‹ Études sur l'histoire d'Haïti (volume 3)Chapitre 4 sur 6 · II · texte numérisé non relu

II

466 ÉTUDES SUR L flISÏOIRE I) tlAÏlI,

nàitre pour chef celui gui h^s a trahis. Mettez-vous à la tête de cette sainte insurrection; qu'elle devienne générale partout où il y aura des

ennemis de la liberté et des traîtres enr^ers la république

Je crois qu'il est de votre devoir d'envoyer des parlemenlaircs aux commandans anglais de Jérémie et de Léogane, pour leur notifier le décret de la conveniion nationale sur la liberté générale -, pour leur déclarer que tous les hommes, sans distinction de couleur, domiciliés dans les colonies françaises, étant citoyens français, doivent être traités comme les Européens, subir comme eux la loi commune du droit des gens et les conveiitions stipulées par le cartel entre les gouvernemens de France et d'Angleterre ; pour protester, au nom de la république, contre le commerce infâme que font les commandans du gouvernement britannique et les corsaires anglais, des Africains et des hommes de couleur par eux pris depuis le commencement de la présente guerre; pour leur annoncer que la république exercera les plus sévères représailles; pour les sommer de vous certifier, dans un délai que vous leur fixerez, de l'existence sur les possessions britanniques et du bon traitement de tous les citoyens de Saint-Domingue, noirs et de couleur, par eux faits prisonniers de guerre: pour leur signifier que jusqu'à ce qu'ils vous aient donné celte certitude officielle, tous les sujets du roi de la Grande-Bretagne qui sont au pouvoir de la république, seront traités et employés comme esclaves, et que jusqu'alors vous ne consentirez au renvoi ni à l'échange d'aucun prisonnier anglais,...

Ce n'est plus le commissaire civil qui écrit à Rigaud, mais c'est encore le langage de cette autorité habituée à lui donner des ordres. En vain Polvérel prétend-il, par cette échappatoire d'avocat, se soustraire à la responsabilité de cet acte : c'en est un, et il doit en répondre. Ou il fallait qu'il se bornât à exciter le zèle de Rigaud, ou ses exhortations sont en ce moment de véritables ordres. Nous ne trouvons d'ailleurs rien à blâmer dans les passages cités, que ce qui concerne Montbrun.

Eh bien! qu'est Montbrun aux yeux de Polvérel et de Sonthonax?

Un officier supérieur chargé de la défense d'une ville, qui la laisse prendre par l'ennemi, non pas par négli-

geiice, m.ais par trahison. Il n'est pas seulement soupçonné d'être un traître, mais pour eux il est réellement un traître. Il est en outre un intrigant qui livrera à l'ennemi tous les quartiers où il commandera, et qui propagera son plan de trahison dans ceux où il ne commandera pas. Polvérel n'a jamais eu confiance en sa moralité ; il n'avait compté que sur la justesse de son esprit et sur son ambition bien calculée ; mais Montbrun Ta trompé, même sur ce dernier point : il est l'ennemi de la liberté et des noirs, il assassine celte liberté en lacare>^sant.

Voilà ce qui est clairement énoncé contre Montbrun, sur la tête duquel l'ex-commiss aire appelle la vengeance de Rigaud ; car Polvérel lui dit qu'il est le seul homme, dans la colonie, qui puisse déjouer les complots de Montbrun ; que ce dernier a perdu toute la confiance des Africains, résolus à ne pas le reconnaître pour chef, parce qu'il les a trahis. Enfin, Polvérel exhorte Rigaud à se mettre à la îête de la sainte insurrection des noirs, pour l'abattre.

