‹ Études sur l'histoire d'Haïti (volume 4)Chapitre 1 sur 4 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

Expédition française contre Saint-Domingue. — Arrivée de la flotte au Cap? Français. — Le général Henri Christophe lui en refuse l'entrée. *- Proclamation du Premier Consul aux habitons de la colonie. — Députation de la municipalité auprès du capitaine-général Leclerc. — Sa lettre à H. Christophe. — Réponse, et dispositions de défense. — Le général Rochambeau s'empare du Fort-Liberté. — Incendie et évacuation du Cap. — La flotte entre dans la rade. — Débarquement de Leclerc à la baie de r\cul-du- Limbé.— Réfutation des Mémoires de Sainte-Hélène, relativement aux hommes de couleur. — Réflexions sur la conduite tenue par H Christophe.

— Toussaint Louverture arrive de Santo-Domingo. — Il est forcé de fuir devant les troupes françaises, et prend la résolution de résister à Leclerc.

— Esprit général de la population. — Lettres de Toussaint Louverture à divers généraux.— Il se rend à Ennery pour rencontrer ses fils et leur pré? «epteur.

Les motifs qui ont déterminé le gouvernement consulaire à envoyer une armée contre Saint-Domingue ont été amplement exposés dans notre cinquième livre. Il y a été également démontré que cette mesure avait été conçue, avant qu'on eût appris en France que T. Louverture avait donné une constitution particulière à cette colonie, et qu'on attendait la conclusion de la paix avec la Grande- Bretagne pour l'effectuer. Les préliminaires de cette paix ayant été signés le 1er octobre et faisant présager la paix définitive, rien ne s'opposait plus au dessein conçu. Aussi

les préparatifs de l'expédition étaient ordonnés déjà, quand le colonel Vincent arriva à Paris, avec la mission de faire agréer au gouvernement consulaire la constitution dont il était porteur. Ce fut un motif de plus pour accélérer la mesure.

L'impatience du Premier Consul fut telle, qu'il voulait que la flotte fût prête à mettre à la voile dans les premiers jours de novembre. Toutes les troupes destinées à faire partie de l'expédition furent dirigées sur les ports où elles devaient s'embarquer. Brest, Lorient, Rochefort, Toulon, le Havre, Cadix et Flessingue furent les lieux de ce rendez-vous général.

Vingt-cinq mille des meilleurs soldats de la France, pris parmi ceux qui avaient défendu son indépendance et sa liberté contre les armées coalisées de l'Europe, et jjorté ensuite ses principes libéraux et sa gloire en Allemagne, en Hollande, en Italie, en Suisse, en Egypte, formèrent la première expédition, et plus de vingt mille autres furent successivement envoyés dans la suite. Quarante vaisseaux, vingt-sept frégates, et dix-sept autres corvettes ou bâtimens de transport, reçurent à leur bord ces vieilles légions aguerries dans mille combats.

Treize généraux de division, vingt-sept généraux de brigade et une foule d'autres officiers des diverses armes, qui avaient fait preuve de leur valeur sur tous les champs de bataille, allaient diriger ces forces pour abattre le pou- , voir de T. Louverture, assurer l'empire de la France dans sa colonie, et rétablir l'esclavage des noirs. A leur tête était le général en chef Leclerc, beau-frère du Premier Consul, nommé capitaine-général pour gouverner Saint- Domingue, avec le concours de MM. Benezech, conseiller d'Etat, préfet colonial, devant présider le conseil à for-

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mer dans l'île; Desperoux, commissaire de justice ; et Daure, commissaire ordonnateur en chef1.

• La flotte entière fut placée sous le commandement supérieur de l'amiral Villaret- Joyeuse, marin expérimenté, secondé par les contre-amiraux Latouche Tréville, Gantheaume, Linois, Delmothe, Gravina et Hartzinch. Les premiers étaient français, les deux derniers étaient, l'un Espagnol, l'autre Hollandais.

Dans un tel appareil de forces de terre et de mer, dirigées et commandées par de tels officiers généraux, on voit que le Premier Consul reconnaissait l'importance et la difficulté de l'entreprise destinée à agir contre une population qui avait secoué le joug ignominieux de la servitude depuis dix ans, et dont les droits naturels avaient été reconnus et proclamés solennellement par la France ; car il n'ignorait pas qu'elle avait vaillamment défendu sa liberté contre les Anglais, en maintenant les droits de la métropole, et qu'elle s'était encore aguerrie dans une guerre civile.

Un écrivain français dont nous avons cité le texte, a avancé que le Premier Consul portait un mépris haineux à la race noire. On peut concevoir la haine qu'il lui portait, peut-être, par l'effet des préjugés coloniaux qu'il avait évidemment adoptés ; mais on ne peut guère admettre qu'il méprisait les hommes contre lesquels il employa des moyens aussi formidables. Dans tous les cas, de tels hommes n'étaient pas méprisables, puisqu'il se vit contraint d'ajouter à ces moyens toutes les ruses de la politique.

Il a été dit aussi que le Premier Consul offrit le commandement de l'armée expéditionnaire au général Berna-

1 Daure avait rempli les mêmes fonctions en Egypte.

dotle, qui le refusa '. Nous ne connaissons aucun auteur français qui ait parlé d'un tel fait ; et nous en doutons, par cela même que, comptant sur la valeur de ses troupes pour assurer le succès de cette entreprise, le Premier Consul dut vouloir que ce fût un de ses proches qui en recueillît la gloire et le profit. Nous nous fondons à ce sujet sur les faits successivement accomplis en Europe même. M. Thiers assure, au contraire, que beaucoup de militaires demandèrent comme une faveur à aller à Saint-Domingue, la paix générale ayant été conclue. On conçoit, en effet, que des hommes habitués à faire la guerre, entrevoyaient un état presque insupportable dans le repos ; ensuite, partageant eux-mêmes la confiance et l'espoir d'un succès facile, ils devaient encore espérer de se créer des richesses immenses sur cette terre de Saint-Domingue qui en avait tant produit, pour en jouir plus tard en France, comme faisaient les colons dans l'ancien régime. Des alliances avec leurs filles ou leurs veuves en auraient encore procuré. Malenfant avoue qu'il donna ce conseil à des officiers réunis à Brest.

Un reproche, qui est probablement mal fondé et que nous croyons même injuste, a été fait au chef du gouvernement français. On a prétendu qu'il profita de cette circonstance pour envoyer dans l'expédition, principalement les officiera et les soldats qui avaient servi sous le général Moreau. Dans ses mémoires, Fouchél'en accuse, et divers autres auteurs ont répété cette accusation. Ordinairement, quand une entreprise ne réussit pas, chacun cherche à y trouver des motifs particuliers ; et si celle-ci eût eu le succès qu'on espérait généralement, cette accu-1

" Histoire d'Haïti, t. 2, p. 131, — Voyaye dans le Nord d'Haïti, p. 37-i

sation n'aurait pas été produite. Le général Leclerc luimême avait servi sous les ordres de Moreau ; et M. Thiers, en réfutant l'imputation faite au Premier Consul, d'avoir voulu se débarrasser des militaires imbus des principes de son émule, fait observer qu'il exigea que sa sœur Pauline, mariée au chef de l'expédition, l'accompagnât dans ce climat meurtrier des Antilles *. Jérôme Bonaparte, le plus jeune de leurs frères, employé alors dans la marine, était aussi de l'expédition. Ces faits détruisent complètement, ce nous semble, la maligne intention prêtée au Premier Consul.

Ce qui nous paraît plus important à constater, c'est que l'amiral Vil laret -Joyeuse fut choisi pour commander la flotte, afin d'aider à l'établissement du gouvernement militaire qu'il conseillait en 1797 ; c'est que le générât Rochambeau, qui avait prédit qu'on serait forcé défaire la guerre aux noires, pour les rendre à la culture et protéger les pauvres blancs vexés par eux, fut envoyé dans cette expédition; c'est qu'enfin, les généraux Desfourneaux et Kerverseau, et l'ancien ordonnateur H. Perroud, trois hommes dont on connaît les antécédens dans la colonie, furent aussi jugés dignes d'en faire partie. Il fallait assurer le succès de l'entreprise ; les hommes qui connaissaient Saint-Domingue durent paraître propres à y contribuer.

A la fin de 1799, une expédition, destinée pour TEgypte, fut préparée à Brest, sous les ordres du général Sahuguet et de l'amiral Gantheaume. Pour donner le change aux Anglais, le Premier Consul fit courir le bruit qu'elle allait à Saint-Domingue, et ordonna que des noirs et des mu-

! Madame Leclerc avait avec elle un enfant tout jeune,

la très des colonies fussent embarqués à bord des vaisseaux. Placide Séraphin, beau-fils de T. Louverture ', se trouvait au collège de la Marche avec son frère utérin, Isaac Louverture^ propre fils de ce général ; il fut envoyé aussi à Brest, afin d'ajouter à cette ruse de guerre par sa présence dans la flotte : cette flotte partit de Brest en janvier 1800 et relâcha à Toulon. Le 29 octobre, Placide fut promu au grade de sous-lieutenant, attaché à la légion expéditionnaire et à l'état-major du général Sahuguet; il était encore à Toulon le 1er septembre 1801, lorsque ce général adressa une lettre au ministre de la marine au sujet de ce jeune homme qu'il renvoyait à Paris, d'après ses ordres : nouvel indice qu'alors l'expédition contre Saint-Domingue était résolue, même avant que la constitution de T. Louverture parvînt en France par les Etats-Unis. En effet, Placide et Isaac devaient en faire partie. Ces deux frères et M. Coisnon, leur précepteur, furent présentés au Premier Consul qui les accueillit avec bienveillance et leur annonça qu'ils iraient à Saint-Domingue, et qu'ils y précéderaient l'arrivée de la flotte 2. Le lendemain de cette présentation, ils dînèrent chez le ministre de la marine, l'amiral Decrès, dont ils reçurent

1 Placide était fils d'un mulâtre nommé Séraphin, et par conséquent griffe, selon le vocabulaire colonial. Madame Louverture l'avait eu avant son mariage, et son mari adopta cet enfant , qu'il chérissait comme son propre fils.

s Le Premier Consul dit à Isaac : « Votre père est un grand homme; il a « rendu des services éminens à la France. Vous lui direz que moi, premier « magistrat du peuple français, je lui promets protection, gloire et honneur. « Ne croyez pas que la France ait l'intention de porter la guerre à Saint-Do- « mingue : l'armée qu'elle y envoie est destinée, non à combattre les troupes « du pays, mais à augmenter leurs forces. Voici le général Leclerc, mon beau- « frère, que j'ai nommé capitaine-général, etqui commandera cette armée. Des « ordres sont donnés afin que vous soyez quinze jours d'avance à Saint-Doit mingue, pour annoncer à votre père la venue de l'expédition. » — Extrai». des Mémoires d'Isaac Louverture.

ensuite un costume militaire et des armes. Isaae était ainsi élevé au même grade que son frère aîné;

Dans notre 4e livre, on a vu qu'André Rigaud était arrivé à Paris le 7 avril 1 801 . Il avait continué d'y résider. Il a été dit que lui et les officiers du Sud expatriés avec lui, avaient excité le gouvernement consulaire contre T. Louverture? — comme s'ils pouvaient exercer la moindre influence sur la politique de ce gouvernement, qui aurait pu faire cesser la guerre civile du Sud en février 1 800, et qui la laissa continuer d'après le plan adopté par le Directoire exécutif! Le fait est, que le 24 août 1801 , plus de quatre mois après son arrivée à Paris, Rigaud n'avait pas encore eu l'honneur d'être présenté au Premier Consul. Ce jour-là, il adressa une lettre au ministre de la marine, où il sollicitait un emploi quelconque dans l'armée française, à cause de l'exiguité de ses ressources, et la faveur d'être admis à offrir ses hommages au chef du gouvernement français.

Il paraît donc que si Rigaud lui fut présenté, ce ne fut qu'après que l'expédition eut été résolue ! . Comme elle allait pour enlever le pouvoir à T. Louverture, et qu'il était présumable qu'il résisterait, Rigaud et ses officiers devenaient un drapeau qui pouvait être utile, selon les circonstances, afin d'obtenir la défection de tous les hommes qui avaient partagé leur manière de penser à l'égard

' A ce sujet, M. Hérard Dumesle rapporte que Rigaud lui a dit, qu'ayant été admis à une séance privée du Premier Consul, celui-ci, après l'avoir entendu sur les circonstances de la guerre civile du Sud, prononça ces paroles : « Général, je ne vous connais qu'un tort : c'est de n'avoir pas été vainqueur. » — Voyage dans le Nord d'Haïli, p. 372.

Rigaud a eu encore plus tort de croire à la sincérité de ces paroles : la politique du Premier Consul ne pouvait lui donner raison dans sa querelle avec T. Louverture.

de T. Louverture. Dans ce dessein, ils reçurent l'ordre, de même que d'autres officiers noirs et jaunes qui étaient en France, de se rendre à Rochefort pour y être embarqués. Rigaud était encore à Paris le 50 octobre, et se rendit à Rochefort le 1 7 novembre.

La frégate la Vertu reçut tous ces officiers à son bord : c'étaient Rigaud, Villatte, R. Léveillé, généraux de brigade ; Pétion et J. R. Relley, adjudans-généraux ; Rirot, Rorno Déléard, chefs de brigade ; E. Saubate, Rrébillon, Dupont, Rrunache, Dupuche, Gautras, Quayé Larivière, Maurice Rienvenu, chefs de bataillon ou d'escadron ; J. P. Royer, Florant Chevalier, capitaines, et plusieurs autres. Madame Rigaud et ses enfans y prirent passage aussi.

A Rrest, les fils de T. Louverture et M. Coisnon s'em* Marquèrent sur la frégate la Syrène qui, loin de précéder la flotte, partit en même temps qu'elle. Trente jours après, ce navire allant porter des ordres à la Guadeloupe, les passagers furent placés sur le vaisseau le Jean-Jacques Rousseau.

Les escadres de Rrest, de Lorient, de Rochefort, de Toulon et de Cadix partirent le même jour, \ 4 décembre : les deux dernières restèrent en arrière. La seconde escadre, sortie de Rrest, fit route en même temps que celle du Havre et deFlessingue, quelques semaines après.

Divers parages furent désignés pour le ralliement des, trois premières : — le golfe de Gascogne, les îles Canaries, et en dernier lieu, le cap Samana, à l'est de l'île de Saint-Domingue.

A ce sujet, Pamphile de Lacroix a imputé au Premier Consul « d'avoir lui-même tout dirigé, tout indiqué, dans « un travail dressé dans son cabinet particulier, et de

« n'avoir pas même appelé à donner son avis sur les dé- « tails nautiques de l'expédition, l'homme de mer expéri- « mente qui tenait à cette époque le porte-feuille de la « marine et des colonies ; que ce dernier n'eut qu'à signer « pour copie conforme, les instructions déjà revêtues de « l'approbation et de la signature du Premier Consul. Ces « instructions contenaient de vieilles idées....*»

Piqué de ce reproche d'un officier général qui faisait partie de l'expédition et dont les assertions pouvaient paraître fondées, l'empereur Napoléon, à Sainte-Hélène, a daigné le réfuter et bien d'autres imputations consignées dans les mémoires de cet auteur : il a nié d'avoir rédigé lui-même les instructions pour la flotte, en affirmant au contraire que ce fut l'amiral Decrès qui les prépara.

On ne peut guère admettre, en effet, que le Premier Consul n'eût pas fait participer le ministre de la marine, à la rédaction des instructions qui devaient diriger les amiraux chargés du commandement de la flotte. Qu'il ait dicté lui-même celles qui avaient rapport aux opérations militaires et à la direction politique, cela se conçoit, et c'était même dans son droit : personne ne pouvait mieux que lui rendre sa pensée, dans le but qu'il se proposait d'atteindre.

Le 29 janvier \ 802, les trois premières escadres se réunirent au cap Samana. Celle qui portait la division du général Rochambeau était destinée à opérer contre le Fort- Liberté ; — la division Hardy, contre le Cap-Français ; —

1 Mémoires, t. 1, p. 60. Cet ouvrage fut publié par P. de Lacroix, en 1819, sous la Restauration, qui avait encore de plus vieilles idées à l'égard de l'ancienne colonie de la France.

la division Boudet, contre le Port-au-Prince. Le 50, deux frégates en furent détachées, portant la brigade Kerverseau contre Santo -Domingo. On reconnaît dans ces dispositions le plan proposé par Kerverseau lui-même, d'après son rapport que nous avons cité au 5e livre.

Le capitaine-général Leclerc et l'amiral Villaret- Joyeuse montaient sur le vaisseau l'Océan. Après avoir expédié Kerverseau, — le 30 même, l'amiral fît mettre la flotte en route. Le lendemain, vers le cap La Grange, des pilotes de Monte-Christ lui apprirent que T. Louverturese trouvait en ce moment à Santo-Domingo. Le 1er février, la flotte était devant le Cap-Français; mais elle ne pouvait y entrer à cause du vent contraire ' .

Suivant P. de Lacroix, il avait été ordonné au capitaine-général et à l'amiral « de ne souffrir aucune vacillation « dans les principes de leurs instructions.» Cependant, il affirme que Leclerc décida d'abord que la division Boudet, arrivée la première à la tête de l'île, agirait contre le Cap ; et qu'il s'ensuivit alors, entre le capitaine-général et l'amiral, une vive discussion pendant laquelle le premier voulut faire arrêter le second ; mais que l'amiral finit par l'emporter, parce que les instructions étaient précises.

Ce début, il faut le reconnaître, était digne d'une entreprise conçue dans de telles vues ; la guerre commençait entre les assaillans eux-mêmes : présage fâcheux !

Le même auteur a regretté que la rigueur des instructions ait empêché le capitaine-général de suivre son inspiration, en prétendant que la division Boudet eût pu entrer dans la rade immédiatement; « que le général H,

i Nous nous servirons très-souvent du mol Cap, mais il sera entendu que c'est de la ville du Cap-Franrais qu'il s'agit.

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« Christophe, livré à lui seul, annonçait le désir de recèle voir l'expédition, et de lui donner des fêtes; que les rues « étaient balayées, les casernes nettoyées, et que les ha- < bitants et les troupes noires se livraient en ville à une c satisfaction générale. L'arrivée secrète de T. Louvertu- « re, ajoute-t-il, arrêta ces dispositions amicales. »

Cette dernière assertion étant démentie par les faits, les autres sont nécessairement suspectes d'invraisemblanoe. Au reste, ce n'est pas la première fois que nous trouvons cet auteur en défaut : d'autres erreurs de lui seront signalées.

T. Louverture n'arriva sur les lieux que le 5 février. C'est donc à H. Christophe que revient l'honneur de la résistance qui fut opposée à la flotte ; car le gouverneur général n'avait donné ni à lui ni aux autres officiers supérieurs, l'ordre formel de résister aux volontés de la France: au contraire, sa proclamation du 18 décembre 180i disait: « qu'il fallait recevoir les ordres et les en- *. voyés de la métropole avec le respect de la piété filiale. » Son mémoire adressé au Premier Consul confirme cette disposition.

La ville du Cap-Frauçais avait été relevée de ses ruines, occasionnées par l'incendie des journées de juin 1795. C'était encore le lieu du plus grand commerce de la colonie, ravivé par la restauration des cultures de son voisinage. Bien que sa prospérité, à cette époque, n'égalât point celle dont elle avait joui dans l'ancien régime, on trouvait de l'aisance parmi ses habitans. Ceux-ci avaient toujours pour maire, le noir César Thélémaque, fort attaché à la France. H. Christophe, commandant de l'arrondissement, communiquait à ses administrés ce goût pour le luxe qui le distinguait; son ton, ses manières

d'une grande politesse, et qui se ressentaient néanmoins du despotisme de son caractère, faisaient du Cap une ville de jouissances continuelles pour les blancs avec lesquels il vivait dans la plus étroite familiarité.

Cependant, à la vue de ces nombreux vaisseaux qui parurent devant le Cap, des pavillons français et espagnol qu'ils arboraient, Christophe comprit qu'ils recelaient dans leurs flancs une armée qui ne pouvait venir à Saint- Domingue, qu'en vue de renverser le pouvoir de T. Louverture à qui il était dévoué, et avec lui les principaux chefs qui l'aidaient dans l'administration de la colonie. Sans ordre précis du gouverneur général pour cette éventualité, il se rappela néanmoins qu'une ancienne disposition de la commission civile, depuis Sonthonax et renouvelée ensuite, défendait aux officiers supérieurs de laisser entrer dans les ports des forces maritimes considérables, sans qu'au préalable ou eût reconnu leur nationalité et leur objet.1 On a vu qu'à l'arrivée, au Cap, des frégates venues avec Hédouville, il avait fallu une autorisation spéciale de J. Raymond pour les faire admettre par le général B. Léveillé, alors commandant de l'arrondissement.

Christophe s'était donc porté au fort Picolet qui défend principalement l'entrée du port, pour faire tirer sur les vaisseaux s'ils essayaient d'y pénétrer, tandis que les habitans et la municipalité, dirigés par César Thélémaque, ne soupiraient qu'après le débarquement des troupes, se fondant surtout sur la proclamation de T. Louverture. Voilà la vérité.

Un bâtiment léger s'étant approché, Christophe or-*

< Mémoire de T. Louverture au Premier Consul

donna de tirer dessus; il envoya ensuite le capitaine du port Sangos dire au vaisseau amiral qu'il ne pouvait permettre à la flotte d'entrer dans le port, avant d'avoir reçu les ordres du gouverneur général qui était à Santo- Domingo. Ces faits se passèrent le 2 février1.

L'amiral envoya alors son aide de camp Lebrun, par le canot que montait Sangos2. Il joignit Christophe au fort Picolet, et lui dit que l'amiral et le capitaine-général lui ordonnaient de se préparer à recevoir la flotte et les troupes. Christophe trouva étrange qu'on ne lui eût pas écrit, et demanda à Lebrun s'il avait des dépêches pour le gouverneur général. Il n'en avait pas plus pour ce dernier que pour le commandant de l'arrondissement ; mais il était porteur de plusieurs paquets renfermant la proclamation imprimée du Premier Consul aux habitans de Saint-Domingue, qu'il refusa de remettre à Christophe, prétendant qu'il était chargé de les livrer en main propre au général T. Louverture. Son but, sa mission étaient de trouver moyen de répandre cet acte parmi la population.

Cette manière d'agir était diamétralement opposée à ce que le Premier Consul aurait annoncé aux fils de T. Louverture. Elle prouvait une intention d'embaucher, et la population et l'armée coloniale. Car, pourquoi le capitaine-général, envoyé par la métropole, ne signifiait-il pas tout d'abord au commandant militaire du Cap, et par écrit, l'ordre du gouvernement français?

Néanmoins, Christophe, qui eut quelque indécision en

1 Mémoires de Boisrond Tonnerre. Ces faits sont encore constatés dans les rapports de l'amiral et du capitaine- général au ministre de la marine, insérés au Moniteur.

a Mémoires de Pamphile de Lacroix, t. 2, p. 70. Mais Sangos fut retenu» bord de l'Océan.

ce moment, invita Lebrun à monter à cheval avec lui pour aller en ville: peut-être voulait-il se donner un otage.

Dans le trajet, Lebrun laissa tomber un de ces paquets de proclamations qui fut bientôt après apporté à Christophe. Celui-ci l'avait conduit à la maison du gouvernement ; là, il consentit à remettre les autres paquets, à raison de cette circonstance.

Christophe passa dans une pièce du palais pour prendre connaissance de la proclamation. Il déclara alors à Lebrun qu'il ne recevrait pas la flotte, sans ordre formel du gouverneur général à qui il écrirait pour lui donner avis de son arrivée. Lebrun essaya de le corrompre, en lui parlant des faveurs que lui réservait le gouvernement français. Mais Christophe lui répondit avec fierté, qu'il ne souscrirait à rien, et que d'ailleurs la proclamation du Premier Consul respirait le despotisme et la tyrannie ' . Voici cet acte :

LE PREMIER CONSUL, Aux Habitans de Saint-Domingue.

« Quelles que soient votre origine et votre couleur, « vous êtes tous Français, vous êtes tous libres et « égaux devant Dieu et devant les hommes.

« La France a été, comme Saint-Domingue, en proie « aux factions et déchirée par la guerre civile et par la « guerre étrangère ; mais tout a changé : tous les peuples « ont embrassé les Français, et leur ont juré la paix et

1 Pamphile de Lacroix affirme que T. Louverture arriva dans ces circonstances, et qu'il changea les bonnes dispositions de Christophe à recevoir la Hotte. Mais c'est un conte fondé sur ce que, élevant la voix en parlant à Lebrun, celui-ci crut que le gouverneur général se tenait dans une pièce voisine , et que Christophe voulait lui taire entendre leur conversation. C'était l'habitude de ce général de parler ainsi : devenu fioi, il s'en fit une sorte de manie.

« l'amitié; tous les Français se sont embrassés aussi, et « ont juré d'être tous des amis et des frères. Venez aussi « embrasser les Français, et vous réjouir de revoir vos « amis et vos frères d'Europe.

« Le gouvernement vous envoie le capitaine- général « Leclerc ; il amène avec lui de grandes forces pour vous « protéger contre vos ennemis et contre les ennemis de « la République. Si l'on vous dit : Ces forces sont destinées « à vous ravir la liberté; répondez : La République ne « souffrira pas quelle nous soit enlevée.

<i Ralliez-vous autour du eapitaine-général ; il vous ap- « porte l'abondance et la paix ; ralliez-vous autour de lui. « Qui osera se séparer du capitaine-général sera un traî- « tre à la patrie, et la colère de la République le dévorera « comme le feu dévore vos cannes desséchées.

« Donné à Paris , au palais du gouvernement, le 17 « brumaire an X de la République française (8 novembre « 1801.)

« Le Premier Consul, Bonaparte. »

Pamphile de Lacroix , qui a critiqué les instructions données au capitaine-général et à l'amiral , loue cette proclamation comme « un chef-d'œuvre de rédaction po- « litique, en ce qu'elle alliait habilement les promesses t et les menaces. »

Voyons donc en quoi consistait cette habileté.

D'abord, il était impossible de mieux confirmer le décret de la Convention sur la liberté générale , que ne le semblait faire le premier paragraphe de cette proclamation. Cependant, la France qui n avait plus d'ennemis, puisque tous les peuples avaient embrassé les Français, envoyait néanmoins de grandes forces à Saint-Domingue pour protéger ses habitans, également Français, contre t. v. 2*

18 ÉTUDES SUR l'iUSTORE D'HAÏTI.

leurs ennemis et contre tes ennemis de la République. Puisqu'ils étaient Français, ils ne devaient pas en avoir plus que ceux d'Europe. Et quels étaient donc ces ennemis de la République , lorsque le Premier Consul déclarait que tous les peuples avaient juré la paix et l'amitié aux Français ? '

Si un chef-d'œuvre de rédaction politique consiste à être obscur, inintelligible, Pamphile de Lacroix a eu raison dans son appréciation. Mais la menaçante image du dernier paragraphe de cet acte ne l'expliquait-elle pas suffisamment ?

Quand nos cannes sont desséchées par l'influence du soleil brûlant des Antilles, qui engendre aussi la fièvre jaune , il suffit en effet de la moindre étincelle, pour les dévorer, — de même que cette terrible maladie moissonne en peu de temps la plus nombreuse armée: les Anglais en avaient fait la cruelle expérience, et peut-être le Premier Consul ne se le rappelait pas.

Et voyez encore comment le génie de l'homme est exposé à se trouver souvent en défaut ! Il est fort possible et même probable, que ce soit cette image du feu dévorant les cannes desséchées, qui aura inspiré à H. Christophe l'idée d'incendier la ville du Cap, — en traçant ainsi un exemple de résolution énergique à un autre général qui l'imita dix années après, au préjudice d'une autre armée française, dans une contrée dont la température est l'opposé de celle des Antilles 2.

1 Dans le langage colonial, on entend par habituas , — les propriétaires. Comme c'est à eux seuls que la proclamation s'adressait, les ennemis contre lesquels on voulait les protéger étaient les noirs, destinés à être replacés dans l'esclavage, à leur profit.

a Dans son Histoire de France, Bignon dit que « Christophe est le Roslop- • chin de Saint-Domingue. C'est un premier incendie de Moscou en 1802. »

Quoi qu'il en fut, il n'est pas étonnant que H. Christophe, qui se connaissait assez bien en despotisme et en tyrannie, ait dit à l'officier Lebrun que la proclamation consulaire respirait ces deux choses.

Toutefois, comme la flotte louvoyait encore à cause du vent contraire à son entrée dans le port, Christophe déclara à cet officier qu'il ne pouvait la rejoindre en ce moment, et qu'en attendant il resterait dans l'appartement où il se trouvait. Le traitant d'ailleurs avec sa magnificence ordinaire, il lui fit servir à souper sur de la vaisselle en argent. Seul à table, Lebrun était servi par quatre domestiques revêtus de livrée, qui observèrent le silence lé plus parfait. Le palais de T. Louverture, au Cap et au Portau-Prince, avait une tenue toute royale, qu'il relevait encore par sa dignité * .

Voyant les dispositions militaires ordonnées par Christophe, la municipalité, le maire en tête, suivie de fonctionnaires publics et de citoyens, vint à minuit conjurer ce général d'épargner à la ville du Cap les désastres qui la menaçaient, s'il résistait à la flotte. Elle lui rappela les termes de la proclamation du gouverneur général, du 18 décembre ; elle lui rappela même sa propre conduite dans l'affaire de Moïse, où il avait donné des gages si sanglans de son dévouement aux intérêts des colons et de la métropole; car Moïse avait été une victime immolée à ces intérêts. La triste fin de cet infortuné devait être imroquée, en effet, par des hommes qui y avaient tant contribué par

1 Le président Boyer me dit un jour, qu'envoyé en mission par le général Laplume auprès de T. Louverture, au Port-au-Prince, le général en chef le retint à dîner, et qu'il fut frappé de la magnificence du palais et du service, en même temps que de la dignité des manières de ce chef et du grand sens de son esprit.

leurs dénonciations. La municipalité parla enfin des dispositions de la constitution coloniale qui faisaient de Saint-Domingue un pays français, pour porter Christophe à l'obéissance aux ordres de la métropole.

Mais Christophe lui répliqua qu'il était militaire, soumis aux seuls ordres du gouverneur général; que le gouvernement consulaire aurait dû faire transmettre les siens par un aviso, et non par une flotte où l'on voyait arboré un pavillon étranger à celui de la France -, que la proclamation avait été sans doute fabriquée à bord des vaisseaux ; et que La terre briderait avant que la flotte mouillât dans la rade du Cap.

Il permit cependant qu'une députation se rendît à bord du vaisseau amiral, le .5. février, afin de dire au général Leclerc d'attendre qu'il eût le temps d'en aviser T. Louverture. Cette députation fut formée du maire César Thélémaque, de deux autres membres delà municipalité, du curé Corneille Brelle et de ïobias Lear, consul des États- Unis.

En attendant son retour, Christophe dépêcha un officier auprès du gouverneur général, sur la route de Saint- Jean à Santo-Domingo. La démarche même de la municipalité et des fonctionnaires, que rapporte Pamphile de Lacroix, aurait dû le convaincre que T. Louverture n'était pas au Cap, comme l'a cru Lebrun.

Le capitaine-général accueillit la députation, en l'entretenant des bonnes dispositions de la France envers la colonie, et envers T. Louverture lui-même, à qui elle renvoyait ses enfans ; il lui dit qu'il était chargé de donner à Christophe des gages de la bienveillance du Premier Consul. En cela, il pouvait être sincère ; car on a vu que de Santo-Domingo, T. Louverture avait fait l'éloge de cet

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officier, pour avoir préservé les jours des blancs contre la fureur des partisans de Rigaud. Mais en même temps, Leclerc déclara à la députation qu'il ne pouvait différer le débarquement de ses troupes, parce qu'il y avait lieu de craindre que Christophe ne voulût employer le temps qu'il réclamait, à organiser une défense militaire ; qu'en conséquence, le débarquement s'opérerait une demi-heure après le retour de la députation. Il comptait sans le vent qui restait contraire aux vaisseaux. Il envoya avec la députation un aide de camp porteur de la lettre suivante à Christophe.

A bord de l'Océan, le 14 pluviôse an X (5 février).

J'apprends avec indignation, citoyen général, que vous refusez de recevoir l'escadre et l'armée française que je commande, sous le prétexte que vous n'avez pas d'ordre du gouverneur général.

La France a fait la paix avec l'Angleterre, et le gouvernement en- Voie à Saint-Domingue des forces capables de soumettre des rebelles, si toutefois on devait en trouver à Saint-Domingue.

Quant à vous, citoyen général, je vous avoue qu'il m'en coûterait de vous compter parmi les rebelles. Je vous préviens que si, aujourd'hui, vous ne m'avez pas fait remettre les forts Picolet, Belair et toutes les batteries de la côte, demain à la pointe du jour quinze mille hommes seront débarqués. Quatre mille débarquent en ce moment au Fort-Liberté, huit mille au Port-au-Prince. Vous trouverez ci-joint ma proclamation; elle exprime les intentions du gouvernement français. Mais rappelez-vous que, quelque estime particulière que votre conduite dans la colonie m'ait inspirée, je vous rends responsable de tout ce qui arrivera.

Le capitaine-général, etc. Leclerc.

Ce langage delà force était calculé pour intimider Christophe. Mais en faisant un si grand étalage de ses troupes, le capitaine-général oublia de mentionner celles qui étaient sous les ordres de Kerverseau et de supposer une autre division navale agissant aussi contre le Sud.

La députation, revenue au Cap, seconda cette lettre en faisant à Christophe mille prières de ne pas résister à Leclerc. Mais Christophe, encore plus indigné que le capitaine-général, par le ton menaçant qu'il avait pris, apostropha un nommé Lagarde, commissaire du gouvernement près le tribunal civil, qui insistait davantage : « Vous parlez comme un colon, lui dit-il, comme un pro- « priétaire : je n'ai point confiance en vous. »

Christophe voyait clair enftn à l'égard des colons ! . . „ Il répondit immédiatement à Leclerc, en renvoyant Lebrun et l'aide de camp avec sa réponse. La voici :

Au quartier général du Cap, le 14 pluviôse an X (5 février) .

Henri Christophe, général de brigade, commandant l'arrondissement du Cap,

Au général en chef Leclerc.

Votre aide de camp, général, m'a remis votre lettre de ce jour. J'ai eu l'honneur de vous faire savoir que je ne pouvais vous livrer les forts et la place confiés à mon commandement, qu'au préalable j'aie reçu les ordres du gouverneur Toussaint Louverture, mon chef immédiat, de qui je liens les pouvoirs dont je suis revêtu. Je veux bien croire que j'ai affaire à des Français, et que vous êtes le chef de l'armée appelée expéditionnaire; mais j'attends les ordres du gouverneur, à qui j'ai dépêché un de mes aides de camp pour lui annoncer votre arrivée et celle de l'armée française; et jusqu'à ce que sa réponse me soit parvenue, je ne puis vous permettre de débarquer. Si vous avez la force dont vous me menacez, je vous prêterai toute la résistance qui caractérise un général ; et si le sort des armes vous est favorable, vous ri entrerez dans la ville du Cap que lorsqu'elle sera réduite en cendres, et même sur ces cendres, je vous combattrai encore.

Vous dites que le gouvernement français a envoyé à Saint-Domingue des forces capables de soumettre des rebelles, si l'on devait y en trouver : c'est vous qui venez pour en. créer parmi un peuple paisible et soumis à la France, d'après les intentions hostiles que vous manifestez ; et c'est nous fournir des argutnens pour vous combattre, que de nous parler de rébellion.

Quant aux troupes qui, dites-vous, débarquent en ce moment, je ne les considère que comme des châteaux de cartes que le vent doit renverser.

Comment pouvez-vous me rendre responsable des événemens ? Vous n'êtes point mon chef, je ne vous connais point, et par conséquent, je n'ai aucun compte à vous rendre jusqu'à ce que le gouverneur vous ait reconnu.

Pour la perte de votre estime, général, je vous assure que je ne désire pas la mériter au prix que vous y attachez, puisqu'il faudrait agir contre mon devoir pour l'obtenir.

J'ai l'honneur de vous saluer, H. Christophe '.

La députation avait reçu de Leclere des exemplaires de la proclamation du Premier Consul et d'une autre qu'il avait rendue lui-même, pour mieux expliquer les intention de la France 2. Il promettait à tous les militaires ta conservation de Leurs grades, à tous les fonctionnaires publics celle de leurs emplois : ce qui impliquait leur maintien dans la colonie, — tandis que les instructionsybrme/les dont il était porteur prescrivaient la déportation des officiers supérieurs de l'armée coloniale, sous le mot de services à rendre dans la métropole, et que bien certainement la plupart des fonctions publiques allaient être remplies par les arrivans. Au reste, ceci ne doit pas surprendre : c'est le langage ordinaire à tout pouvoir qui veut obtenir des succès.

La municipalité s'empressa de répandre ces deux pro^ clamations, en les faisant même afficher..

1 Cette lettre énergique fut écrite par un mulâtre du Sud, nommé Braquehais, qui était secrétaire de Christophe. Il avait été élevé en France.

3 L'une et l'autre proclamation avaient des exemplaires imprimés en langage créole. Quelque colon s'était exercé à la traduire ainsi, afin d'assurer mv plein succès à l'expédition. Le Moniteur contient une pièce qui fait mention de celle; particularité.

Durant ce temps, Christophe avait fait prêter à la 2m* demi-brigade et aux autres soldats présens au Cap, le serment de vaincre ou de mourir , d'après la finale de la proclamation du gouverneur, du 18 décembre.

Ainsi, tandis que les fonctionnaires civils invoquaient une phraseclecet acte pour se soumettre au capitaine-général, le fonctionnaire militaire y trouvait une autre pour électriser^ ses camarades d'armes. L'unité d'action manquait donc dans la proclamation de T. Louverture : par sa faute, chacun était libre de choisir le parti qui paraissait mieux convenir à sa position personnelle, à ses idées, à ses principes politiques, aux intérêts de la colonie. Aussi, quand Christophe se rendit à la municipalité pour reprocher à ce corps l'usage qu'il faisait des proclamations françaises, le maire lui répondit qu'il était dans son droit, qu'il remplissait même un devoir dicté par l'obéissance due à la métropole et prêchée par le gouverneur général lui-même.

On était au 4 février : la flotte louvoyait encore et ne pouvait effectuer le débarquement des troupes. Christophe avait expédié un nouvel officier auprès de T. Louverture* Il annonça néanmoins à la municipalité, qu'il avait donné l'ordre aux troupes coloniales , de contraindre les habitans à évacuer la ville qu'il allait faire incendier , afin de se porter au village du Haut-du-Cap. Le maire résista encore.

En ce moment, le bruit circula qu'une armée avait débarqué au Fort-Liberté ; il confirma ce que disait la lettre de Leclercà ce sujet. C'était effectivement le général Rochambeau qui, amené là par les vaisseaux sous les ordres du capitaine Magon, opérait contre cette ville, alors commandée par le chef de bataillon Charles Pierre. Aussitôt

le débarquement de ses troupes, il fit attaquer la batterie de l'Anse où il y avait peu de soldats de la 5toe demi- brigade. Après une résistance qui ne put être bien longue, ce fort fut enlevé ; et tous les militaires noirs faits prisonniers furent massacrés par ordre de Rochambeau. En même temps, le capitaine Magon faisait canonner le fort Labouque, placé en tête du goulet qui conduit à la baie du Fort-Liberté : il était défendu par le commandant Barthélémy. Cet officier se rendit, quand ilreconnut que la ville elle-même était au pouvoir de l'ennemi . Rochambeau n'en fit pas moins tuer toute la garnison. Un de ses aides de camp, le fils du duc de la Châtre, avait péri dans l'attaque, avec quelques autres Français * .

Ainsi, le cruel Rochambeau , qui était destiné à exercer plus longtemps que Leclerc l'autorité de la France dans la colonie, inaugura l'arrivée de l'expédition par la mort des prisonniers que les lois de la guerre ordonnent cependant de respecter ! Il trouvait, il faut le dire, une sorte d'excuse à ces forfaits, dans la proclamation du Premier Consul. Ne disait-elle pas que : « La colère de la Ré- « publique française dévorerait quiconque oserait se sé- « parer du capitaine-général ; » c'est-à-dire, tous ceux qui résisteraient à l'armée expéditionnaire ?

Le but criminel de cette entreprise se dévoile dans ces horribles excès. Les hommes de la race blanche apportaient à Saint-Domingue, l'esclavage de ceux de la race noire ; et, en cas de résistance de leur part : — la mort 2.

1 Le capitaine Magon fut promu au grade de contre-amiral, immédiatement après la prise du Fort-Liberté. Le général Brunet agissait là sous Rochambeau qui lui donnait d'excellentes leçons, comme on le verra par la suite.

- «Et puisque les lois françaises sont les seules qui les reconnaissent pour libres « et ciloyens,\\ fut convenable de leur rappeler celte considération, très-propre « à leur faire rejeter les séductions étrangères* des offres pertidcs dont le résultat

2G ÉTUDES SLK l' HISTOIRE d'hAÏTI.

Cependant, le 4 février, où ces faits se passaient au Fort-Liberté, était l'anniversaire de l'équitable décret delà Convention nationale sur la liberté générale des noirs !

