‹ Études sur l'histoire d'Haïti (volume 4)Chapitre 2 sur 4 · Pamphile de Lacroix, t · texte numérisé non relu

Pamphile de Lacroix, t

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L'auteur à qui nous empruntons cette particularité, qualifie ces paroles de mémorables. M. Thiers^ dans son Histoire du consulat et de l'empire, les qualifie de grandes. Elles sont grandes et mémorables , en effet ; elles portent l'empreinte du bon sens qui distinguait T. Louverture parmi tous ses contemporains ; elles sont une preuve de plus du génie qu'il montra dans la direction des affaires publiques de son pays ; elles sont, enfin, l'expression de la dignité qu'il mettait toujours dans l'exercice du pouvoir, et surtout une noble protestation contre sa déportation, contre le but coupable qui fît concevoir l'expédition commandée par le général Leclerc.

N'examinons pas, en ce moment, s'il ne contribua point à faire naître la pensée de cette entreprise, par les erreurs de ses vues politiques, par les rigueurs insensées de son administration despotique* Bientôt, nous porterons notre dernier jugement sur sa vie publique. Qu'il nous suffise de faire remarquer le grand sens decesjudicieuses paroles, qui lui furent sans doute inspirées par cette divine Providence qui n'a pu créer les hommes de la race noire, pour qu'ils fussent éternellement les esclaves de ceux de la race blanche.

Oui, T. Louverture avait raison de penser et dédire, que la liberté ne -périrait point à Saint-Domingue ; car, s'il porta lui-même une main sacrilège sur cet arbre élevé sans sa participation l , il savait, il devait savoir qu'en dépit des gouvernemens, sa sève était trop vigoureuse pour n'en pas produire les fruits tôt ou tard . Les racines qu'il enfonce dans le sol, c'est le peuple aux cent mille voix qui

1 Au 29 aoûl 1793, quand Sonthonax prononça la liberté générale des noirs% T. Louverture refusait de se su mettre à la République française et servait l'Espagne, qui maintenait leur esclavage.

se fait entendre lorsque l'occasion le nécessite; ce sont ses volontés qui savent se réunir, sous une direction suprême, afin de se forger des armes pour conquérir des droits méconnus, et balayer en quelques heures les gouvernemens les mieux assis.

Il y a de plus dans ces paroles du Premier des Noirs, quelque chose de flatteur pour les hommes de sa race, pour ceux de son pays : c'est cet hommage qu'il rendit, tardivement, à la vigueur qu'il leur connaissait ; c'est cet aveu qu'il fait, de n'être pas nécessaire, indispensable au triomphe final de ses frères. Sachons tenir compte à sa mémoire de cette prophétie remarquable, prononcée en face de ses oppresseurs, en face du ciel et de la postérité.

A l'arrivée de la Guerrière devant le Cap, la famille de T. Louverture fut transbordée sur le Héros, avec Mars Plaisir : les officiers , y compris Gingembre arrêté au Borgne, passèrent à bord de la Nathalie. Ces deux navires partirent le 16 juin pour se rendre en France. Le 12 juillet, ils mouillèrent dans la rade de Brest où ils durent faire quarantaine, à cause de la mort de quelques hommes de leur équipage pendant la traversée.

Peu de jours après , le vaisseau l'Aigle y arriva aussi, ayant à son bord le jeune Chancy qui fut embarqué au Cap1.

D'autres officiers, soit de l'ancien parti de T. Louver-

' Chancy, âgé de 20 ans et chef d'escadron, avait passé à létat-major de Leclerc. Le 30 avril, étant au Cap, Leclerc lui permit daller aux Cayes pour régler quelques intérêts. Laplume s'était emparé d'un moulin et de quelques chevaux qui lui appartenaient : ne voulant pas les lui remettre, il signifia à Chancy l'ordre de quitter les Cayes, et le dénonça à Leclerc. C'était la même manœuvre qu'à l'égard de Rigaud. De retour au Cap au moment où T. [.ouverture venait d'être déporté, Chancy le lut aussi. Nous avons vu des documensqui constatent ces faits, des lettres deChancy lui-même, datées de Toulon.

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ture, soit de celui de Rigaud, furent encore déportés à la même époque, sur la frégate le Muiron qui les amena à Toulon.

Le chef de division Savari n'eut point pour T. Louverture, ni même pour sa femme, sa nièce et ses fils, les égards que réclamait leur position : le mémoire au Premier Consul se plaint de ses procédés. Le général Leclerc lui aura sans doute donné des ordres à cet effet.

Jugement et exécution à mort de P. Fontaine. — T. Louverture réfute le projet qui lui fut attribué. — Proclamation du capitaine-général sur sa déportation. — Lettre au ministre de la marine. — Séquestre des biens de T. Louverture.— Il écrit de Brest au Premier Consul et au ministre de la marine. —Dégradation et' déportation de Placide à Belle-Ile-en-Mer.— Sa lettre d'adieux à ses parens. — T. Louverture est débarqué du Héros et amené au fort de Joux. — Chancy à Ajaccio. — Le reste de la famille à Bayonne. — Beau trait du général français Ducos. — Mission du général Cafarelli au fort de Joux, ses entreliens avec le prisonnier, interrogations qu'il lui fait, et réponses. — Jugemens portés par T. Louverture sur ses généraux et autres officiers. — Défense pour T. Louverture contre les imputations qui lui ont été faites. — Il n'était responsable que de ses actes depuis sa soumission. — Citations de quelques passages de son Mémoire au Premier Consul. — Il lui adresse deux autres lettres. — Sa maladie, et enlèvement de Mars Plaisir du fort de Joux. — Mort de T. Louverture racontée par Antoine Métrai. — Examen de celte relation. — Jugement sur la vie politique et militaire de T. Louverture. — Sa famille est transférée à Agen. — André Bigaud s'y trouve avec elle. — Évasion de Chancy, d'Ajaccio. — Mort dePinchinat à l'infirmerie de |a Force, à Paris.

Dès qu'il eut appris l'arrestation de T. Louverture, le général Leclerc fit aussi arrêter P. Fontaine, qui fut livré au jugement d'une commission militaire. Vraies ou fausses , les deux lettres qui servirent de base à l'accusation portée contre l'ex-gouverneur, motivèrent la condamnation à mort de son ancien aide de camp, considéré comme son complice. Ce brave officier subit sa peine avec un

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grand courage : « Un instant avant sa mort, dit P. de Lace croix , il fît par écrit ses adieux à sa famille dans les « termes les plus touchans. Cet écrit était un chef-d'œuvre « d'éloquence et de résignation ' , »

Nous regrettons de ne pouvoir le produire ici , pour honorer la mémoire de Fontaine; mais du moins, ces deux lignes que nous empruntons à l'historien français y sup pléent en partie. Nous eussions aimé à savoir si , pardevant ses juges , l'accusé aura protesté ou non de son innocence ; car, c'aurait été un moyen d'éclaircir le fait imputé à T. Louverture.

Celui-ci, rendu en France , eut l'occasion de lire dans les journaux ce qui lui était attribué à cet égard , et il a ajouté un paragraphe à son mémoire adressé au Premier Consul, pour repousser cette accusation : « Je ri ai jamais « écrit de pareille lettre , dit-il , et mets au défi qui que « ce soit de la produire, de me citer à qui je l'ai adressée, « et de faire paraître cette personne. Au reste, cette ca^ « lomnie tombe d'elle-même : si j'avais eu l'intention de « reprendre les armes, les aurais-je déposées, et aurais-je « fait ma soumission ? Un homme raisonnable , encore « moins un militaire , ne peut supposer une pareille ab- « surdité, »

Ayant lu encore une lettre de Leclerc au ministre de la marine, concernant son intention de reprendre les armes et le commandement de la colonie, quand la fièvre jaune

1 Leclerc eut la pensée de déporter Fontaine en France. Une liste, signée de lui, porte le nom de Fontaine parmi ceux des autres officiers embarqués sur la Nathalie; mais il se ravisa, sans doute, et le fit juger. Cette liste dit de tous ces officiers : « Ce sont desaffidés de T. Louverture, couverts de crimes. « Aucun de ces scélérats ne mérite le moindre ménagement. » Est-il alors étonnant que le chef de division Savari ait eu de mauvais procédés pour les prisonniers du Héros P

aurait complètement paralysé les troupes françaises , T. Louverture a repoussé cette imputation en prétendant qu'il avait dit plusieurs fois que, Leclerc marchant contre lui, il se bornerait à se défendre jusqu'au mois de juillet ou août, et qu'alors il eût commencé à son tour ; c'est-àdire , qu'à cette époque il aurait pris lui-même la guerre offensive ; mais qu'il avait réfléchi ensuite sur les malheurs de la colonie et sur la lettre du Premier Consul , et qu'il fit sa soumission.

Cette manière de se défendre est en quelque sorte un aveu des intentions qu'on lui a prêtées, surtout lorsqu'on envisage sa lettre à Dessalines , datée des Gonaïves , et qu'on se rappelle à quel point il aimait son pouvoir. Il est d'ailleurs peu de chefs qui, dans de pareilles circonstances , n'auraient pas songé à y remonter. Quand on a bu à cette coupe délicieuse de l'autorité , il est difficile de la rejeter ensuite. Prisonnier, réclamant un adoucissement à son état, il n'aurait pu convenir au surplus d'une intention coupable contre la souveraineté de la France qu'il avait déjà méconnue.

Après l'exécution de l'infortuné Fontaine , le général Leclerc publia la proclamation suivante :

Au quartier-général du Cap, le 22 prairial an X (11 juin). Le général en chef, capitaine-général de la colonie de Saint-Domingue, Aux habitans de Saint-Domingue.

Citoyens, Toussaint conspirait ; vous en jugerez par une lettre ci-joipte adressée au citoyen Fontaine. Je n'ai pas dû compromettre la tranquillité de la colonie. Je l'ai fait arrêter, embarquer, et je l'envoie en France, où il rendra compte de sa conduite au gouvernement français. Dans une autre lettre adressée au citoyen Fontaine , il s'emporte en invectives contre le général Christophe, et il se plaint que le général Des* salines l'a abandonné.

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Il avait défendu à Sylla de mettre bas les armes, et aux cultivateurs de ne travailler à d'autres plantations qu'à celles de leurs vivres.

Il avait envoyé un de ses complices au général Dessalines, pour l'engager à ne pas se soumettre de bonne foi : le général Dessalines me Va déclaré.

Il comptait beaucoup, à Saint-Marc, sur Manisset : il est arrêté \

J'ai sévi contre ce grand coupable, et j'ordonne aux généraux de division de l'armée de faire rentrer de vive force , tous les cultivateurs qui sont encore en armes dans les campagnes.

Les cultivateurs ne sont pas les plus coupables : ce sont ceux qui les égarent. En conséquence, tout commandant de garde nationale, tout officier, tout gérant ou propriétaire qui sera trouvé dans un rassemblement armé, sera fusillé de suite.

Quant à la commune d'Ennery, j'ordonne qu'elle soit désarmée surle-champ, pour avoir été si longtemps à se soumettre.

Le général Brunet fera de suite exécuter cet ordre.

Le chef de l'état-major fera imprimer, publier et afficher le présent ordre avec la lettre du général Toussaint, et l'enverra de suite à toute l'armée et dans toute la colonie,

Leclerc.

Le dernier paragraphe de cet ordre du jour implique nécessairement un machiavélisme de la part du capitainegénéral, puisqu'il n'ordonna que l'impression de la lettre de T. Louverture, tandis qu'il lui en a attribué deux: ce machiavélisme consistait à gagner Dessalines et Christophe à la cause française, en leur faisant accroire que leur ancien chef s'était plaint de l'un, avait lancé des invectives contre l'autre. En même temps, il y ajoutait en signalant Dessalines comme lui ayant dénoncé le malheureux prisonnier du Héros. Il croyait sans doute désigner ainsi Dessalines à l animadversion de l'armée et de la population indigènes : il le leur recommandait au con-

< Manisset fut aussi, comme Fontaine, condamné à raoTt et exécuté. T. V. lo

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traire, en leur apprenant qu'il avait contribué à l'éloignement de l'homme qu'elles redoutaient. Admirable effet d'un système de gouvernement en opposition avec les principes de la morale ! Ceux qui s'en servent réussissent d'abord ; mais cette arme déloyale finit toujours par tourner contre eux pour les abattre.

Nous lisons dans l'ouvrage de Thibaudeau que, le même jour, 1 1 juin , le général Leclerc écrivit une lettre au ministre de la marine, où il lui disait: « J'envoie en « France , avec toute sa famille, cet homme si profondé- « ment perfide , qui , avec tant d'hypocrisie , nous a fait « tant de mal. Le gouvernement verra ce qu'il doit en « faire. » Cet auteur ajoute cette réflexion , dont nous lui savons bon gré : « C'était une recommandation peu génépi reuse de la part du vainqueur. Un ennemi malheureux, « le Premier des Noirs, méritait plus d'égards i . »

Enfin, le 15 juin le capitaine-général rendit un arrêté par lequel il ordonna le séquestre des biens de T. Louverture ; mais il décida en même temps que cet acte ne serait pas imprimé , pour qu'il n'acquît pas de la publicité. Cependant , le prisonnier du Héros a pu apprendre cette mesure ; car il s'est plaint dans son mémoire de la saisie de ses propriétés et de ses papiers.

Complétons une fois tous les renseignemens que nous

1 T. 3, p. 134. — Le 6 juillet, Leclerc écrivit une autre lettre où l'on voit ce

qui suit :

« Vous ne sauriez tenir Toussaint à une trop grande dislance de la mer, et « le mettre dans une prison Irop sûre. Cet homme avait fanatisé ce pays à tel « point, que sa présence le mettrait encore en combustion. J'ai demandé au « gouvernement ce qu'il fallait faire de ses biens. Je pense qu'il faut les confis- « quer ; je les ai fait séquestrer provisoirement. »

Ainsi, la détention rigoureuse de T. Louverture, loin de la mer, a été provoquée par Leclerc.

avons sur le sort fait à T. Louverture et à sa famille. Huit jours après son arrivée à Brest , étant encore en quarantaine , il adressa au Premier Consul la lettre suivante :

A bord du vaisseau le Héros, 1er thermidor an X (20 juillet). Le général Toussaint Louverture, Au général Bonaparte, Premier Consul de la République française. Citoyen Premier Consul ,

Je ne vous dissimulerai pas mes fautes : j'en ai fait quelques-unes. Quel homme en est exempt ? Je suis prêt à les avouer.

Après la parole d'honneur du capitaine-général qui représente le gouvernement français , après une proclamation promulguée à la face de la colonie, dans laquelle il promettait de jeter le voile de l'oubli sur les événemens qui ont eu lieu à Saint-Domingue, comme vous avez fait le 18 brumaire, je me suis retiré au sein de ma famille. A peine un mois s'est écoulé , que des malveillans , à force d'intrigues , ont su me perdre dans l'esprit du général en chef, en lui inspirant de la méfiance contre moi. J'ai reçu une lettre de lui qui m'ordonnait de me concerter avec le général Brunet : j'ai obéi. Je me rendis, accompagné de deux personnes, aux Gonaïves, où l'on m'arrêta. L'on me conduisit à bord de la frégate la Créole, j'ignore pour quel motif, sans d'autres vêtemens que ceux que j'avais sur moi. Le lendemain ma maison fut en proie aupillage ; mon épouse et mes enfanssont arrêtés: ils ri ont rien, pas même de quoi se vêtir.

Citoyen Premier Consul, une mère de famille, à 53 ans, peut mériter l'indulgence et la bienveillance d'une nation généreuse et libérale ; elle n'a aucun compte à rendre ; moi seul dois être responsable de ma conduite auprès de mon gouvernement. J'ai une trop haute idée de la grandeur et de la justice du premier magistrat du peuple français , pour douter un moment de son impartialité. J'aime à croire que la balance, dans sa main , ne penchera pas plus d'un côté que de l'autre. Je réclame sa générosité.

Salut et respect , Toussaint Louverture.

Il écrivit en même temps celle qui suit , au ministre de la marine :

Citoyen ministre ,

Je fus arrêté avec toute ma famille par l'ordre du capitaine-général, qui m'avait cependant donné sa parole d'honneur, et qui m'avait promis la protection du gouvernement français. J'ose réclamer et sa justice et sa bienveillance. Si j'ai commis des fautes, moi seul en dois sabir les peines.

Je vous prie, citoyen ministre, de vous intéresser auprès du Premier Consul pour ma famille et pour moi.

Salut et respect , Toussaint Louverture.

Ces deux lettres, d'un style simple, font déjà pressentir le mémoire qu'il adressa ensuite au Premier Consul, pour exposer sa situation et les motifs de sa conduite politique et militaire * . Nous aimons à trouver dans ces lettres cette sollicitude du père de famille , qui cherche à intéresser le gouvernement français en faveur de la sienne, irresponsable de tout ce qu'il pouvait lui reprocher à lui-même , — de même que nous avons aimé à trouver dans la lettre de Rigaud au ministre de la marine, à son arrivée à Brest, une sollicitude semblable pour les officiers déportés avec lui. Mais T. Louverture s'adressait à la politique, qu'il avait si mal comprise lui-même , et la politique n'a pas toujours des entrailles paternelles. Le Premier Consul était destiné à le savoir aussi un jour.

La quarantaine du Héros continua; et à sa fin , le premier d'entre ses passagers, nous voulons dire ses prisonniers, qui eut à souffrir des rigueurs du gouvernement français , fut ce Placide au noble cœur, qui crut devoir à son père adoptif le sacrifice de tout l'attachement qu'il avait pour la France, à qui il devait son éducation. Dès le 23 juillet, trois jours après les lettres de T. Louverture, le

1 Les deux lettres ont été écrites par Placide, sous la dictée de T. Louverture

Premier Consul rendit un arrêté qui lui enleva le grade de sous-lieutenant, auquel il avait été promu en 1800. La distinction entre le grade et remploi fut ainsi méconnue, violée à son égard : cette violation de la loi n'avait d'autre motif que la conduite de ce jeune homme à Saint-Domingue. On l'honora ainsi d'un signe de réprobation. Aussi fut-il bientôt enlevé du Héros , par le brig la Naïade qui le porta à Belle-Ile-en-Mer, où il rencontra le brave J.-B. Belley, ancien membre de la Convention nationale et des Cinq-Cents, adjudant-général, récemment déporté du Cap avec Rigaud. Ce vieillard y mourut en exil : il avait commencé à servir la France dans l'expédition de Savannah, en 1 779.

Avant de s'y rendre , étant encore dans la rade de Brest, Placide adressa à T. Louverture , à sa mère, à se* parens, la touchante lettre qui suit :

Rade de Brest, 24 thermidor (12 août).

Mon cher papa et chère maman , Je suis à bord du brig la Naïade; j'ignore encore mon sort ; peutêtre je ne vous reverrai jamais : en cela je n'accuse que mon destin. N'importe où je serai , je vous prie de prendre courage, de penser quelquefois à moi. Je vous donnerai de mes nouvelles , si je le puis : donnez-moi des vôtres, si vous en trouvez l'occasion. Je suis très-bien ; je suis avec des personnes qui ont beaucoup de bontés pour moi, qui m'ont promis de me les continuer. — Isaac et Saint-Jean, n oubliez pas votre frère : je vous aimerai toujours. Bien des choses à vous tous : embrassez pour moi ma cousine. Je vous embrasse comme je vous aime.

Votre fils y. Placide Louverture,.

C'est le sentiment filial, c'est la consolation adressée à l'homme malheureux alors, qui prit soin de Placide, de son éducation, qu'il faut chercher dans cette lettre : elle

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lui fait honneur, autant que le dévouement qu'il lui montra dans les récentes circonstances qui venaient de se passer. On aime à trouver la gratitude dans le cœur d'un jeune homme. Placide resta à Belle-Ile-en-Mer jusque dans le courant de 1804.

Le 13 août , à 5 heures du matin , un officier de gendarmerie et quatre gendarmes vinrent prendre à son tour T. Louverture et son domestique, Mars Plaisir, abord du Héros : ils furent débarqués à Landerneau , petite ville près de Brest , où se trouvait une forte escorte de cavalerie attendant ce prisonnier d'État. Celui-ci voyagea en voiture jusqu'à Besançon, où il arriva dans la nuit du 22 au 23 août : il y fut mis en prison durant une journée ; et le 24, à 2 heures du matin , on le conduisit au fort de Joux , où il fut enfermé dans un cachot.

Chancy, prisonnier à bord de l'Aigle , fut envoyé à Toulon où l'amiral Gantheaume eut des bontés pour lui. Le 2 novembre , avant de l'expédier à Ajaccio , avec d'autres officiers de Saint-Domingue, cet amiral s'honora en réclamant du ministre de la marine , qu'il n'y fût pas placé aux bagnes comme les autres.

Au retour de la Naïade , Madame Louverture , ses fils, Isaac et Saint- Jean , Madlle Chancy, sœur du jeune officier1, et leurs domestiques, furent embarqués pour

1 Chancy, un autre frère, Madame Vernet et Mademoiselle Chancy, étaient les enfans de couleur de Mademoiselle Coco Chancy, femme noire, et du colon Chancy, habitant des Cayes. Mademoiselle Coco était nièce de T. Louverture, étant fille de sa sœur noire nommée Geneviève, qu'il retrouva aux Cayes, en août 1800.

On raconte qu'à son entrée aux Cayes, T. Louverture fit savoir qu'il avait une sœur nommée Geneviève, anciennement esclave comme lui de l'habitation Breda, qui fut vendue fort jeune à un blanc, lequel l'amena dans cette ville. Comme on connaissait une femme noire de ce nom, demeurant dans le lieu des Cayes appelé fa Savannc, des colons allèrent auprès d'elle s'informer de son

Bayonne. Cette famille fut accueillie avec beaucoup de bienveillance par les autorités de cette ville : elle y arriva le 1er septembre, dans le plus grand dénûment de toutes choses. Le 4, le général de brigade Ducos, commandant de la place , écrivit une lettre au ministre de la marine , où se trouvait cette expression d'un cœur compatissant : « Si fêtais plus fortuné , je viendrais à leur secours. » Il faisait savoir à quelle misère étaient réduites ces personnes. De même que le préfet Nogaret, qui réclama la sollicitude du gouvernement en faveur de la famille de Rigaud, le général Ducos honora son pays en s'honorant lui-même. La famille de T. Louverture reçut du gouvernement une allocation de 150 francs par mois.

Revenons à T. Louverture.

Il paraît qu'aussitôt son entrée au cachot , il sentit la nécessité ou la convenance de rédiger son mémoire, — ses lettres au Premier Consul et au ministre de la marine n'ayant pas empêché qu'il fût relégué à l'extrémité de la France, dans une vallée élevée où il dut ressentir le froid dès son arrivée. Il l'écrivit lui-même ; et plusieurs copies

origine, et lui parlèrent du générai en chef; elle se ressouvenait d'être sortie de l'habitation Breda, et d'avoir eu un jeune frère. Ces colons se virent alors sur la trace d'une découverte qui ferait plaisir à T. Louverture. « Mais, dit « Geneviève, ce ne peut être ce petit garçon qui serait devenu le chef de la « colonie! »

Cependant, elle déclara que son jeune frère avait eu un doigt de la main gauche brisé dans une circonstance qu'elle relata. Aussitôt, les colons accoururent chez T. Louverture, à qui ils dirent cette particularité. 11 se transporta de suite chez Geneviève; et là, se rappelant mutuellement d'autres circonstances, le doute n'était plus permis : le général en chef avait retrouvé sa sœur ! Il la combla de caresses, ainsi que sa fille Coco et les enfans de couleur de celle-ci ; il leur fit du bien immédiatement, prit Chancy à son état-major, et amena ses sœurs auprès de Madame Louverture.

Cette conduite fait honneur à T. Louverture.

ont été faites de ce document, remarquable par le style, par la vigueur et l'élévation des pensées.

Quelques jours après, le général Cafarelli fut envoyé au fort de Joux par ordre du gouvernement. Sa mission avait pour but, — « de se rendre auprès de T. Louverture pour « entendre les révélations qu'il avait annoncé vouloir « faire au gouvernement ', — de savoir de lui quels « traités il avait faits avec les agens de l'Angleterre, — - « de pénétrer ses vues politiques, — et d'obtenir des « renseignemens sur l'existence de ses trésors. »

Tel fut l'objet de cette mission , d'après le rapport du général Cafarelli , daté de Paris le 2 vendémiaire an XI (24 septembre 1802), que nous avons lu aux archives. Mais ce général ajoute dès le début : — « qu'il n'y est « pas parvenu, parce que cet homme , profondément « fourbe et dissimidé, maître de lui, fin et adroit, met- » tant dans ses discours une grande apparence defranu chise, avait son thème préparé , et n'a dit que ce qu'il « voulait bien dire. »

On ne peut disconvenir que ce portrait moral du prisonnier de Joux ne soit basé sur son caractère bien connu. Néanmoins, nous pensons qu'il a parlé avec une extrême franchise au général Cafarelli , d'après la lecture attentive que nous avons faite du rapport de ce dernier et du mémoire qui lui a été remis par T. Louverture, pour être présenté au Premier Consul. Mais, son caractère et ses actes ayant fait naître des préventions contre lui, le général Cafarelli les partageant sans doute, il n'est pas étonnant qu'il ait conclu ainsi.

■ Sa lettre du 20 juillet, de Brest, disait au Premier Consul quVV était prêt a avouer ses fautes : de là la pensée qu'il voulait faire des révélations sur toutes les imputations dont il avait été l'objet.

Pour arriver au pouvoir dans la colonie et s'y maintenir en dépit du gouvernement français, T. Louverture avait dû constamment ruser avec lui et ses agens, et expulser ceux-ci successivement. Ses relations avec les agens des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne firent croire ensuite qu'il visait à l'indépendance absolue de Saint-Domingue : de là les préventions qui firent son malheur et qui furent cause de la détention rigoureuse qu'il a subie *.

L'empereur Napoléon paraît avoir été convaincu plus tard, du contraire de ce que croyait le Premier Consul. S'il n'en était pas ainsi, pourquoi aurait-il dit au comte de Las Cases? « J'ai à me reprocher une tentative sur cette a colonie lors du consulat. C'était une grande faute que m d'avoir voulu la soumettre par la force; je devais me « contenter de la gouverner par l'intermédiaire de Tous-

« saint y> C'est qu'il avait acquis la certitude que T.

Louverture s'était franchement allié avec les colons, qu'il avait adopté leurs vues pour placer Saint-Domingue sous le protectorat de la France , en y établissant défait l'ancien régime colonial, ainsi qu'il résulte de la constitution

i Nous avons lu, dans les archives du ministère de la marine, deux lettres de T. Louverture à Roume, écrites de Léogane, les 12 et 13 janvier 1800. Roume l'avait invité à faire une proclamation contre les Anglais, afin de réfuter l'accusation portée contre lui, de s'être entendu avec eux pour déclarer l'indépendance de la colonie. Il s'y refusa, vu les circonstances où se trouvait Saint-Domingue :

« J'agis avec les Anglais par politique, dit— il» Oui, citoyen agent, je vie ser~ « virai d'eux tant que je les croirai utiles au. salut de la colonie. Je serai, en « cela, plus adroit et plus politique qu'eux. Je n'emploierai pas le machiavé- • lisme, parce que je ne le connais pas; mais je les ménagerai, j'agirai avec eux « de manière a les persuader que je suis leur dupe, parce que je n'ai ni ne peux « employer de moyens de représailles. Ceux que j'emploie les vaudront bien!... « J'agis, enfin, pour conserver la colonie a la France, et j'espère quelle in en « saura bon gré. »

Il fit effectivement" ce qu'il a dit à Roume: mais les préventions subsistèrent contre lui.

de 1801 ; c'est que l'Empereur pensa alors qu'il eût suffi de maintenir T. Louverture au poste de gouverneur général, pour annuler cet acte et retenir la colonie dans une complète dépendance de la métropole. Heureusement , il fit le contraire.

Quoi qu'il en soit, le général Cafarelli eut sept entretiens successifs avec le prisonnier *. Dans le premier, qu'il déclare avoir été fort long, T. Louverture lui exposa sa conduite comme il l'a fait dans son mémoire. Le lendemain dans la matinée, quand il le revit, T. Louverture tremblait tellement par le froid , dit-il, qiiil en était malade, et avait de la peine à parler; c'est alors qu'il remit à Cafarelli son mémoire, en lui disant que ce document contenait tout ce qu'il avait à dire. En ayant pris lecture, Cafarelli retourna auprès de lui et lui rendit le mémoire, en ajoutant qu'il n'y avait trouvé rien d'intéressant , et qu'il lui fallait des aveux plus positifs et plus vrais. Piqué de ces paroles, T. Louverture lui demanda avec vivacité , dit le narrateur, ce qu'il exigeait de lui, puisqu'il doutait de sa franchise?

Le général français lui parla alors, 1° de l'expulsion successive de tous les agens de la métropole ; 2° de ses relations avec la Grande-Bretagne et les Etats-Unis; 5° de son projet d'indépendance et de la constitution de 1801; 4° de l'incendie du Cap et de la résistance faite à l'armée expéditionnaire, en lui demandant des explications sur tous ces faits.

1 Pamphile de Lacroix, qui n'a pas été à la source des renseignemens, prétend que le général Cafarelli fut envoyé plusieurs fois auprès de T. Louverture, pour acquérir seulement des notions sur la valeur des trésors cachés à Saint-Domingue , et que la seule réponse que fit toujours le prisonnier fut: J'ai bien perdu nuire chose que des h e' sors. Il n'y a rien de vrai dans ce récit.

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Sur le premier point, T. Louverture répondit avoir successivement rendu compte au gouvernement français, des causes qui portèrent ses agens à se retirer de la colonie, de même que pour ce qui concernait Roume, interné au Dondon.

Sur le second, il lui dit , relativement aux Etats-Unis, qu'il n'y avait eu d'autre convention avec eux, que celle passée par Roume et approuvée par le Directoire exécutif. Quant à la Grande-Rretagne, il dit n'avoir fait que la convention avec Maitland, dont nous avons déjà donné les stipulations à la page 140 de notre ¥ volume ; à la page 174, en note, se trouve aussi mentionné le motif de l'envoi de Runel à la Jamaïque, en deux circonstances.

Il repoussa toute idée, tout projet de sa part pour l'indépendance de Saint-Domingue ; mais il dit qu'en faisant la constitution de 1801, c'était une nécessité de la situation de cette colonie, alors que la guerre maritime existait et entravait toutes les relations avec la métropole ; que cet acte avait été l'expression de l'opinion libre des élus du peuple, bien qu'ils fussent des hommes à sa dévotion. Néanmoins, il reconnut qu'il avait fait une faute en proclamant, en publiant la constitution; qu'il le reconnaissait bien , mais que le désir de rendre la colonie florissante, /' amour "propre, l'ambition, et surtout l'espérance d'être approuvé par le gouvernement français l'y avaient décidé ; qu'il était loin de prévoir les suites que cette faute pourrait avoir, mais que ses intentions étaient droites, et qu'il avait fait le mal sans le savoir.

Relativement à l'incendie du Cap et à la résistance faite à l'armée française, il en parla comme dans son mémoire, d'après une disposition antérieure de la commission civile sur l'admission des escadres dans les ports de la colonie;

que Christophe avait été forcé de suivre cet ordre, mais qu'il eut tort de brûler le Cap; qu'aucune lettre, aucune mesure n'ayant été écrite ou prise pour l'avertir des intentions du gouvernement, il avait résisté, surtout en apprenant ce qu'avait fait le général Rochambeau au Fort- Liberté. Toutefois, il avoua avoir donné l'ordre d'incendier le Port-au-Prince et les Gonaïves , et non les autres lieux.

Dans un autre entretien, le général Cafarelli l'interrogea sur l'administration de la colonie , en lui disant : que son système peu éclairé était sévère pour les employés , vexatoire pour les cultivateurs.

Il prétendit le justifier à raison des circonstances ; qu'étant chargé de conserver la colonie à la France et de prendre toutes les mesures nécessaires, — toutes les atrocités qu'on lui reproche n'ont été que l'effet de ces circonstances et l'ouvrage même delà colonie. Il parla notamment de la mort d'Hilarion , qui fut fusillé , dit-il , pour avoir cherché à débaucher ses domestiques et ses gardes. Il dit que son système avait ramené l'ordre et fait prospérer Saint-Domingue , puisqu'à l'arrivée de l'expédition , tous les cultivateurs travaillaient activement; et qu'il y avait dans toutes les caisses publiques 1 1 millions 700 mille francs, en indiquant les sommes existantes dans chacune '.

Il nia d'avoir jamais fait enfouir aucune somme quelconque , et repoussa à ce sujet la calomnie répandue sur l'assassinat des soldats de sa garde qui auraient été employés à cette opération ; que , lorsqu'il apprit cette im -

■ Au Cap, 900,000 f.;— auxGouaïves, 200,000,— au Port-au-Priuce, 3,600,000;

— à Léogane, 700,000;- à .lacmel, 500,000; —à l'Anse-à-Yeau, 1,100,000;

— à Jéréraie, 600,000 ;— aux Cayes, 3,200,000 ; — A Sanlo-Domingo, 900,000.

putation, il ordonna un appei général de tous les hommes qui composaient cette garde, afin de prouver le contraire. Il nia également qu'il eût des fonds soit aux États-Unis , soit en Angleterre, en ajoutant que lui et sa femme possédaient, pour toute fortune, 250 mille francs dont une partie fut prise par Rochambeau avec les fonds publics qu'il avait fait porter aux Cahos, et l'autre livrée à Leclerc, au Bayonnet , par un homme de couleur qui gardait là les fonds de la caisse du Cap , s'élevant à 900 mille francs ; mais que Christophe eut le temps d'en prendre la majeure partie pour lui-même d .

Continuant sur cet article des investigations du général Cafarelli, il déclara que depuis quatre ans, il n'avait jamais louché ses appointemens ; qu'il ne prenait point les fonds du trésor pour donner à ses proches; qu'il était riche en terres et en bestiaux; qu'il était honnête homme, et qu'il défiait qui que ce soit de lui prouver qu'il se fut écarté en rien de la plus stricte probité : enfin , il cita les noms des diverses propriétés que lui et sa femme possédaient, pour appuyer ses assertions.

En parlant de son administration , il fut naturellement amené à citer les hommes qui le secondaient; et le jugement qu'il porta sur eux est fort intéressant à savoir. Selon ce qu'il a dit au général Cafarelli :

Voilée était un administrateur actif, éclairé et probe.

Bunel, trésorier général, était probe, mais peu éclairé.

Dessalines , — un général propre à l'administration , à la direction de la culture , comme à la conduite de la guerre.

1 Tout en combattant contre les Français, H. Christophe ne s'oubliait donc. pas ! Ceci est très-curieux à savoir.

206 ÉTUDES SUR îThISTOHVE D'HAÏTI.

Matwepas avait également des talens pour l'administration et la guerre.

Paul Louverture était actif, brave et intelligent.

Henri Christophe était paresseux, mais propre à la guerre.

Charles Bélair, Moïse , Ver net et les autres généraux n'étaient propres qu'à la guerre, et il en faisait peu de cas * .

Le reste des officiers supérieurs n'étaient que des machines.

Après ces divers entretiens, le général Cafarelli voyant, dit-il, que T. Louverture n avouait rien de tout ce qu'on lui imputait, imagina de piquer son amour-propre pour l'y porter. Il lui dit : — que ce serait montrer du courage, « acquérir une nouvelle gloire , lui, le premier de sa cou- « leur, que de convenir — qu'il avait chassé les agens de la « France , organisé une armée , une administration , fait « des traités, accumulé des trésors, rempli ses arsenaux « et ses magasins, pour assurer son indépendance. — Il « parut s'étonner de ce langage , ajoute ce général; mais « il protesta de son dévouement, de sa fidélité à la France. « Il me fut aisé de juger que cet homme avait pris son « parti , et ne voulait rien avouer. »

Cafarelli a signalé deux circonstances où, dit-il, T. Louverture a montré une grande élévation d'âme : la première, — lorsqu'on lui apporta, en sa présence, du linge qu'il avait fait faire ; il le trouva au-dessous de lui, même dans sa position 2 ; la seconde , — lorsqu'on lui demanda

1 II faut entendre ce jugement sous le rapport administratif : l'administrateur, l'organisateur dominait en T. Louverture. Il affecta de ne citer nomimément ni Clervaux, ni Agé, ni Laplume.

2 Dans son Mémoire, on lit aussi cette phrase : « On m'a envoyé de

[1802] CHAPITRE vu 207

son rasoir. « Il faut, a-t-il dit, que ceux qui ordonnent « de m'enlever cet instrument, méjugent bien mal, puis- « qu'ils soupçonnent que je manque du courage né- « cessaire pour supporter mon malheur. J'ai une famille , « et d'ailleurs , ma religion me défend d'attenter à mes «jours. »

Enfin, le général Cafarelli a déclaré que T. Louverture lui a paru patient, résigné, et attendant du Premier Consul l'indulgence qu'il croit mériter. Il lui a dit en dernier lieu , qu'il n'avait qu'un seul reproche à se faire : c'était d'avoir fait publier la constitution de 1801, avant la sanction du gouvernement français. Son espoir était que le Premier Consul lui permettrait de vivre tranquillement sur ses propriétés.

Le rapport se termine en disant : « Sa prison est saine « et sûre : il ne communique avec personne. J'ai recom- « mandé la plus scrupuleuse vigilance à son égard. »

Il y a déjà longtemps que la postérité est arrivée pour Toussaint Louverture. Des jugemens divers ont été portés sur ce noir célèbre qui , du sein de l'esclavage , a su se frayer une route pour arriver au pouvoir suprême dans la colonie française de Saint-Domingue, toujours gouvernée par des blancs européens. Ces jugemens ont envisagé sa conduite politique , relativement à la France surtout, et sur ce point ils ont été plus ou moins passionnés : relativement à son pays et à la race noire dont il était

« vieux haillons de soldats, déjà à moitié pourris, et des souliers de mètne. « Avais-je besoin que l'on ajoutât cette humiliation à mon malheur ? » Digne et éloquente protestation contre la méconnaissance des immenses services qu'il rendit à la France ! T. Louverture était d'une propreté recherchée dans ses vètemens : il dut réellement souffrir de cette lésinerie exercée à son égard,

208 ÉTUDES SDR L 'ilISTOIKE D'HAÏTI.

le chef, peut-être n'ont-ils pas été moins erronés. Nous qui nous sommes efforcé , dans nos précédens livres , de présenter sa conduite sous ces deux rapports , nous nous devons à nous-même de compléter ici ce que nous avons à en dire de nouveau. Mais auparavant, examinons ce qui ressort du rapport fait au gouvernement consulaire par le général Cafarelli, afin de passer ensuite à l'examen du mémoire rédigé par le prisonnier du fort de Joux , pour être présenté au chef de ce gouvernement.

Ce qui ressort du rapport dont s'agit, c'est l'erreur où jette la prévention , c'est l'injustice qui en est l'infaillible résultat. Ce rapport , que nous assurons avoir bien examiné , ne nous a pas paru empreint d'aucune animosité, encore moins de haine pour T. Louverture. L'homme supérieur qui a été mis en présence du prisonnier pour l'interroger et faire jaillir la vérité par sa bouche, dominé sans nul doute par tout ce qu'il en avait entendu dire , n'a pu ajouter foi aux explications qu'il a données des faits de son administration, de son gouvernement , suivant le système qu'il avait malheureusement adopté pour diriger sa conduite : de là, la conclusion du rapporteur , au grand désavantage de l'inculpé.

Supposons le général Cafarelli dégagé de toute prévention antérieure , et surtout bien informé des faits qui se passèrent réellement à Saint-Domingue et imputables à T. Louverture , il aurait vu en lui un homme dont l'ambition était à la hauteur de son génie, qui profita habilement des dispositions et des tendances du Directoire exécutif et même du gouvernement consulaire, pour se maintenir au pouvoir où il était parvenu, par l'ascendant de sa couleur sur les masses , par ses services rendus aux colons et à la France, tels qu on l'avait désiré de lui. Sans doute , dans

la moralité de ses sentimens , le général Cafarelli eût blâmé bien des actes commis par T. Louverture ; mais il l'en eût absous sous le rapport politique , à raison des avantages qu'en retirèrent les colons français et la France elle-même. La politique des intérêts matériels ne fait-elle pas absoudre de bien des faits coupables aux yeux de la morale , même dans l'Europe civilisée? Le général Cafarelli eût pris en considération, par cette raison, le théâtre où agit T. Louverture , et son rapport eût eu une autre conclusion • .

Et d'abord, quant à l'expulsion des agens de la France, T. Louverture n'avait-il pas obtenu des bill d'indemnité duDireetoire exécutif et du gouvernement consulaire? Quand on le maintenait au rang de général en chef de l'armée, quand le Premier Consul lui conféra la qualité de capitaine-général , bien que son arrêté à ce sujet ne lui fût pas expédié, n'était-ce pas approuver tacitement toutes ces violations successives de l'autorité de la métropole ? N'était-ce pas lui dire qu'il pouvait en quelque sorte oser davantage, pourvu qu'il restât soumis à la France ?

Eh bien ! qu'est-ce, au fond, que cette constitution de 4801 dont on se prévalait contre lui ? Un dernier empiétement sur la souveraineté de la France , il est vrai ;

1 « Leclerc ne voulut pas envoyer en France dans le principe Toussaint, qui « y eût occupé un poste éminent ; et à quelque temps de là, il se vit contraint « à le faire arrêter et à nous l'envoyer comme prisonnier, ce que la malveil- « lance ne manqua pas de peindre sous les couleurs odieuses de la tyrannie et « de la déloyauté, représentant Toussaint comme une innocente victime digne « du plus vif intérêt, et pourtant, il était éminemment criminel. » — Mémorial de Las Cases.

Or> l'empereur Napoléon a reconnu qu'il avait fait une faute; il s'est reproché l'expédition contre Saint-Domingue : « Je devais me contenter de le gouverner « par l'intermédiaire de Toussaint. » Le Premier Consui eût donc absous Toussaint, s'il avait été mieux avisé, si même on l'avait envoyé dans le principe,

210 ÉTUDES SUR l/llISTOIKE d'iIAÏTI.

mais un acte qui consolidait les rapports de cette puissance avec sa colonie ; qui donnait plus de droits et de garanties à ses colons , influens dans les conseils de T. Louverture ; qui recréait la traite des esclaves noirs à leur profit , avant que le gouvernement consulaire l'eût fait décréter.

On a voulu y voir un acte d'indépendance , ou tendant à l'indépendance de la colonie, parce qu'on s'était imaginé qu'il était le résultat des relations de T. Louverture avec la Grande-Bretagne ; mais la convention secrète qu'il conclut avec le général Maitland n'avait pas pour but cette indépendance ; l'original de cet acte était en sa possession au fort de Joux, Cafarelli l'a vu. Les propositions faites ensuite par le général anglais aux conférences des Gonaïves , et découvertes par le général Boudet , n'avaient pas été acceptées par T. Louverture; en proclamant sa constitution, il n'avait fait , enfin , que ce que les colons avaient toujours désiré. Il eut sans doute tort , en la publiant avant d'avoir reçu la sanction du gouvernement consulaire, réservée cependant par cet acte ; mais ce tort était réparable , et les aveux de Sainte-Hélène le prouvent.

Sur ces trois actes principaux, T. Louverture parla donc avec franchise au général Cafarelli ; mais celui-ci douta de sa sincérité , à cause de l'hypocrisie de son caractère : ce vice qui avait fait sa fortune politique , fit sa perte en cette circonstance.

A l'égard de l'incendie du Cap et de la 'résistance qui en fut la suite , il est positivement vrai que depuis longtemps , à cause de la guerre maritime , il avait été résolu que des forces navales ne pourraient pénétrer dans les ports delà colonie, que d'après l'ordre de l'autorité qui la

gouvernerait. Or, T. Louverture était absent de la partie française quand la flotte parut devant le Cap : Christophe ne pouvait l'admettre sans ordre du gouverneur général. Et puis , nous le répétons , pourquoi le général Leclerc n'avait-il pas fait précéder cette flotte par les fils de T. Louverture et leur précepteur, porteur de la lettre du Premier Consul? Christophe a été blâmé pour L'incendie du Cap, mais non pas pour s'être refusé à l'admission de la flotte. Quant aux autres villes incendiées, c'était le résultat de la guerre de destruction , opposée à la guerre d'extermination inaugurée au Fort-Liberté et à la Rivière-Salée.

Il est une autre objection présentée par le général Cafarelli que nous avons lue avec plaisir : c'est le reproche qu'il a fait à T. Louverture sur son système d'administration , peu éclairé , sévère et vexatoire,

A notre point de vue, comme homme de la race noire, n'ayant nous-même épargné à sa mémoire aucun reproche à ce sujet, nous sommes en quelque sorte heureux de cette conformité d'appréciation entre le général français et nous ; et nous trouvons peu concluante la réponse faite par le prisonnier de Joux. Les atrocités qu'il commit à l'occasion de la guerre civile du Sud , ne peuvent se justifier par les circonstances , de même que bien d'autres avant et après cette guerre : ainsi de l'assassinat des offi* ciers français revenant du Sud auprès d'Hédouville , de l'assassinat juridique d'Hilarion, de Moïse, de Gautier, etc.

Mais , au point de vue du gouvernement consulaire , dont il était l'agent en allant au fort de Joux , le général Cafarelli eut un grand tort de reprocher à T. Louverture sa sévérité, ses vexations; car ce qui se passait alors à Saint-Domingue (en septembre), avait un caractère bien

212 ÉTUDES SUR l/niSTOIKE D 'HAÏTI .

plus odieux : bientôt nous en parlerons. Et puis , nous avons déjà fait remarquer que la lettre du Premier Consul à l'ex-gouverneur de cette colonie, contenait des éloges, — « pour avoir fait cesser la guerre civile et avoir mis « un frein à la persécution de quelques hommes féroces , « pour avoir remis en honneur la religion et le culte de « Dieu, et enfin, pour avoir rendu de grands services au « peuple français. » La constitution coloniale seule reçut quelques reproches dans cette lettre; et encore , T. Louverture fut-il excusé — « par les circonstances où il s'était « trouvé, environné d'ennemis sans que la métropole pût « le secourir. »

Tous les faits antérieurs à l'apparition de la flotte se trouvaient donc, sinon approuvés, du moins amnistiés par le chef du gouvernement consulaire. H n'était pas juste d'y revenir pour accuser de nouveau le prisonnier détenu au fort de Joux * .

En droit et en raison , il n'avait à répondre que de sa conduite depuis sa soumission au général Leclerc ; car le capitaine-général , en obtenant cette soumission , avait rapporté la disposition de son arrêté qui le mit hors la loi. La lettre qu'il lui adressa à cette occasion , lui disait: « Vous, les généraux et les troupes sous vos ordres, ainsi « que les habitans de cette colonie qui sont avec vous , ne « craignez point que je recherche personne sur sa con- « duite passée. » Cela impliquait une amnistie des faits qui avaient eu lieu jusqu'au S mai , date de cette lettre. Il est vrai qu'elle contenait aussi cette phrase: « Je jette

1 11 est entendu que nous raisonnons ainsi au point de vue de la France elle-même, de la justiee qu'elle devait à T. Louverture, qui avait réellement servi ses intérêts ; mais nous réservons les reproches que la race noire avait le droit de lui faire.

« le voile de l'oubli sur tout ce qui a eu lieu à Saint-Do- « mingue avant mon arrivée. »

C'était escobarder l'amnistie, évidemment avec l'arrière-pensée d'agir ensuite, non-seulement contre T. Louverture , mais aussi contre ses généraux , ses troupes , même contre les habitans qu'il avait avec lui : déjà nous avons fait remarquer cette intention déloyale, à propos de l'annullation des promotions faites par l'ex-gouverneur pendant sa lutte de trois mois. Aussi avait-on déjà déporté Rigaud et plusieurs autres officiers qui, cependant, n'avaient pas été mêlés dans cette lutte.Vainement, le capitaine-général ajouta-t-il : « J'imite en cela l'exemple « que le Premier Consul a donné à la France , après le « 18 brumaire. » Cette déclaration , fondée sur des actes généreux d'un grand homme , n'était , dans la pensée de son pâle imitateur, qu'un moyen d'inspirer plus de confiance en des promesses qu'il se réservait de fouler aux pieds.

S'il résulte , comme nous lé pensons , de tout ce que nous venons de rappeler, que T. Louverture n'avait à se justifier que des faits qu'on lui imputait depuis sa soumission , il est clair pour tout esprit non prévenu , qu'il eût été très-difficile , sinon impossible , de l'accuser avec justice; car il était resté paisible sur ses propriétés : aucun fait apparent n'existait à sa charge, mais seulement des intentions, si réellement'les lettres qu'on disait adressées à Fontaine avaient été écrites par lui. Dans tous les cas , nous avons admis et nous admettons encore , que l'ostracisme était une mesure politique de convenance \\ son égard. Eh bien ! cette mesure pouvait s'effectuer en le déportant de Saint-Domingue , comme Rigaud , sans nécessiter son emprisonnement dans l'un des cachots du

214 ÉTUDES SUR L'iUSTOIRE D'HAÏTI.

fort de Joux, situé sur l'une des chaînes du Jura, dans une température glaciale qui devait abréger infailliblement les jours de ce vieillard. Même dans ce fort, il pouvait être traité à l'égal de Rigaud et de Martial Besse , qui ne furent pas mis dans des cachots.

Dispensé , par les actes mêmes du gouvernement con* sulaire, de se justifier' sur sa conduite politique antérieure à l'expédition française, — par les actes du capitaine-général , sur sa conduite militaire depuis l'apparition de cette expédition , T. Louverture , qui n'avait aucune illusion sur les vrais motifs de sa déportation et de son emprisonnement rigoureux , a cru devoir le faire tant en parlant au général Cafarelli que par le mémoire qu'il lui remit, adressé au Premier Consul.

Ce document contient en outre des passages, où la vigueur du raisonnement ne le cède en rien à la dignité des sentimens et à la fierté du personnage qui avait exercé un haut commandement dans son pays. Nous signalerons ceux qui suivent :

« Le général Leclerc a agi envers moi avec des moyens « qu'on n'a jamais employés, même à l'égard des plus « grands criminels. Sans doute, je dois ce traitement à « ma couleur; mais ma couleur... ma couleur ma-t-elle « empêché de servir ma patrie avec zèle et fidélité ? La « couleur de mon corps nuit-elle à mon honneur et à ma « bravoure?... J'ai été esclave, f ose l'avouer; mais je « n'ai jamais essuyé même des reproches de la part de « mes maîtres. . . Le général Leclerc doit être franc : avait- « il craint d'avoir un rival? Je le compare au sénat romain « qui poursuivit Annibal jiisqu au fond de sa retraite ' . . . »

1 La même comparaison a clé faite a Sainte. Hélène, le 29 septembre 1816,

«c Si je voulais compter tous les services que j'ai ren- « dus dans tous les genres au gouvernement , il me fau- « drait plusieurs volumes; encore n'en finirais-je pas. « Et pour me récompenser de tous ces services , on m'a « arrêté arbitrairement à Saint-Domingue ; on m'a ga- « rotté et conduit abord comme un criminel, sans égard « pour mon rang, sans aucun ménagement. Est-ce là la « récompense due à mes travaux ? Ma conduite mefai- « sait-elle attendre un pareil traitement ? »

Il n'a pas oublié de plaider aussi la cause de sa famille , aussi maltraitée que lui, ni celle de ses officiers arrêtés en même temps :

« A supposer même que je fusse criminel et qu'il y eût « des ordres du gouvernement pour me faire arrêter, « était-il besoin d'employer cent carabiniers pour arrêter « ma femme et mes enfans sur leurs propriétés, sans res- « pect et sans égard pour le sexe , l'âge et le rang , sans « humanité et sans charité ? Fallait-il faire feu sur mes « habitations , sur ma famille, et faire piller et saccager « toutes mes propriétés ? Non ! Ma femme , mes enfans , « ma famille ne sont chargés d'aucune responsabilité. Ils « n'avaient aucun compte à rendre au gouvernement ; on « n'avait pas même le droit de les faire arrêter....

(( Aujourd'hui, malgré mon désintéressement, on chérie che à me couvrir d'opprobre et d'infamie ; on me rend « le plus malheureux des hommes , en me privant de la « liberté , en me séparant de ce que j'ai de plus cher au « monde , d'un père respectable , âgé de 1 05 ans , qui a < besoin de mes secours \ d'une femme adorée qui, sans

d'après le Mémorial de Las Cases. » Les Romains poursuivirent Annibal jus» « qu'au fond de la Bithynie. »

1 Suivant les Noies diverses d'Isaac sur la vie de T. Louvevture, qui font de

« doute, ne pourra pas supporter les maux dont elle sera « accablée, loin de moi, et d'une famille chérie qui faisait « le bonheur de ma vie. . . .

