompt remède. Voilà les grands intérêts qui ont déterminé notre députaiion à joindre nos plaintes à celles du général Biassou.
Ceux qui ont prêté des vices à ce général, en cachant ses vertus, sont coupables d'infidélité. Nous protestons tous, sous la foi et la loyauté que nous devons à notre Prince, qu'il est digne de sa confiance, qu'il s'est toujours montré comme un sujet fidèle, qu'il a mérité l'estime et la reconnaissance de tous les gens de bien.
Laplace, député.
Fort-Dauphin, le 4 avril 1794.
En faisant la part des exagérations contenues dans cet exposé, nous voyons qu'il confirme et explique fort bien tout ce que nous venons de remarquer, dans les deux dépêches de Toussaint Louverture à Don Garcia.
On y démêle les causes de la querelle existante entre Toussaint et Biassou. Celui-ci veut que son ancien secrétaire et aide de camp reste toujours son subalterne, son subordonné, tandis que Toussaint, qui a pris le titre de
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général dans sa relation de faits au gouverneur espagnol, prétend qu'il est indépendant de l'autorité de Biassou autant que de celle de Jean François, et qu'il ne relève que de celle du gouverneur et de ses délégués.
Toussaint avait placé des postes que Biassou a fait relever; ce dernier veutcontraindreles nègres non protégés par le Roi d'Espagne, à rentrer immédiatement sur les habitations de leurs maîtres, tandis que Toussaint a jugé que le moment nest pas encore venu de mettre à exécution ce projet, par rapport au parti républicain qui offre la liberté générale, et que ce serait s'exposer à soulever tous ces nègres qui sont armés et qui pourraient entraîner dans leur révolte, tous les autres formés en troupes et qui s imagineront que le même sort les attend.
Biassou et Toussaint sont divisés d'opinions à ce sujet ; c'est une question d'opportunité entre eux, sur une mesure qu'ils approuvent tous deux, que Biassou, incapable de combinaison politique, veut réaliser de suite, et que Toussaint, habile et perspicace, croit devoir ajourner jusqu'à un temps plus propice. Toussaint, évidemment, est un homme bien supérieur à Biassou.
Mais les blancs français, habitans planteurs, intéressés à la prompte solution de cette question, s'impatientent des délais qu'y met Toussaint, et élèvent des cris, des clameurs qui indisposent ce dernier contre eux.
Blancs, mulâtres et noirs àoisent céder à ses vues, à ses idées quand il les a raisonnées ; la suite de sa vie politique le prouvera bien mieux encore : de là sa résolution d'armer ces esclaves, de les ranger dans ses troupes, en leur disant qu'ils seront libres, s'ils tuent les colons qui veulent les replacer, dans l'esclavage, et qui osent contrarier ses vues.
452 KTllDES SUR l'histoire I) HAÏTI.
De cette querelle d'opinions, Biassou passe à des faits brutaux et violens contre les soldats de Toussaint, obéissant aux ordres de leur général. Alors plus de ménagemens pour Biassou qu'excitent les planteurs ; il le fait cerner au Dondon ou à Ennery.
Quant à Don Cabrera, il lui tend un piège, selon la version des planteurs, et nous le croyons, parce que ce procédé est dans la nature de Toussaint Louverture, et qu'il ne veut probablement rien aventurer à force ouverte. En même temps, il fait couper toutes communications entre les Gonaïves et Saint-Michel, afin de ne pas être entre deux feux.
Tous ces faits se passent du 22 mars, jour oi^i il a quitté Saint-Baphaël, au 4 avril. Quatorze jours sont beaucoup pour un homme de la trempe et de l'activité de Toussaint Louverture ! Au 4 avril, il est donc insurgé contre la domination espagnole, il a déjà combattu contre Biassou, il a failli prendre Don Cabrera. Où était- il à cette date ? Nous l'ignorons, nos documens ne le disent pas.
Mais le 5 avril, Chevalier, un de ses lieutenans dont le concours peut lui être nécessaire contre les Espagnols réunis aux Gonaïves, à huit lieues seulement de Terre- Neuve, Chevalier reçoit une lettre de Laveaux ; il y répond le 0, et une lettre de Toussaint Louverture paraît accompagner sa réponse. Probablement ce dernier était à portée d'avoir communication de la lettre de Laveaux.
Quelle heureuse circonstance pour les propositions du général français ! Toussaint Louverture est insurgé contre les Espagnols, et il n'a d'autre parti à prendre que de se soumettre à Laveaux ; de là l'assertion de celui-ci qu'à partir du G avril, Toussaint cesse de combattre les Fran-
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çais républicains ; il en transmet l'assurance à Lavcaux, soit par sa lellre sans date, soit par la lettre de Chevalier, du 6 avril.
Mais, pour un homme résolu comme Toussaint, il ne faut pas qull se soumette comme un intrus ; il faut qu'il donne des gages de sa fidélité au nouveau gouvernement qu'il va servir, et ces gages se combinent avec le désir qu'il éprouve de se venger, et des Espagnols et des colons et émigrés français. 11 emploie donc le temps qui s'écoule, du 6 avril au 4 mai, à immoler tous ceux qu'il peut atteindre. Le 4 mai, le pavillon tricolore flotte aux Gonaïves et à Terre-Neuve. Toussaint Louverture a triomphé de ses ennemis !
En triomphant ainsi, ne donne-t-il pas en même temps à Laveaux, la mesure de ce qu'il peut exécuter? Et ne sait-il pas que le besoin qua ce gouverneur général de lui et de ses forces, lui fera compter pour rien cette immolation d'Espagnols et de colons français ? Ne sait-il pas que la politique excuse tout, que la morale de l'utilité l'emporte sur l'utilité de la morale ? D'ailleurs, il trouvera de bonnes raisons à donner à Laveaux : nous allons voir ces raisons exprimées dans sa lettre à ce génpral, en date du 18 mai. Le rapport de Garran cite une lettre de Laveaux à Chevalier, du 2 mai, et une autre à Toussaint Louverture, du 5. Probablement à cette dernière date, Laveaux savait que le pavillon français flottait déjà, le 4, aux Gonaïves et à Terre-Neuve. Il n'y a que quelques lieues entre le Port-de-Paix et Terre-Neuve et les Gonaïves. Dans l'intervalle de ce jour au 18 mai, où Toussaint répond à Laveaux, plusieurs communes avaient été soumises par ses soins. Ecoutons ce qu'il dit à Laveaux :
434 ÉTUDES SUR l'iiistoiue d'uvïti.
Quanier-général de la Marmelade, le 18 mai 1794. Toussaint Louverture, général de brigade, A Éiienue Laveaux , gouverneur général , etc.
Le citoyen Chevalier, commandant de Terre-Neuve et du Port-à- Piraent, m'a remis votre lettre en date du 5 courant, et pénétré de la plus vive reconnaissance, j'apprécie comme je dois, les vérités qu'elle renferme.
Il est bien vrai, général, que f ai été induit en erreur parles ennemis de la république et du genre humain ; mais, quel est l'homme qui peut se flatter d'éviter tous les pièges de la méchanceté ? A la vérité, fui tombé dans les filets, mais non point sans connaissance de cause. Vous devez vous rappeler qu'avant les désastres du Cap, et par les démarches que j'avais faites par devers vous, que mou but ne tendait qu'à nous unir pour combattre les ennemis de la France et faire cesser une guerre intestine parmi les Français de cette colonie. Malheureusement et pour tous généralement, Ze^ voies de réconciliation par moi proposées, furent rejetées. Mon cœur saigna et jerépnndis des larmes sur le sort infortuné de ma patrie, prévoyant les malheurs qui allaient s'ensuivre. Et je ne m'étais point trompé; la fatale expérience a prouvé la réalité de mes prédictions . Sur ces entrefaites, les Espagnols vi offrirent leur protection et la liberté pour tous ceux qui combattraient pour la cause des roisi et ayant toujours combattu pour avoir cette même liberté, j'adhérai à toutes leurs offres, me voyant abandonné par les Français, mes frères '. Mais une expérience un peu tardive m'a dessillé les yeux sur ces perfides protecteurs ; et m'étant aperçu de leur supercherie et scélératesse, j'ai vu clairement que leurs vues tendaient à nous faire entr'égorger, pour dominer notre nombre et pour surcharger le restant de chaînes, et les faire retomber à l'ancien esclavage. Non, jamais ils ne parviendront à leur
1 Comme on peut voir, nous ne dissimulons rien de Toussaint Louverture : mais nous ignorons entièrement les voies qu'il dit a\o\T proposées. Garran ne nous apprend rien à cet égard, que la lettre signée de Toussaint et de Biassou, du 55 juin, une autre du 25 août à ses frères du Cap, par Toussaint, une autre du 27 août à A. Chanlatte, et une réponse sentimentale à la lettre sur la révolution de Saint-Domingue, du 28 août 1793 : Garran dit que « tious ces écrits, publiés sous le nom du général Toussaint Louverture, con- » iX&nwQni les déclamations tes plus violentes contre la Jié publique. » (Rap-port, t. 4, p. 47.)