Cependant, qu'ont fait de ce traître l'un et l'autre commissaire, avant de partir pour la France ? Nous allons le dire, mais auparavant écoutons Garran :

« Il est pourtant vrai, dit-il, que Montbrun fut blessé à » l'attaque du fort Bizoton, et que les commissaires civils » se prévalurent de cet accident pour donner le comman- » dément du Port-Républicain (de toute la province de y> l'Ouest) à Martial Besse, qu'ils avaient fait venir, la » surveille, de la ville de Jacmel. Mais, ce changement » lui-même, de quelques motifs quon lait coloré, et l'ap- » pel de Martial au Port-Répubhcain, n'indiquent pro- » bablemenl que la méfiance que les commissaires civils » avaient déjà conçue contre Montbrun. »

Nous avons déjà dit que ce commandement fut déféré

468 ÉTUDES SUR l'htstoiul d'iiaïti.

à Martial Besse, d'après lesblessures honorables àoul s' est couvert Montbrun « la défense de Bizotoii : ce sont les termes dont se servirent les commissaires *.

De lem* propre aveu, il avait donc défendu ce fort, il y a été blessé. Est-ce qu'un traître qui livre son poste à l'ennemi se laisse blesser? Ne se fait- il pas prendre, sain et sauf, par cet ennemi ? Neuilly, Lafeuillée et tous les autres officiers, blancs européens, qui trahirent la cause de leur patrie, ont-il-s été blessés, sont-ils revenus auprès des mêmes commissaires civils après avoir livré leurs postes?

Montbrun est revenu blessé ; il a suivi les commissaisaires à Jacmel, tandis qu'il aurait pu rester au Port-au- Prince, comme tant d'autres qui acceptèrent le joug des Anglais. Polvérel et Sonthonax ont eu le pouvoir et la force nécessaire pour le faire arrêter, le livrer à un conseil de guerre sur les lieux mêmes, ou tout au moins pour l'embarquer prisonnier sur la corvette l' Espérance et l'amener en France. Loin d'agir ainsi, selon leur devoir le plus strict, ils emmènent avec eux Martial Besse qui l'avait remplacé dans son commandement, ils remettent

1 Nous avons sôus les yeux une relalion que Sonthonax lut dans les Débats (t. 8, p. 334) et qui fut faite le 13 juin à JacmeU par Gignoux, ex- médecin au Cap, désigné par les colons accusateurs sous le sobriquet (Tarracheur de dénis : il commandait quelques dragons au fort Bizoton. Gignoux prétend que Montbrun et Marc Borno prirent la fuite sans combattre. Cette relation fut évidemment faite dans le système d'accusation des deux commisssaire contre Montbrun. Nous y renvoyons le lecteur pour s'assurer comment Gignoux justifia le sobriquet des colons. Une autre relation fut faite à Laveaux, le 30 juillet, par un autre blanc nommé Grandet, qu'il avait envoyé en mission auprès de Sonthonax, et qui fut témoin de la prise du Port-au- Princéf Dans un passage de sa narration, Grandet dit que Montbrun ne fat pas réellement blessé ', et dans un autre, il dit que Martial Besse prit le commandement de la ville, pendant les blessures de Montbrun. L'historien a presque honte de mettre en scène, des hommes aussi inconséquens, aussi passionnés, aussi injustes.

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ce commandement à Montbi'un et le font reconnaîtic de nouveau en saqualité de gouverneur (jénéraldeia province de l'Ouest. Et puis, Polvérel le dénonce secrètement, conâdenliellement à Rigaud ! Il veut que ce soit ce mulâtre qui reste chargé de tout l'odieux qui résultera de l'arrestation de Montbrun, mulâtre comme lui !....

Rigaud a-t-il su échapper à ce piège où le machiavélisme de l'Européen se montre à nu ? N'a-t-il pas eu le tort d'y joindre des procédés blâmables, en gardant Montbrun plus de dix-huit mois sous les verrous, sans jugement, sans le déporter en France? Sa conduite à ce sujet sera examinée plus tard.

Au lieu de réinstaller Montbrun dans ses fonctions de gouverneur général de l'Ouest, les deux commissaires ne pouvaient-ils pas y laisser MartialBesse, ou Antoine Chanlatte, ou Bauvais qui restèrent à Jacmel ?