« Toutes les personnes qui avaient versé leur sang pour « conserver la colonie à la France , les officiers de mon « état-major, mes secrétaires, n'ont jamais rien fait que « par mes ordres ; tous ont donc été arrêtés sans mo- « tif. »

T. Louverture demanda, à la fin de son mémoire, à être traduit pardevant un tribunal où il pourrait justifier sa conduite au grand jour. Il invoqua la justice du Premier Consul , dans un dernier paragraphe que nous donnons ici comme une sorte de fac-similé , non de son écriture , mais de son orthographe : on y verra la preuve que l'intelligence de l'homme, son génie même, n'ont pas besoin d'une instruction classique pour se développer. Le voici dans toutes ses incorrections , tel que nous l'avons vu et lu:

Premire Consul, Père de toute les militre, Defanseur des innosantt juige intègre , prononcé dont sure un homme quie plus mal heure que couppable. Gairice mes plai, illé tre pro fond, vous seul pourret porter les remède saluter, et l an pé ché de ne jamai ouver, vous sete medecien , ma po sition , et mes service mérite toute votre a tantion, et je conte an tier ment sure votre justice et votre balance.

Salut et respec.

ce dernier Je descendant d'un Roi d'Afrique , de la nation des Aradas, le prince africain, père de T. Louverture, serait mort esclave du comte de Noé, avant la révolution de Saint-Domingue ; et voilà un passage qui parle de cet homme comme existant encore dans la colonie, en 1802. Est-ce à Isaac ou à T. Louverture qu'il faut plutôt croire ?

Quand nous considérons les services réels que rendit T. Louverture aux colons et à la France, nous ne craignons pas de dire , en réfléchissant au sort qui lui a été fait , que , d'accusé , le prisonnier d'État du fort de Joux est devenu accusateur devant l'inévitable et sévère postérité : elle ne peut que condamner l'injustice commise envers lui.

Il s'est donc honoré aux yeux de la postérité , en protestant comme il a fait contre l'indigne traitement qu'il a subi ; il s'est honoré par les sentimens qu'il a exprimés, dans sa douleur de père de famille, en faveur de sa femme, de ses enfans, de son vieux père, tous séparés de lui pour toujours ! Il n'a pas moins montré une sollicitude honorable en faveur de ses officiers injustement arrêtés et déportés. Les hommes de sa race ne peuvent qu'applaudir à une telle conduite , à de tels sentimens.

Le 1 7 septembre, T. Louverture avait remis au général Cafarelli , avec son mémoire , une lettre qui l'accompagnait, adressée également au Premier Consul ; le 29, il lui en adressa encore une autre , et ce fut la dernière* Les voici :

Au cachot du fort de Joux, ce 50 fructidor an X (17 septembre). Général et Premier Consul ,

Le respect et la soumission que je voudrais être toujours gravés dans le fond de mon cœur... Si j'ai péché en faisant mon devoir, c'est sans le vouloir; si j'ai manqué en faisant la constitution, c'est par le grand désir de faire le bien , c'est d'avoir mis trop de zèle , d'amour-propre , croyant de plaire à mon gouvernement ; si les formalités que je devais prendre n'ont pas été faites, c'est par mégarde. J'ai eu le malheur d'essuyer votre courroux ; mais quant à h fidélité et à la probité, je suis fort de ma conscience, et j'ose dire avec vérité, dans tous les hommes d'État, personne n'est plus probe que moi. Je suis un de vos soldats et premier serviteur de la République à Saint-Domingue. Je suis aujour-

218 ÉTUDES SUR LH1ST0IRE d'hAÏTI.

d'hui malheureux , ruiné, déshonoré et victime de mes services ; que votre sensibilité touche à ma position, fous êtes trop grand de sentiment et trop juste , pour ne pas prononcer sur mon sort. Je charge le général Cafarelli, votre aide de camp, de vous remettre mon rapport (le mémoire). Je vous prie de le prendre en grande considération. Son Honnêteté, sa franchise, m'ont forcé de lui ouvrir mon cœur.

Salut et respect , Toussaint louverture. .

Au cachot du fort de Joux , ce 7 vendémiaire an XI (29 septembre).

Général et Premier Consul ,

Je vous prie , au nom de Dieu , au nom de l'humanité, de jeter un coup-d'œil favorable sur ma réclamation, sur ma position et ma famille ; employez donc votre grand génie sur ma conduite et la manière dont j'ai servi ma patrie, sur tous les dangers que j'ai courus en faisant mon devoir. J'ai servi ma patrie avec fidélité et probité .- je l'ai servie avec zèle et courage; et j'ai été dévoué à mon gouvernement. J'ai sacrifié mon sang et une partie de ce que je possédais pour la servir, et malgré mes efforts, tous mes travaux ont été en vain.

Vous me permettrez, Premier Consul, de vous dire avec tout le respect et la soumission que je vous dois, que le gouvernement a été trompé entièrement sur le compte de Toussaint Louverture , sur un de ses plus zélés et courageux serviteurs à Saint-Domingue. J'ai travaillé longtemps pour acquérir l'honneur et la gloire de mon gouvernement et pour attirer l'estime de mes concitoyens, et je suis aujourd'hui couronné d'épines et de l'ingratitude la plus marquée, pour récompense* Je ne désavoue pas les fautes que j'ai pu faire et je vous en fais mes excuses. Mais , ces fautes ne valent pas le quart de la punition que j'ai reçue, ni les traitemens que j'ai essuyés.

Premier Consul, il est malheureux pour moi de n'être pas connu de vous-, si vous m'aviez connu à fond, pendant que j'étais à Saint-Domingue, vous in auriez rendu plus de justice; mon intérieur est bon." Je ne suis pas instruit, je suis ignorant ; mais mon père qui est aveugle maintenant, m'a montré le chemin de la vertu el de la probité, et je suis très-fort de ma conscience à cet égard, et si je n'avais pas eu l'honneur d'être dévoué à mon gouvernement, je ne serais pas ici, et c'est une vérité!

Je suis malheureux, misérable et victime de tous mes services. J'ai été toute ma vie eu activité de service , et depuis la révolution du

10 août 1792, je suis de même consécutivement au service de ma patrie. Aujourd'hui je suis renfermé sansne pouvoir rien faire , couvert de chagrin ; ma santé est altérée. J'ai réclamé auprès de vous ma liberté pour pouvoir travailler, gagner ma vie et nourrir ma malheureuse famille. Je réclame votre grandeur, votre génie pour prononcer sur mon sort ; que voire cœur soit attendri et touché sur ma position et mes malheurs.

Je vous salue avec un profond respect ,

Toussaint Louverture.

Ces lettres ne produisirent aucun effet. Lorsque la population noire était condamnée , dans la pensée du Premier Consul , à subir de nouveau les ignominies de l'esclavage , pouvait-il avoir aucun égard aux sollicitations douloureuses du Premier des Noirs?

Il ne prévoyait pas alors qu'un jour arriverait où d'autres chefs d'État, non moins inflexibles dans leurs rigueurs , le condamneraient à une longue agonie sur un rocher brûlant , en face de cette Afrique dont les enfans infortunés étaient comptés parmi le bétail ; que ces chefs, eux aussi, auraient l'inhumanité de séparer un fils de son père ! Qui n'a pas été ému, au récit d'O'méara sur la joie qu'éprouva le prisonnier de Sainte-Hélène à la vue du buste de son enfant? Si le marbre a occasionné de telles sensations dans son cœur paternel , la présence de cet enfant lui-même n'aurait-elle pas compensé la dure nécessité dictée par la politique ? Est-ce donc à dire qu'im noir ne doit pas souffrir autant qu'un blanc , de la violente séparation d'un enfant, d'une femme qu'il aime ?...

Nous nous garderons bien d'accueillir tous les bruits qui ont circulé relativement à la mort de T. Louverture au cachot de Joux ; mais il est positif que son emprisonnement prolongé dans ce lieu devait nécessairement in-

fluer sur son existence , et l'abréger plus tôt que n'eût fait la nature s'il avait été détenu ailleurs , sous une température moins humide , moins exposée au froid rigoureux qu'il ressentit sur le Jura.

Une lettre du chef de bataillon Gazagnaire, du 69e régiment en garnison au fort de Joux , en date du 5 décembre , faisait savoir au ministre de la marine : « que «f T. Louverture était toujours inquiet sur son sort; qu'il « se plaignait, comme à l'ordinaire, de maux de tête et « de douleurs aux jambes ; qu'il se médicamentait luis' même , etc. »

Ce rapport aurait dû éclairer le gouvernement français , et le porter à ordonner sa translation dans un autre lieu, dans le midi de la France, par exemple. On avait eu ces égards pour Rigaud, en le transférant avec sa famille, de Poitiers à Montpellier : on pouvait, on devait agir de même envers Toussaint Louverture ; et en le laissant sur le Jura, c'est qu'on voulait que sa détention fût plus horrible, sinon qu'il y mourût l, — de même qu'en assignant, à Sainte-Hélène , le lieu le moins sain de cette île pour être habité par l'homme qui avait fait trembler l'Europe, on voulait aussi que son existence fût abrégée2.

1 Nous avons sous les yeux une brochure publiée à Paris, en 1810, par des colons de Saint-Domingue, intitulée Cri des colons, en réfutation de l'ouvrage de H. Grégoire sur la Lillérature des Nègres. Voici ce qu'ils disent de T. Louverture :

« Nous nous croyons en droit de prononcer et de dire, que si les Français « lui eussent rendu la justice qu'il méritait, il devait être enchaîné vivant à « un poteau, exposé dans une voierie, pour que les corbeaux et les vautours, « chargés de la vengeance des colons, vinssent dévorer chaque jour, non pas le « cœur, car il n'en eut jamais, mais le foie renaissant de ce nouveau Pro- « méthée, » Page 243.

O colons de Saint-Domingue!....

, « Tantôt il lait un vent furieux mêlé de brouillard (à Longwood) qui « m'enfle le visage lorsque je sors , tantôt un soleil qui me brûle le cerveau

[1802] CHAPITRE Vf. ï±i

C'est à peu près dans le temps où Gazagnaire faisait savoir le triste état du malheureux prisonnier, alors qu'il avait le plus besoin de l'assistance du fidèle compagnon de sa captivité, que le gouvernement français donna l'ordre d'enlever du fort de Joux son domestique , Mars Plaisir i . Ce fut une poignante douleur pour T. Louverture qui , malade et souffrant, avait du moins la consolation de causer dans l'intimité avec un homme de son payss avec un frère de sa race : il l'embrassa , en le chargeant de transmettre ses derniers adieux à sa famille, en le remerciant de ses services et de son dévouement.

Cet homme, qui n'était coupable que d'un attachement sans bornes à son maître , à son ancien chef, fut chargé de chaînes et conduit de brigade en brigade jusqu'àNantes, où il fut mis en prison et an secret. Il y resta plusieurs mois avant d'être mis en liberté dans cette ville , mais placé sous la surveillance de la police.

Un écrivain français , Antoine Métrai , qui a publié en \ 825 une Histoire de l'expédition des Français à Saint-

« faute d'ombre. Ils continuent exprès de me faire habiter la plus mauvaise « partie de Vile. Lorsque j'étais aux Briars, j'avais du moins l'avantage d'une « promenade ombragée et d'un climat doux ; mais ici, on arrivera plus vite « au but qu'on se propose....» (O'méara.)

' .Chaque jour il (le gouverneur) imagine de nouveaux moyens de me tourci menter, de m'insuller et de me faire souffrir de nouvelles privations. Il veut « abréger ma vie en m'irritant tous les jours. D'après ses dernières restric- « lions, il ne m'est pas permis de parler à ceux que je rencontre. Cette liberté < n'est même pas refusée aux criminels condamnés à mort. On peut tenir un « homme enchaîné, renfermé dans un cachot, au pain et à l'eau, mais on ne « lui refuse pas la liberté déparier.... Moi, j'ai été condamné sans être en- « tendu et sans Jugement, au mépris de toutes les lois divines et humaines ; « on me retient prisonnier..., séparé de ma femme et de mon fils...» (O'méara, Napoléon dans l'exil.)

Qui peut lire de telles choses sans plaindre le sort du prisonnier, de l'époux et du père, sans y compatir sincèrement, çans éprouver de l'indignation ?

Domingue, rapporte, sur le récit à lui fait par le capitaine Colomier, qui se trouvait à Pontarlier pour la remonte de l'artillerie : — que T. Louverture recevait d'abord cinq francs par jour pour pourvoir à sa subsistance et à tous ses besoins, et que par ordre du gouvernement cette allocation, déjà bien faible, fut réduite à trois francs; qu'après l'enlèvement de son domestique , le prisonnier n'eut plus la faculté de sortir du cachot pour se promener dans les cours de la prison ; qu'il était privé de boire du café auquel il était habitué, comme tous les habitans des Antilles ; que le gouverneur du fort de Joux , dont le nom n'est pas cité , fit un premier voyage à Neufchâtel , en Suisse, en chargeant Colomier de le remplacer durant cette absence, et lui confiant les clés des cachots : ce qui donna à ce dernier l'occasion de voir T. Louverture, de lui parler, de lui procurer du café, de s'assurer qu'il n'avait pour toute batterie de cuisine qu'un vase de fonte, dans lequel il préparait lui-même un peu d'aliment farineux ; que le gouverneur du fort fît un second voyage à Neufchâtel, en laissant encore Colomier chargé de son poste ; que cette fois il lui dit d'un air inquiet , quil ne lui remettait pas les clés des cachots , parce que les prisonniers n'avaient besoin de rien ; qu'il revint après une absence de quatre jours, qu'alors Toussaint n'était plus et qu'il le savait; « que l'on voyait Toussaint sans vie, assis à côté d'une « cheminée, ayant les deux mains sur ses jambes éten- « dues , et la tête penchée du côté droit. On remarquait « dans ses traits les traces de la mort , arrivée par suite « d'une douleur dévorante ; mais l'attitude seule de son « corps accusait le coupable et indiquait le crime. Le ca- « pitaine (Colomier) et le maire du pays refusèrent de « rendre par écrit témoignage de la mort de Toussaint

« survenue autrement que par la faim. Ils restèrent ainsi « étrangers à l'attentat. Après ce refus , le gouverneur « supposa quelque mal violent. Il fît appeler des chirur- « giens pour ouvrir le cerveau ; et dans l'acte de décès, on « inscrivit qu'il avait été frappé d'apoplexie séreuse, ma i ladie prompte, mais obscure dans ses traces * . »

Tel est le récit d'un témoin oculaire des faits , au dire de l'écrivain que nous citons. Mais il ajoute : « Le crime « que nulle part on ne peut cacher, fut connu dans les « deux mondes. Seulement on ignorait de quelle manière « il avait été exécuté; les uns attribuèrent cette mort au « poison, les autres à la corde, d'autres au froid : lèpeu- « pie , dont la voix égale celle de la divinité (et qui sou- « vent aussi est d'une crédulité pitoyable), ne la crut point « naturelle. » Enfin , cet écrivain fait cette réflexion : « Quoi qu'il en soit , Toussaint devait finir par périr sous « les neiges du Jura, non moins mortelles pour lui, que la « faim, le fer ou le poison. »

A. Métrai termine ainsi par où il devait commencer ; car, à moins de vouloir lire avec les yeux de la prévention le récit qu'il a donné dans son livre, quel lecteur judicieux peut se dire convaincu de l'existence d'un crime dans la mort de T. Louverture ainsi relatée? Il ressort de tout ce qu'aurait dit Colomier, que rien n'est bien prouvé à la charge d'une intention coupable de la part du gouverneur du fort de Joux. Et nous observons que , s'il est vrai qu'il pût ainsi s'absenter de son poste, déléguer ses fonctions à un capitaine de cavalerie qui n'était à Pontarlier que

i Pages 201 à 208 de l'édition de 1825 ; Paris, chez Fanjat aîné , libraireéditeur.

Le gouverneur ou commandant du fort de Joux se nommait Baille : c'était un chef de bataillon.

224 ÉTUDES SUR L'iHSTOIRE D'HAÏTI.

pour la remonte de L'artillerie , — en s'absentant la seconde fois , ce ne serait pas la clé du seul cachot où était renfermé T. Louverture qu'il aurait emportée avec lui ou soustraite à Colomier ; mais bien les clés des cachots où se trouvaient d'autres prisonniers, lesquels auraient été, dans ce cas, également privés de toute nourriture pendant ces quatre jours. Pourquoi n'y eut-il pas alors d'autres victimes parmi ces prisonniers ? Il faudrait donc admettre, pour trouver coupable ce gouverneur, qu'il aurait eu la précaution de pourvoir les autres prisonniers des alimens dont ils auraient besoin pour le temps de son absence.

De tels faits ne se supposent pas : il faut des preuves , autres que les simples inductions dont s'agit.

Est-ce à dire que T. Louverture ne pouvait pas être frappé d'apoplexie à son âge ? Étant né , a-t-on dit , en mai 1 743 , il est mort le 7 floréal an XI (27 avril 4803) ; il avait donc près de 60 ans révolus. Ne remarque-t-on pas en Europe, que beaucoup d'individus meurent ainsi ou d'autres maladies, dans le cours de l'hiver ou à sa fin, lorsqu'ils sont parvenus à un âge avancé ? On conçoit d'ailleurs ce qu'a dû exercer sur sa constitution l'influence d'une saison aussi rigoureuse, alors que dans ce triste réduit il n'avait pas de quoi pourvoir au chauffage de son cachot ; ce que le chagrin a dû occasionner sur son âme, brisée par la perte de la position suprême où il était parvenu, surtout par la violente séparation opérée entre lui et sa famille qu'il aimait, dont il ignorait le sort, par l'enlèvement de son domestique. Quelle qu'ait été la force d'âme qu'il avait toujours montrée au temps de sa prospérité, en reconnaissant combien ses services avaient été méconnus, que tout ce qu'il avait fait pour les colons français , les

[1802] CHAPITRE Vf. 2f&

émigrés et ta France , n'avait abouti qu'à l'amener dans un cachot humide, à deux mille lieues de son pays qu'il avait rendu florissant, dans leur intérêt, il a pu se laisser aller à l'abattement, au dégoût de la vie : de là sa mort 'prématurée , car il eût pu vivre plus longtemps sous un autre ciel, dans une autre atmosphère ' .

A notre avis, Toussaint Louverture n'a pas été frappé seulement par la main des hommes ; il l'a été surtout par la main de cette Providence divine dont il avait si souvent méconnu les saintes lois.

En dotant l'homme de la raison , en lui laissant son libre arbitre pour se diriger dans sa conduite , elle lui a donné en même temps la conscience pour l'avertir qu'il ne doit pas se laisser maîtriser par les mauvaises passions de sa nature, tandis que cette nature en renferme de si belles, de si nobles : en faisant ainsi un usage raisonné de ses facultés , le mérite lui reste s'il suit les voies tracées par Dieu , ou il encourt sa punition en les abandonnant.

Tel a été le sort de Toussaint Louverture, dicté par la Providence elle-même. Elle a voulu qu'il expiât dans un cachot tous les torts qu'il avait eus , tous les crimes qu'il avait commis dans sa toute-puissance , pour l'offrir en exemple à ses contemporains , à la postérité. Dans sa sagesse infinie, elle se plaît quelquefois à permettre que l'orgueil humain se développe dans une grande situation qu'entourent toutes les joies, toutes les satisfactions,

i Le Premier des Noirs a été enferré au village de Saint Pierre, situé au pied du fort de Joux, comme le plus obscur prisonnier ! Nous connaissons, à Paris, un anatomiste qui nous a dit avoir fait de vaines recherches pour savoir le lieu de son inhumation.

\ outes les prospérités mondaines, afin de l'humilier ensuite en le précipitant du faîte des honneurs où il était parvenu. Elle n'agit ainsi que pour l'instruction des peuples, que pour apprendre surtout à leurs chefs, qu'il est de leur devoir de conformer leurs actions aux principes de la morale qu'elle a gravés dans tous les cœurs, aux préceptes de la religion qu'elle a révélée au monde ; que c'est en vain qu'ils espèrent échapper à la sévérité de sa justice, s'ils ont foulé aux pieds les sentimens qu'ils sont tenus d'entretenir pour leurs semblables.

Qu'on ne vienne pas nous reprocher ici de soutenir une thèse de théologie, à propos des humbles Etudes que nous faisons sur l'histoire de notre pays. Si nous reconnaissons la faiblesse de notre esprit, nous croyons aussi qu'il est de notre devoir de faire ressortir, autant qu'il dépend de nous, de toutes les questions que nous traitons, tout ce qui tend à moraliser la solution que nous en tirons. Il faut une conscience à l'histoire pour quelle mérite ce nom, a dit un grand écrivain *. Quelque médiocre que soit l'œuvre que nous avons entreprise, nous pensons donc qu'il faut en déduire toutes les vérités morales qui s'offrent successivement dans ce travail.

Jetons un coup d'œil rétrospectif sur la carrière qu'a parcourue Toussaint Louverture,afin d'examiner s'il a observé les préceptes de morale et de religion dont il faisait constamment un si grand étalage aux yeux de la multitude, pour mieux la dominer et assurer le succès de ses vues contre ses adversaires.

Cet homme que la nature avait doué de talens incontestables, d'un vrai génie, que les circonstances du temps ont

• Lamartine.

si bien favorisé, a-t-il réellement suivi les meilleures voies pour parvenir à la haute position qu'il occupait dans son pays?

Nous disons que non ; car à nos yeux, le succès ne suffit pas pour légitimer la marche d'un homme vers le pouvoir suprême ; il ne saurait justifier les moyens qu'emploie un tel homme , s'ils sont visiblement en désaccord avec les principes de la morale. Nous considérons celleci bien au-dessus de ce que le vulgaire considère comme la politique. Nous l'avons déjà dit, d'après des esprits éminens : La base de la politique ou art social doit être l'honnête et le juste; et cet art, par cette définition même, doit consister en préceptes , en pratiques dont la source est la morale. Tout ce qui est contraire à l'honnête et au juste est une violation de la morale; et quel que soit le succès que l'on obtient, ce succès est impur. On a réussi, il est vrai ; mais on ne s'est pas conformé à la loi du devoir, on l'a violée , et tôt ou tard on subit la peine encourue pour un tel oubli de ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes.

Appliquons ces principes à la vie politique de Toussaint Louverture.

La condition malheureuse où il naquit, — celle de l'esclavage imposé à la race noire par la race blanche, — comporte avec elle des vices pour ainsi dire naturels : parmi eux, la dissimulation tient le premier rang, à raison de la sujétion de l'esclave envers son maître. Toussaint Louverture apprit à lire et à écrire de son parrain, Pierre Baptiste, un noir duHaut-du-Cap, qui, lui, avait été élevé à l'école des Jésuites établis anciennement au Cap. « Pierre Baptiste lui enseigna ce qu'il avait appris à « l'école de ces missionnaires qui, en prêchant la morale

±28 études sot l'histoire d'iiaïti.

« d'une religion divine, éclairaient eragrandissaient l'es- (f prit humain dans les diverses contrées qu'ils ont par- « courues '. »

Il paraît que le néophyte adopta en même temps ce qu'on a toujours reproché aux Jésuites : — une hypocrisie consommée, qui affecte les dehors de la religion, de la dévotion, afin de mieux cacher ses vues. Qui mieux que Toussaint Louverture réunit la dissimulation et l'hypocrisie ? Ces vices étaient sans doute l'effet de sa condition antérieure à la révolution et de son éducation ; il n'est pas moins vrai qu'il se distingua sous ce rapport.

La révolution éclate à Saint-Domingue , et c'est à cet homme, âgé alors de 48 ans, sachant lire et écrire, quoique imparfaitement , possédant déjà une expérience acquise par l'attention que son esprit méditatif donnait aux conversations journalières des nobles contre-révolutionnaires entre eux , sous le toit de ses maîtres ; c'est à lui qu'ils s'adressent pour remuer les ateliers d'esclaves dans des vues de contre - révolution. Alors commence son éducation politique. Inutile de répéter ici ce que nous avons successivement relaté de lui dans tout le cours de sa carrière, et que nous avons résumé, en présentant ses antécédens dans notre 4e livre. On a vu aussi, dans le 5e, comment il a donné suite à toutes ses idées antérieures, pour réaliser le plan des contre-révolutionnaires dont il fut le premier agent.

C'est à ce plan , exécuté avec une audace et une résolution peu communes , qu'on doit attribuer son renversement du pouvoir. Il est évident que l'organisation politique de son gouvernement et surtout l'abus qu'il fit de sa puissante autorité , étaient trop contraires aux intérêts

I Notes diverses sur la vie de Tou«aiht Louverture, par son (ils ïsaac.

réels de la race noire pour ne pas susciter d'invincibles répugnances à ses frères : son propre neveu Moïse fut celui qui osa en manifester le plus ; il périt. D'un autre côté, cette organisation, et non pas l'abus de son autorité, était trop contraire à la souveraineté de la France sur sa colonie, pour ne pas attirer sur sa tête la foudre que lui lança le gouvernement consulaire, dans les circonstances les plus favorables. Sans appui du côté de la race noire qu'il avait violentée, il devait succomber dans cette lutte.

Nous avons déjà reconnu tous les vices et toutes les qualités qui distinguaient Toussaint Louverture. Ses vices ont été : la dissimulation, l'hypocrisie, l'astuce, la fourberie, le machiavélisme, la vanité, l'orgueil, la méfiance, 1 egoïsme. Ses qualités furent : l'audace, l'énergie, la résolution, la fermeté, la prudence, l'intégrité dans le maniement des deniers publics, une grande intelligence des choses, l'amour de l'ordre, une activité prodigieuse, une ambition insatiable qui fut à la hauteur de son génie. Avec une telle nature, favorisé comme il l'a été par la politique réactionnaire du gouvernement français, il était impossible que dans les circonstances où il se trouva, il ne réussît pas dans toutes ses vues personnelles. Mais , malheureusement pour sa gloire , il joignit à tous ses vices , à toutes ses qualités, un cœur de bronzepour quiconque contrariait ses desseins. En se montrant inexorable, il fît ressortir surtout les vices de son caractère ; car les hommes ne les pardonnent point dans ceux qui les gouvernent et qui se prévalent de leur autorité pour assouvir leurs pas~ sions, tandis qu'ils ont droit de compter sur les qualités, sur les vertus de quiconque devient chef. Aussi, l'opinion qui fait la force réelle des gouvernemens, manqua-t-elle à Toussaint Louverture dans le moment où il en avait le

250 ÉTUDES SUR L'iïISTOIRE d' HAÏTI.

plus besoin : il n'avait pas même celle de la portion de l'armée qui combattit avec lui.

Toutefois, si nous avons reconnu les fautes qu'il commit, les torts qu'il eut ; si nous avons dû flétrir ses crimes, reconnaissons aussi ce que son passage au pouvoir a laissé de bien et de remarquable dans son pays. Les peuples ne sont-ils pas réduits à accepter presque toujours leurs gouvernans, 'comme un composé de bien et de mal ? Où trouver un seul homme parfait ?

Toussaint Louverture a légué à son pays une organisation militaire et un système d'administration civile, financière et judiciaire, qui, à quelque chose près, ont dû être conservés par les divers gouvernemens qui y ont succédé au sien , depuis son indépendance de la France.

Dans sa constitution, dans les lois qui en ont été la conséquence, dans la division administrative du territoire, ils ont également puisé des principes de vigueur pour diriger la force nationale.

Sans doute, toutes ces institutions dérivaient de celles de la France, mais il les appliqua avec intelligence.

Comme homme éclairé , il fit sentir à ses frères que , quoiqu'ils descendent des Africains et doivent s'honorer de cette origine , ils doivent aussi s'affranchir de toutes leurs grossières superstitions , notamment du Vaudoux , parce que, si elles existent en Afrique, plongée dans une profonde ignorance, ce n'est pas une raison pour adopter de telles croyances qui dégradent l'homme et l'abrutissent, et qui ne peuvent que le faire mépriser. En faisant prévaloir sur ces ridicules croyances le culte du vrai Dieu , en honorant la religion chrétienne que, malheureusement, il n'observait pas assez lui-même, il leur a indiqué néan-

moins que c'est par elle qu'ils pourront parvenir à un étatsocial en rapport avec la civilisation des nations de l'ancien monde.

En contraignant ses frères au travail , par des mesures d'une trop grande sévérité, il a voulu leur apprendre encore que cette obligation imposée à l'homme par ses besoins, est l'un des moyens et le plus essentiel, de prospérité, de stabilité, d'ordre et de liberté , que les peuples doivent pratiquer pour ne pas croupir dans la barbarie. Ses mesures à cet égard ont encouru de vifs reproches de notre part : nous les maintenons, tout en reconnaissant que ses torts peuvent être atténués , en considération de l'influence que son âge a pu exercer sur ses idées, de l'influence de l'éducation despotique qu'il avait reçue dans le Nord où il prit naissance, et surtout de l'état de démoralisation où se trouvait alors la population laborieuse, par suite des révolutions, des agitations incessantes, de l'habitude vicieuse qu'elle avait contractée pour le brigandage.

Le despotisme qui ne se modère point lui-même , afin de ne pas dégénérer en tyrannie, arrive presque toujours à un résultat contraire à ses meilleures intentions en faveur des hommes qu'il gouverne. L'énergie et la rigueur qu'il emploie dans ses procédés, en lui aliénant les cœurs, sapent ses institutions par leurs bases et produisent souvent une réaction désastreuse. Il faut sans doute être ferme dans l'exercice de tout pouvoir, de toute autorité ; mais il faut aussi de la modération pour en assurer la durée.

N'oublions pas à ce sujet , pour expliquer, et non pas justifier, pas même excuser les actes cruels de la domination de Toussaint Louverture, ce qu'a dû exercer sur ses

ÉTUDES SUR l'iIIETOIKE d'hAÏTI.

idées, l'exemple tracé aux révolutionnaires de Saint-Domingue par ceux qui dirigèrent la révolution française dans la funeste et horrible période de la Terreur.Avec cet esprit d'imitation qu'il montra ensuite, en se modelant à certains égards sur la personne du Premier Consul , — tant les colons lui avaient persuadé qu'il était le Bonaparte de Saint-Domingue, — il est permis de croire qu'il s'était imaginé aussi, qu'il fallait adopter le système cruel des Terroristes, pour vaincre toutes les résistances et ramener l'ordre et la tranquillité dans la colonie. S'il a réuni ces idées à celles que lui fournissait son caractère naturellement absolu , il n'est pas étonnant qu'il ait abusé de son pouvoir.

Enfin, la guerre qu'il fit aux Français, par un sentiment d'orgueil et pour conserver surtout sa position , servit d'exemple aux hommes de sa race pour entreprendre celle qui les délivra de leur joug : en cela, il rendit un immense service à son pays. Même en devenant victime de la tâche qu'il avait entreprise de reconstituer l'ancien ordre colonial, il le servit; car, s'il fut sacrifié par la France , l'injustice qu'elle commit envers lui, eu égard à ce qu'il avait accompli pour elle et ses colons, son agonie, sa triste fin, contribuèrent à éclairer ses frères sur la conduite qu'ils avaient à tenir. Désormais, ils savaient qu'ils ne pouvaient plus compter sur les sentimens de cette métropole, qu'une lutte à mort était ouverte contre eux , et que pour conserver leur liberté, il fallait de toute nécessité s'affranchir complètement de sa domination.

Respectons donc, par toutes ces considérations, le jugement de la Providence dans la chute de Toussaint Louverture. Mais, comme hommes sujets aux faiblesses et aux erreurs de notre nature, soyons généreux envers sa mé-

moire, oublions tous les torts de celui qui brilla d'un vif éclat dans notre pays , qui y jeta des semences de bien à côté du mal, et qui contribua puissamment, par ses talens et son génie, à relever la race noire de la condamnation injuste portée contre elle , par la race blanche intéressée à la mésestimer.

Après la mort de Toussaint Louverture, sa famille fut transférée de Bayonne à Agen, au mois d'août 1805. Elle continua de recevoir une pension du gouvernement français. Le 8 janvier 1804, le jeune Saint- Jean mourut à Agen : cet enfant de 13 ans avait conçu un vif chagrin de la fin déplorable de son père. Dans la même année , Madame Louverture obtint du gouvernement que Placide vînt résider auprès d'elle. Cette dame mourut en 1846, à l'âge de 67 ans. Ses vertus la rendirent toujours respectable, en France comme à Saint-Domingue.

C'est à Agen que vinrent aussi résider André Rigaud et sa famille, après qu'il eut été retiré du fort de Joux, par la protection de Louis Bonaparte. Il se fît un devoir de témoigner toujours la plus vive sympathie à la famille de son ancien rival.

Cette famille, qui était jusque-là dans le département du ministère delà marine et des colonies, passa, le 1er janvier 4807, dans celui de la police générale et fut soumise à sa surveillance.

Chancy avait eu le bonheur de s'évader d'Ajaccio , et retourna dans son pays après son indépendance.

Pendant que Toussaint Louverture approchait dans son cachot du terme de son existence, le malheureux Pinchi-

nat , qui avait déjà subi un emprisonnement au Temple, en 1801, était de nouveau jeté, le 9 mars 1803, dans la prison de Sainte-Pélagie , par ordre du gouvernement. Nous avons déjà dit comment ce mulâtre , distingué par son esprit supérieur, par des services rendus à son pays, fut successivement traîné de Sainte-Pélagie à la Conciergerie, et de la Conciergerie à Sainte-Pélagie , pour aboutir à la mort , sur un grabat , à l'infirmerie de la Force , autre prison de Paris. Cet événement arriva le 30 avril 1804, un an après le décès de Toussaint Louverture qui, lui, rendit le dernier soupir sur la paille /....

Invasion de la fièvre jaune et ses cruels effets. —Réunion du conseil colonial.

— Senlimens libéraux du préfet colonial Benezech, sa mort. — Projets manifestés par les colons. — Conduite courageuse de H. Christophe. — Leclerc maintient en vigueur les règiemensde T. Louverture sur la culture. — La fièvre jaune dissout le conseil colonial. — Leclerc organise le gouvernement colonial. —Mesures fiscales. — Défense faite aux notaires de passer des actes de vente de moins de 50 carreaux de terre. — Mesures de police. — Pendaisons, noyades et fusillades contre la population indigène. — Règlement sur les délits et les peines. — Arrêté des Consuls défendant aux noirs et aux mulâtres d'entrer en France. — Réflexions à ce sujet. — Règlement de Leclerc sur Tordre judiciaire et sur le culte catholique. — Arrivée de troupes de France. — Leclerc ordonne le désarmement général des cultivateurs.

— Vues secrètes des chefs de l'armée coloniale en y donnant leur concours.

— Mouvemens insurrectionnels qu'il occasionne. — Noble conduite du général Devaux. — Révolte de Charles Bélair. — Révolte d'autres chefs de bandes dans le Nord. — Pétion et Dessalines agissent contre eux. — Conférences entre ces deux chefs, leurs vues, leur entente. — Charles Kélair se rend après la capture de sa femme. — Dessalines les dénonce et les envoie à Leclerc. — Une commission militaire est formée pour les juger au Cap. — Arrivée de nouvelles troupes de France.

Lorsqu'à la fin d'avril, Leclerc se décidait à traiter sérieusement de la soumission de Christophe et de T. Louverture, l'armée française avait déjà perdu 5000 hommes dans les combats et en avait autant dans les hôpitaux, blessés ou malades. Alors il n'en était arrivé de France que 23 mille : c'était donc près de la moitié de cette force hors de ligne.

256 ÉTUDES SUR l'hISTOME D HAÏTI.

Dans le courant du mois de mai, la fièvre jaune fit invasion en même temps au Cap et au Port-au-Prince, où se trouvaient réunis un plus grand nombre de troupes et d'Européens venus avec elles dans la colonie. Les ravages de cette peste furent tels dès le début, qu'on a vu, à tort ou à raison, imputer à T. Louverture le plus grand espoir d'en profiter pour reprendre les armes. Au moment où il était arrêté et déporté, l'épidémie enlevait les généraux Debelle et Hardy, une foule d'officiers et de soldats. C'était dans les premiers jours dejuin, dans ce mois où la chaleur devient intense dans le pays. On était réduit à ne plus rendre les derniers honneurs aux militaires et aux particuliers. « Des tomberaux, dit P. de Lacroix, fai- « saientà minuit leurs rondes lugubres. Ils ramassaient, « dans chaque rue, les morts qu'on mettait aux portes « des maisons. » Il en était de même dans les hôpitaux où les militaires étaient soignés.

Dans le même temps, le capitaine-général Leclerc, débarrassé de T. Louverture, convoqua au Cap le conseil colonial dont nous avons vu la formation par sa proclamation précitée du 25 avril, pour aviser aux moyens de restauration des cultures principalement, pour l'aider de ses conseils dans l'administration générale. Ce corps fut présidé d'abord par le préfet colonial Benezech, homme vertueux qui n'avait que des vues honnêtes et qui eut la bonhomie de croire à la sincérité des déclarations faites au corps législatif, au nom du gouvernement français ; il pensait qu'il ne s'agissait pas de rétablir l'esclavage à Saint-Domingue comme ailleurs. Mais, dès les premières séances du conseil, les colons grands propriétaires, qui presque tous avaient été influens auprès de T. Louverture, laissèrent percer leur vues pour seconder la

pensée intime du gouvernement. Benezech, et H.Christophe qui était membre du conseil, les combattirent et réussirent à faire rejeter toutes autres propositions que celle relative au maintien du fermage des habitations séquestrées, tel qu'il s'observait sous le régime de T. Louverture. Aussitôt l'adoption de cette mesure, Benezech mourut, le 12 juin, de la fièvre jaune.

L'intérim de sa préfecture fut donné à Deraime, souspréfet du département du Nord, qui hérita de ses fonctions, mais non pas des sentimens philantropiques qui le distinguaient; et d'ailleurs, comment s'opposer aux vues du gouvernement? Les colons, Belin de Villeneuve en tête, donnèrent pleine carrière à leur désir de voir rétablir promptement l'ancien régime colonial *. Dans une séance du conseil, ils s'écrièrent tous : Point d'esclavage, point de colonies! Dans leur plan, cependant, les anciens libres devaient jouir, disaient-ils, des mêmes droits politiques que les blancs. C'était un leurre offert aux députés noirs et jaunes du conseil, pour qu'ils aidassent, ainsi que leur classe, au rétablissement de l'esclavage.

H. Christophe eut le courage de repousser ces propositions, en s'écriant à son tour : « Point de liberté, point de colonies ! » ïl attaqua ensuite tout le plan des colons, qui, voyant que la poire n'était pas mûre, eurent l'air de le retirer. Il paraît que Christophe eut la franchise de faire des observations à ce sujet à Leclerc, pour le prémunir contre les colons. On doit lui tenir compte de ce dévouement généreux ; car c'était s'exposer à une subite déportation en France.

1 Belin de Villeneuve était propriétaire d'une grande sucrerie au Limbe : peu avant la révolution, en 1777, il reçut des lettres de noblesse de Louis XVI, pour avoir introduit des améliorations importantes dans la fabrication du sucre.

Cette opposition porta Leclerc à prendre un mezzo-termine, en attendant qu'il pût mieux faire. Le 1er juillet, il rendit un arrêté qui maintint, à peu de chose près, les règlemens publiés par T. Louverture, notamment celui du 12 octobre 1800. A ce sujet, nous lisons dans l'ouvrage de Thibaudeau :

« Quant à l'état des noirs, la guerre avait résolu le « problème. Il était évident qu'on n'avait l'intention de « leur laisser que la portion de leur liberté qu'on ne pour- « rait plus leur reprendre. Les noirs n'étaient pas sous « Leclerc plus malheureux que sous le sceptre de fer de « Toussaint Louverture; mais ils obéissaient avec repues gnance à un chef qui n'était pas de leur couleur * . »

Ils obéissaient avec autant de répugnance sous T. Louverture ; mais ce chef de leur couleur était dans une position telle , après ses succès contre Rigaud, que les noirs étaient contraints d'obéir sous la verge et le bâton, aidés de la féroce baïonnette.

Le développement de la fièvre jaune fut si grand, que le conseil colonial perdit plusieurs de ses membres et fut dissous par l'épidémie elle-même. Le commissaire de justice Desperoux était mort aussi le 5 juin 2. Des trois grands fonctionnaires de la colonie, il ne restait que le capitainegénéral qui devait bientôt payer le même tribut au climat des iintilles. En attendant, il fit remplacer en titre Benezech par Mongirault, qui était commissaire du gouvernement à Santo-Domingo, et Desperoux par Minuty, qui remplissait les mêmes fonctions au Cap.

« Tome 3, p. 335.

* Le lendemain, Benezech déjà atteint de la maladie depuis six jours, écrivit au ministre de la marine; il lui annonça la mort de Desperoux en prévoyant la sienne avec un sang-froid étonnant : sa veuve et une de ses filles moururent en mer, à leur reloua, par la même maladie.

On a vu dans notre 5e livre, que cette organisation du pouvoir dans les colonies avait été adoptée en 1801, par rapport à la Guadeloupe s .

Le capitaine-général réunissait toutes les attributions des anciens gouverneurs généraux, qui étaient fort étendues. Après avoir consulté le préfet colonial et le commissaire de justice, sans être astreint à suivre leurs avis, il pouvait à volonté, suspendre l'exécution des lois et règlemens existans.

Le préfet avait dans ses attributions l'administration civile et la haute police intérieure, l'instruction publique, les cultes, etc., de même que les anciens intendans. ,

Le commissaire de justice exerçait les anciennes attributions de ces derniers, relativement aux tribunaux et à tout l'ordre judiciaire.

Mais cette organisation avait été fixée dans la supposition d'un temps calme : il est clair que dans un temps de guerre, le capitaine-général, général en chef de l'armée, devait encore primer sur les deux autres fonctionnaires, en absorbant leurs attributions.

C'est ce qui arriva. Par un arrêté du 20 juin, le capitainegénéral, considérant que la colonie était encore en état de siège par suite de la guerre à peine achevée, conféra cà l'autorité militaire la plupart des attributions respectives du préfet colonial et du commissaire de justice. Le gouvernement militaire fut ainsi institué sur une large échelle. Il faut aussi reconnaître que dans les vues du rétablissement de l'esclavage , cette décision devenait une nécessité de la situation.

Le conseil colonial étant dissous, le capitaine-général

1 Un arrêté consulaire, concernant l'administration de Saint Domingue, fut rendu le 4 novembre 1801.

devenait sous un tel régime le législateur unique de la colonie. Le 21 juin, il rendit un arrêté qui divisa le territoire en deux parties : — celle de l'Ouest , comprenant l'ancienne colonie française subdivisée en trois départemens : du Nord, de l'Ouest et du Sud, ayant pour chefslieux le Cap , le Port-au-Prince et les Cayes : — celle de l'Est , comprenant l'ancienne colonie espagnole subdivisée en deux départemens : l'Ozama et le Cibao, chefslieux Santo-Domingo et Saint- Yague. Le département de Louverture (Artibonite) se trouva ainsi supprimé. Les quartiers, comme dans l'ancien régime, remplacèrent les arrondissemens; les paroisses conservèrent leurs limites.

Les quartiers et les paroisses furent commandés par des officiers militaires , et dans chaque paroisse il y eut des conseils de notables en place des administrations municipales. Chaque département eut un sous-préfet, sous les ordres du préfet colonial qui nommait les membres des conseils de notables : leurs attributions furent à peu près celles qu'avaient les administrations municipales sous le régime précédent. Le service des postes fut rétabli sur le même pied, celui des ports également.

Outre l'ordonnateur en chef venu de France, qui avait pour attributions le casernement, la solde, l'entretien et la nourriture des troupes, et le service des hôpitaux, le capitaine-général confia encore au fameux Idlinger, l'administration des domaines et des revenus financiers qu'il avait eue sous T. Louverture. Il modifia son arrêté du 5î mars, en affranchissant de tous droits à l'importation les navires français et les marchandises de toutes sortes qu'ils apportaient de la métropole. Un nouveau tarif établit des droits à l'exportation sur tous les produits de la colonie , pour tous les navires , nationaux ou étrangers-

[1802] CHAPITRE VIÏ. 241

Six ports seulement furent ouverts au commerce : — le Cap, le Port-au-Prince, Santo-Domingo, les Cayes, Jacmel et Jérémie1. L'importation, par tous les navires quelconques, de bœufs, de mulets et de bois de construction, fut permise/nmc/je de droits dans les ports du Cap, du Môle, du Port-au-Prince et de Jacmel.

Les biens des émigrés et des absens, et ceux que T. Louverture avait fait séquestrer, passèrent aux domaines coloniaux ou nationaux.

Le système des douanes dans les ports ouverts au commerce extérieur fut maintenu comme dans le régime précédent. Il est à remarquer que le département du Sud était le plus florissant , non-seulement parce qu'il avait été préservé des ravages de la guerre de trois mois, mais par suite de l'ordre que Rigaud y avait établi ; car à l'arrivée de l'expédition , les Français y trouvèrent , dans les magasins de l'État, plus de douze millions de valeurs en denrées du pays2. C'est ainsi qu'on a vu le chiffre du numéraire existant dans les caisses du Sud, déclaré supérieur à celui du Nord et de l'Artibonite, par T. Louverture luimême dans l'un de ses entretiens avec le général Cafarelli.

On conçoit que la nouvelle du succès de l'expédition ,

1 Les trois premiers ports furent ouverts au commerce national et étranger, les trois derniers au commerce national seulement. Rochambeau ouvrit ensuite celui des Cayes aux deux commerces : il permit, en même temps, aux étrangers d'exporter toutes sortes de denrées, tandis que Leclerc avait restreint leurs exportations à quelques-unes seulement.

2 Pamphile de Lacroix, t. 2, p. 109. — Ces denrées provenaient, sans doute, des biens de tous les proscrits du Sud; mais nous avons prouvé, dans notre 3" volume, que, sous l'administration de Bauvais et de Rigaud. une partie de l'Ouest et du Sud était mieux cultivée que l'Artibonite et le Nord : le régime modéré qu'ils y établirent obtenait plus du noir cultivateur que le despotisme brutal établi dans les autres département. Qu'on se rappelle les cris de détresse poussés par Sonthonax !

étant parvenue en France et aux États-Unis, dut faire affluer les navires de commerce dans les ports de la colonie. Aussi l'abondance y régnait à cette époque, et ces navires trouvaient des produits qu'ils exportaient avec avantage.

Tout souriait donc à l'autorité du capitaine-général. Et comme, dans son aveuglement et son engouement pour les colons grands propriétaires, de même que dans l'intérêt de son aristocratie militaire , T. Louverture avait tracé des précédens contraires aux intérêts des noirs cultivateurs, Leclerc ne trouva rien de mieux à faire que de les adopter, puisqu'il poursuivait le même but.

Ainsi, après avoir proclamé son règlement de culture , en donnant une très-grande force d'action aux autorités militaires et à la gendarmerie , Leclerc défendit aux notaires, ainsi que son prédécesseur, de passer des actes de vente de moins de 50 carreaux de terre. C'était encore pour empêcher que les cultivateurs ne devinssent petits propriétaires, et pour les contraindre à exploiter les grandes habitations. Il y ajouta, en défendant à ceux d'une habitation , de se marier aux femmes d'une autre habitation que celle où ils travaillaient. Se marier était le terme légal employé par respect pour les bonnes mœurs ; mais comme généralement les rapports des deux sexes étaient fondés sur le concubinage , les officiers militaires savaient qu'en vertu de cet acte ; il fallait également les empêcher.

Les passeports et les cartes de sûreté, adoptés par le régime de fer de T. Louverture sur le modèle tracé par le régime révolutionnaire de la France, vinrent ajouter à ces mesures et les compléter. Aussi, quand la gendarmerie rencontrait des cultivateurs sur les grandes routes, non munis de ces choses, elle, ne se faisait aucun scrupule

de les sabrer vigoureusement. Afin de donner une direction intelligente au service de cette gendarmerie , Leclerc nomma le général Clauzel inspecteur de ce corps. Il eut tort de placer à ce poste le brave Clauzel, et il méconnut en cela le vœu de son armée ; car les soldats français y avaient élu le général Brunet.

Tant de mesures prises contre les cultivateurs devaient inévitablement exciter un sourd mécontentement parmi eux. Au moindre signe de leur indignation contre les nouveaux venus , en qui ils avaient tant espéré , on les arrêtait, on les hissait aux arbres dans les campagnes, ou aux -potences que le capitaine-général fit dresser dans les villes et bourgs; on les fusillait, on les noyait, à bord des bâtimens de guerre.

Il faut ici rendre à César ce qui est à César, en disant que Rochambeau eut l'honneur de cette initiative.

Cette rage de destruction semblait être une vengeance exercée en raison de la mortalité occasionnée par la fièvre jaune : elle avait bientôt enlevé les généraux Clément, Pambour, Tholozé, Ledoyen, l'adjudant-général Perrin, le colonel du génie Maubert , sans compter d'autres officiers de moindre importance et les soldats * . Des troupes arrivées en juin et au commencement du mois d'août , ne tardèrent pas à alimenter le terrible fléau qui les accablait.

Le 29 juillet, le capitaine-général publia un règlement portant classification des délits et des peines, en matière

1 Tholozé et Maubert moururent six jours après leur arrivée au Cap, à la fin de juin. A cette époque, Desfourneaux fut renvoyé en France après avoir été employé peu de temps à Saint-Yague. Que d'ostracismes successifs ce général n'a-t-il pas subis à Saint-Domingue l II est vrai qu'il fut toujours le même homme,

de simple police, de police correctionnelle et criminelle : il était basé sur les lois de la métropole. Mais dans ses dispositions additionnelles , se trouvaient des articles qui défendaient à tout citoyen de porter ni nom , ni prénom , autres que ceux exprimés dans son acte de naissance ou de reconnaissance de sa filiation, et d'ajouter aucun surnom au nom propre sous lequel il était distingué avant le premier janvier 1793, à moins qu'une reconnaissance de filiation légale et authentique n'eût été faite postérieurement à cette époque. Ceux qui enfreindraient cette défense, devaient être condamnés à 6 mois d'emprisonnement et à une amende de 66 francs : en cas de récidive , la peine était double. La même défense était faite aux fonctionnaires publics , de désigner de tels individus autrement que ne le prescrivaient les dispositions précitées , sous peine d'être interdits de leurs fonctions pendant 6 mois , destitués en cas de récidive et condamnés à une amende de 100 francs. Tout citoyen pouvait dénoncer de telles contraventions , justiciables en police correctionnelle la première fois, et au criminel en cas de récidive. îî est entendu que c'étaient des commissions militaires qui formaient ces deux juridictions. T. Louverture en avait tracé si bien l'exemple , que son successeur n'avait qu'à l'imiter.

On conçoit dans quel but cet arrêté fut pris et contre qui il était dirigé. Nous avons parlé des lois ou ordonnances coloniales qui défendaient aux mulâtres de porter les noms de leurs pères blancs, alors même que ceux-ci les faisaient élever et prenaient soin d'eux ; et nous avons dit aussi qu'après le décret de l'assemblée législative , du h avril 179$, qui reconnaissait l'égalité politique des hommes de couleur, mulâtres et noirs affranchis, avec les

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blancs , bien des mulâtres avaient pris le nom de leurs pères. D'un autre côté, parmi les noirs déclarés libres dès le 29 août 1 793 et confirmés dans ce droit par le décret de la convention nationale , du 4 février 1 794 , il y en avait qui ajoutaient à leurs noms propres , ceux de leurs anciens maîtres, depuis ces actes qui les admettaient au rang de citoyens français. Or, dans le Nord, selon l'usage créole, on disait, par exemple, avant la révolution, Pierre à Gallifet , pour désigner un esclave du colon Gallifet ; dans l'Ouest et le Sud, l'usage créole supprimait la préposition à, et l'on y aurait dit simplement Pierre Gallifet. Cette habitude avait donc été maintenue. Le règlement deLeclerc fut ainsi dirigé contre les mulâtres et les noirs, pour qu'ils ne portassent pas le nom des blancs. Il acheminait tout doucement de cette manière vers l'ancien régime.

Mais, ce qu'il y a de singulier et ce qui explique fort bien les instructions qu'il avait reçues du Premier Consul, c'est que , dans ce même mois, le 2 juillet , le gouvernement français avait déjà pris un arrêté ainsi conçu :

Les Consuls de la République, sur le rapport du ministre de la marine et des colonies; le conseil d'État entendu ,

Arrêtent :

1 . Il est défendu à tous étrangers d'amener sur le territoire continental de la République (en France) aucun noir, mulâtre, ou autres gens de couleur, de l'un et de Vautre sexe.

2. Il est pareillement défendu à tout noir, mulâtre, ou autres gens de couleur, de l'un et de Vautre sexe , qui ne seraient point au service, {militaire, sans doute), d'entrer à Vavenir sur le territoire continental de la République, sous quelque cause et prétexte que ce soit, à moins qu'ils ne soient munis d'une autorisation spéciale des magistrats des colonies d'où ils' seraient partis, ou, s'ils ne sont pas partis

246 ÉTUDES SUlt L HISTOIRE D HAÏTI.

des colonies , sans autorisation du ministre de la marine et des colonies.

3. Tous les noirs ou mulâtres qui s'introduiront, après la publication du présent arrêté, sur le territoire continental de la République , sans être munis de l'autorisation désignée à l'article précédent, seront arrêtés et détenus jusqu'à leur déportation.

k. Le ministre de la marine et des colonies est chargé de l'exécution du présent arrêté, qui sera inséré au Bulletin des lois.

Le Premier Consul, Bonaparte.