Mais alors, quand Dessalines aura proclamé : guerre pour guerre, crimes pour crimes, outrages pour outrages, après avoir satisfait aux vengeances les plus cruelles, qui osera accuser seulement ce Noir de tous les crimes commis à Saint-Domingue , à cette époque dont l'historien n'aborde la relation qu'en frémissant ?..<

Il est curieux de lire dans Pamphile de Lacroix : «Le gé- « néral Rochambeau avait chassé à coups de fusil les noirs « qui occupaient le fort Labouque et la batterie de l'An- « se... Ces efforts qui ne coûtèrent la vie qu'à quatorze « Français... avaient inauguré ta rébellion. »

Oui, la rébellion commençait ; mais elle s'inaugura par la perfidie, l'injustice et la violence de l'attaque, et parce qu'après avoir élevé des hommes à la dignité de citoyens, vous vouliez les replacer dans la servitude.

Les noirs échappés du Fort-Liberté se vengèrent sur tous les blancs qu'ils rencontrèrent dans la campagne, en les massacrant, en incendiant leurs propriétés.

La nouvelle de ces funestes événemens parvint au Cap d'où le général Christophe contraignait les habitans de sortir.

Dans la soirée du 4 février, un vaisseau s'étant appro-

« infaillible serait pour eux la mo ri ou l'esclavage.» Article du Moniteur du 15 nivôse an VIII, cité au t. 4 de cet ouvrage, p. 445.

Le rapport du général Leclerc, du 9 février, inséré sur le Moniteur du 24 ventôse (15 mar»), dit de l'amiral Villaret-Joyeuse :

«Il n'est animé que par une seule et unique pensée, — la réussite de notre « expédition, qui doit arracher à l'influence de féroces Africains celte colonie, « le fruit de 200 ans de travaux et de prospérité, qui sera longtemps pour les « peuples une leçon frappante du danger des abstractions et des vaines thèo- « ries en malière de gouvernement. »

ché du fort Picolet, reçut la décharge de son artillerie. Au bruit du canon, Christophe ordonna de mettre le feu aux maisons, en traçant lui-même l'exemple dans sa propre demeure richement meublée. Les édifices publics, spécialement désignés aux flammes, disparurent cette fois, cardans l'incendie de 1795, ils n'avaient pas été atteints. Une grande partie des propriétés privées subirent le même sort ; et les poudrières , auxquelles on mit le feu en dernier lieu, furent détruites. Ce fut le signal delà sortie du Cap, de Christophe et de sa troupe , le 5 février dans la matinée, pour se porter au Haut-du-Cap.

De leur côté, les habitans s'étaient retirés dans tous les environs de cette ville avec le peu d'effets qu'ils avaient puenlever de leurs demeures. En vain Christophe essaya-t-il de les contraindre à se réunir pour le suivre : César Thélémaque lui opposa ou à ses officiers, tantôt le courage de la résistance, tantôt la force d'inertie.

Après la sortie de la troupe et de son général, les vaisseaux de la flotte, que le vent favorisait alors, pénétrèrent successivement dans la rade.

En même temps, le général Leclerc débarquait avec le général Hardy et sa division au port de l'Acul-du-Limbé, à quelques lieues à l'ouest du Cap. Pendant qu'il marchait contre.cette ville, le général Humbert y opérait sa descente avec une partie des troupes restées à bord, et prenait possession des ruines fumantes de cet ancien Paris des An-

Sur sa route, le général Hardy fit enlever à la baïonnette un poste situé à la Rivière-Salée, que défendaient des soldats de la 2me demi-brigade. Les prisonniers quit fit furent encore sacrifiés.

C'était la répétition des scènes de carnage du Fort-Li-

28 ÉTUDES SUR L'illSTOlKE d'hAÏTI.

berté. Ces soldats noirs résistaient, il est vrai ; mais en qualité de militaires, ils obéissaient à leur chef. Mais, le même jour, au Port-au-Prince, le brave général Boudet faisait aussi des prisonniers : les fit- il massacrer? Non I c'est qu'il y avait au fond de son cœur un sentiment de justice et d'humanité qui n'animait pas les généraux qui agirent dans le Nord.

Et le capitaine-général Leclerc avait-il fait précéder l'arrivée de la flotte par les fils de T. Louverture, chargés de lui annoncer sa venue? S'il est vrai, comme l'a affirmé Pamphile de Lacroix, que les ordres du Premier Consul prescrivaient « de ne souffrir aucune vacillation « dans les principes des instructions données au capitaine- « général et à l'amiral, » il n'y avait donc aucune sincérité de la part du chef du gouvernement français, lorsqu'il disait à ces jeunes gens en présence de son beau-frère, qu'ils précéderaient la flotte ; car le général Leclerc aurait exécuté ses ordres.

A ce moment» ils étaient encore à bord du vaisseau le. Jean- Jacques, tandis que le capitaine-général était déjà au Cap.

Où se trouvaient Rigaud, Villatte, Léveillé» Pétion, Boyer, et les autres officiers embarqués sur la Vertu? Cette frégate louvoyait à la vue du Cap. « Leur sort dépendait « des événements : on attendait l'ordre de les débarquer « ou de les déporter à Madagascar i . »

Pétion, qui avait éventé à Paris le secret qui leur importait, disait à ses compagnons, avant d'attérer sur Saint- Domingue: « Si le gouverneur T. Louverture ne fait « aucune résistance, nous irons tous à Madagascar. » Lorsqu'il entendit le canon du fortPicolet, et qu'il vit les flam-

1 Mémoires d'isaac Louverture,

mes éclairer la nuit du 4 février, il leur dit : « Maintenant, « nous n'irons plus à Madagascar i . »

Jusque-là, les uns et les autres ne paraissaient pas nécessaires au succès de l'entreprise. Mais lorsqu'on se fut assuré que la résistance allait continuer, le capitainegénéral ordonna qu'ils fussent tous débarqués au Cap.

Suivant l'ouvrage publié par Montholon : «Le capitaine- « général Leclerc avait reçu effectivement, en partant, de « la propre main de Napoléon, des instructions secrètes « sur la direction politique à suivre dans le gouvernement « de la colonie. Ces instructions sont restées inconnues « à la mort de Leclerc ; elles furent remises cachetéesh son « successeur... (Roehambeau). L'autorité de la métropole « dans la colonie ne pouvait se consolider que par l' in- » fluence des hommes de couleur. »

Précédemment, le même auteur avait dit, à propos de la guerre civile du Sud, et pour expliquer l'objet de la mission du colonel Vincent : « Les noirs étant plus (f nombreux, et les mulâtres plus braves, il était facile de % prévoir l'époque où ils succomberaient, et c'était sur « eux que la métropole pouvait espérer de compter pour « rétablir son autorité, en se servant de leur influence « contre les noirs.... »

Le Mémorial de Las Cases confirme ces assertions, en disant de Leclerc : « S'il avait suivi les instructions secrè- « tes que je lui avais adressées moi-même, il eût sauvé

i Je tiens de Boyer les paroles prononcées par Pétion. — II y avait au ministère de la marine un chef de division nommé Chaudry, que Sonthonax avait excité contre Bonnet, en mission à Paris en 1798. Ou raconte que Pétion étant allé auprès de lui pour un objet relatif à sa position, avant de se rendre à Rochefort, Chaudry, ne sachant pas à quel homme il parlait, lui dit que les épaulelles dont il était décoré n'étaient point faites pour les mulâtres et les nègres. « Madagascar est le lieu qui leur convient, ajouta-t-il. » En fallait-il davantage à Pétion?

50 ÉTUDES SUR L'îITSTOIRE D'HAÏTI.

« bien des malheurs, et se iût épargné de grands clm- « grins. Je lui ordonnais, entre autres choses, des'asso- « cier les hommes de couleur pour mieux contenir les « noirs... Mais Leclerc fit tout le contraire ; il abattit le « parti de couleur, et donna sa confiance aux généraux u noirs. Il arriva ce qui devait arriver : il fut dupé par « ceux-ci, se vit assailli d'embarras, et la colonie fut « perdue.... »

Mais, si ces instructions secrètes furent remises à Rochambeau, et que celui-ci enchérit sur les mesures acerbes déjà prises contre les hommes de couleur, par la déportation de Rigaud avant celle de T. Louverture, etc., il faut croire que Bignon a eu raison de dire que : « les Mémoires « de Sainte-Hélène ont été écrits d'après des souvenirs « plus ou moins exacts : » ce qui signifie, en d'autres termes, quTîlscontiennent/orï peu de vérité historique.

Cet état de choses doit donc faire admettre l'assertion d'Isaac Louverture, confirmée parles données de Pétion, concernant le dessein de la déportation à Madagascar, de tous les officiers jaunes et noirs embarqués sur la Vertu: mesure qui aurait été prise infailliblement, si H. Christophe n'eût pas fait tirer sur le vaisseau et incendier la ville du Cap. Tant il est vrai de dire que, malgré eux, et quels que soient leurs ressentimens mutuels, noirs et mulâtres se soutiennent à leur insu, par la volonté de Dieu qui les a créés pour s unir, afin d'arriver aux mêmes destinées.

Ainsi, le 4 février restera une date mémorable pour la race noire. Si 1794 vit proclamer ses droits à la liberté, — 1 802 vit un décret encore plus solennel en faveur de ces droits sacrés, par l'incendie du Cap; car cet événement fut cause que l'homme qui devait éclairer, déterminer, entraîner H. Christophe lui-même, Clervaux, Dossalines

[1802] chapitre i. 51

et tant d'autres, dans la guerre de l'indépendance, —que Pétion, enfin, put toucher de nouveau le solde son pays.

Nous sommes donc d'une opinion diamétralement opposée à celle émise par M. Saint-Rémy, dans sa Vie de Toussaint Louverture. Cet auteur dit en parlant de ce fait : « Christophe ne sut organiser, en l'absence de Lou- « verture, aucun élément de défense : il ne vit point d'au- « tre moyen de salut que l'incendie et la retraite honteuse « dans les mornes, sans cartouches déchirées *. »

D'abord, quelles forces Christophe pouvait-il opposer à celles de la flotte? La2me demi-brigade, quelques artilleurs et quelques hommes préposés à la police de la ville du Cap. C'eût été une folie de sa part que de rester pour combattre de pied ferme des milliers d'hommes aguerris comme ceux qui arrivaient. N'avait-il pas fait la guerre à Saint-Domingue contre dételles troupes? Ignorait-il qu'il faut les harceler sans cesse, en les contraignant à des marches et contre-marches qui hâtent le développement de la fièvre jaune, dans notre climat si meurtrier pour l'Européen ? Lorsque la guerre est malheureusement déclarée , chacun doit chercher à tirer parti des avantages que lui donne la nature. Si l'Européen abuse de ses lumières au détriment de l'Africain, son frère devant Dieu, eh bien ! que l'Africain use de tous les moyens que Dieu lui donne pour conserver la liberté départie à tous les hommes !

Ensuite, quant à l'incendie du Cap, ce fut sans doute une mesure désastreuse que celle qui réduisit en cendres une ville bien bâtie, dont les habitans étaient riches par leur industrie ; mais ce fut aussi une mesure énergique qui

1 Pace 333.

prouvait une ferme résolution de la part de H. Christophe. En mettant le feu à sa propre maison, en faisant cet immense sacrifice, il déploya le drapeau de la résistance, dans l'espoir d'y entraîner la population noire ; il enveloppa dans sa ruine ces colons qui se montraient si satisfaits de l'arrivée de la flotte française, après avoir été les adulateurs perfides de T. Louverture; il traça un exemple qui pouvait se répéter partout, dans les villes, dans les campagnes, pour anéantir jusqu'aux vestiges de leurs propriétés qu'on prétendait restaurer, mieux encore que ne l'avait fait T. Louverture. Certes, Christophe était l'un des officiers qui aidaient le plus le gouverneur général dans son affreux système; mais quand on se proposait de le déporter, ainsi que tous les autres officiers supérieurs de la colonie qui avaient donné tant de gages de leur dévouement aux intérêts de la France, n'était-ce pas pour river encore plus les fers des malheureux que T. Louverture tenait sous le joug de son despotisme ? Alors, n'était-il pas convenable de remuer toute cette population par une de ces mesures grandes, audacieuses, qu'inspirent les grandes situations? Quand le Russe Rostopchin livra Moscou aux flammes, le dernier des serfs de l'empire de Pierre-le-Grand ne fut-il pas animé d'une sainte ardeur contre les étrangers qui l'avaient envahi?...

En incendiant le Cap , Christophe obvia encore à la perplexité dont était frappé T. Louverture, lorsqu'il apprit les préparatifs de l'expédition ; il compromit son chef; il le porta, il le contraignit à la résistance] il communiqua son énergie à d'autres officiers supérieurs de l'armée coloniale; il inaugura une guerre de destruction, pour venger cette armée de la guerre à mort inaugurée par Rochambeau au Fort-Liberté; il répondit enfin, et d'une manière

éloquente, à la menace insultante contenue dans la proclamation consulaire, en protestant d'ailleurs contre l'invasion de l'armée expéditionnaire, sans avis préalable, sans avertissement, sans sommation convenable de se soumettre à l'autorité de la métropole. Les services rendus à la France et à ses colons par T. Louverture, par tous ses généraux, ne leur méritaient-ils pas ces égards, cette considération ? Quand on agissait ainsi envers T. Louverture qui, pour plaire aux colons, même au gouvernement français, avait replacé ses frères dans une condition si intolérable, que pouvaient espérer ces hommes ?

Que ce soit donc par instinct de sa propre conservation, ou qu'il fût plutôt poussé par cette puissance invisible qui préside aux destinées des hommes, H. Christophe réussit à réveiller le courage de T. Louverture; car on voit que dans le mémoire de ce dernier, adressé du fort de Joux au Premier Consul, il déclare qu'il blâma son lieutenant d'avoir incendié le Cap ; ensuite, il avoue qu'il a ordonné la même mesure pour le Port-de-Paix, pour les Gonaïves : des lettres interceptées, adressées par lui à d'autres généraux, contiennent la même prescription pour d'autres villes.

Quand T. Louverture, prisonnier, a avoué de tels faits, il détruit lui-même les assertions des auteurs qui prétendent qu'avant l'arrivée de la flotte, il avait ordonné l'incendie des villes de la colonie ; il prouve encore que c'est la résolution de Christophe surtout qui le détermina à cette mesure.

C'est une des plus graves questions que celle qui nous occupe en ce moment. Livrer aux flammes des villes entières, détruire des propriétés qui sont des richesses accumulées par toute une population qui y trouve un véhicule

54 études sun l'histoire d'haïti.

à sa civilisation, c'est, sans contredit, un moyen de défense qu'on ne peut qualifier que de barbare, ainsi que nous l'avons déjà fait en parlant de l'ordre donné par Rigaud, après la prise de Jacmel. Nous l'en avons blâmé ; mais ici la situation était, ce nous semble, bien différente» Rigaud, se sentant vaincu, frappait ainsi ses propres partisans, les populations soumises à ses ordres ; on pouvait, on devait espérer que l'administration de T. Louverture, après son triomphe, eût été libérale envers les vaincus, et ils avaient tous deux une autorité supérieure de laquelle ils relevaient. Mais, après le régime établi dans la colonie par T. Louverture, régime qui, certes, avait l'assentiment du gouvernement français ; quand ce gouvernement y envoyait une flotte et une armée aussi considérables, en déclarant qu'il maintiendrait V esclavage dans d'autres possessions de la France, il décelait ses intentions ultérieures, sinon actuelles, contre toute la population noire de Saint-Domingue. La ruine de cette colonie et des colons devenait donc une nécessité cruelle de la situation, un moyen suprême de résistance.

T, Louverture était effectivement à Santo-Domingo, quand il eut avis de l'apparition de la flotte au cap Samana. Son mémoire au Premier Consul réfute l'assertion de P. de Lacroix, qui prétend qu'il vint, à bride abattue, reconnaître cette flotte sur les lieux mêmes, en traversant ainsi, à cheval, la baie de Samana. Par conséquent, il n'a pas tenu le langage de désespoir que lui impute cet auteur, si souvent inexact : pour revenir dans l'ancienne partie française, il n'a pas pris non plus la route deSaint- Yague, en y laissant le général Clervaux sans instruction précise.

[1802] CHAPITRE I. TSSk

Mais, voyageant en toute célérité par la route d'Azua et de Saint- Jean, arrivé aux Papayes, entre Banica et Hinche, il rencontra le premier officier envoyé par le général Christophe , et bientôt après le second officier, qui lui apportaient la nouvelle de l'arrivée de la flotte devant le Cap, et des mesures que prenait ce général pour s'opposer à son entrée dans le port. Entre Saint-Michel et Saint-Raphaël, il joignit le général Dessalines à qui il donna des ordres, par rapport à l'apparition devant Saint- Marc, de l'escadre de l'amiral Latouche Tréville, qui portait la division Boudel au Port-au-Prince.

Des hauteurs du Grand-Boucan, il aperçut l'incendie du Cap, le 5 février, et se dirigea sur cette ville déjà évacuée, en allant jusqu'au fort Belair qui la domine. Rebroussant chemin, il ne tarda pas à rencontrer Christophe qui le suivit au Haut-du-Cap et à la barrière de l'habitation Boulard, sur la route delà Plaine-du-Nord. Se dispo~ sant à se rendre à D'Héricourt, il ordonna à Christophe de se porter avec sa troupe au Bonnet, canton de la Petite-Anse. Mais peu après, ce général reçut un feu des troupes françaises du général Humbert, qui l'obligea à abandonner son cheval pour se sauver à la nage dans la rivière du Haut-du-Cap. Poursuivant sa route avec l'acljudant-général Fontaine (l'ancien commandant de place à Jacmel, devenu son aide de camp), Marc Coupé et deux autres officiers, T. Louverture lui-même reçut le feu des troupes du général Hardy, qui marchaient sur le Cap : son cheval fut blessé.

Le gouverneur général de Saint-Domingue, qui y commandait en souverain, se vit ainsi contraint à fuir à travers champs, dans ce pays qu'il avait replacé sous l'autorité de la France, en restaurant ses colons dans tous leurs

privilèges ! . . . Que de réflexions durent alors l'assaillir ! Quelles déceptions pour son esprit et son cœur, l'un et l'autre trop longtemps égarés ! Aura-t-il pensé en ce moment au sort fait à Rigaud ?. . . .

Parvenu à D'Héricourt, il reçut le lendemain, 6 février, une lettre du général Rochambeau, qui lui apprenait qu'il s'était emparé du Fort-Liberté, et qu'il en avait fait passer la garnison au fil de l'épée, pour lui avoir fait résistance. Le cruel semblait se vanter de ce fait ! Mais T. Louverture lui répondit en le lui reprochant : « Est-ce là « la récompense que le gouvernement français avait pro- « mise à ces braves soldats qui ont si bien concouru au « bonheur de la colonie et au triomphe de la République? u Je combattrai jusqu'à la mort pour venger ces braves^ « comme pour défendre ma liberté, et pour rétablir le « calme et l'ordre dans la colonie. »

« C'était effectivement le parti que je venais de pren- « dre, après avoir mûrement réfléchi sur les différens rap- <( ports que m'avait faits le général Christophe, sur le « danger que je venais de courir, sur la lettre du général « Rochambeau, et enfin sur la conduite du commandant « de l'escadre l . »

Ah! si ï. Louverture n'eût pas pris une fausse route dans l'administration de son pays ; s'il eût su se garder des passions sanguinaires qui le portèrent à assouvir d'injustes vengeances sur les hommes de couleur, sur les noirs; s'il n'eût pas appesanti son joug de fer sur les uns et les autres, après avoir triomphé de Rigaud ; s'il n'eût pas poussé son despotisme cruel jusqu'au sacrifice de Moïse : comme il aurait été plus admirable, en ce mo-

1 Mémoire au Premier Consul, remis au général Cafarelli à la fin de septembre 18 2.

[1804] CLIAP1T11E r. at

ment où il prenait la résolution de résister à l'armée française !

Mais, on reconnaît dans sa réponse à Rochambeau, qu'il sentait lui-même la fausse position où il s'était placé ; car il lui déclara qu'il allait combattre pour venger la mort des militaires tués au Fort-Liberté, pour défendre sa liberté personnelle, sans doute aussi sonpouvoir , pour rétablir le calme et l'ordre dans la colonie. Le danger personnel qu'il avait couru excitait encore son désir de se venger. Mais fut-il inspiré par la grande et sainte idée de la liberté de sa race tout entière? Non ! car il l'eût exprimée.

C'est qu'au fond de sa conscience, il sentait qu il n'avait pas le droit de tenir un langage aussi généreux, après le" régime insensé qu'il avait rétabli à Saint-Domingue, au détriment de ses frères. Ceux-ci ne pouvaient plus l'écouter, avoir foi dans ses promesses. L'héroïque effort qu'il fit alors ne pouvait s'appuyer que sur l armée coloniale, par l'effet de la discipline militaire ; et cette armée elle-même, malgré le courage et la bravoure qu'elle a montrés sur le champ de bataille, fut poussée à la résistance plutôt par l 'honneur de son état, que par dévouement à son chef dont le despotisme pesait également sur elle. 11 en fut de même d'une portion de la population des campagnes du Nord et de l'Artibonite, mais par la haine qu'elle portait aux blancs : celle du Nord surtout avait tant souffert par rapport à eux, dans le récent épisode qui entraîna la mort de Moïse !

On peut donc le dire: en majorité, la population de toute l'île de Saint-Domingue était satisfaite de l'arrivée de l'armée française : — les colons, en voyant les forces européennes destinées à leur donner plus d'empire encore

que sous le gouvernement de T. Louverture ; — les hommes de couleur, en les croyant disposées à les protéger contre de nouvelles atrocités; — les noirs, en pensant que le régime de la vraie liberté allait être établi sous leurs auspices ; — les anciens Espagnols, en les délivrant du joug des noirs; — la plus grande partie de l'armée, enfin, en s'imaginant que ses services rendus à la France, par la conquête du territoire sur les Anglais, allaient recevoir leur récompense.

Vaine illusion qui ne tarda pas à se dissiper pour les hommes de la race noire i Car les colons et les habitans de l'Est, seuls, virent justifier leur espoir.

Quoi qu'il en soit, résolu à guerroyer, T. Louverture quitta D'Héricourt et se porta aux Gonaïves, le 8 février. De cette ville, il envoya ses ordres au général Maurepas. Nous n'avons pas sa lettre à ce brave ; mais, dans son mémoire au Premier Consul, il dit : « Je donnai connais- « sance au général Maurepas de mes intentions. Je lui or- « donnai la plus vive résistance contre tous ceux qui a se présenteraient devant le Port-de-Paix, où il corn- (( mandait ; et dans le cas où il ne serait pas assez fort, « n'ayant qu'une demi-brigade (la 9e) , d'imiter l'exempt pie du général Christophe, de se retirer ensuite dans la « montagne, emmenant avec lui les munitions de tous les « genres: là, de se défendre jusqu'à la mort. »

Imiter l'exemple tracé par H. Christophe, c'est-à-dire, incendier la ville du Port-de-Paix.

Des Gonaïves, il écrivit aussi à Dessalines, le même jour, la lettre qui suit et qui fut interceptée et apportée au général Boudet :

Au quartier-général des Gonaïves, le 19 pluviôse an X (8 février). Le gouverneur général de Saint-Domingue, Au général Dessalines,commandant en chef l'armée de l'Ouest.

Rien n'est désespéré, citoyen général, si vous pouvez parvenir à enlever aux troupes de débarquement les ressources que leur offre le Port -Républicain. Tâchez, par tous les moyens de force et d'adresse, d'incendier cette place ; elle est construite tout en bois ; il ne s'agit que d'y faire entrer quelques émissaires fidèles. Ne s'en trouvera- t-il donc point sous vos ordres d'assez dévoués pour rendre ce service? Ah ! mon cher général, quel malheur qu'il y ait eu un traître dans cette ville, et qu'on n'y ait pas mis à exécution vos ordres et les miens !

Guettez le moment où la garnison s'affaiblira par des expéditions dans les plaines, et tâchez alors de surprendre et d'enlever cette ville par ses derrières.

N'oubliez pas qu'en attendant la saison des pluies qui doit nous débarrasser de nos ennemis \ nous n'avons pour ressource que la destruction et le feu. Songez qu'il ne faut pas que la terre, baignée de nossueurSj puisse fournir à nos ennemis le moindre aliment. Carabinez les chemins, faites jeter des cadavres de chevaux dans toutes les sources ; faites tout anéantir et tout brûler, pour que ceux qui viennent pour nous remettre en esclavage rencontrent toujours devant leurs yeux l'image de l'enfer qu'ils méritent.

Salut et amitié, Toussaint Louverture.

Il se rendit ensuite à Saint-Marc, où il donna l'ordre relatif à la défense de cette ville. Etant là, il écrivit au général Laplume et au colonel Dommage : la lettre^qui suit, également interceptée, fait connaître la teneur principale de celle adressée à Laplume :

Au quartier-général de Saint-Marc, le 20 pluviôse an X (9 février),

Le gouverneur général de Saint-Domingue, Au citoyen Dommage, général de brigade, commandant l'arrondissement de Jérémie \ J'envoie auprès de vous, mon cher général, mon aide de camp Chan-

1 La saison des pluies a lieu en été, et alors la fièvre jaune surgit.

* En qualifiant ainsi Dommage, il relevait à ce grade. Laplume reçut le.

cy. Il est porteur de la présente, et il vous dira de ma part ce que je lui ai chargé.

Les blancs de France et de la colonie^ réunis ensemble, veulent ôier la liberté. Il est arrivé beaucoup de vaisseaux et dé troupes qui se sont emparés du Cap, du Port-Républicain et du Fort-Liberté.

Le Cap, après une vigoureuse résistance, a succombé ; mais les ennemis n'ont trouvé qu'une ville et une plaine de cendres : les forts ont sauté, et tout a été incendié.

La ville du Port-Républicain leur a été livrée par le traître général de brigade Agé, ainsi que le fort Bizoton, qui s'est rendu sans coup férir, par la lâcheté et la trahison du chef de bataillon Bardet, ancien officier du Sud. Le général de division Dessalines maintient dans ce moment un cordon à la Croix-des-Bouquets, et toutes nos autres places sont sur la défensive.

Comme la place de Jérémie est très-forte par les avantages de la nature, vous vous y maintiendrez et la défendrez avec le courage que je vous connais. Méfiez-vous des blancs ; ils vous trahiront, s'ils le peuvent 5 leur désir bien manifestée est le retour à Vesclavage.

En conséquence, je vous donne carte blanche; tout ce que vous ferez sera bien fait. Levez en masse les cultivateurs *, et pénétrezles bien de cette vérité : — qu'il faut se méfier des gens adroits qu1 pourraient avoir reçu secrètement des proclamations de ces blancs dé France^ et qui les feraient circuler sourdement pour séduire les amis de la liberté.

Je donne l'ordre au général de brigade Laplume de brûler la ville des Cayes, les autres villes et toutes les plaines, dans le cas qu'il ne pourrait résister à la force de l'ennemi ; et alors toutes les troupes des différentes garnisons, et tous les cultivateurs iraient vous grossir à Jérémie. Vous vous entendrez parfaitement avec le général Laplume

lettre qui lui fut adressée ; mais il l'envoya à Leclerc, d'après un rapport de celui-ci au ministre de la marine, en date du 9 mars.

• Les cultivateurs de la Grande- Anse étaient ceux du pays qui pouvaient le moins défendre avec vigueur leur liberté ; car, depuis 1791, ils avaient été tenus sous le joug des colons, aidés de Jean Kina. Sous les Anglais, ce noir avait encore aidé à leur soumission. Ils n'avaient joui de leurs droits que pendant le commandement du Sud par Rigaud; et en passant sous le joug de T. Louverlure, si oppressif après la guerre civile, ils avaient repris leur ancienne condition.

pour bien faire les choses ; vous emploierez à planter des Vivres en grande quantité toutes les femmes cultivatrices.

Tâchez, autant qu'il sera en votre pouvoir, de m'instruire de votre position. Je compte entièrement sur vous, et vous laisse absolument le niaître de tout faire pour nous soustraire au joug le plus affreux.

Bonne santé je vous souhaite. Salut et amitié.

Toussaint LouvEfeTURE.

Une phrase de la lettre à Dessalines semble donner créance aux assertions dés traditions populaires qui prétendent, qu'avant l'arrivée de l'expédition française, T. Louverture avait donné l'ordre secret de lui résister et d'incendier les villes de la colonie. Mais alors, pourquoi a-t-il dit au Premier Consul, dans son mémoire : « Jeren- « contrai le général Christophe et lui demandai qui avait « ordonné qu'on mît le feu à la ville ? Il me répondit que « c'était lui. Je le blâmai très-vigoureusement d'avoir « employé ce moyen de rigueur. Pourquoi, lui dis-je, n'a- « vez-vous pas plutôt fait des dispositions militaires pour ff défendre la ville jusqu'à mon arrivée?... »

Vainement dira-t-on que c'est sa position de prisonnier qui le porta à parler ainsi : il était sincère dans cette déclaration; car plus loin il avoue sans hésitation l'ordre donné à Maurepas,ef imiter l'exemple tracé par Christophe i Plus loin encore, il dit : « Gonaïves n'étant pas défen- « sive, j'ordonnai de la brûler, en cas qu'on fut forcé à la « retraite... J'ordonnai de brûler la ville des Gonaïves...» S'il a eu le courage de faire ces aveux, il aurait eu celui de faire tous autres sur la question qui nous occupe ; car alors il n'eût pas été plus coupable.

L'a-t-il été, pour avoir prescrit à ses généraux les terribles mesures de destruction indiquées dans les deux lettres qu'on vient de lire? Non, dirons-nous ; car le but de

fg ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI.

l'expédition française n'était nullement de protéger la race noire à Saint-Domingue ; elle venait, au contraire, pour la replacer dans l'esclavage, pour lui en faire subir toutes les conséquences. Bien que nous reconnaissions que T. Louverture fut guidé en cela, plutôt par un sentiment personnel afin de conserver son pouvoir, nous devons lui savoir gré d'avoir indiqué à ses lieutenans ce qu'il fallait faire.

Car, ces deux lettres prouvent de sa part une chose à constater : c'est qu'il s'était enfin éclairé sur le compte des blancs de France et de la colonie, en faveur desquels il avait sacrifié les droits de ses frères ; mais il était trop tard! A un autre que lui était désormais réservée la noble mission de les affranchir dit joug des Européens. Son rôle politique était achevé ; il ne lui restait plus qu'à jeter un dernier éclat sur sa brillante carrière, par les opérations militaires dont nous parlerons bientôt.

Sur le point de quitter Saint-Marc pour se rendre aux environs du Port-au-Prince et y rejoindre Dessaïines, il reçut des lettres du général Paul Louverture qui lui mandaient l'apparition de la brigade Kerverseau devant Santo- Domingo, et la sommation faite par ce général de le recevoir avec sa troupe. T. Louverture renvoya immédiatement les officiers venus en mission, avec deux dépêches contenant des ordres contraires : dans l'une, il ordonnait, à son frère de résister ; dans l'autre, il lui prescrivait de prendre avec Kerverseau tous les arrangemens de conciliation possibles. La première devait être soigneusement cachée par ces officiers, et la seconde exhibée au cas où ils auraient été faits prisonniers. On verra ce qui en advint.

Il allait de nouveau continuer sa route, quand il reçut

du général Vernet et de Madame Louverture, des lettres <qui lui annonçaient l'arrivée de Placide, d'Isaac et de leur précepteur Coisnon, à Ennery, avec une dépêche du Premier Consul à son adresse. Cette circonstance le porta à se rendre dans ce bourg.

Leclerc envoie à T. Louverture ses fils et M. Coisnon.-- Arrivée de T. Louverture à Ennery. — Il reçoit une lettre du Premier Consul. — Examen de ce document.— T. Louverture quitte Ennery et va aux Gonaïves. — Il écrit à Leclerc. — Il va à Saint-Marc et revient aux Gonaïves. —Réponse de Leclerc. — T. Louverture persiste aie combattre. — Scène entre lui et ses enfans. — Conduite respective d'Isaac et de Placide.— Ce dernier est élevé en grade. —Allocution à la garde d'honneur.— Réplique à Leclerc. — Dernière réponse de Leclerc— Réflexions sur la résolution prise par T. Louverture.— Arrivée delà division Boudet au Port-au-Prince. — Conduite des officiers supérieurs de cette ville.— Débarquement des Français. — Bardet livre le fort Bizoton. —Combat au Port-au-Prince. — Les troupes coloniales en sont chassées. — Conduite modérée et habile du général Boudet— Soumission des populations dans le voisinage du Port-au-Prince. — Découverte des papiers secrets de T. Louverture.— Dessalines arrive au Cul-de-Sac et va à Léogane. — Incendie et évacuation de cette ville. — Massacre de blancs.— Dessalines va à Jacmel, retourne au Cul-de-Sac et se rend à la Petite-Rivière de TArtibonite. — Les Français occupent la Crqix-des-Bouquets et l'Arcahaie. — Conduite de Charles Bélair. — Défection de Laplume et de tout le département du Sud. —Soumission de Jacmel. — Soumission de la partie espagnole. — Incendie du Port-de-Paix et résistance de Maurepas.

En prenant possession de la ville du Cap réduite en cendres, le général Leclerc fit occuper aussi tout le territoire qui l'avoisine immédiatement: ses postes s'étendaient jusqu'aux Mornets, canton de la paroisse del'Aculdu-Limbé. Le général Desfourneaux les commandait de ce côté-là.

[4802] chapitre h. 45

Le général Rochambeau occupait le Fort-Liberté et ses environs.

Le 7 février, Leclerc envoya deux officiers d'étalnnaj or à bord du Jean- Jacques, pour faire venir auprès de lui M. Coisnon, Placide et Isaac Louverture. Il y avait 48 heures que ce vaisseau était sur la rade du Cap, et ils n'étaient pas encore débarqués ! Leclerc leur annonça son intention de les envoyer auprès de T. Louverture. « J'ai le « plus grand espoir, dit-il aux jeunes gens, de m'enten- « dre avec votre père ; il était absent, il n'a pu rien or- « donner. Il est nécessaire que vous lui apportiez la lettre « du Premier Consul, qu'il connaisse mes intentions et « la haute opinion que j'ai de lui V. »

M. Coisnon et ses élèves partirent dans la soirée et arrivèrent, le 8 dans la nuit, à Ennery, où se trouvaient madame Louverture et sa famille. Avis ayant été donné immédiatement à T. Louverture, de leur présence dans ce bourg, il y arriva le 10, à deux heures du matin, ayant quitté Saint-Marc dans la journée du 9.

Si la femme de T. Louverture dut se réjouir du retour de Placide et d'Isaac auprès d'elle, la joie du père qui revoyait ses enfans après six années de séparation ne fut pas moins vive. Mais ce père était en même temps le chef d'un pays qu'une armée venait d'envahir pour lui ravir sa position. Après avoir témoigné à M. Coisnon sa reconnaissance pour les soins qu'il avait donnés à l'éducation de ses fils, il leur demanda s'il était vrai, comme il l'avait appris, qu'ils fussent porteurs d'une lettre du Premier Consul pour lui.

1 Mémoires d'Isaac Louverture. Selon P. de Lacroix, la terre avait refusé des pilotes à la frégate qui portait ces jeunes gens, et qui se présenta devant le Cap le 4 février. C'est encore une excuse qu'il a inventée en faveur de Leclerc -.. Isaac dit le contraire

46 ÉP1I)FS sun l'histoire d'haïti.

M. Coisnon lui remit alors cette lettre qui était renfermée dans une boîte en vermeil ; le sceau de la République française y était attaché par un cordon de soie. Cet appât était sans doute calculé pour faire impression sur l'esprit et le cœur de T. Louverture, en lui prouvant que le Premier Consul le traitait avec une haute considération.

« T. Louverture prit cette lettre et la parcourut rapi- « dément, » suivant les mémoires de son fils. Et d'après son propre mémoire : <r Le précepteur me remit effecti- « vement une lettre que j'ouvris et lus jusqu'à moitié ; « puis, je la refermai, en disant que je me réservais de a la lire dans un moment où je serais plus tranquille. »

Voilà la vérité sur ce fait, démentant la relation de P. de Lacroix, qui prétend que T. Louverture lut et relut cette lettre plusieurs fois, comme si elle était de nature à absorber un esprit de sa trempe. IJ faut la produire ici.

Au citoyen Toussaint Louverture, général en chef de l'armée de Saint-Domingue '.

Citoyen général,

La paix avec l'Angleterre et toutes les puissances de l'Europe, qui vient d'asseoir la République au premier degré de puissance et de grandeur, meta même le gouvernement de s'occuper de la colonie de Saint- Domingue. Nous y envoyons le citoyen général Leclerc, notre beaufrère, en qualité de capitaine-général, comme premier magistrat de la Colonie. Il est accompagné de forces convenables pour faire respecter la souveraineté du peuple français. C'est dans ces circonstances que nous nous plaisons à espérer que vous allez nous prouver, et à la France entière, la sincérité des sentimens que vous avez constamment exprimés dans les différentes lettres que vous nous avez écrites.

' Nous affirmons de nouveau avoir vu un arrêté du Premier Consul, du 17 pluviôse an 9 (6 février 1801), qui conférait à T. Louverture le titre de capitaine-général. Il paraît qu'il ne lui fut pas envoyé, probablement parce qu'on aura appris, en France, la détention de Roume au Dondon, et la prise de possession de l'Est. Quant au titre de gouverneur général qu'il prit lui-même, il est tout naturel qu'il ne dût pas être ainsi qualifié par le Premier Consul,

Nous avons conçu pour vous de V estime, et nous nous plaisons à reconnaître et à proclamer les grands services que vous avez rendus au peuple français; si son pavillon flotte sur Saint-Domingue, c'est à vous et aux braves noirs quil le doit.

Appelé par vos talens et la force des circonstances au premier commandement, vous avez détruit la guerre civile, mis un frein à la persécution de quelques hommes féroces, remis en honneur la religion et le culte de Dieu de qui tout émane.

La constitution que vous avez faite, en renfermant beaucoup de bonnes choses, en contient qui sont contraires à la dignité et à la souveraineté du peuple français, dont Saint-Domingue ne forme qu'une portion.

Les circonstances où vous vous êtes trouvé, environné de tous côtés d'ennemis, sans que la métropole puisse ni vous secourir, ni vous alimenter,oui rendu légitimes les articles de cette constitution qui pourraient ne pas l'être ; mais aujourd'hui que les circonstances ont si heureusement changé, vous serez le premier à rendre hommage à la souveraineté de la nation qui vous compte au nombre de ses plus illustres citoyens par les services que vous lui avez rendus, et par les talens et la force de caractère dont la nature vous a doué. Une conduite contraire serait inconciliable avec l'idée que nous avons conçue de vous. Elle vous ferait perdre vos droits nombreux à la reconnaissance de la République, et creuserait sous vus pas un précipice qui, en vous engloutissant, pourrait contribuer au malheur de ces braves jioirs dont nous aimons le courage, et dont nous nous verrions avec peine obligé de punir la rébellion.

Nous avons fait connaître à vos enfans et à leur précepteur les sentimens qui nous animaient, et nous vous les renvoyons.

Assistez de vos conseils, de votre influence et de vos talens le capitaine-général. Que pouvez-vous désirer ? La liberté des noirs ? Vous savez que dans tous les pays où nous avons été, nous l'avons donnée aux peuples qui ne l'avaient pas * . De la considération, des honneurs, de la fortune ? Ce n'est pas après les services que vous avez rendus, que vous pouvez rendre encore dans cette circonstance, avec les sentimens particuliers que nous avons pour vous, que vous devez

1 Alors, comment expliquer l'assurance donnée ensuite, en 1803, au bon amiral Truguet, qu'il eût été pendu à un màt, s'il fût allé en Egypte précheç la liberté des Noirs on des Arabes ? (Voyez tome 4, page 464)

être incertain sur votre considération, votre fortune, et les honneurs qui vous attendent.

Faites connaître aux peuples de Saint-Domingue que la sollicitude que la France a toujours portée à leur bonheur, a été souvent impuissante par les circonstances impérieuses de la guerre ; que les hommes venus ducontinent pour l'agiter et alimenter les factions étaient le produit des factions qui elles-mêmes déchiraient la patrie1 ; que désormais la paix et la force du gouvernement assurent leur prospérité et leur liberté. Dites-leur que, si la liberté est pour eux le premier des biens, ils ne peuvent en jouir qu'avec le titre de citoyens français^ et que tout acte contraire aux intérêts de la patrie, à l'obéissance qu'ils doivent au gouvernement et au capitaine-général qui en est le délégué, serait un crime contre la souveraineté nationale, qui éclipserait leurs services et rendrait Saint-Domingue le théâtre d'une guerre malheureuse où des pères et des enfans s'entre-égorgeraient. Et vous, général, songez que si vous êtes le premier de votre couleur qui soit arrivé à une si grande puissance, et qui se soit distingué par sa bravoure et ses talens militaires, vous êtes aussi devant Dieu et nous, le principal responsable de leur conduite.

S'il était des malveillans qui disent aux individus qui ont joué le principal rôle dans les troubles de Saint-Domingue, que nous venons pour rechercher ce qu'ils ont fait pendant les temps d'anarchie, assurez-les que nous ne nous informerons que de leur conduite dans cette dernière circonstance, et que nous ne rechercherons le passé que pour connaître les traits qui les auraient distingués dans la guerre qu'ils ont soutenue contre les Espagnols etlesAnglais,quiont été nos ennemis.

Comptez sans réserve sur notre estime, et conduisez-vous comme doit le faire un des principaux citoyens de la plus grande nation du monde,

Paris, le 27 brumaire an 10 (18 novembre 1801).

Le Premier Consul, Bonaparte.