Si Polvérel a pu agir ainsi, écrire une telle lettre à Rigaud, on peut conjecturer ce qu'a dû écrire Sonthonax à Laveaux, lui qui avoua aux Débats avoir écrit une lettre pareille, lui qui avait eu maille à partir avec Montbrun, lui qui soupçonna Pinchinat d'être un des chefs secrets de la coalition de Saint-Marc et d'avoir trempé dans le complot de son prétendu assassinat *, lui, enfin, qui ne voyait dans tous les hommes de couleur que des traîtres, ou des hommes prêts à le devenir. Enjoignant à cette lettre de Sonthonax, celle qu'écrivit Desfourneaux à Laveaux, étant au Môle, on peut expliquer l'opinion de La» veaux sur la perfidie des mulâtres Qi toute la conduite ultérieure de ce gouverneur général de Saint-Domingue, que nous examinerons un jour. Laveaux, non plus que Ri-

^ Bapport de Gairan, l. 4. p. 259.

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gaud, ne sut pas se défendre d\m excès de zèle dans la mission qu'ils reçurent : chefs militaires, agissant en temps de guerre, ils y mirent peut-être trop de ce despotisme inhérent à leur noble profession. Mais, quoique agissant dans des vues semblables, ce fut Rigaud qui supporta tout le poids de l'affreux système inauguré par les commissaires civils, déchus de leur autorité.

En effet, peut-on ne pas reprocher à la mémoire de Polvérel, d'avoir terminé ainsi la mission où il avait montré tant de nobles sentimens, une magnanimité si grande ? Comment ! lui et son collègue ont cru à la trahison de MontbruD, et ils ne l'ont pas fait arrêter ! Ils ont eu assez de force, assez de puissance morale, pour le remplacer par Martial Besse, et ils n'ont pas livré ce traître à un conseil de guerre ! Ils étaient convaincus de sa haine pour les Africains dont ils étaient entourés au Port-au- Prince et qu'ils voulaient favoriser, ils avaient reconnu que Montbrun n'avait plus leur confiance, et ils le laissèrent encore revêtu de son commandement! Ils n'ont pas usé de leur autorité dictatoriale pour le placer sous le joug des lois ! Et c'est à Rigaud que Polvérel réserve plus spécialement une telle mission ! Il enflamme son ambition pour l'y exciter, il flatte son orgueil en lui disant qu'il est le seul homme dans la colonie, capable de déjouer les complots de Montbrun, d'y assurer le triomphe de la liberté et d'y faire respecter l'autorité du î)euple français.

Nous connaissons tous les talens de Rigaud, tous ses bons sentimens en faveur de la liberté des noirs, tout son dévouement à la France ; mais nous disons qu'à ce moment-là,Polvérel, le sage Polvérel semblait nepas craindre que son exemple serait suivi un jour par un autre agent

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do la France ([iii exciterait à son toui', d'apiès ce précédent, ce même Rigaud contre Toussaint Louverturc dont il lui foisait l'éloge. Là nous parait élK^ le plus grand danger pour cette race noire que Polvérel, comme Sonihonax, veut voir affranchie à jamais du joug de l'esclavage. Car ce système de divisions semées entre ces enfans d'un même pays, de la même race, serviteurs dévoués de cette mère-patrie qui les a réhabilités dans leurs droits naturels, ce système une fois admis, est devenu la base de sa politique et de celle de ses agens à Saint-Domingue. Nous l'aurions conçu de la part de Sonthonax, agissant presque toujours par expédiens, subissant l'influence déplorable de ses passions, de son ressentiment, de ses rancunes ; de Sonthonax qui, en 1796, est revenu dans la colonie le mettre en pratique ; mais nous n'avons pu le comprendre de la part de Polvérel. Ce dernier a commis, à notre avis, une de ces fautes qui ne se réparent jamais. Il a tracé une funeste voie à Hédouville qui ne l'a que trop suivie, et des flots de sang ont inondé Saint-Domingue.

Au reste devons-nous nous en plaindre? Lorsque les gouveruemens oublient leurs devoirs envers les peuples, et qu'ils pratiquent l'affreux système de Machiavel, ils peuvent réussir pendant un certain temps. Mais toujours il arrive un moment oii les peuples s'éclairent et brisent leur joug abhorré. Haïti n'a-t-elle pas remplacé Saint-Domingue?