Comme on voit, il y avait corrélation parfaite entre le règlement du capitaine-général de Saint-Domingue et l'arrêté des Consuls. Au 29 juillet , il ne pouvait guère avoir appris l'arrêté du 2 : à cette époque , il n'y avait point de steamers transatlantiques ; c'était donc par suite de ses instructions qu'il avait publié son règlement.

Le gouvernement consulaire , poussé par la faction coloniale , revenait ainsi aux fameuses ordonnances de Louis XVI, que nous avons signalées dans notre Ier livre. Tandis que le capitaine-général déportait en France, des noirs et des mulâtres, militaires il est vrai, — le ministre de la marine déportait de France les hommes de même couleur qui se seraient aventurés à y venir sans autorisation 4. Cette condition, du moins, était déjà une dérogation aux anciennes ordonnances royales qui n'en admettaient pas du tout.

Le progrès des lumières , les sentimens d'une douce philanthropie ont encore mieux fait à cet égard ; car, depuis longtemps déjà, noirs et mulâtres ont la faculté de

1 Devenu capitaine-général, Rochambeau lit un arrêté, le 28 décembre, par lequel il déclara ne pouvoir observer celui des Consuls, attendu qu'il aurait une foule de mulâtres et de noirs à envoyer en France. Il paraît, cependant, qu'il se ravisa ensuite , car il aima mieux les faite pendre ou noyer, pour en débarrasser Saint-Domingue.

venir admirer les merveilles de la civilisation , dans cette France toujours si libérale , si généreuse , lorsqu'elle est laissée à ses propres instincts ; de venir y séjourner, y résider sous la protection de ses lois, en jouissant de l'exquise urbanité de ses mœurs.

Une réflexion naît cependant de l'acte des Consuls que nous venons de citer. Conçoit-on l'influence qu'il a dû exercer à Saint-Domingue, de même que la loi du 20 mai sur le rétablissement de l'esclavage, quand on en eut connaissance ? Capitaine-général , généraux, amiraux, officiers de tous grades, soldats, marins, et surtout colons de tous rangs, n'étaient-ils pas en quelque sorte invités, par ces actes, à mettre en pratique toutes les rigueurs, toutes les horreurs susceptibles d'en aggraver les dispositions ? Désormais , que devenaient à leurs yeux les noirs et les mulâtres de cette colonie , sinon des bêtes féroces qu'il fallait à tout prix subjuguer ou détruire?

Nous savons déjà, par Pamphile de Lacroix, que Leclerc avait communiqué ses instructions au général Boudet ; mais est-il possible qu'il ne les ait pas communiquées aussi à Rochambeau et aux autres principaux généraux? Les mesures qu'il avait déjà prises à l'égard de Rigaud,deT. Louverture et des officiers subalternes , se trouvant confirmées par des actes où la colère du gouvernement de la métropole se montrait inexorable, la chasse aux tigres (de M. Bignon) devenait un moyen de se recommander à son estime. Les Rochambeau , Lavalette et Panis , dans l'Ouest ; les Darbois et Berger, dans le Sud ; les Brunet et Boyer, dans le Nord , sans compter d'autres individus moins importans, le comprirent ainsi.

Mais il était réservé à des âmes d'élite, à des coeurs généreux, de comprendre autrement leur devoir envers

l'humanité et même leur pairie : de ce nombre étaient les généraux Desbureaux , Boudet , Devaux , Pamphile de Lacroix, Clauzel, Thouvenot , Claparède , Jacques Boyé et d'autres encore. Ceux-ci honorèrent le nom français , dans cette lutte à mort entreprise contre des hommes auxquels la France avait reconnu tous les droits qu'ils tiennent de la nature.

Quoi qu'il en soit , suivons le capitaine-général Leclerc dans son organisation de la colonie confiée à son autorité.

Le 24 juillet, il fit un règlement sur le notariat. Déjà , il en avait fait un autre sur l'ordre judiciaire, en créant des tribunaux d'appel au Cap, au Port-au-Prince, aux Cayes, à Santo-Domingo. Des tribunaux de première instance furent également établis dans diverses villes, et leur composition fut la même que celle des tribunaux créés par le régime de T. Louverture. Mais, comme on avait besoin de fonds, les officiers ministériels militant près d'eux furent taxés à payer des rétributions à la caisse publique. C'était arriver à une sorte de vénalité pour ces offices qui devenaient ainsi une propriété pour les occupans. Il est entendu que d'anciens juges colons et d'autres Européens occupèrent seuls toutes ces charges.

Le 18 août, un nouvel arrêté modifia celui du 21 juin, en donnant la dénomination de l'Artibonite au département qui s'appelait l'Ouest.

Comme avait fait T. Louverture, la religion catholique apostolique et romaine fut le seul culte autorisé dans la colonie , tout en y permettant la liberté de conscience.

Un vicaire apostolique, l'abbé Cibot, fut établi dans le Nord, un autre, l'ancien préfet Lecun, fut reconnu pour

[1802] chapitre vu. 249

les deux autres départemens de l'Artibonite et du Sud. L'ancienne partie espagnole continua d'être sous la juridiction spirituelle de l'évêque Mauvielle.

A propos de toute cette organisation , il est convenable de citer ici une appréciation du général Pampbile de Lacroix :

« S'adonnant sans relâche , dit-il, à l'établissement du « nouveau mode d'administration et à l'organisation du « nouvel ordre judiciaire, le capitaine-général Leclerc crut « trouver dans un grand nombre d'agens une digue pour « contenir la masse entière des noirs; mais ces agens , « moissonnés parle climat, ou inactifs par son influence, « laissaient tomber en désuétude l'action de leur autorité, « et chaque jour voyait naître des arrêtés dont l'inexécu- « tion n'était pas assez remarquée par nous.... »

Cependant, à la mi-août, environ 4000 hommes arrivèrent de France. Ce renfort eût pu sans doute suppléer un peu à la désuétude des arrêtés, à l'inaction forcée des agens , si ces malheureux soldats envoyés si loin de leur pays, dans un but si coupable, n'étaient destinés eux-mêmes à subir l'influence mortelle de ce climat destructeur : la plupart allèrent grossir le nombre des moribonds dans les hôpitaux du Cap.

On vit alors les femmes indigènes de cette ville , oubliant généreusement tout le mal qu'on faisait déjà à leurs frères, se dévouer avec une énergie surhumaine pour soigner les malades dans ces hôpitaux et dans la ville , leur prodiguer tout leur temps pour aider les médecins, les chirurgiens dans leur œuvre. Leclerc ne put se soustraire au devoir de leur adresser des félicitations et des remercîmens , en même temps qu'il témoignait sa satisfaction aux officiers de santé.

Néanmoins , les arrestations , les pendaisons , les noyades , les fusillades continuèrent leur train : il fallait atteindre le but!

Le capitaine-général avait déjà ordonné aux cultivateurs de venir livrer leurs armes aux chefs-lieux des cantons, et peu d'entre eux avaient obéi à cet ordre. Au plus fort de l'épidémie , il nosa , dit P. de Lacroix , brusquer leur désarmement par des moyens violens ; mais quand il eut vu que l'auxiliaire des noirs continuait ses ravages, il s'y résolut. Comment faire cependant avec si peu de troupes européennes? Il fallut recourir aux troupes coloniales, — « pour tirer parti, dit le même auteur, du bon « esprit dans lequel paraissait être encore la masse des « chefs de couleur,... » c'est-à-dire noirs ou jaunes. On était alors aux premiers jours de juillet.

En conséquence, le capitaine-général augmenta considérablement la composition du corps de la gendarmerie , afin d'y faire entrer ces troupes coloniales pour un tiers ; et, pour se les affectionner, il décida que chaque homme recevrait, par jour, une demi-piastre de haute paye. Mais, dit l'historien de l'expédition : « On n'eut jamais les « moyens d'alimenter en Européens le cadre de cette « gendarmerie ; un soldat admis la veille dans ce corps « était porté le lendemain au cimetière. Quel calcul hu- « main n'aurait pas été mis en défaut par une mortalité « semblable ! »

Comment! on ignorait donc en France en quel peu de temps, les 6000 hommes envoyés de-là avec les commissaires civils Polvérel et Sonthonax avaient été la plupart moissonnés par la fièvre jaune ! On y ignorait encore comment les troupes anglaises avaient péri promptementpar cette maladie, que si la Grande-Bretagne avait tenu

en sa possession quelques villes durant cinq ans, c'était au moyen des troupes noires et de couleur que ses généraux avaient formées dans la colonie ! Non, on n'a pu l'ignorer; mais on était d'abord si certain du mécontentement de la population indigène sous T. Louverture, et ensuite si persuadé de la puissance magique du nom de la France sur son imagination, que l'expédition de la fin de 1801 fut jugée infaillible dans ses succès. Oui, elle l'eût été, mais à une condition: c'était d'apporter la vraie liberté, la bonne foi, une sincérité sans bornes envers cette population qui n'avait soupiré qu'après l'apparition des forces protectrices de la France, pour être débarrassée du dictateur qui l'opprimait.

Toutefois, certains chefs de l'armée coloniale,| qui avaient leurs vues secrètes, ne refusèrent point leur concours au désarmement des cultivateurs. Ils savaient qu'il fallait faire pénétrer dans ces masses, la certitude qu'on voulait les replacer réellement dans l'esclavage : en leur ôtantles armes qu'elles tenaient en leurs mains depuis dix ans, c'était le meilleur moyen de les convaincre. Comme les exécutions à mort déjà commencées n'atteignaient encore que des individus, cela ne suffisait point; et pour parvenir à la réalisation de leurs vues secrètes, ces chefs avaient nécessairement besoin du concours des cultivateurs des campagnes : delà leur dévouement apparent aux intentions du capitaine-général. Sans parler de Pétion, Dessalines, qui a montré de si grandes rigueurs dans ce désarmement, ne s'était-il pas vu pourchasser dans les montagnes de Jacmel, à l'arrivée de l'expédition, quoiqu'il employât tous les moyens pour persuader les cultivateurs de ces cantons, qu'elle venait dans le but du rétablissement de l'esclavage ?

Les officiers supérieurs qui exécutèrent le désarmement furent Dessalines, Christophe, Clervaux, Maurepas, Pétion, Macajoux, Magny et Jean-Louis Louverture, neveu de Toussaint, dans les diverses localités où ils se trouvaient, — dans l'Ouest, l'Artibonite et le Nord. Us réussirent à faire rentrer dans les arsenaux plus de trente mille fusils, d'après P. de Lacroix. Cet auteur fait la remarque que, dans l'Ouest, il n'y eut que les villes et quelques quartiers des campagnes qui remirent leurs armes. L'opération n'avait donc pas été dirigée seulement contre les cultivateurs: elle le fut aussi contre les noirs et les mulâtres des villes, qui formaient la garde nationale.

Pétion était au Port-au-Prince avec la 1 3e, lorsqu'il reçut l'ordre d'aller dans les montagnes de l'Arcahaie pour cette opération.

Dans le Sud, elle réussit complètement par les soins de Laplume, Néret et d'autres chefs secondaires.

Leclerc fut si joyeux du résultat obtenu, qu'il adressa des félicitations publiques à tous ces officiers de l'armée coloniale. Il y comprit le général Boyer et les chefs de bataillon Grandseigne, Erré et Mouchet, quatre Européens. Boyer, dans la péninsule du Môle, mit tant d'atrocités dans l'exécution de cette mesure, que les soldats français eux-mêmes le surnommèrent le cruel. Christophe ne mérita pas moins ce surnom, pour la fureur qu'il déploya dans les campagnes du Nord : de même que ce général français, il faisait pendre sans pitié tous les cultivateurs qu'il soupçonnait avoir caché leurs armes.

Bassuréparle succès obtenu, le capitaine général se rendit à la Tortue avec sa femme et sa maison militaire. Il avait pris en passion le séjour enchanteur de cette petite île où la température est si douce. Baignée de tous

côtés par la mer, exposée aux vents alises durant l'été qui brûle Saint-Domingue, elle offrait au couple uni pour de si hautes destinées, un asile contre la peste qui enlevait journellement des officiers supérieurs. Là, Leclerc se reposait des fatigues de son laborieux gouvernement.

Tandis qu'il y était, des mouvemens insurrectionnels se manifestèrent sur divers points à la fois, occasionnés par le désarmement. — A.uxBavaâeres, Janvier Thomas; à Saint-Louis du Sud, Auguste ; à Torbec, Samedi Smith, essayèrent vainement de s'organiser; ils furent refoulés dans les bois par Laplume et Néret. — Dans l'Ouest, Lamour Devance et Lafortune réussirent mieux avec leurs grosses bandes, déjà organisées et habituées à guerroyer, puisqu'ils ne s'étaient jamais soumis à T. Louverture : ils vinrent faire des incursions du côté de Léogane^ et même jusqu'au Petit-Goave. — Dans l'Artibonite, il n'y eut d'abord que de simples mouvemens sans suite. — Dans le Nord, aux Moustiques, d'autres mouvemens eurent lieu. A Plaisance, Sylla, qui s'était manifesté dès l'arrestation de T. Louverture et qui avait été pourchassé, remua de nouveau. Tous ces chefs de bandes étaient des noirs.

« îl est pénible de penser, dit P. de Lacroix, que les « tentatives insurrectionnelles qui rallumaient laguerre à « mort à Saint- Domingue, furent attisées par l'instiga- « ligation d'une politique étrangère occupée alors de re- « nouveler les discussions en Europe... Une frégate an- « glaise avait plusieurs fois rangé de près la côte du «Sud, et l'on apprit qu'elle avait communiqué avec la « bande de Lafortune peu de jours avant sa levée de «^bouclier.*»

L'accusation portée contre les Anglais, d'avoir été les

auteurs de tous les maux de Saint-Domingue, est devenue une vraie manie sous la plume des écrivains français, ou plutôt un calcul pour dissimuler les fautes de leurs divers gouvernemens et des agens qu'ils employaient dans cette colonie. L'administration inintelligente et barbare de ces derniers, pénétrés d'ailleurs des instructions qu'ils recevaient, soulevèrent la population noire , et ces écrivains ont toujours voulu nier ce résultat. Est-ce que des hommes qu'on opprimait par toutes sortes de mesures vexatoires et cruelles, avaient besoin d'aucune suggestion étrangère pour reconnaître les mauvais desseins conçus contre eux? Quand des noirs de la Jamaïque se soulevèrent contre l'oppression anglaise et campèrent dans ses montagnes Bleues, furent-ils instigués à cela par une politique étrangère ? Ils ne virent, comme ceux de Saint- Domingue, que la méchanceté exercée à leur égard par l'affreuse cupidité de la race blanche.

Lamour Dérance et Lafortune, restés partisans de Rigaud sous le règne de T. Louverture, ne se soumirent aux Français qu'en apprenant le retour de Rigaud. Mais, lorsqu'ils apprirent sa déportation pour de si puérils motifs et avec des circonstances si déloyales, ils se retirèrent dans leurs montagnes pour recommencer la lutte au moment opportun. Et quel moment était plus convenable que celui où ils savaient les troupes blanches moissonnées par la fièvre jaune ? C'est alors qu'ils agirent, alors que Leclerc faisait encore désarmer les cultivateurs, évidemment pour pouvoir les replacer dans l'esclavage. Ils n'avaient donc pas besoin des insinuations des Anglais, non plus que les autres chefs de bandes dans d'autres localités; et d'ailleurs, Lamour Dérance et Lafortune avaient vu accourir vers eux des hommes de couleur du

[1802] CHAPITRE vit. 255

Port-au-Prince et de la Croix-des-Bouquets, qui se virent contraints de fuir de ceslieux, pour ne pas être pendus ou noyés par Rochambeau.

Au Port-au-Prince se trouvait le général Devaux, en qualité de commandant de l'arrondissement. Ce loyal Français, ayant des sentimens bien différens de ceux de Rochambeau, son chef immédiat, accueillait avec fraternité la population indigène: il se dégoûta bien vite des horreurs que faisait commettre son chef, et demanda au capitaine-général l'autorisation de retourner en France. Rochambeau lui-même n'était pas satisfait d'avoir sous ses ordres un officier dont les sentimens et la conduite contrastaient tant avec les siens . Leclerc consentit à l'éloignement de Devaux, de la colonie. Un tel homme gênait le plan de l'expédition. Devaux se rendit d'abord aux Gonaïves.

Pétion, qui avait opéré le désarmement des cultivateurs dans les montagnes de TÀrcahaie, s'y trouvait encore avec la \ 3e demi-brigade, quand il reçut l'ordre de Rochambeau de se porter à Plaisance, où les mouvemens insurrectionnels de Sylla faisaient concentrer d'autres troupes coloniales. Lorsqu'il passa près des Gonaïves, le général Devaux vint le joindre et arriva avec lui et son corps à Plaisance. Là se trouvait Brunet, et Pétion y prit cantonnement. Il paraît que le général Devaux, en prenant congé de cette troupe d'élite, pour aller s'embarquer au Cap, lui adressa un discours énergique où il l'engageait à conserver soigneusement ses armes, pour défendre sa liberté menacée par le nouvel ordre de choses. C'était dire à chacun de ces anciens soldats de Rigaud, ce qui était déjà dans leur pensée et dans celle de leur chef actuel. On était alors aux derniers jours de juillet.

256 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'[IAÏTI.

Dans cet intervalle, Leclerc était retourné au Cap. A peine il avait quitté la Tortue, qu'une insurrection s'y manifesta par l'incendie des habitations et le meurtre des blancs. Le colonel Labattut, qui y commandait, réussit à ramener l'ordre, parce qu'il était aimé de cette population qu'il administrait avec douceur : il ménagea le sang des insurgés, encourut la disgrâce de Leclerc et fut dégradé. Les noirs furent condamnés à payer une somme assez importante, pour être employée aux reconstructions des propriétés qu'ils avaient incendiées *.

Depuis la déportation de T. Louverture, Charles Bélair songeait à le venger en se plaçant à la tête d'une insurrection. Retiré dans la commune des Verrettes, il s'y prépara en se mettant en rapport avec des hommes qui devaient seconder cette entreprise. C'étaient Jérôme, aux Verrettes, Destrade, Jean-Charles Courjolles, Jean-Toussaint Labarre, Jean Dugotier, à l'Arcahaie, tous noirs, etLarose, homme de couleur, chef de bataillon de la 8e : ce dernier réunit des soldats de ce corps, et les autres des cultivateurs des montagnes des Verrettes et de l'Arcahaie. En s' organisant, C. Bélair avait la prétention d'être le général en chef des indigènes, et il en prit le titre. Or, c'était cette prétention qui devait lui attirer les foudres de Dessalines, son ennemi personnel, qui se réservait lui-même ce rôle, et qui, il faut le dire, Tétait réellement de fait depuis la mort de Moïse. Ce mouvement eut lieu dans le mois d'août.

1 Labattut., ancien négociant du Cap, était devenu propriétaire de toute l'île de la Tortue en 1785, en l'achetant du duc de Praslin. Voyez Moreau de Saint-Méry, t. 1er, p. 731. Les noirs de cette île étaient donc ses anciens esclaves : de là les ménagemens qu'il eut pour eux. C'était an bon colon, chose assez rare.

[1802J CHAPITRE vu. 257

Mais bientôt la désunion survint entre lui et Larose, qui se sépara de lui pour agir de son côté. Sa femme, d'un caractère impérieux, avait contribué à cette désunion ; elle dominait le caractère faible de Charles Bélair. Malgré cette circonstance, Jérôme attaqua le bourg des Verrettes d'où il fut repoussé vigoureusement parFaustin Repussard, homme de couleur qui y commandait pour les Français. Cet insuccès contraignit Charles Bélair à passer sur la rive droite de l'Artibonite, dans la paroisse de la Petite- Rivière où se tenait Dessalines. Larose lui-même y passa aussi, abandonnant les montagnes de l'Àrcahaie. Ce fut une bonne fortune poar Dessalines qui, avisé tout d'abord des projets de Charles Bélair, les laissait continuer par celui dont il était jaloux, les encourageait même secrètement, dit-on, pour pouvoir le perdre et se débarrasser d'un concurrent.

Mais tandis que l'insurrection de Charles Bélair éclatait, d'autres insurgés étaient dirigés dans le Nord , par Sans- Sonci, Sylla , Macaya , Mav.ougou, Va-Malheureux et Petit-Noël Prieur, tous noirs, anciens affîdés de T. Louverture, qui avaient plus ou moins pris part dans sa lutte de trois mois ou qui étaient habitués à obéir à sa voix , dans les mouvemens insurrectionnels qu'il ordonna successivement contre Sonthonax, Hédouville et Roume1. Cette fois, le désarmement des cultivateurs et les rigueurs employées à cette occasion furent cause de leur influence sur ces campagnards qu'ils soulevèrent. Après avoir agi du côté du Dondon , ils se concentrèrent vers le massif des

1 On se rappelle te post-scriptum de la lettre de T. Louverture, du 17 juillet 1799, écrite à H. Christophe (t. 4, p. 107), où il est fait mention de Noël Prieur. Celui-ci était un ancien esclave du colon Prieur, de la paroisse du Dondon.

ÉTUDES SUR LHISTOIRE d'hàÏTI.

montagnes qui forment les paroisses de Plaisance , d'Ennery, du Limbe, du Borgne et du Gros-Morne, en laissant quelques-uns de leurs lieutenans pour agir vers la Marmelade, la Grande-Rivière et le Dondon.

Ce mouvement de concentration, qui consistait à faire de Plaisance la base de leurs opérations, prouvait l'intelligence qui les guidait; car, ainsi que le dit Moreau de Saint-Méry, — « Plaisance est l'une des paroisses les « plus importantes de la partie française, parce qu'elle est « située dans un point destiné, par sa nature, à servir de <c moyen de communication entre la partie du Nord , la « partie de l'Ouest et le reste de la colonie , et même à « assurer à divers points de la partie du Nord une com- « munication entre eux. » Le général Leclerc l'avait compris ainsi, quand , dès l'ouverture de sa campagne contre T. Louverture, il fit occuper Plaisance par Desfourneaux, et ensuite par Clauzel et Brunet. T. Louverture lui-même avait conçu l'idée de se rendre maître de ces montagnes, dans son plan de diversion pendant que les Français se concentraient contre la Crête-à-Pierrot. On a vu que Sylla , par ses ordres évidemment , s'y tenait toujours. Il est donc permis de croire que les chefs des bandes insurgées, en prenant les armes au mois d'août , époque que T. Louverture avait assignée pour être celle de mouvemens offensifs de sa part , et convergeant tous sur Plaisance, suivaient en cela îe plan qu'il avait médité, et dont il fut accusé avec quelque apparence de vérité.

Quoi qu'il en soit , le général Brunet ordonna à Pétion de combattre les insurgés. Il obtint bientôt quelques succès contre Sans-Souci qu'il chassa du Pilate ou Bas Plaisance; mais en faisant des prisonniers parmi eux, Pétion agit avec cette humanité qui le caractérisait, et qui, dans

cette circonstance comme toujours, est de la meilleure politique : Pétion respecta leur vie, et permit même à la plupart de se sauver. Cette conduite contrastait trop avec les rigueurs exercées précédemment par Brun et sur les malheureux qu'il atteignit, pour n'avoir pas été appréciée par eux tous ; et c'est ce qui explique le respect que les noirs du Nord montrèrent ensuite pour Pétion , quand il eut pris les armes à son tour contre les Français.

En ce moment le général Dessalines arrivait aussi dans la paroisse de Plaisance avec des troupes coloniales, pour aider à la répression des insurgés : il en avait reçu l'ordre. Là, pour la première fois depuis l'arrivée de l'expédition française, il se rencontrait avec Pétion.

Ce n'est pas ce que prétend Boisrond Tonnerre , dans ses mémoires : il affirme que leur première entrevue eut lieu à la Petite-Anse, immédiatement après la déportation de T. Louverture, lorsqu'il est certain que Pétion était encore au Port-au-Prince avec la 15e ; et il fait l'honneur à Dessalines d'avoir pris l'initiative pour conseiller à Pétion de prendre son parti , de même qu'il aurait tenu ensuite le même langage à Clervaux et à Christophe. Cependant, cet auteur convient après que Dessalines et Pétion se virent à Plaisance, « que les malheurs communs avaient rap- « proche ces deux hommes ; que là, ils se communiquent « l'un à l'autre leurs sentimens sur ce qui se passait, et « Dessalines crut devoir prévenir Pétion sur les dan- « gers qu'il courait, s'il rentrait au Cap avec sa troupe. » L'une des deux assertions détruit nécessairement l'autre ; car si, déjà à la Petite-Anse, Dessalines avait engagé Pétion à prendre son parti, c'est qu'alors ils se seraient entendus.

Le fait est, que c'est dans l'entrevue de Plaisance qu'ils

se communiquèrent réciproquement leurs pensées. Pétion , encore adjudant-général comme au moment qu'il abandonna l'armée de T. Louverture pour passer auprès de Rigaud, reconnaissant en Dessalines un officier supérieur sur qui désormais l'armée coloniale devait fixer les yeux, sentait d'ailleurs le besoin de justifier sa conduite politique dans la guerre civile du Sud, pour pouvoir opérer son rapprochement de Dessalines. A cet effet, il fit les premières avances. Comme homme plus éclairé , décidé à agir avec tout le désintéressement que nécessitait le salut de la race noire , il devait les faire pour amener la conviction dans l'esprit de l'ancien ennemi qu'il avait combattu lors de sa défection , et qu'il venait tout récemment encore de combattre à la Crête-à-Pierrot.

Pétion entama la conversation sans hésiter sur les circonstances et les motifs qui l'avaient forcé à abandonner l'armée de T. Louverture, rejetant sur celui-ci, comme de raison , les malheurs de cette époque déplorable , par son engouement pour les colons et les émigrés qui l'avaient ensuite payé d'une si horrible ingratitude. Le raisonnement de Pétion fut d'autant plus goûté par Dessalines , qu'il lui dit encore : « Mais , le général Toussaint pouvait- « il, devait-il plus compter sur la sincérité des blancs, lui, « leur ancien esclave, quand moi, je ne pus obtenir l'ami- « tié de mon père , parce qu'il trouvait que ma couleur « portait trop le signe de la couleur noire ? » A ces paroles facilement comprises, Dessalines saisit sa main avec effusion, et lui dit: Tu as raison, mon fils1.

1 Pétion, quoique quarteron, étant fils d'un blanc et d'une mulâtresse, avait la couleur d'un brun foncé; mais les plus beaux cheveux noirs tombant en boucles indiquaient bien sa Citation européenne. Son père, Sabès, ne l'aimait pas et lui préférait sa sœur, qui avait une peau très-blanche : ce qui le

Le pacte d'alliance était clès-îors signé entre ces deux hommes. Mais , restait à savoir quelles étaient les vues de Pétion sur l'avenir. Il importait à Dessalines , qui nourrissait des desseins secrets comme nous l'avons déjà dit, de s'assurer si Pétion le considérerait comme devant être le chef suprême qui remplacerait T. Louverture , à la déportation duquel il avait tant contribué. Il ne fut pas difficile à Pétion de pressentir ce qu'il désirait savoir, à propos des obstacles qu'il entrevoyait dans l'ambition de quelques généraux, pour un concert entre eux tous, si, comme ils s'y préparaient déjà , comme les noirs des campagnes leur traçaient l'exemple , il fallait enfin reprendre les armes contre les Français pour aboutir à un résultat qui ne pouvait être que l'indépendance. Pétion le rassura, en le persuadant que nul autre que lui ne réunissait autant de titres au choix de l'armée coloniale et de la population indigène.

Étant ainsi d'accord , ils durent néanmoins remettre l'exécution de leurs projets à un moment plus opportun , pour avoir le temps de s'aboucher avec les autres généraux ; de nouvelles circonstances devenaient nécessaires. En attendant , ils résolurent de continuer à combattre les chefs de bandes qui , par la prétention de leur priorité dans la lutte , allaient être un grand embarras pour la réalisation de ces projets. On verra en effet, qu'il fallut les soumettre par la force ou se défaire de quelques-uns, parce que chacun d'eux représentait en quelque sorte une

porta à ne jamais prendre son nom, comme firenl beaucoup d'autres mulâtres, pour celui de leurs pères.

Les particularités de son entrevue avec Dessalines, à Plaisance, furent racontées à des citoyens du Sud par Jean-Louis François, chef de bataillon de la 13'. Francisque, l'un des capitaines de ce corps, a confirmé ce récit.

21)2 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏïI.

tribu africaine , et ne pensait à organiser l'insurrection que sous cet aspect barbare.

Ce que nous disons ici se trouve confirmé par Boisrond Tonnerre , quoiqu'il ait placé la défection de Dessalines avant celle de Pétion : ce qui est contraire à la vérité. Voici ce qu'il dit de ce qui survint après leur prise d'armes :

« Pétion , qui sentait tout l'embarras de sa position et a de celle de sa troupe ( dans le Nord ) , résolut de se « joindre au général Dessalines , qu'il regardait comme « le général en chef, depuis l'embarquement de Toussaint <r Louverture. Il n'en était pas de même de tous les chefs « qui, dans une calamité semblable, prêtaient à l'ambition « du commandement une oreille assez complaisante pour « s'abuser sur les résultats qu'entraînerait le choix d'un « chef autre que Dessalines. D'ailleurs , Dessalines possé- « dait seul ce qu'on pouvait appeler la force armée; lui « seul encore était capable de discipliner des hommes qui, « déjà terrorisés par les supplices et les noyades 3 ne sa-* « vaient plus que combattre dans les bois , où ils se défen- « daient en cherchant à vendre cher une vie pleine d'a- « mertumes et d'opprobres , et qui ne survivaient à la li- « berté que pour se venger. Toutes ces considérations, « jointes au peu d'ensemble et d'accord qui régnaient dans « les troupes nouvellement soulevées , engagèrent Pétion ce à se réunir aux forces commandées par Dessalines. Par « une suite de l'ambition qui dévorait déjà les comman- « dans de l'insurrection du Nord , plusieurs d'entre eux « avaient fait scission avec les généraux Christophe et « Clervaux ; les malheureux se divisaient avant d'avoir « pu se réunir. Les Congos et presque la généralité des « noirs de la Guinée , étaient maîtres des quartiers de la

« Grande-Rivière, du Dondon et de la Marmelade , et dis- « posés à combattre également les troupes du pays qui ve- « naient d'abandonner les Français , et les Français eux- « mêmes. Pétion n'ignorait pas qu'il aurait à combattre ce « parti qui prétendait avoir à sa tête le seul général en « chef. Ils prétendaient avoir à leur tête le seul général en « chef, et Sans-Souci, Noël (Prieur), Jacques Tellier, chefs « de bandes , se disputaient entre eux ce titre. »

A part l'antériorité que donne Boisrond Tonnerre à la défection de Dessalines sur celle de Pétion , tout ce qu'il relate dans ce passage est vrai. Mais c'est à Plaisance qu'ils arrêtèrent entre eux le concert qui a donné l'impulsion à la guerre de l'indépendance. Pétion n'avait rien à redouter de Dessalines, du moment qu'il lui eût manifesté sa pensée de le reconnaître pour général en chef de cette entreprise. On verra bientôt que ce fut lui qui décida Clervaux et Christophe à la défection , comme à reconnaître aussi l'autorité de Dessalines : par la suite , il entraîna d'autres officiers supérieurs dans les mêmes vues ; son exemple , ses antécédens , la grande réputation militaire dont il jouissait , tout concourut à ce résultat salutaire.

Ce point historique étant fixé , reprenons la suite des événemens.

Dessalines , peu après cette entrevue , poursuivit luimême Sans-Souci, et fit poursuivre Petit-Noël Prieur par les 4e et 7e coloniales du côté du Limbe. Tous ces chefs de bandes qui avaient gravité sur Plaisance, furent refoulés en ce moment.

Mais, Charles Bélair et Larose étaient encore dans la paroisse de la Petite-Rivière. On était alors à la fin du mois d'août. Dessalines y retourna pour avoir raison de celui qu'il jalousait.

Le général français Quentin , qui commandait à Saint- Marc , donna l'ordre à Faustin Répussard de poursuivre les deux chefs insurgés , et requit Dessalines de le seconder. Ils se mirent en campagne contre eux.

Tandis que Faustin Répussard capturait Madame Charles Bélair sur le Corail-Miraut où son mari l'avait laissée, Dessalines atteignait Larose à Plassac, au-dessus de la Crêteà-Pierrot , et réussissait à gagner tous les soldats de la 8e qui étaient avec lui. Larose se jeta dans les bois. Dessalines le ménagea, en souvenir de sa conduite à Léogane et à la Crête- à-Pierrot.

Désolé delà capture de sa femme, Charles Bélair se décida à venir se livrer à Faustin Répussard, dans la crainte aussi de tomber au pouvoir de Dessalines qui le poursuivait, après avoir chassé Larose. Lui et sa femme furent assez crédules pour espérer leur pardon du capitaine-général. Ils furent envoyés à la Petite-Rivière, auprès de Dessaiines qui s'y était rendu , et qui les fit escorter aux Gonaïves , d'où ils furent envoyés au Cap , quelques semaines après.

Heureux de cette capture , Dessalines adressa la lettre suivante au capitaine-général :

Au quartier-général de l'Artibonite, le 23 fructidor, an X

(10 septembre).

Le général de division Dessalines , au capitaine-général Leclerc.

Mon général, J'ai actuellement les preuves certaines que Charles Bélair était le chef de la dernière insurrection : ces preuves viennent de m'être ren« dues évidentes par les officiers de la 8e, qui me paraissent plus malheureux que coupables dans ces événemens. A Dieu ne plaise , cependant, que j'excuse aucun de ceux qui ont osé se révolter contre le gouvernement. J'ai pour tous ceux qui ont suivi le scélérat Charles Bélair dans sa criminelle révolte la plus profonde indignation.Ccsl

Charles qui a fait assassiner son secrétaire chez lui *, et sa féroce femme n'a pas peu contribué aux actes de barbarie qui se sont commis sur nos malheureux camarades. Que Charles et sa femme soient donc punis. Charles ne s'est séparé de Larose, que parce qu'il voulait aller au Doco , et que Larose ne le voulait pas : tels sont les motifs de leur division2. Charles doit être regardé comme chef de brigands et puni comme tel. Ce n'est qu'à nos marches et manoeuvres, et au zèle infatigable des officiers et des troupes que je commandais, que nous devons V arrestation de ce scélérat , qui est indigne de votre clé'mence.

Je vous envoie la présente lettre par un courrier extraordinaire. Tout au gouvernement et à vous, avec le plus profond respect.

Dessalines.

On le voit : les erremens de la politique cruelle de T. Louverture étaient dès-lors adoptés par son terrible lieutenant. Se frayer la route du pouvoir suprême, en immolant tous les concurrens qui peuvent l'entraver, c'est un procédé devant lequel l'ambition ne recule pas. Charles Bélair ne pouvait échapper à son malheureux sort ; s'il ne fût pas pris alors , il aurait toujours succombé par la suite, parce qu'entre lui et Dessalines il y avait une rivalité insurmontable. Il est certain qu'il avait aspiré au rôle de général en chef et qu'il en prit le titre éphémère, à la naissance de son insurrection : or, ce rôle était plus légitime en Dessalines, d'après le principe de l'ancienneté militaire établi par T. Louverture lui-même, dans sa constitution de 1801 : nous l'avons fait remarquer alors.

1 Ce secrétaire de Charles Bélair était un jeune blanc qui tomba malade. Sous prétexte qu'elle ne pouvait continuer à en prendre soin, Sannite, femme de ce général, le fit sacrifier par des soldats de la 8° qui suivaient Larose et son mari. Cette femme dominait ce dernier, qui, à l'arrivée de l'expédition française, avait sauvé la vie à bien des blancs qui sortirent avec lui de l'Arcahaie.

a C'est Larose, au contraire, qui voulait aller au Doco ou Bahoruco.

C'est pour cette raison que périrent, dans l'année 1 803, Sans-Souci et Lamour Dérance, qui essayèrent de se constituer les chefs de la guerre de l'indépendance, outre que l'organisation africaine qu'ils prétendaient donner à cette lutte, en faisait une nécessité de suprême détermination politique.

La lettre de Dessalines fut de suite publiée par ordre du capitaine-général , qui pensait ainsi le compromettre aux yeux de l'armée coloniale , comme il s'agissait lors de la déportation de T. Louverture, afin de lui ôter toute influence sur cette armée ; mais Charles Bélair n'exerçait aucun prestige ; il avait trop paru être un jeune favori de l'ancien gouverneur : d'ailleurs sa révolte était évidente. Une commission militaire fut immédiatement formée au Cap pour le juger ainsi que sa femme, aussitôt qu'ils y arriveraient.

Nous avons dit qu'environ 4000 hommes étaient arrivés de France dans le courant du mois d'août ; mais ils n'avaient pas tardé à gagner les hôpitaux. En septembre, il en arriva d'autres qui subirent le même sort. On conçoit que de malheureux soldats, qui avaient plus ou moins souffert des fatigues de la mer, et qui étaient forcés de combattre des insurgés fuyant souvent de morne en morne, ne pouvaient conserver leur santé au milieu d'une atmosphère empestée. Le capitaine-général Leclerc était donc réduit à compter davantage sur le concours des chefs de l'armée coloniale et de leurs troupes, pour la répression des insurrections. Leur dévouement apparent le fortifiait dans cet espoir ; le sacrifice de Charles Bélair par Dessalines y ajouta. Mais nous arrivons au moment où toutes ses illusions allaient s'évanouir.

Leclerc se rend à D'Héricourt et envoie Pétion au Dotidon. — il y combat contre les insurgés, qui le fCrcent à entrer à la Petite- Anse avec Christophe. — Actions dans l'Ouest contre les insurgés. — Mort de Lamartinière. — Prise de l'Arcahaie par Larose. — Les insurgés de cette partie reconnaissent l'autorité de Lamour Dérance. — Réflexions sur les prétentions des Africains. — Crimes commis par Rdchambeau. — Les insurgés du Nord sont victorieux. — Révolte de Capois au Port-dePaix. — Il rallie les insurgés de cette partie. — Lettre de Brunet à Leclerc , sur Dessalinés et Maurepas. — Supplices au Cap. — Charles Bëlair et sa femme y sont fusillés. — Proclamation de Leclerc. — Le général Boudet est envoyé en France. — Christophe lui confie son fils. — Ses dispositions. — Dessalinës va au Cap. — Son entretien avec Leclerc. — Clervaux et Pétion au Haut-du-Cap. — Paroles de Christophe et de Clervaux. — Leclerc fait entrer la 6e au Cap. — Défection de Pétion. — II entraîne Clervaux et Christophe. — Belle conduite de Pétion. — Il va avec Clervaux au Morne- Rouge et à D'Héricourt. — 11 y rallie Petit-Noël Prieur. — Marche contre le Haut-du-Cap. — La 6e est désarmée et embarquée. — Attaque et prise du Haut-du-Cap. — Défection de Christophe. — 1200 hommes de la 6° sont noyés. — Réflexions à ce sujet. — Geffrard s'échappe du Cap et va joindre Pétioni — Mort du général Dugua.

Pendant que Dessalines et Pétion refoulaient lesinsur* gés des montagnes de Plaisance, le général Leclerc était venu sur l'habitation D'Héricourt avec deux régimens européens et la 4 0e coloniale, pour être plus à proximité du théâtre où ils agissaient. Il manda Pétion avec la 43% et leur fit le meilleur accueil. Ensuite , il envoya Pétion au Dondon , où d'autres insurgés de la bande de Sans-Souci

268 ÉTUDES SLR i/HISTOIRE D'HAÏTI.

tenaient les troupes françaises en échec. Yayou les commandait ; il guerroyait dans les montagnes entre le Dondon et la Grande-Rivière. Après avoir rencontré Christophe qui était campé à Grand-Pré , entre Limonade et le Quartier-Morin , avec les lre, 2e et 5e coloniales , Pétion se rendit au Dondon, puis dans les montagnes de la Grande- Rivière , où il dut combattre contre Yayou : il revint de nouveau au Dondon. Assailli dans ce bourg par les insurgés, n'ayant point de nourriture pour sa troupe, il fut forcé de rejoindre Christophe à Grand-Pré, où ce dernier était dans les mêmes privations. Cette circonstance les contraignit tous deux à gagner le bourg de la Petite- An se. Mais ils laissèrent ainsi les insurgés maîtres de ces quartiers. Sans-Souci et d'autres chefs de bandes s'enhardissaient dans la latte : ils finirent par chasser entièrement toutes les troupes qui occupaient les bourgades de l'intérieur, et à les refouler au Cap.

De leur côté, ceux qui avaient été un moment sous les ordres de Charles Bélair, s'étaient de nouveau réunis dans les montagnes de l'Arcahaie sous la direction de Destrade. En vain Rochambeau les fit-il attaquer par le général Pageot qu'il avait mandé de Jacmel : Pageot ne fut pas plus heureux que Lavalette qui , d'abord , les avait poursuivis pendant la présence de Charles Bélair ; il dut retourner au Port-au-Prince en déconfiture.

En ce moment de nouveaux insurgés se levaient dans les montagnes de Léogane.Lamartinièrefut envoyé contre eux avec la 3e coloniale ; il les refoula du côté de Jacmel et revint au Port-au-Prince. Mais ils se placèrent sous les ordres de Métellus, ce brave noir sergent du régiment de Faubert , devenu officier dans ce corps pendant la guerre civile du Sud. Métellus leur donna une direction intelli-

[1802] CHAPITRE VIII;! 2(î9

genteet campa dans les montagnes entre Léogane et Jacmel. Sanglaou et Cangé, nouveaux chefs d'insurgés dans la plaine de Léogane et dans les montagnes du Grand- Goave , parurent dans ces circonstances. Sanglaou était un noir, et Cangé un mulâtre.

Rochambeau, Lavalette et Pageot sortirent du Port-au- Prince pour aller les combattre et se diriger à Jacmel, dont l'arrondissement ne tarda pas à se mettre aussi en insurrection, par les excès commis par Dieudonné Jambon. Après avoir repoussé une attaque contre la ville de Léogane, Rochambeau renvoya Lavalette au Port-au-Prince et continua avec Pageot pour Jacmel où ils arrivèrent , non sans avoir été harcelés par les insurgés.

De cette ville, Rochambeau se rendit par mer aux Cayes pour stimuler Laplume, Néret et Berger, en leur communiquant ses fureurs. Laplume et Néret ne voyaient qu'une chose : obéir aveuglément aux autorités françaises. Sans portée politique , isolés dans le Sud du contact des chefs qui, dans le Nord et l'Ai'tibonite, visaient à une prochaine levée de boucliers, ils ne prévoyaient rien au-delà de leur devoir actuel.

Rochambeau revint bientôt au Port-au-Prince : il avait signalé sa présence à Jacmel par une action atroce , en faisant mourir une centaine d'hommes de la 8e dont Dieudonné Jambon suspectait la fidélité. Rochambeau les fit embarquer sur un navire de guerre : on les plaça dans la cale en fermant hermétiquement les écoutilles , après y avoir allumé du soufre ; ces malheureux furent asphixiés et leurs cadavres jetés ensuite dans la mer. C'est à ce barbare qu'on doit imputer ce genre [de mort, qu'il inventa dans sa rage d'extermination et qui fut employé si souvent sous son gouvernement.

De retour au Port-au-Prince, il envoya Lamartinière avec la 3e contre Lamour Dérance. Celui-ci ayant échappé aux poursuites dirigées contre lui, Lamartinière revint en ville et fut de nouveau expédié avec son corps à l'Arcahaie, pour combattre Destrade qui menaçait ce bourg. C'est dans cette campagne que ce brave officier prouva une mort obscure , en poursuivant des hommes qu'il affectionnait au fond du cœur, en servant un gouvernement qu'il haïssait : séparé de sa troupe dans les montagnes de l'Arcahaie, il eut la tête tranchée de la main de Jean-Charles Courjolles, l'un des lieutenans de Destrade.

Il paraît que Lamartinière avait reçu avis de Dessalines, pour s'insurger au moment où il prendrait les armes luimême : trop fidèle à sa parole donnée, d'attendre le mouvement de ce général , il se vit contraint d'agir d'après les ordres qu'il recevait de Rochambeau. Il manqua de tact néanmoins ; car il aurait dû envoyer un émissaire auprès de DestradeV pour l'avertir de ses intentions, l'engagera ne pas résister sérieusement, à éviter sa troupe pour couvrir sa responsabilité , jusqu'au moment où ils auraient pu se joindre dans un but commun. Une pareille conduite eût été légitime en considération de la férocité que montrait Rochambeau ; elle eût conservé pour la guerre de l'indépendance, l'un des plus courageux officiers de cette époque.

Quand on se rappellera valeur qu'il montra dans la défense de laCrête-à-Pierrot et dans l'évacuation de ce fort, on ne peut refuser des larmes à la mémoire de ce jeune héros qui périt misérablement , après avoir bravé les efforts de toute l'armée française. N'est-ce pas une cruelle ironie de la part du Destin , que de protéger la vie de tels

guerriers contre mille dangers, contre mille morts sur le champ de bataille, pour les condamner ensuite à finir si tristement leurs jours?

Avant la mort de Lamartinière , Larose , qui avait dû se retirer du côté du Mirebalais, après avoir été chassé de Plassac par Dessalines , était venu offrir son concours à Destrade, en l'engageant toutefois à aller grossir lesbandes de Lamour Dérance 3 qu'ils reconnaîtraient pour général en chef. Cette proposition, accueillie par Destrade, ne fut pas goûtée par ses gens qui ne voulaient pas abandonner leurs pénates : son acquiescement lui nuisit dans leur esprit , et il les vit déférer le commandement à Larosè qui , en sa qualité d'ancien militaire, leur inspirait plus de confiance pour la conduite de cette guerre. Larose ne put cependant les porter à suivre ses idées de réunion à Lamour Dérance ; mais il organisa ces bandes , résista à Lamartinière , et , après sa mort , finit par s'emparer du bourg de l'Arcahaie : toute la 3e coloniale passa dans ses rangs. La prise de ce bourg intercepta toutes communications entre le Port-au-Prince et Saint-Marc *. Ce résultat accrut la hardiesse des insurgés , qui se recrutèrent dans la commune des Verrettes.

De leur côté , Métellus, Thomas Marie-Jeanne , Adam , Mathieu Fourmi , nouveaux chefs d'insurgés , Sanglaou , Lamour Dérance , se répandirent dans les montagnes du voisinage du Port-au-Prince , dans la plaine du Cul-de- Sac , dans celle de Léogane , pendant que les cultivateurs de Marigot se soulevaient à leur tour. Tous ces chefs de bandes reconnurent l'autorité de Lamour Dérance , de

1 L'Arcahaie lomba au pouvoir de Larose, le 25 octobre. Robes, qui s'était signalé là, en 1799, par ses cruautés contre les hommes de couleur, fut tué dans cette affaire.

272 études smi l'histoire D HAÏTI.

même que Larose , et Gange et Gilles Bambara dans les

montagnes du Petit-Goave.

Cette soumission devait nécessairement nuire à la direction à laquelle prétendait Dessalines, dès qu'il se serait décidé à se mettre à la tête des indigènes contre les Français. Aussi , pour parvenir à triompher de la résistance qu'il trouva en Lamour Dérance et en ses subordonnés, lui a-t-il fallu le concours du dévouement éclairé' de Pétion , lorsque celui-ci passa dans l'Ouest. Pétion réussit à l'y faire reconnaître comme le véritable et unique général en chef.

C'était, d'ailleurs, l'obligation imposée aux anciens chefs militaires de l'armée régulière, de reconnaître et de faire admettre par la population en armes, celui qui avait le plus haut grade dans cette armée, qui était connu par ses talens militaires et par son courage éprouvé. Nous les verrons tous comprendre leurs devoirs envers la patrie qu'ils fondèrent pour la race noire ; et ils furent d'autant plus méritans envers elle, que Lamour Dérance, de même que les chefs de bandes dans le Nord, répugnaient à reconnaître aucune supériorité , non-seulement dans les mulâtres, mais même dans les noirs qui n'étaient pas nés comme eux en Afrique. Tout créole, à leurs yeux, était indigne de commander en chef.

Sous un certain rapport, on doit excuser ces hommes ignorans ; car, tandis qu'ils se levaient partout contre les Français, les chefs et les troupes coloniales servaient d'auxiliaires à ceux-ci et les traquaient dans les bois, sans qu'ils pussent comprendre leurs motifs secrets. L'initiative de la résistance à l'oppression européenne leur étant due, il était naturel qu'ils eussent cette ambitieuse prétention. Mais, il est évident que chacun d'eux voulant

l'organiser, selon les idées bornées qu'ils tenaient de la tribu africaine à laquelle ils appartenaient dans leur pays natal, ils ne seraient jamais parvenus à s'entendre : ils devaient donc subir le joug que les lumières doivent toujours imposer à l'ignorance , dans ses propres intérêts.

Il ne s'agit pas en cela de la couleur des hommes, mais de leur capacité. En Afrique même, ce sont les plus capables qui gouvernent.

Dieu n'a pas destiné un homme éclairé, intelligent, à se soumettre à celui qui ne l'est pas. L'esprit doit commander au corps ; c'est dans la tête que résident toutes les facultés qui font de l'homme un être supérieur parmi tous ceux de la création. Les hommes instruits, éclairés d'une nation quelconque, doivent donc avoir la direction de ses affaires : ils forment la tête du corps social, les masses n'en sont que les membres qui exécutent les déterminations de la volonté. Renversez cet ordre naturel, dicté par la raison, et il n'y aura qu'une confusion anarchique dans la société civile.

Ainsi l'on vit les plébéiens de l'ancienne Rome se retirer sur le Mont-Sacré, par une funeste jalousie contre l'ordre des patriciens, mais ramenés ensuite à l'obéissance par l'ingénieux apologue de l'estomac et des membres du corps humain, qui fut exposé à leur raison et à leur pa^ triotisme.

Si les insurgés commettaient des atrocités contre les blancs qui tombaient en leur pouvoir, de leur côté les Français placés sous les ordres de Rochambeau n'en commettaient pas moins. Le Port-au-Prince surtout vit organiser sur une large échelle l'assassinat des indigènes sous les formes les plus hideuses. Les gibets étaient tout. v. 18

£74 ÉTUDES SUK L HISTOIHË D HAÏTI.

jours garniç d'individus ; à bord des navires de guerre on noyait, on étouffait de nuit des centaines de malheureux.

À cette époque, une femme mulâtresse, nommée Henriette Saint-Marc, fut accusée de connivences avec les insurgés de l'Areahaie et pendue sur la place du marché près de l'église. Peu après, un mulâtre du nom de Mahotière, le fut également pour avoir refusé de fournir au service de la gendarmerie un cheval qui lui servait de monture : afin de colorer ce crime d'un prétexte, on l'accusa d'être l'espion de Lamour Dérance.

Toutes ces victimes de la fureur de Rochambeau montrèrent un courage digne de la cause dont elles étaient de vrais martyrs, et n'inspirèrent que plus de haine à celle de la France. Si la scélératesse ne caractérisait pas l'âme de Rochambeau, on pourrait se demander s'il n'avait pas le dessein secret d'exaspérer cette population, pour la porter à rompre définitivement avec la métropole. Il eut encore l'indignité de donner un bal dans la soirée du jour de l'exécution de l'infortunée Henriette, et d'y inviter des femmes indigènes. C'était ajouter le sarcasme au crime.

Aussi, à son exemple et par ses ordres, Lavalette, commandant de l'arrondissement du Port-au-Prince, — Panis, commandant de la place, l'un des affreux septembriseurs qui souillèrent la révolution française, en 1 792, en immolant de nombreuses victimes dans les prisons de Paris, rivalisaient-ils de rigueurs et de cruautés avec le commandant en chef des départemens de l'Ouest et du Sud. AuxCayes, Berger, commandant de la place, — à Jérémie, Darbois, commandant de l'arrondissement, ajoutaient chaque jour de nouveaux crimes aux crimes de la veille.

[4802] CHAPITRE vin. 275

Entre les noirs, défendant leur liberté, et les blancs, voulant les remettre dans l'esclavage, de quel côté étaient la raison et l'excuse de toutes les horreurs commises de part et d'autre?...

Tandis que Christophe faisait de vains efforts pour dissiper les bandes de Sans-Souci du côté du Dondon et de la Grande-Rivière, et qu'il était, au contraire, refoulé en désordre jusqu'au Cap, — aux Moustiques, dans la péninsule du Nord, les insurgés obtenaient les mêmes avantages contre Brunel, Boyer, et Maurepas qui servait la France avec zèle : une nouvelle insurrection éclatait aussi dans la commune des Gonaïves.

Brunet, revenu au Pendu, canton du Gros-Morne, y fit pendre des cultivateurs sans même s'assurer s'ils étaient insurgés : c'était le moyen de les contraindre à l'être. Resserré par eux, il appella Maurepas à son secours. Ce dernier vint en effet avec des soldats delà 9e coloniale. Mais en son absence de la commune du Port-de-Paix, Capois prit les armes à son tour et alla s'emparer de cette ville, où il massacra tous les blancs qui tombèrent sous sa main : les femmes et les enfans seuls furent épargnés. Brunet et Maurepas, secondés par le commandant René Vincent, marchèrent sur le Port-de-Paix pour le reprendre. Ils réussirent à se rendre maîtres du fort Laveaux et d'une partie de la ville; mais Capois tint ferme au Grand-Fort, jusqu'au moment où le général Dugua fut envoyé par le capitaine-général avec quelques centaines d'hommes, au secours de Brunet.