P. de Lacroix a fait, à l'égard de cette lettre, la même remarque qu'à l'égard de la proclamation : c'était assez

1 Polvérel elSonthonax, qui avaient été envoyés par les Girondins, qui mécontentèrent les colons par la liberté générale, — les colons, qui eurent tant d'influence sur l'expédition de 1802 : langage semblable au discours de Bernard Rorgella. (Voir au t. 4, p. 375.)

naturel qu'il y trouvât encore un chef-d'œuvre de rédaction politique. Mais il paraît que T.Louverture ne partagea point son admiration, puisqu'il ne s'empressa pas d'aller se jeter dans les bras du capitaine-général.

Pour nous qui sommes, comme lui, de la race noire, nous y remarquons certains passages à indiquer à nos lecteurs nationaux, et avec d'autant plus de raison, que le temps a fait mettre au grand jour bien des particularités qui expliquent parfaitement la pensée secrète du Premier Consul.

D'abord, il reconnaissait les grands services rendus par T. Louverture et les braves noirs qui le secondèrent, pour assurer le triomphe du pavillon français à Saint-Domingue ; et cependant, non-seulement on lui enlevait la position que ces services lui avaient acquise et à laquelle le gouvernement français l'avait porté et maintenu jusquelà ; mais on l'avertissait qu'en cas qu'il ne se soumît pas à sa destitution ou révocation, il serait englouti dans un précipice, en entraînant avec lui les braves noirs qui ne seraient alors que des rebelles ! Y avait-il justice à rendre les noirs responsables de la désobéissance que pourrait montrer leur chef dans cette circonstance ? Qui ne voit dans une telle déclaration, le prétexte que se donnait d'avance le Premier Consul pour rétablir l'esclavage à Saint- Domingue, comme dans les autres possessions de la France? Qui n'y voit une suite d'idées conçues depuis qu'il fût parvenu au suprême pouvoir et dont l'article du Moniteur du 15 nivôse an 8 offrait déjà l'expression, deux mois après le 18 brumaire?

Il n'y avait donc aucune sincérité, lorsqu'on déclarait que les noirs étaient des citoyens français; il n'y avait de

sincère que la menace faite de considérer leurs services t. y. 4

comme éclipsés, par le moindre acte de désobéissance au capitaine-général ; et c'est sans doute parce que Leclerc avait bien étudié ses instructions secrètes, qu'il agit comme il a fait, pour porter et T. Louverture et les noirs à la ré^ sistance, afin d'en faciliter Je plan. Sous ce rapport, il faut l'avouer, une telle conduite était vraiment un chefd'œuvre de politique l. Mais aussi, restait la part des événemens imprévus et dirigés par la Providence, qui sait si bien réduire au néant toutes les plus habiles conceptions humaines,

Nous remarquons encore un autre passage dans cette lettre : c'est celui qui est relatif à la guerre civile que T. Louverture avait détruite, en mettant un frein à la persécution de quelques hommes féroces. Il n'y avait eu à Saint-Domingue de véritable guerre civile, que celle entre T. Louverture et Rigaud ; car celle faite aux Anglais était une guerre contre l'étranger, et la lutte soutenue contre les colons ne constituait que des troubles, des agitations politiques. En la détruisant, en réprimant ces hommes féroces, il est donc entendu que cest de Rigaud et de son parti qu'il s'agissait, puisque les vaincus avaient été souvent représentés en France, depuis 1796, comme persécutant les blancs, voulant égorger les Européens pour assurer le triomphe de la couleur jaune, en asservissant les noirs-. Cependant, Rigaud et ses officiers faisaient partie de l'expédition française ! On verra bientôt que d'autres ont été transportés de Cuba pour les rejoindre. Et plus tard, l'on a dit que c'était sur les hommes de couleur

i « Le gouvernement de France.... avait prescrit au général Leclerc jus.' « qu aux plus petits détails de la conduite qu'il devait tenir en débarquant...» P. de Lacroix, t. 2, p 113.)

\ Voyez à ce sujet t. 3, p. 195 et suivantes.

que la France comptait pour assurer son empire dans la colonie contre les noirs !...

Encore une fois, ne sommes -nous pas autorisé à accréditer l'assertion d'Isaac Louverture, à croire ce que la pénétration de Pétion lui fit découvrir, sur le projet formé de déporter Rigaud et les autres à Madagascar ?

Enfin, après avoir parcouru la lettre du Premier Consul, T. Louverture s'entretint avec ses enfans et M. Goisnon, qui lui rapportèrent les paroles proférées aux Tuileries et celles que le général Leclerc avait prononcées au Cap. Mais il observa judicieusement que les faits ne répondaient pointa toutes ces déclarations verbales et écrites. M. Coisnon l'engagea à aller au Cap , auprès de Leclerc. Il repoussa ce conseil , par la raison que la conduite du capitaine-général ne lui inspirait aucune confiance ; d'ailleurs, Leclerc ne lui avait pas écrit pour appuyer les promesses du Premier Consul. C'eût été perdre de sa dignité que de faire une telle démarche, il faut en convenir; et il s'y connaissait trop pour s'abaisser à ce point. Il promit cependant que, rendu aux Gonaïves, il écrirait lui-même à Leclerc, en envoyant M. Granville, Français d'une grande respectabilité, qui y dirigeait l'éducation de son jeune fils nommé Saint- Jean.

T. Louverture ne resta que 2 heures avec sa famille. Le 10 février, il se porta aux Gonaïves, d'où il expédia effectivement M. Granville , en le faisant accompagner à Ennery par P. Fontaine. Ils y arrivèrent dans la nuit du H au 12. MM. Granville et Coisnon, Placide et Isaac partirent pour le Cap. La lettre qu'ils remirent à Leclerc disait : « qu'il ne dépendait que de lui de perdre entièrement « la colonie ou de la conserver à la France ; que T. Lou-

« verture était prêt à se soumettre aux ordres du gouver- « nement français, en entrant en arrangement avec le « capitaine-général, mais à condition qu'il fît cesser toute « espèce d'hostilités. »

Dans l'intervalle, T. Lou verture se porta à Saint-Marc, sur l'avis qu'il reçut, que deux vaisseaux avaient canonné cette ville : ils avaient été repoussés par le colonel Gabart. L'ex-gouverneur revint aux Gonaïves pour attendre la réponse du capitaine-général.

Le 14 , cette réponse lui fut apportée par Placide et Isaac, l'âge de MM. Granville et Coisnon, et la crainte d'événemens sinistres sur la route les ayant portés à resT ter au Cap.

Leclerc « invitait T. Louverture à venir auprès de lui ; « il lui promettait d'oublier le passé, de le proclamer «■le premier lieutenant du capitaine-général dans la « colonie, s'il se soumettait à ses ordres, sinon qu'il le « déclarerait ennemi du peuple français et le mettrait hors « la loi. En lui accordant au surplus quatre jours pour se < décider, il l'informait qu'il avait donné l'ordre à ses gér « nérauxde marcher contre lui; mais que le général Boudet « s'arrêterait à l'Artibonite, jusqu'à sa décision. »

C'est alors que se passa une scène émouvante entre le père et les deux fils, — l'un adoptif, — l'autre naturel. Comme de raison, on n'en trouve la relation, ni dans les mémoires publiés par Isaac, ni dans le mémoire adressé au Premier Consul par T. Louverture : l'un et l'autre ne pouvaient avouer ce qui eut lieu en cette circonstance.

Mais il paraît que, résolu à se défendre, irrité par les menaces de Leclerc, T. Louverture, en déclarant à ses enfans sa détermination de combattre, leurlaissa la liberté d'embrasser le parti qui leur plairait : — de rester au-

près de lui pour partager son sort, — ou de retourner auprès de Leclerc pour défendre la cause de la France à laquelle ils devaient leur éducation. Il ajouta que, quel que fût le parti qu'ils choisiraient, il les estimerait toujours.

Placide et Isaac essayèrent, par des supplications, de le porter à renoncer à sa résolution de combattre l'armée française; mais ce fut en vain. Alors lsaac, son propre fils, lui déclara qu'il ne porterait jamais les armes contre la France, qu'il lui resterait toujours fidèle. Placide, au contraire, simple fils d'adoption, reconnaissant des bontés de T. Louverture, et se dévouant, s'identifiant avec lui , lui déclara qu'il le suivrait partout pour subir la même destinée que lui.

Ce dut être néanmoins un moment douloureux pour le cœur de T. Louverture, de se voir abandonné par son propre fils, dans une telle conjoncture ! Mais heureux et fier du dévouement de Placide, il le promut immédiatement au grade de chef d'escadron.

Réunissant aussitôt le bataillon et les deux escadrons de sa garde d'honneur qui étaient aux Gonaïves, il leur présenta Placide, avec cet orgueil qui sied si bien à un père et un chef dans une circonstance semblable ; il leur dit que la réponse qu'il avait reçue de Leclerc ne lui laissait aucune alternative ; qu'il était résolu à combattre pour défendre la liberté qu'on voulait ravir aux noirs. A ces mots, tous ces braves répondirent : « Nous combattrons avec vous. »

Encouragé par -l'attitude de cette poignée de défenseurs, T. Louverture répondit à Leclerc : « qu'il ne se « rendrait pas auprès de lui au Cap ; que sa conduite ne « lui inspirait pas assez de confiance ; qu'il était prêt à lui « remettre le commandement de la colonie , mais qu'il ne

« voulait pas être son lieutenant-général. » Il ajouta « qu'il contribuerait de tout son pouvoir au rétablisse- « ment de l'ordre et de la tranquillité 5 mais que si Leclerc « persistait à marcher contre lui, il se défendrait, quoi- « qu'il eût peu de troupes. »

Cette réplique fut apportée à Leclerc par une ordonnance qui revint dire de sa part à T. Louverture, « qu'il « n'avait point de réponse à lui faire, et qu'il entrait en « campagne. » On était alors au 16 février;

Nous avons relaté tous les faits ci-dessus, d'après les mémoires de T. Louverture et d'Isaac. Mais, en l'absence d'un texte précis de l'un et de l'autre sur la scène qui eut lieu entre l'ex-gouverneur et ses fils, le lecteur concevra que nous avons dû nous en tenir à ce qu'il y a de vraisemblable, pour ne pas courir le risque de faire un roman, de même que Pamphile de Lacroix. Selon cet auteur, on avait su au Cap les détails de cette scène par une lettre d'Isaac, annonçant que la tendresse de sa mère s'opposait à son retour1. Et, entre autres motifs que T. Louverture fît valoir pour autoriser la résistance qu'il allait faire au capitaine-général, il aurait dit: « qu'entre « la France et lui il y avait sa couleur (les noirs), dont il « ne pouvait compromettre les destinées en se mettant à la « merci d'une expédition dans laquelle figuraient plu- « sieurs généraux blancs (Desfourneaux, Rochambeau, « Kerverseau), ainsi que Rigaud, Pétion, Boyer, Chanlat- « te, etc., tous ses ennemis personnels... et que, si l'on ne « savait pas ménager les noirs lorsqu'ils avaient encore

1 Lettre adressée à Leclerc, d'après l'ouvrage de Thibaudcau, t. 3, p. 123.

« quelque puissance, que serait-ce lorsque lui et les siens « n'en auraient plus ? 4 . »

Si tels furent les motifs qu'il allégua pour justifier sa résistance aux yeux de ses enfans, T. Louverture se présentait donc comme étant le chef d'un parti politique, de celui des noirs, dont il se croyait appelé à sauvegarder la liberté, menacée par l'expédition française. Car, autrement, sa résistance eût été illégitime, contraire à l'obéissance qu'il devait aux ordres de la France. Dans ce cas, sa position à l'égard de Leclerc n'était-elle pas semblable à celle de Rigaud envers lui, en 1799 ? Rigaud, chef d'un parti politique, avait donc pu résister à ses ordres, afin de sauvegarder aussi les hommes de son parti.

Quoi qu'il en soit, il est constant qu'ïsaac ne fut pas plus touché du dévouement que montra la garde d'honneur que de celui de Placide : il persista dans son idée de rester au moins neutre entre son père représentant les noirs, et Leclerc représentant les blancs. Nous respectons trop les convictions des hommes, pour nous permettre la moindre censure sur sa conduite en cette circonstance, Quoique fils de T. Louverture, il ne conservait pas moins le droit de choisir entre la France et lui. Probablement, les paroles du Premier Consul l'avaient convaincu que son gouvernement ne se proposait pas de rétablir l'esclavage des noirs.

Mais toutefois, sa détermination nous fournit une nouvelle occasion de soutenir le droit qu'avaient Pétion, Du*

1 Nous doutons qu'il ait mentionné ni Rigaud ni les autres officiers de couleur ; A. Chanlatte n'était pas de l'expédition. Voyez au chap. IV ci-après, ce que nous disons de son abstention à récriminer contre aucun d'eux, et les paroles qu'ïsaac rapporte de fui à propos de Rigaud. P. de Lacroix brode souvent dans ses Mémoires.

56 ÉTUDES SUR l'hTSTOIRK d'haÏTI.

pont, Bellegarde et Millet, exceptés de l'amnistie de i8007 de choisir eux-mêmes le parti politique qui leur parut meilleur, d'après leurs convictions. En 1802, si T. Louverture laissa un libre choix à ses enfans, il eut tort d'en vouloir à ces officiers à cette époque : ils n'étaient pas plus obligés de soutenir sa cause contre Rigaud, que son propre fils contre l'autorité française qui venait lui enlever le pouvoir. Ce ne fut pas la couleur de Rigaud qui porta Pétion et les autres à passer dans les rangs de son armée, de même que ce ne fut pas la couleur de Leclerc qui détermina Isaac ; mais bien lesidées politiques qu'ils attachaient à l'une et l'autre cause, dans ces deux circonstances.

Néanmoins, Placide, fils d'un mulâtre, n'était pas le seul de sa classe qui donnait alors à T. Louverture des témoignages de son attachement. Le général Vernet, qui avait épousé sa nièce, femme de couleur aussi; le chef d'escadron Morisset^ de sa garde d'honneur ; le capitaine Marc Coupé, son aide de camp, et d'autres encore, restèrent attachés à l'ex-gouverneur de Saint-Domingue. En les voyant autour de lui, en apprenant la conduite de Gabart à Saint-Marc, celle de Lamartinière, ancien officier du Sud, au Port-au-Prince, il dut se convaincre qu'il avait eu tort de généraliser ses persécutions contre cette classe ; et tout fait penser, en effet, qu'il reconnut alors qu'il avait été la dupe de cette politique perverse qui l'arma contre elle.

Les habitans des Gonaïves n'ignoraient pas la dernière réponse faite par Leclerc à l'ex-gouverneur ; et le voyant disposé à combattre, ils le supplièrent de permettre l'envoi d'une députation auprès du capitaine-général, pour essayer de le détourner de son projet de marcher contre lui. T. Louverture le permit 5 mais, parvenue au Cap, la

dépulation n'obtint aucun succès dans sa démarche. Et il faut convenir que dans la situation des choses, la guerre seule devait décider entre Leclerc, qui était envoyé par la France pour gouverner la colonie, et T. Louverture qui ne voulait pas se soumettre à son autorité.

Laissons le Premier des Noirs se préparant aux combats, pour relater les événemens qui eurent lieu au Port-au- Prince, et dans tout l'Ouest et le Sud.

Le 3 février dans l'après-midi, l'escadre commandée par l'amiral Latouche Tréville avait paru devant cette ville. Le général Boudet envoya le chef de brigade Sabès, son aide de camp, dans un canot parlementaire sous les ordres de l'officier de marine Gémont. Sabès était porteur de la proclamation du Premier Consul, pour la remettre aux autorités de la place et la répandre parmi les habitans. Chargé d'en prendre le commandement, Boudet fit sommer les autorités militaires de la lui livrer. Le général Agé, commandant de l'arrondissement, le colonel Dalban, commandant de la place, le chef de bataillon Lacombe, directeur de l'arsenal, tous trois Français, le voulaient bien : ils partageaient naturellement les sentimens des colons et de tous les blancs qui habitaient le Port-au- Prince, du préfet apostolique Lecun qui s'empressa de travailler les esprits, et disons-le, de la généralité des mulâtres et des noirs : tous désiraient en finir avec le despotisme de T. Louverture, et de Dessalines, commandant des départemens de l'Ouest et du Sud.

La ville avait pour garnison un bataillon à pied de la garde d'honneur, sous les ordres du chef de brigade Magny, un escadron sous ceux de Monpoint, un bataillon de la 3e demi-brigade sous ceux de Lamartinière, et un autre

o8 ÉTUDES SUR. L' HISTOIRE D' HAÏTI.

delà 15e sous ceux de Bardet, ces deux derniers anciens officiers du Sud. Magny, Monpoint et Lamartinière restèrent attachés à T . Louverture ; ils voulurent défendre la place contre les troupes françaises; mais Bardet partageait les sentimens de son bataillon, composé des soldats du Sud : il dissimula* pour agir en faveur des Français dans le moment opportun.

Lamartinière, d'un courage éprouvé, d'un caractère fougueux, devint prépondérant dans cette circonstance ; il communiqua son énergie aux soldats qu'il commandait et à ceux de la garde d'honneur, retenus également dans les rangs de ce corps d'élite par Magny et Monpoint. Magny avait ce courage calme, cette bravoure raisonnée qui ne redoutent rien; doué d'une grande fermeté, mais modéré en même temps, il s'efforçait de tempérer la fougue de Lamartinière.

La résolution de ces trois officiers supérieurs en imposa au général Agé et au colonel Dalban. Sabès et Gémont, arrivés dans la soirée, avaient dû passer la nuit dans la place. Le 4 février, Agé voulut les renvoyer ; mais les trois officiers qui dominaient le contraignirent à les garder en otages. C'était violer, et les lois de la guerre et le droit des gens ; mais on verra qu'ils servirent ensuite à la soumission de T. Louverture. Agé dut envoyer un de ses aides de camp avec une lettre adressée au général Boudet, pour lui déclarer qu'en l'absence de T. Louverture et de Des-. salines, on ne pouvait recevoir ni l'escadre ni les troupes de débarquement. Cependant Agé chargea secrètement cet officier de dire de vive voix à Boudet, que son autorité était méconnue parce qu'il était blanc. C'était inviter Boudet à brusquer une attaque contre la place.

Néanmoins, le général Boudet, qui avait des sentimens

élevés, et qui a fait preuve par la suite de beaucoup de modération, pensa qu'il était convenable d'adresser une lettre aux officiers supérieurs opposés à son débarquement, pour les inviter à ne faire aucune résistance. Selon P. de Lacroix qui était chef d'état-major de la division française , ils lui répondirent : « que d'après les services rendus par « les noirs à la France et à la colonie, ils étaient indignés « de voir que le nomde leur général en chef (T. Louverture) « ne fût pas même cité dans la proclamation du Premier « Consul ; que ce silence décelait de mauvaises intentions ; « mais que des mesures pour conserver la liberté étaient « prises depuis longtemps ; que si l'on brusquait un dé- « barquemeht, sans les ordres du gouverneur général T. « Louverture, il serait tiré trois coups de canon d'alarme, « et que ce signal, répété de morne en morne, serait celui « de l'incendie de la colonie et de regorgement de tous « les blancs. »

Si telle fut la réponse des officiers supérieurs, elle était convenable par les menaces faites dans le but d'empêcher le débarquement ; mais non avec le projet arrêté, quant aux blancs, de les mettre réellement à exécution: car, quoique les blancs fussent satisfaits de l'arrivée de l'expédition française, on n'avait pas plus le droit de les égorger, que d'égorger les mulâtres et les noirs qui l'étaient aussi.

Quand H. Christophe écrivit à Leclerc, il menaça d'incendierle Cap, mais non pas d'égorger les blancs ; il n en fit pas tuer un seul, et il fit bien. Sa modération envers eux mérite des éloges.

Après la réponse faite au général Boudet, Lamartinière se porta à l'arsenal pour avoir des munitions pour les troupes ; et sur le refus opiniâtre du chef de bataillon Lacombe, qui alléguait que le général Agé ne lui en avait

pas donné l'ordre, Lamartinière le tua d'un coup de pistolet et fît prendre les munitions. Cette violence nous semble avoir été cruelle et inexcusable : avec les forces dont il disposait, Lamartinière pouvait se saisir de la personne du directeur de l'arsenal et le paralyser. Mais il est évident que par cette action énergique, il voulait produire la terreur au Port-au-Prince, pour empêcher les défections. Afin de compléter la mesure , il fit arrêter une certaine quantité de blancs, qui furent gardés à vue dans les casernes, comme des otages.

Bardet fut envoyé au fort Bizoton avec une partie de son bataillon de la 13me, tandis que l'autre partie occupait le blockhaus connu sous le nom de Dessources ou Reconquis, situé sur une position du morne L'Hôpital. Les deux autres bataillons de cette demi-brigade, sous les ordres de leurs commandans Jean-Louis François et Goco Herne, tenaient alors garnison à Bayia-Hunda, dans la baie de Neyba, où T. Louverture jetait les fondemens d'une ville ! . Vendôme, son colonel, se trouvait dans le Sud.

Il y avait au fort de Léogane, au sud du Port-au-Prince, une compagnie de dragons de la garde d'honneur sous les ordres de Barthélémy Marchand, et une autre de cette garde à pied sous ceux d'Eloy Turbé. Le reste de ce corps occupait le fort National, et les autres troupes de la 3mc campaient en divers endroits dans l'enceinte de la ville. Des artilleurs garnissaient les forts Sainte-Claire, Saint- Joseph etdel'Ilet.

Après la réponse des officiers supérieurs, le général Boudet résolut d'opérer le débarquement de ses troupes,

1 C'est par erreur que P. de Lacroix dit que les trois bataillons de la lor étaient au Port-au-Prince. Les Mémoires do Boisrond Tonnerre confirment notre assertion.

qui eut lieu le S février, dans la matinée, vers le Lamentin.

A la vue de ce débarquement, le fort National tira trois coups de canon d'alarme, comme on en avait menacé le général français ; mais on ne tua aucun des blancs qui étaient détenus aux casernes.

Le général Boudet marcha sur le fort Bizoton, à la tête de ses troupes. A son approche, Bardet envoya au-devant de lui le capitaine noir Séraphin, ancien officier de la légion de l'Ouest, sous le prétexte de connaître ses intentions. Accueilli avec fermeté et modération en même temps par le général Boudet, Séraphin rentra au fort et rapporta ses paroles, tandis les Français avançaient aux cris de : Vive la République ! Vive la Liberté ! Préparés tous à la défection, officiers et soldats de la 1 5me y répondirent par ceux de : Vive la France ! Vivent nos frères !

Les hommes du département du Sud avaient trop souffert de la tyrannie de T. Louverture., pour ne pas saisir cette occasion de s'en venger, en se soumettant aux^ Français * .

Plaçant les militaires de la 1 5e dans les rangs de ses troupes, le général Boudet marcha sur le Port-au-Prince. Il envoya sommer le blockhausde se rendre à lui, on s'y refusa ; il fit également sommer le fort Léogane de le recevoir en ami, et reçut la même réponse. Alors la colonne fran-

1 A propos de cette défection, on lit le singulier passage suivant dans les Mémoires de Boisrond Tonnerre, pour servir à l'histoire d'Haïti :

« La presque totalité de la population (du Sudj avait ou croyait avoir la « mort de quelques proches à venger; elle mettait sur le compte de T. Lou- «■ verture tous les malheurs arrivés pendant le cours de la guerre que l'ambi- « lion a" un chef (Rigaud) et la politique raffinée des blancs avaient suscités « dans le Sud. •

Dessalines ayant été l'exécuteur des ordres atroces de T. Louverture dans le Sud, son secrétaire ne pouvait^ <; la vérité sur ces laits. Au reste, dans ses Mémoires, Boisrond Tonnerre se montre plutôt l'ami que l'ennemi de Rigaud.

çaise avançant toujours et détachant des bataillons sur la droite pour contourner le fort, Magny , qui y était accouru , ordonna de tirer sur elle ; le feu de l'artillerie , delà mousqueterie étendit morts une centaine d'hommes et en blessa le double : le général Pamphile de Lacroix fut du nombre des blessés. Le blockhaus canonna la colonne, et en même temps les forts du côté de la mer tirèrent sur les vaisseaux: ceux-ci les réduisirent bientôt au silence, tandis que les troupes françaises enlevaient le fort Léogane à la baïonnette, en pénétrant dans l'enceinte du Port-au- Prince. Il était nuit en ce moment.

Force fut à Lamartinière, Magny et Monpoint d'abandonner la ville, après avoir opposé une faible résistance au trésor, d'où ils enlevèrent quelques fonds. Ils se retirèrent à la Croix-des-Bouquets, en laissant des soldats qui furent faits prisonniers et dont la vie fut respectée. Le chef de brigade Sabès et l'officier de marine Gémont furent traînés, malgré eux, par les troupes coloniales : leurs jours furent aussi respectés. Il en fut de même des autres blancs qui avaient été détenus dans les casernes * .

1 M. Madiou affirme que tous ces hommes, déjà arrêtés, furent conduits dans la savanne Valembrun et à Saint-Martin, où ils furent impitoyablement massacrés. (T. 2, p. 148.) Mais P. de Lacroix dit, au contraire, que la majeure partie de ia population blanche fut traînée dans les mornes avec les deux officiers, en ajoutant que plusieurs blancs, ayant refusé d'obéir aux révoltés et de les suivre, furent tués sur la place. (T. 2, p. 97 et 98.) Il dit bien, ensuite, que : « à l'affreux signal des trois coups de canon, les blancs n'avaient pas été tous « égorgés. » Mais, en faisant intervenir de nouveaux ordres de T. Lojverturer il avoue qu'ils furent réunis et conduits en otages dans l'intérieur des terres. Il ne peut donc être question que de faits postérieurs à la prise du Port-au- Prince.

Eh bien ! nous avons lu, sur le Moniteur, un rapport de Leclerc au minisire de la marine, où il est dit que les blancs furent emmenés avec les troupes coloniales, et une lettre d'un colon du Port-au-Prince, en date du 24 pluviôse (13 février), qui ne mentionne aucun meurtre de blancs dans cette ville; il y est dit que ces hommes furent amenés au Mirebalais et égorgés sur l'habita-

! 1802] chapitre n. 03

Le général Boudet ne tarda pas à prendre des mesures de police qui inspirèrent de la confiance, non-seulement aux habitans du Port-au-Prince, mais aux cultivateurs des campagnes qui l'a voisinent, et même aux officiers et soldats de l'armée coloniale. Par ses ordres, les officiers et les soldats français firent bon accueil à tous sans distinction de couleur: ils trouvèrent réciprocité de leur part.

Il faut dire aussi que si l'antagonisme entre le Sud et le Nord éclata avec fureur dans la guerre civile, les hommes de l'Ouest étaient eux-mêmes impatiens de la domination de ceux du Nord, depuis l'évacuation des Anglais du Port-au-Prince. Les horreurs commises dans cette ville par ordre de T. Louverture,exécutées par Dessalines et d'autres inférieurs, avaient rendu excessivement odieux le joug imposé aux hommes de couleur et aux cultivateurs.

Dans cette disposition d'esprit, peu de jours après la prise de possession du Port-au-Prince par les Français, tous les officiers des environs firent leur soumission au général Boudet, en qui l'on trouvait une grande modération et des formes propres à faciliter sa tâche. Cet officier avait servi à la Guadeloupe, et avait été à même d'apprécier la valeur et le dévouement à la France, des noirs et des mulâtres de cette colonie, qui la défendirent si bien contre les Anglais ; et sachant que ceux de Saint-Domingue avaient agi de même, doué d'un sentiment de justice, il était naturellement porté à vouloir assurer l'empire de la métropole, plus par la persuasion et les bons procédés que par la rigueur.

lion Chitry. Là, en effet, fut un champ de carnage dont il sera question plus avant; et ce fut par ordre de Dessalines, d'après les instructions de T. Louverture.

64 ÉTUDES SUR L'ilïSTOïRE DIIAÏTI.

Et c'est encore une chose à remarquer, dans cette sorte de destinée qui échut aux anciennes provinces de Saint- Domingue. Nous avons déjà signalé la différence qui existait entre le caractère et les idées respectives de Sonthonax et de Polvérel, et l'influence qu'ils exercèrent sur la marche de la révolution, le premier dans le Nord, — le second dans l'Ouest et le Sud. On avait ensuite vuLaveaux, Perroud, Sonthonax, ce dernier revenu dans la colonie, continuer dans le Nord le système d'une administration despotique, exciter par leur exemple les chefs militaires au même système qui, d'ailleurs, était en rapport avec les idées régnantes dans cette province.

Eh bien! l'armée française arrive dans la colonie, et le sort envoie encore dans le Nord ce Rocharnbeau, qui y avait servi sous Sonthonax, Leclerc et d'autres généraux, agissant immédiatement sous lui, qui croient, qui s'imaginent que le meilleur moyen de réussir est d'employer la rigueur, — tandis que la destinée de l'Ouest et du Sud y amène le général Boudet, d'un caractère et de sentimens tout opposés, et qui réussit complètement par des mesures de persuasion qui lui concilient les esprits.

Les deux bataillons de la 15e qui étaient à Bayia-Hunda, apprenant ces faits, vinrent aussi se réunir aux détachemens français qui ne tardèrent pas à occuper la Croixdes-Bouquets. Ce fut surtout Jean-Louis François qui les entraîna, Coco Herne ayant vainement essayé de résisterau torrent.

Le général Agé et le colonel Dalban avaient fait leur soumission à leurs compatriotes, comme il était naturel de l'attendre de leur part : militaires, ils devaient reconnaître l'autorité de leur patrie.

Mais Lecun, préfet apostolique et curé du Port-au-

[1805] CHAPITRE IF. (j5

Prince, qui devait à T. Louverture d'avoir repris sa charge après le départ d'Hédouville , qui avait contribué à le perdre par ses basses flatteries ; qui aurait dû se ressouvenir que la fonction du prêtre est de se tenir en dehors des choses politiques, Lecun se transporta auprès du général Boudet, suivi de son clergé et de dévots et dévotes, pour le féliciter du succès de ses armes contre le monstre dont le despotisme opprimait la colonie : ainsi il parla de l'exgouverneur. Pouvait-on attendre autre chose de ce prêtre dont les mœurs déréglées occasionnèrent plus d'une fois le scandale le plus dégoûtant parmi ses ouailles? Que de torts n'aurait pas faits à la religion catholique, la conduite d'une grande partie de ses prêtres, si les sentimens religieux des populations de ce pays avaient été moins sincères, moins fervens !

Une autre preuve de la loyauté et de la générosité du général Boudet est attestée par son chef d'état-major, Pamphile de Lacroix. Nous avons déjà cité le passage de son livre, concernant la découverte faite par eux, dans les papiers secrets de T. Louverture, au palais du Portau-Prince, de ce qui avait rapport à ses relations amoureuses avec des femmes blanches surtout. Cet auteur dit à ce sujet :

« En acquérant la preuve irréfragable des écarts de la « faiblesse humaine, le général Boudet se sentit inspiré « d'un mouvement généreux. Avant d'avoir fait ici aucune « connaissance , s'écria-t-il, perdons toute trace de ces « honteux souvenirs, afin de ne pas mésestimer les per- « sonnes au milieu desquelles nous sommes destinés à vi- « vre ; et en faisant de tristes réflexions, nous allâmes « ensemble jeter au feu et à la mer tout ce qui pouvait « rappeler notre pénible découverte. »

Gf> études sur l'histoire d'haïti.

Cetauteur continue ainsi à l'occasion de cette découverte:

« Il y avait de la grandeur d'âme dans la conduite du « général Boudet. Le capitaine-général Leclerc lui avait « communiqué une partie des instructions secrètes qui lui « avaient été données. Ces instructions, dont j'ai déjà « parlé, classaient les noirs et les blancs en catégories. « Le temps même n'avait pas échappé au classement. De « telle époque à telle époque on devait se conduire ainsi, « de telle époque à telle époque on devait se conduire au- « trernent. Comme si les prostitutions pouvaient avoir des « témoins, un dernier paragraphe du troisième chapitre « de ces instructions déplorables portait textuellement : « Les femmes blanches qui se sont prostituées aux nègres, « quel que soit leur rang, seront envoyées en France.»

Nous avons signalé diverses erreurs commises par P. de Lacroix; mais toutes les fois qu'il affirme avoir /«des documens ou su par lui-même ce qu'il relate, nous ne pouvons révoquer en doute ses assertions. Or, ici, s'il affirme aussi positivement ce qui a rapport aux instructions secrètes, c'est en vain que les mémoires de Sainte- Hélène prétendent qu'elles sont restées inconnues après la mort de Leclerc ; et l'on ne doit point s'étonner qu'ils aient cherché à relever les indiscrétions de P. de Lacroix.

Et est-il encore étonnant que ces instructions secrètes contenaient de telles prescriptions, de telles catégories, quand Malouet y avait contribué? Lorsque nous arriverons à l'année 1814, on verra celles qu'il donna à ses trois agens envoyés à Haïti, en sa qualité de ministre de Louis XVIII. C'était toujours le même homme, encroûté de préjugés.

On a vu que le 5 février, entre Saint-Michel et Saint-

Raphaël, T. Louverture avait donné l'ordre à Dessalines de se rendre en toute hâte au Port-au-Prince, par rapport à l'escadre de l'amiral Latouche Tré ville qui y portait la division Boudet. Dessalines ne mit que vingt-quatre heures pour arriver dans la plaine du Cul-de-Sac, en passant à Saint-Marc, où il en ordonna la défense en cas d'attaque : le colonel Gabart y commandait,, Il n'arriva donc qu'après la prise du Port-au-Prince, et joignit Magny, Lamartinière et Monpoint à la Croix-des-Bouquets. De l'Arcahaie, où était le général Charles Bélair, il emmena avec lui un bataillon de la 7e demi-brigade. Regrettant de n'avoir pu être à môme de défendre le Port-au-Prince ou de l'incendier, il donna l'ordre à ses officiers de l'attendre au Cul-de-Sac, après avoir abandonné la Croix-des-Bouquets, à l'approche d'un détachement français que le général Boudet y envoya, en apprenant son apparition dans ce bourg. C'était le 9 février.

Dans la marche de la garde d'honneur, O'Gorman, Saint- James et les autres émigrés, qui servaient dans ses rangs, et qui avaient été contraints à suivre ce corps, se sauvèrent et allèrent joindre les Français, « heureux, dit « P. de Lacroix, de se séparer des cannibales qui nelais- « saient pour trace que l'assassinat et le feu. »

Heureusement encore, cet auteur ajoute que ce fut à l'humanité du capitaine noir Patience, qu'ils durent de pouvoir prendre la fuite ; car il prouve ainsi lui-même que les noirs ne sont pas tous des cannibales. Or, ces émigrés avaient été au service des Anglais qu'ils aidaient pour remettre les noirs dans l'esclavage ; ils avaient aidé T. Louverture dans son système, si contraire aux noirs; ils le flattaient du temps de sa puissance; ils rejoignaient lesFrançais venus dans la colonie pour rétablir l'esclavage

68 ÉTUDES SUll L'HISTOIRE d' HAÏTI.

des noirs; et ce fut un noir, ce Patience, ancien esclave d'O'Gorman, qui facilita leur évasion ! Entre eux et ce noir, de quel côté étaient la vertu et les sentimens que l'homme doit nourrir pour ses semblables? P. de Lacroix ne devait-il pas songer à tout cela, avant d'avoir appliqué cette expression aux noirs de Saint-Domingue ?

Prenant avec lui 150 grenadiers, escorté du chef d'escadron Bazelais, devenu son aide de camp, Dessalines passa par la colline de la Rivière-Froide, derrière le Port-au- Prince, pour se rendre à Léogane par la grande route. Mais il dut continuer par les montagnes, attendu que des postes français avaient été déjà établis jusqu'à l'habitation Gressier.

Parvenu à Léogane, il ordonna au colonel Pierre- Louis Diane, qui commandait cet arrondissement et la 8e demi-brigade, d'exécuter les instructions qu'il avait luimême reçues de T. Louverture, et qui lui avaient été transmises verbalement (la lettre de ce dernier, du 8 février, ayant été interceptée) — d'incendier Léogane, d'en transporter les munitions dans la montagne., et d'égorger tous les blancs : ce qui fut exécuté littéralement1. Ces malheureux furent baïonnettes dans les mêmes lieux où

x Dans son Mémoire au Premier Consul, T. Louverture, se défendant du massacre opéré sur les blancs, à la Petite- Rivière de l'Artibonite, rejette ce crime sur Dessalines. Il avoue qu'étant aux Gonai'ves , il avait envoyé Marc Coupé auprès de lui pour transmettre ses ordres relatifs à Léogane, et que cet officier revint lui dire qu'il n'avait pas rencontré Dessalines, mais qu'il avait appris l'incendie de cette ville. Or, lorsqu'on lit ses lettres interceptées, on reconnaît que le massacre des blancs était sous-entendu : celle adressée à Dommage, de Saint-Marc, le 9 février, lui dit que Dessalines formait un cordon à la Croix-des-Bouquets; il avait donc communiqué avec lui par ses officiers 1 C'est le 9 aussi que Dessalines abandonna ce bourg au détachement français; c'est le 12 que Léogane fut incendié et que les blancs furent massacrés. 11 y a donc lieu de croire que ce fut par les instructions verbales de T. Louverture, transmises à Dessalines.

les prisonniers du Sud l'avaient été après la guerre civile. Ces faits se passèrent le 12 février.

Ainsi, T. Louverture arrivait au dernier acte du drame sanglant qu'il avait commencé par les anciens libres, mulâtres et noirs. Les nouveaux libres noirs avaient eu leur tour ; en ce moment, c'était celui des blancs qui avaient tant applaudi aux deux premiers actes.

Quelle preuve plus convaincante pourrions-nous ajouter à nos démonstrations consignées dans les deux époques précédentes, concernant la guerre de couleur et de caste, que ces ordres barbares donnés en 1802 contre les blancs colons ? Verra-t-on encore ici une proscription contre la couleur ou la caste de ces derniers ? Est-il donc possible que T. Louverture ait proscrit successivement la couleur ou la caste jaune, la couleur ou la caste noire, la couleur ou la caste blanche ? Non ! Mais il immola tour à tour les hommes qui faisaient obstacle à ses vues politiques, qui résistaient à ses volontés, qui contrariaient son pouvoir dominateur : sa vanité, son orgueil, son ambition démesurée, voilà les causes de toutes ses fureurs. Nous l'avons déjà dit : à ses yeux les hommes, n'importe leur couleur, ii étaient que des instrumens, des machines ; cette fausse politique conduit toujours et fatalement aux plus grands crimes.

Cependant, on peut encore dire que le massacre des blancs fut ordonné par lui, en représailles de celui des militaires du Fort-Liberté et de la Rivière-Salée, par Rochambeau et Hardy ; car, en répondant au premier : « qu'il allait combattre jusqu'à la mort pour venger la « mort de ces braves soldats, » T. Louverture n'était pas homme à ne se venger que par la guerre. Il l'avait prouvé lors de sa soumission à Laveaux, en massacrant

les Espagnols et les émigrés français réunis aux Gonaïves.

Toutefois, si c'est là une excuse à présenter pour lui, ce n'est point une justification : les représailles sanglantes, comme les crimes qui les provoquent, sont du domaine de la barbarie.

Au Grand-Goave, Pierre Tony ne fît fusiller qu'un blanc qui lisait la proclamation du Premier Consul : c'était une grande modération dans la circonstance. Mais Delpech, au Petit-Goave, refusa d'exercer aucun acte de violence sur les blancs.

Secondé par le chef de bataillon Larose, de la 8e, P.-L. Diane n'avait pu faire transporter les munitions et l'artillerie qu'au Cabaret-Carde, position au pied des mornes.

Pendant ces opérations, Dessalines s'efforçait de persuader les cultivateurs de la plaine et des montagnes environnantes, de la nécessité de résister aux Français pour défendre leur liberté ; mais ces hommes qui avaient souffert du régime de T. Louverture, dont il n'avait été luimême qu'un instrument passif, ne l'écoutèrent pas. Il se dirigea alors sur Jacmel avec son détachement de la 7e, afin d'y organiser la résistance par Dieudonné Jambon qui, déjà, se laissait influencer pour se soumettre aux Français. Reconnaissant que la population de cette ville lui était hostile, il se hâta d'en sortir et de prendre la route du Cul-de-Sac par les montagnes. Dans ce trajet, il fut encore en butte à la haine des cultivateurs, et dut faire tirer sur des rassemblemens qui voulaient s'emparer de lui. Trois jours après son départ du Cul-de-Sac, il y était rendu ; il ordonna alors à Magny, Monpoint et Lamartinière de le suivre avec leurs troupes à la Petite-Rivière, en passant par le Mirebalais.

Ces faits prouvent combien le despotisme sanguinaire

[1802] CHAPITRE n. 71

de T. Louverture et de son lieutenant avait été inintelligent et contraire aux noirs. Dessalines avait raison de leur dire que l'armée française venait dans l'intention de rétablir réellement l'esclavage, et qu'ils devaient s'armer pour la combattre; mais, comme lui et son chef n'avaient fait autre chose par les règlemens sur la culture, par leur exécution barbare, leurs frères devenaient sourds à leur voix, en espérant mieux des agens de la France.

Ainsi, les chefs d'un pays quelconque doivent donc gouverner leurs semblables d'après lesrègles de la justice, et non en les violant ! C'est en identifiant les populations au sort de leur gouvernement, qu'ils peuvent et doivent espérer d'en être soutenus au jour du danger. Certes, la dépendance deSaint-Domingue envers la France devait contribuer à ce résultat, par l'espoir qu'on mettait généralement dans la protection de la métropole ; mais on a vu aussi plus d'une fois, dans l'histoire des nations, que dans une guerre purement étrangère, le peuple abandonne son gouvernement despotique, pour accepter le joug de l'étranger qui paraît lui offrir au moins du repos.