Quels que soient les reproches que nous nous croyons en droit d'adresser à la mémoire de Polvérel et de Sonthonax, nous devons les féliciter d'être sortis victorieux de l'accusation injustement portée contre eux par les colons. N'oublions pas que ces derniers ne les ont tantdétes-

tés, que parce qu'ils ont agi avec fermeté dans l'accomplissement de leur mission si délicate, semée de tant de difficultés.

Déjà, depuis les premiers jours de mars 1794, Page, Brulley et la plupart des autres accusateurs avaient été incarcérés, en vertu d'un décret de la convention nationale, du Î9 ventôse an îï (9 mars). Cette décision, due en grande partie aux démarches de Dufay, était un heureux présage de la justice qui serait rendue aux commissaires civils. !.e nom de la corvette française qui les reçut prisonniers devenait en quelque sorte un augure non moins favorable : c'était rEspérance !

Si, dans la prospérité même, l'homme sent souvent le besoin d'espérer en Dieu, combien, dans l'adversité, cette croyance intime en sa bonté et en sa justice, ne lui est-elle pas encore plus nécessaire ? En faisant de l'Espérance une de ses principales vertus, la Religion a donc profondément scruté le cœur de l'homme ; elle a senti le besoin qu'a la créature de se rapprocher, par la pensée, de son Créateur ; et elle lui a indiqué, dans ce sentiment exquis, un port, un refuge contre le malheur, contre la perversité des méchans. Mais il faut aussi que l'homme ait la Foi, compagne inséparable de V Espérance. L'une et l'autre lui donnent la Cliarité qui le rapproche de ses semblables.

Polvérel et Sonthonax arrivèrent à Rochefort, le 9 thermidor, jour marqué par le ciel pour la fin du régime tyrannique de la Terreur, par la mort de son apôtre : en ce moment, Robespierre expiait sur le même échafaud révolutionnaire, où périrent Brissot et les Girondins, tous les crimes qu'il y avait fait commettre. Polvérel et Sonthonax furent sans doute sauvés par cette révolution.

Nous renvoyons à parler de toutes les manœuvres que

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mirent eu usage les colons, pourobLenirle décret d'accusation contre eux et leur traduction en France, quand nous rendrons compte des Débats qui eurent lieu entre les accusés et les accusateurs.

Le capitaine Chambon était aussi chargé de porter à Saint-Domingue le décret rendu parla convention nationale, le 16 pluviôse an ÏI (4 février 1794), qui prononçait la liberté générale des esclaves dans toutes les possessions françaises.

On a déjà vu qu'à la fin de septembre 1793,Sonthonax avait fait nommer six députés pour la province du Nord. Ces députés étaient partis du Cap, le 4 octobre suivant, pour les Etats-Unis. A leur arrivée à Philadelphie, ils furent assaillis par les colons réfugiés et les émigrés français : ces hommes furieux saisirent leurs effets, leur argent, leurs papiers, et les menacèrent de les tuer. J.-B. Belley surtout courut le plus grand danger en cette circonstance. Les colons voulurent le contraindre à arracher la cocarde tricolore qu'il portait à son chapeau; ils lui prirent son épée, sa montre, tous ses effets, jusqu'à ceux de son enfant qu'il amenait en France. Mais ce brave noiropposa à leur fureur un courage et une énergie qui triomphèrent de ces misérables. Parti des Etats-Unis par les soins du ministre Genêt, les députés arrivèrent en France presqu'en même temps que Vergniaud, Louis Boisrond, François Raymond et Castaing, envoyés par les commissaires, après eux, pour informer la convention nationale de la situation de Saint-Domingue. Quant aux députés, ils avaient mission de Sonthonax, de demander la confirmation de la liberté générale des noirs.