Capois évacua la position en emportant les munitions qui s'y trouvaient. Il devint dès-lors le chef des insurgés de toute la péninsule du Nord. Après la soumission de

Maurepas, il avait passé à l'état-major du eapitaine-général qui l'autorisa cependant à résider au Port-de-Paix. En prenant les armes, il le fit de concert avec Nicolas Louis, qui abandonna Maurepas. Lorsqu'il évacua le Grand-Fort, Etienne Bauvoir, Jacques Louis et Alain, deux frères de Nicolas Louis, tous officiers delà 9e, saisirent ce moment pour aller joindre leur ancien camarade d'armes du même corps.

Cette défection servit de prétexte à Brune t pour opérer, quelques jours après, l'arrestation de Maurepas, de Bodin,de René Vincent et de nombre de militaires de la 9e qu'il voulut bien soupçonner de connivence avec les insurgés ; la plupart furent noyés dans la rade du Cap. Mais comme la défection de Capois ne s'effectua que dans les derniers jours de septembre, il est convenable de rapporter ici le projet que ce général nourrissait auparavant contre Maurepas, et qui est produit dans une lettre de lui à Leclerc : elle fut écrite du Gros-Morne, avantYinsurrection de Capois, et alors que Brunet appelait Maurepas auprès de lui, pour l'aider contre les insurgés de cette commune. Cette lettre est du 20 septembre ; la voici:

« Ne croyez pas, mon général, quej'aie en Dessalines « une confiance aveugle; je sens que vous avez besoin de « lui, et que si vous n'aviez pas un homme de sa trempe « et de son caractère, il faudrait en chercher ou enfor- « mer un, afin de tout terminer (exterminer s'entend a mieux) dans la colonie : voilàmon opinion surson compte. « lia mis en moi toute sa confiance, et son appui près de « vous. Je lui ferai tout faire : il a beaucoup d'amour- « propre; il aime son pays, il veut la liberté, ou ce qu'il * croit être la liberté de sa couleur (des noirs) : le mot es-

k clavage le révolterait immanquablement. J'approuve « tout ce qu'il me propose. Mais je sais lui faire faire ce « que je veux, surtout quand il est avec moi. Si vouspou- « vez vous passer de lui huit jours, je le ferai venir près « de moi; je lui démontrerai la perfidie de Maurepas; il « en sera convaincu et me proposera lui-même de tarrè- « ter et de vous l'envoyer pour le faire juger. Alors il se «; lie lui-même plus fortement au but de notre campa- « gne, et il devient de plus en plus la terreur des traîtres « et un épouvantail plus efficace pour les cultivateurs. » Il résulte de cette lettre que, si Dessalines parut à Brunet avoir beaucoup d'amour-propre, ce dernier prouve qu'il avait lui-même une extrême présomption, en pensant que Dessalines était sa dupe. C'est lui au contraire qui était celle de Dessalines ; car celui-ci alimentait l'insurrection du Gros-Morne et du voisinage, en envoyant parmi les insurgés des militaires de la 4e coloniale pour les diriger. Brunet prouve encore toute la perfidie de son caractère, par le projet qu'il avait conçu dès-lors de faire arrêter l'infortuné Maurepas, sans motif, puisqu'il l'aidait avec zèle et dévouement. Il prouve enfin la duplicité de Leclerc à l'égard de Dessalines, par les conseils qu'il donnait à Brunet, de n'avoir point confiance en lui.

Mais nous aimons toutefois à trouver dans cette lettre, le témoignage rendu à l'amour de Dessalines pour son pays et ses frères, quoique, à vrai dire, il considérait la liberté au point de vue des despotes. Nous aimerions à savoir aussi ce que pensa Brunet, quand Dessalines eut pris les armes contre les Français. Cet événement, qui fît connaître son caractère, dut dégriser Brunet de l'illusion où il était 1 .

1 Longtemps après les éyéneinens accomplis, l'empereur Napoléon a vu

Après le succès de Capois au Port-de~Paix , l'insurrection devint générale dans tout le Nord : les cultivateurs des plaines se joignirent à ceux des montagnes. Les Français ne pouvaient plus se tenir que dans les villes et les bourgs du littoral. Le capitaine-général prit alors la résolution d'y concentrer les troupes valides, et d'organiser la garde nationale, pour les défendre. Le général Boudet, revenu de la Guadeloupe, avait le commandement du département du Nord.

Pendant que Brunet, en possession du Port-de-Paix , ordonnait des exécutions à mort comme faisait Rochambeau au Port-au-Prince, — au Gap , le capitaine-général lui-même agissait comme ses lieutenans .

« On recourut alors, dit P. de Lacroix , aux expédiens « de la faiblesse ; on adopta le faux système des supplices « pratiqués dans l'Ouest. Les exécutions se renouvelant « chaque jour, chaque jour éclaira de nouvelles déser- « lions. La preuve qu'on abusait des exécutions, c'est que « plus elles se multipliaient, moins on imposait aux révol- « tés. Les noirs montraient à la potence le courage avec « lequel affrontent la mort les martyrs d'une secte ou « d'une opinion qu'on opprime. »

Le faux système des supplices régnait déjà au Cap ; mais, dans les circonstances où l'insurrection se généralisait dans le Nord, on lui donna plus d'activité : voilà la vérité.

« Effrayé sur l'avenir, dit encore le même auteur , on « s'abandonnait à des propos indiscrets et à des regrets « inutiles. On osait dire que le capitaine-général avait « eu tort de ne pas se débarrasser , avec Toussaint

clair, quand il a dit de Leclerc : • // fat dupé par les généraux noirs. » D'après cette lettre de Brunet, n'eurent ils pus raison ?

[1802] CHAPITRE vin. 279

« Louverture , de tous les chefs noirs et de couleur. »

Ce fut dans cette situation des choses et des esprits que le couple infortuné, Charles Bélair et sa femme, arriva au Cap. L'ordre du capitaine-général était qu'ils fussent jugés six heures après. La commission militaire était présidée par le général de division Dugua, chef de Tétatmajor de l'armée, et avait pour ses autres membres les généraux de brigade Clervaux , Dubarquier et Claparède, et le chef de brigade Abbé, commandant de la garde d'honneur de Leclerc. L'adjudant-général Jacques Boyé remplissait les fonctions de rapporteur ou accusateur public. Ainsi, sur 6 membres concourant au jugement, un seul, Clervaux, était indigène, mulâtre.

Les accusés, d'ailleurs convaincus par le fait de révolte à main armée contre l'autorité de la France, furent condamnés,— Charles Bélair, comme auteur principal de la révolte, hêtre fusillé en sa qualité de militaire, et Sannite, son épouse, comme complice et vu son sexe, à être décapitée. Ce jugement porte la date du 15 vendémiaire an XI, ou 5 octobre \ 802.

Dans la journée même, il reçut son exécution derrière le cimetière du Cap, à la Fossette. Charles Bélair reçut la mort avec calme et courage * . Son épouse, présente à ce moment suprême, l'exhorta à mourir en brave. C'était une femme énergique. Lorsqu'on voulut lui bander les yeux, elle s'y refusa : on ne put davantage la contrain-

i « Charles n'eut pas assez de résolution pour se retirer au Bahoruco, d'où i « eût pu se ruer dans les plaines.» Histoire d'Haïti par M. Madiou, t. 2, p. 330.

Notre compatriote a oublié, sans doute, qu'il y eût rencontré Lamour Dérance et Lafortune, ennemis acharnés de T. Louverture et de tous ses lieutenans. Charles Bélair, déjà jalousé par Dessaiines, eut tort de prétendre à être général en chef: il ne pouvait plus se sauver.

dre à subir le supplice de la décapitation ; il fallut la fusiller comme son mari. Elle fut tout aussi courageuse que lui à supporter sa peine.

Cette exécution, celle de cette femme surtout , excita un sentiment de pitié mêlé d'horreur, comme à l'exécucution d'Henriette Saint-Marc au Port-au-Prince, comme à celle de Victoire dans la même ville, sous T. Louverture. Les mœurs du pays ont toujours répugné au supplice des femmes. Cependant, en plaignant le malheureux sort de Charles Bélair et de sa femme, on ne peut que reconnaître qu'il était basé sur la loi, et que Sannite, d'un caractère hautain, influençait, dominait l'esprit faible de son mari : elle avait eu le tort aussi de commettre un crime inexcusable, en faisant sacrifier le jeune Français qui était secrétaire de Charles Bélair.

Malgré le texte du jugement publié alors dans la Gazette officielle de Saint-Domingue, et ensuite dans le Moniteur universel de France, on lit dans les Mémoires de Pamphile de Lacroix, tome 2 , pages 217 et 21 8.

« Charles Bélair, traduit devant une commission mili- « taire présidée parle général Ciervaux, et toute composée « d'officiers noirs ou de couleur, fut condamné à l'una- « nimité, ainsi que sa femme, à être fusillé. Le jugement « fut mis à exécution par des troupes coloniales qui sem- « blaient remplir avec joie une si pénible corvée. »

Est-ce à l'inexactitude des renseignemens recueillis par cet auteur, qu'il faut attribuer une si grande altération de la vérité historique, ou bien à cette partialité que nous avons si souvent signalée de sa part, dans le but évident d'essayer toujours de détourner de la tête de ses compatriotes, la responsabilité et l'odieux de tous les actes commis par eux? Celte commission militaire eût-elle été

composée comme il le dit, qu'elle eût dû remplir son devoir en présence du fait existant d'une révolte à main armée contre la domination française ; les juges blancs qui la formaient réellement en majorité ne pouvaient faire eux-mêmes autrement. Pamphile de Lacroix n'a pu ignorer les particularités vraies de la fin tragique de Charles Bélair et de son épouse, puisque quelques pages plus loin il avoue être venu au Cap peu de jours après, sortant du Fort-Liberté, où il commandait. Il y a [donc eu intention et intention coupable, dans la manière dont il a narré cet épisode : il fallait représenter noirs et mulâtres comme une espèce d'assassins juridiques , exerçant leur fureur contre l'un d'entre eux.

Quand on ose se faire historien et qu'on trouve des documens certains sur les faits, il faut dire la vérité, même contre le parti politique dont on soutient les droits ' .

Le lendemain de l'exécution de Charles Bélair et de sa femme, le général Leclerc fit publier une proclamation dont nous donnons ici un extrait :

tne insurrection a éclaté dans le Nord de Saint-Domingue ; des commandant de quartiers, regrettant l'autorité et le pouvoir dont ils ne se sont servis que pour commettre des injustices, ont fait naître des inquiétudes aux cultivateurs sur leur sort futur.

Ils ont profité de l'époque où une maladie cruelle exerçait ses ravages dans l'armée de Saint-Domingue, et ils ont renouvelé les incencendies et les assassinats qui ont signalé notre entrée à Saint-Domin-

1 On peut trouver étonnant que nous aecusions si souvent P. de Lacroix de partialité, quand nous l'avons présenté comme l'un des généraux qui mon» trèrent de la modétalion ; mais nos reproches s'adressent a l'auteur d'un livre, qui adopta un mauvais système afin de dissimuler souvent les torts de ses compatriotes.

282 ÉTUDES SLR l'hISTOME D'HAÏTI.

gue. Les insensés! Ils ne connaissent pas la force de la France. Ils ont donc oublié comment le torrent français a envahi Saint-Domingue, il n'y a pas un an ; ils ne savent donc pas que cette maladie cruelle sur laquelle ils ont fondé leur espoir a cessé ses ravages; que ces braves devant qui ils ont fui tant de fois vont bientôt être en état de courir à de nouveaux lauriers ; ils ne savent pas qu'une armée nouvelle , égale à celle déjà venue à Saint-Domingue, est en route pour les écraser, s'ils sont rebelles, et les protéger, s'ils sont soumis.... 0 vous qui sacrifiez une population nombreuse à votre ambition, calculez-vous vos moyens ?... Si vous persistez dans vos projets criminels , craignez la vengeance nationale : vous aurez le sort de Charles Bélair et de son infâme épouse.

Troupes coloniales, je sais que des scélérats ont cherché à vous séduire. . . .

Soldats de l'armée , marins de l'escadre , vous voilà arrivés bientôt au terme de vos peines. La maladie cruelle qui a moissonné vos compagnons d'armes va cesser ses ravages. Une armée sortie des ports de France va se réunir à vous. La saison vous permettra d'agir, et malheur à ceux qui ne seront pas soumis.

Quant à moi , je justifierai la confiance du gouvernement français ; et avec le concours de la brave armée que j'ai l'honneur de commander, je remplirai fattente de la nation française.

Quelles que fussent les assurances qu'il s'efforçait de donnera ses soldats et aux marins de l'escadre, le capitaine-général ne pouvait pas parler aussi éloquemment à leur imagination, que la fièvre jaune qui continuait ses ravages: tantôt il leur disait quelle avait cessé, tantôt il disait seulement qu'elle allait cesser. Cette effroyable maladie était si loin de terminer son cours, que trois semaines après elle enlevait le capitaine-général lui-même.

Cette proclamation, mal digérée, en s'adressant aux troupes coloniales, contenait contre les séducteurs une menace qui devait hâter l'explosion retardée jusque-là.

Déjà, soit pour éloigner de la colonie le général Boudet qui était regretté dans l'Ouest et le Sud depuis que Ro-

chambeau l'avait remplacé, soit pour utiliser réellement la capacité d'un militaire qui, par la connaissance qu'il avait des colonies, pourrait mieux exposer la situation des choses au Premier Consul , Leclerc s'était décidé à faire partir ce général pour France, le 27 septembre.

Christophe avait saisi l'occasion de son départ pour lui confier son fils Ferdinand, afin de le faire élever convenablement : nouvelle preuve que la loyauté du général Boudet avait commandé l'estime générale. Jusque-là, Christophe, de même que Clervaux , était irrésolu sur le parti qu'il fallait prendre. Il savait que Sans-Souci, Petit- Noël Prieur et les autres chefs des insurgés le haïssaient ; il ne songeait pas à s'insurger lui-même pour se trouver exposé à leur brutalité et à leur vengeance; car, hautain et orgueilleux, il méprisait ces hommes ignorans qu'il venait de poursuivre à outrance, comme s'il ne se ressouvenait plus de sa belle lettre du 22 avril où il plaida leur cause. Aimant le luxe et toutes les commodités d'une vie sensuelle, il lui répugnait encore de se jeter dans les bois, pour recommencer la guerre pleine de difficultés et de privations qu'il avait faite avec T. Louverlure * ; son at-

1 On se rappelle que T. Louverture Ta accusé d'avoir enlevé à son profit la majeure partie des 900 raille francs de la caisse du Cap ; ayant ainsi refait sa fortune, il ne pensait qu'à jouir.

Son fils Ferdinand fut placé à l'hospice des Orphelins, à Paris, le 23 décembre 1803 ; étant malade, il fut envoyé à l'hôpital de cet établissement, situé à la barrière de Sèvres, et il y mourut le 5 octobre 1805. Sa tante, nommée Marie, qui l'avait accompagné, mourut à la Salpétrière. Dans la même année 1805, Christophe avait chargé un capitaine américain d'enlever Ferdinand et de le lui ramener ; ce marin vint à Paris , mais sachant que la police le recherchait, il se sauva.

Clervaux avait confié aussi son fils Rémi à M. Coisnon. Ces deux enfans furent d'abord placés au collège de la Marche : l'insurrection de leurs pères les en fit retirer; cependant, on prit soin de celui de Clervaux comme de celui de Christophe. Nous aimons à rendre ce témoignage, d'après les documens que nous avons lus.

tachement obligé à la France n'avait que ces motifs. Quoi qu'en ait dit Boisrond Tonnerre, il ne paraît pas que Dessalines lui ait communiqué les projets qu'il avait conçus avec Pétion ; c'est ce dernier qui eut la franchise de s'ouvrir à lui, et qui l'entraîna, comme il entraîna Clervaux.

Dans les premiers jours du mois d'octobre, mais après l'exécution de Charles Bélair, il paraît, selon P. de Lacroix, que « Dessalines vint au Cap renouveler au ca- « pitaine-général Leclerc ses protestations de fidélité et « de dévouement. Cet homme, dit cet auteur, aussi faux « que cruel, ne cessa, durant son séjour, de parler avec « horreur des révoltés et d'annoncer qu'il avait soif de « leur sang. Dans un moment d'essor de toute son indicé gnation, où l'agitation de ses membres peignait encore «plus de rage que ses paroles, le général en chef lui dit « avec transport : que les troupes qu'il attendait de « France allaient le mettre à même de porter un coup ter- « rible. — Il faut, s'écria Dessalines en fureur, quece soit « un tremblement de terre général. »

S'il est vrai que cet entretien eut lieu entre Leclerc et Dessalines , nous ne trouvons pas moins de fausseté et de cruauté dans les paroles du capitaine-général que dans celles de son interlocuteur. La lettre précitée de Brune l , du 20 septembre, a déjà prouvé à quel point Leclerc était faux envers Dessalines qu'il caressait , pour le porter à des actes barbares.

Maintenant , quelle était la cause du transport qu'il éprouva à l'idée de la prochaine arrivée de troupes françaises? Quel était ce coup terrible qu'il comptait porter, et contre qui ? Contre les insurgés seulement ? On aurait tort de croire qu'il ne pensait qu'à eux : les chefs prin-

cipaux de l'armée coloniale eussent passé comme les autres ' .

Dessalines eut donc raison de l'endormir par ses paroles véhémentes ; car, c'est dans ce dernier voyage au Cap qu'il convint avec Pétion de commencer immédiatement leur levée de boucliers. Il se rendit ensuite dans i'Artibonite pour agir sur son terrain le plus convenable, où il avait préparé ses mesures.

Clervaux et Pétion occupaient alors le bourg du Hautdu-Cap , avec les 6e, 10e et 13e demi-brigades coloniales. Christophe était cantonné sur l'habitation Saint-Michel , près de la Petite- Anse, où il y avait un fort , avec les ÏT€, 2e et 5e demi-brigades. Tous ces corps de troupes étaient peu nombreux.

Selon P. de Lacroix , venu au Haut-du-Cap pour voir le général Boudet avant son départ , il y aurait rencontré chez lui Clervaux et Christophe , et ce dernier lui aurait parlé avec une extrême franchise sur la cause de l'insurrection du Nord et des autres localités. Il l'aurait attribuée aux inquiétudes conçues , depuis qu'on avait connaissance de la loi sur le rétablissement de l'esclavage et de la traite, aux propos qui se tenaient publiquement par les colons et d'autres Français , et à la juste défiance que faisait naître cet état de choses dans l'esprit de la population noire. P. de Lacroix « ayant cherché à le rassurer , « il lui répondit que, s'il ne croyait pas à la sincérité des « sentimens du général Leclerc et des autres généraux, il « ne serait pas parmi eux. »

1 Est-ce que des regrets, au dire de P. de Lacroix, ne furent pas exprimés, de ce que Leclerc ne se fût pas débarrassé de Ions les chefs noirs el de conteur? Soumis à l'influence des colons et de ses alentours, Leclerc se livrait avec transport à l'idée de profiter des troupes attendues de France pour exécuter ce plan. Il eût d'ailleurs rempli le devoir qui lui avait été prescris.

286 études sur l'histoire d'haïtj.

On ne pouvait parler plus catégoriquement , pour nous servir d'un terme que Christophe employait souvent , et qui peignait bien son caractère, car il ne savait pas feindre. Lui et Clervaux donnèrent des conseils au général français , pour le moment où il retournerait à son commandement au Fort-Liberté , afin de ne pas tomber au pouvoir des insurgés répandus sur toute la route du Cap à cette ville : Christophe le fit même accompagner par plusieurs de ses guides, et bien lui en valut, car il fut attaqué pendant la nuit. On lui devait ce témoignage d'estime.

P. de Lacroix rapporte encore que dans ce même temps, la frégate la Cocarde arriva au Cap avec des noirs déportés de la Guadeloupe, et que plusieurs d'entre eux se jetèrent à la mer et allèrent augmenter la défiance de la population ; que des mulâtres , également déportés de la Guadeloupe à Santo-Domingo, y furent vendus publiquement1. Il ne garantit pas toutefois ce dernier fait, qui nous étonnerait de la part du général Kerverseau qui se montra toujours si libéral : néanmoins, la nouvelle en parvint au Cap alors que l'esprit des chefs noirs et mulâtres était en fermentation.

C'est ce qui expliquerait ces paroles prononcées par Clervaux , au dire de P. de Lacroix :

« La veille (de sa prise d'armes), étant chez Madame « Leclerc, il s'était écrié , dans un accès d'emportement : « — J'étais libre autrefois , je ne dois aux circonstances « nouvelles que d'avoir relevé ma couleur avilie ; mais si « je croyais qu'il fût jamais ici question d'esclavage , à « l'instant même je me ferais brigand. »

• La Cocarde avait à son bord 232 noirs et mulâtres; 2,000 autres furent nussi déportés sur cinq frégates, dont le capitaine Lebozec avait le commandement supérieur. (Documens du ministère de la marine.)

Brigand était le terme dont se servaient les Français pour qualifier les insurgés. Il disait vrai à certains égards, à raison des actes de brigandage qu'ils commettaient. Mais, de quelle expression ces brigands auraient-ils pu se servir pour qualifier les Français, leurs ennemis , qui les noyaient, les pendaient , les fusillaient , les étouffaient dans la cale des navires, et qui, plus tard, les firent dévorer par des chiens amenés de Cuba ? Il est probable que , ne sachant pas mieux que nous la langue française , ils auraient été fort embarrassés de trouver une expression convenable * .

Toutefois , remarquons , à la louange de Clervaux, que ce mulâtre n'entendait pas séparer sa cause de celle des noirs, ses frères. Ancien libre de Saint-Domingue, que lui importait , non plus qu'à Christophe et à Pétion , la considération dont il eût joui dans cette colonie , si les noirs qu'ils avaient guidés dans la conquête de la liberté, devaient redevenir esclaves? Nous aimons ensuite à consigner dans nos pages cette exclamation courageuse, non moins hardie dans la circonstance que les déclarations positives de Christophe ; car elles les exposaient tous deux à une arrestation immédiate.

C'est ce qui serait arrivé probablement, si l'homme qui devait exercer une grande influence sur les destinées de son pays , et qui était aussi maître de sa parole que de ses actions, si Pétion, audacieux autant que résolu, n'eût précipité la levée de boucliers qui les sauva tous.

« D'après le dictionnaire de Bpscherelle , nous voyons qu'en 1815: « On • donna le nom de Brigands de la Loire aux glorieux débris de nos armées, « qui, après la défaite de Waterloo, s'étaient retirés derrière la Loire. » Ainsi, les passions politiques sont toujours les mêmes, soit qu'i! s'agisse pour elles de flétrir, à leur point de vue, les blancs ou les noirs.

288 ÉTUDES SUll L'HISTOIRE d' HAÏTI.

Avisé des paroles prononcées par Clervaux , le capitaine-général donna Tordre de faire entrer au Gap tout le corps de la 6e coloniale, fort de 1200 hommes, qu'il avait commandé comme colonel, et sur lequel il exerçait de l'influence. Il y fit entrer aussi le chef de bataillon Jacques Clervaux , frère du général , qui était employé au Hautdu-Cap. C'était annoncer des dispositions hostiles contre le général Clervaux lui-même. Revenu au Haut-du-Cap, où étaient sa famille et tous ses effets , Clervaux ne semblait pas apercevoir le dessein formé évidemment contre lui. Mais Pétion veillait pour lui et pour eux tous.

« Malgré la véhémence du propos du général Cler- « vaux, dit P. de Lacroix, il paraît avéré qu'il hésitait, « et que sa désertion ne fut entraînée que par les menées « du chef de brigade Pétion. Ce chef, froidement auda- « deux, ordonna, dans la nuit du 26 au 27 fructidor (il « faut lire plutôt 21 au 22 vendémiaire) \ aux troupes «coloniales (10e et 15e), de chavirer et d'enclouer l'ar- « tillerie du Haut-du-Cap ; de désarmer et de renvoyer en « ville les canonniers européens. Après avoir tout mis en « en marche, il se rendit auprès du général Clervaux , « et lui annonça que les troupes coloniales étaient en dé- * fection, qu'on en avait l'avis au Cap, et que pour ne « pas s'exposer à payer de leur tête cette défection, il ne « leur restait rien de mieux à faire que de la partager.... « Cette défection spontanée affecta d'autant plus le gé- « néral Lecierc, qu'il apprit qu'elle était l'œuvre de Pé- « tion ; il le connaissait homme à ne pas s'être jeté dans « le parti des insurgens en étourdi ou en désespéré. »

1 P. de Lacroiv s'est trompé en fixant cette défection dans la nuit du 13 au H septembre : elle eut lieu du 13 au 14 octobre. Nous avons lu des documens (officiels à ce sujet.

Ce jugement porté par Leclerc sur Pétion était fondé ; ses propres observations sur ce caractère froid qui pesait tout avec une haute intelligence, qui était aussi résolu qu'impassible ; la connaissance qu'il avait sans doute de tous ses antécédens révolutionnaires ; celle qu'il avait acquise de sa conduite depuis l'arrivée de l'expédition, par les rapports obligés des officiers généraux sous lesquels il servait, notamment Boudet et Pamphile de Lacroix : tout concourait à lui démontrer que la défection de Pétion ne pouvait être que le résultat d'un accord entre lui et les autres chefs de l'armée coloniale qui se trouvaient dans le Nord. Cependant, comme nous l'avons dit, ce n'est qu'entre Pétion et Dessalines qu'il y eut concert préalable pour la prise d'armes qui devait décider des destinées de Saint-Domingue. Pétion était assez fixé sur les intentions du gouvernement consulaire à l'égard de la race noire tout entière, depuis qu'à Paris il avait pénétré, que l'envoi de Rigaud et des autres officiers dans l'armée expéditionnaire n'avait d'autre but que d'en faire un drapeau de défection contre T. Louverture ; les paroles qu'il adressait à ses camarades dans la traversée, sans s'ouvrir complètement à eux ; celles qu'il prononça à la vue de l'incendie du Cap ; celles qu'il prononça encore après avoir lu l'acte de Leclerc relatif à la déportation de Rigaud, prouvent évidemment les idées qu'il mûrissait dans son esprit.

Rigaud ayant été déporté, Pétion se voyait désormais le chef de l'ancien parti politique qu'il avait dirigé ; car il savait que nul autre que lui ne pouvait prétendre à ce rôle. Mais, en ce moment, T. Louverture n'était pas encore soumis, quoique la prise de la Crête-à-Pierrot faisait prévoir sa prochaine soumission. Cet événement étant cont. v. 19

sommé peu après, Pétion avait trop de perspicacité pour ne pas reconnaître que le rôle politique de T. Louverture était aussi bien fini que celui de Rigaud. Et alors, à qui mieux qu'à Dessalines était réservée la direction du parti politique de l'ex-gouverneur ? Nous avons déjà énuméré tous ses titres à cette position ; ils ne pouvaient échapper à la clairvoyance de Pétion. La déportation de T. Louverture vint confirmer cette appréciation. Les deux anciens chefs n'étant plus dans la colonie, les deux nouveaux se trouvaient avantageusement placés pour guider le mécontentement des deux partis qu'ils représentaient. Ayant eu occasion de s'estimer mutuellement, tant dans la guerre civile du Sud que dans celle qui venait d'avoir lieu, il ne leur restait plus qu'à se voir pour s'entendre dans un but commun. La circonstance de leur réunion à Plaisance fut une occasion toute favorable : Pétion sentit que c'était à lui de prendre l'iniatitive à cet égard ; il le fit avec un généreux dévouement à la race noire, et, dironsnous, une pieuse abnégation. Il le devait à son pays, à ses frères ; et il porta la conviction dans l'esprit de Dessalines, la persuasion dans son cœur qu'animait déjà une noble ambition. Dès-lors, l'unité haïtienne était en germe : les injustices, les crimes que commettait journellement la race blanche devaient développer cette précieuse semence sur le sol fécond de la Liberté.

Etait-ce ensuite à Clervaux, à H. Christophe, que Pétion ou Dessalines devait s'ouvrir prématurément? Quoique ces deux généraux fussent aussi bien disposés à servir la cause de leur race, leur caractère, plus encore que leurs idées politiques, devait mettre Dessalines et Pétion dans une sorte de défiance vis-à-vis d'eux. Clervaux n'était qu'un brave soldat. Christophe avait une morgue qui

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le rendait quelquefois intraitable ; plus éclairé que Dessalines, ayant plus de formes et d'habitudes sociables que lui, il se croyait un homme bien supérieur à lui : au siège de Jacmel, en \ 800, quoique colonel soumis au général Dessalines qui dirigeait cette guerre, il lui avait plus d'une fois fait sentir ses prétentions à cet égard. T. Louverture dut alors intervenir souvent entre eux.

Il n'y avait donc réellement que Pétion qui pût entraîner Christophe. La douceur de ses manières, son affabilité, sa physionomie bienveillante , la supériorité de son esprit qui savait si bien ménager l'amour-propre de tous, ses talens militaires, la grande réputation qu'il s'était faite par ses exploits guerriers, son attachement bien connu pour tous ses frères noirs et jaunes : tout contribuait à lui donner une influence décisive sur l'esprit de Clervaux et de Christophe. A l'égard du premier , le témoignage de Pamphile de Lacroix parle assez haut ; cet auteur n'a rien avancé dans cette circonstance qui ne soit fondé sur la vérité historique. Quant à Christophe, c'est Pétion lui-même qui va nous donner la preuve de son influence sur la détermination qu'il prit ; et ici, nous sommes forcé de devancer ce que nous aurons à dire plus tard.

En 1815, Christophe ayant envoyé des députés auprès de Pétion, à l'occasion d'une mission française à Haïti, Pétion répondit au général Prévost qui lui avait adressé une lettre au nom de son Roi et maître :

« Vous me parlez, Monsieur le général, d'amnistie, de « pardon, d'oubli du passé, d'autorité paternelle, de mo- « narque, de grades, de distinctions, de titres de noblesse « héréditaire ! Nous étions bien éloignés de ces idées bi- « zarres et inconvenantes, quand je sollicitai le général

« Christophe à sortir du Cap, pour se soustraire à la po- « tence, et quand je réveillai sa méfiance contre les Fran- « çais quil connaissait si mal, que peu de temps avant « il avait confié son fils au général Boudet pour le con- * duire en France * . »

Une telle assertion de la part de Pétion ne peut être révoquée en doute : un homme de sa trempe ne se vante jamais de ce qu'il n'a pas réellement fait.

Mais, ce n'est point avec ces généraux seuls qu'il prépara sa défection. La 4 3e avait pour chefs de bataillon Jean-Louis François, ce noir si honorable, et CocoHerne; des officiers tels que Papalier, Francisque, etc., partageaient avec ces chefs de bataillon toute la confiance de Pétion, et ils furent initiés à son projet dès que l'instant fût arrivé de l'exécuter. Il n'est pas un seul de ces anciens soldats de Rigaud qui n'eût été digne d'une confidence à ce sujet. Et croit-on qu'il ait fallu beaucoup de peine à Pétion pour persuader également Jean-Philippe Daut, colonel de la 10e, et ses officiers et tout son corps, de là nécessité de lever l'étendard de l'insurrection contre les Français? Il eût suffi de l'exemple tracé par la 15e pour les entraîner; mais, accessible à tous ses compagnons d'armes, partageant avec eux tout ce qu'il possédait ; d'une douceur sans égale dans son commandement, Pétion savait obtenir de ses subordonnés une obéissance qui allait même au-devant de ses vœux ; car elle était inspirée par l'estime, la confiance et l'amour que ses procédés

' Il résulte de ces paroles de Pétion, que c'est peu de jouis avant sa levée de boucliers du 13 octobre qu'il s'ouvrit à Christophe, puisque Boudet partit le 27 septembre. Ce fut, sans doute, immédiatement après la proclamation menaçante de Leclerc, qui suivit la mort de Charles Bélair; elle ne pouvait échapper à la pénétration de Pétion, lorsqu'il avait tiré si bon parti du mot prononcé par l'estimable Chaudry.

faisaient naître pour sa personne. C'était moins au chef qu'on obéissait, qu'au frère qu'on avait à sa tête.

Aussi, voyez avec quelle magnanimité il agit à l'égard des canonniers européens et d'autres Français qui servaient dans les rangs de la 15e ! Après avoir harangué les noirs et les mulâtres, pour leur démontrer la justice de la cause qu'ils allaient défendre, en se ralliant aux premiers insurgés que la Liberté avait armés, il s'adressa à ces blancs : « Quant à vous, leur dit-il, cette cause n'est pas « la vôtre. Après avoir reconnu et proclamé nos droits, « les droits que nous tenons de Dieu, la France veut nous i( replacer dans l'esclavage et dans toutes les ignominies « que comporte la servitude. Noîis l'abjurons dès aujour- « (Thui : elle n'est plus notre patrie ! Le sort des armes en « décidera. Dieu nous soutiendra dans notre entreprise, « nous la plaçons sous sa suprême protection. Vous re- « tournerez auprès du général Leclerc : c'est là qu'est « votre drapeau. »

On vit alors un trait de dévouement sublime aux droits de l'homme, de la part d'un Français qui était capi*taine dans la \ 3e. Gabriel Véret, né à Beauvais, chef-lieu du département de l'Oise, (cette ville où la valeur d'une Héroïne honora toutes les femmes de son pays l), était venu à Saint-Domingue avec les troupes qui accompagnèrent Polvérel et Sonthonax. Véret avait servi dans le Sud où Polvérel proclama la liberté générale : il était parvenu au grade d'officier dans la 5e demi-brigade que commandait Dartiguenave, et dans ce corps il avait pris part à la guerre entre Rigaud et T. Louverture ; ilsetrou-

1 Jeanne Hachette, qui contribua à la défense de Beauvais, en 147:?, contre le duc de Bourgogne. Heureux pays, belliqueuse nation, qui compte mèms les femmes parmi ses guerriers!

vait capitaine dans le bataillon de Bardet qui fît défection au fort Bizoton. Lorsque Pétion eut fait son allocution aux Français qu'il allait renvoyer au Cap , Véret lui dit : « Votre cause est celle de l'humanité ; je l'ai toujours dé- « fendue avec vous tous. Moi aussi, je suis un soldat de « la Liberté, et j'abjure la France comme vous, puisqu'elle « est devenue injuste envers vous. Recevez-moi dans « vos rangs. »

Emu, transporté de joie, Pétion le prit dans ses bras, le pressa contre son cœur, aux grands applaudissemens de toute la 13e où Véret comptait un ami dans chaque officier, dans chaque soldat. Quelque temps après, Dessalines, général en chef des indigènes, le promut au grade de chef de bataillon dans la 16e demi-brigade, et ensuite adjudant-général r.

Si Pétion ennoblit la cause des noirs et des mulâtres, par l'admission de Véret dans leurs rangs, par le respect qu'il montra pour le droit des gens, pour la cause contraire, en renvoyant les autres Français à Leclerc, — Dessalines ne prouva pas moins, par l'estime qu'il eut pour Véret, et malgré ses regrettables fureurs contre les blancs, qu'il n'entendait pas exclure à jamais de son pays les hommes de la race européenne : d'autres faits démontreront notre assertion.

Après avoir si noblement relevé le défi méprisant jeté à toute la race noire depuis six ans , Pétion fit enclouer les canons qui garnissaient les postes du Haut-du-Cap , en

1 Véret devint général de brigade sous Boyer, et mourut aux Cayes le 13 mai 1833, toujours aimé et honoré de ses compagnons d'armes et de tous les citoyens. Borgella, alors commandant de cet arrondissement, lui fit faire de magnifiques funérailles.

prenant seulement un obusier et deux pièces de campagne: artilleur, il savait l'avantage qu'il pouvait tirer de ces bouches à feu. Il fit défiler ses troupes pour se rendre au Morne-Rouge, ce canton de la paroisse de l'Acul , qui fut le foyer de la conjuration de Boukman, en 1791. Dans la journée du \ 4 octobre , il se porta sur l'habitation D'Héricourt, dépendante de celle de Noé, située dans la paroisse de la Plaine-du-Nord.

C'était là que T. Louverture avait pris la résolution de résister à l'armée française , en recevant l'étrange lettre de Rochambeau qui lui apprenait qu'il avait passé au fit de l'épée les soldats de la garnison du Fort-Liberté : là , il lui avait répondu aussi : « Je combattrai jusqu'à la mort « pour venger celle de ces braves soldats. » N'est-ce pas une singularité remarquable, que les circonstances y amenèrent Pétion pour le porter aux mêmes résolutions? Car son dessein primitif était alors de se rendre de-là dans FArtibonite , afin de rejoindre Dessalines qui avait dû se prononcer déjà, et d'agir de concert avec lui.

Mais, aussitôt son arrivée à D'Héricourt, Petit-Noël Prieur y vint avec ses bandes de Congos , sortant des montagnes du voisinage. Furieux de la guerre que les troupes coloniales leur avaient faite, il les apostropha en leur reprochant le concours qu'elles avaient prêté aux Français. A son point de vue , il avait raison de s'en plaindre. Il fallut toute l'énergie de Pétion et l'attitude martiale de la 1 0e et de la 13e pour en imposer à ces barbares. Mais Pétion les rassura néanmoins , en leur disant que désormais leur cause était une et indivisible ; et pour leur en donner la preuve , il proposa à Petit-Noël de se joindre à lui et Clervaux afin de marcher contre le Cap. C'était le moyen le plus efficace de l'endoctriner; il fut

fasciné par Pétion. Celui-ci déféra dès-lors le commande» ment supérieur à Clervaux qui était général de brigade. La haine de ces Congos pour Christophe était telle , que Pétion leur ayant dit qu'ils réuniraient leurs forces à celles de ce général, ils accueillirent ses paroles avec des hurlemens affreux ; et Petit-Noël promit de le tuer à la première rencontre.

Le général Clauzel, qui avait remplacé le général Boudet dans le commandement du département du Nord , était au Haut-du-Cap dans la nuit du 15 au 44 octobre. Pétion ne pouvait tenter de lui faire aucun mal , lorsqu'il renvoyait au Cap d'autres Français ; et d'ailleurs, Claudel avait su lui inspirer de l'estime par sa conduite, de même que le général Claparède qui commandait la place du Cap1.

Dans la matinée du \ 4 octobre, le capitaine-général Leclerc se porta au Haut-du-Cap pour ordonner des dispositions de défense , dans la prévoyance que Pétion et Clervaux pourraient y revenir. En ce moment , il fit occuper tant dans ce bourg qu'aux environs du Cap, dans la Bande du Nord , divers postes , et notamment ceux de leantot et de Pierre-Michel. La réserve fut placée à l'hôpital des Pères. Les forces dont il pouvait disposer consistaient en 2000 hommes environ , y compris la garde

1 En 1838, j'eus l'occasion de faire la connaissance du maréchal Clauzel, à Maisons-Lafitte où je dînai avec lui. Je lui parlai de l'opinion favorable qu'avait Pétion de lui et du général Claparède, et il me témoigna lui-même la plus haute estime pour Pétion, en me disant que tous les généraux français de l'expédition avaient remarqué en lui un officier distingué. Noua causâmes beaucoup de cette époque. A quelques jours de là, je rencontrai le général Claparède dans les salons du général Bernard, ministre de la guerre : il vint à moi et me serra la main; il avait su du maréchal Clauzel ce que j'avais dit à ce dernier. Lui aussi m'exprima toute son estime pour Pétion.

nationale. Le général D'Henin commandait les dragons de cette garde nationale.

Christophe n'avait pas bougé de la position de Saint- Michel qu'il occupait près de la Petite-Anse, sur la route qui conduit au Cap. Le général Leclerc envoya auprès de lui un officier porteur de Tordre de marcher contre Ciervaux et Pétion, et reçut pour réponse qu'il pouvait compter sur lui, « qu'il allait se mettre en mesure de ne point « obéir aux mulâtres qui paraissaient vouloir profiter des « troubles de la colonie pour en usurper le gouvernement. k II ajouta qu'il allait aussi prendre les moyens de se défi faire de Sans-Souci et de Macaya , dont les bandes reste serraient le Cap1. » Mais Leclerc apprit bientôt que quelques heures après, Christophe avait dit qu'il avait les moyens de rabaisser sa fierté, et qu'en attendant il resterait spectateur bénévole des événemens. Le fait est, qu'il redoutait Sans-Souci, Macaya et Petit-Noël. On a vu que ce n'était pas sans raison : il ne se sentait pas de force à braver leur haine dans ce premier moment. Du reste 7 il trompait Leclerc.

Ces paroles de Christophe et la défection de Pétion et de Clervaux, portèrent Leclerc à désarmer la 6e coloniale et à embarquer ces 1200 hommes sur les navires de guerre. L'amiral Latouche ïréville les commandait. Leclerc avait déjà soustrait ce corps à l'influence de Clervaux ; maintenant, en le désarmant et l'embarquant tout entier à bord des navires de guerre qui servaient aux noyades, ce n'était pas seulement une mesure de précaution; c'était annoncer une arrière-pensée détestable. On va voir bientôt ce qui advint à tous ces braves officiers et

1 Pamphile de Lacroix, t 2, p. 235.

soldats qui s'étaient soumis des premiers aux Français avec Clervaux, à Saint- Yague, et qui ne les avaient jamais combattus.

Le 1 5 octobre, Glervaux, Pétion et leurs troupes avaient repris la route du Haut-du-Cap, avec Petit-Noël et ses bandes. 5000 hommes, dit-on, se trouvaient réunis pour attaquer ce point ; mais la plupart d'entre eux étaient mal armés, indisciplinés et disposés à n'obéir qu'à leur chef, impatient lui-même de l'autorité militaire de Clervaux. A onze heures de la nuit , le combat s'engagea et dura jusqu'à quatre heures du matin, le 16.

Quoique les Français , commandés par le général Clauzel, combattissent avec courage , ils ne purent empêcher que le Haut-du-Cap, les forts Pierre-Michel et Jeantot ne restassent au pouvoir des indigènes. Dans ce dernier fort, leur résistance avait été plus longue : il était commandé par le chef de brigade Anhouil \ Les Français rentrèrent au Cap ou occupèrent les positions qui avoisinent le plus cette place.

C'est alors seulement que Christophe se prononça. Laissant une partie de ses troupes à Saint-Michel, il vint au Haut-du-Cap avec l'autre , et se joignit à Clervaux et Pétion. En le voyant, Petit-Noël entra en fureur, l'accabla d'injures et lui fit des menaces. Mais Christophe était aussi brave qu'il méprisait Petit-Noël et ses gens : il leur

' J'ai lu des pièces authentiques, officielles, qui établissent ces faits, et parlent de l'heure de l'attaque et de la durée du combat. P. de Lacroix s'est trompé, en disant que l'attaque commença à une heure du matin, et que les indigènes furent, tout-à- fait repoussés du fort Jeantot: ils en restèrent maîtres à la fin. 11 con. vient, du reste, qu'ils replièrent les troupes françaises du Haut-du-Cap, et s'emparèrent du fort Pierre-Michel, et finit par dire qu'ils se déterminèrent a

la retraite, en laissant sur le terrain un assez grand nombre de morts. — T. 2,

en imposa par son attitude. Clervaux et Pétion surtout réussirent à calmer ces barbares, en leur démontrant que le temps des rancunes était passé , qu'il fallait unir leurs efforts contre l'ennemi commun qui ne manquerait pas de profiter de leurs divisions : ces paroles sensées furent comprises. Le Cap fut cerné de tous côtés, et Christophe agit contre la Petite-Anse qu'il bloqua aussi.

Au moment de l'attaque du Haut-du-Cap, ou alors que les Français étaient repoussés de ce point , on se livra à bord des navires de guerre à un acte affreux : les 1200 hommes de la 6e furent tous noyés, et Jacques Clervaux subit aussi le même sort ou fut poignardé.

Examinons comment P. de Lacroix relate ce fait horrible :

« Dans un écart produit par le sentiment de lafai-

« blesse , la terreur de succomber sous le poids du nom-

« bre fit recourir , à bord des bâtimens , à une mesure

« atroce dont le général Leclerc avait repoussé l'idée

« avec horreur y en apprenant l'exécution qu'on s'en était

« déjà permise dans l'Ouest.... Les équipages étaient

« tellement affaiblis ou encombrés de malades , que la

« vue de ces détachemens noirs , bien plus nombreux

« qu'eux, les fit frémir. Ce ne fut qu'un cri de terreur

« au moment où les insurgés replièrent nos troupes du

»< Haut-du-Cap ; on crut à bord tout perdu. Dans un pre-

« mier mouvement de terreur, le sentiment de la conser-

« vation fit retentir la rade de ce cri du désespoir : —

« Tuons ce qui peut nous tuer. Les droits de l'humanité

« furent impitoyablement outragés. Dans la cruelle alter-

« native d'être dévorés par des tigres, les matelots le de-

« vinrent eux-mêmes. Les flots engloutirent en un in-

« stant mille à douze cents malheureux qu'un sort parti-

« culièrement contraire avait isolés des leurs* La guerre « des couleurs fut dès4ors et pour longtemps réinaugurée « à Saint-Domingue. Elle y avait toujours été une guerre « à mort, — les noirs n'ayant pas pour habitude défaire « quartier à leurs prisonniers. 1 »

Le général Rochambeau et ses troupes qui s'emparèdu Fort-Liberté , le 4 février, étaient-ils des noirs , et firent-ils quartier aux soldats et officiers faits prisonniers alors ? Le général Hardy , qui enleva le poste de la Rivière-Salée , le 5 février, en marchant sur le Cap, était-il un noir et fit-il non plus quartier aux prisonniers ? Plus tard , ce même général était-il devenu un noir quand il passait au fil de l'épée , tantôt 200 , tantôt 600 prisonniers , d'après le témoignage même de P. de Lacroix? Cette guerre des couleurs n'existait-elle pas dès-lors ? Pourquoi ce mot de tigres appliqué aux noirs, si on les considérait comme des hommes , sans faire attention à leur couleur ? C'est encore la même expression que nous avons relevée dans l'ouvrage de Rignon.

Et qui peut faire accroire qu'en ordonnant l'embarquement de toute la 6% le général Leclerc ou l'amiral Latouche Tréville n'avait pas fait museler ces tigres ? On les aurait laissés libres à bord des navires de guerre ! Cette terreur des équipages , dont nous voyons trois fois l'expression, fut-elle bien réelle, et l'amiral et ses officiers ne participèrent point à ce crime qui engloutit 1200 hommes à la fois ? Si le général Leclerc lui-même avait d'abord repoussé l'idée des noyades de Rochambeau , il est certain qu'on noyait au Cap avant cet effroyable événement : en envoyant ces infortunés à bord , c'était dire ce

1 Mémoires, t. 2, p. 237 et 238.

qu'on devait en faire ; et cela , au moment où Pétion venait de renvoyer au Cap les canonniers français ! . . .

Quand vous retracez l'histoire, avouez donc et flétrissez les crimes commis par n'importe qui !... Excusons toutefois le général Pamphile de Lacroix ; car sa tâche était plus que pénible, plus que difficile ; et s'il s'efforça de dissimuler le crime, du moins il n'en commit pas lui-même. Nous le disons à sa louange.

C'est après l'expulsion des Français du Haut-du-Cap, que Pétion vit arriver auprès de lui l'un des plus valeureux officiers de Rigaud, — Nicolas Geffrard, destiné à être le héros de l'indépendance dans le Sud.

Après la prise de la Crête-à-Pierrot, il s'était rendu au Port-au-Prince et de-là à l'Anse-à-Veau, dans l'intention d'aller aux Cayes. Mais, apprenant que pour lever le séquestre apposé sur ses biens depuis la fin de la guerre civile, il fallait une décision du préfet colonial, il se rendit au Cap afin de l'obtenir. Là, se trouvaient Courroy et Cariot, deux blancs qui avaient servi aux Cayes et qui le connaissaient : ils le dénoncèrent, dans ce moment de l'insurrection générale du Nord. Prévenu à temps, Geffrard fut se cacher à bord d'un caboteur et y rencontra Lys jeune et N. Brouard, ses amis du Sud. Ne prévoyant pas pouvoir éviter son arrestation, causant avec eux de cette probabilité, il eut un moment de désespoir ; il saisit un pistolet pour se faire sauter la cervelle. Heureusement, Lys accourut et arracha cette arme de ses mains. Ces deux amis le persuadèrent de venir à terre ,pour rester avec eux dans la même maison qu'ils occupaient : déguisé en matelot, il s'y rendit dans la soirée et s'y tint renfermé. On le cherchait de tous côtés. Sur ces entrefaites arriva la prise d'armes du Haut-du-Cap ; et dans le tumulte qui

survint lors du combat du 15 au 16 octobre, il se déguisa encore et réussit à rejoindre Pétion *. Celui-ci avait dèslors un autre lui-même à ses côtés : c'est assez dire, pour exprimer l'heureuse acquisition que faisait la cause indigène.

Le général Dugua, chef de l'état-major de l'armée française, fut emporté par la fièvre jaune le 47 octobre. Ce brave militaire, qui avait fait les campagnes d'Italie et d'Egypte, blâmait à ses derniers momens les erreurs et les torts de son gouvernement.

' Bonnet était au Cap aussi : dans la crainte d'être arrêté, il partit pour Saint-Yague de Cuba.

Situation de l'armée française à la mi-octobre. — Proclamation de Leclerc sur la prise d'armes du Haut-du- Cap. —Mesures ordonnées par lui. — Arrestation de Maurepas, etc., au Port-de-Paix. — Mort de Dommage au Cap. — Pamphile de Lacroix évacue le Fort-Liberté.— Conduite de Toussaint Brave en celte circonstance. — Dessalines se déclare contre les Français, et s'empare de la Crête-à-Pierrot. — Massacre d'un bataillon de la 12e coloniale à Saint-Marc. — Dessalines prend les Gonaïves. — Il attaque Saint-Marc infructueusement. — Il établit son quartier-général à l'Artibonite. — Il réorganise ses troupes. — Mort de Leclerc au Cap. — Ses dernières volontés. — Il désigne Rocbambeau pour lui succéder. — Daure, préfet colonial, prend l'intérim du gouvernement colonial. — Ses actes. — Évacuation du Portde-Paix par Brunet. — Rochambeau se fait installer au Port-au-Prince. — — Combats des indigènes contre le Cap , leurs succès et leurs revers. — Ils abandonnent le Haut-du-Cap. — Modération du préfet Daure. — Arrivée de Rochambeau au Cap. — Il fait noyer Maurepas et d'autres indigènes. — Danger couru par J.-P. Boyer sur le vaisseau le Duguay- Tiouin. — J. Boyé obtient qu'il soit mis en liberté.

Renfermé dans la ville du Cap, par le succès des indigènes à la bourgade qui en est éloignée d'une lieue, le général Leclerc, qui était aussi courageux que brave, dut aviser aux mesures que nécessitait sa position. Ses troupes, décimées par la fièvre jaune, étaient réduites à un petit nombre de combattans , dans un moment où le Nord, l'Artibonite et l'Ouest étaient livrés à une insurrection générale, — le Sud seul étant alors à peu près soumis à son autorité ; car les quelques chefs de bandes qui

étaient dans les bois n'exerçaient aucune influence sur la population.

Dans le Nord, il y avait 5500 hommes valides, 1200 malades au Môle et 4000 à la Tortue. Dans l'Ouest, 2400 valides et 2000 malades tant au Port-au-Prince qu'à Jacmel. Dans le Sud, 1300 valides, peu de malades. Dans l'Est, 1300 valides et point de malades. Des renforts étaient attendus de France, mais ils n'arrivèrent qu'un mois après. Heureusement pour les Français, la population noire et jaune des villes et bourgs du littoral les soutenait alors, malgré les fureurs exercées contre elle : ils durent encore à son concours d'avoir pu prolonger la lutte jusqu'à la fin de 1803.

Ce peu de forces européennes exigeait donc leur concentration dans les principaux points à conserver, en attendant l'arrivée des nouvelles troupes qui étaient en mer, et qui permettraient des mesures offensives.

Le capitaine-général ordonna l'évacuation des points secondaires sur les autres. On se concentra au Cap , au Môle et à la Tortue , dans le Nord. Le Fort-Liberté dut être évacué par le général Pamphile de Lacroix. Le général Brunet reçut l'ordre d'abandonner le Port-de-Paix : ce qu'il ne fit pas de suite. Au Môle se trouvait le général Thouvenot : il continua à garder cette ville. Le général Dubarquier fut envoyé à la Tortue.

Au Cap se trouvaient réunis, auprès de Leclerc, l'amiral Latouche Tréville , et les généraux Clauzel , Claparède , D'Henin , Watrin et Boyer, ce dernier devenu chef de l'état-major après la mort de Dugua.