[1704] cnAPiinEXiv. 455
but infâme ; et nous nous vengerons h notre lourde ces êtres méprisables à tous égards, Unissons-nous donc à jamais ; et oubliant le passé^ ne nous occupons désormais qu'à écraser nos ennemis et à nous venger particuîièreniertt de nos perfides voisins.
Il est bien certain que le pai'illoit national flotte aux Gonaïves, ainsi que dans toute la dépendance, et que fai chassé les Espas;nols et les émigrés de cette partie des Gonaïves ; mais fai le cœur navré deV événement qui a suivi sur quelques malheureux blancs qui ont Hé victimes dans cette affaire. Je lie suis pas comme bien d'autres qui voient les scènes d'horreur avec sang-froid. J'ai toujours eu l'humanité pour partage:, et je gémis quand je ne puis pas empêcher le mal. Il y a eu aussi quelques petits soulèvemens parmi les a t eli ers, mais ]' ai mis de suite le bon ordre et tous travaillent comme ci-devant.
Gonaïves, le Gros-Morne, Cariton-d'Ennery, Plaisance, Marmelade, Dondon, l'Acui et toute là dépendance avec le Limbe, sont sous mes ordres, et je compte quatre mille hommes armés dans tous ces endroiis, sans compter cependant les citoyens du Grôs-Morne, qui sont au nombre de six cents.
Quant aiix munitions de guerre, j'en suis dépourvu entièrement, leé ayant consommées dans les diverses attaques que j'ai faites contre l'ennemi. Quand j'ai pris les Gonaïves, j'ai seulement trouvé lOOgargousses à canon ^m^ j'ai fait faire des cartouches à fusil pour attaquer le pont de l'Ester où sont campés les émigrés. Je me propose de les attaquer au premier moment, c'est-à-dire quand le citoyen Blanc Cazenave se sera rendu avec son armée à l'habitation Marchand, au carrefour de la Petite-Rivière de l'Artibonite.
Je suis en ce moment occupé du camp Berlin, aii Port-Margot, dont le chef de cei endroit paraît vouloir braver nos forces. J'ai donné mes ordres pour faire marcher des troupes du fJmbé et de Plaisance pour l'attaquer. Je m'imagine bien que je m'en emparerai ' ; et aussitôt pris, je vous en ferai part pour que, de votre côté, vous puissiez, si vous le jugez à propos, marcher contre le Borgrie. J'en ferai autant de mon côté, et nous pourrons cerner le bourg de cette paroisse et l'attaquer, s'il est nécessaire ; et après la réduction de ces deux endroits, nous aurons le champ libre pour nous voir et concerter plus amplement nos opérations, pour les intérêts républicains.
Quant aux forces de nos enneiiiis, elles seraient bien peu consé-
1 Ce camp ne fut pris qu'avec le concours de Villalte, vers la fin de juin. Compte rendu de Laveaux, p. 36.)
436 ETUDKS SUR L IIISTOIHE D HAÏTI.
quenle.f, sans le général Jean François qui tient bon pour les Espagnols. Il se trouve en ce moment au Fort-Dauphin où il s'est retiré avec sa troupe, après avoir été repoussé vigoureusement au Trou et à Caracol. J'ai fait mon possible pour dissuader ces gens de l'erreur où on les lient plongés ; il faut espérer qu'ils ouvriront enfin les yeux, el qu'ils se joindront à nous pour faire cause commune.
J^es Espagnols ne sont point en force à Saint-Raphaël ni à Saint- Michel ; mais ils se fortifient, en s'entouranl avec des pieux, et je me persuade qu'il n'y a rien à craindre de leur côlé.
Quant aux moyens pour instruire les commissaires civils de mon retour et des évènemens qui ont eu lien, je crois bien que la communication au Port-Républicain est interceptée, et qu'il n'est guère possible de leur faire part de ce qui en est, à moins que vous ne leur expédiiez un bateau pour cet effet. Je m'informerai cependant du citoyen Blanc Cazenave s'il n'y aurait point quelque moyen.
Voici, général, la situation exacte de tout. Veuillez, je vous prie, m'envoyer des munitions de guerre. Vous jugerez par vous-même de la quantité qu'il me faudra dans la circonstance présente.
Cette longue lettre, on le voit, est la première que Toussaint Louverture adresse à Laveaux depuis sa soumission. Comme elle peint bien l'homme qui vient de changer de drapeau ! Mais, comme il s'efforce aussi de prendre, à l'égard de Laveaux, une position qui oblige celui-ci à compter avec lui !
Le gouverneur lui dit qu'il a été induit en erreur, en suivant la bannière espagnole ; et s'il semble en convenir par une sorte d'humilité chrétienne, c'est pour lui dire avec amour-propre que ce n'a pas été sans connaissance de cause, et il lui rappelle en même temps qu'avant les désastres du Cap il avait fait des démarches qu'on a dédaignées. Ainsi, il n'était resté au service de l'Espagne que 'jiar sa volonté, et quand il vient se ranger s©us le drapeau tricolore, il n'entend pas se soumettre à merci.
Pour donner plus de poids à sa prétention, il parle de ce pavillon qu'il a faitflotter aux Gonaïves, après avoir chassé les Espagnols et les émigrés. Ces derniers sont Français, il
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parle à un généi'al français qui n'ignore pasquc beaucoup de ces émigrés ont clé sacrifiés avec des Espagnols, cl alors il semble s'apitoyer sm* le sort dccitielques mallienreiix blancs qui ont été victimes dans cette affaire ; il en a le cœur ?jaz;re, parce qu'il n'est pas comme bien d'autres qui voient les scènes d'horreur avec sang froid; il a toujours eu lliumanité pour partage, il gémit quand il ne peut empêcher le mal. Tout à coup, et comme pour consoler Laveaux de la mort de ces blancs, il lui parle Je quelques petits soulèvemens qui ont eu Weuparmi les ateliers de noirs; mais il y a mis le bon orf/re.Ce bon ordre, ce sontdes exécutions à mort ! Pour appuyer encore sa prétention k être traité autrement que comme transfuge, il énumère avec emphase les noms des diverses communes qu'il a ralliées au pavillon français, et il parle de sa troupe de quatre mille hommes.
Il fait plus : il donne à Laveaux la situation générale des forces ennemies, il examine qu'on n'a rien à en redouter, parce qu'il espère les neutraliser ; il a déjà refoulé au Fort-Dauphin, Jean-François et sa troupe ; il indique au gouverneur ce qu'il faut faire, même pour aviserles commissaires civils de son retour, ou plutôt de sa soumission à la République française. Ce dernier point le préoccupe, p^arce que son amour-propre, sa vanité se complaisent dans cette information officielle, Toussaint Louverture sachant ce qu'il vaut et mesurant déjà de l'œil la carrière qu'il va parcourir. Peut-être aussi voulait-il être assure du rang qui lui serait assigné par les commissaires. Enfin, quand il aura réduit le camp Bertin et le Borgne, ajouté de nouveaux lauriers à ceux qu'il a cueillis, c'est alors qu'il ira voir Laveaux, pour se concerter plus amplement avec lui sur les opérations ultérieures.
458 ÉTUDES SUR l'histoire d'iiaïti.
Est-ce là le langage d'un simple transfuge ? Ne traitet-il pas d'égal à égal avec Laveaux? Ne voit-on pas déjà l'homme qui dominera Laveaux, qui s'en servira comme d'un instrument pour son élévation, tout en le caressant par des lettres flatteuses oij il lui dira quil l'embrasse de tout son cœur, en l'appelant son bon et cher -papa?
C'est à dessein que nous avons transcrit, et ses lettres au gouverneur espagnol et celle que nous venons d'analyser, parce qu'à notre avis, ces documens font mieux juger de l'étendue de l'esprit et de la capacité de Toussaint Louverture, à cette époque déjà, que ce que nous pourrions en dire.
Jugez donc de ce qui adviendra, quand l'horizon politique de cet homme s'élargira, quand le théâtre oii il a transporté ses combinaisons se sera agrandi ! Qui pourra arrêter la marche de Toussaint Louverture, joignant tant de vices à tant de qualités : — la ruse et l'audace, — l'hypocrisie et l'énergie,— le machiavélisme et la résolution, — l'orgueil et la prudence, - la méfiance et la fermeté, — une activité prodigieuse, — une ambition sans bornes, — et un cœur inexorable pour quiconque contrarie ses desseins? Nulle puissance humaine ne l'empêchera d'accomplir sa brillante destinée, que favoriseront encore toutes les circonstances de son époque. Il parcourra cette carrière imprévue avec le plus grand succès, jusqu'à ce qu'il tombe enfin par ses propres fautes et par l'excès de ses crimes : —, châtiment inévitable que Dieu réserve toujours à ceux qui, comme lui, adoptent un système de gouvernement basé sur la* hainedes hommes et sur la terreur qu'ils leur inspirent *.