Après l'occupation de la Croix-des-Bouquets, le général Boudet n'avait pas tardé à envoyer prendre possession aussi de l'Arcahaie, par un détachement sous les ordres du colonel Valabrègue. A son approche, Charles Béîair évacua ce bourg après l'avoir incendié; et il contraignit les blancs à le suivre dans les montagnes des Matheux. Laraque, qui commandait la place, fut bientôt assassiné par quelques individus dont il avait lui-même assassiné les parensen 1799. Le temps des vengeances était arrivé, et chacun en profitait.

D'autres détachemens furent envoyés dans les mornes

72 ÉTUDES SUR LUIST0ME d'hAÏTI.

de la Charbonnière, afin de paralyser les efforts de Dessalines de ce côté-là, et d'aider aux bonnes dispositions des cultivateurs en faveur des Français.

En apprenant l'incendie de Léogane, le général Boudet jugea important de faire poursuivre P.-L. Diane, et de s'assurer aussi de la soumission du département du Sud, contre lequel aucune force navale n'avait été dirigée, probablement parce que le gouvernement consulaire , bien renseigné sur les rigueurs et les barbaries exercées dans ce département, avait présumé de sa défection, dès que les autres points attaqués auraient été en possession de l'armée expéditionnaire. Mais, afin de rendre cette défection plus facile , il était convenable de gagner les chefs qui y commandaient et qui, tous, avaient servi T. Louverture avec zèle.

Dans ce dessein, le général Laplume surtout, qui commandait le Sud sous la haute direction de Dessalines , était celui qu'il fallait gagner le premier : en le décidant à la défection, on devait espérer que son exemple serait suivi par les autres officiers supérieurs. Un capitaine noir, nommé Célestin, qui se trouvait au Port-au-Prince, ayant été bien accueilli par le général Boudet comme tous ceux qui y étaient, fut chargé de ses dépêches pour Laplume, et de le persuader de se soumettre. En passant au Petit- Goave, il obtint de Delpech une défection facile. A Aquin, il rencontra le colonel Néret, commandant de cet arrondissement, qui s'y détermina également, et qui contribua, par ses conseils, à entraîner Laplume dans cette voie. Néret avait servi dans la 1 lme demi-brigade avec ce général; il était colonel de ce corps , et sa conduite influa sur ses officiers et les soldats.

Il faut dire aussi que le manque d'instructions précises

de T. Louverture, avant l'arrivée de la flotte, que sa proclamation du 18 décembre et le décousu qui en résulta, jetèrent de l'irrésolution dans leur esprit et empêchèrent des mesures de résistance de leur part. Dans une telle situation, apprenant la prise du Cap et du Port-au-Prince, la défection de la 13me demi-brigade, et les bons procédés du général Boudet envers les troupes coloniales et tous les citoyens, il n'était guère possible que ces officiers ne suivissent pas le torrent de la défection, lorsque d'ailleurs la population entière du département du Sud désirait de secouer le joug de T. Louverture et de Dessalines.

Laplume s'empressa de donner ses ordres, d'inviter les autres commandans d'arrondissement à agir comme lui. Desravines, à Tiburon, — Mamzelle, à l'Anse-à-Veau, — Gilles Bambara, à Dalmarie, obéirent. Cependant, à Jérémie, Dommage voulut résister, incendier, mais sans massacrer les blancs: il avait reçu des ordres verbaux de Dessalines qui, de Saint-Marc, les lui avait transmis par deux officiers expédiés par mer. Ayant confié ses intentions au chef de bataillon Ferbos, de la 4me demi-brigade, celui-ci en parla à l'adjudant-général Bernard qui commandait la place. Ce dernier était Européen ; aidé de Ferbos et de Désiré, autre chef d'un bataillon de la lJ2me qui y était en garnison, il paralysa les efforts de Dommage. Jérémie reçut donc l'impulsion des Cayes et des autres villes et bourgs du Sud.

Dans ces entrefaites, le général Boudet avait envoyé un corps de 1400 hommes pour se rendre dans le Sud, sous les ordres de l'adjudant-général Darbois. Arrivé à Léogane, il y laissa un détachement qui marcha contre P.-L. Diane, au Cabaret-Carde ; ce colonel en fut chassé après une faible résistance. Vainement revint-i! attaquer les

Français dans la plaine : il fut repoussé, et se retira dans les montagnes.

Darbois continua avec sa colonne et arriva aux Cayes : il en partit bientôt pour Jérémie, où de nouvelles troupes lui furent envoyées parle vaisseau le Duguay-Trouin. A son arrivée, il obtint la plus parfaite soumission des troupes et des habitans. Apprenant que Dommage avait voulu résister, il se disposait à le faire arrêter ; mais Ferbos et Désiré s'y opposèrent à cause de l'attachement qu'ils portaient à ce colonel ; ils furent secondés par la 4me et la 42me. Dommage était dévoué à T. Louverture, sous les ordres duquel il avait fait la guerre contre les Anglais : c'était un homme modéré. Les deux chefs de bataillon furent dès-lors signalés, ainsi que lui, aux violences qu'on se promettait d'exercer plus tard : aussi, ils périrent tous trois.

Pendant que ces faits s'accomplissaient dans le Sud, Dieudonné Jambon faisait sa soumission à Jacmel, en recevant des blancs de cette ville une. somme de dix mille piastres. Cet infâme, qui avait commis des atrocités sur les hommes de couleur pendant la guerre civile, consentit h s'avilir ainsi ! On applaudit à une défection produite par la conviction des idées politiques ; mais on ne peut que mépriser celle qui se vend au poids de l'or. Plus tard, on verra Dieudonné Jambon retiré à Porto-Rico, y acheter une propriété rurale et des noirs devenus ses esclaves-, qu'il maltraita comme faisaient les blancs des leurs.

MimiBaude, ancien officier de la légion de l'Ouest, et le capitaine d'artillerie Langlade, deux hommes de couleur, avaient contribué à cette soumission de Dieudonné Jambon, en s'opposant à ce qu'il commît aucun assassinat sur les blancs de Jacmel. Ferrani, noir, commandant

de la place, suivit le mouvement : il avait été aide de camp de T. Louverture. Bientôt le général Pageot, envoyé dans cette ville, le fit arrêter ainsi que plusieurs autres, sur la dénonciation de Dieudonné Jambon qui, par tous ces témoignages de servilité, conserva le commandement de l'arrondissement de Jacmel '.

En ce moment, P.-L. Diane et Larose se virent forcés de quitter les montagnes de Jacmel pour se porter dans la plaine du Cul-de-Sac.

Les départemens de l'Ouest et du Sud se trouvaient donc soumis à l'autorité du général Boudet, dont la conduite modérée fut une cause de succès, indépendamment des circonstances accessoires qui prédisposaient les esprits à la soumission envers la France.

Tandis que tous ces événemens se passaient dans l'Ouest et dans le Sud, l'ancienne partie espagnole faisait aussi sa soumission à l'armée française.

On a vu que le général Kerverseau avait sommé les autorités militaires de Santo-Domingo de le recevoir avec ses troupes, et que le général Paul Louverture s'y était refusé, en attendant les ordres de son frère qu'il avait tenu avisé de l'apparition des Français. C'est la preuve la plus évidente que T. Louverture n'avait voulu organiser aucune résistance à l'autorité de la métropole. Il se trouvait dans cette ville, quand il apprit l'arrivée de la flotte au cap Samana ; et en partant de-là pour se rendre au Cap-Français, il avait laissé son frère sans instructions précises sur la conduite qu'il avait à tenir : il n'en avait pas

1 Ferrand, Guillaume Prunier, Jean Turgeau, Talco et Conflans, envoyés an Port-au-Prince, furent déportés en France par Rochambeau, et envoyés plus tard aux bagnes d'Ajaccio, dans l'île de C ifsé.

plus envoyé au général Clervaux. C'est que jusqu'alors, il n'avait pris aucune détermination, et qu'il espérait peutêtre une décision favorable, ou à son pouvoir ou à sa personne, de la part du Premier Consul. Il a fallu les procédés du capitaine-général envers Christophe, la résistance énergique de ce général, les coups de fusil tirés sur lui-même par la division Hardy, la prise du Fort-Liberté et les crimes commis par Rochambeau sur les militaires qui défendaient cette place, pour le décider à l'insoumission envers Leclerc. Ces circonstances réunies, jointes à sa proclamation du 18 décembre, doivent donc faire admettre la sinèérité des aveux consignés dans son mémoire écrit au fort de Joux.

Pendant que les courriers de Paul Louverture se rendaient auprès de lui à Saint-Marc, des habitans de Santo- Domingo, excités surtout par l'évêque Mauvielle, et jaloux de la domination des noirs, avaient tenté un mouvement dans cette ville pour favoriser la descente des troupes de Kerverseau. Ils réussirent, dans la nuit du 8 février, à s'emparer du fort San-Gilles, situé sur le bord de la mer, à l'extrémité opposée de la Force, batterie placée à l'embouchure de l'Ozama, où se trouve l'arsenal. Toute la côte où est bâti Santo-Domingo est hérissée de rochers escarpés ; mais près de San-Gilles est une petite anse où Kerverseau, avisé de leurs desseins, essaya en vain le débarquement de quelques soldats pour seconder le mouvement: la mer trop houleuse sur cette côte y avait fait renoncer. Le lendemain au jour, Paul Louverture fît reprendre San- Gilles aux mains des habitans, qui s'enfuirent dans la campagne en appelant la population aux armes. Ils se réunirent tous sous les ordres de Juan Baron, qui prenait alors la revanche de sa défaite à Nisao, en janvier 1801,

[1802] chapitre il. 77

en compagnie de Kerverseau etd'A. Chanlatte. PaulLouverture se trouva ainsi renfermé dans les murs de Santo- Domingo, avec la 10e demi-brigade.

En y revenant, porteurs des dépêches de T. Louverture, les officiers envoyés par Paul Louverture furent faits prisonniers par les habitans qui eurent l'indignité de les assassiner. Les dépêches furent trouvées en leur possession ; elles furent expédiées au général Kerverseau. Celuici avait déjà opéré le débarquement de ses troupes à l'embouchure de la rivière Jayna, à trois ou quatre lieues de Santo-Domingo : le soulèvement des campagnes l'avait facilité. Peu après, le fort Saint- Jérôme, situé à un tiers de lieue de la ville, tomba au pouvoir des habitans et des troupes françaises. Alors, Kerverseau envoya à Paul Louverture la dépêche par laquelle l'ex-gouverneur lui enjoignait de prendre des mesures de conciliation avec ce général français. Après quelque pour parler, étant convaincu que cette dépêche était réellement de son frère, mais ignorant la teneur de celle qui lui ordonnait de résister, Paul Louverture se décida à admettre les troupes françaises dans la place. Comprenant la portée de cette soumission du frère de T. Louverture, Kerverseau le persuada de rendre une proclamation où il exprimait des sentimens favorables à la France; elle était datée du 20 février.

Quelques jours auparavant , le général Clervaux s'était lui-même décidé à reconnaître l'autorité du capitaine-général, à la suggestion del'évêque Mau vielle. Ce prélat, qui avait en ce moment autant de zèle politique que religieux, s'était porté à Saint- Yague, dans ce but, peu après le départ de T . Louverture de Santo-Domingo ' . Une

1 Cet cvêque montra encore plus de zèle : le G mars, il vint au Cap, cl se

'o ETUDES SUR L HISTOIRE DHAÏTI.

dépêche, écrite par ce dernier des Gonaïves, enjoignait à Clervaux de se rendre à Saint-Raphaël avec ses troupes ; mais elle fut interceptée.

Si 1 evêque Mauvielle fut accueilli avec égards et considération par T. Louverture, il faut convenir aussi qu'en sa qualité de Français, son dévouement à sa patrie était bien naturel. D'ailleurs, cet ami de H. Grégoire pouvait-il ne pas reconnaître ce qu'il y avait d'affreux dans le gouvernement de T . Louverture , lorsqu'aussitôt son arrivée à Santo-Domingo, il assista, pour ainsi dire, à l'assassinat du colonel Gautier? Nous serions donc porté à excuser son zèle en faveur de l'armée française, tandis que nous blâmons la conduite du préfet Lecun, s'il n'était pas du devoir de tout prêtre de s'abstenir des choses politiques.

Dans le Nord, un autre officier général signala sa soumission à T. Louverture par une résistance glorieuse.

Maurepas, d'une bravoure éprouvée dans toutes les guerres qui se passèrent dans la colonie , avait reçu la lettre de l'ex-gouverneur, du 8 février, qui lui ordonnait d'imiter l'exemple tracé par H. Christophe.

Le 10, un vaisseau, deux frégates et des bâtimens de transport, parurent devant le Port-de-Paix. Une goélette parlementaire pénétra dans la rade et fut repoussée à coups de canon. Les autres navires s'y étant présentés pour opérer le débarquement de 1200 hommes commandés par le général Humbert, les forts de la place les canonnèrent et reçurent aussi la décharge de leurs batteries : trop endommagés par l'artillerie des forts , ils se

transporta à Saint-Marc auprès de Leclerc, pour lui offrir le concours de 7,000 indigènes de l'Est, qu'il espérait d'embrigader contre T. Louverture, Nous avons lu un document à ce sujet, au ministère de la marine.

retirèrent pour se rendre à l'embouchure des Trois-Rivières. Cette manœuvre décida Maurepas à faire évacuer la ville par la population de toutes couleurs , afin de se porter dans la montagne : il y fit transporter les munitions de guerre et l'artillerie de campagne.

Le débarquement des troupes françaises s'étant opéré, elles eurent à combattre un bataillon de la 9e demi-brigade que Maurepas avait envoyé pour s'opposer au passage des Trois-Rivières , dont les eaux avaient grossi par les pluies qui tombaient depuis plusieurs jours. Ne pouvant forcer le passage en cet endroit, les Français passèrent a un autre gué au-dessus, sur l'habitation Paulin. Là encore, une embuscade dirigée par le capitaine Capois, de la 9e, leur opposa quelque résistance. Capois , dont la renommée allait grandir dans cette guerre, y fut blessé.

En voyant le débarquement s'effectuer, Maurepas donna le signal de l'incendie du Port-de-Paix , en mettant le feu à sa propre maison, imitant H. Christophe, exécutant Tordre de T. Louverture. Il se retira au fort des Trois- Pavillons, situé dans la montagne, à trois lieues de la ville, se préparant au combat et ordonnant de respecter les familles réfugiées dans les mornes environnans : les blancs eux-mêmes furent respectés , comme au Cap , comme on devait le faire partout.

Le général Humbert , ayant pris possession des ruines du Port-de-Paix , le 12 février, marcha contre les Trois- Pavillons qu'il attaqua avec vigueur. Repoussé avec non moins de vigueur par les troupes et la garde nationale r sous les ordres de Maurepas, il dut retourner au Port-de- Paix. Divers officiers , devenus fameux par la suite, se distinguèrent parmi les troupes coloniales : c'étaient René

Vincent, Jacques Louis , Placide Lebrun , Nicolas Louis , E. Beauvoir, etc.

« Sans un renfort de 400 hommes que lui porta (à « Humbert) le 14 février, le vaisseau le Jean-Bart, il eût « peut-être été rembarqué. » Tel est le court résumé que fait P. de Lacroix de ce combat.

Avec ce renfort, le général Humbert voulut de nouveau débusquer Maurepas de la forte position qu'il occupait. Le 1 5 février, il marcha contre lui ; mais battu de nouveau, poursuivi, il rentra encore au Port-de-Paix , après avoir perdu plusieurs centaines d'hommes.

Maurepas reprit sa position , pour se donner le temps de recruter ses forces par la garde nationale des montagnes, afin de chasser les Français du Port-de-Paix.

Ces faits coïncidant avec le renvoi de l'ordonnance expédiée par T. Louverture auprès de Leclerc , nous allons voir à quoi se décidait le capitaine-général français.

Proclamation de Leclerc qui met T. Louverture et H. Christophe hors la loi, en entrant en campagne. — Arrivée au Cap des escadres de Toulon et de Cadix. — Combats en divers lieux. — T. Louverture bat Rochambeau à la Ravine-à-CouIeuvre. — Résistance et soumission de Maurepas. — Incendie et évacuation de Saint-Marc par Dessalines. — Boudet en prend possession. — Lamour Dérance et Lafortune se soumettent. — Marche des divisions Hardy et Rochambeau aux Cahos. — Leclerc se rend au Port-au- Prince avec Rigaud, Pétion et d'autres officiers du Sud. -r- Pétion reçoit le commandement de la 13e demi-brigade. — La division Debelle est battue à la Crête-à-Pierrot. — Massacre de noirs par Hardy. — Rochambeau enlève le trésor placé aux Cahos. — Marche de ladivison Boudet contre la Crête-à-Pierrot. — Massacre de blancs aux "Verrettes, par Dessalines. — Il bat les divisions Boudet et Dugua à la Crête-à-Pierrot, et en laisse le commandement à Magny et Lamartinière. — Siège de ce fort. — Pétion y lance des bombes : réflexions à ce sujet. — Évacuation hardie du fort, par Magny et Lamartinière, — Ils rejoignent Dessalines au Calvaire. — Combats livrés par Christophe dans le Nord. — T. Louverture y enlève divers bourgs et revient dans l'Artibonite. — Il se porte aux Cahos après l'évacuation de la Crête-à -Pierrot. — Dessalines l'y rejoint. — La division Hardy retourne au Cap, celle de Rochambeau aux Gonaïves. — Les escadres de Brest, du Havre et de Flessingue arrivent au Cap. — Leclerc va à Saint-Marc. — La division Boudet retourne au Port-au-Prince.

L,a guerre devant décider entre le capitaine-général Leclerc et l'ex-gouverneur T. Louverture, le premier résolut d'entrer sérieusement en campagne , après avoir renvoyé l'ordonnance qui lui avait apporté une dernière lettre du célèbre rebelle. Il rendit alors la proclamation suivante :

82 ÉTUDES SUR L'nïSTOïRE d'hAÏTI.

Au quartier-général du Cap, le 28 pluviôse an X(17 février).

Habitans de Saint-Domingue ,

Je suis venu ici, au nom du gouvernement français , vous apporter la paix et le bonheur. Je craignais de rencontrer des obstacles dans les vues ambitieuses des chefs de la colonie ; je ne me suis pas trompé.

Ces chefs, qui annonçaient leur dévouement à la France dans leurs proclamations, ne pensaient à rien moins qu'à être Français; s'ils parlaient quelquefois de la France, c'est qu'ils ne se croyaient pas en mesure de la mécontenter ouvertement.

Aujourd'hui leurs intentions perfides sont démasquées. Le général Toussaint m'avait renvoyé ses enfans avec une lettre dans laquelle il assurait qu'il ne désirait rien tant que le bonheur de la colonie, et qu'il était prêt à obéir à tous les ordres que je lui donnerais.

Je lui ai ordonné de se rendre auprès de moi , je lui ai donné ma parole de l'employer comme mon lieutenant- général : il n'a répondu à cet ordre que par des phrases ; il ne cherche qu'à gagner du temps.

J'ai ordre du gouvernement français de faire régner promptement la prospérité et l'abondance ici ; si je me laissais amuser par des détours astucieux et perfides , la colonie serait le théâtre d'une longue guerre civile.

J'entre en campagne, et je vais apprendre à ce rebelle quelle est la force du gouvernement français.

Dès ce moment, il ne doit plus être aux yeux de tous les bons Français qui habitent Saint-Domingue, qu'un monstre insensé.

J'ai promis aux habitans de Saint-Domingue la liberté; je saurai les en faire jouir. Je ferai respecter les personnes et les propriétés.

J'ordonne ce qui suit :

Art. 1er. Le général Toussaint et le général Christophe sont mis hors la loi, et il est ordonné à tout citoyen de leur courir sus et de les traiter comme des rebelles à la République française.

2. A dater du jour où l'armée française aura occupé un quartier, tout officier, soit civil, soit militaire, qui obéira à d'autres ordres qu'à ceux des généraux de l'armée de la République française, que je commande , sera traité comme rebelle.

3. Les cultivateurs qui ont été induits en erreur, et qui , trompés par les perfides insinuations des généraux rebelles , auraient pris les armes, seront traités Comme des enfans égarés, et renvoyés à la culture, si toutefois ils n'ont pas cherché à exciter de soulèvement.

h. Les soldais des demi-brigades , qui abandonneront l'armée de Toussaint, feront partie de l'armée française.

5. Le général Augustin Clervaux qui commande le département de Cibao, ayant reconnu le gouvernement français et l'autorité du capitaine-général, est maintenu dans son grade et son commandement.

6. Le général chef de l'état-major fera imprimer et publier la présente proclamation.

Le capitaine-général commandant l'armée de Saint-Domingue,

Leclerc *.

En ne mettant hors la loi que T. Louverture et H. Christophe, le général Leclerc voulait évidemment faciliter la défection des autres généraux qui ne s'étaient pas encore soumis ; son intention perce dans la disposition relative à Clervaux. Car, au 1 7 février , Maurepas combattait encore ; Paul Louverture , Dessalines , Charles Bélair, Vernet, obéissaient aux ordres de T. Louverture.

Le capitaine-général promettait la liberté aux habitans; c'était confirmer la déclaration contenue dans la proclamation du Premier Consul , qui leur disait qu'ils étaient tous Français, libres et égaux, quelles que fussent leur origine et leur couleur. Mais , si l'on ne considère ce terme à'habitans que dans son acception coloniale , il ne s'agissait que des propriétaires , et non pas des cultivateurs. Aussi voyons-nous ces derniers mentionnés dans un article spécial et destinés à la culture, s'ils se soumettaient passivement.

En ce moment, sept mille hommes venaient d'arriver au Cap, par les escadres de Toulon et de Cadix, sous les ordres des contre-amiraux Gantheaume et Linois. Ces forces arrivaient à souhait pour le projet de Leclerc.

1 Un autre acte du capitaine-général déclara tous les ports de l'ancienne partie française en élat de blocus, excepté le Cap et le Port-au-Prince.

Trois divisions furent formées alors : — celle de droite, sous les ordres du général Desfourneaux, débouchant par îimbé et Plaisance ; — celle de gauche, sous ceux du général Rochambeau, par tant du Fort-Liberté et se dirigeant par Saint-Raphaël et Saint-Michel pour traverser les Cahos ..; — celle du centre, sous ceux du général Hardy, sortant du Cap pour passer au Dondon et à la Marmelade. Le capitaine- général était lui-même dans cette dernière division. En même temps, le général Boudet devait marcher du Port-au-Prince pour se porter par Saint-Marc, dans l'Artibonite ; et le général Debelle avec 1500 hommes , allait du Cap par mer pour renforcer le général Humbert contre Maurepas.

Les trois divisions du Nord convergeaient'sur les Gonaïves où se tenait T. Louverture, tandis que celle de l'Ouest marchait dans le même but. Ainsi, T. Louverture devait se trouver renfermé dans la plaine des Gonaïves, sinon dans cette ville même, qui n'était pas fortifiée.

Le général Desfourneaux parvint facilement à Plaisance, d'où le colonel Jean-Pierre Duménil alla au-devant de lui avec les forces qui étaient sous son commandement, abandonnant ainsi la cause de T. Louverture, sans combattre.

Rochambeau s'empara de Saint- Raphaël et de Saint- Michel, après avoir enlevé à la baïonnette la position de la Mare-à-la-Roche, canton du Dondon, que défendaient 400 hommes.

Hardy enleva le Dondon en chassant Christophe qui y était posté. Christophe se retira à la Marmelade, où il laissa une partie de ses troupes, en se portant à Ennery. Marmelade fut aussi enlevée, après un combat au Morne-à- Roispin.

[1802] chapitre m. 85

T. Louverture, qui savait qu'il ne pouvait défendre les Gonaïves, quitta cette ville pour se rendre à Ennery, en ordonnant au général Vernet de l'incendier à l'approche des Français, pour se porter au Pont-de-TEster. Il fit occuper par Christophe la position de Bayonnet. Etant à Ennery avec sa garde d'honneur, à laquelle Magny s'était rallié, il apprit la soumission du Gros-Morne à Desfourneaux : ce qui facilitait à ce dernier sa marche sur les Gonaïves.

Bientôt après, Christophe se vit encore chassé de Bayonnet par le général Salm, de la division Hardy : il se retira dans la plaine des Gonaïves, après avoir montré une grande bravoure personnelle. Cette affaire eut lieu le 22 février.

Desfourneaux, marchant sur les Gonaïves, combattit au Poteau contre Vernet qu'il repoussa, et qui, rentrant dans cette ville, la livra aux flammes et se dirigea au Pont-de -l'Ester. Le général Leclerc se rendit aux Gonaïves, le 24 février, avec les divisions Desfourneaux et Hardy.

Ayant appris déjà que Rochambeau avançait pour passer par les montagnes, descendre par le canton de Lacroix, et lui couper en même temps toutes communications avec les Gonaïves et le Pont-de-1'Ester, T. Louverture avait pris la résolution de marcher contre lui. Il n'avait sous sa main que 400 grenadiers de sa garde, commandés par Magny, et 200 dragons sous les ordres de Monpoint, ayant laissé au général Vernet le reste de cette garde à pied et à cheval : un millier de cultivateurs complétait ses forces. Il rencqàitra Rochambeau dans la gorge appelée la Ravineà-Couleuvre, qui débouche à Lacroix. Là eut lieu un combat acharné qui dura depuis six heures du matin jusqu'à

midi, le 25 février d. T. Louverture donna des preuves multipliées d'une rare bravoure, en combattant comme un soldat au milieu de sa garde d'honneur. Guidée par son exemple et celui de Magny, qui ne montra pas moins de valeur, cette garde repoussa la division Rochambeau, et lui occasionna la perte de beaucoup de ses soldats: des prisonniers tombèrent au pouvoir de l'ex-gouverneur, et le champ de bataille lui resta, quoi qu'en dise P. de Lacroix2.

La nouvelle lui étant parvenue de l'incendie et de l'évacuation des Gonaïves par Vernet, qui était déjà au Pontde-1'Ester avec Madame Louverture et sa famille, T. Louverture s'y rendit dans l'intention de se porter à Saint- Marc pour occuper cette ville et la défendre. Mais il apprit qu'elle avait été également incendiée et évacuée par Dessalines, qui se trouvait en ce moment à la Petite-Rivière. Il se porta alors sur l'habitation Couriotte, dans la plaine de l'Artibonite, où il établit son quartier-général. Y laissant sa troupe, il alla à la Petite-Rivière et n'y rencontra pas Dessalines qui avait été aux Cahos. En attendant qu'il revînt d'après ses ordres, T. Louverture fit approvisionner de munitions le fort de la Crête-à-Pierrot et ordonna qu'on le garnît de canons, pour qu'il fut défendu par Des-

1 Dans cette relation de faits, nous nous sommes tenu à celle consignée dans Je Mémoire de T. Louverture adressé au Premier Consul, et dans ceux publiés par son fils. Nous n'avons pas trouvé dans ces documens la mention du combat de nuit que relate M. Madiou, dans son Histoire d Haïti, t. 2, p. 189.

2 P. de Lacroix a obéi, en cela, aux ordres de Leclerc, qui prescrivait de dissimuler les échecs et les pertes subis par l'armée française; il a donné luimême ce mot d'ordre en parlant des assauts donnés à la Crêle-à-Pierrot. Un rapport de Leclerc, inséré sur le Moniteur, porte les forces de T. Louverture, à la Ravine-à-Couleuvre, à 1500 grenadiers de sa garde, 1200 autres soldats coloniaux, 400 dragons et 2400 cultivateurs, et dit qu'il perdit 800 morts dans ce combat, où, bien entendu, Rochambeau fut !evaiv<iuew.

salines '. Il envoya sa famille au Grand-Cahos, afin de la mettre à l'abri de l'ennemi.

Le résultat du combat de la Ravine-à-Couleuvre fut important, et tout à l'avantage de la résistance qu'opposait T. Louverture à Leclerc: il lui permit de rallier les généraux qui combattaient avec lui, ainsi que le peu de troupes qu'ils avaient sous leurs ordres, et facilita les opérations qu'il méditait dès-lors pour faire diversion à la concentration des troupes françaises aux Gonaïves ; car, après sa défaite à la Ravine-à-Couleuvre, Rochambeau, au lieu de se porter au Pont-de-1'Ester comme il en avait eu le projet, se rendit dans cette ville auprès du capitainegénéral, qui se préoccupait de la résistance que faisait Maurepas aux Trois-Pavillons.

Le général Debelle, en arrivant au Port-de-Paix le 17 février, s'était empressé de marcher contre Maurepas sur deux colonnes, composées des troupes qu'il avait emmenées et de celles du général Humbert. « Il était temps, dit P. « de Lacroix ; Maurepas avait réuni à ses 2000 hommes « de troupes coloniales plus de 5000 cultivateurs, et était « au moment de rentrer au Port-de-Paix... Les troupes « du général Humbert, qui étaient harassées de fatigue, « ne purent réussir ; celles de renfort qui devaient tour- « ner la position et la prendre par ses derrières furent « arrêtées dans leur marche par les torrens et les mauvais « chemins. Maurepas les assaillit dans des défilés, réunit

1 Isaac Louverture prétend que Dessalines avait donné l'ordre de raser ce fort : le Mémoire de son père semble confirmer cette assertion, tandis que ceux de Boisrond Tonnerre avancent que le fort fut rasé par Vernet, et que ce fut Dessalines qui rétablit sa défense. Mais nous avons lieu de suspecter la véracité de ce secrétaire de Dessalines, qui a attribué à lui seul tout le mérite de la résistance faite aux Français dans l'Artibonite.

« contre elles toutes ses forces et les replia vigoureuse- « ment dans la place, sans pouvoir toutefois l'emporter. » Telle est la justice rendue au courage, à la valeur et à la ténacité de ce général noir qu'on noya plus tard, sans doute pour l'en punir.

Apprenant sa résistance héroïque, le capitaine-général ordonna aux généraux Hardy et Desfourneaux de marcher par le Gros-Morne pour aider Debelle et Humbert. Déjà, le Môle s'était soumis à la simple apparition d'une frégate, et Lubin Golard, sorti des bois du Moustique, était venu décider la soumission de Jean-Rabel aux Français, dans l'espoir de se venger de Maurepas.

Informé de tous ces événemens, redoutant la haine énergique de Lubin Golard, sachant que Christophe n'avait pu tenir dans le Nord, et pensant enfin que T. Louverture était dans l'impossibilité de résister plus longtemps aux troupes qui avaient marché contre lui, Maurepas offrit dé se ranger sOus les ordres de Leclerc, aux conditions portées dans la proclamation qu'il avait publiée à son arrivée, et qui garantissait aux officiers de l'armée coloniale la conservation de leurs grades.

La soumission de ce général, qui jouissait déjà d'une haute réputation et qui venait d'y ajouter par sa glorieuse résistance, était trop importante dans la circonstance pour que Leclerc n'acceptât pas ses offres. Il lui fut répondu qu'on souscrivait à ce qu'il demandait, et ce brave se rendit avec ses troupes au Port-de-Paix auprès de Debelle . Il vint ensuite au Gros-Morne , où il trouva Leclerc qui lui fit un accueil distingué, en le maintenant au commandement de l'arrondissement du Port-de-Paix. Cette conduite du capitaine-général était habile, en même temps que la défection de Maurepas était d'un effet immense

sur l'opinion des populations qui connaissaient son dévouement personnel à T. Louverture.

On a vu que l'ex-gouverneur s'était porté un instant à Saint-Marc, en apprenant qu'on y avait repoussé des vaisseaux français. Ce fait eut lieu le 13 février, alors que T. Louverture attendait aux Gonaïves la réponse à sa lettre adressée à Leclerc. Le général Boudet avait envoyé ces vaisseaux, pour opérer le débarquement de quelques troupes et prendre possession de Saint-Mârc. Mais le colonel Gabart, commandant de cette place, avait communiqué sa résolution aux troupes qui étaient sous ses ordres; et les vaisseaux, canonnés avec avantage, durent se retirer de la baie.

Boudet ayant ensuite reçu l'ordre du capitaine-général de se porter dans l'Artibomte, partit du Port-au-Prince le 22 février, sur des vaisseaux qui le débarquèrent au Mont- Rouis où était déjà parvenu le colonel Valabrègue, sorti de l'Arcahaie, après avoir combattu sur toute la route. Le 24, Boudet se mit en marche contre Saint-Marc.

Mais Dessalines s'était rendu dans cette ville, venant de la Petite-Rivière. Avisé de la marche de Boudet, le 24, il incendia Saint-Marc en mettant le feu lui-même à sa propre maison, aussi bien meublée que l'avait été celle de Christophe au Cap, quoique personnellement il eût moins de luxe que son collègue. En évacuant la ville après cela, et dirigeant la population sur la Petite-Rivière pour se rendre aux Cahos, il fit massacrer environ « deux cents « blancs, de tout sexe, parmi lesquels se trouvaient quelce ques hommes de couleur, » suivant l'assertion de P. de Lacroix. S'il y eut réellement de ces derniers parmi les victimes de cette fureur atroce, ce fut sans doute parce qu'ils se montrèrent satisfaits de l'arrivée des Français.

Dans tous les cas, ni eux ni ces blancs ne méritaient ce sort malheureux ; mais comment Dessalines n'aurait-il pas commis ce crime, quand son chef l'avait ordonné et qu'il était enclin lui-même à tous les excès ? On verra encore la mention d'autres massacres.

Le même jour, le général Boudet prit possession de Saint-Marc. Il poussa ensuite des reconnaissances dans la plaine de l'Artibonite, sans y combattre. Dans la pensée que Dessalines s'était porté au Cul-de-Sac, pour attaquer le Port-au-Prince qu'il avait laissé avec peu de troupes, Boudet se disposa à y retourner, en engageant le capitainegénéral à s'y rendre aussi.

Une circonstance qui aurait nui à toute opération de Dessalines contre le Port-au-Prince, s'il y était allé, venait de se passer dans cette ville. C'était la soumission de Lamour Dérance et de Lafortune , qui dirigeaient les noirs du Bahoruco ou Doco et qui n'étaient pas sans influence sur ceux des montagnes du Port-au-Prince. Ayant appris que Rigaud et ses officiers étaient revenus avec l'armée française, ils vinrent avec leurs bandes jurer fidélité à la France, en reconnaissant l'autorité du général Pamphile de Lacroix, resté commandant de la ville après le départ du général Boudet pour Saint -Marc. Ils furent immédiatement utiles à la cause française.

Dans ce moment, le colonel P.-L. Diane, qui se tenait dans le haut de la plaine du Cul-de-Sac, conçut l'idée démarcher contre le Port-au-Prince avec une partie des soldats de la 8e qu'il commandait, dans l'espoir qu'il soulèverait facilement les cultivateurs de cette plaine, tandis que son chef de bataillon Larose, mécontent de sa témérité, quittait la plaine, passait par le Mirebalais pour se rendre à la Petite-Rivière auprès de Dessalines. P.-L.

Diane parvint à l'habitation Goureau, à deux lieues du Port-au-Prince ; mais un détachement français sortit de la Croix-des^Bouquets à sa poursuite, pendant que Pamphile de Lacroix dirigeait contre lui Lamour Dérance et Lafortune. Aidés des cultivateurs * ils ne tardèrent pas à disperser ses soldats et à le faire prisonnier avec un grand nombre des siens, après un combat sanglant où il fit preuve de bravoure. Pamphile de Lacroix avoue avoir fait embarquer un millier d'hommes sur l'escadre de l'amiral Latouche Tréville qui était dans la rade du Portau-Prince.

Le capitaine-général, étant encore au Gros-Morne, avait fait occuper Plaisance par le général Desfourneaux, pour entretenir la communication de ses troupes avec le Nord : un bataillon de la 9e coloniale fut placé sous ses ordres. Leclerc revint ensuite aux Gonaïves où un autre bataillon de ce corps se rendit avec les Français ; il était Commandé par son colonel Bodin •' le troisième resta au Port-de-Paix avec Maurepas.

Le 2 mars, Leclerc fit partir Hardy des Gonaïves pour se rendre aux Cahos par la Coupe-à-llnde, et Rochambeau pour s'y rendre également par la rive gauche de la rivière du Cabeuil. Le but de cette expédition était d'enlever dans ces hautes montagnes les dépôts d'armes et les sommes que T. Louverture y avait fait mettre.

A propos de ce trésor, P. de Lacroix rapporte que, d'après l'opinion des citoyens des États-Unis qui étaient à Saint-Domingue, il y aurait eu 40 millions de dollars ou piastres, faisant 220 millions de francs, que T. Louverture y avait enfouis. Il dit aussi que, suivant les rensei* gnemens pris dans la colonie, ce trésor n'aura été que de

80,000 portugaises, qu'il évalue de 32 à 55 millions de francs. Mais, à moins que ce ne soit une faute de son texte, lui-même aurait commis une grosse erreur en faisant une telle évaluation ; il aurait fallu 800,000 portugaises au lieu de 80,000, pour faire ses 55 millions de francs * .

« Au surplus, dit cet auteur, tout ceci n'est encore « qu hypothétique : le trésor enfoui dans les mornes du « Cahos peut avoir une valeur plus forte, parce que T. «^Louverture, malgré l'ordre qui régnait dans son^admi- « nistration, dont à notre approche il a fait brûler la «"majeure partie des registres, a pu se ménager, par des « traités et des franchises, des recettes inconnues. La «• valeur des sommes enfouies peut enfin être beaucoup « plus faible, quand on calcule les achats immenses d'art mes et de munitions qu'il avait contractées d'une ma- « nière clandestine, à des prix exorbitans. Il est possible « aussi qu'ayant envoyé des fonds aux États-Unis, ces « fonds soient restés après sa mort entre les mains de « ceux^à qui il les avait confiés. »

Le mystère qui entourait souvent les actes politiques de T. Louverture, en a fait imaginer autant pour ses actes administratifs. Or, si P. de Lacroix convient qu'il y avait de l'ordre dans son administration, comment supposer que les fonctionnaires de cette branche de service n'auraient pas su au juste la valeur de toutes ces réser-

1 La portugaise valant 8 piastres, 80,000 portugaises ne font que 640,000 piastres, ou environ 3,300,000 f. et non pas 33,000,000 de francs. 11 faut, pour avoir une telle somme, 6,400,000 piastres, ou 800,000 portugaises. Voyez Painphile de Lacroix, t. 2, p. 122. M. Madiou adopte le chiffre de cet auteur, sans avoir remarqué son erreur : il est vrai qu'il le fait sous la forme dubitative du peut-être. Voyez Histoire d'Haïti, t. 2, p. 172.

ves ? Et quels sont ces traités et ces franchises qui auraient pu donner à T. Louverture, des recettes inconnues? Sont-ce les Américains, qui ont pu garder les sommes qu'il leur confia, qui lui auraient donné leur argent pour rien, sans recevoir des produits de la colonie, eux si portés au lucre ? Tous ces faux raisonnemens de P. de Lacroix ne sont que la conséquence de l'erreur que nous avons signalée de sa part dans notre 5e livre, reposant sur de fausses données et sur ses appréciations personnelles non moins fausses.

Il ajoute que : « S'il faut en croire la voix publique, il « (T. Louverture) fit fusiller ceux qu'il avait chargés de « cette opération (l'enfouissement des trésors), afin de « rester maître de son secret. » Mais, interrogé à ce sujet par le général Cafarelli, T. Louverture lui répondit : « que c'est à tort qu'on l'a accusé d'avoir fait tuer des « soldats de sa garde qui auraient enfoui de prétendus « trésors ; que ce fut une calomnie ; que dans le temps « où il Tapprit, il fit faire un appel général des hommes « de sa garde pour prouver le contraire. »

Nous avons déjà dit qu'il déclara à Cafarelli, qu'à l'arrivée de l'armée française, il y avait \ 1,700,000 francs dans toutes les caisses publiques de la colonie. Le trésor qu'il fit placer aux Cahos ne peut avoir été formé que des sommes provenant des administrations desGonaïves, de Saint-Marc, deux ports ouverts au commerce extérieur, et de celles des Verrettes et de la Petite-Rivière, communes de l'intérieur, dont les recettes ne pouvaient être considérables * ; car les revenus publics se perce-

s T. Louverture a déclaré à Cafarelli qu'il n'y avait que 200 mille francs aux Gonaïves.

vaient surtout dans les ports ouverts,où les douanes étaient établies, pour les recevoir, tant sur l'importation des marchandises que sur l'exportation des produits agricoles. Cette digression n'est pas inutile ; car on a trop longtemps accusé T. Louverture d'avoir fait massacrer les hommes qui furent employés à l'enfouissement de ces sommes fabuleuses. Les paroles que nous venons de rapporter de lui , prononcées au cachot de Joux , font voir qu'il s'agissait des soldats de sa garde. Une autre version que rapporte M. Madiou *, lui impute d'avoir îait sacrifier « 400 Espagnols qui avaient été arrachés de leurs de- « meures, et qui conduisirent les mulets chargés de ces « sommes ; » et cela, au moment où il prenait la résolution de résister au capitaine - général envoyé par la France2.

Tandis que les généraux Hardy et Rochambeau se dirigeaient sur les Cahos , le général Debelle partait aussi des Gonaïves, pour se porter à la Petite-Rivière.

Après ces dispositions prises pour anéantir la résistance de T. Louverture, le capitaine-général quitta les Gonaïves

1 Histoire d Haïti, t. 2, p. 171. — Les colons avaient tant vanté l'administration de T. louverture, qu'il était permis de supposer qu'il avait des réserves énormes. Lui-même, dans sa correspondance avec le gouvernement français, donnait lieu à le croire en prônant la grande prospérité de la colonie. Dans son Mémoire, il dit encore : « L'île était parvenue à un degré desplen- « deur où on ne Pavait pas encore vue. Et tout cela , j'ose le dire , était « mon ouvrage. » Mais qui croira qu'après tant de révolutions et de guerres Saint-Domingue était plus prospère en 1801 qu'en 1789?

a Nous avons sous les yeux l'ouvrage d'un colon, qui impute à T. Louverture l'assassinat de 60 à 80 noirs sur l'habitation D'Héricourt, où ils avaient eharroyé plusieurs millions enfouis dans les montagnes. Toutes ces accusations décousues ne reposent que sur l'erreur. T. Louverture a commis tant de crimes, qu'il était facile à chacun d'en supposer encore à sa charge. Mais quand le diable a raison, il ne faut pas lui donner tort.