Les généraux Bochambeau et Lavalette étaient au Port-au-Prince ;Pageot à Jacmel; Queutin à Saint-Marc. La ville de Léogane , les bourgs de la Croix-des-Bouquets

et du Mirebalais étaient aussi en possession des Français, ainsi que le Grand-Goave , le Petit-Goave et tout le Sud. Le général Desbureaux , qui était aux Cayes , nommé inspecteur-général des troupes, quitta cette ville aux ordres de Laplume pour se rendre au Cap, mais dans le courant de novembre.

Le général Kerverseau se tenait toujours à Santo-Domingo. Toute la partie de l'Est était restée paisible depuis l'arrivée de l'expédition : 1 5 à 20 mille noirs ne furent pas un obstacle; ils n'avaient rien à démêler avec les Français, non plus que les autres habitans.

18,000 hommes étaient morts ou de maladie, ou dans les combats, environ 8,000 étaient dans les hôpitaux. Près de 8,500 restaient encore , disséminés sur toute la surface de Saint-Domingue ' .

Dans cette situation, le capitaine-général publia la proclamation suivante :

Au quartier-général du Cap, le 28 vendémiaire an XI (20 octobre). Le général en chef, capitaine-général , Auxhabilansde Saint-Domingue.

Une insurrection inouie a été commise. Des lâches comblés des bienfaits do gouvernement ont abandonné leurs postes pour se rendre aux rebelles ; ils ont osé attaquer la capitale de la colonie ; et déjà ils avaient calculé le pillage qu'ils devaient faire et désigné les victimes qu'ils devaient immoler'. Ils ont été trompés dans leurs criminelles espérances. Tous les citoyens sont devenus soldats ; ils se sont réunis aux braves de l'armée de Saint-Domingue, et les rebelles ont été repoussés avec une perte considérable.

1 Nous donnons ces chiffres d'après des documens officiels. P. de Lacroix s'est trompé en portant celui des morts à 24,000 hommes, et celui des combattans seulement à 2 mille et quelques cents, sur toute la surface de Saint Domingue. T. 2, p. 239.

a Le pillage qu'enviaient ces lâches était celui des bouches a feu : les victimes qu'ils devaient immoler arrivèrent sans accident au Cap, par leurs soins généreux. Et que devinrent les 1200 hommes de la 6<-?....

-506 ÉTLbES SUR L'HISTOIRE d" HAÏTI.

Dans ces circonstances, pour ne point compromettre la possession de la colonie, j'ai ordonné que l'armée se réunît dans les places principales, que les hôpitaux et les poudres fussent évacués sur les points où ils peuvent être à l'abri de toute insulte. J'ai ordonné que les citoyens fidèles à la France (noirs et jaunes) fussent admis dans les villes où se rassemble l'armée : c'est là que nous attendrons les troupes qui nous sont annoncées de France et qui nous serviront à reconquérir la colonie et à punir les traîtres et les rebelles.

Maïs, de ce que l'armée se concentrait, de ce que les malades étaient évacués sur la Tortue , de ce que des munitions et des vivres étaient embarqués, des malintentionnés ont cherché à induire que l'année allait évacuer Saint-Domingue, et ils ont répandu ce bruit. Si l'armée se concentre, je vous en ai déduit les motifs; si les malades sont évacués sur la Tortue , c'est que la tranquillité, si utile à leur rétablissement, leur est refusée au milieu du tumulte des armes, et que d'ailleurs le local des hôpitaux était nécessaire pour l'établissement des troupes et des manutentions; si les munitions sont embarquées, c'est qu'il n'existe pas au Cap un seul magasin à poudre, et que dans des circonstances comme celles où nous sommes on ne doit pas laisser l'existence de la ville à la merci d'un furieux ; si on embarque des vivres , c'est qu'il faut fournir des alimens aux malades et aux convalescens qui sont eu grand nombre à la Tortue.

Citoyens, soyez calmes. Confiance et ralliement au gouvernement : voilà quelle doit être votre devise. L'armée vous a promis de ne point vous abandonner -, elle tiendra parole . Leclerc.

C'est toujours une fâcheuse position pour un gouvernement , d'être forcé à expliquer, à justifier ses mesures contre les bruits semés par la malveillance. Cette proclamation prouve que le capitaine-général n'avait plus luimême une grande confiance dans le résultat de cette lutte, ouverte si injustement contre la race noire ; et elle justifie l'assertion de P. de Lacroix, sur l'impression produite en son esprit par la défection de Pétion surtout. Il y a en effet des hommes dont la valeur personnelle détermine toute une situation.

Cependant , Leclerc , soit de sa propre initiative, soit par les conseils des colons , prit une mesure dont il espérait quelque fruit. Sachant la haine que les premiers insurgés portaient à Christophe et aux autres chefs de l'armée coloniale qui les avaient récemment combattus, que chacun de ces chefs de bandes prétendait à diriger les choses à l'africaine, il crut qu'il parviendrait à semer la division entre les rebelles et les traîtres , et entre les rebelles eux-mêmes. Les rebelles étaient les premiers insurgés, les traîtres étaient Pétion , Clervaux , Christophe et les troupes qui leur obéissaient. Comptant sur la simplicité des premiers , il publia un acte en vertu duquel il garantissait la liberté à tous les noirs émancipés déjà en 1795 et 1794, et qui se réuniraient aux Français pour combattre l'insurrection. Afin de seconder la mesure , des colons offrirent à des noirs qui leur avaient jadis appartenu, et leur firent passer gratuitement des actes notariés, par lesquels ils leur donnaient la liberté.

Mais c'était déclarer implicitement , que l'intention du gouvernement de la métropole avait été et était encore de rétablir l'esclavage , puisque les actes des anciens commissaires civils et le décret de la convention nationale ne suffisaient pas pour garantir la liberté des noirs. Leclerc sanctionna les quelques actes notariés qui furent passés , en 'promettant à ces prétendus nouveaux libres de leur donner à chacun, au rétablissement de l'ordre, quatre carreaux de terre en propriété. C'était une vraie folie, qui ne peut s'expliquer que par les embarras de sa position. Les noirs ne furent pas si fous pour compter sur l'efficacité de tels actes : ils continuèrent à guerroyer.

La promesse captieuse que fit le général Leclerc , relativement à la délivrance des concessions de terre aux

noirs, avait deux torts: le premier, de vouloir susciter des ennemis à Pétion , auteur de la défection de Clervaux et de Christophe ; le second, d'être prématurée, et surtout sans sincérité. Il était réservé à ce mulâtre de réaliser les vues de Polvérel à cet égard ; et il fut plus sincèrement juste et plus libéral que le capitaine-général , en délivrant au moins cinq carreaux de terre à chacun des noirs concessionnaires , dans la République qu'il fonda quatre ans après.

Avant de se rendre au Cap , le général Brunet arrêta et y envoya Maurepas et sa famille , Bodin, colonel de la 9e, d'autres officiers et soldats de ce corps, et le chef de bataillon René Vincent. Ces hommes l'avaient aidé contre Capois , mais il les accusa de rester dans une inaction coupable.

Maurepas et sa famille furent placés sur la frégate la Guerrière : il en était de même des officiers supérieurs de la 9e : les autres et les soldats furent jetés sur d'autres navires.

Dans ces circonstances, ou peut-être auparavant, arriva de Jérémie le colonel Dommage qui avait été arrêté par Darbois, et qui fut accusé de conspiration. Il fut livre au jugement d'une commission militaire qui le condamna à être fendu, pour avoir été pris, dit le jugement, les armes à la main: rien n'était plus faux. Dommage était paisible à Jérémie où il avait respecté la vie des colons à l'arrivée de l'expédition ; mais son ancien secrétaire, un blanc nommé Savary, l'avait dénoncé à Darbois comme ayant le projet d'organiser une insurrection. Si cette intention existait de sa part , Darbois qui , fidèle aux pratiques de Roehambeau , agissait sans gêne à Jérémie,

l'eût fait juger sur les lieux. L'infortuné Dommage ne fut pendu qu'après la mort de Leclerc ; mais il avait donné l'ordre d'exécution. C'est le préfet colonial Daure qui reçut cette mission , désagréable pour lui.

En évacuant le Fort-Liberté , le général Pamphile de Lacroix put reconnaître que les noirs sont accessibles , comme tous autres hommes, à tous les sentimens d'honneur et de générosité , lorsqu'on sait leur inspirer de la confiance par une conduite honorable : telle avait été la sienne, et à cette occasion il leur a rendu justice dans la personne du chef de brigade Toussaint Brave et des troupes noires qui servaient sous lui au Fort- Liberté. Il avait une garnison de 80 hommes blancs de la 77e demibrigade , au fort Delpuech , situé près de Vallière , à huit lieues du Fort-Liberté : ne voulant pas les abandonner, il envoya Toussaint Brave les dégager pour les ramener auprès de lui. Ce noir remplit son attente, après avoir guerroyé en route contre les bandes de Sans-Souci, et en perdant une centaine d'hommes des lre, 5e, 6e et 7e coloniales , qu'il commandait dans cette expédition. Mais , de retour au Fort-Liberté, Toussaint Brave apprit l'affreuse noyade de la 6e dans la rade du Cap; comme de raison, il ne voulut pas suivre Pamphile de Lacroix dans cette ville : ayant plus de 800 hommes sous ses ordres , il le laissa effectuer son embarquement avec environ 200 soldats français et la majeure partie de la population du Fort- Liberté. Sans doute, le général français eût pu se défendre vaillamment, mais l'abstention de Toussaint Brave prouve notre assertion : il ne chercha pas à venger ses camarades d'armes.

Pamphile de Lacroix avait détruit ou avarié le plus qu'il put, des 80 milliers de poudre, et des provisions

cf eau-de-vie , de viande et de biscuit qui existaient dans la citadelle appelée anciennement Fort-Dauphin, puis Fort-Liberté , et alors désignée sous le nom de Fort- Dampierre, pour avoir reçu les restes mortels de l'un des généraux français de l'expédition , mort en cette ville de la fièvre jaune. Rendu au Cap avec la population indigène qui l'avait suivi (la plupart des mulâtres et des noirs étant restés avec Toussaint Brave) , il reçut un bon accueil du général Leclerc ; mais celui-ci lui dit ces paroles qui firent saigner son cœur : « Général , qu'avez-vous fait ? vous « arrivez avec une population de couleur quatre fois plus « nombreuse que les détachemens européens que vous me « ramenez. Vous ne savez donc pasqrwe ce sont des tigres, « des serpens que vous apportez dans notre sein * ? »

Et ce capitaine-général venait d'offrir aux noirs la garantie de leur liberté, s'ils voulaient unir leurs forces aux siennes ! Des femmes, des enfans devenaient à ses yeux des tigres, des serpens, parce qu'ils avaient la peau jaune ou noire /...

Pamphile de Lacroix, qui avait d'autres sentimens à Tégard de cette population et qui venait d'éprouver la loyauté de Toussaint Brave, dut gémir vraiment des étranges paroles prononcées par son chef! Excusons ce malheureux capitaine-général ; car au 20 octobre, il était sur le point d'être atteint par la fièvre jaune : ses déceptions étaient d'ailleurs si grandes !

A peine P. de Lacroix était-il arrivé au Cap, qu'il dut repartir pour se rendre à Saint- Yague qu'on croyait menacé par Clervaux, d'après un faux avis parvenu à Leclerc.

Toussaint Brave, maître du Fort-Liberté, reconnut

1 Pamphile de Lacroix, t. 2, p. ?iS.

l'autorité de Sans-Souci : c'était une nécessité de sa position et que commandait la défense commune. II ne tarda pas à faire une tentative du côté de Monte-Christ ; il fut repoussé par la population de ce quartier, aidée d'une partie des mêmes soldats de la 77e demi-brigade que, peu avant, il avait retiré du fort Delpuech.

En quittant le Cap, Dessalines avait passé à Plaisance et au Gros -Morne. Dans cette dernière commune il rallia Paul Prompt et Magnyqui avaient soulevé les cultivateurs. Rendu dans la plaine des Gonaïves, près de cette ville, il vit le général Vernet qui en commandait l'arrondissement, et lui donna ses instructions pour agir contre les Français, d'accord avec les insurgés sous les ordres de Cornus et de Julien Labarrière, dès que lui-même aurait enlevé la Petite-Rivière et la Crête-à-Pierrot. Passant un instant aux Gonaïves, il apprit d'un homme de couleur nommé Simon Duvrai, que l'adjudant-général Huin avait l'intention de l'arrêter. Il fut audacieusement s'en plaindre à lui-même : Huin prétendit le contraire, et Dessalines sortit de la place. Se dirigeant à la Petite-Rivière, il fît réunir des cultivateurs sous les ordres de Cottereau, ce noir qui s'était trouvé avec lui à la Crête-à-Pierrot, afin de l'assister dans son entreprise.

En entrant à la Petite-Rivière, il y trouva le chef de bataillon Andrieux qui commandait ce bourg et le fort de la Crête-à-Pierrot, ayant avec lui quelques centaines d'hommes de troupes françaises. Cet officier avait l'ordre de l'arrêter s'il s'y présentait, car on savait déjà la prise d'armes du Haut-du-Cap. On était alors au dimanche \ 7 octobre. Un mulâtre de ce bourg, nommé Saget, avait appris ces dispositions, et il l'en avertit.

Dès son arrivée, l'abbé Videau, curé de la paroisse, l'invita à déjeûner au presbytère : c'était là que son arrestation devait s'effectuer. Dessalines, ne pensant pas sans doute que ce prêtre était d'intelligence avec Andrieux, accepta son invitation et alla chez lui : cet officier y était. Au moment de se mettre à table, une femme de couleur nommée Madame Pageot, servante du curé, vint servir de l'eau à Dessalines pour se laver les mains : il la connaissait depuis longtemps et la traitait de commère. Cette femme savait également le projet d'arrestation, puisque des soldats français étaient cachés dans les appartemens du curé * ; elle saisit ce moment pour faire à Dessalines un signe significatif, exécuté avec la plus grande dextérité : ce signe consistait à retirer ses deux bras en arrière par un mouvement subit. C'était pour faire entendre à Dessalines qu'on allait le garotter comme un criminel, les bras liés derrière le dos.

Fin Renard, toujours éveillé comme la Pintade, ainsi que le dit Boisrond Tonnerre, d'ailleurs avisé déjà par Saget, Dessalines comprit sa commère, et au lieu de se mettre à table, il feignit d'avoir besoin de donner un ordre à l'un de ses officiers et sortit précipitamment du presbytère : ses mouvemens étaient toujours brusques. Le curé l'appelle ; il lui répond qu'il va revenir à l'instant. Mais il a déjà monté sur son cheval que des guides tenaient à la porte du presbytère, et ceux-ci le suivent. La place d'armes était en face : rendu là , Dessalines tire deux coups de pistolet en appelant les indigènes aux armes ! A ce signal, Cottereau envahit le bourg avec ses cultivateurs 2.

1 L'église et le presbytère sont situés à l'extrémité occidentale du morne de la Crête à-Pierrot, et non loin de ce fort.

» T'ai entendu raconter ainsi tous ces faits par le respectable Simon, noir

Cette journée du dimanche 1 7 octobre était des plus propices à la réunion de ces cultivateurs, leur habitude étant de se rendre dans les villes et bourgs à un pareil jour.

Tandis que le chef de bataillon Àndrieux montait avec précipitation au fort de la Crête-à-Pierrot, l'abbé Videau était à cheval gagnant à franc étrier le bourg des Verrettes qui en est éloigné de deux lieues. À chacun son affaire : celle d'Àndrieux était d'être au milieu de sa troupe, pour résister si c'était possible ; celle de M. l'abbé, de fuir au plus vite le terrible Jean-Jacques qui, quelques mois auparavant, avait opéré sous ses yeux le massacre de 200 blancs dont il a déjà été question.

Dessalines, appuyé de quelques soldats venus avec lui et desnuées de cultivateurs rassemblés par Cottereau, se porte au pied de la Crête-à-Pierrot dont les canons avaient sonné l'alarme. Il enjoint à Andrieux de l'abandonner sur-le-champ. Malgré sa bravoure, les dispositions du capitaine-général, de concentrer toutes les forces dans les villes du littoral, lui étant connues, Andrieux se vit à regret forcé de quitter ce fort pour se rendre à Saint-Marc. Dessalines ne l'attaqua point ; mais, sur sa route, il eut à combattre contre un détachement de la 8e coloniale, déjà placé en embuscade par ordre de ce général qui, en venant dans ce but, avait tout prévu. Andrieux parvint à Saint-Marc d'où le général Quentin avait envoyé un escadron de dragons à son secours, en entendant le canon d'alarme.

L'arrivée de l'abbé Videau aux Verrettes y avait sonné

de l'Artibonite, qui fut trésorier à Saint-Marc sous le règne de Dessalines, et ensuite sénateur de la République d'Haïti.

l'alarme aussi, par le récit qu'il fît de ce qui venait de se passer à la Petite-Rivière. Aussitôt, Faustin Répussard prit la résolution de se rendre à Saint-Marc. Il avait sous ses ordres un bataillon de Polonais et un autre de la i2ô coloniale commandé par Désiré, ce même noir qui était à Jérémie avec Dommage. Les soldats de la 12e laissèrent percer leur satisfaction de la nouvelle des événemens de la Petite-Rivière et leur désir de prendre parti avec Dessalines; mais leur commandant montra de l'hésitation. Lorsque Faustin Répussard arriva à Saint-Marc avec la garnison des Verrettes, le rapport fut fait au général Quentin des dispositions des militaires de la 12e à s'insurger; et tout ce bataillon, y compris son chef, fut mis à mort dans cette ville. Le capitaine Apollon, qui devint plus tard colonel de ce corps, fut le seul qui réussit à s'évader en se précipitant dans la mer : il nagea et gagna la rive hors de l'enceinte de la place.

En possession de la Grête-à-Pierrot et des munitions qu'il y trouva, Dessalines envoya l'ordre à Vernet d'attaquer les Gonaïves, tandis qu'il se disposait à venir l'appuyer. Vernet voulut user d'un stratagème, en y faisant pénétrer le colonel Gabart avec la 4e coloniale pour agir contre les Français, pendant que les insurgés de Cornus et de Jean Labarrière attaqueraient la place. Mais ces derniers ne donnèrent pas le temps à Gabart d'exécuter cette manœuvre ; ils allèrent se faire battre et se débandèrent. A son tour, Gabart se présente en répondant au qui vive : 5e demi-brigade légère ! parce que la 4e avait été incorporée dans cette troupe française. Sur le point d'entrer dans la place, un de ses officiers prononça un mot qui donna l'éveil aux Français : ils tirèrent sur la 4e qui fut mise un instant en déroute. Gabart, bouillant d'ardeur,

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rétablit le combat en prenant un des drapeaux qu'il planta sur les remparts ; ses soldats le suivant, les Français furent acculés à la mer : il était nuit. Ils finirent par évacuer la place en s'embarquant sur les navires qui étaient dans le port. Huin ne leva pas l'ancre sans faire canonner les indigènes.

Dessalines, qui avait été retardé dans la route par un excès de fatigue, arriva alors aux Go naïves. Là, il reçut une lettre du général Quentin qui lui disait : « Qu'il avait « appris son insurrection contre les Français, mais qu'il « ne pouvait ajouter foi à une telle nouvelle, ne pensant « pas qu'il pût tenir une conduite aussi opposée à ses « vrais intérêts et à ceux de ses frères. »

Dessalines lui répondit : « J'ai arboré l'étendard de la « révolte, parce qu'il est temps d'apprendre aux Fran- « çais , qu'Us sont des monstres que cette terre dévore « trop lentement pour le bonheur de l'humanité. .Fai « pris la Petite-Rivière et les Gonaïves, demain je mar- « che contre Saint-Marc * . »

C'est aux Gonaïves, où T. Louverture fut embarqué, où son brave lieutenant proclama l'indépendance de son pays de la France, que le hasard l'amena à faire cette réponse !

Le gant avait été jeté à toute la race noire : il venait d'être relevé avec énergie et fierté, à trois jours d'intervalle, par deux de ses vaillans défenseurs. Au Haut-du- Cap, — à une lieue de cette ville où commença, six ans auparavant, l'injuste système de réaction perfidement conçu pour amener la ruine commune des deux branches

' Mémoires de Iîoisrond Tonnerre.

316 ÉTUDES SUR L'niSTOlKE D*HAÏTI.

de cette race, — un mulâtre, représentant sa classe et devenu son chef, accepta résolument cette responsabilité devant la postérité. A la Crête-à-Pierrot, — dans le lieu même qu'il avait illustré tout récemment par sa bravoure et son courage, — un noir, représentant sa classe aussi et devenu son chef également, accepta avec non moins de résolution que son frère la même responsabilité.

Et cependant, ces deux hommes avaient été ennemis ; une politique machiavélique les avait armés l'un contre l'autre , ils s'étaient fait une guerre acharnée! Mais, dans cette guerre même, ils avaient appris à se connaître, à s'estimer mutuellement. Devenus l'un et l'autre les nouveaux chefs de ces anciens partis politiques, ils se réunissaient maintenant pour accabler l'ennemi commun qui avait trop compté sur la perpétuité de leurs divisions.

Sont-ce là des faits imputables uniquement aux hommes ? Peut-on ne pas y reconnaître une volonté providentielle qui inspirait Dessalines et Pétion, afin que leur union produisît le salut de leur race? .

Et quel enseignement pour les gouvernemens qui s'imaginent que le meilleur moyen de dominer les peuples qu'ils dirigent, est de les diviser! Il est un temps pour le succès d'un pareil système ; mais, à la fin, il s'écroule devant la clairvoyance des peuples. Dirigez , administrez, gouvernez les hommes dont Dieu vous a confié les destinées, en les réunissant autour de vous : voilà votre œuvre, votre tâche, la seule qui vous soit dévolue ; leur gratitude vous récompensera de toutes vos peines. Mais si vous adoptez le système contraire, vous ne recueillerez que leur haine, et une haine implacable.

Voilà, en définitive, le résultat de la guerre civile allumée entre Rigaud et Toussaint Louverture. Les lieute-

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nans de ces deux chefs sont réunis : ils vont maintenant diviser tous les efforts de leurs frères, et des circonstances extérieures faciliteront bientôt leur œuvre patriotique.

Comme il l'avait annoncé au général Quentin, Dessalines marcha contre Saint-Marc avec peu de troupes régulières et des cultivateurs mal armés. Avec de telles forces, il n'était pas possible d'enlever cette place : c'était ce qui se passait autour du Cap. Il avait écrit à Larose qui était à l'Arcahaie, de venir l'assister avec ses gens; mais cet indocile lui refusa tout concours, ayant encore le ressentiment de ce qu'il avait essuyé à Plassac et ne voyant en lui qu'mi traître, pour avoir livré Charles Bélair à Leclerc : du reste, il obéissait à Lamour Dérance. Après avoir passé huit jours devant Saint-Marc et avoir combattu, Dessalînes fut contraint de se retirer à la Petite-Rivière.

Cet insuccès le porta naturellement à réfléchir sur la nécessité de réorganiser des troupes. Celles qui existaient sous T. Louverture avaient subi des pertes successives depuis l'arrivée de l'expédition française ; les défections, la dissémination de ces corps anciens dans les divers départemens , avaient introduit une véritable anarchie dans l'armée coloniale ; et les prétentions élevées par les chefs de bandes constituaient une nouvelle anarchie encore plus déplorable. Pour les dompter et donner une direction unique à la guerre qui allait aboutir à l'indépendance du pays, il fallait donc qu'il soumît à la discipline militaire toutes les forces vives qu'il réunirait sous ses ordres. C'est la condition nécessaire, indispensable, de tout succès. Des cadres subsistaient, d'anciens officiers étaient là tout prêts ; il n'y avait qu'à garnir les uns, à employer les au-

318 ÉTUDES SUR L'ilISTOHlE d'hAÏTI.

très. Mais il fallait aussi une volonté de fer, pour ainsi parler, afin de réussir dans cette œuvre, et Dessalines seul pouvait l'avoir.

« La terreur qu'avait inspirée le nom français, dit à ce « sujet B. Tonnerre, régnait encore dans les campagnes; «. les anciens soldats et les cultivateurs ne sortaient pas « encore de leurs retraites ; Dessalines avait peu de mu- « nitions. Il prend la résolution la plus patriotique, ne « balance pas entre le salut public et la mort de quelques « lâches. Il ordonne que de nombreuses patrouilles par- « courent la plaine et les mornes pour y rassembler les « hommes en état de porter les armes, fait faire feu sur « tous ceux qui refusent de marcher, et parvient, en « moins de huit jours, à former quatre demi-brigades « qu'il exerce tous les jours au maniement des armes. »

Que Ton s'imagine ce que durent produire de pareils moyens, avec les antécédens connus de l'homme qui les ordonnait !

Les 4e, 7e et 8e coloniales furent ainsi réorganisées ; la 1 4e demi-brigade créée ', ainsi qu'un corps spécial, devenu plus tard la 20e demi-brigade, qui fut nommé les polonais, parce qu'il entra dans sa formation beaucoup de vrais africains qui parlaient le langage créole le plus grossier, et par allusion aux Polonais venus avec l'armée française, dont les indigènes ne pouvaient comprendre le langage : idée bizarre qui caractérise bien l'esprit de Dessalines, mais qui fut cause en grande partie que les Polonais restés dans le pays furent préservés du massacre de 480-4 et reconnus Haïtiens. Il avait un autre motif: tout récemment, dans l'assassinat des soldats de la i"2e à

1 Sous T. Louverture, la l'i" demi-brigade fut le dernier corps créé après la guerre civile du Sud.

Saint-Marc, les Polonais avaient montré une répugnance louable à exécuter les ordres barbares du général Quentin. Créer un corps de polonais noirs, c'était donc, de la part de Dessalines, un témoignage d'estime et de bienveillance donné aux infortunés enfans de la Vistule.

Gabart, Montauban, Cottereau, Magny furent reconnus colonels des 4e, 7e, 8e et 14e demi-brigades, Joseph Jérôme celui des polonais. Des officiers de mérite, Pierre- Toussaint, Jean-Louis Longuevalle, Jean-Louis Boisneuf, Marinier, Pierrot Michel, Philippe Guerrier, Jean Charles, les uns mulâtres, les autres noirs, devinrent les chefs de bataillon de ces corps. Charlotin Marcadieu, destiné à donner un jour le bel exemple d'un dévouement rare, fut fait colonel d'un régiment de cavalerie, et eut Paul Prompt pour chef d'escadron, en attendant l'organisation complète de ce corps. Des postes furent confiés à ces divers chefs pour se garder de toute entreprise de la part des Français.

Naturellement, cette première organisation, ce noyau de l'armée nationale, reconnut en Dessalines, le général en chef unique qui devait désormais diriger toutes les opérations de la guerre : ses titres à cette haute position étaient visibles à tous les yeux. Bientôt après, la jonction de Pétion avec lui vint confirmer et sanctionner cette qualité de Chef suprême des Indigènes, en l'homme qu'il avait déjà reconnu pour tel.

Dessalines fixa son quartier-général dans l'Artibonite, sur le théâtre où la plus grande résistance avait été faite à toute l'armée française réunie, où sa valeur héroïque lui avait conquis sa position actuelle. Il se tenait tantôt à la Petite-Rivière, pour ainsi dire à la Crête-à-Pierrot, tantôt sur l'habitation Laville ou sur celle de Marchand, dont il

fît plus tard le siège de son gouvernement, en jetant les fondemens de sa ville impériale : ces deux habitations sont limitrophes.

Retournons au Cap.

On conçoit que les fatigues d'un gouvernement aussi pénible que celui de Saint-Domingue, surtout dans ces derniers temps ; les mécomptes qui survinrent et le peu d'espoir qu'ils laissèrent de vaincre et de soumettre désormais toute une population qui allait recevoir l'impulsion de la résistance de ses chefs naturels, durent contribuer à prédisposer la constitution du général Leclerc, à subir l'influence de la peste qui régnait autour de lui. En effet, le 30 vendémiaire an Xï (22 octobre), il ressentit un violent mal de tête accompagné de fièvre : la maladie parut se calmer au bout de cinq jours, il reprit le travail ; alors parurent tous les symptômes du mal de Siam, et le 11 brumaire (2 novembre), à une heure du matin, il expira, à l'âge de 30 ans.

Il avait conservé tout son courage et toute sa présence d'esprit jusqu'au dernier moment. Le colonel Neterwood, son premier aide de camp, et le médecin Peyre reçurent ses dernières volontés. Elles portaient: 1° que le général Rochambeau le remplacerait comme général en chef et capitaine-général, en attendant les ordres ultérieurs du Premier Consul; 2° que le général Watrin succéderait à Rochambeau dans le commandement des départemens de l'Ouest et du Sud ; 5° que le général Clauzel continuerait à commander celui du Nord ; -4° que le général Brunet irait relever le général Thouvenot au Môle et que ce dernier viendrait au Cap; 5° enfin, que Madame Leclerc partirait pour la France aussitôt après sa mort,

sur le vaisseau le Swiftshure, et qu'elle serait accompagnée du médecin Peyre et de ses aides de camp.

Nous admirons cette force morale dans un homme, un chef qui se sent mourir et qui pourvoit ainsi à la sécurité du pays et de l'armée qui ont été confiés à son commandement ; mais quel legs ce testament militaire et politique faisait à la colonie de Saint-Domingue, en désignant Rochambeau pour y succéder ! Nous le disons ainsi au point de vue de la France elle-même ; car si, d'un côté, il avait toute la vigueur nécessaire pour prendre les rênes du gouvernement colonial, de l'autre, il était celui des gêné raux français qui pouvait le mieux inspirer aux indigènes le désir de se séparer de la France. Au reste, cette résolution était déjà prise par les chefs qui venaient de se prononcer : peu importait donc que ce fût Rochambeau ou tout autre à sa place. Probablement, il était lé plus ancien des généraux de division après Leclerc.

On lit dans Pamphile de Lacroix : « Peu avant sa mort, « il exprima des regrets sur les faux erremens qui avaient « dirigé les conseils du gouvernement dans le but de son a expédition. Il gémit d'une entreprise faite sur des « hommes et par des hommes dignes d'un meilleur sort, a à raison des services qu'ils avaient déjà rendus et qu'ils « auraient pu rendre encore à la France. Ces regrets fu- « rent touchans. »

Il y a lieu de croire à la véracité de ces paroles, quand on a vu que d'autres regrets, suscités par un sentiment de justice qui honore la mémoire d'un haut personnage, ont été exprimés à ce sujet sur une île, en face de l'Afrique et de ses enfans. Abjurons donc aussi tout ressentiment envers la mémoire du général Leclerc : un cert. v. 21

522 ÉTUDES SUll L'HISTOIRE D'HAÏTI.

cueil couvert du crêpe funèbre doit exercer son influence sur le souvenir et le cœur des hommes.

Le Stviftshure partit du Cap le 10 novembre avec le corps embaumé du défunt, Madame Leclerc et les aides de camp de son mari. Il arriva à Toulon où de grands honneurs funèbres furent rendus aux restes mortels du capitaine-général de Saint-Domingue. Il en fut de même à Marseille où ils furent transportés, à Lyon et à Paris, et là, placés au Panthéon.

Au Cap se trouvait l'ordonnateur en chef Daure qui, le 27 septembre, avait reçu sa nomination de préfet colonial par le gouvernement consulaire. Dans la circonstance et vu l'absence du général Rochambeau qui était au Portau-Prince, il eut au Cap l'intérim de la capitainerie-générale. Son premier soin fut d'expédier un navire de guerre annoncer la mort de Leclerc à ce général, en lui notifiant ses dernières volontés qui le désignaient comme son successeur. Il expédia en même temps le chef de brigade du génie Bachelu, en France, avec des dépêches pour le ministre de la marine et des colonies, en mettant l'embargo sur tous les navires de commerce durant quinze jours.

Se faisant assister par le général Clauzel et l'amiral Latouche Tréville, pour donner plus de poids à son autorité intérimaire , Daure et eux publièrent une proclamation , le 2 novembre , qui annonçait la mort du général Leclerc et l'avènement de Rochambeau à sa place.

A cette nouvelle, le cœur des colons s'épanouit de joie : Leclerc n'était pas l'homme qu'il leur fallait, croyaient-ils; c'était Rochambeau ! Les Français , vrais amis de leur pays, conçurent des craintes pour l'avenir de la colonie , d'après les précédens de ce général et en voyant les prin-

cipaux chefs noirs et mulâtres dans l'insurrection. La population de ces deux couleurs comprit que de nouvelles fureurs allaient éclater contre elle; mais les hommes politiuqes qui avaient arboré l'étendard de la résistance , purent calculer dès-lors qu'une partie de leur œuvre était accomplie par le Destin, qui investissait Rochambeau du commandement en chef. Le Premier Consul sanctionna son décret , le 1 3 nivôse an XI (3 janvier 1 803) , en apprenant la désignation faite par Leclerc ' .

Quant au nouveau capitaine-général, en l'apprenant aussi, il se fît installer à l'église du Port-au-Prince , dans une cérémonie où Lecun déploya toutes les pompes de la religion catholique. Inutile de dire que ce prêtre, qui avait eu des paroles si louangeuses pour T. Louverture, ancien esclave et noir, en trouva bien d'autres pour célébrer, exalter l'avènement d'un blanc qui était le fils d'un maréchal de France. A l'exception de la couleur et du génie, Lecun voyait sans doute en lui bien des traits de ressemblance avec T. Louverture ; car il était de petite taille et maigre , et avait beaucoup de vivacité dans les yeux. Il en avait encore d'autres , que sa conduite jusqu'alors a pu faire apprécier déjà, et que ses actes, comme chef de la colonie, firent encore mieux découvrir.

Le préfet colonial continua l'intérim, en attendant l'arrivée au Cap de Rochambeau. Ordonnateur en chef en même temps , il put constater en quel état se trouvaient les finances. La recette, dans ces derniers temps , n'allait pas à 500 mille francs par mois ; la dépense était de 5 millions. On devait trois mois de solde aux troupes ; il

1 Son arrêté qui confirma Rochambeau arriva au Cap le 5 ventôse (24 lévrier 1803.)

ô2i ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAITI.

n'y avait pas S00 mille francs dans toutes les caisses publiques. De là, la nécessité de se créer des ressources , en frappant à toutes les portes dans les îles, notamment à la Jamaïque , pour avoir de l'argent en donnant des traites sur la France. Ce fut le nouveau capitaine-général qui eut à remplir cette tâche ; le précédent en avait déjà tiré pour 16 millions, son successeur en tira pour 44 millions successivement.

Ce ne fut que le 4 novembre qu'on apprit au €ap, que Dessalines avait levé l'étendard de 1 insurrection.

Le 4 aussi, Clervaux, Christophe, Pétion, et PaulLouverture qui avait réussi à se joindre à eux en abandonnant les Français au Port-Margot, attaquèrent les avantpostes du Cap et y refoulèrent le général Clauzel. « Malgré « le feu soutenu de notre artillerie , les révoltés s'établic rent et se maintinrent en position.... Le général D'He- « nin fut blessé , et l'on fut réduit à une défensive res- « serrée qui n'embrassait entièrement que l'enceinte de « la ville * . »

Mais le 2 , le général Brunet y était arrivé avec 4,600 hommes des garnisons du Port -de -Paix et du Borgne. Il repartit de suite pour le Môle, d'où le général Thouvenot vint diriger l'artillerie du Cap. Le général Watrin en partit le 5 pour le Port-au-Prince.

Dans la nuit du 7 au 8 , les indigènes voulurent tenter d'enlever le Cap : ils n'avaient pas beaucoup de munitions, et la place avait alors 4,200 hommes ; force considérable dans une telle circonstance2. Ils furent complètement

' P. de Lacroix , t. 2 , p. 250. Cet auteur s'est trompé en fixant cette a flaire au 28 octobre : nous avons lu des pièces officielles qui la portent au 4 novembre. Il y eut des escarmouches le 26 octobre, le 1" et le 2 novembre.

2 Nous avons également lu des pièces officielles à ce sujet. P. de Lacroix dit même que les transports, le Jeune -Edouard et V Aristide, arrivèrent le 29

[1802] CHAPITRE ix. 525

repousses et battus , et abandonnèrent les forts Pierre- Michel et Jeantot, en brûlant le bourg du Haut-du-Cap dans leur retraite.

Le 5 novembre , Daure avait pris un arrêté qui créa des compagnies franches, composées de noirs et de mulâtres du Cap, pour aidera la défense de cette ville. A cette occasion, il fit mettre en liberté Carbonne, homme de couleur, qui devint plus tard secrétaire ou aide de camp de Dessalines : il avait été arrêté et mis en prison. Daure en fit autant à l'égard de René Vincent , et ils furent tous deux placés dans les compagnies franches , comme sous- officiers, parce que l'arrêté du préfet s'opposait à ce que ces hommes fussent officiers.

Au moment où le Swiftshure partait pour la France , Daure écrivit au ministre de la marine : il était disposé à y envoyer Maurepas, et fut retenu par un scrupule regrettable ; if différa pour attendre la décision de Rochambeau.

Ce que nous venons de dire à l'égard de la droiture des sentimens du préfet Daure, repose sur des pièces officielles que nous avons lues. Mais citons ici un auteur qui appuie nos assertions, et qui, certes, n'est pas suspect de trop de modération à l'égard des Français : c'est de Boisrond Tonnerre qu'il s'agit.

« Daure, dit-il, était plus fait pour ramener les esprits; « U avait des talens et plus de mœurs que Rochambeau ; « il n aimait pas le sang, et en épargnant celui des noirs, « il eût rendu ceux-ci plus avares de celui de ses compa- « triotes. »

vendémiaire (21 octobre), avec 522 hommes de la 83e de ligne. Ce serait donc 2,200 hommes de renfort qui seraient arrivés au Cap, car le général Watrin y vint avec 100. Un état porte à 614 hommes seulement la force de la 10" et de la 13« demi-brigades au moment où Pction et Clervaux se prononcèrent aut Haut-du-Cap.

526 ÉTUDES SLTl L HISTOIRE D HAÏTI.

En effet, Daure eut des égards pour Maurepas et sa famille détenus à bord de la Guerrière , de même que pour René Vincent et Carbonne.

Mais Rochambeau arriva au Cap le \ 7 novembre : dèslors il n'y avait plus d'espoir pour eux , ni pour les autres militaires indigènes embarqués sur les divers navires de guerre. Il fît transférer Maurepas et sa famille sur le vaisseau le Duguay-Trouin , et arrêter René Vincent qu'on y mit aussi.

On a raconté la fin tragique de Maurepas de différentes manières; mais disons ce que nous en savons, d'après J.-P. Boyer qui faillit mourir en même temps que lui , et qui nous le raconta.

Quelques semaines après la prise d'armes de Pétion , Boyer fut arrêté au Port-au Prince où il était sans emploi : son intimité avec Pétion en était la seule cause. Il fut mis en prison et dans la nuit, on le conduisit à bord de la frégate la Poursuivante où il rencontra , également arrêtés , Moreau et Marc Coupé : ce dernier, ex -aide de camp de T. Louverture , revenait du Sud où des affaires de famille l'avaient appelé. De la frégate, tous les trois furent embarqués sur une petite goélette qui les amena au Cap : Rochambeau y était déjà rendu. Le capitaine de cette goélette eut des égards pour Boyer et Moreau , mais non pas pour M. Coupé qui, probablement, lui avait été désigné comme ayant servi près de T. Louverture. Au Cap, ils furent conduits au bureau de la place et de-là en prison et mis au cachot : peu d'heures après, on les transféra à bord du Duguay-Trouin que montait l'amiral Latouche Tréville, et ils y trouvèrent Maurepas, sa famille et d'autres prisonniers.

Étant en prison, Boyer avait écrit à Jacques Boyé , ad-

[1802] CHAPiTiiK îx. 527

judant-géiiéral , ancien colonel de la légion de l'Ouest ; cet officier aimait tous les hommes de couleur et les noirs, ayant servi avec eux : il apprit ainsi la triste position de Boyer. Il vint sur le vaisseau , le vit , lui apprit que sa détention n'avait eu lieu que par rapport à ses liaisons avec Pétion. Il le recommanda aux officiers du vaisseau et même à l'amiral, en lui promettant d'agir pour qu'il fût relaxé. Mais pendant une nuit, Boyer entendit appeler un nommé Pierrette qu'on fit monter sur le pont pour y joindre Maurepas : il fut excessivement agité par ce sinistre appel , puisque c'était habituellement le signal des noyades. Dans son inquiétude , il monta aussi sur le pont sans être appelé et se dirigea sur le devant du vaisseau : en ce moment , on noyait Pierrette , Maurepas et sa famille.

Un de ces bourreaux de mer vint alors appeler Boyer à son tour ; comme il ne répondait pas , étant encore sur le pont, le bourreau s'approcha de la place où il se tenait toujours à côté de M. Coupé , et demanda à celui-ci : Où est Boyer? M. Coupé lui répondit qu'il ne savait où il avait passé. Eh bien ! monte toi-même. Le malheureux Coupé le suivit et fut noyé peu d'instans après Maurepas ■ .

On en avait assez pour cette nuit. Boyer revient à sa place et ne voit pas son voisin habituel; il demande tout

» Dans son manifeste de 1814, H. Christophe relate les circonstances de la mort de Maurepas de la même manière que M. Madiou (Histoire d'Haïti, t. 2, p. 355 et 356) ; mais il l'attribue à Leclerc, tandis que cet auteur l'impute à Brunet, et dit que ce fait eut lieu dans le canal de la Tortue. Boisrond Tonnerre, dont les mémoires ont été écrits en 1804, l'attribue aussi à Brunet, en disant : « Ce tigre l'arrêta, et ce malheureux fat noyé dans la rade du Cap « avec une partie de sa famille. »

Nous avons lu des pièces officielles émanées du préfet Daure, qui disent que Maurepas fut embarqué et noyé à bord du Duguay- Trouai, confirmant ainsi le récit de Boyer.

bas aux autres prisonniers ce qu'est devenu M. Coupé ; ils lui répondent qu'on l'a fait monter sur le pont , après l'avoir appelé lui-même. Ce qui avait été une imprudence de sa part, devint ainsi la cause de son salut. Des femmes indigènes du Cap venaient assez souvent à bord du 'vaisseau apporter des provisions aux prisonniers ; Boyer pria l'une d'elles d'aller raconter ces faits à J. Boyé : elle revint lui dire qu'il allait s'occuper de suite de le faire mettre en liberté : ce qui eut lieu dans la journée. En descendant au Cap , son premier soin fut d'aller remercier son protecteur, son ancien ami , qui le fit loger chez un officier du génie, en lui recommandant de ne pas trop se produire dans la ville. Cet officier le présenta au colonel Moulut , chef de ce corps , qui l'accueillit : c'était un homme fort éclairé et de beaucoup d'humanité. Boyer continua de résider au Cap sans être inquiété ' .

Mais le colonel Bodin , de la 9e coloniale et les autres militaires de ce corps qui étaient détenus sur les navires de guerre, furent tous noyés à cette époque dans la rade du Cap , de même que Bené Vincent , par ordre de Bochambeau.

Ce barbare semblait , par tous ces crimes , tirer vengeance des ravages de la fièvre jaune ; car dans le même temps , elle enleva les généraux Jablonoski et Mayer, et l'adjudant-général Guibal.

1 On voit dans ces faits, les motifs de l'estime qu'eut J.-P. Boyer, président d'Haïti, pour J. Boyé, de la confiance qu'il eut en lui lorsqu'il le chargea d'une mission diplomatique, en 1823, auprès du gouvernement de Louis XVIII, et dans laquelle ce digne Français discuta si bien les intérêts des Haïtiens : il était alors au service de la Russie. Boyer correspondait avec lui, et l'avait engagé à venir en Haïti ; il lui donna des témoignages de considération et de gratitude. Etant au Port-au-Prince, J. Boyé était logé chez Ale Nau, trésorier général de la République, qui avait été quartier-maître dans la légion de lOuest.

Premières mesures prises par Rochambeau. — II publie deux arrêtés consulaires, et fait reprendre le Fort-Liberté par le général Clauzel. — II envoie le général Noailles chercher des chiens à Cuba. — Le général Desbureaux retourne en France. — Conduite de Pétion dans le Nord. — Attitude courageuse de Christophe envers Sans-Souci. — Pétion rejoint Dessalines à l'Artibonite. — II est nommé général de brigade , ainsi que Gabart. — Faits d'armes de Capois, de Toussaint Brave, de Larose et d'autres chefs insurgés. -r-Cangé reconnu général de brigade par Lamour Dérance. — Crimes commis dans le Sud et tentatives infructueuses d'insurrection. — Pétion en marche dans l'Ouest. — Il prend le Mirebalais. — Combat de Pierroux, au Cul-de-Sac, où il est battu. — Il rencontre Lamour Dérance dans la plaine de Léogane. — Gérin y accourt auprès de Pétion et de Geffrard. — Siège de Léogane et combats. — Geffrard part pour le Sud avec la 13e — Pétion persuade Cangé et ses officiers en faveur de l'autorité supérieure de Dessalines. — Il retourne auprès du général en chef. — Sa conduite à l'Arcahaie envers Larose. — 11 trace les fortifications de Marchand. — Position respective des Français et des indigènes insurgés, à la fin de décembre 1802.

Jusqu'ici, nous avons relaté bien des crimes commis depuis l'arrivée de l'expédition française à Saint-Domingue ; mais notre plume est-elle assez exercée, assez puissante, pour retracer ceux qui eurent encore lieu sous le règne de la barbarie, de la cruauté, de la férocité, qui s'inaugura par l'avènement de Rochambeau au gouvernement de cette colonie? *

1 « Les sauvages sont barbares quand ils ne laissent la vie a aucun de leurs

350 études sur l'histoire d'uaïti.

Dans les deux époques précédentes, nous avons flétri ceux que nous nous sommes cru en droit de reprocher aux fureurs injustes de Toussaint Louverture ; mais de quel terme nous servirons-nous pour vouer à l'exécration de la postérité les faits imputables à Rochambeau, sorti d'un pays civilisé dont les mœurs sont si douces, dont les instincts sont si généreux? Impuissant à trouver le terme le plus convenable, nous nous efforcerons de les stigmatiser, pour imprimer à sa mémoire la honte qu'il encourut par la noirceur de son âme.

Et qu'on ne croie pas que le sentiment national nous égare dans la sévérité de notre langage ; car nous aurons à produire des actions abominables de cet homme, même au détriment de ses propres compatriotes. Sa conduite fut telle, qu'elle fit naître l'idée d'une conjuration parmi des généraux français dont le but était de l'arrêter et de le déporter en France *.

Toutefois, rendons justice à ses talens militaires, à son activité, son courage, sa bravoure, son énergie. Dans les circonstances où il prit les rênes du gouvernement colonial, il fit preuve de toutes ces qualités pour répondre à ce qu'elles exigeaient de lui ; il continua de les montrer jusqu'à la fin, mais aussi il montra tous les vices qui les ternissaient.

Il se rendit au Cap le 17 novembre. Le 1 9, de nouvelles

* prisonniers ; — cruels, quand ils leur font endurer des lourmens horribles; « —féroces, quand ils dansent autour de leurs bûchers. » Dict. des synonymes, par M. Guizot.

Rochambeau agit comme les sauvages : on verra ce qu'il fit à Saint-Domingue, dans la plénitude de sa puissance.

1 Dans mon entretien avec le digne maréchal Clauzel, à Maisons-Ladite , il me parla de cette conjuration dont il était le chef, et le général Thouvenot le complice.

troupes y arrivèrent de France. Ces renforts, si impatiemment attendus par Leclerc, portèrent son successeur à réorganiser les demi-brigades mutilées dans les combats, ou décimées par la fièvre jaune qui perdait depuis peu de son intensité; il les fondit les unes dans les autres. Il choisit pour commandant de sa garde d'honneur le colonel Neterwood qui avait été le premier aide de camp de Leclerc : c'était un Suédois au service de la France. * Le colonel Sabès, ancien aide de camp de Boudet, remplaça dans le commandement de la place du Cap, le général Claparède qui passa à celui des troupes destinées à agir hors de cette ville. Le général Watrin étant mort de la fièvre jaune, le 22 novembre, quinze jours après son arrivée au Port-au-Prince, le général Brunet quitta le Môle à la mi-décembre pour s'y rendre et le remplacer dans le commandement des départemens de l'Ouest et du Sud.

Rochambeau étendit sur tous les points l'organisation des compagnies franches créées au Cap par le préfet Daure : il se donna ainsi une force nouvelle composée de noirs et de mulâtres. Ceux-ci ne voyaient pas encore, parmi les brigands, une direction unique capable de leur inspirer le désir de se faire eux-mêmes brigands; beaucoup d'entre eux le firent plus tard, quand ils virent des hommes tels que Pétion et Geffrard seconder Dessalines dont l'autorité était si redoutée, en souvenir de sa conduite sous T. Louverture.

Ces mesures de réorganisation portèrent Rochambeau à annoncer à l'armée que son devoir était de reconquérir les divers points qui avaient été abandonnés dans le Nord, l'Artibonite et l'Ouest, car le Sud était encore intact.

1 Le chef de brigade Abbé, qui avait commandé celle de Leclerc, venait de partir pour France, envoyé en mission par Daurc.

352 ÉTUDES SUR L'iliSTOIRE d'hAÎTI.

Successivement et jusqu'en avril 1805, de nouvelles troupes arrivèrent de France et renforcèrent cette armée de 12 mille hommes depuis la mort de Leclerc, car la rupture de la paix d'Amiens, au mois de mai, ne permit plus à la France d'en envoyer. *

Des officiers de tous grades, des fonctionnaires publics, étaient déjà retournés en France avec la permission de Leclerc ; en conséquence de l'état des choses , Rochambeau décida que les militaires réellement invalides auraient seuls cette faculté.

Il fallait pourvoir à la subsistance de la garnison et des habitans du Cap : le droit établi de tout temps, et encore sous T. Louverture, sur les bêtes à cornes qu'on introduisait de la partie espagnole dans l'ancienne colonie française, avait été maintenu jusque-là ; Daure venait de le supprimer. Mais afin de faire de Monte-Christ, voisin du Cap, l'entrepôt de cet approvisionnement, le capitainegénéral plaça ce bourg et tout son territoire dans le département du Nord. Par les soins du général Pamphile de Lacroix, le Cap reçut beaucoup de ces bestiaux.

Comme nous l'avons déjà dit, l'état des finances était déplorable. Excepté le Sud, les autres départemens étant en insurrection, fort peu de denrées entraient dans leurs villes : de là peu d'exportations, et avec cela le pillage organisé dans les douanes. Des mesures administratives furent prises, dans le but principal de diminuer ces frau-. des et la contrebande. Un nommé Deneyre, administrateur à Jérémie, fut sans doute moins adroit que d'autres : pris en flagrant délit, il fut arrêté par ordre de Rocham-

* Pamphile de Lacroix a donné un état général des troupes venues sous Leclerc, s'élevant à 35, i 3 1 hommes. Nous avons vu un autre état portant ce chiffre à il "86 en tout, sous les deux gbuvernemcns.

beau, mis en prison aux Caves et jugé. Non-seulement le capitaine-général ne put arrêter ce désordre financier* mais il finit lui-même par s'y livrer tout à son aise, et pour favoriser ses concubines * .

Leclerc n'avait permis l'exportation, par navires étrangers, que de certaines denrées, telles que sirop, mélasses, rhum, etc., comme dans l'ancien régime. Ces navires étaient forcés d'enlever le numéraire pour compléter leur retour, dans un moment où l'on en avait le plus grand besoin, et où l'insurrection entravait la production des choses exportables. Rochambeau fut amené à leur accorder les mêmes facultés qu'aux navires français qui exportaient tout ce qui était à leur convenance.

S'il prenait des mesures qui durent paraître vigoureuses aux yeux du gouvernement consulaire, ce gouvernement en prenait aussi en France, qui devaient réagir sur son esprit violent.

Aux officiers de l'armée coloniale déjà déportés, Leclerc avait joint le général Martial Besse, embarqué sur la Comète, et de nombreux noirs et mulâtres qui arrivèrent à Brest, presque en même temps que Richepanse y envoya Magloire Pelage, et beaucoup d'autres de la Guadeloupe. Il y avait encombrement dans ce port, de ces infortunés éloignés de leur pays respectifs; et des lettres de Leclerc, de la fin d'août, en annonçaient encore 1500 à 2000, qu'il se proposait de déporter, tandis qu'on en attendait autant delà Guadeloupe.

Il est juste de dire que parmi ces déportés à Brest, se trouvaient des prêtres de Saint-Domingue et d'autres

i Madame Valabrègue, Madame et Mademoiselle Larligue, et d'autres encore, passaient pour telles.

354 ÉTUDES sur l'histoire d'iiaÏti.

blancs qui avaient paru trop inféodés à T.Louverture, tels que Noblet, Figeac, Bernard, Barada, etc. : là se trouvaient aussi Bernard Borgella, Collet, Gaston Nogérée, Viart; ils étaient tous en détention, comme les noirs et les mulâtres, Leclerc désigna Bernard Borgella comme « un vil adulateur de T. Louverture, et un traître à son « pays. » Des colons du Port-au-Prince envoyèrent une adresse qui le peignait au contraire comme « un bon et « excellent citoyen, qui avait sauvé les blancs par sa con- « descendance envers lui. »

Dans cet état de choses, le conseiller d'Etat Joseph Cafarelli, préfet maritime, appela l'attention du ministre de la marine sur tous les déportés, en les classant par catégories, selon les lettres d'envoi.