< La morl du générai Moïse, neveu de Toussaint Louverture, fut le dernier^ crime politique qu'il commit ; dès lors, aucun de ses officiers supérieurs ne
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Toutefois, nous devons félicitei' el nous félicitons ce noir, célèbre à tant de titres, de s'être rangé sous le drapeau français ; car à ce nouveau poste seul il aura pu développer son génie. Nous l'en félicitons, pour avoir pris une position où il démontrera l'aptitude des hommes de sa race, à concevoir et à exécuter tout ce que peuvent concevoir et exécuter des hommes de la race blanche, où il contribuera à détruire les absurdes préjugés conçus par ces derniers sous ce rapport.
Mais, ce que nous disons ici ne détruit pas notre opinion, nos appréciations sur les causes secrètes, sur les motifs particuliers qui l'ont porté à abandonner les Espagnols.Selon nous, et d'après les documens que nous avons cités, ce n'est point paramoitrpourla liberté qu'il a changé de drapeau. Pour son propre salut, il a fait preuve de bon jugement en quittant le service du roi d'Espagne, dans les circonstances où il se trouvait. Certainement, le salut de la cause de ses frères a gagné pendant quelque temps, à ce qu'il passât au service de la France. Mais, puissions-nous ne pas trouver dans la suite de sa carrière qu'il a réagi contre eux ! Car si jamais nous le rencontrions un jour dans cette voie fatale, nous n'hésiterions pas à lancer l'anathème contre sa mémoire.
En écrivant sa lettre du 18 mai à Luveaux, Toussaint Louverture avait pris le titre de général de tn-igade qu'il
put se croire à l'abri d'une telle fin. Moïse, jugé et acquitté parmi conseil de guerre, fut de nouveau jugé et condamné à mort par un autre conseil présidé par son oncle même. Les chefs qui ne respectent pas les arrêts de la justice, ignorent que leur vraie gloire consiste à observer les lois; el qu'en les foulant aux pieds, ils s'exposent à la haine de leurs contemporains, àPinfi-r délité de leurs subordonnés, et qu'ils encourent toujours les reproches sévères, de la postérité.
440 ÉTUDES SUR l'h[Sï01UEd'hAÏTI.
portait sous les Espagnols ; mais bientôt après, il ne prit que celui àe commandant général du cordan de l'Ouest, ce commandement lui ayant été donné par le gouverneur général. Ce titre nouveau ne détruisait pas l'autre et le réservait pour l'avenir. A la même époque, deux blancs, Pageot et Lesuire, étaient des adjudans-généraux, comme Montbrun ; Bauvais, Rigaud, Villatte, A Chanlatte, Martial Besse étaient colonels. II paraît que Laveaux qualifiait aussi Toussaint Louverture de colonel, et qu'en informant la commission civile de sa soumission, il demanda à celle-ci quel grade il devait lui reconnaître dans l'armée. Sonthonax félicita le nouveau converti, sans lui donner un titre militaire*.
Nous avons sous les yeux divers ouvrages publiés sur Toussaint Louverture, assignant tous à sa soumission des motifs erronés. Ils ne sont tous que la répétition de la brochure de Dubroca, imprimée en 1802, fixant cette soumission au 25 juin Î794. Nous ne pensons pas qu'avant nous, personne ait eu connaissance des documens tirés des archives de Santo-Domingo, qui donnent un si grand jour à ce fait, en les rapprochant do rapport de Garran, du document provenant des archives générales de France, et du compte-rendu et du discours du général Laveaux. Du reste, c'est ce qui arrive assez souvent à l'égard de tout homme qiii, dans des temps révolutionnaires, parvient à prendre une position éclatante. Plus il y obtient du succès, plus l'imagination s'ingénie à trouver des causes extraordinaires à sa subite élévation ; lui-même finit par se prêter à ce jeu qui, naturellement, plaît tou-
' Vie de Toussaint Lonverluie par M. Sainl-Rémy, p. I'2I.
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' jours à la vanité humaine : Toussaint I^ouverUirc n'échappa pas à ccUo faihlcssc , non pKis que d'autres.
Ainsi , Dubi'oca le représente comme ayant concerté avec Jean François l'arrestation de Biassou , et de s'être rangé sous le drapeau français, lorsqu'il apprit les succès de la République en Europe. Pamphile de Lacroix , qui adopte la date de sa soumission au 25 juin , y donne un autre motif. Selon lui, ce sont les discussions qui eurent lieu au parlement de la Grande-Bretagne , concernant l'émancipation des esclaves, qui auront fait comprendre à Toussaint Louverture qu'il y avait plus de bonnefoi de la part delà France, dont les agens avaient proclamé cette émancipation , confirmée par le décret du 16 pluviôse an II. Tous ces ouvrages s'accordent sur la circonstance de la communion qu'il fit avant d'abandonner les Espagnols, pour mieux les tromper sur ses intentions. Selon nous, Toussaint devait souvent remplir cet acte de dévotion, à cause de son hypocrisie bien connue; et s'il l'a fait en dernier lieu, c'est sans doute au moment qu'il quittait Saint-Raphaël pour se rendre à la Marmelade ; là encore il a pu communier de nouveau, avant de tendre à Don Cabrera le piège dont parle le document du 4 avril. Cette circonstance nous paraît d'ailleurs peu importante, bien qu'on attribue au marquis d'Hermona ou d'Armona d'avoir dit à ce sujet : « Non, Dieu, dans ce bas monde , ne saurait visiter une âme plus pure ! »
Nous renvoyons nos lecteurs aux Mémoires sur la vie de Toussaint Louverture, publiés par son fils Isaac, et au livre qu'a publié récemment notre compatriote Saint- Rémy, pour connaître forigine royale Ae cet homme remarquable. Pour nous, qui n'avons aucune foi dansl'influence d'une pareille tige, sur la destinée des hommes
142 ETUDES SUH L IIISTOIUE D HAÏTI.
qui se rendent célèbres par leurs actions et leurs talens, nous ne ti^ouvons aucune nécessité à l'admettre en faveur de Toussaint ï.ouverture, pour expliquer la cause de sa supériorité sur ses contemporains. Il nous suffit de'savoir qu'il savait lire et écrire, pour juger que, possédant ces premiers élémens des connaissances humaines, ils ont dû faciliter le développement de ses idées par la lecture des ouvrages qui tombèrent sous sa main. On s'accorde généralement à dire que l'Histoire philosophique et politique de l'abbé Raynal, sur les établissemens des Européens dans les deux Indes, était sa lecture favorite avant la révolution. Ce seul ouvrage suffisait pour mûrir les idées d'un homme qui savait méditer ; et l'on sait d'ailleurs quelle influence exercent les révolutions et la pratique des affaires publiques sur l'esprit des hommes. Toussaint Louverture ne fut pas le seul qui se fit remarquer par son aptitude à les saisir ; d'autres hommes de sa race, dans notre pays, développèrent aussi leurs talens naturels, quoique peut-être à un moindre degré^que lui, et quoique moins favorisés par les circonstances. Ce que nous disons ici n'est nullement dans l'intention d'atténuer son mérite, notre but n'étant que de prouver qu'il n'a pas fait, seul, exception aux hommes de la race africaine.
Comme homme privé, avant la révolution, Toussaint Louverture avait de bonnes mœurs : il était marié, et était aussi bon époux que bon père et bon parent. Cela ne détruit pas l'assertion de Pamphile de Lacroix sur la découverte faite Port-au-Prince, en 180^, par le général Boudet '. Toujours est-il qu'il observa constamment les
' T. ?, p. 105 et 106.
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convenances sur celte matière, et qu'il prôcijait sans cesse le mariage, comme base des vertus sociales.
Né, dit-on, en mai 1745, sur l'habitalion Brcda, au Haut-du-Cap, il avait été d'abord charge de la surveillance et du soin des animaux, avant de devenir le cocher de Bayon de Libertas, procureur de cette habitation et propriétaire lui-même au Limbe. Dans sa première charge, il avait acquis la connaissance de bien des remèdes, nonseulement pour le traitement des animaux, mais pour celui des hommes -, il possédait l'usage des simples, des plantes du pays dont beaucoup sont des poisons violents. Comme Macandal, dans le Nord, avait passé pour en connaître aussi l'usage, aux yeux de beaucoup de noirs de cette province, Toussaint Lnuverture était considéré et respecté comme un nouveau Macandal ^ C'est ce qui explique les fonctions qu'il exerça d'abord dans les bandes de noirs insurgés, sous le titre de Médecin des armées du Roi, avant de devenir général d'armée.