[1802] chapitre m. 95

et se rendit par mer au Port-au-Prince où le généra] Boudet était déjà revenu. Il y fut accueilli avec des démonstrations de joie. Sa femme, Pauline Bonaparte, partit en même temps du Cap et vint l'y joindre. Sa présence fît naître des fêtes que n'avaient pu donner les colons du Cap dont les propriétés avaient été incendiées.

Villatte, Léveillé et les autres officiers natifs du Nord, restèrent au Cap, tandis que Rigaud , Pétion et ceux qui , comme eux, étaient de l'Ouest et du Sud, furent amenés par mer au Port-au-Prince dans le même temps que Leclerc y arrivait ; et peu de jours après, 350 officiers ou citoyens du Sud y furent portés de Saint- Yague de Cuba, où l'amiral Villa ret- Joyeuse les avait envoyé prendre.

L'arrivée de ces officiers fut accueillie par la 13e demibrigade surtout avec une joie peu commune : ces vieux soldats, qui avaient combattu sous eux dans tous les temps de la révolution, revoyaient en eux leurs vrais chefs. Le général Boudetdont l'âme était accessible à tous les sentimens généreux, ayant remarqué l'enthousiasme et l'estime qu'inspirait Pétion , lui donna le commandement de ce corps : ce qui augmenta la satisfaction de ces braves militaires.

En ce moment , Leclerc apprit l'échec que venait de subir le général Debelle à la Crête-à-Pierrot ; il se disposa à se rendre sur le théâtre de cet événement.

Dans sa marche sur la Petite-Rivière, Debelle avait rencontré quelques soldats, que sa colonne poursuivit, et qui pénétrèrent dans le fort construit sur ce monticule depuis longtemps. Là, se trouvaient Magny, Lamartinière , Morisset, Monpoint et Larose.

T. Louverture, après avoir ordonné à Dessalines de le défendre, était parti pour le Nord. Il avait laissé Magny,

Morisset et Monpoint, avec une partie de sa garde d'honneur sous les ordres de Dessalines, en prenant avec lui Gabart, le chef de bataillon Pourcely et les grenadiers de la 4e demi-brigade. Dessalines, apprenant que la colonne de Rochambeau se dirigeait sur les Cahos , prit la résolution de marcher sur ses traces pour défendre les dépôts qui s'y trouvaient : il laissa le commandement du fort de la Crête-à-Pierrot à Magny, secondé par Lamartinière et les autres officiers supérieurs.

Debelle, ne pensant pas que les troupes coloniales pussent soutenir le choc de sa colonne , attaqua le fort avec résolution , à la suite des fuyards qu'il avait rencontrés. Mais, contre son attente, Magny et Lamartinière lui opposèrent une vigoureuse résistance, Debelle et le général de brigade Devaux furent tous deux grièvement blessés : sa colonne perdit quatre cents hommes, par le feu trèsbien nourri de la mousqueterie et de l'artillerie du fort où se trouvaient quelques centaines d'hommes. Les Français furent contraints de battre en retraite au-delà de la Petite-Rivière , sous les ordres du chef de brigade d'artillerie Pambour. Ce fait eut lieu le 4 mars.

Ce brave général Debelle était malheureux , il faut en convenir : il y avait peu de jours que Maurepas l'avait contraint à fuir, et alors c'était un simple colonel qui contraignait sa division à reculer en arrière. Mais c'était Magny, c'était ce brave noir qui, comme Maurepas, prouvait que la couleur des hommes ne fait rien à la guerre , non plus que dans toutes autres situations de la vie : c'était aussi le mulâtre Lamartinière, à l'âme ardente, qui secondait son frère par son courage exemplaire.

Tandis que ce fait se passait glorieusement pour les enfans de Saint-Domingue , « le général Hardy (dans sa

« marche sur les Cahos) cerna, dit P. de Lacroix, sur la « Coupe -à-l'Inde , 600 noirs qui ne reçurent pas de « quartier, farce qu'Us avaient encore leurs baïonnettes « teintes du sang d'une centaine de blancs, qu'ils venaient « d'égorger. » C'est là le langage de l'historien français , cherchant à atténuer l'horreur d'une pareille boucherie d'hommes; mais quand Hardy fît tuer les prisonniers noirs delà Rivière -Salée, ces infortunés avaientils égorgé des blancs ?

Rochambeau était lui-même parvenu aux Cahos. Au Morne-à-Pipe il délivra des blancs qui avaient été contraints de s'y réfugier , lors de l'évacuation des villes et des bourgs. Il enleva le trésor qui fut placé dans ces lieux, le fit acheminer aux Gonaïves et poursuivit sa route jusqu'au Mirebalais.

Dessalines, qui avait quitté la Crête-à-Pierrot pour empêcher ce résultat, en ayant eu avis en même temps que de l'attaque infructueuse de Debelle, revint à ce fort : la troupe qu'il emmena avec lui renforça la brave garnison qui venait de se signaler et qui n'eut que plus de résolution sous un tel chef. Prévoyant bien que les Français ne tarderaient pas à revenir pour réparer l'échec du général Debelle, il donna une nouvelle activité aux mesures nécessaires à la défense du fort. Secondé par Magny, Lamartinière , Monpoint , Morisset , Bazelais , Loret , Larose , Roux et Cottereau, Dessalines pouvait espérer de repousser encore toute attaque dirigée par les généraux ennemis.

Le capitaine-général avait fait partir du Port-au-Prince le général de division Dugua, chef de l'état-major général de l'armée expéditionnaire , pour aller prendre le comt. v. 7

mandement de la division Debelle. Dugua se rendit par mer à Saint-Marc où était Debelle, blessé à la Crête-à- Pierrot.

En même temps, les généraux Boudet et Pamphile de Lacroix partirent aussi du Port-au-Prince, passant par la montagne du Pensez-y-bien pour descendre aux Verrettes, etde-là se rendre à la Petite-Rivière. Un détachement de cette division passa par la route de ïrianon, sous les ordres du chef de brigade D'Henin : ce dernier eut à combattre à Trianon, et chassa les troupes coloniales et les cultivateurs qui occupaient cette position. Parvenu au Mirebalais, déjà incendié par Dessalines , on trouva sur l'habitation Chitry, dans son voisinage, les cadavres de 2 à 300 blancs qu'il y avait fait massacrer : c'étaient , la plupart , ceux emmenés du Port-au-Prince.

Le général Boudet arriva aux Verrettes le 9 Mars. Charles Bélair, qui se tenait dans les montagnes des Matheux , échangea quelques coups de fusil avec cette division. Le bourg des Verrettes avait été incendié par ordre de Dessalines, qui y fît massacrer environ 800 blancs. Ce fut un spectacle douloureux pour les généraux français et toutn leur troupe, que de voir ce champ de carnage. Pamphile de Lacroix en parle ainsi :

« Les cadavres amoncelés présentaient encore l'atti- « tude de leurs derniers momens : on en voyait d'age- « nouilles , les mains tendues et suppliantes ; les glaces « de la mort n'avaient pas effacé l'empreinte de leur phy- « sionomie : leurs traits peignaient autant la prière que la « douleur. Des filles , le sein déchiré , avaient l'air de det< mander quartier pour leurs mères ; des mères couvraient « de leurs bras percés les enfans égorgés sur leur sein. « On apercevait des jeunes gens en avant de leurs pères ,

« percés du coup qu'ils voulaient leur épargner et qui les « avait atteints; on reconnaissait aussi de jeunes femmes « massacrées en serrant dans leurs bras leurs pères ou « leurs époux ; les amis et les familles pouvaient se dis- « tinguer, ils se tenaient par la main ; plusieurs d'entre « eux étaient morts en s'embrassant , et la mort avait « respecté leur attitude. »

Nous nous associons de cœur à l'horreur que dut inspirer à ce général français, la vue de tant de victimes tombées sous les coups d'une vengeance barbare : son'récit est fait pour indigner tout homme qui sent qu'il doit aimer ses semblables et s'apitoyer sur leur sort. Mais nous espérons aussi que, lorsque nous arriverons aux actes affreux commis sur les noirs et les mulâtres i que l'on combattait en ce moment pour les réduire à l'état humiliant de la servitude, nous trouverons également dans le même livre le récit de ces atrocités ; et si notre espoir est déçu, nous dirons alors : — Le général Pamphile de Lacroix ne fut pas un auteur impartial.

Le 10 mars, dans la nuit, la division Boudet passa l'Artibonite au gué qui se trouve en face de l'habitation Labadie , située sur la rive droite* au pied du morne de Plassac , jadis le lieu de rassemblement des affranchis réclamant leurs droits politiques. Un chemin part de-là et conduit à la Petite-Rivière, en passant au nord et tout près de la Crête-à-Pierrot. La 13e demi-brigade était placée à la tête de la division qui allait droit à ce fort : dans la nuit , des grenadiers de ce corps se plaignirent de cette disposition qui les exposait au premier feu de l'ennemi, — de leurs frères qu'ils allaient combattre. Mais Pétion, leur colonel, ayant entendu ces plaintes, prononça ces paroles que P. de Lacroix dit avoir entendues : « Misérables !

« comment n'êtes-vous pas honorés de marcher les pre- « rniers? Taisez-vous et suivez-moi. »

Cet auteur ajoute cette réflexion : « Un chef qui prêche « d'exemple dans le danger est toujours sûr d'être obéi , « surtout lorsqu'il parle à des noirs, si faciles à respecter « l'autorité, »

Ce ne serait pas faire un éloge des blancs que de supposer qu'en pareille circonstance, ils n'eussent pas obéi à leur chef. Dans la même année , les circonstances ayant changé , Pétion tint un autre langage à ces mêmes soldats , en leur traçant encore un exemple de résolution audacieuse , qu'ils imitèrent pour arriver à d'autres fins.

Le 11 mars, à l'aube du jour, la division Boudet se trouvait tout près de la Crête-à-Pierrot. Les soldats qui occupaient un poste avancé ayant été surpris , s'enfuirent pour rentrer dans le fort ou se jeter dans le fossé qui l'entourait : c'était la même manœuvre qu'avaient exécutée ceux qui furent poursuivis par la division Debelle.

Bans le fort , Dessalines , tenant à la main un tison ardent, menaçait la garnison de faire sauter la poudrière, si elle ne faisait pas une résistance énergique aux Français. Animant ces braves soldats, secondé par les officiers supérieurs qui suivaient son exemple , il les vit tous répondre à ses vœux, de mourir plutôt que de céder à l'impétuosité de l'ennemi. En cet instant , le général Boudet envoya un parlementaire qui s'approcha du fort avec une lettre à la main. C était sans doute pour sommer la garnison de se rendre ; mais Dessalines ordonna qu'on dirigeât le feu d'un canon contre le parlementaire qui fut emporté. Les Français s'avancèrent alors avec leur résolution ordinaire : l'artillerie, la niousqueterie du fort ba-

îayèrent leurs rangs. Revenant constamment à la charge, ils étaient toujours repoussés , et des soldats du fort en sortaient pour les poursuivre avec ardeur. Le général Boudetful blessé au talon par une mitraille, et dut laisser le commandement de sa division au général Pamphile de Lacroix : celui-ci avoue que cette division eut près de 500 hommes tués ou blessés dans cette attaque. Il fut contraint de sonner la retraite.

En ce moment arriva la division Dugua, débouchant de la Petite-Rivière, qui attaqua le fort à son tour. 'Marchant à la tête de sa troupe, ce général reçut deux balles qui le mirent hors de combat : il perdit 2 à 300 hommes, sans pouvoir réussir, plus que Boudet, à ébranler la fermeté de la garnison. Les deux divisions passèrent sous les ordres de Pamphile de Lacroix qui se retira avec elles au Bac-du-Centre, placé en face de l'habitation Coursin, à plus dé trois lieues du bourg de la Petite-Rivière.

Le général Leclerc, qui était arrivé sur les lieux avec la division Dugua, fut blessé lui-même au bas ventre, en donnant ses ordres à Pamphile de Lacroix. C'était le cinquième général français atteint par la garnison de la Crêteà-Pierrot.

Cette journée, fameuse dans nos fastes militaires, fît le plus grand honneur au courage, à la bravoure, à la résolution du général Dessalines : dès-lors l'opinion de l'armée et de la population indigène fut fixée sur lui. Dans la guerre contre les Anglais, dans celle du Sud, on avait déjà reconnu en lui les qualités du militaire actif; dans cette affaire du 11 mars, qui eut du retentissement dans la colonie, on reconnut la ténacité du guerrier qui ne cède pas : la haute opinion même qu'on avait de la valeur des généraux français et de leurs troupes, servit à rehausser son

mérite. Go n sidéré déjà comme le général en chef de l'armée coloniale, quoiqu'il n'en eût pas le titre, il parut digne de remplacer T. Louverture dont l'étoile avait pâli avant l'arrivée ç|e l'expédition. Sa haine pour les blancs,les humiliations qu'il leur faisait subir souvent sous l'ex-gouverneur, les massacres qu'il avait fait exécuter sur eux en divers lieux, quoique ce fût par les instructions de T. Louverture : tout servit à rallier les Indigènes à son autorité, lorsque survint la prise d'armes contre les Français. Mais ce fut surtout dans l'Artibonite et dans le Nord que cette appréciation lui conquit les suffrages des populations ; car le concours de Pétion et de Geffrard lui fut indispensable pour y rallier les populations de l'Ouest et du Sud, Cette vérité sera démontrée plus tard.

Durant l'attaque de la division Boudet, Dessalines avait reconnu l'avantage qu'avaient tiré les troupes françaises, d'une petite éminence qui domine le fort de la Crête-à- Pierrot : leur feu atteignait surtout les artilleurs. Il y fît construire immédiatement une redoute entourée de fossés, qu'il confia au commandement de Lamartinière, en y mettant des pièces de campagne. Il fit réparer les parapets du fort principal qui avaient souffert pendant le combat, prévoyant avec raison que l'armée française reviendrait, sinon pour tenter de nouveau de l'enlever de vive force, du moins pour en faire le siège. C'était justement l'idée qu'avaient conçue le capitaine-général Leclerc et les généraux sous ses ordres ; et dans cette pensée qu'il saisissait parfaitement, Dessalines jugea qu'il serait plus utile à la garnison qui serait assiégée, en quittant le fort pour aller réunir le plus de forces possibles afin d'inquiéter les assiégeans. Il en sortit avec ses aides de camp, re commandant à Magny, à Lamartinière et aux autres offi-

[ 1 802] C II A P1TR E III . 1 0r>

ciers supérieurs, de continuer l'œuvre glorieuse" qu'ils avaient si bien commencée : eux tous et leurs soldats lui promirent de justifier sa confiance.

Avant de revenir avec le matériel d'artillerie nécessaire au siège de la Crête-à-Pierrot, le général Leclerc envoya l'ordre aux généraux Hardy et Rochambeau de retourner sur les lieux, pour y prendre part en investissant le fort complètement.

Hardy rencontra Dessalines sur le morne Nolo et le chassa devant lui : Dessalines ne pouvait résister longtemps, n'ayant réussi à réunir que fort peu de cultivateurs armés. Le général Salm, de la même division habituée au massacre des noirs depuis son débarquement, « en « passa deux cents au fil de l'épéedans un camp, » selon l'expression de P. de Lacroix. Cette division, réunie, vint se placer au bas du morne de l'Acul-du-Parc, au nordest de Ja Crête-à-Pierrot.

Le 22 mars, Rochambeau arriva du Mirebalais par la rive droite de l'Artibonite et se plaça au bas du morne de la Tranquillité, au sud-est du fort, ayant sa droite appuyée à la division Hardy et sa gauche à l'Artibonite.

Le chef d'escadron Rourkefut placé avec quelques troupes, sur la rive gauche de ce fleuve, assez près d'un gué qui pouvait offrir un passage à la garnison du fort, en cas d'évacuation.

Pamphile de Lacroix, avec les divisions DuguaetRoudet, se posta en avant du bourg de la Petite-Rivière, au nord-ouest du fort. Le capitaine-général Leclerc était dans ce bourg.

Le général Rigaud l'avait suivi à Saint-Marc, où il débarqua pour se rendre à l'armée, et se trouva dans la.

division Dugua ; Geffrard, Bonnet et la plupart des autres officiers venus de Saint-Yague, arrivèrent aussi à Saint- Marc et marchèrent contre la Crête-à-Pierrot. J. P. Boyer était employé à l'état-major du général P. de Lacroix *.

Tout près de la Petite-Rivière et de la rive droite de l'Artibonite, était un autre champ de carnage où Dessalines avait fait massacrer environ deux cents blancs, immédiatement après le départ de T. Louverture pour le Nord : nouvel indice que ce fut par ses ordres. C'est pendant qu'on opérait cet acte de cruauté, que le naturaliste Descourtilz réussit à sauver sa vie, en se précipitant chez ce général même, afin d'implorer l'intervention de Madame Dessalines. Cette femme humaine dut employer les larmes, les supplications, se jeter aux genoux de son inexorable mari, pour obtenir la grâce de ce jeune homme, en lui représentant qu'étant médecin, il pourrait être utile aux blessés : il fallut néanmoins le concours de ses aides de camp présens à cette scène, où la vertu le disputait au crime, pour qu'elle réussît à épargner la vie de ce malheureux. Comme elle l'avait prévu, Descourtilz, renfermé au fort de la Crête-à-Pierrot, donna ses soins aux militaires blessés dans les diverses attaques.

La vertu a donc toujours raison dans ses appréciations favorables à l'humanité ! Le crime n'est donc pas nécessaire, même dans une situation politique !

L'investissement du fort étant consommé avec tout l'art du génie militaire, par les soins du chef de brigade Bachelu, des canons, des obusiers et des mortiers lan-

1 Boyer m'a dit que ce général lui témoignait beaucoup d'égards. On ne doi* pas alors s'étonner de ce que P. de Lacroix dit de lui, à la page '266 du tome 12 de ses Mémoires.

çaient leurs projectiles contre les braves assiégés, dont l'artillerie ne pouvait guère servir qu'à repousser les attaques comme celles qui avaient eu lieu. Mais le général Rochambeau, dont la batterie de sept pièces avait éteint le feu de celles de la redoute commandée par Lamartinière, crut alors pouvoir emporter d'assaut cette redoute: il l'attaqua, perdit 500 hommes et fut repoussé victorieusement. Lamartinière jugea cependant qu'il était utile de l'abandonner, pour rentrer dans le fort, et joindre ses efforts à ceux de Magny. Cette redoute était démantelée.

Durant la canonnade et le bombardement du fort, Pétion y jeta plusieurs bombes, au dire de Pamphile de Lacroix, sous les ordres de qui il servait.

M. Madiou a cherché à l'en excuser en quelque sortey en disant: « Pétion, quoiqu'il eût la réputation d'une « grande bravoure, donnait mollement, à la tête delà 15e « coloniale, depuis le commencement du siège. LesFran- « çais virent sur sa physionomie combien il lui répugnait « de combattre contre ses frères noirs et jaunes.... Pétion « désirait la prise de la Crête-à-Pierrot qui devait porter « le dernier coup à la puissance de T. Louverture ;... il « voulait que les indigènes lui sussent gré un jour d'avoir « ménagé le sang de ses frères 1 »

Nous ne partageons pas entièrement cette appréciation de la conduite de Pétion en cette circonstance ; et c'est parce que nous croyons aussi qu'il désirait, et qu'il devait désirer que la résistance de T. Louverture fût anéantie une fois, que nous pensons qu'il n'agit pas mollement.

Et pourquoi n'eût-il pas eu sincèrement ce désir ? Qui souhaitait, dans toute la colonie, que T. Louverture pût

1 Histoire d'Haïti, t. 2, p. 222

devenir vainqueur de l'armée française ? Dessalines luimême ne formait pas ce vœu : il combattait comme tous les autres officiers supérieurs, comme le dernier des soldats, par honneur militaire. T. Louverture était à bout de son prestige et de sa puissance, depuis qu'il avait immolé Moïse pour plaire aux colons, pour satisfaire sa vengeance personnelle * ; son rôle politique était fini ; il ne pouvait organiser une guerre qui eût pour but l'expulsion des Français, d'un pays qu'il avait rendu français plus que jamais, par son alliance avec les colons.

Il fallait donc l'anéantir par les armes, pour arriver à une situation qui ne pouvait se dessiner que lorsqu'on aurait vu le capitaine-général Leclercet ses généraux à l'œuvre, dans l'administration du pays. Le gouvernement consulaire avait déclaré que la liberté générale subsisterait à Saint-Domingue et à la Guadeloupe ; il fallait attendre pour reconnaître jusqu'à quel point cette déclaration était sincère. Certes, on peut croire que l'opinion de Pétion, personnellement, était assez fixée à ce sujet, depuis qu'à Paris il avait compris l'intention que ce gouvernement avait d'envoyer à Madagascar, tous les officiers jaunes et noirs qu'on envoya à Saint-Domingue; mais il fallait des faits visibles à tous les yeux, pour arriver à

1 Le 1er septembre 1799, le jour même où Moïse entrait au Môle, abandonné par R. Desruisseaux et Bellegarde, il adressa à T. Louverture une lettre où il .lui reprochait de ne pas faire payer ses lioupes, comme faisait Rigaud ; de ne pas écouler ses conseils, en lui disant toujours qu'il est une jeune tète ; que lui, Moïse, est toujours en avant pour son service, et exposé au mécontentement des soldats , etc. Entin , il termina cette lettre en demandant sa retraite à T. Louverture, afin de travailler pour nourrir sa famille et donner de l'éducation à ses enfans.

Nous avons vu cette lettre au ministère de la marine. On conçoit alors pourquoi, avec tant d'aulres motifs, T. Louverture fil périr son neveu à la lia de 1801.

une transformation dans les idées de la population indigène, qui voyait dans les Français, des libérateurs du joug despotique de l'ex-gouverneur.

Au fond, la résistance de T. Louverture n'était qu'une inconséquence à sa conduite antérieure, bien qu'on n'eût pas rempli envers lui ce que prescrivaient les égards qu'elle lui méritait. Après avoir vaincu Rigaud et son parti, il avait constitué Saint-Domingue comme une colonie dépendante de la France, avec la prétention de la gouverner ; en apprenant les préparatifs de l'expédition, il avait proclamé qu'il fallait recevoir les envoyés de la France avec le respect de la piété filiale; et pour un manque déformes dans ses rapports avec le capitaine-général, il méconnaissait cette autorité envoyée par la France ! Certainement, on ne peut qu'admirer les efforts héroïques qu'il fit pour se maintenir au pouvoir ; mais avait-il un droit légitime pour y rester, quand la France avait décidé le contraire? S'il eût triomphé, le sort de ses frères se seraitil amélioré, lorsque dans sa toute-puissance il l'avait empiré ?

Tout concourait donc à faire désirer qu'il fût vaincu ; et ceux qui contribuaient à ce résultat politique, comme Pétion, agissaient dans l'intérêt d'un avenir jusqu'alors inconnu y mais qui devait être préféré à l'état présent des choses.

Au surplus, quand T. Louverture et Dessalines faisaient canonner et bombarder Jacmel où se trouvait Pétion, en 1800, n'était-ce pas au nom de la France qu'ils agissaient ainsi? En mars 1802, c'était aussi au nom de la France que Pétion bombardait la Crête-à-Pierrot : la colonie était française, militaires et citoyens étaient français; ils ne pouvaient agir qu'en cette qualité. Mais,

de même que Dessalines avait conçu une haute estime pour la valeur et les talens militaires de Pétion au siège de Jacmel, de même Pétion en conçut pour la bravoure et l'énergie que Dessalines déploya à la Crête-à-Pierrot. C'est ce sentiment mutuel qui les rapprocha peu de mois après, et qui les unit pour commencer la guerre sacrée de l'indépendance.

Remarquons néanmoins que lorsque le bombardement eut lieu, Dessalines n'était plus dans le fort : c'était Ma gny, destiné à estimer, à aimer, à chérir Pétion un jour, en recevant de sa part les témoignages de la plus sincère amitié ; c'était Lamartinière,l'un de ces braves officiers de la légion de l'Ouest qui, avec Pétion, avait si bien défendu la cause que soutenait Rigaud dans la guerre du Sud. La haine, la vengeance n'existaient donc pas dans le cœur de Pétion : le devoir militaire seul dirigeait sa conduite, d'accord avec les idées politiques.

Enfin, après deux jours de canonnade et de bombardement continus, les parapets du fort de la Crête-à-Pierrot n'offraient plus qu'un faible abri aux assiégés ; ils manquaient d'eau, de nourriture, ayant encore des munitions. Ils avaient satisfait à l'honneur militaire, en défendant ce point avec toute la vigueur possible ; ils avaient repoussé les attaques successives de quatre divisions françaises , composées des meilleurs soldats de cette République qui avait fait trembler les rois en Europe ; ils avaient blessé plusieurs braves généraux , même le capitaine-général : la perte des Français était considérable. En avouant le chiffre de 1500 hommes tués dans les divers assauts, P. de Lacroix dit d'un autre côté : « Notre perte avait été si « considérable qu'elle affligea vivement le capitaine-géné- « rai Leclerc : il nous engagea, par politique, à la pallier

<< comme il la palliait lui-même dans ses rapports offi- « ciels. » Un tel aveu doit donc faire supposer que la perte réelle était supérieure au chiffre de 1500 hommes1.

Lorsqu'un millier de braves avaient ainsi résisté à plus de douze mille homme aguerris , pourvus de toutes les connaissances militaires , de tous les moyens de destruction que donne la guerre, ils pouvaient considérer qu'ils avaient assez fait pour leur gloire ; mais pas un ne songea à capituler !

En quittant la Crête-à-Pierrot , Dessalines avait prévu qu'il lui serait peut-être impossible de secourir efficacement la garnison, contre toute l'armée française concentrée sur ce point. Dans cette pensée , il fit remarquer à Magny et à Lamartinière un anneau qu'il portait au doigt, comme devant être le signe de l'ordre d'évacuation qu'il pourrait leur envoyer. En effet, dans la nuit du 25 mars, un vieil officier noir et une vieille femme de la même couleur avaient réussi à tromper la vigilance des assiégeans , en pénétrant dans le fort : l'officier exhiba l'anneau de Dessalines aux deux chefs qui le défendaient , et qui se préparèrent dès ce moment à l'évacuation qu'ils ne pouvaient effectuer que dans la nuit suivante.

Au jour, les deux émissaires sortirent du fort et furent aperçus par un officier d'état-major du nom d'Hédouville, qui était déjà venu dans la colonie avec l'ancien agent : il les fit arrêter et les questionna. Résolus à subir tout , même la mort, plutôt que d'avouer l'objet de leur mission, ils nièrent d'être sortis du fort : on les assomma à coups

1 Nous avons lu sur le Moniteur un rapport de Leclerc au ministre de la marine, où il avoue le chiffre de 500 hommes ; mai?, par contre, il y dit que les indigènes perdirent plus de 3000 hommes. Voilà comme on trompe les gouvernemens !

de bâton. Le vieil officier joua le rôle d'aveugle, s'appuyant sur le bras de la vieille femme qui , de son côté , faisait la sourde. Le général Pamphile de Lacroix intervint, et fit cesser les mauvais traitemens dont on les accablait : ce dont nous ne pouvons que le louer. Il ne put soupçonner qu'ils étaient venus remplir une telle mission, et les fît relâcher. « On les avait tellement battus , dit cet « auteur, qu'ils avaient l'air de ne plus pouvoir se soute- « nir. Ce ne fut qu'en les menaçant de les faire fusiller « qu'ils se décidèrent à marcher, On les conduisit en dew hors de nos sentinelles volantes : nous observions leurs « mouvemens ; ils étaient lents et paraissaient pénibles ; « tout-à-coup nous voyons nos vieux nègres s'élancer à la « course el danser cliica (la danse favorite des noirs) ; je « fus anéanti »

Après avoir terminé leur importante mission par cette scène comique, nos vieilles gens rejoignirent bientôt Dessalines qui, de son côté , se prépara à recevoir les braves auxquels il avait fait transmettre ses. ordres.

Dans la soirée du 24 mars , la garnison du fort sortit dans le plus profond silence, en y laissant ses blessés et quelques canonniers blancs qui ne la suivirent pas ! . Elle essaya de passer à travers la ligne des divisions Dugua et Boudet devenues celle de Pamphile de Lacroix : repoussée de ce côté , elle se dirigea sur la gauche de la division Rochambeau, où elle s'ouvrit un passage à la baïonnette, avec la plus grande intrépidité. Magny, Lamartinière et leurs courageux compagnons rejoignirent Dessalines au morne du Calvaire, sur la route du Petit-Cahos.

1 Descourlilz , le naturaliste , s'évada dans la retraite et fut joindre les Français.

« La retraite qu'osa concevoir et exécuter le comman- « dant de la Crête-à-Pierrot , dit P. de Lacroix , est un « fait d'armes remarquable. Nous entourions son poste « au nombre de plus de 12 mille hommes ; il se sauva , « ne perdit pas la moitié de sa garnison, et ne nous laissa « que ses morts et ses blessés. Cet homme était un quarteron à qui la nature avait donné une âme de la plus m forte trempe; c'était le chef de brigade Lamartinière. » Cet auteur s'est trompé en n'attribuant cette retraite qu'à Lamartinière , en le considérant comme le commandant de cette héroïque garnison. Magny était ce chef, en sa qualité de chef de brigade plus ancien que son brave compagnon : tout aussi résolu que Lamartinière, Magny fut secondé par lui ; ils firent ce prodigieux fait d'armes qui ne les honora pas moins que la belle défense qu'ils avaient faite du fort contre toutes les troupes françaises. Cette évacuation , au milieu de tant d'ennemis , est digne de figurer à côté de celle de Jacmel par Pétion , en 1800.

De tels faits immortalisent les noms de ces héros ; ils donnent le droit aux Haïtiens de s'enorgueillir de leurs devanciers , en dépit de tous les préjugés subsistant encore.

Et pourtant, Pétion., Magny, Lamartinière, étaient tous trois de cette classe d'hommes , que le gouvernement français fît traquer par ses agens , dès 1 796, pour leur enlever une position acquise par leur valeur, par des services rendus à la France !... Quel parti n'aurait-il pas pu tirer de cette classe intelligente et courageuse , pour la conservation de sa colonie ? Mais que venait-il faire encore en 1802?...

Nous avons dit que T. Louverture était parti pour le

Nord , en laissant Dessalines chargé de la défense de la Crête-à-Pierrot. Son but était d'opérer dans ce département , de telle sorte qu'il espérait inquiéter le capitainegénéral et l'empêcher de concentrer toutes ses forces sur l'Artibonite. En réussissant dans ce plan, il eût divisé ces forces, et donné à Dessalines le moyen de guerroyer plus longtemps : la guerre eût été prolongée. Mais , avec la poignée d'hommes qu'il emmenait avec lui , il comptait , au 24 ou 25 février où il prenait cette résolution , sur la continuation de la résistance que faisait alors Maurepas , sur la reprise des hostilités par Christophe qui , battu à Bayonnet en dernier lieu, était venu le joindre sur l'habitation Couriotte avec le chef de brigade Barada, Européen et ancien commandant de place au Cap , et le chef de brigade Jasmin, commandant de la 2e demi-brigade. Ces officiers retournaient avec lui pour essayer de soulever les cultivateurs. Déjà, le chef de brigade Romain, dans les mornes du Limbe , — Sylla , dans ceux de Plaisance , guerroyaient avec des cultivateurs.

Mais, à peine T. Louverture était-il parti de Couriotte, que Maurepas faisait sa soumission à l'armée française. Cet événement nuisit considérablement au plan de l'exgouverneur ; car Maurepas , fidèle à la nouvelle autorité qu'il avait reconnue, seconda Desfourneaux, qui se tenait à Plaisance , en paralysant les efforts de Romain et de Sylla.

Tandis que Christophe et ses deux officiers supérieurs se portaient à la Grande-Rivière, et soulevaient les cultivateurs de tous les quartiers environnans jusque près du Fort-Liberté et du Cap, en inquiétant le général Royer dans cette dernière ville et le contre-amiral Magon dans î'autre,T. Louverture se rendit à Ennery dont la garnison

évacua à son approche et se retira aux Gonaïves. D'Ennery il fut s'emparer sans combat, de Saint-Michel , de Saint- Raphaël, du Dondon et de la Marmelade. Là, il reçut une lettre de Dessalines qui l'avisait de la marche de Hardy et de Rochambeau sur les Câhos , de l'enlèvement du trésor par ce dernier, de la première attaque de la Crêtea-Pierrot par Debelle, et de la seconde par Boudet et Dugua. Cet avis le fît aller à Plaisance où il enleva le poste Bidouret qui domine ce bourg. Il se disposait à continuer ses opérations contre Desfourneaux , lorsqu'il eut connaissance , par le commandant de la Marmelade , qu'une colonne française arrivait sur ce bourg ; il s'y porta en vain, et alla jusqu'à Hinche, où il espérait l'atteindre pour le combattre. C'était s'éloigner beaucoup du champ de bataille des bords de l'Artibonite ; mais il quitta Hinche presque aussitôt pour se rendre dans la plaine des Gonaïves et de-là se porter au Gros-Morne, ignorant encore la soumission de Maurepas. Dans cette plaine , il reçut une nouvelle lettre de Dessalines qui l'informait du siège de la Crête-à-Pierrot. C'est alors qu'il vint sur les derrières de la division Pamphile de Lacroix , au moment même que s'effectuait l'évacuation du fort *.

Le fort étant en possession des Français qui avaient toutes leurs troupes réunies dans l'Artibonite, T. Louverture ne pouvait pas se tenir dans cette plaine avec si peu de forces. Il monta aux Cahos, et établit son quartiergénéral sur l'habitation Chassériaux, au Grand-Fond Magnan, à peu de distance de celle de Vincendière ou Vincen-

• Nous relatons tous ces faits d'après le Mémoire de T. Louverture : il est prèsumable qu'il a dû mieux narrer ce qu'il fit que son fils Is/jac, qui se trouvait auprès de sa nièie, et qui a raconté les choses autrement dans ses Mémoires, écrits longtemps après.

114 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE b'HAÏTI.

guerra , où se tenaient Madame Louverture , sa famille , Madame Dessalines et d'autres personnes , depuis l'issue du combat de la Ravine-à-Couleuvre. Il envoya l'ordre à Dessalines de venir l'y joindre avec Magny, Lamartinière, les autres officiers supérieurs et les débris de la garnison de la Crête-à-Pierrot.

Après l'évacuation de ce fort, le général Leclerc, sachant que l'on guerroyait du côté du Cap et du Fort-Liberté, fit partir la division Hardy pour se rendre au Cap, tandis que Rochambeau se portait aux Gonaïves pour rétablir les communications avec le Nord et le général Desfourneaux qui était toujours à Plaisance,

Hardy fut assailli dans sa route par Christophe et T. Louverture, qui, desCahos, marcha contre lui jusqu'au Dondon. Il arriva au Cap, mais après avoir perdu cinq cents hommes. Au Cap même, cette division dut être aidée par les matelots de l'escadre que l'amiral Villaret-Joyeuse fît débarquer. Mais bientôt cette situation changea à l'avantage des Français, Le 29 mars, la secondé escadre de Brest et celle du Havre arrivèrent au Cap ; et le 5 avril, celle de Flessinguey mouilla également: elles apportèrent plus de 5000 hommes de troupes fraîches. Avec ce renfort, les opérations de Christophe et de T. Louverture n'étaient plus à craindre, et ils devaient même venir à composition.

En quittant l'Artibonite, le général Leclerc se rendit à Saint-Marc. Boudet, après sa blessure, était retourné au Port-au-Prince. Sa division, sous les ordres de Pamphile de Lacroix, avait suivi le capitaine-général à Saint- Marc, d'où elle partit, en passant par Mont-Rouis, pour aller déloger Charles Bélair des montagnes des Matheux,

[1802] chapitre m. 115

Mais CharlesBélair s'était déjà rendu aux Cahos, où T. Louverture l'avait mandé, afin d'y rester en place de Dessalines; celui-ci eut ordre de se porter sur l'habitation Marchand, dans la plaine de l'Artibonite, tandis queTex-gouverneur se rendait de nouveau dans le Nord. Des Matheux, Pamphile de Lacroix adressa une lettre à Charles Bélair, en lui proposant de se soumettre et d'imiter les généraux Clervaux, Paul Louverture et Maurepas ; mais il en reçut une réponse par laquelle ce général jurait de nouveau fidélité à T. Louverture.

P. de Lacroix s'achemina ensuite pour le Port-au-Prince^ où il fît une rentrée solennelle^ afin d'effacer les fâcheuses impressions que la population de couleur avait reçues, ditil, par les pertes subies par les Français à la Crête-à-Pierrot . C'est un de ces stratagèmes permis en temps de guerre ; il avait été ordonné par le général Boudet. Pamphile de Lacroix, qui le raconte avec naïveté, fit mettre ses troupes sur deux rangs au lieu de trois ; il fit marcher les sections à grandes distances; les officiers étaient à cheval ; on lui envoya de l'artillerie attelée ; il la distribua dans sa colonne avec des équipages. « Et notre rentrée au Port-au-Prince « eut l'effet moral que nous en attendions.»

Une telle rentrée devait être admirable, il faut en convenir.

Déportation d'André Rigaud. — Son sort en France. — Proclamation de Leclerc sur cette déportation. — Pensées de Pétion et de Lamour Dérance à cette occasion. — Arrêté de Leclerc sur le commerce français et étranger. — Correspondance entre les amiraux VillaretJoyeuse et Duckworth. — Disposition de Toussaint Louverture à la soumission. — 11 correspond avec Boudet. — Assassinat de Voilée. — Positions occupées par Toussaint Louverture et ses généraux. — Leclerc fait proposer à Christophe de se soumettre. — Correspondance à ce sujet. — Toussaint Louverture autorise Christophe à des entrevues avec les généraux français. — Soumission de Christophe et de ses troupes au Haut-du-Cap. — Correspondance entre Leclerc et Toussaint Louverture. — Ce dernier fait sa soumission au Cap. — Il porte Dessalines et Charles Bélair à se soumettre. — Réflexions à cette occasion.

Tandis que le général Boudet prenait au Port-au-Prince, dans les vues les plus sages, une mesure militaire pour produire un effet moral sur l'esprit de la population de couleur, — à Saint-Marc, le capitaine-général Leclei'c prenait une mesure politique qui devait détruire cette impression favorable, et saper définitivement le crédit de la France dans son esprit. C'était, non son génie, mais le génie de la Liberté qui la lui inspirait : instrument aveugle, comme plusieurs de ses prédécesseurs, agens de son pays, il y obéissait à son insu.

Rigaud était retourné à Saint-Marc avec le capitainegénéral. Dès son arrivée au Port-au-Prince, il avait écrit

une lettre au général Laplume, par laquelle il réclamait de lui la restitution de sa maison, que Laplume occupait depuis son entrée aux Cayes, et des meubles qui la garnissaient. Il avait chargé un fondé de pouvoirs de poursuivre en même temps la réclamation de la main-levée du séquestre mis sur ses autres propriétés, par T. Louverture et son administration des domaines.

Or, selon les Mémoires deBoisrond Tonnerre, « Laplu- « me n'avait jamais pu comprendre le mot de restitution.)) Maintenu par les Français dans son commandement supérieur du département du Sud, il voyait déjà avec dépit l'arrivée de Rigaud dans la colonie, et sa bonhomie le portait à croire que l'ancien général du Sud pourrait y être replacé: il le croyait d'autant plus, que noirs et mulâtres dans le Sud, aux Cayes surtout, avaient manifesté une vive joie du retour de Rigaud. Le commandement de la 13e demi-brigade donné à Pétion semblait, pour Laplume, un acheminement à cette mesure qui l'eût dépossédé de sa place. C'est la question vivace qui occasionne toujours les plaintes des hommes et leur animosité.

D'un autre côté, les colons des Cayes, qui avaient tant déblatéré contre Rigaud après sa fuite, en 1800, redoutaient sa vengeance s'il venait à être replacé dans le Sud. Entourant Laplume de leurs conseils intéressés, ils firent cause commune avec la sienne, et le portèrent à écrire à Leclerc , pour dénoncer Rigaud de violence envers un général noir, qui venait de donner à la France des preuves signalées de son dévouement par sa prompte soumission, et représenter le général mulâtre comme dangereux par l'influence qu'il exerçait sur les esprits ' .

1 A celle époque, Leclerc excepta du blocus le port des Cayes, sur la de-

118 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI.

Les colons du Port-au-Prince, qui avaient été témoins de l'enthousiasme excité dans la population indigène par l'arrivée de Rigaud en cette ville, se joignirent à ceux des Cayes. Enfin, le général Rochambeau paraît avoir contribué aussi, par ses conseils, à la mesure que prit Leclerc.