Ces députés, en débarquant à Lorient, virent saisir les

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papiers qui leur restaient, sur lesquels on apposa les scellés, par les démarches de Victor Hugues, colon, ancien habitant de Saint-Domingue. A leur arrivée à Paris, ils furent arrêtés et emprisonnés, à l'instigation de Page et Brulley et par ordre du comité de sûreté générale. Ils ne se laissèrent point abattre par cet acte : ils firent une adresse énergique à la convention, le iât pluviôse. Le 15, ils furent élargis et se présentèrent à la convenlionqui les admit à siéger dans son sein, sur un rapport favorable à leur élection : c'étaient, en ce moment, Dufay, Mills et J.-B. Belley, arrivés les premiers.

Le 16 pluviôse, Dufay lut un compte-rendu sur la situation de Saint-Domingue. Il y dévoila les causes de la révolution dans cette colonie, en démasquant les colons, auteurs de tous ses maux ; il parla de la conduite des hommes de couleur dans la revendication de leurs droits, de celle des esclaves dans leur insurrection, de l'affaire de Galbaud, de la ruine du Cap occasionnée par la révolte de ce contre-révolutionnaire, colon lui-même, et de toutes les circonstances qui suivirent cette révolte ; de la nécessité où se trouvèrent Polvérel et Sonthonax, de prononcer les premiers affranchissemens, et enfin des dangers qu'eût présentés la situation de la colonie, si Sonthonax n'eût pas prononcé la liberté générale des esclaves le 29 août. Cette lecture fit une profonde impression sur la convention nationale.

« Vous serez convaincus, j'espère, dit Dufay, quec'es^ » ta force des événemens qui a amené ensuite, qui a en- » traîné la grande mesure delà liberté dans la partie du » Nord, comme leseulport de salutpoiir conserver la popti- » lation blanche, et même les citoyens du 4 avril. La plu- » part des esclaves de la pai'tie du Nord étaient soulevés de-

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» puis deux ans, et api'cs avoir été d'abord les inslrumens » des contre-révoUuionnaires, ils combaltaicnt pour leur » liberté, et on ne pouvait plus espérer de les faire jamais » rentrer dans le devoir...

» LesfaïUes des mallieureux ?zoi?*5,jelerépète, ne sont, y n ont jamais été que les crimes de ceux qui les égarent » après les avoir opprimés. Les noirs ne sont pas cruels, » comme des colons blancs aiment à le dire ; et l'exis- » tence de leurs ennemis prouve assez que les noirs sont )) patiens, exorables et généreux. Les noirs ont même le » germe des vertus : ces vertus leur appartiennent ; leurs » défauts seuls viennent de nous. Ils sont naturellement » doux, charitables, hospitaliers, très-sensibles à la piété » filiale ; ils aiment la justice et ont le plus grand respect » pour la vieillesse. Ces vertus, Peuple français, les ren- » dent encore plus dignes de toi ^..

» Autrefois, ils n'étaient pas obligés de défendre leurs )j chaînes , mais aujourd'hui, en reconnaissance du nom » de Français quWs vous devront, ils consacreront tous » leur vie à votre service, et ils sont à Saint-Domingue » au nombre de 400 mille à votre disposition, dont il ne " tient qu'à vous de faire autant de soldats. Déjà, en at- » tendant vos ordres, à la première nouvelle de l'inva- » sion des Anglais, ils ont commencé, dans le Nord, »' par jurer dépérir tous jusqu'au dernier, et de s'ense- » velir sous les décombres de Saint-Domingue, plutôt que » de recevoir une domination étrangère. Dans une explo- » sion de zèle et de dévouement généreux, ils disaient : ») Sinous sommes forcésdenous replier faute demunitions, » nous ne laisserons que des ruines et des cendres ; nous

1 Dufay justifia les assertions d'Hilliard d'Auberteuil. (Voyez l'introduction).

» nous relirerons dans les montagnes, nous y vivrons » de racines et d'eau, jusqu'à ce que la France nous en - » voie des secours, et nous vaincrons ensuite les ennemis » avec des roches et des flèches. Nous apportons ce ser- » ment au peuple français... »