Tel fut l'homme que sa soumission au drapeau fran^ çais plaça à la tête des noirs du Nord, avec l'appareil du pouvoir militaire et le prestige de sa conleur et d'une supériorité incontestable.
Nous croyons devoir réfuter ici une tradition du pays, qui prétend que quelque temps avant sa soumission à Laveaux, Toussaint Louverture aurait fait à Villatte la proposition de se soumettre à lui, et que ce dernier aura rejeté ses offres, en répondant qu'il ne voulait pas entrer en négociation avec un misérable esclave dévoué à la cause c/e/aseryi«M{/e;etque de cette réponse, sortie de la bouche d\m homme de couleur, naquit sa haine pour Villatte ' ».
' Kapporl de Kerverseau au ministre de la marine, du 7 septembre 1801. ^ Histoire d'Haïti par M. Madiou, t. l", p. 193. Nous saisissons celte oçca-
Tout ce que nous avons rapporté de Toussaint Louverture détruit victorieusement, selon nous, celte tradition populaire. Sa haute capacité n'admet pas, qu'il aurait négligé le gouverneur général pour s'adiesser à un simple commandant militaire, sans pouvoirs. Voyez sa lettre du 18 mni à Laveaux, où il parle des démarches qu'il fit auprès de ce général, avant les désastres du Cap ; il n'y fait pas mention de nouvelles tentatives de sa part. D'un autre côté, nous ne trouvons rien dans la vie de Villattequi ait pu motiver de sa part un propos aussi insultant, et qui eût été en même temps l'expression d'un mauvais sentiment pour les noirs. Nous verrons plus tard que ces derniers lui étaient fort attachés : il n'aurait donc pas pu mépriser Toussaint Louverture surtout, comme esclave au service de l'Espagne. Villatte aimait les noii's.
La haine de Toussaint ou plutôt sa jalousie contre Villatte, lui aura été suggérée par Laveaux, déjà mécontent de Villatte, à propos des munitions qu'il avait demandées au Cap ; car, à ce sujet, nous voyons dans une note du rapport de Garran, la mention d'une lettre du 25 mai, de Laveaux à Toussaint Louverture, qui lui avait aussi demandé des munitions, par la sienne du 18. D'autres faits de Laveaux , d'autres lettres de lui viendront corroborer ce que nous avançons ici. Nous prouverons aussi que la jalousie du pouvoir exista entre Villatte et Toussaint Louverture. L'historien doit à sa conscience, de prouver les vraies causes des divisions entre les hommes, en réfutant les erreurs accréditées.
sion pour faire remarquer l'erreur où esl tombé noire compalriole, sur la foi de P. de Lacroix ou deDubroca, en lixant l'époque de la soumission de Toussaint Louverture au 25 juin 179i . sa Idllre du 18 mai esl positive à cet égard.
CHAPlTlil] XV.
Rigaud attaque Tiburon. — Violation du droit de; gens par A. Williamson. — Situation des esprits au Port-au-Prince. — Intrigues des colons et des Anglais. — Ils reviennent au Port au-Prince. — Martial Besse appelé de Jacmel. — Ptise du fort Bizoton. — Martial Besse remplace Montbrun. — Polvérel et Sonthonax vont au can>p iNcret. — Le fort Saint Joseph livré aux Anglais. — Évacuation sur Jacmel. — Les Anglais entrent au Port-au- Prince. — Propos imputé à Sonthonax. — La corvette / Espérance arrive à Jacmel.— Polvérel et Sonthonax prisonniers. — Lettres de Polvérel à Rigaud, de Sonthonax à Laveaux. — Décret du 16 pluviôse an II sur la liberté générale. — Polvérel et Sonthonax partent de Jacmel avec Martial Besse — Résumé de la deuxième Epoque-
A peine Polvérel était-il retourné au Port-au-Prince, que Rigaud marcha contre Tiburon pour reprendre cette place aux mains des Anglais. Son armée était forte de deux mille hommes. Il attaqua la place, le 16 avril, à trois heures du matin : elle fut vigoureusement défendue. A neuf heures, Rigaud, blessé dans l'action, fut repoussé : il laissa cent soixante-dix morts, mais il avait tué presqu'un égal nombre d'ennemis et blessé plus de cent soldats anglais. Ce résultat fut vivement ressenti par les vainqueurs de cette journée : ils comprirent qu'ils avaient affaire à un homme capable de résolution et de payer de sa personne. Le même jour, cet insuccès des armes républicaines était compensé par la soumission du bourg de Bombarde à Laveaux.
Peu de temps auparavant, un brig avait été expédié des Caves pour Jacmel, afin d'en rapporter de la farine dont on avait besoin. Le brig, capturé par une frégate anglaise, fut envoyé à la Jamaïque avec son équipage et soixante-dix hommes de la légion de l'Egalité du Sud, sous les ordres du capitaine Jean Cécile et de ses lieutenans Linstant et Quénez. Ces prisonniers étaient des blancs, des nègres et des mulâtres. Le gouverneur Adam Williamson fit mettre les premiers sur les pontons anglais, et les derniers furent emprisonnés la chaîne au cou, à l'exception des trois officiers qui eurent les pieds aux fers. Ce gouverneur permit aux colons de Saint-Domingue, habitant la Jamaïque, de les accabler d'injures ; ensuite^ il fit conduire les trois officiers sur une des places de la ville de Kingston, où les soixante-dix soldais nègres et mulâtres furent vendus, en leur présence, pour être transportés, par des acheteurs espagnols, aux mines de la Nouvelle-Grenade : ils y périrent presque tous. Peu de temps après, les trois officiers furent échangés contre des officiers anglais, du vaisseau le Siuitclioold, qui fit naufrage sur les îlots de la Folle, près des Cayes ; ces officiers et quatre cents matelots blancs avaient été recueillis par Bonnetj officier employé près de Rigaud, Ceux-ci ne furent point maltraités.
En violant ainsi^ par la Vente des soixante-dix soldats prisonniers de guerre, le droit des gens qui lui prescrivait de respecter en eux l'infortune que la guerre amène si souvent, Adam Williamson s'est voué lui-même à l'infamie dont nous chargeons sa mémoire, au tiom de la postérité. Une telle action de la part de cet Anglais ne saurait rejaillir sur sa nation ; car ses lois ne l'y autorisaient pas.
[17i>4] ciiAi'iTUiî XV. 447
Si lu calniccl la IraïKiuillité élaicnt revciuis au Poitaii-Princc, après l'affaire du 17 au 18 mars et le retour de Polvérel, néaumoius la situation des esprits était loin d'offrir la garantie dont on avait besoin, pour pouvoir résister aux séductions des Anglais et à une attaque sérieuse de leur part. Les blancs vaincus par Montbrun, mais toujours factieux dans cette ville, étaient plus que jamais disposés à accueillir un ennemi qui pût les délivrer de ce qu'ils appelaient lejomj des mulâtres. Ils trouvaient dans l'espèce d'alliance que Garran a constatée entre eux et Sonthonax, dans l'irritation et le mécontentement de ce commissaire, un nouvel aliment à leur projet. Il paraît que Polvérel lui-même finit insensiblement par épouser la querelle de son collègue ; et cet état de choses n'était pas propre à imprimer de la vigueur à la défense de la ville.
Les Anglais, n'ignorant pas cette situation, faisaient mouvoir tous les ressorts de leurs intrigues, non-seulement auprès des blancs, mais des hommes de couleur et des noirs anciens affranchis. Les colons et les émigrés qui étaient avec eux les aidaient dans cette œuvre de corruption. L'un de ces derniers, d'accord avec Whitelocke, imagina une lettre, après l'affliire du 18 mars, qu'il adressa à Montbrun, dans le but d'exciter datanlage l'animosité de Sonthonax et de faire naître des soupçons de trahison contre ce mulâtre. Sonthonax, passionné, s'y laissa prendre comme il s'était laissé aller aux intrigues de Desfourneaux et de Martial Besse : peut-être Polvérel lui-même tomba-l-il dans ce piège. L'émigré, nommé Larue, avait eu quelques relations avec Montbrun ; il les lui rappela d'abord, en faisant une image séduisante de la générosité des Anglais et de la situation prospère et
heureuse des parties de la colonie soumises déjà à leur domination. « Le délégué (Sonthonax), disait Larue, » pourra vous devoir lui-même son salut. En traitant, » vous fixerez son sort. Il désire se retirer, il me l'a dit; » la France l'a proscrit \ Vous ne vous affranchirez pas » vous-même d'un pareil coup, \olre fortune serait un » titre de proscription... Parlez avec confiance ; on s'est » déjà adressé à un antre ; mais j'ai détourné de la voie » » en garantissant votre discrétion, votre habileté à mé- » nager, et vos talens à exécuter... Si j'ai bien interprété » vos promesses, je vais au-devant de yous; effectuez-les.. . » Rendez assez de justice à.MM. de Jumécourt et Labuisj> sonnière, pour être bien convaincu qu'ils ont sacrifié » leurs ressentimens personnels. »
Cette lettre fut écrite le 28 mars ; on y joignit un saufconduit de Whitelocke et la copie d'une prétendue lettre qu'il aurait écrite à Williamson, pour lui dire que jamais Saint-Domingue ne pourrait prospérer, si les hommes de couleur de cette colonie n'obtenaient pas leur égalité politique, dont ils étaient dignes.