Pamphile de Lacroix , qui avance cette assertion en citant une ancienne lettre de Rochambeau^ au conseil exécutif provisoire de France, datée de Philadelphie le 26 novembre 1794, où il exprimait une opinion défavorable aux mulâtres, dit aussi : « En même temps, T. Louver- <( ture se 'plaignit amèrement de l'arrivée et de la pré* « sence, dans la colonie, d'un homme qu'il accusait « d'avoir été injustement son antagoniste. Circonvenu « de tous côtés , le général Leclerc prit un arrêté pour « ordonner le rembarquement du général Rigaud. »

Nous admettons son assertion relative à Rochambeau , qui n'avait pas une meilleure opinion des noirs que des mulâtres : nous l'avons prouvé par sa lettre citée à la page 219 de notre 5e volume. Mais nous repoussons celle qui concerne T. Louverture, qui, en ce moment, était encore insoumis. A cet égard , les dates sont la meilleure preuve des faits. Or, la soumission de l'ex-gouverneur n'a eu lieu, comme on le verra bientôt, que dans les premiers jours de mai, et la déportation de Rigaud s'effectua dans les derniers jours de mars*. Mais il convenait à cet auteur d'arranger les choses ainsi.

Il est probable , au contraire , qu'aux considérations

mande de Laplume, et pour lui donner un nouveau témoignage de considération.

a B. Tonnerre dit aussi que Rigaud fut déporté après la soumission de T. Louverture. On pourrait s'étonner d'une telle erreur dans ses Mémoires écrits peu de temps après tous ces événement, si cet auteur national n'avait pas été encore plus inexact sur une foule de faits relatés par lui.

exposées à Leclerc par la tourbe des colons et Rochambeau, le désir qu'il avait de porter T . Louverture , Dessalines et les autres généraux qui résistaient, à se soumettre à son autorité, entra pour beaucoup dans sa résolution. Ce serait une excuse qu'on pourrait donner à la déportalion de Rigaud, pour atténuer la faute politique commise par Leclerc, si d'ailleurs ses instructions secrètes n'avaient pas prescrit cette mesure , non-seulement par rapport à Rigaud , mais à l'égard de tous les autres officiers venus avec lui de France.

Quoi qu'il en soit , étant à Saint-Marc , Leclerc manda Rigaud, et lui dit , avec cette perfidie caractéristique de presque tous les actes de cette époque : « Général, je vais « faire une tournée dans le Sud , vous viendrez avec « moi. »

Plein de confiance et de joie , en pensant qu'il allait revoir son lieu natal, cette ville des Cayes, berceau de son enfance , ce département du Sud où il avait donné à la France tant de gages d'un dévouement inaltérable , Rigaud s'empressa d'expédier un de ses aides de camp au Cap pour en aviser sa femme , qu'il espérait y amener aussi avec ses enfans : car il devait croire que le but final de ce voyage était de l'employer dans le Sud.

Deux frégates se trouvaient sur la rade de Saint-Marc, la Guerrière et la Cornélie. Leclerc s'embarqua sur la première pour se rendre au Port-au-Prince. Rigaud passa sur l'autre , après avoir serré la main aux officiers du Sud qui se trouvaient à Saint-Marc, et qui l'accompagnèrent au rivage. Mais , à son grand étonnement , tandis que la Guerrière faisait voile pour le .golfe de l'Ouest , la Cornélie mettait cap au Nord. Il demande au capitaine du navire l'explication de cette manœuvre , et celui-ci lui

répond avec hauteur : « Vous êtes prisonnier : remettez-

« moi votre épée ! »

Cette vaillante épée qui avait repris Léogane et Tiburon sur les Anglais!... Indigné de cette insolence, Rigaud lance son épée à la mer, et un regard méprisant à cet officier.

Je reconnais mon sang à ce noble courroux.

Comment qualifier, en effet , cette parole de l'officier de marine, cet acte de Leclerc, empreint de tant de déloyauté ? Chef suprême de la colonie , devait-il descendre à une ruse aussi indigne de l'autorité ? Que n'appelât-il Rigaud pour lui dire avec sévérité : « Vous avez compro- « mis le succès de l'expédition, par votre lettre au général « Laplume. Mon devoir est de vous renvoyer en France. »

Lorsque l'autorité supérieure s'abaisse à employer la ruse de la faiblesse, elle se déconsidère aux yeux de tous, elle encourt leur mépris et même leur haine. Tels furent les sentimens qui se propagèrent , comme une étincelle électrique , dans le cœur de tous les hommes de bien , principalement dans celui de tous les mulâtres de Saint- Domingue. De ce jour, la puissance morale de la France s'évanouit à leurs yeux comme par enchantement. Il ne restait plus qu'à la faire évanouir aux yeux des noirs : la déportation de T. Louverture, non moins déloyale, vint bientôt après achever l'œuvre injuste commencée sur son ancien rival.

Arrivé dans la rade du Cap, Rigaud apprit là seulement le motif de sa déportation , par une lettre que lui écrivit le général Boyer. Il fut transbordé sur la flûte le Rhinocéros. On y envoya sa femme et ses enfans. Son fils aîné, Louis Rigaud , et deux aides de camp étaient avec

lui, Dix autres officiers furent embarqués au Cap , sur le vaisseau le Jean-Bart, qui partit en même temps que le Rhinocéros : c'étaient F. Chevalier, M. Bienvenu , Birot, Geoffroi, Papilleau, E. Saubate, Brunache, J. B. Belley, Blanchet jeune, et Borno Déléard.

$i la lettre de Bigaud à Laplume était réellement la seule cause de sa déportation, cette faute, si c'en fut une, lui était personnelle : sa femme et ses enfans devaient seuls l'accompagner. Mais à quoi attribuer la déportation de ces officiers , sinon aux instructions secrètes du Premier Consul?

Les effets de Rigaud, chargés sur une chaloupe , furent pillés par les matelots : ils chavirèrent ensuite cette barque pour avoir le prétexte de dire que ces effets s'étaient perdus dans la mer. Ainsi les effets de T. Louverture furent aussi pillés, après son arrestation. Quand l'autorité supérieure agissait avec déloyauté , il n'est pas étonnant que les agens secondaires se crussent autorisés à agir sans honte.

Des femmes indigènes du Cap, apprenant le dénûment de Rigaud et de sa famille, et celui des officiers embarqués là , s'empressèrent de leur porter de faibles secours en argent et en linge. Et ce n'est pas le seul trait de bonté que nous ayons à constater de leur part : bientôt, nous aurons à dire quelle sollicitude ces nobles cœurs montrèrent pour les Français atteints de la fièvre jaune.

Les deux navires de guerre arrivèrent à Brest le 2 prairial (22 mai). Rigaud s'empressa d'adresser une lettre au ministre de la marine, le jour même de son arrivée, pour lui exposer sa situation et celle des officiers venus avec lui. Il insista davantage sur celle de ses compagnons

d'infortune, qui réclamait au moins la justice du gouvernement français ; et dans ce but , il demandait la faculté de venir à Paris. Mais, le 28 mai, le ministre lui répondit que le Premier Consul avait ordonné qu'il se rendrait à Poitiers avec sa famille et ses domestiques seulement; qu'il jouirait de son traitement de réforme, et que le chef du gouvernement ne préjugeait rien sur les causes de son retour en France. L'ordre fut donné de le transférer à Poitiers , et on pourvut au sort des officiers. C'était adoucir celui de Rigaud*

À Poitiers, Rigaud était sous la surveillance du colonel Lacuée , de la 63e demi^brigade. Rendant compte au ministre de la marine de la conduite de Rigaud , Lacuée lui dit : « Il parle de Toussaint Louverture avec beaucoup « de modération, vantant ses moyens naturels et l'extrême « facilité de ses moyens physiques et intellectuels. Il pats raît peu dissimulé; il est néanmoins circonspect. » Cette lettre est du 29 juin l .

Telle fut la justice rendue aux qualités de T. Louverture par Rigaud, au moment où son ancien ennemi était prisonnier à bord du Héros, voguant vers les rives de la France, avant de s'être trouvé comme lui prisonnier au fort de Joux, pour lui donner personnellement des témoignages de sympathie dans leur commun malheur.

Nous ne pouvons que louer ici la mémoire de ce mulâtre , qui comprit ce que lui prescrivait le devoir moral envers son frère noir, après leur sanglante querelle allumée par une politique inintelligente.

Rendons justice aussi à la mémoire de Toussaint Lou-

1 Nous avons puisé tous ces renseignemens, relatifs à Rigaud, dans un carton du ministère de la marine, qu'il nous a été permis de consulter.

verture, à ce noir qui eut des torts envers Rigaud, envers ses frères mulâtres et noirs anciens libres, mais qui comprit, malheureusement trop tard pour sa gloire, qu'il devait s'abstenir de toute récrimination contre îligaud et ses officiers venus avec l'expédition française. En effet , étant à la Petite-Rivière de TArtibonite , il avait réfuté la proclamation de Leclerc , du \ 7 février, par une autre proclamation : on y remarque une louable abstention de toute aigreur contre Rigaud , Villatte i B, Léveillé , Pétion et leurs compagnons , en même temps qu'il se plaint du renvoi à Saint-Domingue de généraux blancs qui y avaient servi.

« Car enfin, y dit-il, comment se fier à un homme « (Leclerc) qui emmenait avec lui une armée nombreuse. . . « Quelle confiance leshabitans de cette colonie pouvaient - « ils et peuvent-ils encore avoir dans les chefs qui cornet mandent cette armée ? Rochambeau , Kerverseau et « Desfourneaux, n'ont-ils pas été dans le Nord, l'Ouest et « le Sud , les tyrans les plus acharnés de la liberté des « noirs et des hommes de couleur? Aux îles du Vent, Ro- « chambeau n'a-t-il pas été le destructeur des hommes « de couleur et des noirs? N'a-t-il pas prédit, il y a cinq « ans (en \ 796), qu'il fallait envoyer à Saint-Domingue « des troupes pour désarmer les cultivateurs ?. . . »

Et dans son mémoire adressé au Premier Consul , on ne trouve pas un mot qui décèle la moindre animosité contre Rigaud ni contre les autres.

Le malheur, les persécutions politiques ont cet avantage , qu'ils produisent dans les hommes faits pour s'estimer, un retour aux nobles sentimens qu'ils devraient nourrir les uns pour les autres dans les temps de leur prospérité , alors que leur bonne entente pourrait con™

f 24 études sur l'histoire d'haïti.

tribuer à celle des peuples dont la destinée leur a été confiée par la Providence * .

Rigaud passa quelque temps à Montpellier, où il fut transféré de Poitiers , avant d'avoir été arrêté et conduit par quatre gendarmes et un officier au fort de Joux , sur l'ordre donné au préfet Nogaret par le grand-juge Régnier. On apposa le scellé sur ses papiers ; et ce préfet , en rendant compte de cette opération , déclara qu'aucun de ces papiers n'avait rapport au délit dont il était prévenu, sans mentionner l'imputation qui lui avait été faite. Ce préfet s'honora en exposant au grand-juge la malheureuse situation de la famille de Rigaud , privée de tous moyens d'existence , en réclamant la sollicitude et l'humanité du gouvernement français pour lui accorder des secours2.

Arrivé au Port-au-Prince, le capitaine-général Leclerc rendit une proclamation pour annoncer la déportation de Rigaud. Il y donna pour motif de cette mesure, que ce général voulait troubler l'ordre public en satisfaisant son ambition. Cet acte fut affiché , ainsi que la lettre écrite par Rigaud à son fondé de pouvoirs aux Cayes.

En relatant cette particularité , P. de Lacroix fait savoir que Pétion et les officiers de la 13e se trouvaient en

1 Dans ses Mémoires, Isaac Louverture raconte qu'un officier supérieur, ayant appris à Toussaint Louverture, de la part de Leclerc, que Rigaud avait été embarqué, reçut cette réponse qui honore sa mémoire : « C'était contre « moi qu'on avait amené ici ce général, ce n'est pas pour moi qu'on l'a cm- « barque: je plains son sort. » Cette réponse est d'autant plus digne, que dans sa proclamation et dans son Mémoire, il ne dit rien de Rigaud. Ah ! s'ils avaient pu s'entendre sur celte terre de Saint-Domingue !...

2 Augustin Rigaud avait rejoint son frère à Montpellier : prisonnier à la Jamaïque, la paix lui donna la liberté ; arrivé au Cap en juillet 1803, il fut déporté en France, et arriva à Brest le 2? août. Il était dans le dcnumenl le plus complet.

visite chez lui , pendant qu'on affichait sur sa porte la proclamation de Leclerc; qu'il leur annonça cette mesure, « qu'à l'instant, un voile sérieux éteignit sur leur phyv sionomie l'air de confiance qui l'animait. Leurs yeux « devinrent mornes, leurs bouches silencieuses. Ils prirent « tous l'attitude froide du respect. » Après leur sortie de ses appartenons, il les observa à travers les jalousies qui ferment les fenêtres des maisons.

« Le chef de brigade Pétion , dit encore cet auteur, « s'arrêta pour lire l'arrêté du général en chef. Il était en « face de moi, entouré de ses officiers. Les gestes et les « soupirs de quelques jeunes subalternes décelaient leur « sombre douleur. Le chef de brigade Pétion lut l'arrêté « sans que ses traits perdissent rien de leur impassibilité ; « je l'entendis murmurer avec mépris : — // valait bien « la peine de le faire venir pour lui donner, ainsi qu'à « nous, ce déboire1, »

Cette impassibilité que montra Pétion en cette occasion, comme en tant d'autres, est le partage des hommes supérieurs par leur génie, fixes dans leurs opinions, capables de résolutions énergiques. A quoi bon eût-il montré les mêmes impressions que ses jeunes officiers? Rigaud, chef des hommes de couleur, venait d'être sacrifié à la violente injustice du gouvernement consulaire , à sa politique : dans les révolutions des peuples , il faut qu'il y ait de semblables victimes, des martyrs voués d'avance à toutes les ignominies. Déceler sa sensibilité par l'altération de ses traits, n'est que de la faiblesse.

1 Mémoires, etc. t. 2, p. 191. Nous sommes étonné qu'après ce récit, M. Madiou ait pu dire que — «Pétion ne put contenir son émotion, et dit avec ha-

«meurh ses compagnons d'armes qui l'entouraient Histoire d'Haïti, t. 2,

p. 233. Cela prouverait que M. Madiou n'a pas bien étudié le caractère politique de Pétion.

C'était la vengeance qu'il fallait concevoir en ce moment ; et la vengeance, pour être efficace, doit être calme et réfléchie ; il fallait surtout ennoblir ce sentiment. L'insurrection comme moyen , — l'indépendance de la colonie comme but à atteindre, voilà quelle était la seule vengeance digne de Pétion, de cet esprit méditatif qui ne sut toujours que remplir son devoir envers son pays , ses frères, la race noire tout entière.

Excusons ensuite le général Pamphile de Lacroix d'avoir signalé Pétion à Leclerc « comme l'officier de couleur qui « devait le plus fixer son attention, parce qu'il avait au- « tant de moyens que de courage , et qu'il avait surtout « la réserve étudiée des grands ambitieux1. »

Excusons-le , à raison de ce qu'il en a dit après : « Quant à Pétion , il avait été trop longtemps sous mes « ordres pour que je ne le connusse pas à fond ; je prête dis alors ses destinées; il les a remplies*, » Et cet auteur a écrit ses pages après la mort de Pétion , sachant , peut-être imparfaitement , ce qu'il a exécuté.

Oui, Pétion fut un grand ambitieux ! Mais, quelle ambition noble et désintéressée !... N'anticipons pas sur les événemens : nous verrons ce mulâtre dans son œuvre politique.

Si Pétion et ses officiers conçurent ce qu'il y avait d'inique dans la déportation de Rigaud,— un autre homme, moins éclairé qu'eux par son esprit , mais éclairé par son cœur, sentit aussi ce qu'il y avait de coupable dans l'arrêté de Leclerc, Lamour Dérance , ce noir toujours attaché à Rigaud et aux mulâtres, qui n'avait fait sa soumis-

v Mémoires, elc, t. 2, p. 234.

I Ibid., t. 2, p. 265.

sion aux Français qu'à cause de lui , se trouvait alors au Port-au-Prince : en entendant publier cet arrêté, il dit au colonel Borno Déléard, à qui il parlait dans le moment : « Mon fils, les blancs sont des scélérats. Je vais dans mes « montagnes ; ils sauront ce qu'est Lamour Dérance * . »

Ainsi, hommes éclairés et ignorans, mulâtres et noirs se comprenaient , et savaient quel était le parti qu'il leur convenait de prendre. En politique , il faut de ces fautes pour donner naissance aux nations. Mais il fallait attendre encore l'instant propice à l'explosion : la fièvre jaune n'avait pas commencé ses terribles ravages.

C'est sans doute une spéculation inhumaine , cruelle , que de calculer ainsi sur la mort de ses semblables ; mais lorsque des hommes civilisés abusaient de leurs lumières et de leur force contre des êtres qu'ils n'estimaient pas leurs égaux, même devant Dieu, tandis qu'ils eussent pu s'en faire les loyaux, les glorieux protecteurs, que restaitil à ces infortunés ?. . . .

Le 5i mars , le capitaine^général rendit un autre arrêté, sur les représentations des négocians français. Le voici :

Le général en chef ordonne :

Art. Ie". Tous les bâtiments jrancais arrivant directement de France , et chargés de marchandises françaises ne seront assujétis , pour les droits d'importation et d'exportation, qu'à payer la moitié de ceux qui sont exigés pour les navires étrangers.

2. Tous les bâtiments qui apporteront des marchandises sèches,

1 II est entendu que c'est le sens des paroles prononcées par Lamour Dé-^ rance, en langage créole. Il était Africain. — Peu de jours après, Borno Déléard fut envoyé au Cap, et embarqué sur le Jean-Ban avec les autres officiers.

1128 ÉTUDES SUR l'bISTOME d'iUÏTI.

fabriquées ailleurs qu'en France, paieront pour droit d'importation , vingt pour cent.

Cet acte prescrivait une disposition toute naturelle et bien légitime : le commerce national devait être privilégié dans une colonie française. Mais cet arrêté remédiait aux ordonnances rendues par T. Louverture, les 12 et 31 décembre 1800, que nous avons citées dans les pages 282 à '285 de notre 4e volume : il n'avait fait aucune distinction entre les navires et les marchandises qui arrivaient dans les ports de la colonie, parce qu'il favorisait le commerce des Etats-Unis, et celui des Anglais qui empruntaient leur pavillon. Leclerc ne pouvait pas maintenir un tel état de choses. Le droit d'importation avait été réduit, de 20 à 10 pour cent, par l'ordonnance du 31 décembre 1800 ; il se trouvait alors maintenu à \ 0 pour cent , pour les marchandises françaises , d'après l'arrêté de Leclerc , puisque celles de toutes les autres nations payaient 20 pour cent.

Ainsi, les Américains et les Anglais perdaient les avantages qu'ils avaient obtenus sous T. Louverture. Ils en prirent bonne note, comme on le verra plus tard.

Un motif non avoué existait dans l'arrêté du capitainegénéral. En même temps qufil entrait en campagne contre T. Louverture, en le mettant hors la loi, l'amiral Villaret- Joyeuse écrivit, le 15 février, à sir J. T. Duckworth, commandant de la station navale à la Jamaïque, pour lui faire connaître que Saint-Domingue était en état de blocus , qu'aucun navire étranger ne pourrait entrer dans les ports occupés par les rebelles, et qu'enfin il était possible qu'il se trouvât dans la nécessité de lui demander des approvisionnemens de bouche pour les troupes françaises qui allaient agir ou pour les équipages des navires de

guerre. Pareilles dépêches furent adressées aux divers gouverneurs des Antilles.

Pour mieux déterminer l'amiral anglais, Villaret- Joyeuse lui disait : — « que l'armée française venait protéger les « principes conservateurs sur lesquels reposait l'intérêt « commun de toutes les puissances européennes dans « leurs établissemens des Antilles *. »

C'était un langage digne du législateur de 1797, siégeant au conseil des Cinq-Cents. Mais lisons la réponse de l'amiral anglais :

Monsieur,

J'ai reçu la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'ér crire, pour me communiquer l'arrivée au Cap des forces françaises qui sont sous son commandement , et je suis flatté de la confiance dont V. E. m'honore , en me faisant connaître l'état de ces forces et leur destination. Ces informations sont parfaitement conformes à celles que j'ai reçues des ministres de S M. et qui me transmettent en même temps les ordres du Roi, mon maître , pour traiter la nation française avec tous les égards possibles.

Mais, quant à ce qui concerne les secours en vivres que V. E. paraît craindre d'être dans le cas de réclamer, je vois avec un véritable regret que notre situation présente , causée par l'arrivée inattendue de très-grandes forces de mer et de terre, me met dans V impossibilité de vous présenter même aucun espoir d'assistance. Nos propres ressources sont tellement bornées, que j'ai été obligé de détacher des frégates sur différens points pour chercher les moyens de nous mettre à l'abri d'une détresse entière , et j'ai dû, ainsi que V. E. , chercher à tirer ces secours du continent américain en attendant qu'il puisse nous en arriver d'Europe.

C'est avec un sentiment pénible que j'ai appris la réception hostile faite à V. E., et cette violation directe de tous les devoirs des colonies envers leur métropole.

1 Thibaudeau, histoire du consulat et de l'empire. Cet auteur fait la réflexion suivante, à propos de cette phrase : G était annoncer le retour de fesr clavage. Il dit ainsi, par opposition à la proclamation deLeclerc, qui promettait le maintien de la liberté..,, aux habitans.

loi) ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hàÏTI.

Je suis parfaitement d'accord avec vous sur les conséquences d'une pareille conduite, et je pense qu'elle intéresse véritablement toutes les puissances de l'Europe ; mais, avec des forces aussi considérables que celles sous les ordres de V. E., cette révolte ne peut être de longue durée, et les dévastations commises par les rebelles, en incendiant les récoltes, ne pourront produire quun mal temporaire.

J'ai l'honneur d'être, avec une haute considération, de V. E., le très-humble et très-obéissant serviteur,

John-Thomas Duckworth.

A bord du vaisseau de S. M. B. le Leviathan, le 19 février 1802.

Il y a quelque chose d'admirable dans la courtoisie réciproque des hommes civilisés : cette lettre en est un exemple. Mais l'amiral anglais paraît avoir été pénétré de ïa convenance de ce proverbe : Charité bien ordonnée commence par soi-même. Que devenaient alors les belles promesses faites par les Anglais? « de mettre toutes les « ressources de la Jamaïque, en vivres et munitions, à la « disposition de l'armée française , moyennant , bien en- « tendu, le paiement de ce qui serait fourni. » Nous les avons déjà citées , d'après M. Thiers.

La lettre de l'amiral anglais n'est-elle pas la reproduction de la réponse que fît Lord Effingham, gouverneur de cette île, à l'assemblée générale du Cap, lorsqu'elle lui demanda des secours contre les noirs insurgés en 1791 ? Elle est encore empreinte, dans son dernier paragraphe, d'une fine ironie qui rappelle aussi celle de Pilt, lorsqu'il dit, en apprenant l'incendie des sucreries de la belle plaine du Nord par ces noirs :« // paraît que les Français pren- « dront leur café au caramel. »

L'arrêté de Leclerc, en mettant un droit de 20 pour cent sur l'importation des marchandises anglaises, comme sur les autres, qui n'en payaient que 10, se vengeait de l'indifférence , du manque de parole des Anglais. C'est

là le motif non avoué que nous y voyons. Nous verrons comment ils se vengèrent à leur tour.

Heureusement pour les Français , — « Les Espagnols « nous en fournirent (des secours) avec une générosité « chevaleresque, » dit P. de Lacroix. Le gouverneur de la Havane envoya, en effet, 500 mille piastres et des habillemens de troupes.

Il paraît que les Américains agirent en cette circonstance comme leurs pères, les Anglais; car le même auteur l'affirme et dit en outre : « Les réticences politiques « de ces gouvernemens auraient dû, de suite, nous ren- « dre attentifs; mais nous sommes si confians qu'on y « prit à peine garde. » Cela prouverait encore que les Français avaient peu de mémoire, pour avoir compté sur l'assistance de leurs adversaires naturels. Les États-Unis sont aussi jaloux de leurs intérêts que la Grande-Bretagne des siens *.

Quand T. Louverture se fut retiré aux Cahos , après l'évacuation de la Crête-à-Pierrot , il s'était décidé à se soumettre à Leclerc , en gardant envers lui tout ce qui pouvait maintenir la dignité de son ancienne position de gouverneur général. Dans ce but, il répondit à la lettre du Premier Consul :

« J'assurai le Premier Consul, dit-il dans son mémoi- « re, de ma soumission et de mon entier dévouement à « ses ordres, en lui annonçant que s'il n'envoyait pas « un autre officier général prendre le commandement, « j'aiderais le général Leclerc à faire tout le mal possible « par la résistance que je lui opposerais. »

' 11 est entendu que nous parlons d'une époque déjà fort éloignée.

Telle est, en substance, la lettre qu'il écrivit. Plusieurs auteurs lui en ont attribué une autre qui n'est nullement en rapport avec les circonstances qui se passaient alors. Il est évident qu'en tenant ce langage au Premier Consul, il pensait bien que Leclerc n'enverrait pas sa lettre sans l'avoir lue ; il voulait le porter de son côté à se prêter à un arrangement qui lui eût permis de déposer les armes sans déshonneur. Car, pouvait-il donner l'assurance de sa soumission et de son dévouement, sans être disposé à reconnaître l'autorité de Leclerc ?

Il s'agissait de trouver un intermédiaire pour lui faire parvenir cette lettre, son juste orgueil ne lui permettant pas de la lui envoyer directement. Il s'y prit avec son tact ordinaire. Sachant la conduite modérée qu'avait tenue le général Boudet depuis son arrivée, ce fut à lui qu'il s'adressa pour être cet intermédiaire. Il lui écrivit aussi une lettre qui accompagnait celle au Premier Consul. Aux Cahos se trouvaient le chef de brigade Sabès, aide de camp de Boudet, et l'officier de marine Gémont ; ces deux hommes qui avaient été envoyés en parlementaire au Port-au- Prince , furent traînés jusque-là, après avoir couru mille fois le risque d'être tués par des forcenés, malgré les ordres spéciaux de T. Louverture à leur égard : ils convenaient fort bien pour être les porteurs des deux dépêches.

T. Louverture les fit amener pardevant lui à cet effet. Il se plaignit à eux de la nécessité où le capitaine-général l'avait mis de résister par les armes ; mais Sabès eut le courage de lui répondre que le tort était de son côté, pour avoir méconnu l'autorité de la France. A ces mots hardis, T. Louverture , étonné et dédaigneux, s'adressa à Gémont :

« Vous êtes un officier de marine, Monsieur ; eh bien!

« si vous commandiez un vaisseau de l'État, et que, sans « vous en donner avis, un autre officier vînt vous rem- « placer en sautant à l'abordage parle gaillard d'avant, « avec un équipage double du vôtre, pourriez- vous être « blâmé de chercher à vous défendre sur le gaillard d'ar- « rière? Telle est ma situation vis-à-vis de la France. » Il était impossible de trouver une comparaison plus propre que celle-là à peindre sa situation, à expliquer sa conduite, à réfuter les observations de Sabès, à condamner la conduite de Leclerc. Cet argument est une des mille preuves de la vivacité des reparties de T. Louverture,de la justesse de son esprit, de son génie enfin ; car il n'est donné qu'aux hommes supérieurs d'en employer de semblables.

Ces officiers partirent avec les dépêches et des dragons pour les escorter et les protéger dans leur route: ils se rendirent auprès du général Boudet, au Port-au-Prince, où était aussi le général Leclerc * . C'est ce qui- peut expliquer l'assertion de P. de Lacroix, qui prétend que ce fut à ce dernier que les deux officiers furent renvoyés : c'est une erreur de sa part. Toutefois , il donne une idée du contenu delà lettre adressée à Boudet, en disant :

« T. Louverture laissait entrevoir que si l'on s'y pre- « nait bien, il était encore possible d'entrer avec lui en 4 pourparler. »

C'est après avoir expédié ces deux dépêches au général Boudet, qu'apprenant que, dans sa marche par la Coupe* à-l'Inde, la division du général Hardy avait ravagé ses propriétés , enlevé ses animaux , « et surtout , dit-il ,

« Ils furent d'abord à la Crcte-à'Pierrol , où se trouvaitjine garnison française.

« un cheval nommé Bel-Argent, dont je faisais le plus « grand cas,» T. Louverture se mit à la poursuite de cette division, qui se rendait au Cap, et qu'il atteignit au Dondon. « L'affaire s'engagea et dura, avec le plus grand « acharnement , depuis 1 1 heures du matin jusqu'à 6 « heures du soir i . » Après ce combat , il se retira à la Marmelade.

On voit, dans ces faits, qu'il a fallu les excès commis par Hardy sur ses propriétés, pour décider T. Louverture à rompre les avances de négociations qu'il venait de faire au général Boudet.

C'est alors aussi que, soit pour en tirer vengeance, soit pour ôter aux Français tous moyens de connaître à fond les particularités de son administration financière et celles de sa vie politique, au moment où il allait se soumettre, soit, enfin, qu'il fût guidé par cet instinct sanguinaire qui souilla trop souvent son pouvoir, il fît fusiller l'administrateur Voilée, à qui il avait paru jusque-là toujours si attaché, avec des circonstances qui doivent le ranger parmi les plus affreux tyrans. Il déclara à cet infortuné , qui l'avait servi avec fidélité , qui avait mis de l'ordre dans ses finances, qu'il était urgent qu'il mourût ; et comme Voilée se récriait avec douleur contre cette horrible sentence de mort, non méritée, puisque, loin de chercher à s'évader pour aller joindre ses compatriotes, il était resté auprès de lui, T. Louverture eut l'air de s'apitoyer sur cette cruelle nécessité, en promettant à sa victime innocente de lui faire rendre tous les honneurs militaires et funèbres compatibles dans la circonstance. s

i Mémoire au Premier Consul.

» J'ai entendu raconter cet assassinat ainsi que je le relate, En supposant

[1802] CIUIUT11E IV. I3,>

Voilée subit son malheureux sort ! Ce fut le dernier crime politique de T. Louverture, mais, sans contredit, le plus odieux, le plus infâme.

Leclerc s'était empressé de retourner au Cap, pour être plus à portée de'suivre les'négociations de la soumission de l'ex-gouverneur. On était dans les premiers jours d'avril.

A la Marmelade, T. Louverture reçut la réponse du général Boudet, qui la lui fît parvenir par son neveu Chancy, jeune homme de couleur, qui avait été arrêté dans les montagnes du Petit-Goave, lorsqu'il portait au colonel Dommage la lettre écrite de Saint-Marc par son oncle. Depuis lors, Chancy était resté prisonnier au Portau-Prince. Le retour de Sabès et de Gémont permettait de le renvoyer auprès de l'ex-gouverneur, et, sans doute aussi, dans l'espoir de le décider à se soumettre ■ . Ce procédé du général Boudet lui occasionna de la satisfaction.

« Sur le rapport de mon neveu, et après la lecture de la « lettre du général Boudet, je crus reconnaître en lui un « caractère d'honnêteté et de franchise, digne d'un offi- « cier français fait pour commander. Je m'adressai, en « conséquence, à lui avec confiance pour le prier d'enga- « ger le général Leclerc à entrer avec moi dans des « moyens de conciliation1. »

Chancy fut renvoyé auprès de lui, porteur d'une seconde lettre de T. Louverture. Il fut retenu de nouveau au Port-au-Prince, probablement comme un otage de la soumission de son oncle. Une ordonnance fut expédiée

qu'il n'ait pas eu lieu de cette manière, la mort de Voilée, toujours l'ami do T. Louverture, n'en est pas moins un crime affreux de sa part.

Dans ses Mémoires, Isaac dit que son père réclama Chancy, de Boudet, en lui renvoyant les deux officiers^ 1 Mémoire au Premier Consul.

150 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏïÏ.

avec la réplique de Boudet, qui lui disait que Leclerc était prêt à entrer en arrangement avec lui, et qu'il pouvait compter sur les bonnes intentions du gouvernement français à son égard.

Dans l'intervalle, rendu au Cap, Leclerc employait d'autres intermédiaires pour entraîner Christophe à la défection , et annihiler les ressources de T. Louverture* Christophe occupait le Grand-Boucan, et couvrait le quartier-général de la Marmelade de ce côté-là.

A Saint-Michel était le général Vernet qui ,- placé d'abord à Ennery, avait cédé ce poste au général Charles Bélair, que l'ex-gouverneur y fit venir des Cahos, en envoyant à sa place le colonel Montauban, La mésintelligence avait éclaté entre Charles Bélair et Dessalines , qui occupait la position de Marchand, située au pied de k chaîne des Cahos ; ou plutôt, la jalousie que Dessalines nourrissait depuis assez longtemps contre ce jeune général, l'ayant porté à le dénoncer à T. Louverture, comme entretenant des intelligences avec les Français, en menaçant même de se porter dans son camp et de le faire/wsiller, l'ex-gouverneur avait dû le rapprocher de son quartier-général. Charles Bélair avait de l'instruction et des manières polies : jeune officier favori de T. Louverture, il avait toute la fatuité de son âge et d'une telle faveur ; depuis la fin de Moïse, on pensait que T. Louverture le destinait au gouvernement, après sa mort ' . C'étaient là les causes de la jalousie de Dessalines contre lui : on verra comment il le fit mourir.

Dans les montagnes du Dondon se tenait Petit-Noël ;

1 On a dit qu'il était neveu de T. Louverture ; mais les Mémoires d'Isaac ne le disent pas ; il en parle seulement comme d'unjoune militaire dévoué à son père, dont il avait été l'aide de camp.

dans celles du Limbe, Macaya; dans celles de Plaisance, Sylla et Comices ; et Sans-Souci occupait la Montagne- Noire. Tous ces hommes étaient des chefs de partisans, qui exerçaient une grande influence sur les cultivateurs.

Ainsi, T. Louverture, placé à la Marmelade, était au centre des opérations qu'il eût pu ordonner, s'il y avait lieu de continuer la guerre.

Dans une pareille situation , obtenir la défection de Christophe, c'était une mesure décisive pour entraîner la soumission de T. Louverture. Leclerc ne négligea rien pour réussir dans ce plan ; car il était temps qu'il arrivât à ce résultat : déjà, au dire de P. de Lacroix, l'armée française avait perdu 5000 hommes, et il était à craindre que la guerre fût interminable, si T. Louverture voulait la continuer. Mais, d'un autre côté, l'arrivée récente de troupes fraîches au Cap par les escadres de Brest, du Havre et de Flessingue , avait permis quelques attaques contre les points occupés par les forces de Christophe , et elles avaient eu du succès.

Ces succès agirent sur l'esprit de Christophe, en même temps que des pi*opositions lui furent faites. Ce général, qui aimait le luxe et toutes ses douceurs, était fatigué de cette lutte, dans laquelle il ne trouvait pas ses anciennes jouissances. Il savait que Maurepas, Clervaux et Laplume avaient été conservés dans leurs commandemens, que Paul Louverture lui-même n'avait pas été maltraité ; leurs troupes, réunies aux troupes françaises, étaient jusque-là bien entretenues. Toutes ces considérations étaient faites pour ébranler sa foi dans la résistance de l'ex-gouverneur ; et ses soldats eux-mêmes, sachant ces choses, désertaient leurs drapeaux.

Dans cette situation , il reçut une lettre, datée de la

Petite-Anse le 16 avril, qui lui fut adressée par son ami Vilton , homme de couleur, qui y commandait. Vilton avait fait sa soumission dès les premiers momens de l'arrivée de l'expédition, et avait été conservé dans sa place. Il rappelait à Christophe les anciens sentimens qu'il lui avait toujours manifestés en faveur de la France , et lui donnait l'assurance d'être bien traité par Leclerc , ainsi que ses officiers et ses soldats; il lui disait que le capitaine-général avait déclaré qu'il ne l'aurait pas mis hors la loi, s'il avait pu l'apprécier, mais que cet acte serait annulé dès qu'il voudrait se soumettre. « Voilà, mon cher « compère, ce que ma tendre amitié pour vous et votre fa- « mille m'engage à vous écrire. Je jouirai de votre bon- « heur, si je puis contribuer à le faire. Il ne dépend que « de vous de me donner cette satisfaction , en suivant « les avis de votre ancien ami. Répondez-moi, etfaites- « moi savoir vos intentions, pour les faire réussir de la « manière qui vous paraîtra le plus convenable. »

Ce passage suffît pour prouver que les ouvertures de propositions, pour la soumission de Christophe , furent faites du camp français, et non par lui, comme l'avancent P. de Lacroix et M. Madiou ; et il n'est nullement à présumer que Vilton fut contraint de signer cette lettre, comme le dit ce dernier auteur. Étant soumis lui-même aux Français, rien n'était plus naturel qu'il désirât la soumission de son ami.

Trois jours après, le 19 avril, ne voyant arriver aucune réponse de sa part, Leclerc sentit la nécessité d'inspirer de la confiance à Christophe; il lui adressa la courte lettre qui suit :

« Le général en chef au général Christophe.

« Vous pouvez ajouter foi, citoyen général , à tout ce

« que le citoyen Vilton vous a écrit de la part du général « Hardy. Je tiendrai les promesses qui vous ont été faites ; « mais, si vous avez intention de vous soumettre à la Ré- « publique, songez qu'un grand service, que vous pouvez « lui rendre, serait de nous fournir les moyens de nous « assurer de la personne du général Toussaint.

«Leclerc.»

Il ne pouvait terminer cette lettre d'une manière plus honteuse. On conçoit que Leclerc ait voulu obtenir la défection de Christophe, pour annuler T. Louverture et le contraindre à la soumission ; mais on s'indigne contre cette proposition de livrer son chef à ses ennemis. Le général Leclerc eût-il été capable d'une action aussi basse? Non, sans doute ; mais alors, pourquoi supposait-il Christophe susceptible d'un tel déshonneur?

Le 20 avril, ce dernier répondit à la lettre de Vilton : il expliquait sa conduite depuis l'arrivée de l'expédition, fondée sur les craintes qu'il avait qu'elle ne fût venue que pour rétablir l'esclavage des noirs. « Sentinelle placée par « mes concitoyens au poste où je dois veiller a la sûreté « de leur liberté, plus chère pour eux que leur existence , « j'ai dû les réveiller h l'approche du coup qui allait « l'anéantir. » Sa lettre se terminait en demandant des garanties à ce sujet : « Il n'est point de sacrifices que je ne « fasse pour la paix et pour le bonheur de mes conci- « toyens, si j'obtiens la conviction qu'Us seront tous libres « et heureux. »

On voit, par cette lettre, que Christophe séparait déjà la cause de T. Louverture personnellement de celle de la population noire : il se considère comme une sentinelle, non placée par l'ex-gouverneur, mais par cette population aux intérêts de laquelle il doit veiller. Il a dès-lors , et

j 40 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D'HAÏTI.

probablement depuis longtemps, ta conviction que T. Lou^ verture est un homme usé, qiïil n'est plus le drapeau de ses frères.

Le même jour, 20 avril, Vilton adressa une nouvelle lettre à Christophe, en lui renouvelant l'assurance qu'il serait bien accueilli, bien traité par Leclerc ; il lui disait qu'il avait communiqué sa réponse à ce dernier et au général Hardy. Hardy lui écrivit aussi ce jour-là, et lui dit: « qu'après avoir combattu pendant douze ans pour la li~ « berté, les Français ne seraient pas assez vils, à leurs « propres yeux, pour ternir leur gloire en rétablissant « l'esclavage.n Il finissait sa lettre en proposant un rendez-vous à Christophe sur l'habitation Vaudreuil, près du Haut-du-Cap.

Christophe envoya ces lettres en communication à T. Louverture qui l'autorisa à avoir cette entrevue, en lui recommandant d'être très-circonspect l. Le colonel Barada, qui était auprès de Christophe, le voyant disposé à traiter de sa soumission, séparément de celle de l'ex-gouverneur, et voulant sans doute ménager à celui-ci des conditions honorables , lui avait fait tout savoir en l'engageant à mander son général près de lui2. Mais T. Louverture lui-même désirait en finir : ce fut le motif de son autorisation pour l'entrevue.

Le 22 avril, Christophe répondit à Hardy, qu'il ne pouvait consentir à s'y rendre, parce que le général Leclerc excitait sa défiance, par la proposition qu'il lui avait faite de livrer T. Louverture : ce qui , du reste , eût été une

' Mémoire au Premier Consul.

2 Barada était Français; il servait dans la colonie depuis longtemps, et il avait apprécié les services rendus à la France et à ses colons par T. Louverture : de là son attachement à celui-ci, Nous le verrons maltraité à Brest, où il fut déporté.

[1802] CHAPITRE IV. 1 il

lâche perfidie de sa part , s'il pouvait s'y résoudre. Il proposa au contraire à Hardy de se rendre sur l'habitation Montalibon , située au centre des positions occupées par ses troupes et les troupes françaises.

Le même jour, il répondit à la lettre de Leclerc, du 1 9 :

J'ai reçu votre lettre du 29 du mois expiré (germinal). Désirant ajouter foi à ce que m'a écrit le citoyen Villon , je n'attends que la preuve qui doit me convaincre du maintien de la liberté et de Vénalité, en faveur de la population de cette colonie. Les lois qui consacrent ces principes, et que la mère-patrie a sans doute rendues, porteraient dans mon cœur cette conviction , et je vous proteste qu'en obtenant cette preuve désirée, je m'y soumettrai immédiatement.

Vous me proposez , citoyen général, de vous fournir les moyens de vous assurer de la personne du général Toussaint Louverture. Ce serait de ma part une perfidie, une trahison, et cette proposition, dégradante pour moi , est à mes y eux une marque de l'invincible répugnance que vous éprouvez à me croire susceptible des moindres sentimens de délicatesse et d'honneur. Il est mon chef et mon ami. V amitié, citoyen général, est- elle compatible avec une aussi monstrueuse lâcheté"!