Le 49 vendémiaire, an XI (1 1 octobre), un arrêté consulaire prescrivit d'envoyer la plupart des noirs et mulâtres désignés comme brigands, aux bagnes des îles de Corse et d'Elbe, pour y être employés aux travaux 'publics. En 4803, il y fut créé des compagnies attachées au génie, où les officiers des deux couleurs, presque brigands, furent employés : ce fut surtout à Ajaccio et à Porto-Ferrajo ' .

Si ces rigueurs étaient provoquées, il faut le dire, par les généraux Leclerc et Richepanse, et par cette qualifi-

l C'est pour s'être trouvés dans ces deux îles que plusieurs d'entre eux purent ensuite s'évader sur des navires américains et se rendre à Haïti : de ce nombre furent Dupuche, Quayé Larivière , Chancy, Brunache, Borno Déléard, Papilleau, Bellegarde, Dupont, etc.

Dupuche fut signalé comme « ayant des moyens, grand ami de Pélion, qui « est le chef et l'âme de la dernière insurrection ; mais, c'est un scélérat. » — Dupont, « grand partisan de la liberté des noirs. » — Quayé Larivière, >< a des « moyens, mais il est dangereux. »

Tous ces hommes s'honoraient d'être citoyens français ; mais ils avaient pris la liberté au sérieux.

[1802] CHAPITRE x. 555

cation de brigands, on doit rendre justice d'un autre côté aux sentimens d'humanité que montrèrent plusieurs fonctionnaires dans la métropole.

En parlant au ministre de la marine, de treize négresses et de quatre de leurs enfans, le préfet Joseph Cafarelli lui disait : « Ces gens sont sans vêtemens , sans res- « sources, et vraiment leur sort fait pitié. » De B. Borgella, il disait : « C'est un vieillard infirme , accablé de « chagrins, dont lage et la situation excitent la pitié et « l'intérêt. » On reconnaît ensuite qu'il se faisait un plaisir de transmettre au ministre, des mémoires adressés par ce vieillard, par Collet, Martial Besse, Magloire Pelage, dans lesquels ils exposaient leur conduite.

Le brave général Devaux, arrivé alors avec deux vaisseaux sur lesquels se trouvaient des noirs, attesta chaleureusement que ces hommes avaient été ramassés dans les rues et sur les quais du Cap, pour compléter les équipages de ces vaisseaux, qu'ils n'avaient commis aucun crime ; il réclama qu'ils fussent traités avec humanité : parmi eux étaient plusieurs, âgés de seize ans au plus.

Le ministre. Decrès lui-même, dans un rapport aux consuls, du 25 vendémiaire (15 octobre), leur disait: « que la plupart des déportés étaient sans vêtemens, sans « ressources, qu'il était nécessaire de leur en donner vu « l'approche de l'hiver. »

A Porto-Ferrajo, dans l'île d'Elbe, le commissaire général Briot, écrivait à ce ministre, le \ 0 thermidor, an XI (29 juillet 1803), un rapport en faveur d'Annecy, exdéputé au Conseil des Anciens, qui était aux bagnes, les fers aux pieds. Ce noir, si recommandable, avait subi au Cap les persécutions de T. Louverture, et Leclerc

l'avait déporté comme brigand; il avait pour compagnon d'infortune, le chef d'escadron Desruisseaux, ancien commandant de place à la Croix-d es -Bouquets. Briot les recommanda au ministre, et il ajouta « que tous « les noirs détenus à Porto-Ferrajo faisaient preuve d'une « patience, d'une douceur dignes d'intérêt. »

L'historien éprouve une grande satisfaction, son cœur est soulagé, en relatant de tels faits : ils honorent leurs auteurs !

Mais retournons auprès de Rochambeau. Voyons ce qu'il faisait au Cap.

Un arrêté consulaire lui parvint à cette époque : il le fit publier avec pompe. Cet acte portait la date du 30 vendémiaire, an XI (22 octobre) ; en voici le dispositif :

Art. 1er. Tout grade, titre, appointement , qui n'a pas été donné ou reconnu par le gouvernement , est nul et ne peut motiver aucun règlement de compte.

2. La colonie de Saint-Domingue s'étant mise en rébellion contre la métropole, depuis le 50 vendémiaire an VII (21 octobre 1798), lors de la retraite forcée du général Hédouville de cette colonie * , aucun individu qui a été employé ne peut , depuis cette époque jusqu'au jour où il a été rétabli dans ses fonctions par le général Leclerc, compter ses grades, emplois ou services dans la colonie, soit pour traitement d'activité, soit pour retraite ou pension de retraite.

5. (Cet article concernait la Guadeloupe : cette île fut aussi considérée comme s'étant mise en rébellion contre la métropole, le 29 ven-v démiaire an X (21 octobre 1801), par le renvoi du capitaine -général Lacrosse).

1 On se rappelle que le rapport du général Cafarelli, sur ses entretiens avec T. Louverture, est du 24 septembre, et qu'il a dit avoir lu Confinai de la convention prise entre ce dernier et Maiiland, à la Pointe-Bourgeoise , peu avant l'expulsion d'Hédouville. C'est donc ù raison de ces toits qu'il était m rébellion.

[1802] CHAPITRE x. 537

4. Aucun individu breveté par le gouvernement, étant rssté soit à Saint-Domingue , soit à la Guadeloupe , pendant les deux époques indiquées aux articles 2 et 5, ne peut prétendre à des décomptes pour services antérieurs aux époques fixées aux articles précédens, s'il n'est muni d'un certificat des généraux en chef, qui atteste sa fidélité à la métropole lors du débarquement de l'armée dans les deux colonies respectives.

Cet arrêté avait le singulier mérite d'avoir été rendu le jour anniversaire de la fuite, et du général Hédouville et du capitaine-général Lacrosse, dans les deux colonies. Il était en parfait accord avec celui par lequel Leclerc avait annulé tous les grades conférés par T. Louvèrture pendant sa lutte de trois mois; mais, rendu par le gouvernement consulaire, il devait être encore plus étendu.

En considérant Saint-Domingue en rébellion depuis le congé donné à Hédouville, cet arrêté rendait victimes de ce fait, commis par T. Louvèrture, tous les militaires, tous les fonctionnaires civils employés dans la colonie, comme s'ils pouvaient et devaient en être responsables ; il avertissait d'ailleurs admirablement, qu'on ne devaitavoir aucune foi dans les paroles et les promesses du gouvernement et de ses agens ; car, ce gouvernement avait maintenu T. Louvèrture en fonction, approuvé ses actes, secondé ses moyens d'action contre Rigaud, pendant leur guerre civile, et tout récemment encore il venait de louer T. Louvèrture, à propos de cette guerre, par la lettre à lui adressée. Et maintenant, il revenait sur tout ce passé, il donnait un effet rétroactif à sa mesure l !

Que cette mesure eût été dirigée contre les noirs et les

1 Dès le 24 mai 1801, Forfait, minisire de la marine et des colonie?, éerivit

oo

mulâtres, cela eût paru tout naturel ; mais elle l'était aussi contre les blancs qui avaient servi sous T. Louverture depuis quatre ans, et qui, le voyant dans les bonnes grâces (apparentes) du gouvernement de la métropole, s'imaginaient qu'ils servaient aussi les vues de ce gouvernement. En cela, l'arrêté avait un caractère d'impartialité dont il faut lui tenir compte ; mais, il faut le dire, ce n'est pas la vraie politique qui l'avait dicté, c'est l'injustice. Et comme, au 22 octobre, le général Cafarelli venait de faire son rapport sur ses entretiens avec le malheureux prisonnier du fort de Joux, on peut juger, par cet acte que nous venons d'analyser, s'il était possible que son sort s'adoucît.

Un autre arrêté du même gouvernement avait précédé celui-là : daté du 6 septembre, il était tout favorable à la restauration des colons sur leurs biens. Un sursis de cinq années leur fut accordé, contre toutes poursuites en paiement des dettes énormes qu'ils avaient contractées envers le commerce national ; il fut fixé jusqu'au 1 er vendémiaire an XVI (24 septembre 1807). Sage et conciliant dans ses motifs, il n'avait que le tort de compter sans les éventualités du temps. Rochambeau s'empressa de le publier aussi pour fortifier l'espoir des colons présens à Saint-Domingue, faire naître celui des absens et les attirer dans la colonie.

Éprouvant lui-même l'espoir d'y assurer la dominatioa de la France, par l'arrivée des troupes au Cap deux jours

de sa propre main, au bas du rapport fait sur une demande que présenta Pétion, alors à Paris, pour obtenir la confirmation de son grade d'adjudant-général, conféré par Sonlhonax en 1797 : « L'intention du Premier Consul est de ne confirmer aucun de ces grades. » L'arrêté du 22 octobre 1802 était donc conçu depuis longtemps ! Il n'est pas élonnant alors que Chaudry ait conçu lui-même l'idée d'envoyer Pétion à Madagascar.

[1802] CHAPITRE x. 539

après lui, le capitaine-général résolut d'ouvrir la campagne pour reprendre les points occupés par les indigènes sur le littoral.

Les généraux Clauzel et Lavalette partirent du Gap avec plusieurs bataillons d'infanterie et un d'artillerie sur un vaisseau, deux frégates et une corvette. Le 4£r décembre, cette flotille pénétra dans la baie du Fort-Liberté. Toussaint Brave n'y avait qu'un bataillon de la 1eie demi-brigade et des cultivateurs armés; il fît toute la résistance possible, mais il dut céder aux forces supérieures qui l'attaquèrent, aidées de la canonnade des navires de guerre : en se retirant, les indigènes mirent le feu aux maisons jusque-là préservées de l'incendie.

On conçoit que Rochambeau dut s'empresser d'annoncer ce succès de son gouvernement. Sa proclamation à ce sujet parla avec emphase de la puissance de la France (ce qui était fondé) et de son intention de renforcer l'armée expéditionnaire par de nouveaux envois de troupes. Mais, un mois après, les bruits de rupture de la paix avec la Grande-Bretagne parvinrent au Cap ; ils refroidirent cet enthousiasme, — la guerre avec ce colosse maritime devant, sinon supprimer toute autre expédition, du moins entraver considérablement les bonnes dispositions du gouvernement à cet égard.

C'est immédiatement après la prise du Fort-Liberté que le capitaine-général résolut de faire remplir une mission à la Jamaïque et à la Havane, par le général Noailles (Louis-Marie de) : elle avait un double but. Rochambeau voulait d'abord se procurer de l'argent à quelque prix que ce fût. A la Jamaïque, Noailles devait négocier un énorme emprunt de plusieurs millions, au moyen de

540 ÉTUDES SUlt L'iilSTOlltE d' HAÏTI.

lettres de change sur la France : elles furent données en blanc par l'ordonnateur en chef et visées par le capitaine-général. Le négociateur contracta effectivement avec un négociant de cette île, lui délivra ces lettres de change comme si l'argent avait été reçu intégralement, tandis que les versemens ne devaient commencer qu'au mois de juillet 1803; la prime accordée s'élevait à 12 pour cent. Il est facile de concevoir qu'un ordonnateur aussi intègre que Tétait Daure eut la main forcée par Rochambeau pour une telle affaire. Cet emprunt parut si étrange au Premier Consul, bon administrateur des deniers publics, qu'il ordonna de refuser le paiement de ces lettres de change * .

Le second objet de la mission de Noailles était de se rendre à la Havane, pour y réclamer une somme de 400 mille piastres qui y était déposée, provenant d'un prêt fait peu auparavant par le Vice-Roi du Mexique au général Leclerc, qui lui avait envoyé à cet effet un fonctionnaire, lequel mourut à la Havane. Mais, en même temps, Noailles était chargé d'y acheter des chevaux pour la cavalerie, et des chiens destinés à faire la chasse aux indigènes en insurrection, qui tendaient de fréquentes embuscades aux Français.

Le fils d'un maréchal de France conçut l'idée de se mettre en rapport avec des éleveurs de chiens, par l'intermédiaire d'un noble descendant des Noailles ! Et ce Noailles oublia ainsi son origine, celle de son illustre famille, datant déjà de plus de trois cents ans; il consentit à aller débattre avec de tels êtres le prix de ces animaux

• Voyez le mémorial de Sainte-Hélène, au 21 septembre 1816. L'empereur Napoléon a victorieusement démontré les raisons qu'eut le Premier Consul pour agir ainsi. Il s'agissait de 60 millions de franc*.

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qu'il accompagna lui-même à Saint-Domingue , pour traquer des hommes qui défendaient leur liberté naturelle ! Quelle dégradation ! quelle ignominie !... Renouveler au 19e siècle le spectacle des cruautés commises dans le 16e par les conquérans espagnols, sur les infortunés aborigènes de l'île d'Haïti !...

Noailles toucha la somme déposée à la Havane ; mais il prouva qu'il avait dépensé près d'un million de francs* tant pour ses dépenses personnelles dans le cours de ce voyage, que pour l'achat de 1 06 chevaux et de quelques centaines de chiens * . Rochambeau lui avait recommandé de choisir ces chiens parmi ceux de la race la plusfavo rable pour faire la guerre aux nègres. Il n'est donc pas étonnant qu'ils aient été payés si cher : ils étaient destinés à rendre tant de services !

Cette honteuse affaire, ce marché inhumain prouve combien les hommes tiennent à leurs antécédens, à leurs anciennes opinions. On se rappelle la lettre de Rochambeau, que nous avons produite dans notre 3e livre (page 218 et 219), où il disait au ministre de la marine, en 1796: « Je ne crains pas de prédire, qu'après avoir donné la « liberté aux noirs, on sera obligé de leur faire la guerre « pourles rendre un jour à la culture. » Ce jour étant arrivé, se trouvant le chef de la colonie, il mettait à exécution ses idées antérieures. Dans cette même lettre, il accusait aussi ceux qu'il appelait les dilapidateurs, — « de vouloir

i « Dans sa rage insensée, il fit venir de Cuba, h grands frais, une multi- • tude de dogues ; ils furent amenés par un Français, nommé Noailles, d'une " illustre famille..- ' — Manifeste de H. Christophe, en 1814.

Noailles, devenu négociant, envoya au Cap une cargaison de cette marchandise en février 1803, et apporta le reste] au Port-au-Prince, dans le mois de mai. C'est le 6 février qu'il signa, à la Havane, le marché qu'il conclut avec l*s éleveurs de ces chiens : la somme dépensé s'éleva à 927^000 franco

<( dégoûter les officiers blancs venus d'Europe , afin de « travailler plus sûrement le pays en finances; » et maintenant, il faisait lui-même ce qu'il leur reprochait.

Aussi, le général Desbureaux, qui se montra si humain, si honnête homme aux Cayes, dégoûté de ce qu'il voyait, demanda-t-il à partir pour la France : il agit comme le général Devaux, qui ne put supporter au Port-au-Prince ce qui se passait sous ses yeux.

Aussi, a-t-on prétendu que l'intègre préfet Daure, ordonnateur en même temps, écrivit à son tour au ministre de la marine, pour lui prédire la perte de Saint-Domingue.

Mais les colons pensèrent autrement que ces hommes honorables : aussitôt la prise du Fort-Liberté , ils écrivirent à ceux de Paris, pour les porter à obtenir du Premier Consul de maintenir Rochambeau. Voici un extrait de leur adresse, trouvée en 1804, dans les minutes du notaire Cyr-Prévost , au Port-au-Prince :

Messieurs et chers concitoyens ,

Lorsque la France, comblant enfin nos vœux les plus chers, envoya à Saint-Domingue ses vaisseaux et ses soldats , pour reconquérir cette infortunée colonie, elle était loin de croire qu'il fût possible que le succès le plus éclatant ne couronnât pas cette entreprise. Vous aurez cependant appris dans quel excès de calamités et de désolation nous nous sommes encore vus successivement entraînés. Notre position a été telle , que nous avons pu craindre l'évacuation et un nouvel abandon de la part de la France.

C'est dans ces circonstances affreuses que la mort du capitaine-général Leclerc a mis les rênes du gouvernement de Saint-Domingue entre les mains du général Rochambeau.

Dès ce moment, la confiance renaît, les colons se regardent comme sauvés. Il semble que chacun d'eux vient de renouer un nouveau pacte dans son cœur avec la mcrc-patrie. Saint-Marc , place impor-

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tante de l'Ouest , qui allait être évacuée, non-seulement se raffermit , mais même encore, sur les ordres subits du général Rochambeau , envoie des secours en hommes au Port-au-Prince, dont tous les environs étaient infestés de brigands. Le Sud éprouve les mêmes impulsions, et les plans des malveillans y sont déconcertés. Le général en chef ne tarde pas à se rendre au Cap; à peine il y paraît... l'armée prend une attitude plus militaire , la garde nationale se multiplie et trouve de nouvelles forces. Le Fort-Dauphin est repris ; le nom seul de Rochambeau fait trembler les brigands ; partout ils abandonnent leurs postes, et ils laissent enfin respirer la partie du Nord. Alors la colonie entière a reconnu , dans le général Rochambeau , l'homme qui a défendu la Martinique contre les Anglais, l'homme qui fut embarqué par Sonthonax et ses adhérens , à cause de ses vues favorables au système indispensable à Saint-Domingue ; l'homme, enfin, qui ,' depuis son arrivée avec cette dernière expédition , n'a cessé d'émettre les opinions les plus saines et les plus conséquentes ; tous les colons s'écrient donc d'une voix unanime : « Rochambeau est le chef qu'il faut

<<■ à Saint-Domingue, et que réclame la chose publique » Un chef

éloigné par ses principes et sa moralité , de ces vaines abstractions d'une fausse philosophie, inapplicables dans un pays dont le sol ne peut être fécondé que par des Africains , qiCune discipline sévère doit comprimer.... Obtenez, Messieurs et chers concitoyens, du Premier Consul Bonaparte ce que nous désirons avec tant d'ardeur, et nous osons vous promettre que Saint-Domingue renaîtra de ses cendres, et versera encore, dans le sein de la métropole, des produits qui augmenteront son commerce , et seront pour elle une nouvelle source d'abondance et de ros péri té.

Après avoir dit ce que fît ce nouveau chef de la colonie, de la mi-novembre à la fin de décembre, voyons ce que firent les indigènes en divers lieux :

Quand Pétion, Clervauxet Christophe abandonnèrent le Haut-du-Cap, le 8 novembre , leurs munitions étaient épuisées. En vain Pétion en avait fait demander à Sans- Souci qui possédait quelques milliers de poudre , et qui se tenait vers la Grande-Rivière sans prendre part à leur lutte autour du Cap. Pétion s'était vu contraint d'aller en

344 études sur l'histoire d'iiaïtï.

personne au Fort-Liberté pour en demander à Toussaint Brave, qui l'accueillit et lui en donna un millier de livres. Ces difficultés incessantes et toujours à prévoir avec Sans- Souci, Petit-Noël etles autres chefs deCongos, le décidèrent à quitter le Nord pour se réunir à Dessalines. Néanmoins, afin de témoigner d'une manière toute particulière à Petit-Noël , sa satisfaction personnelle de ce qu'il avait cédé à ses avis , à D'Héricourt , il lui fit cadeau de l'obusier et des deux pièces de 4 qu'il avait pris au Haut-du- Cap dans la nuit du 13 octobre. Ce don lui concilia tous ces hommes que l'ignorance égarait.

Il dut encore user de son esprit conciliant pour arrêter la fureur de ces Congos. Au moment de se séparer de Clervaux et de Christophe , vers la Grande-Rivière , il vit arriver Sans-Souci avec ses nombreuses bandes. Cet homme voulut contraindre ces trois chefs et leurs troupes à le reconnaître pour général en chef. Faire un refus catégorique , c'eût été commencer le combat. Clervaux et Christophe n'étaient pas éloignés de cette résolution ; mais, plus sage et plus adroit qu'eux , Pétion feignit de se soumettre à l'autorité de Sans-Souci , en lui montrant une figure sereine, et ne paraissant pas s'émouvoir nullement de cette ridicule prétention : c'était le seul moyen d'empêcher ce qui eût été un malheur déplorable; et parlà , il sembla stipuler pour ses deux camarades. Dans l'excès de son orgueil et de sa vanité, Sans-Souci, jouant tout de bon le rôle qu'il s'était donné , proclama Pétion général de brigade, croyant le gagner mieux aux intérêts de son ambition, et avec lui tout le corps de la 13<\ Mais, en même temps , il déclara qu'il voulait la tête de Christophe qui , prétendait-il , était encore dévoué aux Français; et il ordonna à ses bandes d'envelopper les 1re,

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2e et 5e demi-brigades , très-affaiblies par la guerre et les désertions : ces corps étaient placés sous les ordres directs de Christophe, et c'était avec eux qu'il avait traqué Sans-Souci avant sa défection. Ce barbare voulait immoler tous ces soldats et leurs officiers , comme leur général.

Pétion intervint encore pour le calmer. Avec ce ton qui persuadait toujours, il lui fit sentir que si, de part et d'autre, les indigènes n'oubliaient pas leurs luttes antérieures pour se rapprocher les uns des autres et combattre les blancs , ce serait assurer le triomphe de ces derniers ; il se donna en exemple , en rappelant qu'il avait été du parti de Rigaud , qu'il avait combattu alors contre Christophe et Clervaux; mais que maintenant il se réunissait à eux pour résister aux blancs et assurer la liberté de tous ses frères. Ces paroles sensées, prononcées bien entendu en créole pour être comprises par Sans-Souci , Africain comme la plupart des siens , réussirent à le calmer. On prétend qu'il dit ensuite à Pétion, dans son langage semibarbare : « Vous regretterez un jour de m 'avoir empêché « de tuer Christophe. »

Nous ne savons pas s'il faut ajouter foi à une telle prédiction, qui aurait été un remarquable pressentiment de la part de Sans-Souci ; mais , quoi qu'ait fait Christophe par la suite , ce ne pouvait être pour Pétion une cause de regrets. Lorsqu'un homme fait ce qui est actuellement juste, il n'en éprouve, il ne doit jamais en éprouver, puisqu'il a rempli son devoir : à chacun la responsabilité de ses actes devant l'histoire et la postérité.

Certes, Pétion n'ignorait pas les antécédens de Christophe, notamment au siège de Jacmel ; mais en 4 802, il s'agissait d'un oubli général du passé de tous pour triom-

plier de leurs puissans ennemis, et ce n'est pas un esprit aussi supérieur, un cœur aussi généreux , qui pouvait se rappeler les faits antérieurs pour agir contrairement au bien public. Même en 1 815, quand il rappela à Christophe, dans sa lettre au général Prévôt, qu'il l'avait soustrait à la potence en réveillant sa méfiance contre les Français , on ne trouve pas un mot de regret; il se borna à lui démontrer l'absurdité de sa fatuité et de ses ridicules prétentions royales.

Nous aimons d'ailleurs à voir Pétion intervenir si loyalement pour désarmer la haine de Sans-Souci ; car c'est à l'incendie du Cap ordonné par Christophe qu'il faut attribuer le salut des officiers que portait la frégate la Vertu : sans cet événement , ils eussent tous péri à Madagascar. Les paroles prononcées par Pétion à la vue de ce saisissant spectacle, prouvent qu'il reconnaissait l'immense service que leur rendait Christophe. A une autre époque, d'autres faits seront produits de la part de ces deux hommes, qui prouveront que l'accomplissement d'un devoir actuel est toujours une chose profitable au bien public.

Cependant, Christophe qui était aussi courageux qu'énergiquefjet qui savait se faire respecter, se sentant supérieur à Sans-Souci , et par son rang et par son intelligence , violent d'ailleurs , ne put supporter davantage l'arrogance de cet Africain : brandissant son sabre, il s'avança sur lui en l'interpellant de déclarer s'il ne le reconnaissait pas comme général, au-dessus de lui. Christophe avait un port majestueux, une belle stature ; c'était l'un des plus beaux officiers de l'armée coloniale ; à ces avantages physiques , il réunissait des manières aisées et ce ton du commandement qui a toujours distingué les officiers du Nord. Par cette sortie vigoureuse, il interdit

Sans-Souci : subjugué par l'ascendant d'un homme civilisé et d'un ancien supérieur, l'Africain lui dit : « Général , « que voulez-vous faire ? — Tu m'appelles général , tu « me reconnais donc pour ton chef, car tu ne Tes pas toi- « même. » Sans-Souci n'osa pas répliquer, malgré la présence de ses bandes ; car il craignit, non sans raison, que Pétion, Clervaux et leurs troupes soutiendraient l'autorité dans la personne de Christophe : le barbare fut vaincu.

En ce moment, le colonel J.-P. Daut engagea Pétion à quitter une fois le Nord pour se rendre dans l'Ouest , leur lieu natal. « Laissons, lui dit-il, les gens du Nord s'arran- « ger entre eux ; allons dans notre pays pour y combattre « les blancs. » Il ordonna aussitôt à la 10e de défiler. Passant par la Ravine-à-Couleuvre , il se rendit auprès de Dessalines qui l'accueillit et dont il reconnut l'autorité supérieure.

Quant à Pétion , qui n'avait pas cet esprit de localité , il ne voulut pas partir sans avoir préalablement obtenu de Sans-Souci , la promesse formelle de ne plus chercher querelle au général Christophe, en lui représentant d'ailleurs tout le mal qui résulterait de ces divisions dangereuses. Il lui inspira tant d'estime et de confiance , que Sans-Souci lui fit de vives instances pour rester encore dans le Nord ; mais Pétion lui déclara qu'il fallait de toute nécessité qu'il joignît le général Dessalines.

Ne fut-ce pas un triomphe bien honorable pour cet homme, si célèbre dans nos fastes, d'avoir su commander le respect , l'estime et la confiance de tous ces anciens ennemis contre lesquels il avait lutté sous les ordres de Rigaud? Par son ascendant, il domina , il entraîna Clervaux et Christophe, deux généraux de T. Louverture, en

les convainquant de la nécessité de reconnaître l'autorité suprême de Dessalines ; il persuada Petit-Noël , il agit non moins efficacement sur l'esprit de Sans-Souci et de tous leurs officiers secondaires , parmi lesquels était Yayou, qui devait un jour subir lui-même l'influence de ce caractère supérieur. Bientôt on le verra encore dans l'Ouest, entraîner les convictions et inspirer Geffrard pour aller les réunir dans le Sud.

Après s'être séparé en paix de ses compagnons d'armes et des Congos, Pétion se rendit avec la 13e à la Petite-Rivière, où il trouva Dessalines : on était dans les derniers jours de novembre. Dessalines, on le comprend, lui fît l'accueil le plus cordial : ils se racontèrent mutuellement les événemens qui avaient eu lieu depuis leur dernière entrevue; et Pétion ne négligea pas de lui exposer le péril qui existait dans les prétentions des premiers insurgés du Nord. J.-P. Daut lui avait déjà dit ce qui s'était passé en sa présence.

Reconnaissant en Dessalines, le général en chef des indigènes armés pour assurer la liberté de tous , Pétion fut promu par lui au grade de général de brigade , dû bien légitimement aux services qu'il venait de rendre. L'acte de Sans-Souci n'influa en rien sur cette promotion ; elle était la conséquence de ces services et de leur entente depuis l'entrevue de Plaisance.

Dès-lors, la fusion s'opéra entre les deux anciens partis politiques qui avaient ensanglanté Saint-Domingue, mais qui allaient désormais féconder ce sol d'un sang plus judicieusement versé. L'exemple tracé par Pétion dans le Nord et l'Artibonite, et bientôt après dans l'Ouest, ne pouvait qu'être imité dans le Sud, puisque Geffrard, Jean-Louis François, Coco Herne, Papalier, Francisque

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et tant d'autres officiers, et toute cette fameuse 1 5e demibrigade, composée des débris des troupes de ce département, étaient présens à la Petite-Rivière.

Récompensant aussi les services de Gabart, cet autre brave qui mérita le surnom de Vaillant, Dessalines le promut au grade de général de brigade, le même jour que Pétion y fut élevé.

Pendant que ces choses se passaient dans le Nord et l'Àrtibonite, Capois réorganisait la 9e demi-brigade au Port-de-Paix. Chef reconnu de tous les insurgés de cette péninsule, il fit faire une tentative contre la ville du Môle, dont on ne put s'emparer. L'insuccès des insurgés porta le général Brunet à envoyer l'adjudant-général Grandseigne contre le bourg de Bombarde, afin de dégager les blancs de cette paroisse. Cet officier réussit, et il les achemina sur le Môle : assailli ensuite par une foule de cultivateurs, il fut contraint à y retourner lui-même avec ses troupes, dans le plus grand désordre.

De son côté, après avoir été chassé du Fort-Liberté, Toussaint Brave s'était placé dans la baie de Mancenille ; de-là, il lançait des barges armées contre les caboteurs qui apportaient du Cap des approvisionnemens à la garnison du Fort-Liberté. Rochambeau envoya une frégate avec des troupes, qui chassèrent les indigènes de ce point, et brûlèrent leurs barges. Revenu dans la plaine qui avoisine cette ville, Toussaint Brave fut encore attaqué par la garnison ; après un combat où il montra toute son intrépidité, il fut forcé d'abandonner la plaine et de se retirer vers les montagnes.

A l'Arcahaie, Larose faisait preuve d'une énergie remarquable. Persistant dans sa résolution de méconnaître l'autorité de Dessalines, il organisa ses troupes et fit des

promotions, comme s'il était un général. C'était du reste une nécessité, car on ne fait pas la guerre convenablement avec des bandes indisciplinées. Le canton de Boucassin était encore occupé par les Français, sous les ordres d'un brave officier , nommé Poix, qui s'y était retiré quand Larose s'empara de l'Arcahaie. Celui-ci entreprit de l'en déloger : il y réussit, mais après avoir essuyé une vive résistance. Toutes ses mesures avaient été prises pour couper la retraite de Poix sur le Port-au-Prince : Poix se vit contraint de passer par les montagnes pour se rendre au bourg du Mirebalais, commandé par le vieux noir Paul Lafrance, qui avait sous ses ordres le chef d'escadron David-Troy , commandant de la gendarmerie.

De l'Artibonite, Dessalines envoyait des émissaires qui travaillaient l'esprit des soldats de Larose ; les relations établies entre cette plaine et l'Arcahaie facilitaient ces manœuvres. Jean-Charles Courjolles, l'un des lieutenans de Larose, les secondait ; craignant de tomber victime de son zèle , il s'enfuit et se retira auprès du général en ehef. Son exemple fut suivi par un officier de quelque influence, nommé Robert : ce fut assez pour déterminer des défections parmi les anciens soldats de l'armée coloniale, qui, ainsi qu'eux, devaient naturellement préférer le commandement supérieur de Dessalines à celui de Lamour Dérance, ce nègre marron qu'ils avaient toujours traqué sous ses ordres, du temps de T. Louverture.

Larose, égaré par l'orgueil et la rancune, ne put reconnaître sa fausse position. Afin de se donner un nouveau relief par les armes aux yeux de ses troupes, il les dirigea contre la plaine du Cul-de-Sac, d'abord en attaquant un poste français établi sur l'habitation Robert, située dans

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le canton des Varreux; il l'enleva. Mais aussitôt, il en fut chassé par le chef de brigade Gilbert Néraud, qui commandait la Croix-des-Bouquets. Revenant à la charge, Larose s'empara encore du poste établi sur l'habitation Sibert, destinée à une célébrité malheureuse : attaqué de nouveau par Néraud et Saint-James, il fut refoulé avec de grandes pertes dans la paroisse de l'Arcahaie. Ces revers firent tomber son prestige : d'autres de ses lieutenans, Auguste et Jean-Toussaint Labarre, allèrent se soumettre à Dessalines, et des soldats les suivirent. En vain Larose faisait bonne contenance contre la fortune du général en chef; son pouvoir d'opinion chancelait : peu après, Pétion vint y mettre un terme.

Les insurgés des autres quartiers de l'Ouest agissaient également dans les mois de novembre et de décembre.

Au pied du morne de la Coupe, sur l'habitation Frère, deux nouveaux chefs de bandes, Germain Frère et Caradeux, établirent un camp où vinrent se réfugier des cultivateurs de la plaine du Cul-de-Sac. Ils reliaient leurs opérations à celles d'Adam, dans le morne l'Hôpital. S'étant postés à la source Turgeau, qui fournit l'eau aux fontaines du Port-au-Prince, ils en détournèrent le cours : ce qui nécessita une sortie contre eux par la garnison et la garde nationale de cette ville ; ils en furent chassés, et les Français y établirent à leur tour un poste pour assurer à la ville ce besoin de première nécessité.

Du côté de Léogane, Sanglaou, Beauséjour , Pierre Louis et Mathieu Fourmi se réunissaient de manière à resserrer les Français dans l'enceinte de cette ville. Cangé, ancien chef de bataillon dans les troupes du Sud, quitta les montagnes du Grand-Goave et vint se placer dans la plaine de Léogane, sur l'habitation Sarrebousse,

dans le but de donner une direction à ces chefs de bandes qui obéissaient comme lui àLamour Dérance.En sa qualité de militaire, il reconnut qu'il fallait organiser des troupes et les discipliner pour faire la guerre : ce à quoi ne songeaient pas les autres chefs de bandes qui, du reste, étaient placés sous l'influence des idées étroites de Lamour Dérance ; celui-ci espérait lui-même plus d'efficacité dans les fétiches dont se servaient ses sorciers africains.

Pendant une absence momentanée de Beauséjour, premier chef des insurgés de la plaine de Léogane, Cangé donna un grand repas où il prodigua le bœuf, le mouton, le porc rôtis, les vivres du pays, et surtout le tafia ; tous les insurgés y furent conviés, et les danses créoles et africaines vinrent ajouter aux plaisirs de la table.

Cangé avait son plan : il laissa son monde s'amuser et s'enivrer ; alors il fit sonner le lambi pour réunir autour de lui ces bandes déjà préparées à tout accepter de sa part. Se faisant orateur, il les harangua et leur dit : Que sans organisation militaire, sans tactique, elles feraient difficilement la guerre aux blancs. L'exemple des Français servait de terme de comparaison, et d'ailleurs, les insurgés étaient enchantés de leur hôte : ils applaudirent à ses judicieuses observations. Cangé nomma immédiatement Sanglaou et Mathieu Fourmi, colonels de deux demi-brigades qu'il forma, en leur laissant le choix des officiers : ce qui était aussi adroit que juste, car ces deux chefs de bandes devaient avoir leurs créatures à satisfaire. Il forma aussi un corps de cavalerie dont il confia le commandement à Pierre Louis. Des acclamations bruyantes couvrirent ces choix qui étaient agréables.

Mais ce n'était pas le seul but de Cangé : ce mulâtre

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avait espéré de la part de ses joyeux convives un acte de convenance, et ils ne le comprenaient pas. Le lamhi se fit entendre de nouveau, on se réunit autour de l'organisateur : « Mais, dit-il, j'ai formé des régimens, j'ai nommé « des colonels, que suis-je donc moi-même? — Vous êtes « général, répondit une voix dans la foule. — Eh bien ! « criez donc : Vive le général Cangé ! » Et les insurgés de crier selon ses désirs.

Chacun était satisfait, depuis le général jusqu'au dernier soldat ; mais Beauséjour avait été oublié : les absens ont tort. Dans son dépit, il prit la résolution de ne plus se mêler de rien et se confina dans les mornes. Peu de jours après cette scène militaire où Cangé joua si bien son rôle, Lamour Dérance vint dans la plaine de Léogane : il le confirma dans le grade qu'il s'était fait donner par les insurgés. Il paraît cependant que ce général en chef n'avait pas été bien satisfait de cette promotion faite en dehors de ses attributions ; mais Cangé était trop fin pour ne pas se faire pardonner cette licence : il se rendit nécessaire et devint le conseiller de Lamour Dérance * . En retournant du côté de Jacmel d'où il était venu, il ordonna à Cangé d'attaquer Léogane. Lamour Dérance voulait enlever Jacmel : le 10 décembre, il y donna un assaut, mais ses bandes, que dirigeaient Magloire Ambroise, Lacroix et Macaque, furent repoussées, malgré le courage qu'elles montrèrent dans cette affaire.

Cangé contraignit les Français à se renfermer dans la place de Léogane qu'il bloqua. Mais, au lieu de poursuivre

i Boisrond Tonnerre dit de Cangé : « 11 est peu d'hommes qui se fussent « tirés aussi heureusement d'une position aussi critique que l'était la sienne; « et il lui a fallu la politique la plus adroite pour ne donner aucune prise sur « lui de la part d'un homme aussi soupçonneux que Lamour Dfrance. » T. T. 25

cette entreprise, il laissa une partie de ses gens autour de cette place et se porta avec l'autre jusqu'au Pont-de- Miragoane, après avoir guerroyé dans les mornes du Petit-Goave contre Delpech, commandant de cette ville, qui voulait l'empêcher de passer. Il paraît qu'il avait le dessein d'insurger le département du Sud, où des crimes avaient été commis tout récemment ; mais, par sa faute, il fut battu au Pont par un détachement de troupes françaises et un autre de compagnies franches, composé de mulâtres et de noirs que commandait Pérou, noir ancien libre. Ces derniers étaient disposés à faire défection pour se joindre à lui : ils lui envoyèrent l'un d'eux qu'il fît sacrifier dans un moment d'ivresse ; ils se vengèrent en aidant les Français à l'assaillir. Cangé s'enfuit et ne s'arrêta que dans la plaine de Léogane.

Lorsque Rochambeau n'était que commandant en chef de l'Ouest et du Sud, ce dernier département souffrait déjà des crimes de Darbois et de Berger. Laplume, aux Cayes, — Néret, à Aquin, isolés du contact des hommes supérieurs qui agissaient dans l'Artibonite , subissant d'ailleurs la pression des colons et des officiers français, ne pouvaient que satisfaire à leurs vues de destruction des indigènes * . Peu avant que Cangé vînt au Pont-de-Miragoane, Laplume avait ordonné l'arrestation, au Pelit- Trou des Baradères, de Lemoine, commandant de ce bourg, de Bardet, qui y commandait la gendarmerie, de Gérin et d'autres hommes de couleur, sous le prétexte

« Quoique Boisrond Tonnerre les ait accusés d'avoir trop suivi les inspira lions de Rochambeau, il a atténué ces accusations en disant : « On sut, dans « plusieurs occasions, faire de Laplume et de Néret les assassins de leurs com- « patriotes.»

qu'ils conspiraient. Lemoine, Bardet et les autres furent noyés à l'Anse-à-Veau : Gérin ne dut qu'à la protection de Segrettier qui s'y trouvait, d'avoir échappé à la mort ; il se sauva et se cacha dans les mornes.

Telle fut la récompense accordée à Bardet qui, au fort Bizoton, s'était rangé avec son bataillon de la 15e du côté des troupes du général Boudet. Ainsi il en eût été de Clervaux au Cap, ainsi il en fut de toute la 6e. On conçoit que l'avènement de Bochambeau au gouvernement colonial dut ranimer le zèle de ses sicaires dans le Sud, qu'il ne dut pas manquer d'y envoyer de nouveaux ordres sanguinaires, puisqu'au Cap même il fît noyer Maurepas, Bodin et les officiers et soldats (Je la 9e. Berger, commandant de la place des Cayes, avait rempli la prison de noirs et de mulâtres qu'on noyait successivement ou qu'on pendait.

Ces atrocités portèrent une cinquantaine d'indigènes, commandés par un noir nommé Joseph Darmagnac, à se révolter aux Cayes mêmes : ils s'emparèrent du quartier de Filet où ils se retranchèrent. Cet effort ne pouvait réussir : ils furent tous faits prisonniers et périrent. Ce fut un motif pour Berger, si cruel, de supposer que la majeure partie des indigènes de la ville étaient de connivence avec ceux que le désespoir seul avait armés : les noyades, la potence vidèrent la prison, et des arrestations eurent lieu sur ceux qui ne s'y trouvaient pas : c'est alors que périt le brave Vendôme qui fut pendu.

Braquehais, natif des Cayes, s'y était rendu après la soumission de Christophe : il fut noyé dans ces circonstances. Mais les lettres énergiques qu'il écrivit pour ce général perpétueront sa mémoire, car les tyrans ne sauraient anéantir la pensée qui exprime des sentimens honorables. Les tyrans persécutent, proscrivent, immolent

leurs victimes ; mais l'esprit, les idées de ces martyrs! leur survivent ! !

A Saint-Louis, vingt-deux officiers noirs et mulâtres, parmi lesquels était Lefranc, cet ancien colonel sous Rigaud, avaient été embarques sur la frégate la Clorinde mouillée dans la rade : ce navire était commandé par un digne Français nommé Lebozec. Berger y envoya un de ses infâmes exécuteurs, Kerpoisson, lieutenant de port aux Cayes, avec ordre « de prendre les dix-neuf prison- « niers qui doivent se trouver sur la frégate et de les « noyer. » Lebozec ne voyant pas portés les noms de ceux qu'il était tenu de livrer d'après cet ordre, oppose cette fin de non-recevoir à Kerpoisson : « J'ai reçu 22 pri- « sonniers et non pas 19 ; lesquels demandez-vous? — « Tous, répond le bourreau, et surtout Lefranc. — Je « ne suis pas un bourreau ; je ne me joue pas de la vie de « mes semblables. Allez prendre de nouveaux ordres qui « m'indiquent les personnes qu'on demande, et je vous « les remettrai. Quant à Lefranc, il est ici par les ordres '< du général Laplume, et je ne le remettrai qu'à son « ordre. » 2

Kerpoisson s'empressa de retourner aux Cayes pour faire son rapport : un nouvel ordre lui fut donné pour prendre les 22 prisonniers, y compris Lefranc ; Laplume céda à ce que voulait Berger. Cette fois, Lebozec ne pouvait refuser, et ces hommes furent tous noyés.

La tentative infructueuse de Cangé au Pont-de-Miragoane avait porté Laplume et Néret à renforcer la garnison de ce bourg pour s'opposer à une nouvelle irruption des insurgés de l'Ouest dans le Sud. Un homme de

i Braqaehais élait aide de camp de Martial Bosse en 1797. » Mémoires de Boisrond Tonnerre.

couleur, du nom de Bellegarde Baudoin, commandant de la garde nationale du canton de Belle- Rivière, dans cette paroisse, reçut Tordre de s'y transporter avec ses gens. Mais il les porta à se révolter et s'entendit à cet effet avec Gilbon, chef des insurgés de Baynet : réunissant leurs troupes, ils vinrent à Miragoane, s'en emparèrent, prirent des munitions et se retirèrent sans faire aucun mal à qui que ce soit. C'était une belle action dans un temps si fertile en cruautés, et d'autant plus méritoire, que Pierre Viallet, commandant de ce bourg, se montrait cruel envers ses frères noirs et mulâtres. Néret, apprenant ce fait, employa tous ses soins pour gagner Bellegarde Baudoin à la cause française ; celui-ci fut assez faible pour s'y laisser prendre, il alla le joindre. Après son départ, les insurgés choisirent un noir pour les commander; il se nommait Léveillé : la plupart d'entre eux étaient des mulâtres propriétaires à la Belle-Rivière.

Néret vint les attaquer et fut battu : il accusa Bellegarde, qui était avec lui, d'être d'intelligence avec ses anciens compagnons, et il voulut le faire arrêter. Nouveau transfuge, Bellegarde prit la fuite et revint se faire pardonner la faute qu'il avait commise. Léveillé se porta à la montagne du Rochelois où il recruta les cultivateurs pour se renforcer et s'établit près du Pont-de-Miragoane. Retournant de nouveau au Rochelois, il combattit contre le chef de bataillon Ferbos, de l'ancienne garnison de Jérémie, que Néret avait détaché d'Aquin contre les insurgés: vaincu et blessé, Ferbos se retira à Aquin. On eut l'indignité de l'accuser d'avoir ménagé les insurgés, et, tout blessé qu'il était, il fut noyé à Aquin. Néret laissa consommer cet horrible crime, s'il ne l'ordonna pas luimême. Ainsi mourut ce brave officier qui lit la guerre

558 ÉTUDES sur l'histoire d'iiaïti.

contre Rigaud avec ce même Néret, dans l'armée de T. Louverture; qui, à l'arrivée des Français, avait contribué, à Jérémie, à préserver les blancs de cette ville de tout excès ! Désiré, noir qui l'avait aidé en cela, était déjà assassiné à Saint-Marc avec le bataillon de la 12e.

Le succès de Léveillé lui rallia Géiin qui, après sa fuite de l'Anse-à-Veau, avait gagné des noirs et des mulâtres de ce quartier à la cause de l'insurrection. Ancien chef de bataillon, intrépide et sachant faire la guerre, il était une acquisition utile pour Léveillé et ses bandes. Mais alors, il n'était pas possible de pénétrer de nouveau dans le Sud : ils se réfugièrent dans les montagnes entre le Petit-Goave et le Fond-des-Nègres.

Le Mirebalais, placé sous les ordres de Paul Lafrance? que soutenait David-Troy, servait aux Français à entretenir les communications entre le Port-au-Prince et l'ancienne colonie espagnole. Las Caobas était occupé par un officier européen nommé Luthier. Jusqu'alors, aucune insurrection n'avait eu lieu dans ces quartiers; mais Dessalines avait fait garder la Petite-Montagne, par un noir du nom de Guillaume Fontaine. Paul Lafrance essaya de l'en déloger, fut battu complètement, et perdit la vie dans la déroute : sa tête fut tranchée et envoyée à Dessalines, à la Petite-Rivière. David-Troy prit alors le commandement du Mirebalais. Ancien officier sous Rigaud, il n'avait pas émigré avec ses compagnons; il avait été témoin de toutes les horreurs commises après la guerre civile du Sud, et se trouvait au Port-au-Prince à l'arrivée du général Roudet : conservant une profonde rancune contre T. Louverture et Dessalines, il servait les Français avec zèle. 11 était employé au Mirabelais, parce qu'il na-

quit dans ce quartier et qu'il pouvait exercer de l'influence sur les indigènes; il les retint en effet sous l'obéissance de la métropole, car la population des anciens libres avait beaucoup souffert des crimes commis à l'occasion de la guerre civile.

Toutefois, Pétion pouvait conserver l'espoir de l'entraîner par son exemple, celui de Geffrard, de Jean-Louis François et de toute la \ 3e, à se rallier sous l'autorité de Dessalines. En quittant le Nord pour se réunir au général en chef, Pétion avait certainement l'intention de venir dans l'Ouest user de toute son influence sur les anciens officiers de l'armée coloniale, sur la population indigène dont il était connu par ses antécédens : dans sa pensée, Geffrard était l'homme qui devait rallier le Sud à Dessalines, car le général en chef n'y était connu que par des excès. C'eût été ne rien faire pour la cause indigène, que de se borner à rester dans l'Artibonite, lorsque, d'une part, les Congos du Nord refusaient obéissance à Dessalines, et que, de l'autre, Lamour Dérance s'érigeait aussi en général en chef, et était obéi par tous les chefs de bandes de l'Ouest. C'était à Dessalines à briser les résistances du Nord, où son influence personnelle pouvait mieux s'exercer, comme ancien officier de cette partie,, et à Pétion et Geffrard à briser celles de l'Ouest et du Sud.

D'accord entre eux sur tous ces points, l'opération essentielle que leur indiquaient les circonstances, consistait à ce que Pétion pénétrât dans l'Ouest pour ouvrir la route du Sud à Geffrard. Si Dessalines lui-même y venait, il se serait trouvé immédiatement en face de Lamour Dérance. Pétion avait l'avantage sur lui d'être connu de cet Africain, comme un ancien officier de Rigaud, dont

la déportation l'avait porté à reprendre les armes contrôles Français; sa présence ne pouvait donc offusquer cet homme qui avait grandi.

En conséquence de cet état de choses, Pétion partit de la Petite-Rivière en décembre, ayant sous ses ordres la 4 3e, commandée par Geffrard, la 10e, commandée par Jean-Philippe Daut, et un bataillon de la 7e, commandé par Marinier. Les militaires de la 10e et leur colonel étaient tous des hommes du Mirebalais, où il fallait d'abord agir. Ce bourg était fortifié depuis l'occupation anglaise : deux forts le dominaient. En arrivant dans son voisinage, Pétion envoya le capitaine Francisque auprès de David- Troy, pour lui proposer de se réunir à lui, sous l'autorité de Dessalines. Aucun parlementaire ne pouvait être plus agréable à David-Troy, que Francisque; mais à sa répugnance personnelle se joignait celle des indigènes, et l'opposition des Français qui étaient là : cette mission échoua. David-Troy répondit à Francisque, qu'il ne pouvait pas se soumettre à Dessalines, qui avait exécuté avec tant de zèle les ordres barbares de T. Louverture, à l'occasion de la guerre civile du Sud. Il ne comprenait pas la position de son pays ni l'avenir de sa race; car, que faisaient les Français depuis leur arrivée? Quel espoir pouvait-on avoir en eux? Ensuite, il y avait injustice à tout reprocher à Dessalines, lorsqu'il était prouvé qu'il avait épargné bien des hommes qui fussent tombés victimes. Ces reproches démontraient une faible portée politique en David-Troy, et qu'il se laissait dominer par une aveugle rancune.

Au retour de Francisque, Pétion disposa l'attaque. Geffrard eut Tordre d'enlever le fort David avec la 15e, Jean-Philippe Daut celui de la Crête avec la i 0e, tandis

que Pétion était à la réserve, formée de la 7". Après une vive résistance, les deux forts furent pris, et le bourg lui-même resta au pouvoir de Pétion. David-Troy rallia sa troupe et se retira à Las Caobas.

Dirigeant sa marche par le canton des Grands-Bois, Pétion descendit au Cul-de-Sac, sur l'habitation Thomazeau, située dans le canton de la Grande-Plaine : son but n'était pas de perdre son temps à attaquer les nombreux postes français qui couvraient cette plaine. Il était parvenu du côté opposé, sur l'habitation Lamardelle ; mais un détachement ennemi y étant venu en reconnaissance, il alla occuper l'habitation Pierroux dont la position était plus défendable. L'alarme avait sonné à la Croix-des-Bouquets et au Port-au-Prince; il était à craindre que Pétion ne parvînt à soulever les cultivateurs du Cul-de-Sac, jusque-là soumis aux Français : infanterie , cavalerie, artillerie légère, furent déployées contre lui ; environ mille hommes de cette première arme, plus de quatre cents cavaliers et quatre pièces de canon. Dans le premier choc, les indigènes repoussèrent l'ennemi; mais n'ayant plus de munitions, écrasés par la mitraille, ils furent défaits et mis en déroute. Pétion ne put rallier sa troupe qu'au pied des mornes.

On peut comprendre facilement cette pénurie de munitions chez les indigènes : où en auraient-ils pris en suffisante quantité pour en être toujours pourvus? Et comment faire la guerre avantageusement sans poudre? Si les Français se montraient braves sur tous les champs de bataille, c'est une qualité qu'on ne saurait jamais dénier à cette nation belliqueuse; mais ils avaient encore sur les indigènes ce grand avantage d'être toujours bien pourvus de tout , d'être disciplinés et d'avoir une

tactique supérieure : de là, leurs succès. Pamphile de Lacroix qui a eu des troupes coloniales sous ses ordres, leur a assez rendu justice pour qu'on ne doute pas de leur courage à la guerre ; et d'ailleurs la Ravine-à-Couleuvre, la Crête-à-Pierrot , les Trois-Pavillons , le Haut-du-Cap et le Cap même , l'attestent suffisamment.

Boisrond Tonnerre raconte ainsi les procédés de Dessaîines manquant de cartouches pour ses troupes: « C'é- « tait dans ces momens que son génie lui faisait trouver « des ressources et de l'encouragement dans le sein de la « pénurie même. Il parcourait les rangs, choisissait les « anciens militaires dont la témérité lui était connue , « donnait deux cartouches à chacun en les exhortant c d'aller vider la giberne d'un blanc. C'est ainsi que « l'homme fait pour commander , sait tirer parti de la « gêne et faire un point d'honneur d'un acte de néces- « site. »

Parmi les troupes françaises qui chassèrent Pétion du Cul-de-Sac, se trouvaient des indigènes du Port-au-Prince et de la Croix-des-Bouquets : ils ne furent pas les moins brillans dans cette affaire. L'un d'eux, dans la déroute de la 13e, prit l'un des drapeaux de ce corps: ils étaient encore tricolores comme ceux des Français ; seulement on en avait arraché le coq gaulois qui les décorait. Ce drapeau porté en triomphe au Port-au-Prince, fit penser que les indigènes sous les ordres de Dessalines, n'avaient nulle idée d'indépendance, de nationalité distincte; on publia cette opinion : bientôt on verra ce qu'elle produisit.

Pétion s'étant rendu au camp Frère , y trouva Germain et Caradeux , qui l'accueillirent avec sa troupe. Il se dirigea ensuite dans la plaine de Léogane , par la colline de la Rivière-Froide et le Morne-à-Bateau.

[1802] CHAPITRE x. 060

Comme le Mirebalais n'avait pas été gardé, David- Troy y revint et s'établit de nouveau dans ce quartier. Le général Brunet , déjà rendu au Port-au-Prince , envoya le général Fressinet avec une forte colonne contre les insurgés des environs de cette ville : ils furent chassés du camp Frère et des autres positions où ils se trouvaient, mais qui ne furent pas occupées par les Français. Cependant, le bourg de la Croix-des-Bouquets étant bien fortifié , quelques postes suffisaient dans les points importais pour garder la plaine du Cul-de-Sac ; des blockhaus, fortement construits , en assuraient la défense.