C'était un piège aussi grossier que la calomnie de Martial Besse ; mais il produisit son effet, venant après les soupçons antérieurs de Sonthonax et le triomphe de Montbrun contre son favori Desfourneaux. Montbrun était riche, et cette circonstance fut considérée par Larue, comme étant un motif de plus pour faire ajouter foi à l'idée qu'il aurait eue de livrer le Port-au-Prince aux Andais, afin de conserver ses richesses. Cependant, il était propriétaire de plus de cinq cents esQlaves, et il avait été le premier à signer l'acte de leur liberté, le 21 septem-
« Larue élait au Porl-au-Prince, avant d'avoir passé auprès des Ang'ais.
[1704] ciiAPiTisi: XV. 44<J
bre 4795 ^ Le blanc Artau, au Cap, était riche aussi ; il possédait plus de mille esclaves ; il fut du nombre de ceux qui, avec Vergniaud, demandèrent à Sonthonax de déclarer la liberté générale ; et les colons n'imaginèrent pas de faire planer le soupçon sur lui.
Ainsi, on le voit : tantôt une lettre de Savary parle de l'état de gênede Pinchinat, pour faire soupçonner ce mulâtre aux sentimens élevés d'être entré dans la coalition de Saint-Marc, parce qu'il est pauvre ; tantôt une lettre de Larue, parle de la fortune deMontbrun, pour le faire aussi soupçonner des mêmies projets, parce qu'il est riche. Ces deux traîtres ne semblent-ils pas pénétrés de cette pensée qu'on lit dans une pièce de théâtre : Calomniez toujours, il en restera quelque chose^
La lettre insidieuse de Larue parle deHanusde Jumécourt qui était alors, à la fin de mars, parmi les Anglais. Ce contre-révolutionnaire, on s'en souvient, avait été emprisonné, ainsi que le vieux chevalier de Coustard, par Borel ; Coustard était mort dans la prison du Port-au- Prince, et Sonthonax avait mis H. de Jumécourt en liberté : il s'était empressé de passer auprès des Anglais. On va le voir bientôt marcher avec Lapointe contre le Port-au-Prince, contenant les noirs du Cul-de-Sac par
^ Dans la lettre précitée de Montbrun, il affirme que lorsque Polvérel voulut proclamer la liberté f^énérale^ après Sonlhonas, il lui confia son embarras à ce sujet, attendu que la commission civile n'avait pas textuellement le pouvoir de prendre cette mesure, qu'il jugeait néanmoins indispensable. Polvérel lui dit alors le projet qu'il avait conçu et qu'il exécuta, d'y faire concourir les propriétaires eux-mêmes. Mais il avoua à Montbrun, qu'il serait heureux que l'un de ces propriétaires d'esclaves traçât l'exemple. Montbrun en possédait 543 : convaincu, comme Polvérel de la justice de la mesure, il s'offrit de donner cet exemple. Joyeux de trouver en ce mulâtre ce sentiment d'équité et d'attachement pour les noirs, Polvérel l'embrassa en le comblant d'éloges : il dressa alors son plan qui fut exécuté le 21 septembre, et Montbrun signa le premier l'acte de manumission. Son exemple fut suivi.
450 ÉTUDES Sun l'iiistoike d'haÏti.
son influence sur Hyacinthe, également mis en liberté par Sonthonax. Cependant, nous remarquons dans le cinquième volume des Débats, page 5, que Sonthonax affirma que H. de Jumécourt ne fut mis en liberté qu'après la prise de cette ville.
Le 8 mars, ce commissaire dvil, convaincu de l'impossibilité de la conserver à la France, dans la pénurie où elle se trouvait de munitions, d'armes, d'objets de toute nature, avec le peu de forces dont il disposait, avait écrit une lettre à Rochambeau, alors gouverneur général des Iles-du-Vent, où il lui retraçait cette triste situation, celle de La veaux au Port-de-Paix, et celle de Polvérel, alors aux Cayes. « Déjà, disait Sonthonax, ils ont fait (les Anglais) » deux tentatives pour enlever le Port-au-Prince, et deux » fois ils ont été repoussés ; mais, comme le prestige du » charlatanisme ne dure pas longtemps, et que la résis- » tance sans force réelle a un terme, je serai forcé de s> tout abandonner si la France ne vient à notre secours. » Deux vaisseaux de ligne sont station naires dans notre » rade avec plusieurs frégates et des bâtimens de trans- » port. Ils attendent un mouvement favorable en ville » pour descendre et pour canonner. »
Sonthonax n'avait donc pas foi dans la résistance, dans les moyens dont il disposait. Les Anglais revinrent bientôt après avec des forces plus considérables, ils s'emparèrent du Port-au-Prince ; mais comme il fallait que quelqu'un en fût cause, c'est Montbrun qui devint le botic émissaire. Il paya cher son triomphe sur Desfourneaux !
Les Anglais, avant de reparaître* devant le Port-au- Prince, avaient fait circuler des lettres de Valentin de Cullion, un des assassins de Ferrand de Baudières, et de Jean Suzanne de Léaumont, deux coloris qui avaient fait partie
[179iJ CFiAPiriu-: \v. 4M
des assemblées coloniales: ces lellres oflVaient des sommes considérables aux commandons militaires pour livrer leurs places. L'une, de Valentin de Cullion, du 15 mai, était adressée plus particulièrement aux hommes libres du Petit-Goave où commandait le brave Brunache ; il y disait: « Polvérel et Sonthonax n'ont jamais été que les » agens d'une faction qui a trompé les blancs, les hommes » de couleur et les nègres. Celle faction coupable dont ih » servaient les desseins, est enfin démasquée, et tous les y> chefs ont été exterminés dans la métropole. Brissot, ft Grégoire, Roland, Condorcet, etc., ont expié /ewrs » crimes ; ils ne sont plus. La convention n'a pas épargné » leurs complices dans cette malheureuse colonie : Pol- » vérel et Sonthonax sont condamnés à mort.... »
11 faut convenir qu'il fallait une foi bien ferme, aux hommes de couleur qui dirigeaient leur classe, pour résister à tant de moyens de capta tion. Quelles Anglais etles colons tinssent un tel langage, c'était dans l'intérêt de leur cause antisociale ; mais que penser de cette convention nationale qui avait fait mourir les plus zélés défenseurs des noirs et des hommes de couleur, et qui avait décrété d'accusation Polvérel et Sonthonax, leurs défenseurs à Saint-Domingue, parce que les Girondins les y avaient envoyés ? N'était-ce pas assez pour ébranler la fidélité du plus grand nombre des hommes de ces deux classes? Ajoutez à ces considérations déjà puissantes, les fautes personnelles à Sonthonax, ses préventions injustes, sa rancune concentrée depuis l'affaire du 18 mars, et l'on aura la clé de ce qui va survenir.
Ces choses se passaient à la fin de mai 1794 ; et l'on ignorait dans cette ville les faits im[)ortans et décisifs qui venaient de s'accomplir dans le Nord et dans une partie
452 ÉTUDES SUR l/lUSTOmE d'hAÏTI.
de l'Ouest, par la soumission tardive de Toussaint Louverture. Laveaux avait attendu la réponse de ce dernier, du 18 mai, à sa lettre du 5, pour en adresser une, le 24, à Sonthonax. On peut supposer qu'elle ne lui parvint que vers le 50, par les difficultés que signalait Toussaint Louverture à faire parvenir cette information officielle. Si, au Port-au-Prince, on avait pu savoir, avant l'apparition des Anglais dans la baie, que le pavillon tricolore flottait auxGonaïves et ailleurs depuis le 4 mai, il est présumable qu'on y aurait compris la haute portée de cet heureux retour de tant de communes aux lois de la république ; et alors ont eût été moins disposé aux défections .
Quoi qu'il en soit, le 50 mai, l'escadre anglaise vint jeter l'ancre dans la baie: elle était composée de quatre vaisseaux de ligne, de six frégates ou corvettes, de douze gros bâtimensde transport et d'une plus grande quantité de goélettes. Cette escadre portait environ quinze cents hommes de troupes européennes qui venaient d'arriver au Môle, sortant de la Barbade : elles étaient commandées parle général White.