Les lois dont je viens de vous parler nous ont été promises par la mère-patrie, par la proclamation que ses Consuls nous ont adressée , en nous faisant l'envoi de la constitution de l'an 8. Remplissez, citoyen général, remplissez cette promesse maternelle, en ouvrant à nos yeux le code qui les renferme , et vous verrez accourir près de cette mère bienfaisante tous ses enfans, et avec eux le général Toussaint Louverture qui , alors éclairé comme eux, reviendra de l'erreur où il peut être. Ce ne sera qu'alors que cette erreur aura été ainsi détruite, qu'il pourra, s'il persiste, malgré l'évidence, être considéré comme criminel et encourir justement l'anathème que vous lancez contre lui , et dont vous me proposez l'exécution.

Considérez, citoyen général, les heureux effets qui résulteront de la plus simple exposition de ces lois aux yeux d'un peuple jadis écrasé sous le poids des fers, déchiré par le fouet d'un barbare esclavage, excusable sans doute d'appréhender les horreurs d'un pareil sort ; d'un peuple enfin qui, après avoir goûté les douceurs de la liberté et de

l'égalité, n'ambitionne d'être heureux que par elles, et par l'assurance de n'avoir plus à redouter les chaînes qu'il a brisées. L'exhibition de ces lois à ses yeux arrêtera l'effusion du sang français versé par des Français, rendra à la République des enfans qui peuvent la servir encore, et fera succéder aux horreurs de la guerre civile la tranquillité, la paix et la prospérité au sein de cette malheureuse colonie. Ce but est digne sans doute de la grandeur de la mère-patrie ; et l'atteindre, citoyen général, ce serait vous couvrir de gloire et mériter les bénédictions d'un peuple qui se complairait à oublier les maux que lui a déjà fait éprouver le retard dé leur promulgation.

Songez que ce serait perpétuer ces maux jusqu'à la destruction entière de ce peuple, que de lui refuser la participation de ces lois nécessaires au salut de ces contrées. Au nom de mon pays, au nom de la mère-patrie , je les réclame, ces lois salutaires , et Saint-Domingue est sauvé.

J'ai l'honneur de vous saluer,

Christophe x.

Cette lettre pleine de raison , d'honorables sentimens et de dignité , occasionna une réponse de Leclerc , du 24 avril, où il disait à Christophe « de ne pas douter des « vues bienveillantes du gouvernement français à l'égard « des habitans de Saint-Domingue ; que ce gouvernement « travaillait, en ce moment, à un code qui assurerait pour « toujours la liberté aux noirs. Il l'exhorta à se fier à sa « parole, s'il ne voulait pas être considéré comme l'enne- « mi du nom français, et à se rendre à une entrevue qu'il « lui offrait au Haut-du-Cap. Il lui donnait sa parole

i Cette lettre et toutes les autres furent écrites encore par Braquehais. Si elles font honneur à H. Christophe, elles ne font pas moins honneur a ce mulâtre, qui consacra sa plume à plaider éloquemment la cause des noirs, jadis esclaves. Il en découle cette vérité incontestable : — que l'union du noir et du mulâtre pcul seule garantir a l'un et a l'autre une existence honorable dans le monde.

La Liberté réconcilia ainsi le Sud avec le Nord, tandis que le Despotisme les avait armés l'un contre l'autre. Le secrétaire représentait le Sud, — le général personnifiait le Nord.

[1802] chapitre iv. 445

« d'honneur, que s'ils ne parvenaient pas à s'entendre a définitivement , il aurait la liberté d'aller se mettre de « nouveau à la tête de ses troupes ; il terminait sa lettre « en lui disant, que le refus qu'il lui avait fait de lui livrer « Toussaint Louverture , ajoutait encore à la haute idée « qu'il s'était formée de son caractère l . »

Avant de souscrire à l'entrevue proposée par Leclerc, Christophe envoya à T. Louverture copie de sa propre lettre et de celle du général français, en lui demandant l'autorisation de se rendre au Haut-du-Cap. L'ex-gouverneur la lui accorda ; il y fut le 26 avril. Dans cette entrevue , il fît sa soumission , et Leclerc rendit un arrêté qui rapporta sa mise hors la loi. Christophe obtint alors de Leclerc qu'il écrivît à T. Louverture. Sa lettre disait à ce dernier « que ce serait pour lui une belle journée, s'il « pouvait l'engager à se concerter avec lui et à se sou- « mettre aux ordres de la République. » Christophe l'apporta au quartier-général où T. Louverture le blâma de s'être soumis sans ordre de sa part 2; et il le renvoya à son poste.

Il fit réponse à la lettre de Leclerc , en lui témoignant le mécontentement qu'il éprouvait de la soumission de Christophe, et lui disant en outre : « qu'il avait toujours « été soumis (lui-même) au gouvernement français, puis- « qu'il avait constamment porté les armes pour lui ; que « si, dès le principe, on s était comporté avec lui comme « on devait le faire, il n'y eût pas eu un seul coup de fusil « de tiré; que la paix n'eût pas même été troublée dans

1 Histoire d'Haïti, t. 2, p. 245.

s Mémoire au Premier Consul. Mais en autorisant Christophe à avoir deux entrevues avec les généraux français, c'était préparer sa soumission ; c était presque l'y inviter, peut-être pour se ménager de dire quil avait été forcé luimême de se soumettre. T. Louverture était adroit et plein de tact.

« l'île , et que l'intention du gouvernement eût été rem- « plie. »

Telle est la version que nous trouvons dans le mémoire adressé au Premier Consul ; mais une lettre de Leclerc au ministre de la marine , en date du 18 floréal (8 mai), lui dit : « La soumission de Christophe acheva de cons- « temer Toussaint... Il m'écrivit que des circonstances « très-malheureuses avaient déjà causé bien des maux ; « mais que, quelle que fût la force de l'armée française, il « serait toujours assez fort et assez puissant pour brûler, « ravager et vendre chèrement une vie qui avait été quel- « fois utile à la mère-patrie. »

En retournant à son poste, Christophe, qui avait encouru le blâme de T. Louverture, fit arrêter le colonel Barada dont il avait su les rapports à l'ex-gouverneur, et s'empressa de réunir sa troupe pour la conduire au Haut-du-Cap. En cet instant, arriva auprès de lui l'aide de camp César, que T. Louverture envoya lui dire de se rendre à la Marmelade : il s'était sans doute ravisé. Mais Christophe se garda d'obéir ; il chargea César de dire à l'ex-gouverneur : « qu'il était las de vivre comme un « misérable, et qu'il se rendait au Haut-du-Cap. » Il partit immédiatement avec les débris des lre, 2me, 5me et 5me demi-brigades, s'élevant à environ 1200 hommes , et des pièces d'artillerie, après avoir congédié les cultivateurs armés qui étaient dans son camp.

T. Louverture se trouvait ainsi presque sans défense de ce côté-là : les Français firent occuper le Morne-Boispin, à 3 lieues de la Marmelade, par la 10e coloniale venue de Santo-Domingo avec Paul Louverture. La proximité de cette position facilitait une sorte d'embauchage parmi les troupes qui étaient avec T. Louverture.

Avisé par son aide de camp César, que Christophe s'était rendu avec ses troupes , il écrivit une seconde lettre à Leclerc qu'il lui fît porter par l'adjudant-général Fontaine: elle avait pour but de demander au capitaine-général une entrevue à l'habitation D'Héricourt. Leclerc accueillit Fontaine avec beaucoup de bienveillance, mais il refusa l'entrevue. Ce que voyant, T. Louverture lui écrivit une troisième lettre qu'il envoya par Marc Coupé et son secrétaire Nathan, pour lui donner l'assurance au il était prêt à lui rendre le commandement.

Le 3 mai , le capitaine-général répondit à T„ Louverture :

Au nom du gouvernement français.

Je vois avec plaisir, citoyen général , Je parti que vous prenez de vous soumettre aux armes de la République. Ceux qui ont cherché à vous tromper sur les véritables intentions du gouvernement français sont bien coupables. Aujourd'hui , il ne faut plus nous occuper à rechercher les maux passés : je ne dois plus m 'occuper que des moyens de rendre, le plus promptement possible, la colonie à son ancienne splendeur, Vous, les généraux et les troupes sous vos ordres, ainsi que les habitans de celte colonie qui sont avec vous, ne craignez point que je recherche personne sur sa conduite passée : je jette le voile de Voubli sur tout ce qui a eu lieu à Saint-Domingue avant mon arrivée, J'imite en cela l'exemple que le Premier Consul a donné à la France, après le 18 brumaire.

Tous ceux qui sont ici ont une nouvelle carrière^à parcourir, et à l'avenir je ne connaîtrai plus que de bons ou de mauvais citoyens. Vos généraux et vos troupes seront employés et traités comme le reste de mon armée. Quant à vous, vous désirez du repos ? Le repos vous est dû : quand on a supporté pendant plusieurs années le gouvernement de Saint-Domingue, je conçois qu'on en ait besoin. Je vous laisse le maître de vous retirer sur celle de vos habitations qui vous conviendra le mieux. Je compie assez sur l'attachement que vous portez à la colonie de Saint-Domingue, pour croire que vous emploierez les momens de loisir que vous aurez dans votre retraite, à me commu-

146 ÉTUDES SUR I* HISTOIRE d' HAÏTI.

niquer vos vues sur les moyens propres à faire refleurir dans ce pays l'agriculture et le commerce.

Aussitôt que l'état de situation des troupes aux ordres du général Dessalines me sera parvenue , je ferai connaître mes intentions sur la position qu'elles doivent occuper.

Vous trouverez à la suite de cette lettre, l'arrêté que j'ai pris pour détruire les dispositions de celui du 28 pluviôse (17 février) qui vous était personnel.

Leclerc.

Arrêté du 11 floréal an X (1er mai).

Le général en chef ordonne :

Les dispositions de l'article Ie' de l'arrêté du 28 pluviôse dernier, qui mettent le général Toussaint Louverture hors la loi, sont rapportées. En conséquence , il est ordonné à tous les citoyens et militaires de regarder comme nul tt non avenu cet article.

Leclerc.

Cette lettre du capitaine-général ayant satisfait l'honneur et la dignité de T. Louverture, l'arrêté lui faisant recouvrer sa qualité de citoyen et de général jA n'avait plus de motifs de retarder une démarche pour prouver à Leclerc que sa soumission était sincère, ou du moins pour paraître soumis ; car, en lui-même, il nourrissait probablement l'espoir de reprendre un jour les armes, si les circonstances le favorisaient. En cela il pensait du reste comme pensait Leclerc à son égard : sa déportation était résolue; il n'était pas possible que le gouvernement consulaire voulût qu'il continuât de résider à Saint-Domingue. Il en était de même des généraux et autres officiers supérieurs qui avaient combattu avec lui, même de ceux qui s'étaient soumis les premiers. Les précédentes publications que nous avons faites à ce sujet établissent clairement ces dispositions.

Le 6 mai, T. Louverture partit donc de la Marmelade et se rendit aux avant-postes où était le général Fressinet,

jadis employé dans la colonie sous le gouvernement de Laveaux : ils s'étaient connus et avaient même été liés, d'amitié. Il en fut accueilli avec joie '. T. Louverture était accompagné du colonel Gabart, de Morisset, avec un escadron des dragons de la garde d'honneur, de Fontaine, M. Coupé, César et autres aides de camp, de Placide, et d'Isaac qui avait enfin rejoint son père. Ce dernier passa quelques heures et déjeuna avec le général Fressinet. Là, il apprit des officiers de la 10e coloniale les circonstances de la soumission de Paul Louverture : il reçut de ces officiers et de leurs soldats des témoignages, de respect et de sympathie.

Il en fut de même au Haut-du-.Cap, où il rencontra le général Clervaux et la 6e coloniale, et des habitans du Cap, où il entra dans l'après-midi.

Arrivé à la maison qu'occupait le capitaine-général, il fut reçu avec distinction par les généraux Debelle et Hardy. Leclerc dînait et se trouvait à bord du vaisseau du contre-amiral Magon. Ces généraux donnèrent l'ordre de faire tirer une salve d'artillerie par les forts, que répétèrent les vaisseaux dans la rade, pour célébrer l'entrée et la soumission de celui qui fut le chef de la colonie durant cinq années: ces honneurs lui étaient dus, car il avait rendu d'immenses services à la France et à la politique machiavélique de sesgouvernemens.

Avisé de son arrivée, le capitaine-général revint chez lui, alors que l'ex-gouverneur y avait déjà pris un léger repas. Il l'embrassa, en lui témoignant toute sa joie de l'issue de la lutte qui durait depuis trois mois. Le faisant

1 Fressinel lui avait écrit aussi pour rengager à se soumettre. Il arriva avec l'escadre de Flessingue. 1,'entrée de T. Louverture au Cap, le G mai, est constate par une lettre de Benezecli, du 7, adressée au ministre de la marine.

passer dans une pièce particulière, ils eurent une conférence entre eux seuls, dans laquelle ils expliquèrent leur conduite mutuelle, avant d'admettre dans cette pièce la foule des généraux, des autres officiers et des citoyens accourus pour voir le Premier des Noirs.

« Je fis au général Leclerc ma soumission, dit T. Louver- « ture, conformément à l'intention du Premier Consul; je « lui parlai ensuite avec toute la franchise et la cordialité « d'un militaire qui aime et estime son camarade. Il me i promit l'oubli du passé et la protection du gouverne- <? ment français. Il convint avec moi que nous avions tous « deux nos torts. — « Vous pouvez, général, me dit-il, <c vous retirer chez vous en toute sûreté. Mais, dites-rnoi « si le général Dessalines obéira à mes ordres, et si je peux «. compter sur lui. » — Je lui répondis que oui, que le « général Dessalines peut avoir des défauts comme tout « homme, mais qu'il connaît la subordination militaire. Je « lui observai cependant que pour le bien public et pour « rétablir les cultivateurs dans leurs travaux, comme à « son arrivée dans l'île, il était nécessaire que le général « Dessalines fût rappelé à son commandement à Saintce Marc, et le général Charles Bélair à l'Arcahaie : ce qu'il « me promit *-. »

ï . Louverture prit congé de Leclerc et quitta le Cap à onze heures de la nuit : il fut se coucher sur l'habitation

1 Mémoire au Premier Consul. — En entrant au Cap, il éprouva une vive indignation en voyant le colonel noir, Louis Labelinais, monté sur son beau cheval, nommé Bel-Argenl. Le général Hardy le lui avait donné, pour le récompenser de sa prompte défection à Limonade, où Labelinais commandait à l'arrivée de l'armée française. Il ne fut pas moins déporté en Fiance, d'où il revint à Haïti, en 1816-, mais il se garda d'aller auprès de H.Christophe. Pélion l'accueillit.

D'Héricourt, dans la Plaine-du-Nord, en compagnie du général Fressinet, et le lendemain il retourna à la Marmelade. Le 8 mai, il reçut l'ordre de Leclerc d'envoyer au Cap sa garde à pied et à cheval.

Une scène attendrissante eut lieu à cette occasion : passant cette garde en revue pour la dernière fois, il exprima en termes touchans aux officiers et aux soldats qui avaient si bien défendu sa cause , la reconnaissance dont il était pénétré pour leur dévouement; et en leur rappelant qu'ils avaient toujours eu une discipline exemplaire, un respect parfait pour son gouvernement, il leur recommanda d'avoir la même conduite à l'égard de l'autorité nouvelle à laquelle ils allaient obéir désormais. Magny, au cœur si noble, Morisset et Monpoint, d'un attachement si constant, versèrent des larmes comme tous leurs officiers inférieurs et leurs soldats. Cette expression de leurs regrets émut profondément T. Louverture.

Cette scène militaire n'est-elle pas comparable à celle dont le château de Fontainebleau fut le théâtre douze années plus tard? Entre les deux Héros qui figurèrent dans l'une et l'autre, quelle différence y eut-il quant à la circonstance que nous relatons? Que de rapprochemens d'ailleurs n'a-t-il pas existé entre ces deux destinées supérieures, relativement aux lieux qu'elles remplirent de leur renommée, qu'elles gouvernèrent, et encore par certains actes d'administration, par l'adversité de leur fortune !...

Le capitaine-général avait envoyé en même temps à T. Louverture, un ordre pour le général Dessalines. Il s'agissait de le lui faire agréer, de le porter à y obéir, pour réunir ses troupes et les conduire à Saint-Marc. Ce gêné raine s était pas prononcé, et Leclerc avait douté, d'après

la relation que nous avons citée plus haut, de sa volonté à se soumettre. T. Louverture ayant traité à cet égard pour lui, pour les généraux Charles Bélair et Vernet, ayant d'ailleurs répondu spécialement de la soumission de Dessalines, c'était à lui que revenait cette mission envers ce caractère farouche. Après avoir pris lecture de l'ordre dont s'agit, il le lui envoya en rengageant à s'y conformer. Mais, sachant à quel homme il avait affaire, il jugea convenable de l'inviter à venir h sa rencontre à mi-chemin de la Marmelade. « Je le persuadai de se soumettre, ainsi « que moi, dit-il ; je lui dis que l'intérêt public exigeait que « je fisse de grands sacrifices, que je voulais les faire bien : « mais que pour lui, il conserverait son commandement. « J'en dis autant au général Charles , ainsi qu'à tous les « officiers qui étaient avec eux 'r et je vins à bout de les « persuader, malgré toute la répugnance, les regrets qu'ils « me témoignèrent de me quitter et de se séparer de moi, « Ils versèrent même des larmes. Après cette entrevue, « chacun se rendit à sa demeure respective. — L'adju- « dant-général Perrin , que le général Leclerc avait en~ « voyé à Dessalines pour lui porter ses ordres (en second « lieu sans doute) le trouva très-bien disposé à les remplir, « puisque je l'y avais engagé précédemment par mon en- « trevue. »

Tel est le narré simple, naturel, que nous trouvons dans le mémoire de T. Louverture adressé au Premier Consul. Nous avons préféré le suivre plutôt que toutes autres relations , quant à ce qui concerne la soumission de H. Christophe, celle de Dessalines et la sienne propre, sauf quelques circonstances accessoires qui nous ont paru avérées, d'après les actes et les documens.

Ainsi, nous trouvons erronée l'assertion fie Pamphile

de Lacroix disant : « La soumission de Christophe en- « traîna celle de Dessalines, qui, à son tour, amena celle « de Toussaint Louverture ' . » '

Nous croyons également inexacte la relation donnée par Boisrond Tonnerre, de la soumission personnelle de Dessalines2. Cet auteur national, secrétaire de Dessalines, est trop suspect de partialité pour son chef, pour qu'on doive donner créance à toutes ses assertions. Il a évidemment rabaissé le caractère de T. Louverture dans toute cette lutte de trois mois, afin de mieux faire ressortir le mérite de Dessalines; et en cela, il a eu d'autant plus tort, que son héros, lieutenant principal de l'ex-gouverneur , n'avait pas besoin qu'on fût injuste envers un chef qu'il n'osait pas regarder en face, pour briller dans le rôle militaire qu'il a rempli dans ces circonstances. Si Dessalines s'est conduit avec courage, bravoure et intrépidité ; s'il a fait preuve d'une activité peu commune pour se multiplier et faire face aux événement, — - T. Louverture n'a pas moins montré une activité prodigieuse, une grande résolution, une rare énergie , et sa sagacité habituelle pour combiner les moyens de résister plus longtemps.

On peut dire aussi qu'il est tombé de sa position suprême avec honneur et dignité, tant sous le rapport militaire que sous le rapport politique : il se le devait à luimême et à la race noire. Sans doute, on doit regretter pour sa propre gloire, qu'il ait ordonné le massacré de tant de blancs dans divers lieux indiqués, qu'il ait immolé Voilée, son ami, avec non moins d'injustice. Mais

1 Mémoires, etc., t. 2, p. 180.

J Mémoires de B, Tonnerre, édités par M. SaintRémy, en 1851, p. 40 à

quand on considère, d'un autre côté, la boucherie également injuste et odieuse commise par Rochambeau sur les soldats et officiers du Fort-Liberté, celle de Hardy sur les soldats et officiers de la Rivière-Salée, et les massacres des noirs relatés par Pamphile de Lacroix lui-même, l'esprit de tout narrateur de cette époque désastreuse resterait en suspens, pour décider entre les auteurs de toutes ces atrocités, si son cœur ne l'avertissait qu'il doit les condamner, les flétrir de part et d'autre.

La carrière politique et militaire de T. Louverture fut terminée, par sa soumission au capitaine-général envoyé par la France pour gouverner Saint-Domingue. Il se retira sur l'une des quatre propriétés qu'il possédait dans la commune d'Ennery , pour y vivre en citoyen, livré à ses travaux champêtres. Mais là a commencé son rôle de martyr, pour aller finir ses jours dans un cachot, situé sur une haute montagne d'un pays éloigné du sien. Notre tâehe alors sera d'examiner si , frappé par la main des hommes, il n'a pas été l'une de ces grandes victimes réservées par la Providence , pour sceller par leur mort la liberté d'un peuple, pour manifester surtout sa justice di* vine.

travaux de réédification au Gap. — Départ de Villaret-Joyeuse pour France.

— Acte d'organisation provisoire de la colonie. — Mort de V illatte. — Dessalines et Charles Bélair entrent à Saint-Marc. — Mesures prises à regard des troupes coloniales. — Annullation des promotions faites par T. Louverture. — Germes d'insurrection dans le Nord, l'Ouest et le Sud. — Loi décrétée en France pour rétablir la Imite des noirs et leur esclavage. — Boude t est envoyé à la Guadeloupe. — Rochambéau le remplace. — Les colons poussent aux excès. — La fièvre jaune se manifeste. — Désarmement dés cultivateurs. — Résistance de Sylla à Plaisance — Il est chassé par Clauzel.

— Leclerc soupçonne T. Louverture de conjurer. — Il ordonne des mesures militaires au bourg d'Ënnery.— Christophe, Clervaux, Maurepas et Dessalines lui conseillent de déporter T. Louverture : leurs motifs. — Molifs particuliers de Dessâlines, et réflexions à ce sujet. — Occupations dé T. Louverture sur ses propriétés. — Il y est surveillé et tracassé. — Ses plaintes à Leclerc et correspondance entre eux. — Leclerc ordonne à Brunet de l'arrêter. — Brunet l'invite à se rendre auprès de lui. — Sourdes menées et lettres attribuées à T. Louverture. — Il est arrêté, garotté et conduit à bord de la frégate la Créole. — Sa famille et divers officiers sont arrêtés et embarqués sur la Guerrière. — Paroles prononcées par T. Louverture à bord du Héros.— Son arrivée à Brest. — Déportation d'autres officiers sur C Aigle et le Muiron.

Aussitôt son retour au Cap, dans les premiers jours d'avril, le général Leclerc avait ordonné d'activer les travaux de reconstruction des maisons de cette ville. Le rôle de l'administrateur coïncidait avec celui du pacificateur, car alors il s'occupait des moyens d'obtenir la soumission de Christophe et de T. Louverture.

Le 10 «avril, l'amiral Villaret- Joyeuse partit pour Brest avec huit vaisseaux \ Il paraît que c'est alors que partirent aussi le Jean-Bart et le Rhinocéros qui ramenaient en France Rigaud et plusieurs de ses anciens officiers.

Assuré déjà du succès de ses négociations pacifiques avec T. Louverture et Christophe, et pour les y déterminer encore plus par la perspective d'une administration modérée, le 25 avril le général Leclerc proclama l'acte suivant :

Au nom du gouvernement français.

Le général en chef, aux habitans de Saint-Domingue.

Citoyens ,

Le temps est venu où la tranquillité va succéder au désordre qui est naturellement résulté de l'opposition mise par les rebelles au débarquement de l'armée de Saint-Domingue.

La rapidité des opérations, et la nécessité de pourvoir à la subsistance de l'armée, m'ont empêché jusqu'ici de m'occuper de l'organisation définitive de la colonie. D'ailleurs , je ne pouvais avoir qu'une idée très-imparfaite d'un pays que je n'avais jamais vu, et il m'était impossible de juger, sans un mûr examen , d'un peuple qui , pendant dix ans, avait été en proie aux révolutions.

La constitution provisoire que je donnerai à la colonie , mais qui ne sera définitive que lorsqu'elle aura été approuvée par le gouvernement français , aura pour base la liberté et Vénalité de tous les habitans de Saint-Domingue, sans aucune distinction de couleur ; cette constitution comprendra :

1° L'administration de la justice; 2° l'administration intérieure de la colonie , et les mesures nécessaires pour sa défense intérieure et extérieure ; 3° les impôts , leur emploi , et le mode de perception à adopter ; — 4° les règlemens et ordonnances relatives au commerce et à l'agriculture ; — 5° l'administration des domaines nationaux, et le

' Dans la même année, il fut nomme capitaine-général de la Martinique, où il arriva le 13 septembre. D'apurés ses idées de 1707, il deyait s'y trouver m son aise.

[1802] CHAPITRE v. 155

moyen de les rendre plus avantageux à l'Etat , et, en même temps, moins à charge à l'agriculture et au commerce.

Comme il est de votre intérêt, citoyens, que toutes les institutions protègent également l'agriculture et le commerce , je n'ai entrepris cette tâche importante qu'après avoir consulté les hommes les plus distingués et les plus instruits de la colonie.

J'ai, en conséquence, donné ordre aux généraux des divisions du Sud et de l'Ouest, de choisir, pour chacun de ces départemens, sept ci. toyens, propriétaires et négocians (sans égard à leur couleur), qui , avec huit autres que je choisirai moi-même , pour le département du Nord, devront s'assembler au Cap, dans le courant de ce mois, et me communiquer leurs observations sur les plans, que je soumettrai à leur examen.

Ce n'est pas une assemblée délibérante que j'établis. Je sais trop bien quels maux les réunions de cette nature ont attirés sur la colonie. On fera choix de citoyens probes et éclairés ; je leur ferai connaître mes desseins; ils me communiqueront leurs observât ions, et pourront inspirer à leurs compatriotes les senlimens libéraux dont le gouvernement est animé.

Que ceux que l'on convoquera de la sorte, considèrent leur nomination comme une marque flatteuse de l'estime que j'ai pour eux. Qu'ils songent que, sans leurs conseils et leurs avis, je pourrais adopter des mesures désastreuses pour la colonie , dont ils souffriraient eux-mêmes tôt ou tard. S'ils font ces réflexions , ils se décideront volontiers à quitter, pour quelque temps, leurs occupations.

Donné au quartier-général du Cap , le 5 floréal an X (25 avril). Le général en chef, Leclerc.

Le lecteur remarquera que ce n'est pas le capitainegénéral qui s'adressait aux habitans , mais le général en chef. La première qualité faisait de Leclerc un gouverneur, un administrateur; la seconde, le chef de l'armée. Ainsi, c'est l'autorité militaire qui Concédait la faculté de lui donner des avis, des conseils ; l'expérience acquise des prétentions des colons la mettait en garde, et elle les avertissait qu'ils ne seraient que consultés, qu'ils ne délibéreraient point; c'est-à-dire, qu'ils ne décideraient

ïoQ ÉTUDES SUli l'iUSTOIHE d'iIAÏTI.

?ien. Leclerc avait raison de prendre ces précautions avec les colons de Saint-Domingue : néanmoins ils réparèrent»

Cette espèce de conseil colonial devait donc être composé de 22 membres, clans les trois nuances d'épidémie des liabitans propriétaires. On remarquera encore cette expression, lorsqu'il fut dit que cette organisation provisoire devait avoir pour base — la liberté et l'égalité de tous les liabitans. Par là, le général en chef entendait les propriétaires , et non pas les cultivateurs destinés à l'esclavage. Aussi verra-t-on bientôt qu'il ordonna leur désarmement.

Un événement eut lieu au Cap, le lendemain du jour où T. Louverture y vint faire sa soumission : le général Villatte mourut subitement. On pensa qu'il avait été empoisonné, parce qu'il ne lui fut rendu aucun des honneurs militaires dus à son grade ; mais il a pu mourir d'apoplexie. Au reste , Leclerc était conséquent : n'était-ce pas par ce général qu'on avait commencé la série des injustices contre les mulâtres ? Quand il venait de déporter Rigaud et d'autres officiers de cette couleur, pouvait-il honorer les restes mortels de Villatte? Il achevait l'œuvre commencée par Laveaux et Sonthonax. Victime de ces derniers, Villatte a du moins trouvé la sépulture dans cette ville du Cap qu'il avait si bien défendue contre les Anglais et les Espagnols ; ses frères ont pu pleurer à ses modestes funérailles. En cela , n'a-t-il pas été plus heureux que Pinchinat, que T. Louverture lui-même, qui avait contribué à ses persécutions, et dont les cadavres ont été inhumés loin de leur sol natal , sans qu'une seule larme ait été versée sur leur fosse?

Comme on l'a vu dans le chapitre précédent, l'adjudant-général Perrin avait transmis à Dessalines les ordres du général en chef. Le 23 mai , Dessalines et Charles Bélair, suivis de Lamartinière et de Gabart , et des débris des 5e, 4e, 7e et 8e demi-brigades, se rendirent à Saint- Marc. L'entrée de Dessalines dans cette ville, qu'il avait incendiée , fut une sorte de triomphe : indigènes et Français l'accueillirent ; les généraux qui s'y trouvaient le fêtèrent, le complimentèrent sur la défense de la Crêteà-Pierrot , car les braves militaires savent apprécier leurs semblables. Mais ils lui témoignèrent aussi l'espoir qu'ils avaient, qu'il aiderait le général Leclerc à rétablir l'ordre dans les campagnes : il promit, dit Boisrond Tonnerre, tout en conservant l'inquiétude de la pintade l. La soumission de T. Louverture , dont le rôle était fini , lui donnait de l'avenir. Cette réception, cet espoir qu'on mettait en lui, durentdonner naissance dès-lors à son ambition de remplacer l'ancien gouverneur dans l'opinion des masses ; et cette opinion l'avait devancé.

Lamartinière dut retourner au Port-au-Prince où il fut rétabli dans le commandement de la 5e coloniale : il fut accueilli parles généraux Boudet et Pamphile de Lacroix.

Le général en chef ne tarda pas à ordonner un amalgame des troupes coloniales avec les troupes françaises. Chacun de ces premiers corps fut placé dans l'un des autres : c'était pour leur ôtertout moyen d'ensemble, toute possibilité de résistance ; mais ces soldats et leurs officiers considéraient toujours leurs anciens numéros d'ordre

1 La pintade est un oiseau originaire d'Afrique, vif, inquiet, turbulent, et qui ne reste jamais en place. Dessalines avait bien de ce tempérament : après avoir ma>sacré tant de blancs, il devait, effectivement, être sur le qui-vive avec les Français.

\ 58 études sur, l'histoire d'haïr.

comme conservés. Pour ne citer qu'un exemple, la 4e coloniale , commandée par Gabart, devint un bataillon de la 5e légère française ; mais ces militaires se disaient encore la 4e.

Déjà, les dragons de la garde de T. Louverture avaient été licenciés, pour s'être refusés à servir dans la gendarmerie où l'on voulait les incorporer. Il est présumable que ce fut à son instigation secrète, et qu'il voulait avoir cette ancienne cavalerie autour de lui ; car ces dragons se firent presque tous cultivateurs dans le canton d'Ennery où il avait ses habitations. Les soldats de sa garde à pied, au nombre de 500, furent appelés guides du Nord, et placés sous les ordres du chef de brigade Magny, leur ancien chef, à Plaisance où commandait le général Clauzel. Les rapprocher ainsi d'Ennery, après le refus des dragons, c'était, de la part de Leclerc, vouloir donner à T. Louverture la tentation de s'en servir, ou se ménager la faculté de l'en accuser, alors qu'on se proposait de l'arrêter.

Afin de l'exciter davantage, Leclerc déclara nulles toutes les promotions qu'il avait faites depuis le 6 février, à raison de sa résistance. Cependant, Leclerc avait promis l'oubli du passé, mais bien entendu sur ce qui avait eu lieu avant son arrivée. Nous avons souligné ces mots dans sa lettre du 3 mai : «Vos généraux et vos troupes, y disait-il, seront « employés et traités comme le reste de mon armée. », Cela s'entendait donc selon l'ordre de choses qui avait précédé l'arrivée de Leclerc, et non pas pendant la résistance. Plus tard et dans l'ordre chronologique, on verra un arrêté consulaire autrement rétroactif à cet égard.

L'île de Saint-Domingue était entièrement soumise

[1802] CHAPITI5E V. 150

aux Français; mais l'espérance ne renaissait pas pour les hommes réfléchis : il fallait voir les actes de la nouvelle administration dont les bases venaient d'être proclamées.

Dans les montagnes de Plaisance , le chef de bataillon Sylla , dévoué à T. Louverture , n'avait pas fait sa soumission avec ses petites bandes de cultivateurs.

Dans celles du Port-au-Prince , Lamour Devance s'était retiré , le cœur gros de la déportation de Rigaud.

Dans celles de Tiburon , un homme obscur alors , mais qui était destiné à jouer pendant longtemps un rôle fameux dans le pays, Goman, ancien chef de bataillon sous Rigaud, s'était réuni à Jean Panier qui venait de se jeter dans les bois de la Grande-Anse , pour ne pas obéir au nouvel ordre de choses • .

Ces quatre hommes, tous Africains, protestaient passivement contre la domination française. Excepté Sylla qui attira quelque attention , les autres furent à peine aperçus ; mais ils formaient déjà un noyau d'insurrection qui devait se grossir de tous les mécontens.

Il semble que ces enfans de l'Afrique devinaient la conjuration qui se tramait publiquement en France contre eux, dans le même mois.

Le 17 mai , le gouvernement consulaire fit proposer au corps législatif sa fameuse loi sur les colonies françaises. Elle maintenait, conformément aux lois et règlemens antérieurs à 4 789, la traite des noirs et l'esclavage dans celles de ces colonies restituées à la France, en exécution du traité de paix d'Amiens conclu définitivement le 27

1 Jean Panier se fit insurgé dés le mois de mai, du côté des Iroîs et de Tiburon.

460 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iïAÏTI.

mars précédent, et dans les autres colonies situées audelà du cap de Bonne-Espérance. Elle soumettait, pendant dix ans , le régime de toutes aux règlemens qui seraient faits par le gouvernement.

Quoique précédemment, le 25 novembre 1801, dans l'exposé de la situation de la République , l'orateur du gouvernement eût annoncé ces dispositions, en disant en outre : « A Saint-Domingue et à la Guadeloupe , il n'est « plus d'esclaves ; tout y est libre , tout y restera libre; » le projet de loi ne contenait aucune disposition confirmative de ces promesses. Cependant , il était convenable de consacrer cette exception d'une manière formelle. Le projet fut non-seulement muet à cet égard, mais l'orateur du gouvernement déclara dans l'exposé des motifs , que : « Dans les colonies où les lois révolutionnaires ont été « mises à exécution (Saint-Domingue et la Guadeloupe^, « il faut se hâter de substituer aux séduisantes théories, « un système réparateur dont les combinaisons se lient « aux circonstances, varient avec elles, et soient con- « fiées à la sagesse du gouvernement l . »

La pensée du gouvernement à l'égard de ces deux îles fut tellement comprise, que, suivant Thibaudeau : « Dans « tous les discours prononcés sur cette loi (au tribunat et « au corps législatif) , on parla avec autant de chaleur « pour l'esclavage des noirs, que, quelques années aupa- « ravant, on avait parlé pour leur liberté. »

La loi fut décrétée par 54 voix contre 27 au tribunat ,

' Peut-on admettre qu'en rétablissant la traite des noirs, le gouvernement français n'eût pas permis qu'il en fût introduit à Saint-Domingue , lorsque T. Louverluie lui-même, poussé par son égoïsme, avait décréié cette mesure pour sun pays? Il y en serait introduit nécessairement pour réparer les perles «les ateliers; et alors, ronçoit-on qu'il y aurait eu des ateliers mi - partie es- Hâves, mi-partie libics?

— par 211 contre 65 au corps législatif. Honneur à ceux qui refusèrent leur concours à cette mesure inique !

Aucun des votans dans le sens de son adoption ne douta, probablement, du succès de la mesure à Sain t? Domingue comme dans les autres colonies françaises : les forces de l'expédition étaient si considérables , il était si facile d'en envoyer de nouvelles , et par-dessus tout , le génie du Premier Consul inspirait tant de confiance !....

Dans le même temps, ies noirs de la Guadeloupe, ayant à leur tête les mulâtresVéhge et Delgresse, résistaient au contre-amiral Lacrosse et au général Riches panse. Lacrosse allait vite en besogne. Sur la demande de secours que lui fit Richepanse, le capitaine-général Leclerc eut la pensée, fort raisonnable, d'envoyer à la Guadeloupe le général Roudet qui y avait commandé et qui avait conquis l'estime des noirs et des hommes de couleur, comme il venait de le faire à Saint-Domingue : son influence contribua, à ce qu'il paraît, au succès qu'on désirait. Mais, en se réinstallant, Lacrosse profita des dispositions de la loi qui venait d'être décrétée : il rendit un arrêté qui rétablissait à la Guadeloupe l'ancien régime colonial, — pour museler les tigr-es, selon l'expression de Rignon. « Le gouvernement ne réforma pas cet arrêté, « dit Thibaudeau , et prouva ainsi qu'en gardant dans la « loi le silence sur la Guadeloupe et Saint-Domingue, il « avait résolu d'y rétablir l'esclavage *. »

Si Leclerc prit une mesure dictée par la raison, en envoyant le général Roudet à la Guadeloupe, il fit aussi un tort considérable à l'influence française dans l'Ouest et le

1 Le général Richepanse ne jouit pas longtemps de son triomphe : le 3 septembre, la fièvre jaune remporta.

Sud de Saint-Domingue par cette mesure, surtout en le faisant remplacer au Port-au-Prince par Rochambeau. La population indigène était aussi prévenue contre Rochambeau, qu'elle était bien disposée en faveur de Roudet. Les colons de cette ville l'entourèrent pour le pousser aux vexations contre les mulâtres et les noirs.

Aveugles qu'ils étaient! ils ne s'apercevaient pas des progrès que la fièvre jaune faisait déjà , au mois de mai , sur les troupes européennes !

Au Port-au-Prince, c'étaient, parmi eux (selon R. Tonnerre), les nommés Desrivières, Guieu, Rion, Ango, Raudamant, Saint-Cyr, Gotelle, le curé Lecun, qui excitaient les féroces instincts de Rochambeau. Mais il s'était empressé , dès son arrivée en cette ville , de déporter en France Rernard Rorgella, Collet, Viart et Gaston Nogérée, pour avoir été membres de l'assemblée centrale de 4801.

Aux Cayes, c'étaient Mangin, Labiche, Lothon, Desongards, qui avaient la haute main dans les mesures acerbes dirigées contre les indigènes.

Au Cap, Dumas, Relin de Villeneuve, Domergue, Camfrancq et O'Gorman formaient le conseil privé du capitaine-général.

Tous ces colons avaient joué un rôle infâme depuis le commencement de la révolution. En correspondance entre eux , d'un bout à l'autre de la partie française , et avec ceux qui agissaient à Paris auprès du gouvernement, ils se prévalaient de la loi qu'ils savaient devoir être rendue sur les colonies, et qui, en effet, venait de passer au tribunat et au corps législatif. Avec les anciennes habitudes contractées par eux , d'être obéis sans la moindre résistance, il était impossible qu'ils ne crussent pas au plein succès de l'expédition pour remettre leurs nègres

dans l'esclavage, leurs mulâtres sous le joug des anciens, préjugés de la peau.

Leclerc , non moins présomptueux , ayant d'ailleurs à exécuter ses instructions secrètes , avait déporté Rigaud avec tant de facilité , qu'il ne pouvait s'arrêter dans sa marche vers la restauration de l'ancien régime.

Après avoir disséminé les troupes coloniales, en les incorporant à la suite des régimens français, il ordonna le désarmement des cultivateurs qui, en qualité de gardes nationaux, étaient armés sous T. Louverture. Il leur était enjoint de déposer leurs armes au chef-lieu des communes. Leclerc saisit ce moment pour aller respirer l'air salubre delà Tortue et s'y délasser : c'était le 17 mai.

Les cultivateurs de la montagne de Plaisance , excités par Sylla, parurent les moins disposés au désarmement : des mesures militaires furent prises à leur égard. Cette situation porta Leclerc à écrire à T. Louverture, pour se plaindre de ce qu'il n'avait pas, probablement, ordonné à Sylla de se soumettre : en même temps, il avait prescrit de le poursuivre. Dans ce but, il fit marcher sur Plaisance un bataillon de la 9e, que commandait Lubin Golard, et un autre des Gonaïves, afin d'agir de concert avec les troupes françaises qui s'y trouvaient sous le général Clauzel.

T. Louverture répondit à Leclerc qu'il avait ordonné à Sylla, comme à tous les autres officiers , de reconnaître l'autorité du capitaine-général; mais qu'il pensait que la persuasion réussirait mieux que la force dans cette occurence ; et pour donner une preuve de son désir d'y concourir, il offrit d'écrire à Sylla.

Mais déjà , le général Clauzel avait marché contre lui» Sylla se battit vaillamment, et il ne fut chassé de la posj-

tion qu'il occupait que par le bataillon de la 9e : celui des Gonaïves s'était dispersé dans les bois pour ne pas agir contre les révoltés. Lubin Golard mourut de maladie à Plaisance dans cette expédition : on soupçonna qu'il fut empoisonné, mais il paraît qu'il périt d'une pleurésie.

Leclerc était revenu au Cap. L'affaire de Plaisance le porta à soupçonner T. Louverture d'être le machinateur secret de la résistance de Sylla. Autant par ce motif que pour garantir la communication du Nord avec l'Artibonite et l'Ouest, par Plaisance et Ennery, il fit occuper ce dernier bourg par la 31e demi-brigade légère, que commandait le chef de bataillon Pesquidon, au nombre d'environ 500 hommes. C'était une garnison considérable pour ce lieu1; mais au fait, c'était dans les vues de parvenir à l'arrestation de T. Louverture. En même temps, un autre gros détachement de troupes occupa Saint-Michel. Ces forces inquiétèrent l'ex-gouverneur *.