Peu après le retour de Cangé à Sarrebousse , de son expédition vers le Pont-de-Miragoane, plusieurs des mulâtres et des noirs qui servaient les Français à Léogane sous le commandant de la place Laucoste , étaient venus le joindre : c'étaient Marion, ancien capitaine de la légion de l'Ouest , Mimi Baude , Heurtelou , les deux Brisson et Colin. Lamour Dérance y étant venu, promut Marion au grade d'adjudant-général, et Mimi Baude à celui de colonel ; il reconnaissait en eux, comme en Cangé, d'anciens officiers sous Bauvais et Bigaud '.Le 14 décembre , Lamour Dérance fît attaquer Léogane : les indigènes ne purent prendre la place , mais ils s'emparèrent du poste Bineau et du fort Ça-Ira , qui leur fut livré par Banglo , capitaine noir qui le commandait. Ce résultat tint la ville entièrement cernée.

En arrivant dans la plaine, Pétion se rendit sur l'habi-

' C'est ici l'occasion, pour nous, d'exprimer un sincère regret d'avoir omis de citer les noms de Cangé, Marion, Mimi Baude, Lamartinière, Ale Nau , Brice Noailles, Labée, Ducroc, D. Martin, Langlade, Zenon, Desvallons, parmi les mulâtres qui servaient sous Bauvais et Bigaud , et dont la page 131 de notre •ic volume fait mention. Ils méritaient de figurer à côté des autres ; et parmi les noirs : Taco, Badiau^jGilard, Ulysse, Barre Pérac, Coco Pouillac, Dharan.

tation Darbonne où Lamour Dérance tenait son quartiergénéral. Ce chef lui fit bon accueil ainsi qu'à ses officiers et à leurs troupes : c'étaient encore d'anciens partisans de Rigaud en faveur duquel il avait constamment résisté à T. Louverture1. Pétion s'attacha à se faire bien venir dans l'esprit de Lamour Dérance, pour ne pas être contrarié dans son projet de faire passer Geffrard dans le Sud. On a prétendu qu'il essaya de le porter à reconnaître l'autorité de Dessalines ; mais nous doutons qu'un homme expérimenté comme l'était Pétion , eût compromis son œuvre par une telle démarche. Il n'ignorait pas que sous T. Louverture, Dessalines étant commandant en chef du département de l'Ouest, il avait eu plus d'une fois l'occasion de faire traquer Lamour Dérance dans les montagnes du Port-au-Prince ou dans celles de Jacmel 2 : lui proposer, dans la plaine de Léogane, alors qu'il était tout-puissant, de reconnaître un supérieur en son ancien ennemi , c'eût été , de la part de Pétion , plus qu'une imprudence ; car il aurait pu périr. Il est probable qu'il lui aura parlé, comme à Sans-Souci, de la nécessité de ne pas se heurter les uns et les autres dans une guerre entreprise pour résister aux Français. Pétion avait mieux à faire , et c'est ce qu'il fit : il prépara Cangé, Marion, Mimi Baude , etc., ses anciens compagnons d'armes du Sud, à ne reconnaître

1 Ces faits et la promotion deMarion et de Mimi Baude nous portent à croire qu'il y a eu erreur ou passion de la part de Boisrond Tonnerre, quand il dit de Cangé : « Il parvint par une feinte condescendance aux ordres de Lamour « Dérance, à préserver (es hommes de couleur comme lui et les noirs créoles, « de l'extermination des Africains. » Lamour, ainsi que les autres chefs africains , ne prétendait céder sa priorité , dans la prise d'armes contre les Français, ni aux mulâtres ni aux noirs créoles; mais nous ne pensons pas qu'il voulait les exterminer, à moins qu'ils ne voulussent méconnaître son autorité; ce qu'a fait Dessalines lui-même envers ceux qui lui résistèrent : c'est-à-dire le» Africains, car les autres lui obéirent.

» Voyez tome 4, p. 336 et 337 de cet ouvrage.

[i802] CHAPITRE X. 565

que Dessalines pour général en chef des indigènes , dès que les circonstances leur permettraient de secouer le joug de l'autorité qu'exerçait Lamour Dérance. L'exemple qu'il avait tracé, la présence de Geffrard , de Jean-Louis François et de toute la 15e qui allaient opérer dans ce sens sur tous les esprits du Sud, ne pouvaient que les entraîner. Personnellement, Cangé avait un autre motif qui devait influer sur lui : après la guerre civile du Sud , « il « avait dû son salut à Dessalines qui l'avait reçu comme « simple grenadier dans son régiment (la 4e demi-bri- « gade). * »

En ce moment , Gérin, qui avait été sauvé aussi par Dessalines, ayant appris dans les hauteurs du Petit-Goave où il se trouvait avec Léveillé, que Pétion, Geffrard et les autres militaires du Sud étaient dans la plaine de Léogane, vint les y rencontrer. Comme eux , il se pénétra dejla nécessité d'une franche soumission aux ordres du général en chef qu'ils avaient reconnu : l'accession d'un tel officier ne pouvait qu'être d'un grand poids aux yeux des indigènes du Sud. Dessalines recueillait donc le prix des actes d'humanité qu'il avait exercés envers les vaincus ! Pourquoi faut-il que nous ayons à constater plus tard , qu'il oublia les services de tous ces hommes qui lui prêtèrent un concours dévoué, dans l'œuvre nationale qu'il entreprit en 1802 avec tant de gloire î...

En bloquant les Français dans la ville de Léogane, Cangé avait établi plusieurs postes retranchés autour de cette ville, sur les habitations Cassagne, Dampuce et Petit. Ce dernier poste étant le principal, Pétion utilisa ses connaissances comme ingénieur en le fortifiant ; il fit oeçu-

1 Mémoires de Boisrond Tonnerre.

566 études sur l'histoire d'iïaïti.

per le fort Ça-ïra par Geffrard avec la 1 5e, car il était à prévoir que la prise de ce fort , tandis que Léogane était cerné , déterminerait les Français à envoyer des troupes à son secours : ce qui eut lieu en effet. Avant leur arrivée , une goélette canonna le fort à boulet et mitraille : Geffrard reçut une blessure au bras, et le commandement passa à Gérin.

Bientôt arrivèrent dans la rade de Léogane une frégate, un brig, et trois goélettes portant des troupes qui débarquèrent. Cette fîotille était sous les ordres du capitaine de vaisseau Jurien (de la Gravière)1 : elle canonna le fort Ça-Ira, tandis que les troupes l'attaquaient et que la garnison de Léogane faisait une sortie. Les indigènes furent chassés du fort ; mais Pétion accourut à leur secours avec des troupes de Cangé , rallia la 1 3e, et réussit à refouler une partie des Français dans la ville de Léogane : les autres périrent ou gagnèrent les navires qui se retirèrent au Port-au-Prince. Dans cette affaire, Jean-Louis François, Coco Berne, Gérin, Sanglaou etïsidor, montrèrent une grande bravoure.

Geffrard, rétabli de sa blessure, se mit enroule pour le Sud avec Gérin et la 15e, en passant dans les mornes du Petit-Goave où ils rallièrent Lé veillé et ses bandes. Geffrard avait reçu de Dessalines un paquet qu'il ne devait décacheter que lorsqu'il aurait enlevé l'un des bourgs du littoral du Sud : c'était son brevet de général de brigade qu'il devait ainsi gagner à la pointe de son épée.

Immédiatement après son départ , Pétion se mit aussi en route pour retourner auprès de Dessalines. Pendant

'Le même qui vint à Haïti, en 1825, avec le baron de Mackau, en qualité d'amiral. Il fut l'un des officiers de marine qui se montrèrent modérés pendant l'occupation française.

[1802] CHAPITRE x. 3g7

son court séjour dans la plaine de Léogane, il avait embauché tous les officiers supérieurs qui obéissaient à Lamour Dérance. En revoyant Germain Frère et Caradeux à la Coupe, il opéra la même conversion dans leur esprit. Magloire Ambroise et Lacroix, du côté de Jacmel, ne pouvaient qu'imiter Cangé lorsque le moment serait arrivé de se prononcer.

Il ne restait plus que le farouche Larose à convaincre de la nécessité d'une soumission parfaite à Dessalines ; mais ce n'était pas chose facile. A peine arrivé à l'Arcahaie , Pétion essaya un moyen pour connaître ses dispositions : il lui dit qu'il avait reçu l'ordre du général en chef d'occuper ce bourg. Mais Larose, qui l'avait accueilli avec beaucoup d'égards, se révolta contre cet. ordre , en reprochant à Dessalines toutes les exécutions à mort faites après la guerre civile du Sud , d'avoir concouru à la déportation de T. Louverture et livré Charles Bélair à Leclerc. Vainement Pétion voulut-il le ramener à des sentimens plus modérés ; il fit battre la générale , mit sa troupe sous les armes pour chasser Pétion de l'Arcahaie. Ce dernier prit le parti d'en sortir avec les troupes qui l'accompagnaient ; mais ses paroles avaient frappé tous les hommes soumis «à Larose.

Rendu à la Petite-Rivière, il fit son rapport à Dessalines qui se promit de punir Larose dune manière exemplaire, après qu'il se serait assuré la soumission des Congos du Nord. Sa confiance en Pétion ne fut que plus grande, en apprenant que Cangé et les autres chefs de bandes avaient écouté ses conseils : désormais il pouvait espérer de réussir complètement à se faire agréer comme général en chef, puisque Geffrard allait dans les mêmes vues dans le Sud.

La position des habitations Marchand et Laville, au pied de la chaîne des montagnes des Cahos, présentant des monticules faciles à défendre , le général en chef ordonna à Pétion d'en tracer les fortifications qui furent commencées dès-lors. Si Pétion y mit les règles du génie militaire qu'il possédait, Dessalines leur donna des noms qui portaient l'empreinte de son génie particulier : il y eut les forts Décidé, Culbuté, la Fin du Monde, Résolu, la Source et Innocent, ce dernier nom étant celui de l'un de ses fils naturels.

Examinons ici la position respective des Français et des Indigènes, au moment où finissait l'année 1802.

Toute l'ancienne partie espagnole était au pouvoir des Français.

Dans le Nord, ils possédaient le Cap, le Môle, le Fort- Liberté et la Tortue.

Tout l'intérieur de ce département appartenait aux Indigènes.

Sans-Souci donnait ses ordres depuis le Borgne jusqu'aux campagnes du Fort-Liberté. Petit-Noël Prieur était son premier lieutenant; les autres chefs débandes étaient: Jacques Tellier, Labrunit, Cagnet, Yayou, Macaya, Mavougou , Va-Malheureux et Caca-Poule (quel nom bizarre! ). Toussaint Brave et Charles Bauduy, anciens militaires, étaient contraints d'obéir à ces Congos, malgré leurs sympathies pour Dessalines.

Clervaux, ayant réorganisé la 6e coloniale en partie, faisait tête à l'orage autant que possible, en s'efforçant de faire des prosélytes au véritable général en chef. Il en était de même de Christophe qui, plus haï que son collègue, se voyait réduit à l'inaction avec quelques troupes

[1802] ciiAPiïiiE x. 569

fidèles des lre, 2e et 5e demi-brigades, sur l'habitation Milot, située au pied de la montagne du Bonnet-à-1'Évêque, pour éviter les embûches de ses ennemis personnels.

Enfin, dans la péninsule du Nord, depuis le Petit- Saint-Louis jusqu'aux portes du Môle, Capois était obéi par les insurgés de cette partie ; mais il était disposé, comme ancien militaire, à reconnaître et à faire admettre par ses inférieurs l'autorité de Dessalines dès qu'il y paraîtrait.

Le général en chef lui-même dominait dans l'Artibonite, possédant la ville des Gonaïves, ayant sous ses ordres immédiats les généraux de brigade Pélion, Gabart et Vernet, et le noyau de la fameuse armée indigène.

Dans ce département, les Français ne possédaient que la ville de Saint-Marc.

Dans l'Ouest proprement dit, Lamour Dérance était encore obéi : — par Larose, à l'Arcahaie ; — par Adam, Métellus, Germain Frère et Caradeux, dans les hauteurs du Port-au-Prince ; — par Magloire Ambroise, Lacroix, Macaque et Lemaire, dans celles de Jacmel ; — par Cangé et tous les officiers supérieurs qu'il avait nommés, dans la plaine de Léogane. Mais on a vu que la présence de Pétion et ses bons offices avaient secrètement sapé le pouvoir colossal de l'homme du Bahoruco, qui prétendait, ainsi que Sans-Souci, contester la suprématie de l'homme inévitable, nécessaire, des Indigènes.

Dans ce département de l'Ouest, les Français étaient en possession du bourg du Mirebalais, de celui de la Croixdes-Bouquets avec la plaine qui l'environne, de celui du Grand-Goave, et des villes du Port-au-Prince, de Jacmel, de Léogane et du Pctit-Goave.

Tout le département du Sud leur était soumis, moins quelques ehefs de bandes retirés dans les bois et sans influence.

Dessalines fait reconnaître son autorité dans le Nord, et y organise le pouvoir des chefs militaires. — Lutte des Congos contre Christophe. — Dessalines va rétablir l'ordre. — Assassinat de Sans-Souci. — Les Congos se soulèvent et tuent Paul Louverture. — Dessalines les écrase et retire Christophe et Clervaux du Nord. — Il se porte à l'Arcahaie d'où Larose s'enfuit. — Pétion y est placé.— Ses mesures politiques. — Arméniens de barges indigènes.— Clauzel prend le Portde-Paix. — Capois attaque cette ville et envoie une expédition contre la Tortue. — Il reprend le Port-de-Paix et la Tortue. — Romain, Clervaux et Christophe attaquent le Cap et sont repoussés. — Tous« saint Brave attaque le Fort-Liberté. — Geffrard prend l'Anse-à-Veau et en est chassé ensuite. — Gilles Bénech enlève Tiburon. — Insurrection dans la plaine des Cayes. — Férou en prend la direction. — Geffrard se joint à Férou et fait reconnaître l'autorité de Dessalines. — Combats entre Sarrazin et les indigènes dans la plaine des Cayes. — Magloire Ambroise attaque et cerne Jacmel, — Adoption du drapeau indigène. -^Marche de Kerverseau au Bahoruco.— Lamarre s'empare du PetitGoave et en expulse Delpech.— Rochambeau fait dévorer un noir par des chiens, au Cap. — Autres crimes.

— Il transporte le siège du gouvernement au Port-au-Prince. — II y donne un bal funèbre. — Il envoie des troupes contre Cangé, à Léogane, — contre Lamarre, au Petit-Goave. — Mort de Neterwood : les Français sont repous ses par Lamarre. — Rigueurs et projets de destruction au Port-au-Prince.

— Brunet est envoyé aux Cayes. — Combats divers dans le Sud. — Geffrard fait prendre l'Anse-à-Veau. — Pétion repousse Fressinet à l'Arcahaie. — Clauzel bat Romain et Toussaint Brave à l'Acul. — Rupture de la paix d'Amiens. — Le général Boyer est fait prisonnier par les Anglais. — Pétion provoqué la réunion, à l'Arcahaie, de Cangé et de ses officiers, à l'effet de leur faire reconnaître l'autorité de Dessalines. — Mesures projetées par le général en chef.

Après que Pétion eut posé dans le Nord et dans l'Ouest, les bases de l'autorité suprême de Dessalines, et

o7± ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI.

Geffrard se rendant dans le Sud à cet effet, la première opération qui était indiquée à Dessalines consistait à aller lui-même se faire reconnaître en qualité de général en chef.

Il partit de l'Artibonite vers le 2 de janvier 1805, et se rendit au Port-de-Paix où Capois et ses troupes ne firent aucune difficulté de l'acclamer. Capois fut nommé général de brigade : il avait réorganisé la 9% dont le commandement fut confié à Pourcely, et les bataillons à Jacques Louis, Nicolas Louis et Beauvoir.

Se portant immédiatement dans les quartiers du voisinage du Cap, Dessalines nomma aussi généraux de brigade, Romain et Yayou : le premier eut le commandement du Limbe, le second celui de la Grande-Rivière. Cet acte d'autorité acheva de les détacher du parti de Sans-Souci. Christophe fut chargé de commander le Dondon, et Clervaux la Marmelade. Christophe reçut la mission secrète de se défaire de Sans-Souci, et Dessalines retourna à l'Artibonite.

Mais, peu de jours après, les Congos se soulevèrent contre Christophe, probablement à l'instigation de Sans- Souci. Forcé de se réfugier auprès de Clervaux, il fut aidé par celui-ci à reprendre son commandement au Dondon. Un nouveau mouvement des Congos l'en chassa encore. Informé de cette résistance, Dessalines accourut sur les lieux, employa la persuasion et l'autorité en même temps, pour annihiler l'influence de Sans-Souci, en tenant aux Congos le même langage que Pétion leur avait tenu. Cependant, il leur fit une concession adroite dans la circonstance, en retirant le commandement du Dondon à Christophe, qu'il plaça à Milot, avec la surveillance des quartiers qui s'étendaient jusqu'aux limites du Fort-

[1803] chapitre xr. 373

Liberté. Petit-Noël Prieur fut nommé commandant de place au Dondon, au grade de colonel, et le général Paul Louverture en eut l'arrondissement.

Dessalines alla voir Toussaint Brave qu'il promut au grade de général de brigade, avec le commandement des campagnes du Fort-Liberté et de Laxavon ; et à son retour, il visita Sans-Souci, qui s'était réfugié dans les montagnes de la Grande-Rivière. ïl affecta de considérer ses anciennes prétentions à l'autorité comme l'égarement d'un défenseur de la liberté. Cette démarche lui concilia Sans-Souci et ceux qui pouvaient encore espérer en lui.

Mais, à peine Dessalines retournait-il à l'Artibonite, que Christophe, continuant son œuvre, et pour mettre à exécution l'ordre secret qu'il avait reçu, appela Sans- Souci à une conférence sur l'habitation Grandpré. Il s'y rendit sans défiance, avec quelques-uns de ses officiers. Aussitôt, Christophe les fit tous massacrer par ses soldats, à l'exception du chef de bataillon Charles Pierre. Ce crime souleva contre lui Petit-Noël et les Congos qui l'assaillirent. Chassé jusqu'à la Marmelade, Christophe et Clervaux ne purent résister au torrent des insurgés et se retirèrent aux Gonaïves. Le malheureux Paul Louverture essaya en vain de contenir dans le devoir les Congos irrités par la mort de leur chef : ils lui tranchèrent la tête.

Ces faits attirèrent Dessalines avec toutes ses forces, y compris les troupes de Christophe et de Clervaux, et ces généraux eux-mêmes. Il marcha contre Petit-Noël, enleva le Dondon et écrasa les Congos. Petit-Noël fut contraint à se cacher dans les bois. Toutefois, pour empêcher de nouveaux soulèvemens parmi ces bandes indisciplinées, Dessalines se vit obligé à retirer du Nord Christophe, qu'il plaça aux Gonaïves, près du général

Vernet, et Clervaux, qu'il ramena à la Petite-Rivière.

Tel fut le résultat de l'assassinat de Sans-Souci. Ce crime ne priva seulement, pas le Nord de la présence de deux généraux qui , avec des moyens de persuasion , eussent peut-être organisé les Congos pour les maintenir sous l'autorité de Dessalines ; mais ces hommes ignorans, abandonnés à eux-mêmes, finirent par entrer plus tard en relation avec les Français affamés dans la ville du Cap, en leur fournissant des vivres et des denrées d'exportation. Il est possible qu'après la visite qu'il avait reçue de Dessalines , Sans-Souci fût resté soumis à ses ordres. On ne peut donc que déplorer ce qui parut au général en chef une nécessité commandée pour assurer son autorité. La mort de Sans-Souci occasionna celle de Paul Louverture, qui avait toujours été porté au bien et qui aurait pu être utile à la cause indigène.

Après avoir établi ainsi sa suprématie dans le Nord, Dessalines devait la fonder dans l'Ouest. Partant de l'Artibonite avec Pétion, Gabart et de nombreuses troupes, il se présenta à l'Arcaliaie, d'où Larose s'enfuit dans un canot qui le porta à Mariani : de-là, ce dernier se rendit auprès de Lamour Dérance qui était alors dans la plaine deLéogane. Pétion, élevé au grade de général de division, pour commander le département de l'Ouest, établit son quartier-général à l'Arcahaie l. L'occupation de ce bourg sur le littoral, à proximité du Port-au-Prince et de la plaine de Léogane, donna à cet homme politique le moyen d'entretenir des intelligences avec des indigènes de cette première ville, les chefs de bandes qui l'avoisinaient et ceux qui obéissaient encore à Lamour Dérance

* En même temps, Dessalincs envoya des brevets du même grade à CSwis-» tophe, Clervaux et Vernet.

[1805] CIIAPITUB xi. ^»/o

du côté de Léogaue, en sapant les fondemens de son autorité. C'est ce qu'il fit, en armant des barges qui traversaient incessamment la baie du Port-au-Prince. Alors parurent notamment Boisblanc , Derénoncourt et Masson, marins audacieux qui renouvelèrent ce qu'avaient fait dans la guerre civile du Sud, Panayoty et les deux frères Gaspard : ils capturèrent des navires français dont les cargaisons profitèrent aux indigènes; ils facilitèrent les échanges, qui s'opéraient sous voile, de denrées récoltées dans la plaine de l'Arcahaie, contre des armes et munitions que fournissaient des navires des États-Unis et de la Jamaïque.

Par les soins de Dessalines, pareilles choses s'exécutèrent du côté des Gonaïves, où commandait le général Vernet. Il en fut de même sur le littoral du Sud, lorsque les bourgs de ce département tombèrent aux mains des indigènes. Là, Bégon et Aoua se distinguèrent comme leurs collègues dans l'Ouest. L'intérêt mercantile des étrangers y trouvait son compte, car ils échangeaient des choses précieuses pour les indigènes, qui ne savaient que faire de leurs produits.

On conçoit facilement que, l'autorité de Dessalines étant reconnue par les principaux chefs de l'ancienne armée coloniale, l'impulsion qu'il leur donna devait faire de l'année 1805 une époque de guerre acharnée contre les Français. A mesure que l'organisation militaire s'opérait sur tout le territoire soumis aux indigènes, cette guerre prenait de plus en plus un caractère de gravité qui, en assurant le succès de leurs armes, devait garantir leur indépendance de leurs ennemis, surtout lorsque survint la rupture de la paix d'Amiens par la Grande-Bretagne,

576 études sur l'histoire diîaïti.

la France n'ayant pu alors alimenter son armée expéditionnaire par l'envoi de nouvelles troupes.

Notre intention n'est pas d'entrer dans le détail de tous les combats qui se livrèrent à partir du mois de janvier, dans lesquels on peut dire que, si les Français montrèrent leur valeur accoutumée, les indigènes ne prouvèrent pas moins de bravoure, puisqu'en général ils étaient fort mal armés, qu'ils n'avaient presque pasdepoudreetqueleur organisation étaitassez défectueuse, leurs troupes se recrutant incessamment de cultivateurs qui allaient aussitôt au feu. Signalons néanmoins les faits principaux de cette guerre.

Le 6 janvier, Rochambeau fit partir du Cap le général Clauzel sur le vaisseau te Duquêne, arrivé la veille avec des troupes ; une frégate et plusieurs autres navires en portaient aussi. Cette expédition, dirigée contre le Portde-Paix , enleva cette ville aux mains de Capois, mal^ gré la résistance qu'il fît. Capois se retira à deux lieues de là sur l'habitation Lavaud-Lapointe dont il fortifia la position sur le rivage de la mer. Clauzel laissa le commandement du Port-dePaix au chef de bataillon Daulion et retourna au Cap. Le but de cette expédition était de couvrir l'établissement des malades placés à la Tortue et de faciliter les communications entre cette île et le Môle, entre le Môle et le Cap.

Mais, comprenant lui-même l'objet que les Français avaient en vue, Capois ordonna peu après une attaque de nuit contre le Port-de-Paix, et principalement contre le Petit-Fort, où se trouvaient les munitions; il le savait. Tandis que Jacques Louis et Cataboix attaquaient la garnison des autres forts, Beauvoir réussit à enlever le Petit- Fort au moyen d'échelles qu'il fit placer en pénétrant dans la mer : les militaires surpris dans le sommeil furent

tous massacrés, et Gapois fît enlever toutes les munitions. Ce succès étant obtenu, il se retira avec ses troupes à Lavaud-Lapointe où Romain lui fit demander quelques milliers de poudre.

Concevant bientôt le projet le plus aventureux et le plus hardi en même temps, Capois ordonna à Vincent Louis, commandant au Petit-Saint- Louis, de construire des radeaux formés de planches attachées par des lianes, afin de traverser le canal de la Tortue pour se porter sur cette île. Dans la soirée du 18 février (29 pluviôse), * 1 50 hommes d'élite de la 9e, commandés par le capitaine Gardel, montèrent sur ces radeaux que remorquèrent deux embarcations. Vincent Louis arriva dans la même nuit à la Tortue : il y souleva les noirs, surprit la garnison française commandée par l'adjudant-général Boscus, enleva le fort de l'Hôpital, égorgea la plupart des malades et délivra des prisonniers indigènes, notamment le capitaine Placide Lebrun, et sa propre mère et son fils ; il va sans dire que l'incendie des établissemens éclaira ses succès. Mais Boscus, revenu de sa surprise, le repoussa dans l'intérieur de l'île et avisa le Cap de cet événement : des forces supérieures arrivèrent bientôt à son secours, et Vincent Louis et Gardel ne purent s'embarquer qu'avec quelques hommes pour se rendre au Petit-Saint-Louis. Les noirs de l'île subirent un terrible châtiment : néanmoins, dans le courant de mars ils se soulevèrent de nouveau et massacrèrent tous les malades qu'ils purent at-

1 M. Marîiou dit que ce fut le 6 janvier, d'après la Gazelle officielle de Saint-Domingue publiée au Cap; nous avons lu deux rapports sur ce fait extraordinaire, qui le placent dans la nuit du 29 au 30 pluviôse. Nous préférons cette dernière date, parce que lapiemière le ferait coïncider avec l'expédition du général Clauzel contre le Port-de-Paix :ce qui nous paraît difficile àcon» cilier.

578 études sun l'histoire d'haïti.

teindre. Rochambeau se vit contraint à faire retirer le reste delaïortuepour les porter au Môle, à la fin de cemois.

Quelques jours après, le 12 avril, Capois résolut d'attaquer sérieusement le Port-de-Paix ; après des prodiges de valeur, bien secondé par ses officiers supérieurs, il réussit à enlever les divers forts et à contraindre les Français à évacuer sur Je Cap. Jetant ses regards sur la Tortue , dès le lendemain il y envoya de nouveau Vincent Louis et Beauvoir qui forcèrent les ennemis à l'évacuation de l'île. Depuis lors , aucune entreprise ne fut faite par les Français, soit contre le Port-de-Paix, soit contre la Tortue. Armant des barges au Port-de-Paix, à Saint-Louis et au Borgne, Capois empêcha le cabotage entre le Cap et le Môle : les navires de guerre seuls purent continuer les communications entre ces deux villes.

De son côté, tandis que Rochambeau partait du Cap, le 5 février, avec l'amiral Latouche Tréville sur le vaisseau le Duguay-Tronin t pour aller visiter la Tortue, le Môle et le Port-au-Prince, le même jour dans la nuit, le général Romain attaqua le Cap et fut repoussé : il se retira sur l'habitation Vaudreuil où il se retrancha. Le lendemain , le général Clauzel vint l'y combattre avec environ 5,000 hommes et l'en chassa après une vive résistance. Romain se rendit au Limbe. Mais, dans la nuit du 18 au 1 9 février, en même temps que les radeaux se dirigeaient contre la Tortue , il attaqua le Cap de nouveau. L'insuccès de la première affaire l'avait porté à demander des secours au général en chef, espérant, par les rapports de quelques émissaires, que les indigènes de la ville se déclareraient en sa faveur ; et Dessalines avait ordonné à Clervaux et Christophe de se rendre avec leurs troupes auprès de lui.

[1803] CHAPITRE Xî. 579

Dans l'intervalle, Rochambeau était revenu au Cap, dès le 9 février. Les environs de la place étaient fortifiés convenablement pour la couvrir d'une attaque sérieuse. Néanmoins, les généraux indigènes l'avaient dirigée avec une telle intelligence , que nous avons lu un rapport où ce fait d'armes est qualifié d'attaque parfaitement combinée. Le fort Bélair qui domine le Cap , et la barrière Bouteille furent pris par eux. Mais la tactique européenne, jointe à la valeur des troupes et des généraux français , réussit à les chasser après un combat de plusieurs heures et des pins meurtriers : ils ne s'arrêtèrent qu'au Morne- Rouge ; en se retirant, ils incendièrent l'hôpital des Pères.

Romain reprit sa position au Limbe, et Christophe et Clervaux retournèrent auxGonaïves. Parmi les prisonniers faits parles Français, il se trouva un officier nommé Monfort, du 1 er régiment, qui, croyant sauver sa vie, eut la lâcheté de dénoncer une foule d'indigènes du Cap comme ayant formé le projet de se joindre aux autres dans l'attaque ; et quoiqu'ils eussent combattu avec courage et dévouement dans les rangs français, Rochambeau trouva dans cette dénonciation l'occasion de les faire pendre ou noyer : il n'épargna pas Monfort lui-même.

A l'est du Cap, Toussaint Brave avait été chassé par le général Pamphile de Lacroix, de Laxavon et d'Ouanaminthe, à la mi-janvier. Dans les premiers jours d'avril, il attaqua à son tour le Fort-Liberté où il pénétra, mais il fut repoussé par les généraux Quentin et Dumont.

Geffrard étant parvenu dans la plaine du Petit-Goave, sur l'habitation Cupérier, rallia à lui tous les indigènes qui avaient pris les armes dans les cantons du voisinage.

380 ÉTUDES SUll L'HISTOIRE D' HAÏTI.

Procédant à un commencement d'organisation, il déféra le commandement de la 13e à Coco Herne, à Jean-Louis François un noyau de corps devenu la 45% à Gérin un autre devenu la 16e. N'ayant que fort peu de poudre, sans artillerie, il marcha d'abord sur Miragoane qu'il enleva: passant ensuite par les montagnes du Rochelois, il y rencontra un détachement français qu'il dispersa en tuant le commandant. Le 16 janvier, il parvint à l'Anse-à-Veau qu'il prit après quelques heures de combat : la garnison française, faite prisonnière, périt par la main des vainqueurs, et son commandant Bernard, adjudant-général, s'enfuit à Jérémie par mer. Geffrard décacheta alors le paquet qu'il avait reçu de Dessalines, pour n'être ouvert qu'à la prise d'un port de quelque importance. La condition était remplie, et les troupes saluèrent en lui le généralde brigade qui allait désormais diriger toutes les opérations de l'insurrection du département du Sud : glorieux résultat, que nous regrettons néanmoins de voir terni par un acte de représailles sanglantes. Mais , bientôt nous verrons Geffrard réparer ces fureurs, par le respect qu'il porta au droit du vaincu h être traité, non comme ennemi, mais comme homme.

Avertis de la prise de l'Anse-à-Veau, lesgén éraux Darbois et Laplume, secondés par l'adjudant-général Sarqueleux et le colonel Néret, ne tardèrent pas à se réunir au Petit-Trou. Marchant contre les indigènes avec des forces supérieures, bien pourvues de tout ce qui assure le succès à la guerre, ils les battirent complètement sur l'habitation Laval où Geffrard s'était rendu, à une lieue de l'Anse-à-Veau. Cette victoire, disputée avec acharnement, le rejeta jusqu'à Cupérier , à dix lieues au moins. L'Anseà-Veau et Miragoane furent repris par les Français, qui y

[1805] chapitre xr. 581

reçurent peu après des renforts venant du Cap, sur les vaisseaux l'Indomptable et le Mont-Blanc qui y arrivaient de France en ce moment. Darbois et Sarqueleux retournèrent à Jérémie, Laplume et Néret aux Cayes. La déroute des indigènes eut lieu le 12 février.

Mais alors, des faits importans s'étaient accomplis sur d'autres points du département du Sud. Le même jour, 16 janvier, où Geffrard prenait l'Anse-à-Veau, Tiburon tombait au pouvoir d'autres indigènes soulevés déjà contre leurs communs ennemis. On a vu que Goman était dans les bois de ce quartier dès le mois de mai 1802; à lui s'était rallié Nicolas Régnier, ancien chef de bataillon, comme lui, sous Rigaud ; peu après la révolte éphémère de Joseph Darmagnac, un troisième ancien chef de bataillon sous le même général, Gilles Bénech, était allé les joindre. Plus ancien que les deux autres dans le service militaire, celui-ci fut reconnu par eux comme leur supérieur, quoiqu'ils gardassent chacun le commandement des petites bandes de cultivateurs qu'ils avaient endoctrinés. Gilles Bénech, Africain, mais d'une finesse remarquable qui lui valut le sobriquet de petit-malice, réussit à embrigader d'autres cultivateurs et à former ainsi une troupe d'environ 2000 hommes ; il persuada à ses compagnons d'aller s'emparer de Tiburon, principalement pour se procurer des munitions. Cette place était toujours commandée par le colonel Desravines, homme de couleur que T. Louverture y avait placé ; n'ayant pas assez de forces à opposer aux insurgés, il se retira aux Irois où il fut tué par les Français, qui le punirent ainsi de sa fidélité à leur cause.

Dans le même mois, au Port-Salut, Vancol, Wagnac, Théodat et Bergerac Trichet, deux frères, se prononcé-

rent contre eux ; au camp Périn, dans le haut de la plaine des Caves, Guillaume Lafleur et Lafrédinière se prononcèrent aussi en y réunissant des cultivateurs. Lafrédinière était un de ces Français qui, comme Véret, ne connaissaient ni préjugés de couleurs ni antipathie de races : il avait été révolté des injustices de ses compatriotes. Reconnaissant tous en Férou, ancien chef de bataillon sous Rigaud, et alors commandant delà commune des Coteaux, l'homme qui pouvait les diriger dans l'insurrection à cause de son courage et de ses talens militaires, ils s'étaient abouchés avec lui, et ce mulâtre avait répondu à leur appel. A la fin de janvier ou dans les premiers jours de février, toute cette partie du Sud était insurgée. Férou, en prenant les armes contre les Français, renouvela ce qu'avait fait Pétion au Haut-du-Cap : il fît embarquer dans une chaloupe les blancs qui se trouvaient aux Coteaux, et les renvoya aux Cayes. Peu après, il rencontra dans la plaine un détachement de Français qu'il enveloppa et fît prisonniers : après les avoir désarmés, il les fît conduire avec leur commandant Damira jusqu'aux avant-postes des Cayes.

Noble exemple tracé vainement aux hommes qui se croyaient autorisés, par leurs ridicules préjugés de couleurs, à appeler brigand tout mulâtre ou noir qui prenait les armes pour résister à leur tyrannie !

Le colonel Berger n'avait pas attendu le retour de Laplume aux Cayes pour essayer de comprimer l'insurrection ; il s'était porté au camp Périn contre G. Lafleur et Lafrédinière, mais il avait dû rentrer précipitamment aux Cayes, en apprenant le soulèvement de Férou. Laplume vint bientôt se mettre àla tête des troupes et marcha contre les indigènes retranchés au Morne-Fendu et à Maraudhuc.

[1805] chapitre xr. 383

Un combat sanglant eut lieu dans ces deux endroits, où Néret et Berger furent, battus. Parmi les prisonniers qu'avait faits Férou, dans la troupe de Damira, se trouvait le mulâtre Élie Boury qu'il garda auprès de lui ; il crut pouvoir compter sur son dévouement à la cause de ses frères et lui confia même un commandement ; mais, peu avant le combat, Élie Boury, entraîné par la fatalité et conservant son inconcevable attachement à la France, abandonna Férou et fut rendre compte à Laplume et Berger de la position des indigènes. L'infâme Berger ne sut pas apprécier cette défection, ou plutôt ce retour à la cause de son pays : il fît noyer Élie Boury dans la rade des Cayes.

La victoire de Férou détermina le soulèvement général de toute la plaine des Cayes, où Bazile et Armand Berrault avaient déjà opéré dans ce sens. Mais Gilles Bénech et ses compagnons furent chassés de Tiburon le 46 février; ils avaient eu le temps néanmoins d'en enlever toutes les munitions. Eux aussi reconnurent en Férou le chef de l'insurrection du Sud.

La nouvelle de ces heureux événemens étant parvenue à Geffrard, il vit que c'était le moment de pénétrer de nouveau dans ce département. Il en donna avis à Cangé qui vint le joindre dans les montagnes du Petit-Goave où il s'était retiré; Cangé emmena quelques troupes avec lui et apporta des munitions dont Geffrard avait le plus pressant besoin. Ancien compagnon d'armes de Geffrard sous Bigaud, secrètement dévoué à l'autorité de Dessalines, Cangé l'assista généreusement en cette circonstance. Ils se mirent en marche sur Aquin où ils combattirent contre Néret, accouru dans ce bourg ; mais , le principal objet de Geffrard étant de se joindre à Férou, il n'insista

584 études sur l'histoiue d'haïti.

pas contre Aquin. Passant par la route de l'Asile, dans le canton du Citronnier, il parvint le 5 mars dans la plaine des Cayes, toujours en combattant les postes français qu'il rencontra sur sa route. Il avait fait prévenir Férou de sa marche: celui-ci vint à sa rencontre avec ses troupes et leurs chefs ; elle eut lieu sur l'habitation Charpentier, à peu de distance des Cayes.

Ce fut une scène touchante entre ces divers officiers de Rigaud, qui ne s'étaient pas vus depuis juillet 1800. Leur jonction s'opérait au nom de la Liberté, pour laquelle ils avaient jadis combattu et qui les armait de nouveau. Général de brigade nommé par Dessalines, Geffrard fît comprendre à Férou et aux autres officiers la nécessité d'oublier le passé à son égard, comme il avait fait lui-même, comme avait fait Pétion : tous comprirent qu'ils se devaient à eux-mêmes et à leur pays, de sacrifier les anciennes animosités pour reconnaître l'autorité supérieure de Dessalines. L'œuvre de X'àjusion entreprise par Pétion recevait ainsi sa consécration dans le Sud : désormais, la cause de l 'Indépendance était gagnée par l'union des esprits et des cœurs. Heureux et immense résultat que produisit le génie politique, uni au désintéressement le plus vrai, le plus sincère !

Dès le 6 mars, Laplume fit une sortie contre les indigènes : refoulé dans la ville des Cayes, il se vit attaqué à son tour, le surlendemain, sur tout le pourtour de la place. Cangé et Coco Herne pénétrèrent un instant dans l'intérieur, mais le pillage auquel se livrèrent leurs soldats, jetant le désordre parmi eux, ils furent chassés. Sur un autre point, le chef de bataillon Francisque avait repoussé l'ennemi des remparts sur lesquels il planta le drapeau indigène : une mitraille l'atteignit à la cuisse, et sa colonne

fut repoussée. En ce moment, Geffrard ordonna la retraite et alla s'établir sur l'habitation Gérard, dans le haut de la plaine. Son quartier-général y fut fixé dèslors.

Quelques jours après, le général Sarrazin débarqua à Tiburon, à la tête de 1200 hommes de troupes qui venaient d'arriver avec lui au Cap. Sa mission était de se rendre aux Cayes pour garder cette ville menacée par l'insurrection; il espéra balayer la route de Tiburon aux Cayes, tandis que Laplume ferait une sortie pour le seconder : ce que fit en effet ce dernier. Mais Sarrazin n'y parvint qu'après avoir essuyé les plus rudes combats et perdu 500 hommes : Férou, Geffrard et leurs officiers supérieurs se distinguèrent dans ces affaires. Cangé, qui y avait pris part, se décida alors à retourner dans la plaine de Léogane, pour diriger une attaque contre cette ville.

Dans un moment de répit entre les combattans, Sarrazin, voyant tomber successivement ses soldats qu'il ne pouvait emporter, proposa au colonel Bazile de prendre soin réciproquement des blessés. Ce noir s'honora, en acceptant une proposition qui ne pouvait profiter qu'aux Français; car Sarrazin avait hâte d'arriver aux Cayes, et il ne pouvait pas s'occuper des blessés indigènes. Geffrard approuva la convention faite sous le feu ; il ordonna de réunir tous les blessés ennemis auxquels on prodigua des soins égaux à ceux dont les indigènes étaient l'objet. Les attentions qu'on eut pour un chef de bataillon blessé dangereusement, excitèrent sa reconnaissance au point qu'il s'écria : « Ils ne sont donc pas des cannibales, comme on nous le faisait accroire ! »

On aime à transcrire de tels faits, car ils honorent toujours les guerriers qui savent respecter le malheur de t. v. 25

leurs ennemis : ce sont les meilleurs argumens en faveur d'une cause d'ailleurs juste. Il était du devoir des indigènes de faire une distinction entre les militaires français tombés en leur pouvoir, victimes d'une guerre inique entreprise par leur gouvernement, et ces êtres inhumains dont le seul plaisir était d'immoler noirs et mulâtres défendant leur liberté, même ceux qui restaient encore fidèles à la mère-patrie. Kerpoisson, le cruel Kerpoisson, digne exécuteur des atrocités de Berger, subit à cette époque le supplice dû à ses crimes. Envoyé sur une goélette à Jérémie, pour y prendre des munitions, il fut capturé à son retour vers le cap ïiburon, par les barges de Bégon etd'Aoua : garotté, fouetté, jeté à la mer pour lui rappeler seulement les noyades qu'il exécutait aux Cayes, il fut pendu enfin aux Quatre-Chemins des Cayes ; on mit sur son cadavre un écriteau ayant ces mots : Le crime ne reste jamais impuni. Les 22 officiers qu'il avait arrachés des mains de l'honnête Lebozec, et tant d'autres victimes étaient solennellement vengés par cette exécution.

Dans l'Ouest, au mois de février, Magloire Ambroise fit de vains efforts, par ordre de Lamour Dérance, pour enlever Jacmel sur le général Pageot et Dieudonné Jambon. Les rivalités entre les officiers secondaires nuisirent aux succès qu'il eût pu obtenir, mais il continua de cerner étroitement la place.

Un imprimé publié au Port-au-Prince parvint à Pétion dans ce même mois, par l'un de ses émissaires. En rendant compte du combat de la plaine du Cul-de-Sac, où les Français avaient pris un drapeau de la \ùe demi-brigade, on remarquait « que les indigènes avaient conservé le « drapeau tricolore delà France, ce qui indiquait de leur

« part qu'ils voulaient rester Français, qu'ils n'avalent « aucune idée de rendre le pays indépendant de la métroce pôle ; qu'ils combattaient seulement pour la liberté « qu'ils croyaient menacée. » Mais on se trompait au Port-au-Prince, et fort heureusement pour décider Dessalines à l'adoption d'un autre drapeau significatif.

Dès 1791, les couleurs arborées par l'assemblée coloniale, et encore le drapeau tricolore de la France révolutionnaire, n'avaient été envisagés par les hommes de la race noire, que comme le symbole de l'union entre les blancs, lés mulâtres et les noirs. En prenant les armes contre les Français * en 1 802, les indigènes avaient retranché de leurs drapeaux le coq gaulois qui les surmontait, et qu'ils considéraient comme le vrai emblème de laFrance; leur intention alors n'était pas de proscrire les blancs de la société civile et politique qu'ils prétendaient former après leur triomphe* L'admission de Véret au Haut^du-Cap^ celle de Lafrédinière dans le Sud, l'idée même d'un corps de polonais noirs créé dans l'Artibonite, tout indiquait une tendance à s'adjoindre tout blanc dont les sentimens seraient une garantie de sécurité : les vivais Polonais faits prisonniers et bien des Français furent, en effets admis plus tard comme citoyens du pays*

Mais néanmoins, dans la circonstance dont s'agit, Pétion sentit la nécessité urgente de l'adoption d'un drapeau qui fût un signe de ralliement pour les indigènes* et distinct de celui des Français : c'était au général en chef à le choisir, à l'ordonner aux officiers généraux* Pétion lui envoya cet imprimé accompagné de ses réflexions. Dessalines prescrivit alors de retrancher la couleur blanche du drapeau dont on se servait : le drapeau indigène devint bicolore, bleu et rouge, et ces cou*

leurs restèrent placées verticalement comme dans le drapeau français. L'ordre fut envoyé immédiatement à tous les généraux d'opérer ce changement : d'autres modifications eurent lieu plus tard ; il en sera question en leur temps.

Les Français purent comprendre alors, que les indigènes entendaient bien positivement se séparer absolument de la France, puisque le signe de ralliement n'était plus le même dans les camps opposés. A ce sujet, nous avons vu un procès-verbal dressé le 29 floréal an XI (19 mai), dans la rade du Port-au-Prince, par l'amiral Latouche Tréville, à propos d'une barge indigène capturée lorsqu'elle sortait de l'Arcahaie pour se rendre du côté de Léogane. On y trouva un drapeau indigène, ayant cette devise : Liberté ou la mort. L'amiral dressa cet acte avec une sorte de solennité, pour constater le fait; il en envoya copie à Roehambeau : ce qui prouve qu'il attachait une grande importance dans l'adoption d'un nouveau drapeau par les indigènes.

Tandis que le général Sarrazin était aux prises avec les indigènes dans la plaine des Cayes, le général Kerverseau, qui s'était lassé sans doute de son rôle passif à Santo- Domingo, vint dans les montagnes du Maniel ou du Bahoruco, le 15 mars, et dispersa à coups de fusil les nègres-marrons de ce lieu qui obéissaient à Lafortune et Lamour Dérance. Ces hommes, pour qui l'indépendance de toute autorité régulière avait toujours été une sorte de culte, y avaient quelque poudre, des fusils et des pistolets dont le général français s'empara ; et quoiqu'il fît aussi ravager les plantations qu'il découvrit, son expédition ne pouvait aboutir à aucun résultat important, en raison de l'impossibilité de soumettre ces indépendans. Il continua

à rester vers les anciennes limites des deux colonies, dans la pensée non justifiée de préserver la partie de l'Est, des incursions des indigènes qui n'y songeaient pas . Un autre fait bien plus important se passa le même jour dans un autre quartier de l'Ouest. Au Petit-Goave, où commandait Delpech, homme de couleur, se trouvait aussi Lamarre, ancien capitaine des dragons de l'escorte de Rigaud : jusque-là, Lamarre prêtait son concours à Delpech et aux Français qu'il servait avec zèle. Mais, à la fin, il se fatigua d'être l'instrument d'une domination fondée sur l'injustice et le crime : l'exemple de ses anciens compagnons d'armes exerça son influence sur cet esprit résolu et courageux. D'autres jeunes hommes comme lui étaient aussi au Petit-Goave, et il avait toute leur confiance : c'étaient les deux frères Eveillard, Robert Desmarattes, Romain, Frémont, les trois frères Brouard, dont le père, honorable vieillard plus que sexagénaire, n'était pas moins énergique. Lamarre leur communiqua son projet auquel ils adhérèrent. Après avoir averti Cangé, déjà de retour dans la plaine de Léogane, pour qu'il pût le secourir, il attendait l'effet de cet avis, quand les conjurés furent tous dénoncés à Delpech. Celui-ci résolut leur arrestation, au moyen des troupes françaises qui étaient dans la place : la frégate la Franchise, commandée par le capitaine Jurien, était mouillée dans la rade. Prévenu du dessein de Delpech, qui ordonna une revue à cet effet, Lamarre harangua les noirs et les mulâtres organisés en compagnies franches, avec cet accent qui électrise toujours les braves, quand c'est un brave lui-même qui s'adresse à eux. Ils étaient en ce moment au fort qu'ils occupaient habituellement; Delpech et les troupes françaises se trouvaient sur la place d'armes qui

est en face. Lamarre ordonne aux siens de faire feu sur elles, en même temps que des pièces de canon vomissent la mitraille dans leurs rangs. Dans l'impossibilité de résister à une attaque aussi soudaine, Delpech et les Français gagnent le rivage et les chaloupes de la frégate envoyées aussitôt pour les recueillir : la frégate canonna le fort ensuite; mais une pièce de 24 jeta tant de boulets à son bord, qu elle leva l'ancre et se rendit au Port-au- Prince.

Maître du Petit-Goave par cette action audacieuse, Lamarre fut aussi en possession de toutes les munitions de guerre : ce qui était une bonne fortune en ce temps-là, Gilles Bambara vint aussitôt augmenter ses forces avec les bandes qui campaient dans les montagnes ; et Cangé lui-même accourut au Petit-Goave dont il donna le corn-; mandement à son conquérant. Lamarre se rangea naturellement, pour le moment, au nombre des officiers qui obéissaient à Lamour Dérance.

§a conduite en cette circonstance fut le prélude de tous les hauts faits que nous aurons à relater de ce courageux mulâtre.

Lorsque Rochambeau quitta le Cap un instant, dans les premiers jours de février, pour aller au Port-au-Prince, c'est que le 27 janvier il avait reçu la nouvelle de la prise de l'Anse-à-Yeau par Geffrard, Après avoir stimulé le zèle de Brunet et fait envoyer ses ordres à Darbois et à Laplume, il était retourné au Cap. Le 1 7 février, il prit la résolution de transporter le siège du gouvernement au Port-au-Prince, afin de mieux surveiller les opérations de la guerre qui s'étendait dans le Sud , jusqu'alors à l'abri $e l'insurrection ; mais l'attaque dirigée contre le Cap par

Romain, Christophe et Clervaux, dans la nuit du 18 au \ 9, en même temps que Vincent Louis et Gardel descendaient à laTortue,le contraignit à y rester encore quelques semaines .

On conçoit que ces divers faits des indigènes portèrent sa férocité à son paroxisme. Ce fut alors qu'arriva au Cap la première cargaison de chiens expédiés de la Havane par Noailles. Bien que ces animaux fussent destinés originairement à flairer les indigènes, dans les sorties qu'on faisait contre eux, pour découvrir surtout les nombreuses embuscades qu'ils tendaient à leurs ennemis, Rochambeau ne put résister à une autre idée que lui suggéra sa barbarie : c'était d'essayer la voracité des chiens sur les indigènes. S'il réussissait à en faire dévorer tout vivans , l'utilité de ces dogues serait mieux appréciée, puisqu'ils serviraient à deux fins : par là, le haut prix auquel Noailles les avait portés serait justifié.

Dans ce but atroce , Rochambeau fît dresser un cirque dans l'avant-cour du couvent des jésuites , qui avait été longtemps le palais du gouvernement. Ce couvent, on le sait, était situé tout près de la place d'armes et de l'église du Cap , — de ce temple où les chants de la religion ca^ tholique louaient Dieu , créateur et père de tous les hommes, quelle que soit leur couleur. C'est là qu'un poteau , placé au milieu du cirque , servit à attacher un homme noir destiné à la pâture des chiens. Pour mieux exciter ces animaux, on les fit jeûner plusieurs jours.

Au jour et à l'heure fixée pour le spectacle, on vit le capitaine-général Rochambeau, entouré d'un nombreux état-major , suivi de tous les colons, hommes etfemmesr entrer dans le cirque et se placer sur les gradins de l'amphithéâtre.

Mais on remarqua l'absence des généraux Clauzel ,

Claparède et Thouvenot, et du préfet Daure : nobles cœurs , vrais Français dignes de ce nom glorieux , ils témoignèrent par leur abstention l'horreur que leur inspirait cet impie et dégoûtant spectacle; ils protestèrent ainsi, au nom de leur pays civilisé , contre la cruauté de leur chef!

C'était sur la place d'armes voisine du cirque, qu'Ogé et Chavanne avaient été rompus vifs ! Après les mulâtres venait le tour d'un noir : le patient était un jeune domestique du général Pierre Boyer , chef de l'état-major depuis la mort deDugua, et déjà surnommé le cruel par les soldats français.

Les chiens sont emmenés ; ils flairent la victime , et reculent comme épouvantés de porter leurs dents meurtrières sur le corps de l'homme. En vain les bourreaux de bas étage les excitent, ils reculent toujours, quoique affamés. Alors, le cruel Pierre Boyer conçoit une idée digne de lui; il voit qu'il faut éveiller l'appétit carnassier des dogues par le sang; descendant dans l'arène, il dégaine son sabre et en perce les entrailles de la victime ; il prend lui-même un chien et le conduit contre son fidèle domestique!... La vue du sang anime le dogue que la faim dévore ; il commence la curée à laquelle tous les autres participent. Des cris, des applaudissemens d'une joie frénétique éclatent à l'instant du côté des barbares spectateurs , et la musique militaire ajoute encore à cette scène infernale.