En même temps, une colonne sortie de Léogane, sous les ordres du baron de Montalembert, et forte d'environ mille hommes, s'avançait du côté sud du Port-au-Prince. Unç autre, forte de douze cents hommes, partie del'Arcàhaie sous les ordres de Lapointe et de H. de Jumécourt, venait du côté Nord, par la plaine du Cul-de-Sac. L'influence de Hyacinthe porta les noirs de cette plaine à ne rien entreprendre contre cette dernière. Sauvais, à la Croix-des-Bouquets, ne pouvait rien*contre elle, n'ayant qu'un faible détachement de la légion sous ses ordres ; il était d'ailleurs avisé que d'Espinville devait venir du Mirebalais.
[1794J criAPiTUE XV. ^(55
Ainsi, taudis que les forces anglaises s'élevaient à trois mille cinq cents hommes au moins, celles du Port-au- Prince ne montaient guère qu'à onze cents hommes. Montbrun se porta au fort Bizoton, armé de plusieurs pièces de gros calibre et de deux mortiers, afin d'aider Marc Borno à sa défense, de la diriger lui-même.
Le 51 mai, un canot parlementaire fut repoussé. Ce même jour, Martial Besse, mandé de Jacmel par les commissaires, arriva au Port-au-Prince : il y avait environ une dizaine de jours qu'il avait été nommé colonel de la légion de r Ouest *. La méfiance des commissaires contre Montbrun avait appelé son rival en cette ville ; ils le nommèrent commandant en second de la province de l'Ouest. Jacques Boyé commandait la place ^
Montbrun avait envoyé quatre cents hommes pour s'opposer au débarquement des Anglais au port du Fossé, au nord de la ville, où il y avait un fort : deux frégates et des bâtimens de transport étaient de côté-là '.
Toute la défense de la ville reposait donc, en ce moment, sur ce point au nord, et sur le fort de Bizoton au sud.
Le 1*" juin, deux vaisseaux et une frégate s'embossèrent contre Bizoton qu'ils canonnèrent pendant quatre heures. Sonthonaxaditçue le fort ne répondit que d'une manière Irès-faible * ; mais Briand Edwards prétend qiia*
' Réponse de Montbrun à un placard de iMarlial Besse, en France, p. S 11 dit avoir signé sa commission.
» Jacques Boyé est le même qui a figuré dans la capitulation du Gap, en t803, et auquel le président J. P. Boyer coniia une mission diplomatique, en 1823. — Ce fui un Français toujours honorable, toujours juste. 11 a sauvé la vie à Boyer, embarqué en 1803 sur le vaisseau le Dusuay-Trouin pour «trg noyé.
3 Débals, t. 8, p. 331.
* Uid,, p. 332 et 333. Relation de Sonthonax.
prèsunfeu très-vif des vaisseaux, et voyant qu Une faisait -pas grand ejffet, on débarqua trois cents Anglais, sous les ordres du major Spencer, qui se réunirent à cinq cents hommes de troupes coloniales pour attaquer le fort du côté de la terre. Or, le fort Bizoton, construit sur un monticule assez élev« du côté de la mer, et se prolongeant au sud, était armé surtout en vue de se défendre contre les vaisseaux : il offrait peu de défense du côté du prolongement du monticule, au sud.
Une averse considérable, occasionnée par ces orages si fréquens sous les tropiques, dans cette saison surtout, survint vers six heures du soir, et fit cesser le feu de la canonnade départ et d'autre; il était déjà nuit* A la faveur de cette pluie abondante et continue, la colonne des huit cents hommes parvint à surprendre le fort par derrière. On s'y battit cependant à la baïonnette. Montbrun tua un officier qui prétendait le faire prisonnier ; il reçut plusieurs blessures. Mais enfin, il fut forcé de céder au nombre des ennemis, supérieur à celui de ses troupes surprises : ils se i^etirèrent au Port-au-Prince.
Malenfant, et après lui, Pamphile de Lacroix, affirment que les Anglais pénétrèrent dans le fort par la porte ou barrière d'entrée, qui leur aurait été ouverte par des traîtres. Mais Sonthonax lui-même qui a accusé Montbrun, dit : « A la fin de la canonnade, l'ennemi qui avait » débarqué au poste du Lamentin (à la pointe), profita » d'unmoment d'orage pour prendre lefort par derrière ; à » la faveur de l'orage surprit le commandant et la troupe » qui s'y trouvaient et qui furent forcés d'évacuer. » Il ajoute, il est vrai : « Ici, je dois faire une réflexion et dire » qu'il m'a paru (\\\Qcepostena pas été' défendît, 1" en ce » qu'on n'a pas répondu h la canonnade ; en deuxième
]1794] ciiAïUTKE \v. 455
» YiQu^parceqtiel'ons'esl laissé sinyrendre ])av\Qs trouves » dcbai'ciuces, dont on aurait pu peut-être empêcher le dé- » 6aïY/«emen^. Ce n'est pas que le fort fiizoton n'eut été » pris malgré sa résistance; car il était impossible quune » garnison de onze cents hommes disséminés dans les en - » virons du Port-au-Prinee, pût se défendre contre une » armée de plus de trois mille hommes. Cependant, je per- » siste à croire que ce poste na pas été défendu, qu il a été » mal soigné par le commandant ' . » Briand Edwards s'accorde avec luipour dire que les Anglais tirèrent avantage d'un déluge de pluie, vers huit heures du soir.
Malgré toute la passion, tout le ressentiment de Sonthonax contre Montbrun, on voit sortir la vérité de sa bouche. Il convient que le fortBizoton a été surpris par derrière, pendant l'orage : est-ce à dire qu'un poste ne peut jamais être surpris? Si de telles accidens ne survenaient pas à la guerre, il n'y aurait jamais des vainqueurs et des vaincus. Après avoir dit la vérité, Sonthonax semble s'en repentir ; il ajoute de suite, par réflexion, que le poste "n'a pas été défendu, qu'on n'a pas répondu à la canonnade, qu'on s'est laissé surprendre ; il va même jusqu'à dire qu'on aurait pu empêcher le débarquement des Anglais au Lamentin, mais avec un peut-être qui atténue considérablement cette accusation contre Montbrun. Or, celui-ci n'avait que peu de troupes avec^ui, et la pointe du Lamentin est située à plus d'une lieue de Bizoton. Tout à coup, il le justifie encore en disant que le fort eût été pris malgré sa résistance, que l'armée des Anglais et des colons réunis était trop forte ; mais c'est pour ajouter une troisième fois que le fort n'a pas
1 Débats, t. 8, p. 332 et 333.
été défendu, qu'il a été mal soigné par le commandant,
Veul-on savoir le motif de cette réflexion de Sonthonax, après l'expression de la vérité sortie de sa bouche? C'est qu'avant de partir de Saint-Domingue, Polvérel et lui avaient accusé Montbrun d'avoir livré, pa?- /ra/u*50w, le Port-au-Prince aux Anglais ; c'est qu'en arrivant en France, ils l'en avaient accusé par-devant le comité de salut public.
Cependant, le 2 juin, les deux commissaires nommèrent Martial Besse commandant provisoire de la province de l'Ouest, ils le firent en ces termes:
« Les blessures honorables dont s'est couvert hier le gé- » néral Montbrun à la défense du poste de Bizoton, ne lui » permettant pas d'agir avec son zèle et son activité ordi- » naires dans une circonstance aussi urgente, avons pro- » visoirement et pendant le temps de sa maladie, nommé » le colonel Martial Besse, commandant militaire à Jac- » mel, gouverneur de la province de l' Ouest, pour en ex- » ercer les fonctions, etc., etc.*»
Accompagnés de J. Boyé, les deux commissaires parcoururent tous les postes de la ville et firent reconnaître Martial Besse en sa nouvelle qualité.
Par tous les antécédens connus des militaires de la légion de l'Ouest, on peut concevoir que cette nomination de Martial Besse n'était pas propre à les satisfaire. Ils étaient attachés à Montbrun et n ignoraient pas la rivalité de son remplaçant ; celui-ci, homme du Nord, inféodé à Sonthonax, devenait à leurs yeux un nouveau Desfourneaux, pire que l'ancien par sa brutalité : ses dépêches de Jacmel le prouvent assez. Cette circonstance suffit à expli-
' Note insérée à la lellre de Montbrun à Laveaux, déjà citée.
[1794] ciiAi'iiiŒ XV. 457
quer la détection d'une partie de la légion, sous les ordres de Biaise, chef de bataillon, et de beaucoup d'hommes de couleur.