Déjà , à ce qu'il paraît , les généraux Christophe , Clervaux et Maurepas , avaient émis à Leclerc une opinion favorable à la déportation de T. Louverture en France. Ces généraux s'étant soumis avant lui et sans ordre de sa part , devaient redouter la vengeance d'un chef qui n'avait pas reculé devant le sacrifice de son propre neveu , si, par des événemens imprévus , il réussissait à ressaisir V autorité : ils le savaient capable de tout. De son côté, Dessalines avait adressé des lettres au capitaine-général , où il lui attribuait la résistance de Sylla et le mauvais vouloir du bataillon des Gonaïves. Mais il importait a Leclerc de connaître l'opinion personnelle de Dessalines sur la mesure qu'il projetait : il ne l'avait pas encore vu depuis

' Voyez son Mémoire au Premier Consul.

sa soumission ; il le manda au Cap , où il l'accueillit avec égards.

Sondant son sentiment sur la déportation, Leclerc obtint facilement une déclaration semblable à celle des autres généraux. Quoiqu'il ne se fût soumis que sur les instances de T. Louverture , Dessalines ne le redoutait pas moins que ses collègues. Ne devait -il pas redouter également la vengeance des Français, par rapport à sa résistance, aux incendies qu'il avait effectués , et surtout après avoir massacré tant de blancs à leur arrivée? Car il ne pouvait s'imaginer qu'on n'attribuait ces assassinats qu'à T. Louverture ' .

De plus, Dessalines était le seul général de division de l'armée coloniale , le premier lieutenant de l'ex-gouverneur; mieux que ses collègues, il était donc placé pour prétendre à l'héritage du pouvoir tombé de ses mains : son ambition a dû lui faire entrevoir la possibilité d'y arriver par le moyen de l'armée.

Ainsi, tout concourait à déterminer Dessalines à adopter l'opinion déjà émise par les autres généraux. Sa propre conservation devait le porter à souscrire à la déportation, de T. Louverture : il ne pouvait que donner à Leclerc ce gage d'une soumission, plutôt apparente que réelle, à sa volonté, à la politique du gouvernement consulaire.

On a dit que c'était trahir son ancien chef qui l'avait comblé de toutes sortes de faveurs. Non,, ce ne fut pas une trahison, mais un acquiescement commandé par sa position personnelle et par la situation des choses.

Il est évident que T. Louverture s'était usé à la tâche

1 En cet instant, Pamphile de Lacroix se trouvant au Cap, lui témoigna une invincible répugnance. (Mémoires, t, 2, p. 192). Et cependant, cet auteur attribue ces massacres à l'ordre donné par T. Louverture I (même vol., p. 182.}

qu'il avait entreprise : — de restaurer l'ancien régime colonial , sous le patronage de la France , en contraignant ses frères à travailler aussi péniblement que par le passé, en s'alliant intimement avec les colons , en rétablissant leurs privilèges. Les déceptions étant arrivées pour lui, il avait vainement essayé de résister à l'invasion de l'armée expéditionnaire. La population indigène, fatiguée de son joug, n'avait désiré que l'intervention de l'autorité tutéîaire de la France pour le faire cesser, et déjà les déceptions commençaient pour elle-même.

C'était donc, de la part de Dessalines, un sacrifice utile plutôt qu'une trahison perfide, quand il concourait par son assentiment à la déportation de T. Louverture. Quoiqu'il eût été un instrument aveugle et terrible dans les mains de son chef contre toute cette population, il venait de se racheter en quelque sorte à ses yélix, par l'héroïque défense de la Crête-à-Pierrot, par la vigueur qu'il avait montrée jusqu'à sa soumission. En général, les hommes aiment à voir déployer une. grande énergie par un militaire ; elle conquiert leurs suffrages en faveur de tels caractères.

Les officiers, les soldats de l'armée coloniale étaient plus sympathiques à Dessalines qu'à T. Louverture ; ils préféraient la brusquerie violente du premier à la fureur hypocrite de l'autre : l'un faisait tomber ouvertement une tête, l'autre ordonnait secrètement qu'elle fût tranchée et rejetait ensuite l'odieux sur les exécuteurs. Dessalines plaisantait avec le soldat, il le cajolait. T. Louverture, toujours retranché dans sa dignité, ne lui apparaissait que comme une divinité terrible. Et pour remédier au mal qui naîtrait infailliblement, c'était l'armée surtout qui devait soutenir les efforts de la population

indigène, si elle venait à s'insurger contre les Français. L'armée était donc acquise de droit à la direction que lui donnerait Dessalines, s'il trouvait un franc concours de la part de ses divers chefs. Il pouvait, il devait y compter, en sacrifiant T. Louverture.

D'un autre côté, et sans nul doute Dessalines ne fît pas cette réflexion, — la déportation de T. Louverture après celle de Rigaud, devait nécessairement amener une fusion entre les hommes des deux partis qu'ils dirigèrent, pour parvenir à harmoniser leur résistance commune contre l'armée française. C'est ce qui arriva, c'est ce qui produisit l'indépendance d'Haïti.

Le parti de Rigaud se prononçait déjà, et par rapport à lui et par rapport au rétablissement de l'esclavage qu'il savait être dans les desseins du gouvernement consulaire. Celui de T. Louverture ne pouvait manquer de se prononcer aussi par rapport à l'esclavage et à cause de l'ingratitude dont ce gouvernement paierait ses services par sa déportation : cette mesure devait le porter à réfléchir. Qui peut nier, en effet, que la déportation de ces deux chefs, si attachés à la France par des considérations différentes, n'ait été le complément de l'expérience dont les hommes de la race noire avaient besoin, pour s'affranchir de son joug?

Si l'on considère, d'une autre part, que Rigaud et T„ Louverture avaient fourni leur carrière, terminé leur mission, on reconnaîtra que le sacrifice de ces deux personnages devenait aussi d'une utilité capitale au salut de leurs frères1.

Voyez ce que nous avons dit de l'un el de l'autre, au 4- volume, p. 210, 438 et 479.

Le gouvernement consulaire ayant le dessein de rétablir l'esclavage, devait

Il faut que les chefs, que les hommes placés dans une position politique, sachent se résigner à un tel holocauste, quand il est commandé par les circonstances. Iï faut qu'ils se pénètrent, en arrivant au pouvoir, qu'ils sont les serviteurs'du peuple et non pas ses maîtres; qu'ils doivent se dévouer généreusement à l'accomplissement de ses destinées. Il semble que tant qu'ils sont utiles aux vues de la Providence, ils restent inébranlables ; mais lorsque leur mission est finie, le moindre souffle les emporte.

Ainsi Ton a vu Dessalines lui-même emporté aussi parle souffle révolutionnaire, lorsqu'il fut utile quil disparût de la scène politique où il avait achevé son rôle, pour s'être usé par son despotisme, et parce qu'il menaçait toutes les existences.

Ce n'est point ici, de notre part, prêcher la sèche morale de l'utilité. Pour juger sainement de pareils événemens, de telles révolutions parmi les peuples, il faut examiner si leur sort s'améliore ou s il empire. Si leur bonheur en résulte, le sacrifice de leurs sommités a été utile et nécessaire : sinon, non. Or, si la déportation de Rigaud et de T. Louverture a contribué à notre indépendance, quelles que soient les vicissitudes qu'Haïti ait éprouvées ensuite, n'avons-nous pas gagné à cet état de choses? Et notre

déporter ces deux chefs Ce ne fut pas moins une faute politique qui lui aliéna les hommes de couleur et les noirs qu'ils avaient dirigés. Mais au point de vu» des intérêts mêmes de ces deux partis, leur déportation était aussi une nécessité politique : sans cette mesure, la fusion de ces deux partis n'aurait pas pu s'effectuer, et l'indépendance delà colonie n'aurait pas eu lieu.

La plus grande faute commise par le gouvernement consulaire fut l'expédition elle-même : en laissant T. Louverture gouverner la colonie, il l'eût conservée à la France. L'empereur Napoléon a reconnu cette faute à Sainte-Hélène; mais, en la commettant, il a rendu un immense service à toute la race noire, sous tous les rapports. Les hommes de génie sont les vrais interprèles de la volonté de Dieu, alors même qu'ils s'égarent.

indépendance n'a-t-elle pas grandement contribué à accélérer l'émancipation des noirs dans les Antilles?

Dans ses mémoires, Isaac Louverture affirme avoir vu des lettres signées Dessalines qui accusaient T. Louverture d'avoir été l'instigateur de la résistance de Sylla, de la dispersion du bataillon des Gonaïves. Il rappelle à cette occasion les faveurs accordées à Dessalines par son ancien chef; il ajoute : « Le général Dessalines qui lui devait tout, « fut, sans pudeur et sans remords, son accusateur et son « calomniateur.» Il dit, enfin, que Leclerc, qui lui avait montré ces lettres, le chargea d'en aviser son père, Le capitaine-général aurait alors parfaitement joué son rôle. Isaac nous paraît excusable de s'être indigné de celui que joua Dessalines; mais nous en jugeons à un autre point de vue que le sien. A ses yeux, naturellement, T. Louverture était, un homme utile, nécessaire, indispensable à Saint-Domingue. Nous pensons tout-à-fait le contraire* comme à l'égard de Rigaud .

Boisrond Tonnerre donne une autre version que la notre, auxmotifs qui portèrent Dessalines à paraître entrer dans les vues de Leclerc. Selon lui, dans l'entretien qu'ils eurent au Cap, Leclerc n'aurait point parlé de T. Louverture à Dessalines, mais bien des mulâtres qu'il désirait exterminer ; que Dessalines parut y consentir; qu alors Leclerc lui aurait proposé de lever une armée de 5000 hommes du pays (des noirs sans doute) pour l'exécution de leur massacre % et qu'il l'autoriserait à prendre

' B. Tonnerre prétend que Dessalines reçut de Leclerc 500 doubles louis d'or pour les frais de cette expédition; Isaac affirme qu'il n'en reçut que 100 portugaises, outre une paire de pistolets et un sabre, mais pour le récompenser d'avoir dénoncé T. Louverture. Ces présens peuvent lui avoir été faits pour mieux le capter et le porter à servir les vues du gouvernement consulaire,

i'O ÉTUDES SUR l'iUSTOIHE D' HAÏTI.

la quantité d'armes et de munitions qui lui seraient nécessaires. Enfin , il fait rester Dessalines au Cap jusqu'à l'arrestation et l'embarquement de T. Louverture. « Ce « fut le coup de lumière pour Dessalines, » dit son panégyriste.

En présence de l'affirmation d'Isaac Louverture, concernant les lettres qui étaient en possession de Leclerc, on ne peut donner une entière créance aux assertions de Boisrond Tonnerre. 11 est fort probable que Leclerc aura entretenu Dessalines , des mulâtres et de ses desseins contre eux; car il n'avait pas déporté Rigaud et d'autres officiers de cette classe, sans avoir des vues déloyales contre elle l . Mais il est impossible qu'il ne lui ait pas parlé de T. Louverture, alors que les autres généraux désiraient sa déportation, et pour lui faire voirie danger de sa présence dans la colonie, inspirer par-là plus de confiance à Dessalines qu'il avait employé, et dont il voulait se servir pour opérer le désarmement des cultivateurs et les contraindre à la culture. Boisrond Tonnerre n'a voulu, enfin, que soustraire Dessalines à l'accusation de trahison envers T. Louverture : accusation vulgaire, sans discernement de la vraie situation politique où était alors Saint-Domingue.

Quoi qu'il en soit, depuis sa soumission, T. Louverture, retiré sur son habitation Descahaux % dans la montagne

1 « Mais Leclerc fit tout le contraire ; il abattit le parti de couleur, et donna « sa confiance aux généraux noirs.... » Mémorial de Las Cases.

a Dans nos autres volumes, nous avons mal orthographié le nom de cette habitation, en l'écrivant Descahos. C'est celle où il aimait à aller méditer dans le temps de sa toute-puissance. Les autres habitations qu'il possédait près d'Ennery se nommaient Sancey, la première qu'il acheta en 1795, Beaumont Çl Rouffelier.

[1802] CHAPITRE V. J 7 f

près d'Ennery, s'y livrait réellement à des travaux conformes à sa nouvelle position : il y faisait construire une maison pour le logement de sa famille qui, jusque-là, était restée sur l'habitation Vincendière. En apprenant l'arrivée à Ennery de la 51e demi-brigade, il y vint et trouva que les soldats de ce corps avaient commis des dégâts, des violences sur ses autres habitations situées tout près du bourg. C'était une chose commandée par l'autorité française, pour le porter à des actes qui pussent donner l'occasion de se saisir de sa personne. Il se borna à se plaindre de ces vexations au chef de bataillon Pesquidon, et à en informer Leclerc par une lettre qu'il lui adressa : il observait au capitaine-général que cette garnison de 500 hommes était beaucoup trop considérable pour la localité. Après cela, il remonta à Descahaux.

Le lendemain, Pesquidon s'y rendit comme pour lui faire visite ; mais T. Louverture était trop perspicace pour ne pas découvrir son but , qui était de voir les lieux. En ce moment , il apprit que des soldats de la 51e s'étaient rendus avec des bêtes de charge sur l'une de ses autres habitations , et qu'ils enlevaient des cafés et autres denrées. 11 renouvela ses plaintes à Pesquidon qui lui promit de réprimer ces brigandages ; cet officier se retira ensuite.

Le soupçon qu'il avait conçu de la visite inquisitoriale de Pesquidon le porta à quitter Descahaux pour venir se fixer àBeaumont où ces vols de cafés avaient eu lieu. Sa famille resta à Descahaux. A Beaumont, il s'occupa de travaux de culture. Chaque jour, il éprouvait de nouvelles vexations dans sa propriété : les soldats français s'y rendaient en foule. Il se décida à adresser une nouvelle lettre à Leclerc, qui n'avait pas répondu à la première, et il l'envoya par Placide. Le général Dugua lui fit dire qu'il

ferait son rapport à Leclerc ; la lettre lui avait été remise» Placide ne put voir Leclerc, parce qu'il n'était plus agréé depuis qu'il avait pris parti avec son père adoptif.

Pesquidon fut encore visiter T. Louverture à Beaumont : il le trouva à la tête de ses cultivateurs travaillant dans ses champs. En présence de cet officier, des soldats de son corps vinrent enlever des vivres sur cette habitation : T. Louverture s'en plaignit à lui, et loin d'y mettre ordre, Pesquidon lui promit d'empêcher ces vexations à l'avenir.

Le général Brunet qui commandait aux Gonaïves, ayant le général Vernet sous ses ordres, vint aussi à Beaumont visiter l'ancien gouverneur ; d'autres officiers français y furent également, toujours dans le but de s'assurer de ce qu'il y faisait. Cette inquisition, cet espionnage officiel, en même temps que les soldats de la 51e renouvelaient continuellement l'enlèvement de force des denrées sur cette habitation, fut suivi d'une lettre de Leclerc à T. Louverture, par laquelle il l'accusait de garder auprès de lui des hommes armés, en lui ordonnant de les renvoyer. Il s'agissait sans doute des dragons de sa garde d'honneur, qui s'étaient réfugiés sur ses habitations en qualité de cultivateurs. Il paraît, d'ailleurs, que Leclerc était alors sur la voie de menées entre T. Louverture et P. Fontaine, qui était au Cap.

Il répondit à la lettre de Leclerc , en lui renouvelant l'assurance de sa parfaite et sincère soumission, en niant qu'il eût des hommes armés auprès de lui , en lui disant qu'il ne s'occupait que de la culture des champs. Il ajouta un exposé des vexations dont il était l'objet de la part des soldats de la 31e, en trop grand nombre à Ennery, et que si le capitaine -général n'y faisait pas remédier, il se ver-

[1802] CHAPITRE v. 175

rait contraint d'abandonner ses habitations d'Ennery pour se réfugier sur la hatte qu'il possédait dans la partie espagnole. Isaac fut porteur de sa réponse .

Cette idée de quitter le lieu où H était si bien surveillé décida Leclerc à ordonner son arrestation. La présence d'Isaac au Cap coïncidait avec celle de Dessalines. Ce jeune homme , qui était agréable à Leclerc pour n'avoir point voulu combattre contre les Français, était retenu par des politesses et des caresses, pour qu'on eût le temps de préparer l'arrestation de son père. Leclerc lui fit voir alors les lettres de Dessalines dont nous avons parlé, le chargea d'en instruire l'ex-gouverneur, et de lui dire que le général Christophe avait de meilleurs sentimens à son égard.

Mais il avait expédié son aide de camp Ferrari, porteur de l'ordre d'arrestation envoyé au général Brunet. Cet officier, en passant à Ennery, dit à Pesquidon quel était l'objet de sa mission. Cette déclaration parvint à T. Louverture : on était si assuré de l'exécution de cet ordre, qu'on fut indiscret. En même temps, les généraux Vernet et Paul Louverture lui firent donner le même avis : Vernet, son neveu par alliance, devait même venir auprès de lui à ce sujet. On apprit encore à Beaumont , que deux frégates venaient d'arriver aux Gonaïves avec des troupes, et que ces troupes devaient coopérer à l'arrestation ordonnée.

Isaac revint alors du Cap avec une lettre de Leclerc à T. Louverture. La confidence que le capitaine-général lui avait faite des dénonciations écrites de Dessalines , était propre à calmer les inquiétudes de l'ex-gouverneur. Isaac avait trop de confiance dans les Français , pour n'avoir pas, probablement, ajouté ses conseils à ce qui n'était qu'une ruse machiavélique de Leclerc : se voyant

choyé par celui-ci, lorsque Placide n'avait pas été admis à l'honneur de le voir, son inexpérience de jeune homme a pu être égale, en cette circonstance, à la confiance aveugle que T. Louverture avait toujours eue dans les colons et tous les blancs, jusqu'à l'arrivée de l'expédition.

Malgré le conseil que ï, Louverture avoue, dans son mémoire, lui avoir été donné de quitter Beaumont, il y était resté : c'est qu'une lueur d'espérance était entrée dans son âme, et qu'il comptait, comme il le dit lui-même, sur la parole d'honneur de Leclerc et la protection du gouvernement français, La lettre qu'on va lire était faite pour lui inspirer de la confiance, à lui toujours si méfiant: il oublia alors, probablement, ce proverbe qu'il avait cité dans une occasion où tout souriait à son ambition : La méfiance est toujours la mère de toute sûreté. Voici la lettre de Leclerc :

Armée de Saint-Domingue.

Au quartier-général du Cap- Français, le 16 prairial an X de la République (5 juin)..

Le général en chef, au général Toussaint. Puisque vous persistez , citoyen général , à penser que le grand nombre de troupes qui se trouve à Ennery effraie les cultivateurs de cette paroisse , je charge le général Brunet de se concerter avec vous pour le placement d'une partie de ces troupes en arrière des Gonaïves et d'un détachement à Plaisance. Prévenez bien les cultivateurs que cette mesure une fois prise, je ferai punir ceux qui abandonneraient leurs habitations pour aller dans la montagne. Faites-moi connaître , aussitôt que celte mesure sera exécutée, les résultats qu'elle aura produits, parce que si les moyens de persuasion que vous emploierez ne réussissent pas , j'emploierai les moyens militaires.

Je vous salue , Leclerc.

Le même jour, Toussaint Louverture reçut du général Brunet celle qui suit :

[4802] CHAPITRE v. 175

Armée de Saint-Domingue.

Au quartier-général de l'habitation Georges, le 18 prairial an X de

la République (7 juin).

Brunet, général de division , au général de division T. Louverture,

Voici le moment, citoyen-général, de faire connaître d'une manière incontestable au général en chef, que ceux qui peuvent le tromper sur votre bonne foi, sont de malheureux calomniateurs , et que vos sentimens ne tendent qu'à ramener l'ordre et la tranquillité dans le quartier que vous habitez. Il faut me seconder pour assurer la libre communication de la route du Cap qui, depuis hier, ne Test pas, puisque trois personnes ont été égorgées par une cinquantaine de brigands , entre Ennery et la Coupe-à-Pintade. Envoyez auprès de ces hommes sanguinaires des hommes dignes de votre confiance, que vous paierez bien ; je vous tiendrai compte de votre déboursé.

Nous avons, mon cher général, des arrangemens à prendre ensemble, qu'il est impossible de traiter par lettres, mais qu'une conférence d'une heure terminerait. Si je n'étais pas excédé de travail, de tracas minutieux , j'aurais été aujourd'hui le porteur de ma réponse ' 5 mais, ne pouvant sortir ces jours-ci, faites-le vous-même : si vous.êtes rétabli de votre indisposition, que ce soit demain; quand il s'agit de faire le bien, on ne doit jamais retarder. Vous ne trouverez pas dans mon habitation champêtre tous les agrémens que j'eusse désiré réunir pour vous y recevoir; mais vous y trouverez la franchise d'un galant homme qui ne fait d'autres vœux que pour la prospérité de la colonie et votre bonheur personnel-

Si Madame Toussaint, dont je désire infiniment faire la connaissance, voulait être du voyage, je serais content. Si elle a besoin de chevaux, je lui enverrai les miens.

Je vous le répète, général, jamais vous ne trouverez d'ami plus sincère que moi. De la confiance dans le capitaine-général, de l'amitié pour tout ce qui lui est subordonné, et vous jouirez de la tranquillité. Je vous salue cordialement, Brunet.

P. S. Votre domestique qui va au Port-au-Prince, a passé ici ce matin : il est parti avec sa passe en règle 3.

1 II parait que T. Louverture lui avait écrit une lettre, sans doute au sujeê des désordres que les soldats français commettaient sur ses habitations, peutêtre aussi sur la trop grande force de cette garnison à Ennery.

» Ce domestique se nommait Mars Plaisir : loin d'être parti, il avait été arrêté.

176 ÉTUDES SUR L^IISTOIKE d'hAÏTI.

Nous avons relaté toutes les circonstances relatives au séjour de T. Louverture sur ses propriétés jusqu'à ces deux lettres, d'après son mémoire adressé au Premier Consul et ceux publiés par son fils Isaac. Si l'on s'y rapporte uniquement, on reconnaît une insigne perfidie de la part de Leclerc , après avoir promis à T. Louverture l'oubli du passé et la protection du gouvernement. Mais, avant de porter notre jugement à cet égard, avant de dire comment T. Louverture tomba dans le piège qui lui fut tendu, nous devons à nous-même et à nos lecteurs, de mentionner d'autres circonstances, d'autres documens produits par Leclerc, pour expliquer les motifs qu'il a eus d'ordonner l'arrestation et la déportation de T. Louverture. Nous les jugerons également.

Suivant les mémoires de Pamphile de Lacroix , qui a été un écrivain presque officiel de l'expédition de Saint- Domingue , — des subalternes soumis immédiatement à T.. Louverture tenaient des propos indiscrets journellement , des cultivateurs répétaient que leur soumission n'était qu une suspension d'armes jusqu'au mois d'août, époque des pluies et des fortes chaleurs qui les produisent, et du développement complet de la fièvre jaune sur toute armée européenne, occupant la colonie.

L'expérience du passé l'avait prouvé , effectivement , tant sur les troupes françaises envoyées dans les premières années de la révolution , que sur celles de la Grande-Bretagne, En citant la lettre de T. Louverture à Dessalines, écrite des Gonaïves le 8 février, nous avons relevé cette observation à propos de cette phrase : << N'oubliez pas qu'en attendant la saison des pluies qui « doit nous débarrasser de nos ennemis.... » par la fièvre jaune. Si cette idée a été émise alors par l'ex-gouverneur,

il se peut fort bien qu'il l'ait répétée encore à ceux qui l'entouraient, pour entretenir leur espoir dans l'avenir.

Cet auteur prétend de plus, que la police du capitainegénéral réussit à saisir, à intercepter deux lettres écrites par T. Louverture à l'adjudant-général P. Fontaine , son ancien aide de camp, qui était resté au Cap son agent secret.

Dans la première, dont on ne donne pas la date, T.. Louverture se serait emporté en invectives contre Christophe , et se serait plaint que Dessalines Ta abandonné. Il y exprimait en outre, suivant P. de Lacroix , le plaisir qu'il éprouvait d'apprendre que la Providence venait enfin à son secours, en faisant allusion à l'hôpital de la Providence situé au Cap, où mouraient de nombreux soldats français par la fièvre jaune. Il demandait à Fontaine combien on faisait par nuit de voyages à la Fossette, cir metière où ces morts étaient enterrés. Il recommandait enfin à Fontaine , de le prévenir aussitôt que Leclerc lui-* même tomberait atteint de cette cruelle épidémie.

La seconde était ainsi conçue :

Au quartier Louveriure (Ennery), le 7 prairial an X (27 mai). Le général Toussaint Louverture, au citoyen Fontaine.

Vous ne me donnez pas de nouvelles, citoyen. Tâchez de rester au Gap le plus longtemps que vous pourrez.

On dit la santé du général Leclerc mauvaise à la Tortue, dont il faut avoir grand soin de m'instruire.

Il faudrait voir : : pour des a..... de la Nouvelle. Quant à la farine, dont il nous en faudrait comme de cette dernière, on ne l'enverrait pas sans avoir passé à la Saona1, pour connaître le point où l'on pourrait en sûreté les mettre.

1 La Saona, petite île située près des côtes de l'Est d'Haïti. Il est assez singulier que des agents secrets de T. Louverture s'y seraient trouvés pour indiquer T. v. 12

Si vous voyez le général en chef (Leclerc), dites bien que les cultivateurs ne veulent plus m'obéir. On voudrait faire travailler à Héricourt, dont le gérant ne doit pas le faire.

Je vous demande si on peut gagner quelqu'un près du général en chef, afin de rendre D libre : il me serait bien utile, par son crédit, à la Nouvelle et ailleurs.

Faites dire à Gingembre qu'il ne doit pas quitter le Borgne, où il ne faut pas que les cultivateurs travaillent.

Ecrivez-moi à l'habitation Najac.

Toussaint Louverture,,

Cette seconde lettre est la seule que Leclerc ait fait publier, à la suite d'une proclamation qu'il rendit le 11 juin, et que nous citerons bientôt. Il y parle de la première, et l'on ne conçoit pas qu'il ait soustrait ce document à la connaissance des habitans auxquels il s'adressait : il semble cependant qu'elle aurait dû être publiée aussi, si elle existait réellement.

C'est à raison de ces lettres et des déclarations faites à Leclerc parles généraux Christophe, Clervaux, Maurepas et Dessalines, dit P. de Lacroix, que. le capitaine-général médita l'arrestation de T. Louverture et l'ordonna à Brunet. Il fait une analyse de la lettre de ce dernier, bien opposée à ce qu'elle fut réellement. Il ajoute, qu'en la recevant, T. Louverture sentit se réveiller son amour-propre, et qu'il s'écria : « Voyez ces blancs , ils ne doutent de « rien, ils savent tout, et pourtant ils sont obligés de ve- « nir consulter le vieux Toussaint. »

Mais, ce que nous avons rapporté ci-dessus du mémoire de ce dernier et de ceux de son fils , détruit ces paroles.

aux navires américains dans quel lie» il faudrait débarquer de ta farine et des armes, alors que tout le pays était soumis aux Français. La mention de cette île n'est-elle pas un indice que cette lettre a été fabriquée pour motiver son arrestation?

[1802] CHAPITRE v. 479

Nous remarquons que P. de Lacroix ne cite aucune lettre de Leclerc à T. Louverture; et c'est cependant, par suite de celle que lui apporta Isaac, que l'ex-gouverneur accepta la proposition deBrunet, d'aller sur l'habitation Georges. Le fait est, que P. de Lacroix a voulu, et pour cause, ôter toute apparence de perfidie de la part de son général en chef, dans l'arrestation du Premier des Noirs , pour n'en attribuer qu'à celui-ci.

Selon nous, l'un et l'autre général en étaient capables. Nous avons assez prouvé, ce nous semble, dans notre 5e livre, que la déportation de T. Louverture avait été prescrite à Leclerc par ses instructions; et nul homme de bon sens ne peut admettre que ce capitaine-général voulait le laisser dans la colonie , après la résistance qu'il avait faite à l'armée française. Pour parvenir à l'exécution de cette mesure contre un homme aussi méfiant , il fallait nécessairement mettre de la perfidie dans les procédés usés envers lui. « La méfiance de Toussaint Louverture* « dit P. de Lacroix, rendait son arrestation difficile. Elle « fut méditée et exécutée avec succès.» Par ces mots, il a qualifié lui-même les moyens qui ont été employés pour arriver à ce résultat.

Quant à T. Louverture, nous devons le reconnaître: il était trop coutumier du fait de perfidie pour qu'on admette, qu'en se soumettant à Leclerc, il ne se réservait pas de saisir la première occasion de reprendre les armes, si elle s'offrait à lui. Nous croyons qu'il n'avait effectivement fait quune suspension d'hostilités , en paraissant résigné et soumis. Au point de vue de cette arm bition qu'il avait eue constamment de gouverner Saint- Domingue, ayant été le gouverneur général de cette colonie, il était impossible qu'il n'eût pas la velléité de le re-

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devenir après sa lutte. Il est fort probable, au contraire, que si, à l'arrivée de l'expédition, Leclerc lui eût envoyé ses fils et leur précepteur, avec la lettre du Premier Consul, si flatteuse pour lui à certains égards, en l'accompagnant d'une autre de lui-même contenant des témoignages d'une haute considération, il eût cédé le pouvoir sans résistance; car T. Louverture était trop perspicace pour n'avoir pas apprécié sa situation , pour n'avoir pas reconnu qu'il était clans une impasse, que sa puissante autorité morale sur ses frères avait perdu tout son prestige, immédiatement après l'assassinat de Moïse et la cruelle vengeance exercée sur les noirs du Nord.

Mais son amour-propre, sa vanité , son orgueil s'étant révoltés contre le manque de tous bons procédés à son égard ; la résistance faite par Christophe en incendiant le Cap, la décharge qu'il essuya en allant au-devant de la colonne de Hardy, avaient décidé de son sort. En voyant ensuite la coopération qu'il reçut de plusieurs de ses généraux, de ses troupes et même des cultivateurs du Nord et de l'Artibonite , il s'aveugla sur les causes réelles de leur résistance, et il dut croire que l'opinion était revenue en sa faveur. De là son espoir de remonter au pouvoir, et les manœuvres secrètes qu'il préparait et dont ses deux lettres à Fontaine seraient la preuve. On conçoit que s'adressant ensuite au Premier Consul, il ne pouvait que se présenter comme une victime de la mauvaise foi ou des préventions injustes du général Leclerc. Par la même raison, Isaac, qui a pu néanmoins ignorer ce que faisait son père en secret, ne l'aurait pas dévoilé dans ses mémoires publiés pour sa justification.

Quoi qu'il en soit, voyons-le se dirigeant sur l'habita-

tion Georges poury joindre le général Brunet. Différentes versions ont été faites sur les circonstances de son arrestation: laissons-le parler lui-même, d'après son mémoire.

« Après ces deux lettres, dit-il, quoique indisposé, je « me rendis aux sollicitations de mes fils et d'autres per- « sonnes, et partis pendant la nuit même pour voir le « général Brunet, accompagné de deux officiers seule- « ment. A 8 heures du soir, j'arrivai chez ce général \ « Quand il m'eut introduit dans sa chambre, je lui dis « que j'avais reçu sa lettre, ainsi que celle du général en « chef qui m'invitait à me concerter avec lui, et que je « venais pour cet objet ; que je n'avais pas pu emmener « mon épouse, suivant ses désirs, parce qu'elle ne sortait « jamais, ne voyant aucune société et ne s'occupant « uniquement que de ses affaires domestiques ; que si," « lorsqu'il serait en tournée, il voulait bien lui faire l'hon- « neur de la visiter, elle le recevrait avec plaisir. Je lui « observai qu'étant malade, je ne pouvais pas rester long- « temps avec lui, que je le priais en conséquence de ter- « miner le plus tôt possible nos affaires, afin de pouvoir « m'en retourner. Je lui communiquai la lettre du gêné- « rai Leclerc. Après en avoir pris lecture, il me dit qu'il « n'avait encore reçu aucun ordre de se concerter avec « moi sur l'objet de cette lettre ; il me fit ensuite des excu- « ses sur ce qu'il était obligé de sortir un instant ; il sortit « en effet, après avoir appelé un officier pour me tenir « compagnie. A peine était-il sorti, qu'un aide de camp « du général Leclerc entra accompagné d'un très-grand

1 Le 7 juin, jour de la date de la lettre de Brunet. Les deux officiers qui accompagnaient T. Louverture, étaient Placide et César.

« nombre de grenadiers, qui m'environnèrent, s'emparè- « rent de moi, me garottèrent comme un criminel, et me « conduisirent abord de la frégate la Créole. Je réclamai « la parole du général Brunet et les promesses qu'il m'a- «t|yait faites, mais inutilement ; je ne le revis plus. 11 s'était « probablement caché pour se soustraire aux reproches « bien mérités que je pouvais lui faire, a

Oui, Brunet se cacha, parce qu'il venait d'être l'instrument d'une action perfide ; mais il ne put se soustraire au plaisant et flétrissant sobriquet de gendarme, que lui appliquèrent les soldats français de l'expédition, et qu'il mérita bien mieux encore par les mesures de rigueur qu'il exerça sur les noirs du Nord, par l'arrestation injuste du brave Maurepas. Toujours malin et spirituel, le Français plaisante de tout ; en cette occasion, ces braves soldats firent plus qu'une plaisanterie : ils prononcèrent un jugement basé sur les principes de la justice, ils vengèrent T. Louverture.

Nous ajoutons ici ce que ne contient pas son récit.

Pendant son séjour à Beaumont, T. Louverture allait quelquefois dans ïe bourg d'Ennery : toujours les soldats des postes lui rendaient les honneurs dus à un officier général. Lorsqu'il y passa pour aller auprès de Brunet, ces honneurs ne lui furent pas rendus : Pesquidon l'avait empêché,car il étaitdansle secret de ce qu'on préparait àl'exgouverneur.C'était presque un avertissement pour ce dernier, il n'y prit pas garde l . — Arrivé à la Coupe-à-Pintade,

' Nous avons entendu raconter qu'en passant à Ennery, T. Louverture ren* contra un vieux noir, ancien militaire, qu'il connaissait. Cet homme ne lui ayant pas marqué le respect auquel il était habitué, il le menaça de le l'aire arrêter; mais le vieux noir lui répondit en créole : Rêtê-' Rétè ! nous toutes pas rété dijàl (M'arrêter ! ne sommes-nous pas tous arrêtés déjà ?) C'était un avertissement qu'il voulait donner à son ancien chef, qui ne le comprit pas.

Placide ne put continuer la route avec son père, son cheval ayant fléchi. César se trouva seul officier avec lui.

L'aide de camp de Leclerc qui entra dans la chambre avec les grenadiers, était Ferrari qui avait apporté à Brunet l'ordre d'arrestation. En les voyant, T. Louverturese leva, dégaina son sabre pour se défendre ; mais, — « Ferrari « s'avança vers lui, l'arme baissée, et lui dit: — Général, « nous ne sommes point venus ici pour attenter à vos c jours. Nous avons seulement Tordre de nous assurer de « votre personne » l . A ces mots , T. Louverture remit son sabre dans le fourreau.

Il ne paraît pas que jusque-là, il ait proféré aucune parole, ni de colère, ni d'indignation. Ce n'est que lorsqu'on eut porté la main sur lui pour le garotter, qu'il en appela à la parole d'honneur de Brunet et aux promesses qu'il lui avait faites par sa lettre.

Doit-on regretter que T. Louverture n'ait pas subi en cette circonstance, de même que Bigaud, l'impulsion de la colère, de l'indignation, pour jeter son sabre avec mépris à ceux qui vinrent l'arrêter?

Il faut distinguer entre le caractère de ces deux chefs, et les circonstances qui accompagnèrent leur arrestation. Bigaud, souvent impétueux, n'était pas capable de feindre son indignation, lorsque le capitaine de la Cornélie lui demanda son épée avec insolence : il devait la jeter à la mer. T. Louverture, toujours plus maître de lui-mêmey dut être encore calme par les paroles que lui adressa Ferrari : elles ne respiraient point le ton arrogant qu'avait pris l'autre officier. Il devait penser qu'en l'arrêtant, on userait du moins du respect et des égards qu'on lui devait,

1 Mémoires d'Isaac— P. de Lacroix a largement brodé sur les circonstances de cette arrestation, T. 2, p. 203.

Mais, en se voyant lier comme un criminel, il put, il dut en appeler à L'honneur de Brunet, qui lui avait tendu ce piège. Son récit ne dit pas de quels termes il se servit. Eh bien ! cet appel à l'honneur du général français, est à nos yeux, la protestation ta plus digne qu'il pût faire dans cette circonstance.

Ce fut une infamie que d'avoir garotté , comme un vil criminel, ce Noir dont la Convention nationale avait fait un général français ; — que le Directoire exécutif avait confirmé au grade de général de division, au rang de général en chef; — qui fut encore confirmé à ce dernier poste par le Premier Consul, et élevé par lui à la dignité de capitaine- général , bien que le brevet ne lui en fut pas envoyé. Quels que soient les torts qu'il eut , au point de vue de la souveraineté de la France, T. Louverture ne lui avait pas moins rendu des services éminens à Saint-Domingue.

Nous admettonsque le principe de cette souveraineté,que la politique du gouvernement consulaire , exigeaient son arrestation et sa déportation de la colonie. Nous l'admettons d'autant plus, que nous considérons cet acte comme ayant été extrêmement utile à la complète liberté de la race noire. Mais on pouvait s'assurer de sa personne, sans employer à son égard les formes indignes qui ont été mises en pratique. Le général Brunet avait un nombreux détachement de troupes sur l'habitation Georges, située à une lieue des Gonaïves ; il en avait échelonné d'autres sur la route qui y conduit, au moyen des forces que les deux frégates avaient amenées dans ce port ; il pouvait y faire conduire son prisonnier avec d'autant plus de sûreté, que ce dernier n'avait qu'un seul officier auprès de lui, devenu également prisonnier.

A minuit du 7 au 8 juin, T. Louverture arriva aux Gonaïves où il fut de suite embarqué sur la frégate la Créole. César le fut sur la Guerrière, où vinrent le joindre Morisset et J. B. Dupuy, arrêtés le même soir aux Gonaïves. Le lendemain, Placide Louverture et Michel, qui avaient été arrêtés à la Coupe-à-Pintade, furent aussi amenés aux Gonaïves et embarqués sur cette frégate. Enfin, Madame Louverture, son fils Isaac, sa nièce (MUe Ghancy, devenue Madame Isaac) et Monpoint, arrêtés sur leurs habitations ou à Ennery, furent également conduits sous une forte escorte de troupes et placés à bord de la Guerrière, ainsi que Mars Plaisir.

T. Louverture se trouva sur la Créole avec les seuls vêtemens qu'il avait sur lui. Son fils raconte que le capitaine de cette frégate eut pour son illustre prisonnier les attentions les plus délicates. Nous regrettons qu'il n'ait pas fait connaître le nom de ce brave marin, pour le consigner dans ces pages, et le recommander à l'estime de la race noire.

L'ordre d'arrestation de Madame Louverture et de sa famille fut apporté par l'aide de camp Granseigne à Pesquidon. Ces officiers firent assaillir leur paisible demeure à coups de fusil, par quatre cents soldats ; ils pillèrent eux-mêmes ou laissèrent piller les effets de cette famille, irresponsable des faits imputés à l'ex-gouverneur de Saint-Domingue. On se sent entraîné à excuser en quelque sorte une soldatesque effrénée, dans certaines circonstances de la guerre , qui se livre au pillage des vaincus; mais, qu'à l'occasion de l'arrestation d'une famille, de femmes inoffensives, des officiers supérieurs souffrent un tel désordre ; que ces officiers eux-mêmes, des officiers français surtout, y prennent part, en souil-

tant ainsi les nobles épaulettes du commandement qu'ils ont bravement gagnées sur le champ de bataille, c'est ce que l'historien, interprète de la postérité, doit flétrir avec énergie.

La Créole avait immédiatement fait voile pour le Cap. La Guerrière attendit, pour s'y rendre, qu'on apportât les effets de la famille de T. Louverture et ceux dont il avait besoin lui-même ; il les avait demandés par une lettre adressée à sa femme et remise à Ferrari ; mais, après quatre jours de vaine attente, cette frégate quitta le port des Gonaïves pour se rendre au Cap.

Dans cette ville se trouvait le jeune fils de T. Louverture, nommé Saint-Jean , âgé d'environ onze ans. Confié à M. Granville, son précepteur, cet enfant était avec sa dame du côté des Gonaïves, le jour où le général Leclerc y entra au mois de février. Emmené avec cette dame au capitaine-général par les troupes françaises, ils avaient été envoyés au Cap. Quand T. Louverture y fut faire sa soumission, Leclerc avait fait venir cet enfant auprès de son père, qui le laissa avec son précepteur. Dès qu'il apprit l'arrestation qu'il avait ordonné, Leclerc fit mettre Saint- Jean à bord du vaisseau le Héros, destiné à aller en France. Ce vaisseau louvoyait en vue du Cap et à quatre lieues au large, lorsque la Créole l'aborda pour y mettre son prisonnier. En montant sur le Héros, T. Louverture s'adressa au chef de division Savari qui le commanr dait et lui dit avec calme et fermeté : « En me renver- » sant, on na abattu à Saint-Domingue que le tronc de s> l'arbre de la liberté des Noirs; il repoussera par les rat> cines, parce qu'elles sont profondes et nombreuses. ' »

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