Des considérations morales et politiques aussi puissantes, exposées avec l'accent de la conviction par un blanc habitant Saint-Domingue depuis longtemps, qui avait été témoin oculaire de tous les faits qu'il relatait, durent être appréciées par la convention nationale. Cette assemblée voyait cette belle possession livrée en partie aux Anglais et aux Espagnols, par les colons, propriétaires d'esclaves ; elle savait qu'il y avait à peine quelques centaines de soldats français fidèles à leur drapeau ; elle savait que dans la situation de la France et à cause de sa guerre avec les Anglais, il serait impossible d'y envoyer de nouvelles troupes pour la défendre : elle fut entraînée à légaliser la mesure de la liberté générale prononcée par les commissaires civils ; elle rendit son décret du 16 pluviôse. Aussi bien, les principes contenus dans la déclaration des droits de la constitution révolutionnaire, lui en imposaient l'obligation, sous peine de for faire à ses devoirs envers l'humanité. Divers orateurs s'en prévalurent pour opiner en faveur de la mesure: parmi eux, Levasseur(de laSarthe), Lacroix (d'Eure-et-Loir) et surtout Danton, se distinguèrent par leurs motions ; ils honorèrent leur pays et l'humanité tout entière, eu mettant leur éloquence au service d'une cause aussi juste.

La convention rendit le décret en^ces termes, d'après la rédaction proposée par Lacroix :

f< La convention nationale déclare aboli Tesclavage des

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» nègres dans lontes les colonies : on eonsé(|iionce, elle )» décrète que tous les hommes, sans distinction de cou- » leur, domiciliés dans les colonies, sont citoyens fran- » çais, et jouiront de tous les droits assurés par la conï> stitution.

« Renvoie au comité de salut public, pour lui faire in- » cessamment un rapport sur les mesures à prendre pour » l'exécution du présent décret. »

Une remarque h faire au sujet de ce décret, qui vidait définitivement la grande querelle entre les droits de l'homme et les oppresseurs de l'humanité, selon l'expression de Polvérel, c'est que Robespierre /wf absolument opposé à cet acte ^ Cependant, cet homme inconcevable avait fait partie de la société des 4 m es t/es noirs. Mais alors, il s'agissait, pour ainsi dire, de continuer l'œuvre de Rrissot, fondateur de cette société : Robespierre pensait sans doute que, proclamer la liberté générale des noirs, c était réprouver la mort de cet infortuné que son envie et sa jalousie avaient conduit à l'échafaud, avec tous ses compagnons qui partageaient ses sentimens à leur égard.

Ceci peut servir à expliquer l'ajournement mis par le comité de salut public à expédier le décret du 16 pluviôse à Saint-Domingue ; mais, en l'expédiant avec celui rendu contre Polvérel et Sonthonax, il aura espéré trouver une compensation dans leur mort, comme complices de Rrissot. Qui sait même si Robespierre n'espérait pas alors qu'il parviendrait à faire revenir la convention sur le décret du 16 pluviôse ? Si l'exécution du décret d'accusation contre les commissaires civils fut ajournée aussi long-

' Rapport de Gairan, t. 4» p. 581, ;. ,

temps, cela ne paraît avoir eu pour cause que la division survenue entre les membres des comités du gouvernement ; car, dès le mois de septembre 1795, Dalbarade, ministre de la marine, avait expédié deux colons, Simondès et Victor Hugues, sur une frégate partie de Rochefort à cet effet : elle rentra dans le port deux jours après; l'expédition fut alors ajournée *. Mais après le décret du 16 pluviôse, qui contribua à la mort de Danton, Robespierre et sa faction, débarrassés de cet adversaire redoutable, et dominant plus que jamais les comités du gouvernement et la convention, pouvaient croire qu'il leur serait facile d'abolir ce décret que Danton avait déterminé cette assemblée à rendre.