En effet, dans la journée du 2 juin, Montbrun luimême se réunit à Martial Besse et à J. Boyé, pour engager les deux commissaires à sortir de la ville et à se porter au poste de Néret, à une forte lieue de là, pour ne pas être exposés dans une attaque qu'ils présumaient devoir être tentée par les Anglais. Ils s'y retirèrent. D'après Sonthonax, ils seraient sortis du Port-au-Prince à dix heures du matin. Bauvais, forcé d'abandonner la Croix-des-Bouquets, vint les y joindre avec son détachement de la légion. Montbrun déclare n'être sorti de la ville que le o, à six heures du soir, sur l'ordre des commissaires civils.
Dans cette journée du 5, les blancs de la ville, réunis à Biaise, au fort Saint- Joseph, envoyèrent des députations aux Anglais dans la rade, et à Lapointe et H. de Jumécourt, du côté de la plaine, pour les inviter avenir prendre possession du Port-au-Prince, incapable de toute défense : le fort fut bientôt occupé par les Anglais et leurs auxiliaires. Dans la soirée, Martial Besse et J. Boyé abandonnèrent la ville, avec la portion de la légion de l'Ouest restée fidèle à ses drapeaux.
On remarquera que les Anglais ne canonnèrent point la ville ni aucun autre fort que celui de Bizolon où était Montbrun, qu'ils ne combattirent que là. Ils comptaient trop sur les intelligences qu'ils avaient pratiquées, pour livrer le Port-au-Prince aux horreurs d'une canonnade et exposer les navires qui étaient dans le port, chargés de denrées, à être brûlés.
Le 4 juin, au jour, les deux commissaires civils, accompagnés de Martial Besse, Bauvais, A. Chanlatte, J. Boyé,
458 ÉTUDES SUR l'uistoiive d'iiaïti.
Pincliiiiat, etc., partirent de Néret et suivirent la route de la Rivière-Froide et des montagnes qui conduisent à Jacmel, par le Morne Malanga, appelé depuis cette époque MornQ-des-Commissaires^ . C'était la même route qu'avait suivie Borel, en avril 1795, pour se rendre à Jacmel. Monîbrun les y suivit avec le reste des troupes.
Marc Borno, avec sa gendarmerie, les avait précédés et était arrivé à Jacmel avant eux. Ils n'y arrivèrent que le 6, à cause des difficultés de la route à parcourir : il fallut ouvrir un passage très-souvent à travers les bois.
Le 4 juin, à onze heures du matin, toutes les troupes ennemies entrèrent au Port-au-Prince, dont elles prirent possession au nom de Georges III.
Malenfant, dont nous avons souvent lieu de soupçonner la véracité, affirme que la colonne du baron de Montalembert, en entrant dans la ville, tira sur tout ce qui se rencontra dans les rues. On ne voit aucune nécessité à commettre un tel brigandage contre des habitans qui se livrent à l'ennemi. Il impute un fait plus grave à un officier de cette colonne, nommé Eérenger, qui, muni d'une liste portant les noms de irente-deux blancs comme lui, aurait successivement appelé ces hommes parmi deux cents autres qui étaient aussi au fort Saint-Joseph. Malenfant prétend queBérenger en tua plusieurs avec ses pistolets, en leur disant : ftépublicain,fais le saut de la roche Tarpéienne. Il ajoute que le général White fit cesser ce carnage et rendit une proclamation pour le désavouer. Mais Malenfant laisse percer un ressentiment personnel contre Bérenger, à qui il aurait prêté jie l'argent et qui ne
' Parmi les hommes notables restés avec les Anglais, étaient Lambert, ancien lieutenant de Bauvais, J. Chanlatte, Lafontant^ les frères Coustard, etc. Le jeune J. P. Boyer y resta aussi , mais il se sauva peu après et se rendit à Léogane, quand celte ville fur reprise par Rigaud
[1794] ciiAPiTiiE XV. 45î)
l'eût pas épargjié lui-même s'il l'eûl Irouvv. Oiilic que ce fait paraît peu probable (les blancs réunis au fort Saint- Josepb ayant tous contribué à le livrer aux Anglais}, Garran dit que rien ne justifie une telle assertion consignée dans quelques mémoires. Pampbilc de Lacroix ne l'a répété que d'après Malenfant.
Avant de quitter le poste Néret, les deux commissaires civils avaient harangué les noirs de la ville et des montagnes voisines, qui se trouvaient aupiès d'eux. A la tête de ces derniers étaient Pierre Dieudonné et Pompée, deux hommes plus intelligens que les autres et qui les dirigeaient. On en avait formé un corps sous le nom de volontaires nationaux, dont parle la proclamation de Sonthonax, du 1^' mars précédent, et dont Lafontant, noir ancien Hbre, était le chef. Lafontant était resté au Portau-Prince avec les Anglais. Il était tout naturel que les commissaires les exhortassent à combattre les Anglais pour défendre leur liberté. Mais on attribua à Sonihonax d'avoir dit à Dieudonné, en lui passant au cou son cordon tricolore et enl'embi-assant : « Je te délègue tous mes pouvoirs » dans l'Ouest. Tu es le représentant de la France. N'ou- » blie pas^ que tant que tu verras des hommes de couleur » parmi les tiens, tu ne seras pas libre.. «
Un tel propos a-t-il pu être tenu par Sonthonax, tout irrité qu'il fût contre les hommes de couleur ? Ne serait-ce pas les désigner aux poignards des noirs ? Cependant, à ce moment- là, qui protégeait sa retraité à Jacmel? Qui formait une garde pour sa conservation personnelle et celle de Polvérel? Si l'on excepte J. Boyé, blanc européen, les autres officiers n'étaient-ils pas tous des hommes de couleur ? Et ce serait en présence de Mar-
400 ETUDES SUR l'iIISTOIKE DllAÏTI.
liai Besse, son préféré, de Bauvais, d'A. Chanlatte, que Sonthonax eût tenu un propos si indigne de son propre caractère, si condamnable de la part du représentant de la France, lequel avait tant fait pour assurer à la classe de couleur la jouissance de l'égalité et de la liberté politique ! Nous concevons qu'étant irrité, et portant rancune à Montbrun individuellement, qu'il soupçonnait alors de trahison en faveur des Anglais, nous concevons qu'il ait pu dire à Pierre Dieudonné et à Pompée de s'en défier ; mais désigner à leurs soupçons, et par conséquent à leur haine, toute la classe des hommes de couleur, c'est là une chose improbable, impossible. En preuve de ce que nous disons ici, citons d'avance un passage de la lettre de Polvérel à Rigaud, qui explique ce que Sonthonax a pu dire à ces noirs contre Montbrun personnellement: «... Ce » titre ne rendra pas à Montbrun la confiance des Afri- » cains. Ceux-ci sont campés en force à Néret, à la Ri- » vière-Froide, à la Crête-de-Piquary, et dans plusieurs » autres postes, bien résolus de défendre leur liberté et » de ne pas reconnaître pour chef celui qui les a trahis. » Mettez-vous à la tête de cette sainte insurrection!.. » Si Polvérel parla ainsi à Rigaud, nous concevons que Sonthonax a pu, comme lui, exciter ces noirs à la défiance contre Montbrun personnellement. Cependant, les 17 et 18 mars, les noirs étaient du parti de Montbrun: il avait donc leur confiance ! Ne serait-ce pas là le motif de la suggestion de Sonthonax ?
Nous avons sous les yeux un écrit de Pinchinat, que nous avons déjà cité, en réponse au discours de Sonthonax, prononcé au conseil des Cinq-Cents. Pinchinat, qui était aussi à Néret, et qui répondait dans cet écrit à de cruelles accusations de Sonthonax contre lui, dit en
jlTîHJ ciiAPnniî xv. Adi
parlant do P. Diciidonno cl de Pompée : « FjuJoctrinén » par Sonthonax, ils ne parlaient que d'égorger tous les » anciens libres, blancs, noirs et de couleur. •» Et dans une note il dit que « Pierre Dieudonné prenait le titre de commissaire civil eta « f/e'c/a 7'e qu'il tenait sespouvoirsde » Sonthonax. » Mais, si nous savons défendre Pinchinat contre les injustes inculpations de Sonthonax, nous devons anssi défendre ce dernier contre les injustes insinuations de Pinchinat : évidemment, celui-ci insinue que son adversaire, son ennemi, si l'on veut, aurait excité les purs Africains à égorger blancs, nègres et mulâtres anciens libres.
Nous le demandons à nos lecteurs : la mission de l'historien est-elle de tout admettre sans discussion, aveuglément, soit qu'il s'agisse de traditions populaires ou même de documens écrits? Ne faut-il pas faire la part des passions'des hommes et de leurs erreurs, quelque estime d'ailleurs que nous conservions pour eux»?