Nous fondons cette opinion sur le passage suivant du rapport de Garran : « Tout annonce au surplus, dit-il, » que les craintes qu'ils (les colons Page et Rrulley) » avaient inspirées à Barrère n'étaient pas sans fonde- » ment : il paraît effectivement que l'admission des dépii- » tés de Saint-Domingue à la convention nationale (Dufay » et ses collègues), e//ec/(?cre^ sur la libertédes noirs, Jurent » un des motifs qui conduisirent Danton à l'échafaud : » c'est du moins, ce r{ue l'on peut induire de plusieurs mé- » moires de Page et Brulley. Si l'on en croit leurs re- » gistres, Amar, en leur témoignant le plus grand mécon- » lentement du décret du ï% pluviôse, déclara : que ce » décret tenait à une grande intrigue, à un complot formé » depuis quelque temps ;.., quil était inoui que la con- » vention eût fait ce que Brissot et sa faction n avaient ja- » mais osé faire ; que c'était revenir*sursespas; contredire » toutcequis étaitfait,s élevercontreledécretd' accusation

' Débats, t. 1^% p. 20, et Rapport, t. 4, p. 540.

[1794] CIIAIMTIIK XV. /ifi)

» rendu contre les Girondins, etmcme les justifier ; cpul » était étonnant que ce fût un Danton qui se fut prêté à » pareille chose : qu'au surplus tout n'était pas encore » perdti ; que le comité de salut public, qui désapprouvait » formellement lesmesurescoiitre-révolutionnaires, pren- » drait sûrement une détermination sage, qui préserve- » rait toutes les colonies françaises, qui, sans cela, étaient » infailliblement perf/zies \ »

Amar, comme Fouquier-ïinville, était entièrement dans les intérêts de la faction de Robespierre : il avait rédigé l'acte d'accusation contre Brissot et les députés de la Gironde.

Heureusement pour Polvérel et Sonthonax , que la révolution du 9 thermidor mit fin à la tyrannie de Robespierre.

Quant à la liberté générale des noirs, le décret du 16 pluviôse fortifia la défense de Saint-Domingue contre les ennemis de la France. Cet acte, aussi politique que juste, réunit tous les hommes de la race noire pour cette défense du sol qu'ils habitent. Ils vainquirent leurs ennemis.

Le capitaine Chambon, en faisant parvenir ce décréta Laveaux, lui écrivit : « Le salut de la colonie repose sur » vous, jusqu'à ce que Polvérel et Sonthonax soient rem- » placés. Faites vos efforts pour soutenir la liberté et » l'égalité, autant que vos moyens vous le permettront. » La France n'abandonnera pas ceux qui combattent » pour une si belle cause *. »

Laveaux donna des ordres pour faire publier ce décret. Son effet immédiat, dit-il, produisit rentière soumission

' Rapport, t. 4, p. 5rw.

" Compte-rendu de Laveaux, p. 30.

du Gros-Mori«e. Il fut également publié dans l'Ouest et dans le Sud.

Le 15 juin, la corvette l'Espérance remit à la voile. Polvérel et Sonthonax, prisonniers, emmenèrent avec eux Martial Besse qui alla recevoir en France la récompense de ses services, par sa promotion au gradede général de brigade * . Ce militaire leur fut d'un grand secours, dans l'accusation qu'ils portèrent contre Montbrun au comité de salut public :il l'envenima de tout le fiel de sa jalousie et de sa partialité brutale. Les commissaires civils, en terminant si malheureusement leur glorieuse mission par la reddition aux Anglais de la capitale de Saint-Domingue, eurent besoin d'en faire tomber la responsabilité sur le chef militaire qui la commandait. Voilà, selon nous, tout le secret de l'accusation portée contre Montbrun.

C'est par erreur que Garran, Pamphile de Lacroix et d'autres auteurs prétendent que Martial Besse resta à Saint-Domingue et contribua ensuite, avec Rigaud, à la reprise de Léogane dont nous parlerons dans la 5^ époque. Martial Besse était à Brest pendant lesDébats. Montbrun, dans ses écrits, affirme qu'il partit avec les commissaires civils : il ne dit rien d'A. Chanlatle, qui n'est arrivé en France qu'en prairial de l'an III ^

< Il reçut ce grade après avoir combattu pour la convention nationale, au 13 vendémiaire.

> Débats t. C. p. 338.

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