En écrivant sa phrase, Pinchinat était passionné luimême.
Enfin, nous avons déjà cité un mémoire de Rigaud, en réponse aux accusations injustes de Sonthonax contre lui et les hommes de couleur du Sud , en 1796. Lorsqu'il parle aussi de Pierre Dieudonné et de Pompée, qu'il a fait arrêter au commencement de cette année , nous voyons qu'il attribue uniquement à l'influence d'un blanc nommé Beaudouin, zé/e partisan des émigrés, l'âme et le conseil de leurs opérations {de ces deux noirs), le mal que ces hommes faisaient et voulaient encore faire. Mais Rigaud n'attribue rien à ce sujet aux conseils de Sonthonax ; et, certes, s'il en savait quelque chose, l'occasion était belle pour lui !
4G2 ÉTUDES SUR l'iUSTOIRË d'iUÏTI.
Nous concluons donc que le propos attribué h Sonthonax n'a pas été tenu par lui; il n'a pu désigner que Montbrun, à Pierre Dieudonné et à Pompée.
Polvérel et Sonthonax étant arrivés le G juin à Jacmel, y virent entrer le 8, la corvette française V Espérance, capitaine Chambon, porteur du décret d'accusation rendu contre eux le 28 messidor de l'an l^^ de la république, ou A6 juillet 1795. Depuis onze mois que cet acte avait été émis par la convention nationale, le comité de sàlut public en avait ajourné l'exécution ; mais enfin, les Robespierre, les Billaud-Varennes et autres avaient pris la résolution de l'envoyer à Saint-Domingue , pour avoir deux nouvelles victimes à immoler sur le même échafaud où avaient péri Brissot et ses amis.
En recevant la notification de ce décret, les deux commissaires, à peine remis de leurs fatigues, considérèrent leur laborieuse et difficile mission comme terminée. Ils n'étaient plus les délégués, les représentans de la France à Saint-Domingue ; c'étaient de simples accusés, dévoués d'avance à la mort ! Ce dut être pour eux un moment suprême, quelque préparés qu'ils fussent par les publications que les Anglais, les colons et les émigrés avaient faites de cet acte depuis neuf mois. Ils avaient prévu, en quelque sorte, ce fatal dénoûment, par tout ce qu'ils savaient de la perversité des colons ; car, dans leur lettre déjà citée, du 10 juillet 1795, ils disaient à la convention : « Il ne faut ni vaisseaux, ni troupes, pour nous for- M cer à exécuter ses décisions : un simple décret nous » amènera à sa barre, nous y paraîtrons sans crainte » comme sans remords. »
L'heure delà soumission était sonnée, ils se soumirent!
\\7\)A] CIIAPITIIK XV. AitTy
Le moine jour, 8 juin, ils adressèrent le l)illel suivant à Martial Besse, gouverneur provisoii'c de la province de l'Ouest : il fut écrit par Polvérel '.
« Polvérel et Sonthonax, à Martial Besse, etc.
y> Nous vous prévenons, citoyen, que toute la force » armée dont vous êtes dépositaire, est, de ce moment, » à la disposition du citoyen Chambon, lieutenant de » vaisseau commandant la corvette de la république, » l'Espérance ; qu'en conséquence, vous devez obéir » sur-le-champ à toutes les réquisitions qu'il pourra vous » faire contre nous.
» Polvérel, Sonthonax. »
Ces commissaires, dictateurs légaux et obhgés pendant le cours de leur mission, la terminèrent en dignes et sincères républicains, en coui'bant la tête sous l'empire de la loi de leur pays. La loi seule, en effet, constitue le pouvoir souverain et absolu ; on s'honore toujours en lui obéissant.
Mais, s'ils considérèrent leur mission légalement finie, ils crurent que dans les circonstances où ils allaient quitter la colonie, il leur était permis d'exciter l'émulation des deux principaux chefs militaires auxquels sa défense était dès lors dévolue. Un tel dessein était louable ; la cause de leur pays ne pouvait qu'y gagner, et en s'y renfermant, ils ne se fussent pas attiré les reproches que nous allons adresser à leur mémoire. Voyons donc quel usage ils firent de la juste influence qu'ils avaient sur les défenseurs de la république.
« Débals, t. 2, p. 282.
Polvérel adressa une lettre à Rigaud, en date du il juin. Sonthonax en adressa une pareille à Laveaux : ce sont les expressions dont il se servit dans les Débats *. Nous avons sous les yeux les passages les plus importans de la première, dont lecture a été donnée aux Débats par Sonthonax lui-même, qui se contenta, a-t-il dit, de la lire. Nous regrettons qu'il n'ait pas donné lecture de la sienne ; car nous pourrions aujourd'hui la juger avec la même équité, la même impartialité que nous allons mettre dans l'examen de celle de Polvérel. De l'examen de sa lettre à Laveaux eût pu sortir l'explication de faits subséquens, comme il va en sortir de celle de Polvérel. Tout se lie dans l'histoire des peuples. Sonthonax, par son fait, nous contraindra à des conjectures qui ne seront peut-être pas à son avantage, parce que nous les formerons d'après ses procédés antérieurs, d'après l'état de son esprit et de ses sentimens dans cette actualité : nous les formerons encore d'après la conduite qu'il a tenue dans sa seconde mission.
Jacmel, li juin 1794.
Polvérel à André Rigaud, commandani du Sud et des quartiers y
annexés.
Ce nest plus le commissaire civil qui vous écrit ; Sonthonax et moi sommes rappelés en France ; nous partons sur la corvette delà république, l'Espérance, qui est arrivée le 8 de ce mois à Jacmel ; i' est probable que nos successeurs arriveront bientôt.
Enattendant, c'est sur vous seul, moucher Rigaud, que reposent dans votre département le salut de la colonie et de la défense de la liberté et de l'égalité : je suis tranquille sur ce département, parce que je vous connais intrépide et loyal républicain. Je suis aussi tranquille sur le Nord.
« Tome 8, p. 343.
[179iJ CHAPiine XV. 405
Laveaux s'y est prononcé d'une grande manière. Les Gonaïves, Ennery, Plaisance, la Marmelade, le Dondon, Vallièrc, la Grande-Kivière, le Trou, le Terrier-Rouge, Limonade, le Cap et toutes ses dépendances, le Port-Margot, le Limbe, le Pelit-Saint-Louis, le Porl-de- Paix, Bombarde, la Plate-Forme, Terre-Neuve, le Port-à-Piment et Jean-Rabel sont remis sous l'autorité de la république; et d'après les dernières nouvelles que nous avons reçues de Laveaux, j'ai lieu de croire que le Borgne et le Gros-Morne sont aujourd'hui rentrés dans le devoir. Toussaint Louverlure, l'un des trois chefs des Africains royalistes, coalisés avec le gouvernement espagnol, a connu enfin ses vrais intérêts et ceux de ses frères: il a senti que les rois ne pouvaient jamais être amis de la liberté et de l'égalité ; il combat aujourd'hui pour la république, à la tête d'une force armée: c'est lui qui a repris les Gonaïves; // a fait justice sévère des chevaliers espagnols et français qui sont tombés sous sa main '.
La renommée a dû vous apprendre que le Port-llépublicain a été livré aux Anglais : cette trahison est Vouvrage des anciens libres de toutes Its couleurs. Il s'en faut beaucoup que Montbrun soit exempt de soupçons : il est à craindre quHl livrera aux Anglais tous les quartiers où il aura de la prépondérance, et quil intriguera dans les au. très pour ^' propager le même plaji de trahison. Vous suxezqueje nai jamais eu de confiance à sa moraliiè : je ne comptais que sur la justesse de son esprit, sur son ambition bien calculée. Il m''a trompé même sur ce dernier point; il est décidément ennemi de lu liberté et des nouveaux libres; il l'assassine en la caressant: il finira par recevoir la récompense qu'il mérite.
Vous êtesZe seul homme dans la colonie qui puisse déjouer ses com^^ plots perfides, y assurer le triomphe de la liberté, et faire respecter V autorité du peuple français % prenez une altitude digne de la circonstance et de votre caractère. Vous êtes bien légalement ia première autorité constituée dans le Sud et dans l'arrondissement du Peiil-Goave; ma décision du 24 février comprenait l'arrondissement deJacmel dans votre commandement: celle de Sonihonax , du 5 mars suivan t , qui disirait cet arrondissement de votre commandement, est le seul titre qui conserve à Montbrun un déparlement quelconque: ce litre ne rendra pas à Montbrun la confiance des Africains. Ceax-cï sont campés en force à Néret, à la Rivière-Froide, à la Crête-de-Piquary, et dans plusieurs autres postes, bien résolus de défendre leur liberté, efrfe 7ie pas recon- * La politique innocente tous les crimes!: le meurtf e deyienl justice h'ses yeux.