Bientôt le jeune noir n'était plus qu'un squelette ! '

1 Dans son ouvrage intitulé : De la littérature des Nègi es, levêque H. Gré" goirc dit :

« J'ai ouï assurer que, lors de l'arrivée des chiens de Cuba à Saint Domingue « on leur livra, par manière d'essai, le premier nègre qui se trouva sous la

Rochambeau et ses pareils se retirèrent alors, satisfaits de l'essai qui avait triomphé delà répugnance de sa meute. Le capitaine-général ne douta plus du succès qu'il en obtiendrait désormais contre les indigènes. En ce moment, les noirs de la Tortue guerroyaient encore ; il envoya une vingtaine de ses dogues à l'officier français qui y commandait, avec l'ordre de les nourrir avec la chair de nègre ou de mulâtre.

Néanmoins , les noyades ne cessèrent point. Ce fut dans ce temps-là que Rochambeau fît précipiter dans les flots de la rade du Cap , Madame Paul Louverture et son fils Jean-Pierre Louverture.

Seize officiers noirs et mulâtres furent portés sur un îlot de la Grange, où ils furent attachés à des arbres, pour y périr de faim et de la piqûre des insectes qui abondent dans ce lieu.

A bord des bâtimens de guerre , on pendait d'autres indigènes aux vergues avant de jeter les cadavres à la mer ; on en mettait d'autres dans de grands sacs pour

« main ; la promptitude avec laquelle ils dévorèrent cette curée réjouit des « tigres blancs à figure humaine.»

Dans l'ouvrage déjà cité des colons de celte ile , en réfutation de celui-là, sous le titre de Cri des colons, ils écrivirent ce qui suit à propos de ce passage :

« Quand il s'agit de charger d'une nouvelle iniquité les malheureux colons, « les négrophiles ne sont pas à un anachronisme près. Le fait que cite l'évêque « Grégoire, dont nous avons aussi entendu parler, est arrivé à une époque « oh, s' il existait encore- quelques colons à Saint-Domingue, ils étaient frappés « de la nullité la plus absolue, et n'avaient aucune part à ce qui se passait.»

Le fait reste donc avéré! Si ces colons en ont repoussé la responsabilité, ils ne l'ont pas nié; au contraire, ils l'affirment. Au reste, l'emploi des chiens a la guerre fut pratiqué en Europe même, entre blancs, dans le moyen âge : Henri VIII, roi d'Angleterre, en fournit 400 à Charles-Quint contre François Irr. A la Jamaïque, en 1795, les Anglais s'en servirent contre les noirs des montagnes Bleues; mais ils n'en firent pas dévorer dans un spectacle, comme au Cap.

les y engloutir. Un nommé Chevalier allait être pendu ainsi avec sa femme ; il montra de la faiblesse à la vue du supplice : cette femme releva son courage en se passant elle-même la corde au cou et lui disant : « W es-tu pas « heureux de mourir pour la cause de la liberté ? » Une autre femme noire, voyant ses deux jeunes filles tremblantes de peur, leur adressa ces paroles éloquentes, où l'énergie du courage ne le cédait en rien à la tendresse maternelle : « Mes enfans, la mort vous dispensera de « porter des esclaves dans vos entrailles ! »

L'ancien abbé de La Haye , qui avait été pendant longtemps curé du Dondon et qui joua un grand rôle en cet endroit dans l'insurrection des noirs , fut noyé par ordre de Rochambeau : il avait été trop favorable à la liberté des noirs , à l'égalité politique des mulâtres , pour ne pas payer de sa vie ses sentimens libéraux.

Labattut, autre Français, subit des persécutions d'un autre genre. Leclerc l'avait déjà dégradé de son commandement à la Tortue, pour avoir eu trop de douceur envers les noirs de cette île. Rochambeau l'accusa d'être en connivence avec eux, le fît arrêter et emprisonner ; mais c'était pour le contraindre à lui passer une vente de plusieurs centaines de carreaux de terre à la Tortue : l'acte de cette prétendue vente fut passé par Cormaud et Moreau , deux notaires du Cap. Remis en liberté à cette condition, ce vieillard jugea que la prudence lui commandait de se retirer aux États-Unis ; il s'y rendit.

Voilà les spécimens des faits commis à Saint-Domingue,, par le capitaine-général qui hérita de la succession de Leclerc, et qui reçut sa confirmation le 24 de ce même mois de février où ces choses eurent lieu !

Les événemens qui se passaient dans le Sud et dans

[1805] CHAPITRE XI. 59o

l'Ouest étaient trop graves, pour que Rochambeau continuât à séjourner au Gap : il savait d'ailleurs qu'il y laissait en Clauzel , un général capable de faire face aux éventualités de la guerre dans le Nord. Le 17 mars, il quitta cette ville et fut rendu au Port-au-Prince, le 20. Il y arriva avec une nouvelle fureur contre les mulâtres particulièrement. Pétion, campé à l'Arcahaie ; Geffrard et Férou, réunis dans la plaine des Cayes ; Lamarre , maître du Petit-Goave ; Cangé s'acharnant contre Léogane : tous ces mulâtres étaient des monstres dont il fallait purger la colonie par le fer. Quant à Delpech, il lui fit l'honneur de le déporter en France.

Le soir de son arrivée, le Port-au-Prince fut illuminé en signe de réjouissances. Se livrant à toutes les débauches imaginables avec ses nombreuses maîtresses, il donna aussitôt un grand bal au palais du gouvernement , pour leur donner un spectacle d'un nouveau genre. Les femmes des principales familles de couleur et noires y furent invitées ; elles se seraient gardées de ne pas s'y rendre. Après qu'on eut dansé jusqu'à minuit , Rochambeau invita ces femmes indigènes à passer dans une autre salle : plusieurs étaient resplendissantes de lumière, celleci était éclairée par une lampe sépulcrale, et tendue d'une draperie de deuil parsemée de têtes de mort représentées en toile blanche ; et des cercueils étaient placés aux angles. Des sicaires apostés entonnèrent aussitôt les can~ tiques sacrés des funérailles.

Qu'on juge de l'effroi des femmes indigènes , à la vue d'un tel spectacle , en entendant de tels chants ! Qu'on juge aussi des ricaneries joyeuses des femmes blanches qui entouraient Rochambeau ! C'étaient la plupart de celles qui avaient applaudi aussi aux excès de Toussaint

Louverture, quand la guerre civile du Sud lui en eut fourni l'occasion. Rochambeau, le représentant de l'autorité de la France , ajouta à cette scène en disant aux femmes indigènes : « Vous avez assisté aux funérailles de « vos époux et de vos frères ! »

Le cruel ! il tint parole : des arrestations , des exécutions à mort commencèrent dès le lendemain matin.

Lamarre venait d'expulser Delpech du Petit-Goave ; et en ce moment , Cangé tentait encore d'enlever Léogane après avoir pris le fort Ça-lra.

Le capitaine-général ordonna une expédition de troupes contre chacun de ces points. Le 27 mars, la frégate la Poursuivante se présenta sur la rade de Léogane avec quelques centaines d'hommes qui reprirent le fort et dégagèrent la ville , en refoulant Cangé dans la plaine.

Le soin de la reprise du Petit-Goave fut confié au chef de brigade Neterwood. Il s'embarqua avec la majeure partie de la garde d'honneur qu'il commandait et d'autres troupes, sur le vaisseau le Duguay-Trouin , la frégate l'Union et plusieurs navires de transport. Des chiens du premier envoi fait par Noailles avaient été emmenés du Cap : une cinquantaine de ces animaux furent aussi de l'expédition.

Le 29 mars, la flotille fut aperçue des mornes du Tapion, se dirigeant vers la baie du Petit-Goave. Déjà , Lamarre avait fait transporteries munitions au fort Liberté situé sur la montagne, à peu de distance de la ville; il incendia celle-ci et se retira au fort avec toute sa petite troupe , à laquelle se joignit courageusement le vieillard Brouard , rajeunià la vue de la lutte qu'il fallait soutenir. Dans l'ancien régime, il avait servi dans la maréchaussée ou gendarmerie du temps ; c'était un habile tireur comme

l'étaient presque tous les mulâtres de cette époque. Sa présence au milieu de ses fils eût suffi pour communiquer à tous ces jeunes hommes une énergie digne de la circonstance, si la valeur de Lamarre et la leur propre ne suffisaient pas. Cependant, l'Africain Gilles Bambara, qui était aussi au fort Liberté avec quelques hommes de sa bande, s'effraya de la situation et se retira avec eux , au moment où Neterwood s'avançait.

Cet intrépide officier était descendu le 30 mars sur les ruines fumantes du Petit-Goave : il était midi. Sans abri contre le soleil ardent de Saint-Domingue, se fiant à son courage et à la valeur de sa troupe d'élite, il marcha aussitôt, en deux colonnes, contre les indigènes. Celle qu'il commandait en personne arriva la première au fort Liberté qu'elle attaqua avec impétuosité : repoussée par une fusillade bien nourrie , elle revenait sans cesse à la charge ; enfin , Neterwood reçut à la tête une blessure mortelle qui occasionna la déroute. Bientôt, la seconde colonne arriva à son tour et subit le sort de la première. Clermont, jeune frère de Lamarre, se distingua en sortant du fort avec une partie de ses compagnons à la poursuite des fuyards. Le vieux Brouard , plein de vigueur, fit son coup de fusil comme les jeunes gens : il fut le dernier à cesser de tirer, a dit Boisrond Tonnerre dans ses mémoires * .

On vit les chiens , effrayés de la fusillade , harceler les soldats français dans la déroute , contribuant ainsi au succès des indigènes. Dressés à la poursuite des nègres

' J'ai connu ce brave défenseur du fort Liberté , qui est mort au Petit- Goave presque centenaire. Son âge avancé, sa conduite toujours honorable, le souvenir glorieux de son courage, le rendaient respectable aux yeux de tous, et le firent jouir du privilège d'appeler tous les hommes de cette époque par leur nom, même Pétion, quoiqu'il fût le Président d'Haïti.

fugitifs , mais ignorant les préjugés de couleur , ils croyaient remplir leur rôle en s'acharnant contre les fuyards , qui , en cette circonstance , étaient des blancs * .

La flotille retourna au Port-au-Prince avec les débris des troupes et le brave Neterwood, qui y mourut des suites de sa blessure.

La déconfiture de cette expédition , où périrent la plupart des militaires de sa garde d'honneur, et la mort de leur chef, firent entrer Rochambeau dans une nouvelle fureur contre les noirs et les mulâtres du Port-au-Prince, en qui il crut apercevoir une satisfaction marquée de ce résultat. Ces hommes formaient des compagnies franches ou garde nationale que commandait un colon modéré , nommé Lespinasse ; celui-ci le détourna du projet qu'il avait de les anéantir, en lui déclarant positivement qu'il ne souffrirait pas un tel attentat sur une troupe qui rendait de grands services aux Français, contre les indigènes insurgés des environs de la ville2. Mais Rochambeau fit

1 C'est sans doute ce fait qui a porté le dictionnaire de Bescherelle à dire : » L'expédition française de Saint-Domingue a renouvelé l'essai des chiens de • guerre; mais, par la fraude des vendeurs, cet essai ne réussit pas.*

Noailles fut, alors, un mauvais marchand : sa noble origine le destinait , d'ailleurs, à des choses plus glorieuses. A la fin de ce volume, nous signalerons sa vaillance, digne de sa famille et de sa patrie.

* Quelque temps après, le général Lavalette reprit le projet homicide de Rochambeau. Afin de le mettre à exécution, il ordonna un tir à la cible au sud du Port-au-Prince, du côté du cimetière extérieur actuel ; il fit faire des cartouches blanches pour être délivrées à la garde nationale, appelée également à participer au tir : les troupes françaises auraient saisi ce moment pour assail" Jir les mulâtres et les noirs. Averti de ce barbare projet, le commandant Lespinasse leur fit charger leurs fusils avec des cartouches à balles, qu'il leur donna avant de se rendre au tir; il leur en distribua d'autres pour garnir leurs gibernes. Arrivé sur les lieux, au moment où Lavalette ordonna la distribution des cartouches blanches, Lespinasse lui dit: «C'est inutile; leurs fusils sont « chargés et leurs gibernes garnies, mais ils ne prendront aucune part au tir.» Lavalette fut déconcerté.

[4805] chapitre xi. 599

arrêter et emprisonner aux fers, la mère de Lamarre , Madame veuve Pellerin, et toute sa famille. Ces femmes furent généreusement secourues par un autre colon nommé None, dont les démarches obtinrent ensuite leur mise en liberté.

Pendant qu'on exerçait ces rigueurs contre sa famille , Lamarre était élevé au grade de colonel par Lamour Dérance qui vint au Petit-Goave le complimenter de sa victoire.

Le préfet Daure arriva au Port-au-Prince deux jours après le capitaine-général. Le 5J mars, après cette affaire et sur la connaissance acquise des faits qui s'étaient passés dans la plaine des Caves, il écrivit une lettre au ministre de la marine , dans laquelle nous avons remarqué ce passage : « Ce sont des soldats et non des cultivateurs, « qui sont brigands à Saint-Domingue. Ils sont comte mandés par des officiers instruits , des mulâtres « braves; enfin, 50,000 noirs ou mulâtres sont armés « contre nous. » Cet honnête fonctionnaire critiquait spirituellement le mot de brigands, appliqué aux hommes qu'on avait contraints à prendre les armes pour défendre leur liberté ; il avertissait le gouvernement consulaire de la difficulté , sinon de l'impossibilité, de soumettre désormais cette population : et alors , la paix d'Amiens n'avait pas encore été rompue !

En effet , l'amiral Bedout venait d'arriver au Port-au- Prince , le 29 mars , avec plus de 2,000 hommes. Toujours énergique, Rochambeau fit partir le général Brunet, le 6 avril, pour aller prendre le commandement des Cayes

J'ai su ce fait par mon père, qui était alors dans cette garde nationale. Lespinasse était père lui-même de plusieurs mulâtres : peu de colons lui ressemblaient, malheureusement pour eux!

et la haute direction de la guerre dans le Sud. Arrivé le 10 à Jérémie , Brunet conçut un beau plan de campagne qui , en réussissant , eût amené la déconfiture de Geffrard et de Férou.

Darbois se portait aux Baradères pour pénétrer dans la plaine des Cayes , par les montagnes de Cavaillon ; Marfranc devait y entrer par la route de Plymouth débouchant au camp Périn ; le général polonais Spithal et les adjudans-généraux Lefèvre et Bernard débarqueraient à Tiburon pour renouveler la marche de Sarrazin ; enfin , celui-ci sortirait des Cayes afin de compléter la manœuvre. Dans ce but , Brunet se rendit promptement dans cette ville.

Mais Geffrard ménageait assez d'intelligences sur tous les points pour être avisé à temps des projets et de la marche de l'ennemi. Il le prévint , en envoyant Gérin dans les hauteurs de Cavaillon ; Coco Herne et Thomas Durocher ( noir de Jérémie qui s'était réuni à Geffrard avec des cultivateurs armés), dans la route de Plymouth; et Férou, Jean-Louis François et Bazile, sur celle de Tiburon. Lui-même resta dans la plaine des Cayes pour faire face à Sarrazin.

Bientôt , les deux colonnes sorties de ^Jérémie furent battues. Le polonais Spithal avait été déjà frappé par la fièvre jaune et mourut à Tiburon. Brunet y envoya des Cayes l'adjudant - général Sarqueleux pour prendre le commandement de sa colonne. A son tour, il vint se faire battre dans la forte position des Karatas occupée par Férou : Bernard y perdit la vie , et Sarqueleux mourut aussi en arrivant aux Cayes avec les débris de ses troupes. Sarrazin fut cerné dans la plaine par Férou, après sa victoire ; il ne dut son salut qu'à une sortie opérée par Bru-

[1803] CHAPITKE XI. 401

net en personne. Peu après, celui-ci fit de nouveau sortir des Cayes le même Sarrazin contre Geffrard , qu'il attaqua au pont Dutruche ; mais , secondé par Férou et Gérin , Geffrard le refoula dans la ville.

Geffrard était donc parvenu , par lui-même et par ses braves lieutenans , à neutraliser, anéantir les combinaisons de Brunet. II ne s'arrêta pas à cela : il envoya Gérin à la tête d'une colonne contre l'Anse-à-Veau où Brunet venait d'expédier le général Sarrazin. Après quelques combats, Sarrazin capitula et se rendit à Jérémie avec les troupes françaises sous ses ordres. Déjà Miragoane et le Petit-Trou avaient été abandonnés, de même que Saint-Michel, Aquin et Saint-Louis. Cavaillon et tous les autres bourgs du littoral du Sud jusqu'à Tiburon, étaient aussi au pouvoir des indigènes. Les Cayes, Jérémie et les autres bourgades des environs obéissaient aux Français.

La présence de Brunet aux Cayes y rendait inutile celle deLaplume et de Néret : on les envoya au Port-au-Prince, d'où ils furent déportés en France. Mais Laplume fut débarqué à Cadix, où il mourut quelque temps après. Néret parvint à Bordeaux. Ces deux hommes n'avaient pu comprendre leurs devoirs envers leur pays.

Darbois laissa Sarrazin à Jérémie et passa aux Cayes pour commander l'arrondissement.

Dans l'Ouest, Rochambeau envoya le général Fressinet pour s'emparer de l'Arcahaie ; mais il fut repoussé par Pétion, le 28 avril.

Dans le Nord, après avoir défendu le Cap contre

Romain, Christophe et Clervaux, en février, le général

Clauzel avait su maintenir une garnison à l'Acul, pour y

faire cultiver des vivres. A la fin d'avril, Toussaint Brave

402 ÉTUDES SLTK L'HISTOIRE d'iIAÏTI.

vint prêter son concours à Romain dans le but de s'emparer de ce bourg et de détruire ces plantations. Clauzel marcha contre eux par terre, en même temps qu'il envoyait d'autres troupes débarquer à la baie de l'Acul : il réussit à refouler au Limbe les deux généraux noirs et à conserver cette position devenue si utile à l'alimentation du Cap.

Depuis que Rochambeau avait quitté cette ville, Clauzel, Claparède et Thouvenot avaient fait cesser tous les crimes ; par leurs sentimens de justice et d'humanité, ils maintenaient les indigènes dans la fidélité à la France, et ceux-ci combattaient avec ardeur contre les insurgés. C'est ce qui peut expliquer la tendance des Congos du Nord , à venir peu après opérer des échanges de vivres , de légumes et d'autres denrées avec les Français au Cap : ce qu'ils firent ensuite sur une plus large échelle.

Mais les choses avaient pris une tournure si défavorable à la cause française , que Rochambeau se décida à envoyer en France le général Royer , chargé d'exposer au Premier Consul la situation de la colonie , de presser l'envoi de nouvelles troupes , avec tout ce qui serait nécessaire à leur entretien, surtout de l'argent, puisque la colonie ne fournissait plus aucune ressource. C'était , au fait, une mission qui devait annoncer l'agonie de Saint- Domingue. Tous les fonctionnaires civils furent invités à produire les demandes qu'ils auraient à faire , pour les branches de service dont ils étaient chargés.

Le préfet Daure, en même temps ordonnateur en chef, écrivit à cette époque une lettre au Premier Consul luimême ; il lui fit un tableau vrai de la situation de la colonie, qui justifiait ses prévisions quand il vit passer les rênes du gouvernement entre les mains de Rochambeau ; il y

disait : « Le Nord est détruit ; le Sud est en feu ; la cam- « pagne du général Brunet est manquée ; il a été forcé de « se renfermer dans la ville des Cayes ; dans l'Ouest , les « Grands-Bois et le Cul-de-Sac seuls fournissent encore « quelques faibles ressources , etc. »

Le 26 février, on avait reçu de Rochefort avec des troupes, environ 1500 mille francs; mais cette somme avait été employée à payer en partie un arriéré considérable. En juin suivant, une somme à peu près égale arriva avec des traites sur France , formant en tout 3 millions : ce fut le dernier envoi venu de la métropole.

En Europe même , il se passait des événemens qui devaient influer grandement sur les destinées de Saint- Domingue. Le 16 mai, la rupture de la paix d'Amiens était un fait constant. La guerre recommençait donc entre la Grande-Bretagne et la France, et désormais celle-ci ne pourrait plus ravitailler sa colonie livrée à une insurrection générale.

Le général Boyer, parti dans ces circonstances , fut fait prisonnier par les Anglais. Ils acquirent ainsi la connaissance entière de la situation de Saint-Domingue , par les documens tombés en leur pouvoir, et se préparèrent à en profiter.

Dans ce même mois de mai , les combinaisons politiques de Pétion, qui ne s'endormait pas à l'Arcahaie , obtinrent un succès décisif pour la cause indigène. Avisé des événemens si heureux du Sud , il jugea que le moment était arrivé d'assurer à Dessalines la prépondérance de l'autorité dans l'Ouest sur Lamour Dérance. Dans ce but patriotique , il envoya des émissaires , — des hommes de confiance, comme eût dit T. Louverture, — proposer à Cangé de venir à l'Arcahaie avec ses principaux officiers,

afin de voir le général en chef et de s'entendre avec luj sur les opérations qu'il jugerait convenables pour le succès des armes indigènes. Pétion prévint Dessalines de cette disposition, et il se rendit à l'Arcahaie. Là, se trouvèrent Cangé, Lamarre, Mimi Baude, Marion, Sanglaou, Cadet Baude , Isidor et plusieurs autres officiers. Les barges commandées par Derénoncourt et Masson les avaient transportés , par le canal entre l'Arcahaie €t Léogane.

L'autorité suprême de Dessalines fut solennellement reconnue par tous ces hommes qui avaient été du parti politique de Rigaud, alors que dans le Sud Geffrard venait de la faire reconnaître également par Férou et ses compagnons. Cependant, Lamour Déranee avait été un constant partisan de Rigaud et de tous les mulâtres; mais, entre lui et Dessalines , il n'y avait pas à hésiter. Ces deux chefs étaient noirs; et lorsque tous ces mulâtres (excepté Sanglaou et Isidor) se décidaient en faveur de celui qui avait si énergiquement , souvent si cruellement soutenu la cause de T. Louverture contre eux, ils prouvaient d'une manière bien convaincante, qu'en soutenant eux-mêmes la cause de Rigaud, ce n'était point par rapport à sa qualité de mulâtre, à sa couleur. L'avenir de la race noire à Saint-Domingue avait été leur seul mobile eiH799; en 1802 et 1805, c'était encore le seul esprit qui les animait.

Et peut-on ne pas admirer la haute intelligence, le noble désintéressement de Pétion dans ces deux situations, surtout dans la dernière? Auteur de cette œuvre politique, gage de conciliation entre les deux anciens partis qui versèrent si inutilement leur sang dans la guerre civile du Sud, cet homme célèbre, ce grand citoyen a donc

acquis des droits à la reconnaissance de son pays ; car il a compris et rempli son devoir envers tous ses frères. Et nous ne sommes pas encore arrivés à l'époque où il a agi comme chef d'Etat ! . . .

Dans cette réunion présidée par ûessalines, il fut convenu que Cangé et ses lieutenans garderaient encore une apparence de soumission à Lamour Dérance, jusqu'à ce qu'on pût secouer le joug qu'il imposait dans l'Ouest, au moyen du fétichisme qui égarait la plupart des Africains de cette partie. Il fallait arriver à leur faire admettre sans violence l'autorité de Dessalines qui n'avait que trop sévi contre les cultivateurs de ce département. Il fut encore convenu que Cangé se porterait au Cul-de-Sac, tandis que le général en chef l'envahirait, après avoir enlevé le Mirebalais aux mains des Français. Par ces dispositions, on espérait renfermer ceux-ci au Port-au-Prince, pour les contraindre plus tard à déguerpir.

C'est au retour de Cangé et des autres officiers à Léogane, que fut capturée la barge où l'on trouva le drapeau indigène mentionné dans ce chapitre.

Gange est battu au Cul-de-Sac par les Français. — Mort de Mimi Baude. — Dessalines enlève le Mirebalais et arrive dans cette plaine. — Il y prend; deux postes et fait incendier la plaine. — Cangé et Gabart sont battus en allant contre la Croix-des-Bouquets. — Dessalines organise les 11e et 12« demi-brigades. — Rochambeau se transporte au Cap, d'après l'ordre du gouvernement consulaire. — Fressinet va à Jérémie, Sarrazin vient au Port-au- Prince. — Le préfet Daure part pour France. — Des croisières anglaises bloquent divers ports. — Mesures prises par Rochambeau. — Magnytot , nouveau préfet, arrive au Cap. — Dessalines Va dans la plaine des Cayes. — Son langage à l'armée indigène. — Il fait des promotions et organise sept corps de troupes. — Il emploie Boisrond Tonnerre auprès de lui. — Il écrit au curé des Cayes et retourne dans l'Ouest. — Cangé prend Léogane. — Dessalines communique avec un vaisseau anglais dans la baie du Port-au- Prince. — Il organise des corps de troupes à Léogane , devant Jacmel et au Petit-Goave. — Il retourne au Cul-de-Sac. — Les Congos échangent des produits avec les Français près du Cap. — Romain est battu deux fois près de cette ville. — Latouche Tréville part pour France. — Fuite des colons et mesures de Rochambeau. — Clauzel et Thouvenot conspirent pour le déporter en France. — Dénoncés par Magnytot, ils sont arrêtés et déportés. — Magnytot et Claparède sont déportés peu après.— Fressinet évacue Jérémie et est fait prisonnier par les Anglais. — Férou y entre.— Geffrard consent à une suspension d'armes avec Brunet. — 11 va à Jérémie où arrive Bonnet, venant de Cuba.— Bonnet est expédié à Dessalines, qui le nomme adjudantgénéral. — Lettre de Dessalines à Gérin sur la suspension d'armes de Geffrard. — Examen à ce sujet. — Les Français évacuent le Fort-Liberté, où entre Toussaint Brave. — Dessalines va à la Petite-Rivière. — Promotions de Gabart et de J.-P. Daut. — ■ Les Français évacuent Saint-Marc— Gabart livre cette ville au pillage. — Dessalines va dans le Nord et revient à Saint- Marc. — Cangé et M. Ambroise obtiennent la capitulation de Jacmel et y entrent. — Belle conduite qu'ils y tiennent. — Désunion au Port au-Prince entre les officiers français. —Sarrazin et Colbert s'enfuient.— Réfutation d'un fait attribué à Pétion et relatif à Lavalette.

Ainsi que Dessalines l'avait prescrit, de retour dans la

plaine de Léogane, Cangé s'empressa de réunir le plus de troupes qu'il pût pour se rendre au Cul-de-Sac, en en laissant suffisamment contre la ville toujours occupée par les Français. Marchant avec ses meilleurs officiers, Lamarre, Marion, Sanglaou, Mimi Baude, il arriva au camp Frère. Au lieu d'attendre que le général en chef eût le temps lui-même de pénétrer au Cul-de-Sac, il se disposa à attaquer la Croix-des-Bouquets ; et dans ce but, il partit du camp Frère en divisant sa troupe en deux colonnes : Tune sous ses ordres, l'autre sous ceux de Mimi Baude ; elles arrivèrent sur les habitations Borgella et Jumécourt.

La Croix-des-Bouquets était alors commandée par le chef de brigade Lux, qui avait remplacé Néraud, devenu commandant de la garde d'honneur de Rochambeau, depuis la mort de Neterwood. Lux était le chef de la 5e légère, un des corps les plus fameux de l'expédition française; et lui-même se distinguait par sa bravoure entre tant d'autres braves guerriers. Avisé de la marche de Cangé, il fut au-devant de ses colonnes avec deux bataillons de sa demi-brigade. Le général indigène fut battu en bien peu de temps à Borgella, par Lux en personne. Mimi Baude résista davantage à l'autre bataillon qui le joignit à Jumécourt ; mais, ayant été blessé mortellement dans l'action, sa colonne rallia celle de Cangé qui retourna au camp Frère. Mimi Baude y mourut, regretté de tous : ce brave reçut les honneurs funèbres de ses compagnons d'armes.

En même temps, Dessalines partait de la Petite-Rivière avec Gabart et de nombreuses troupes. Il atteignit 'bientôt le Mirebalais où se trouvaient encore Luthier et David-Troy. Apprenant que des troupes françaises, sou*

les ordres de Kerverseau, venaient au secours de ce bourg du côté de Las Caobas, il détacha Gabart qui les battit et les refoula dans la partie espagnole. Alors, Dessalines fît attaquer les forts du Mirebalais. Après avoir repoussé les assauts des indigènes, Luthier et David-Troy opérèrent courageusement l'évacuation dans la nuit, en passant par les Grands-Bois, où un colon, nommé Viet, commandait un poste : tous ensemble se retirèrent à la Croix-des- Bouquets.

Ces faits eurent lieu dans les premiers jours de juin. Ne trouvant plus d'obstacles, Dessalines fît passer son armée par la route du Fond-au-Diable pour descendre au Cul-de-Sac. Par cette route, on découvre toute cette plaine qui était encore comme un tapis de verdure, — la plus grande partie des cultivateurs se livrant à la culture des cannes et étant soumis aux Français qui y avaient beaucoup de postes. D'un coup-d'œil, le général en chef jugea du parti qu'il fallait prendre dans la circonstance, pour dégoûter l'ennemi qu'il allait combattre. Toute sa théorie révolutionnaire se résumait en ces deux idées : coupé têtes, brûlé cazes, c'est-à-dire, couper les têtes, brûler les maisons; ou, plus succintement , tuer et incendier. L'incendie du Cul-de-Sac fut dès-lors résolu dans sa pensée, et bien entendu, guerre à mort aux Français.

Sur 'l'habitation Lassère, vers le nord-est de laCroixdes-Bouquets, était un blockhaus : il le fit attaquer et enlever. La garnison, faite prisonnière, fut immolée : c'était le premier acte. Mais Dessalines ordonna à ses troupes d'épargner tout noir ou mulâtre qui serait pris parmi les blancs, attendu qu'on devait considérer ces indigènes comme égarés ou contraints de servir. Le lendemain, un

autre poste français fut enlevé sur l'habitation Borgella, et les prisonniers subirent le sort de ceux de Lassère.

Le général en chef arriva ensuite au camp Frère où il trouva Cangé et sa troupe, réunis aux indigènes qui gardaient ce point.

La tradition rapporte qu'en arrivant dans la plaine, il avait envoyé des députés auprès de Lamour Dérance, qui se tenait alors au Grand-Fond, afin de l'assurer de sa soumission à son autorité; et que rendu au camp Frère, il le fit inviter à venir passer la revue de ses troupes ; que Lamour Dérance y vint, en effet, avec quelques gardes, et adressa à Dessalines un langage plein d'arrogance ; que ce dernier, ne se sentant pas assez de puissance pour se défaire de Lamour Dérance, supporta toutes ses paroles insultantes et le pria même de passer la revue de ses 10,000 hommes de troupes, auxquels il avait commandé de crier : Vive le général en chef! pour mieux satisfaire l'orgueil de cet Africain, qui retourna au Grand- Fond après cette revue * .

Nous n'accordons pas toujours assez de créance aux traditions populaires , pour ajouter foi à celle-ci. Si Lamour Dérance était orgueilleux de la position que les circonstances lui avaient donnée, et non pas ses absurdes superstitions, plus d'une fois aussi il avait fui la présence de Dessalines du temps de T. Louverture, sans trop croire à l'efficacité de ses ouangas; il savait qu'il avait affaire à un homme qui ne les redoutait pas, et qui faisait trancher une tête sans hésitation. D'uq autre côté, Dessalines était l'être le moins endurant; à la tête d'une armée aussi nom-

1 Histoire d'Haïti par M. Madiou, t. 3, p. 33 et 34.

410 ÉTUDES SUR L'iIISTOME D'HAÏTI.

breuse, même en supposant un chiffre inférieur, reconnu par tous les généraux comme leur chef, entouré en ce moment de Gabart, de Cangé et des autres officiers supérieurs, il est impossible qu'il ait souffert une telle scène de la part de celui qu'il visait à abattre, ainsi qu'il en avait agi à l'égard de Sans-Souci. C'eût été s'exposer à perdre le prestige de son autorité aux yeux de tous. Il avait dissimulé envers Sans-Souci en allant le voir dans sa retraite, parce que cet homme paraissait soumis ainsi que Petit-Noël; il avait dissimulé envers Leclerc, au Cap, parce qu'il pouvait y être arrêté avant son insurrection ; mais on ne peut concevoir qu'étant entouré de son armée, il eût encore dissimulé avec Lamour Dérance : celui-ci n'a pas dû même s'aventurer à se présenter devant lui.

Quoi qu'il en soit, Dessalines s'attacha, par de bons procédés, à gagner les cultivateurs du Cul-de-Sac à la cause indigène : eux et leurs femmes vinrent vendre leurs vivres au camp Frère; des danses organisées entre les soldats et les femmes achevèrent le plan du général en chef. Naturellement, ce chef dut paraître plus propre à commander, que l'Africain des montagnes de la Selle et du Bahoruco ; et puis, son autorité était appuyée d'une force effective, régulière.

Après ce préalable, il vint au second acte de la résolution qu'il avait prise en voyant la plaine du Cul-de-Sac. Gabart et Cangé se mirent à la tête de deux colonnes pour incendier usines et plantations.

« Son expérience, dit Boisrond Tonnerre, les combats « qu'il avait livrés depuis le commencement de la révolu- «< tion, lui avaient appris que rien n'est plus fait pour in- « timider son ennemi que le feu ; lout-à-coup, la plaine,

» les montagnes, tout n'offre au Port-au-Prince épou- « vanté, que l'image d'un incendie général.... >

Toutefois, le colonel Lux ne voulut pas rester spectateur passif de cette ruine ; il sortit de la Croix-des-Bouquets à la tête d'un bataillon de son corps ; mais cette fois il fut battu par les indigènes qui le contraignirent à rentrer au bourg, alors parfaitement fortifié et entouré de fossés.

Après leur promenade incendiaire, Gabart et Cangé rejoignirent le général en chef sur l'habitation Moquet, où il s'était rendu. De-là, il envoya le brave Montauban à la tête de la 7e qu'il commandait, pour intercepter un convoi qui allait de la Croix-des-Bouquets au Port-au-Prince ; mais arrivé trop tard sur la route, Montauban ne put effectuer cette capture. A son retour à Moquet, et sur la dénonciation de Germain Frère, qui avait marché avec lui, — d'avoir évité le convoi par lâcheté, — Montauban fut dégradé, remis simple grenadier; et Philippe Guerrier, destiné à devenir un jour le chef du pays, fut nommé colonel de la 7e.

Le lecteur remarquera cet incident, provoqué par la délation de Germain Frère ; il fut cause d'une grande injustice envers un vaillant soldat, homme de bien dans toute l'acception du mot ; et Germain Frère persévéra dans ces sentimens honteux, pour induire Dessalines à -des actes qui furent en partie cause de leur mort à tous deux.

Le Cul-de-Sac étant incendié, Dessalines voulut tenter la prise de la Croix-des-Bouquets. Dans ce but, il envoya Gabart et Cangé à la tête de quelques troupes, en continuant de rester au quartier-général de Moquet. Mais ces généraux apprirent bientôt qu'un convoi était parti du

bourg- pour le Port-au-Prince : cette ville se ravitaillait ainsi de vivres plusieurs fois par semaine. En s'en emparant dans la savane Oblond, voisine de la Croix-des-Bouquets, les troupes indigènes se livrèrent au pillage. Lux avait entendu la fusillade qui eut lieu entre le détachement du convoi et les indigènes : il sortit aussitôt du bourg avec une partie de la 5e et deux pièces d'artillerie légère. Après un rude combat, oùGabart fut dangereusement blessé, Lux chassa les indigènes qui retournèrent en désordre à Moquet. Dessalines quitta ce point et se porta de nouveau au camp Frère.

Là, il s'occupa de l'organisation des 11e et 12e demibrigades, en nommant Frontis colonel du premier de ces corps, et Germain Frère colonel du second. Des chefs de petites bandes occupèrent différens postes aux environs du Port-au-Prince.

On ne concevrait pas l'inaction de Rochambeau dans cette ville, pendant que Dessalines faisait incendier la plaine du Cul-de-Sac, et que Lux seul combattait contre ses troupes, si l'on ne savait que dès le milieu de mai la fièvre jaune avait reparu de nouveau parmi les Français : l'hôpital du Port-au-Prince était encombré de malades qui périssaient comme en 1802 *.

Aussi, dans son Histoire de France, Bignon, expliquant les causes de l'insuccès de l'expédition contre Saint-Domingue, et attribuant aux Anglais une influence qu'ils n'ont pas eue sur l'insurrection des indigènes, a-t-il dit que cet insuccès a été occasionné « par la fièvre jaune et l'influen- « ce anglaise, deux pestes.» Pour être dans le vrai, il au-

1 Nous arons lu un document à ce sujet.

rait dû se borner à constater que la rupture de la paix d'Amiens contribua à cet heureux résultat, mais indirectement ; car la France ne pouvant plus expédier de troupes, celles qui se trouvaient dans la colonie devaient inévitablement succomber par l'excellent auxiliaire que la Providence envoya au secours des indigènes qui, dans leurs combats, en moissonnaient aussi chaque jour.

Aussitôt que la guerre eut recommencé entre la Grande- Bretagne et la France, le gouvernement consulaire expédia la frégate L'Infatigable porter l'ordre au capitainegénéral de retourner au Cap pour y établir le siège de son autorité. Dans tous les temps, quand la guerre existait entre ces deux puissances maritimes, le gouverneur général de Saint-Domingue était tenu de résider au Cap, parce que ce port se trouvait plus à proximité des navires de guerre venant d'Europe, et qu'il est plus difficile à bloquer que le Port-au-Prince, situé au fond d'un golfe. Cette frégate arriva dans ce dernier port vers la fin de juin , et Rochambeau partit immédiatement pour le Cap. Cette mesure ordonnée par la métropole, facilitait ainsi l'insurrection de l'Ouest et du Sud, déjà formidable, alors que l'Artibonite et le Nord étaient au pouvoir des indigènes : le capitaine-général allait se trouver renfermé dans une ville dont les environs seuls étaient stérilement occupés.

Il envoya le général Fressinet prendre le commandement de Jérémie, et l'ordre au général Sarrazin de venir commander l'arrondissement du Port-au-Prince, où était le général Lavalette. Brunet, renfermé aux Cayes avec Darbois „ était toujours commandant en chefdeTOuest et du Sud.

Le 50 juin, le préfet Daure partit pour France : depuis quelque temps il avait demandé son rappel. Il y allait

414 ÉTUDES SUK L'HISTOIRE d' HAÏTI.

confirmer ses prévisions sur la perte de Saint-Domingue»

Le 4 juillet, une croisière anglaise parut devant le Cap : elle était composée de 4 vaisseaux et de plusieurs frégates ; d'autres navires se présentèrent devant le Portau-Prince et les Cayes. En attendant l'issue de la guerre intérieure, ils commencèrent des hostilités contre les bâtimens français.

Rochambeau fit alors une déclaration superflue, en mettant la colonie en état de siège ; la chose existait déjà ; mais il se donnait par-là le droit d'agir contre les Français eux-mêmes, surtout les commerçans des villes encore occupées. Sans argent, sans ressources, n'ayant reçu dans le mois de juin, ainsi que nous l'avons dit, que 5 millions de francs, moitié en espèces et moitié en traites sur France, cette somme devenait insuffisante ; il fallait pourvoir aux nécessités à venir. Le commerce français ne pouvant plus expédier des navires dans la colonie , ceux des étrangers , des États-Unis surtout, fuyaient depuis quelque temps ses ports où ils ne trouvaient plus de denrées; et leur blocus allait encore entraver tout arrivage.

Dans une telle situation, où la famine commençait à se faire sentir, le 5 juillet, Rochambeau affranchit de tous droits quelconques les provisions alimentaires qui viendraient de l'étranger. Le 9, il rendit une proclamation pour annoncer la guerre entre la France et la Grande- Bretagne, fortifier le courage et la constance de l'année française, et des colons déjà désespérés de tout ce qu'ils voyaient.

La joie passa au contraire dans les rangs des indigènes. Leurs chefs reconnurent que ces événemens nouveaux, et déjà prévus depuis quelques mois, allaient faciliter leur noble entreprise, malgré la force de l'ennemi.

[1803] CHAPITRE xu. 415

Dans ce mois de juillet, en effet, il y avait dans toute la colonie, 17,565 officiers et soldats français; 11,795 étaient valides et 5570 étaient aux hôpitaux, où entraient incessamment de nouveaux malades *.

Le 27, un nouveau préfet colonial arriva au Cap, venant de France : il se nommait Magnytot. Il apporta, il paraît, un arrêté du Conseil d'État établissant des chambres d'agriculture au Cap, au Port-au-Prince, aux Cayes et à Santo-Domingo 2. Pour l'acquit de sa conscience, le capitaine-général fit publier cet arrêté devenu dérisoire dans la circonstance ; il en fut de même pour les lois du code civil qui venaient d'être promulguées dans la métropole. Il fit mieux, en offrant des lettres de marque à ceux qui voudraient armer des corsaires pour aller en course contre les navires de commerce anglais, et en prenant quelques autres mesures sur l'administration des boulangeries et des boucheries.

Tandis que Rochambeau se rendait au Cap, Dessalines prenait une route opposée : il partit pour la plaine des Cayes, afin de prendre aussi des mesures d'organisation. Avant de quitter le Cul-de-Sac, où il laissa ses troupes sur l'habitation Rocheblanche , il donna l'ordre au colonel Guerrier principalement, et à Destrade, chef d'un bataillon de la 5e, de chercher le moyen d'arrêter Lamour Dérance. Dans ce but, il écrivit une lettre à celui-ci, en lui disant qu'il lui confiait le commandement de son armée en son absence 5. Lamour ne tarda pas à se ren-

1 Nous avons lu un état officiel constatant ces chiffres.

s II a été déjà fait mention de cet acte à la page 463 de notre 4e volume: il fut rendu le 12 mars.

3 Mémoires de Boisrond Tonnerre. On peut admettre le fait de cette lettre, qui n'était qu'un piège, et non pas ceux que nous avons réfutés plus avant.

416 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI.

dre auprès de ces troupes, moins peut-être pour faire acte d'autorité en vertu de cette lettre, que pour essayer de les gagner en l'absence de Dessalines. Accueilli avec toutes les apparences de la soumission, il fut invité par Guerrier à passer une inspection des armes. Après qu'il eut parcouru le front de la 7e, ce colonel fit ouvrir les rangs pour qu'il continuât l'inspection du second rang : une fois engagé au milieu de ce corps, son arrestation devint facile. A un signe de Guerrier, il fut appréhendé par des hommes robustes qui le garottèrent immédiatement. Les quelques officiers qui l'avaient accompagné , loin de tenter aucune résistance , se mirent à fuir dans toutes les directions. Conduit aussitôt sous bonne escorte sur l'habitation Marchand, dans l'Artibonite, Lamour Dérance y fut détenu aux fers et périt peu après, de chagrin et de misère. Il était déjà d'un âge assez avancé*.

Sa faction fut ainsi anéantie, et l'autorité de Dessalines assurée dans tout le département de l'Ouest, puisque les officiers supérieurs de cette partie l'avait déjà reconnue, par les soins inlelligens de Pétion.

Ces soins, étendus dans le Sud par le concours de Geffrard, y préparèrent encore un triomphe facile au général en chef. Il arriva au camp Gérard avec les officiers de son état-major et ses guides, et y trouva réunie l'armée des indigènes.

Le souvenir desactesqu'il avait commis dans ce département sous T. Louverture, occasionna naturellement une sorte de frémissement parmi les soldats, tous pris dans les rangs des cultivateurs qui avaient tant souffert ;

1 En 1844, j'ai entendu Guerrier, alors Président d'Haïti, raconter les circonstances de cette arrestation, en présence de plusieurs autres personnes qui étaient au palais national.

mais l'accueil qu'il reçut de Geffrard et de tous les officiers supérieurs, dissipa promptement toute crainte, toute aversion. Assemblant les troupes autour de lui, Dessalines leur tint un langage plein de patriotisme ; il s'excusa de sa conduite antérieure, par l'obéissance qu'il devait à T. Louverture et dans la pensée que ce dernier n'avait voulu que la liberté de ses frères, mais en rappelant aussi qu'il avait épargné la vie de plusieurs des guerriers qui agissaient alors pour le triomphe de cette liberté. Il leur dit que désormais l'oubli du passé, l'union entre tous les indigènes leur étaient commandés à tous sans exception , pour pouvoir vaincre les blancs , les chasser du pays, et rester indépendans de la France. Enfin, il fît valoir la reconnaissance de son autorité par tous les généraux de l'armée indigène , l'anéantissement de la faction de Sans-Souci et des Congos du Nord, en annonçant que celle de Lamour Dérance devait être déjà anéantie, par l'ordre qu'il avait donné de son arrestation.

Les cris de : Vive le général en chef ! Vive la liberté ! répondirent à cette chaleureuse allocution , d'ailleurs pleine de bon sens.

Faisant immédiatement acte d'autorité souveraine, dictatoriale , Dessalines promut Geffrard au grade de général de division; Gérin, Férou, Jean-Louis François et Coco Herne, à celui de général de brigade. Le commandement du département du Sud fut déféré à Geffrard ; celui des arrondissemens de l'Anse-à-Veau, à Gérin; d'Aquin, à Jean-Louis François ; des Cayes, à Coco Herne ; de Jérémie, à Férou.

Procédant à l'organisation des troupes que Geffrard avait déjà formées, Dessalines nomma Bourdet, colonel de la 45e demi-brigade ; Francisque, colonel de la 15e ; Brut. v. 27

ny Leblanc, colonel de la 16e ; Vancol, colonel de la 17e ; Bazile, colonel delà 18e ; et Gilles Bénech, colonel de la 19e » . Guillaume Lafleur fut également nommé colonel du régiment des dragons. D'autres officiers supérieurs furent aussi nommés ou laissés aux soins de Geffrard.

Celui-ci avait alors auprès de lui, le jeune Boisrond Tonnerre qui s'était sauvé des Cayes depuis peu de temps pour joindre les indigènes. Instruit, mais d'un caractère exalté (il y avait de quoi l'être en ce temps-là) , ayant vu commettre tant d'atrocités aux Cayes, son langage était énergique, passionné. Geffrard le présenta à Dessalines comme digne de son estime, par son instruction et le patriotisme dont il venait de donner des preuves, en abandonnant les Français. Le général en chef l'en félicita et l'employa à son état-major en qualité de secrétaire. La circonstance où Boisrond Tonnerre fut honoré de la confiance de Dessalines, décida peut-être de la conduite qu'il tint ensuite auprès de ce chef: âgé alors de 27 ans, il se laissa dominer par une funeste ambition qui fit son malheur plus tard.

En partant du camp Gérard pour retourner dans l'Ouest, Dessalines adressa une lettre au curé des Cayes où il faisait connaître ses sentimens. Son nouveau secrétaire, qui l'aura peut-être écrite, nous en fait savoir la subs-

I Dans l'organisation de la 19» demi-brigade, Dessalines prouva la droiture tîe son jugement d'une manière originale. Ce corps était formé des bandes de Gilles Bénech, de Nicolas Régnier et de Goman ; le premier était plus ancien clief de bataillon que les deux autres; il ne portait point d'épauleltes pendant cette guerre, tandis que Nicolas et Goman en avaient chacun deux, se considérant comme colonels. En nommant Gilles Bénech à ce grade, Dessaiines contraignit Nicolas et Goman à lui donner chacun une épauleite, et ils restèrent simples chefs de bataillon; ce qui fil dire à Goman : «Nègre la, li diminimoe. » (Ce nègre-là m'a diminué en grade.)

II est entendu que Goman tint ce propos après le départ de DeBsalines : c'était un Congo.

[1803] chapitre xii. 439

tance dans ses Mémoires : « Dans une lettre écrite au « curé des Cayes par Dessalines, dit-il, ce général avait « eu la franchise de ne rien cacher de ses dispositions, « qui, sans doute, n'étaient pas favorables aux blancs, et « il ne tenait qu'à ceux-ci de prendre le parti de la fuite. . .»

En effet , le général en chef donna l'ordre à Geffrard et aux autres généraux de tout faire pour contraindre les Français à l'évacuation des villes des Cayes et de Jérémie, tandis qu'il allait agir ailleurs dans le même but.

Déjà , par ses ordres , la 5e demi-brigade était venue de Rocheblanche renforcer la troupe de Cangé dans la plaine de Léogane. Ce général avait marché contre la ville , et la garnison l'avait évacuée en bon ordre sous le commandement du chef de bataillon Dolosié , qui la fît embarquer sur la frégate la Poursuivante,

Léogane était au pouvoir de Cangé quand Dessalines y arriva. Il eut occasion de faire un acte de juste sévérité envers le colonel Mathieu Fourmi , qu'il fît arrêter et envoyer en détention à Marchand. Pendant qu'il était encore au Cul-de-Sac, ce colonel avait dénoncé à Lamour Dérance le chef d'escadron Pierre Louis, comme embaucheur en faveur de Dessalines, et Lamour était venu faire fusiller cet officier.

Les vaisseaux anglais bloquaient le Port-au-Prince. Dessalines envoya à bord du Theseus un homme de couleur de Léogane nommé Gourjon , qui parlait l'anglais , afin de proposer au commandant de lui acheter de la poudre et des armes. Gourjon en reçut qu'il paya immédiatement. A son retour , Dessalines , satisfait de cette mission remplie avec quelque danger, voulut donner le grade d'adjudant-général à Gourjon , qui déclina ce titre , pensant que chaque citoyen devait se dévouer au salut

420 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DHAÏTf.

commun. Ce trait honore la mémoire de Gourjon : il a prouvé un désintéressement louable.

Poursuivant son organisation militaire, Dessalines, qui réservait au corps des polonais noirs de l'Artibonite, sous Jérôme , le 20e numéro parmi les demi-brigades , forma la 21e à Léogane. Il se rendit avec Cangé devant Jacmel, assiégé par Magloire Ambroise : il laissa Cangé pour diriger les opérations de ce siège, et forma, des bandes de ce quartier, les 22e et 23e demi-brigades. De-ià , il retourna au Petit-Goave où la 24e fut formée, ayant Lamarre pour colonel. Gilles Bambara, aussi colonel , eut le commandement de cet arrondissement.

Ces opérations terminées, le général en chef rejoignit ses troupes au Cul-de-Sac , où Larose vint se soumettre à ses ordres. Oubliant le passé, il le plaça à la tête de la 8e demi-brigade.

Au Cap, par suite des dispositions qu'il avait prises pour approvisionner les villes, en affranchissant tous les comestibles des droits à leur importation, Rochambeau avisa aussi, dans le mois de juillet , aux moyens de se procurer des vivres de la campagne, par les Congos. Il réussit , par des présens , à gagner Jacques Tellier et Cagnet, chefs de ces bandes. Déjà , comme on l'a vu , l'humanité du général Clauzel les avait prédisposés à cela. Un marché s'établit alors dans les environs du Cap , où s'échangeaient les produits récoltés par les cultivateurs.

Afin d'entraver ce commerce et ces relations dangereuses, le général Romain vint, s'approcher du Cap. Le 24 juillet, Clauzel sortit de cette ville avec Claparède et Noailles pour l'en chasser. On vit alors les Congos se joindre aux Français contre Romain qu'ils contraignirent

à se retirer au loin. Mais, quelques jours après, le 5 août, le général indigène reparut du côté du Cap , après avoir ravagé les jardins entretenus jusqu'alors à l'Acul par les Français. Clauzel marcha de nouveau contre lui ; un combat acharné eut lieu entre eux , et Romain fut encore vaincu ; mais il avait tué de sa propre main l'adjudantgénéral Maillard qui le poursuivait dans la mêlée J .

Ce résultat fit donner une plus grande extension au marché ouvert avec les Congos : dès le 13 août, les échanges eurent lieu à la Petite-Anse où on les concentra,; ils consistaient non-seulement en vivres et légumes, mais en cafés.

En ce moment, l'amiral Latouche Tréville partit pour France, laissant le commandement des navires de guerre au capitaine de vaisseau Barré. Depuis quelques mois , l'amiral ne cessait d'adresser des lettres au ministre de la marine, pour être autorisé à passer dans la métropole , se fondant sur son état valétudinaire. Il quitta le Cap le 12 août.

Son départ fut comme le signal d'une panique parmi les colons et d'autres Européens qui étaient dans cette ville : ils demandèrent à Rochamheau des passeports ; et, sur son refus , ils s'esquivèrent en passant aux États-Unis par les navires de ce pays. Rochambeau fit publier que les biens de ceux qui fuyaient ainsi seraient confisqués; mais il ne put arrêter ce mouvement de terreur imprimé par les événemens. 11 finit par le seconder, en contraignant bien des individus à s'embarquer, afin de diminuer le nombre des hommes sur lesquels il ne pouvait compter pour la défense du Cap , et en raison de la famine qui se manifestait.

1 On a désigné ce Maillard comme l'un des septembriseurs de Taris.

422 études sur l'histoire d'daïti.

Ces mesures capricieuses , jointes aux autres actes de despotisme sauvage de la part du capitaine-général , portèrent alors les généraux Clauzel et Thouvenot à concevoir le projet de l'arrêter et de le déporter en France, pour débarrasser la colonie expirante d'un chef qui méritait si peu de la gouverner. Sans nul doute, il ne leur appartenait pas d'être juges de cette autorité que le gouvernement de la métropole y avait placée ; mais , dans leurs sentimens honnêtes et humains, ils croyaient devoir prendre sur eux cette responsabilité, avec l'espoir de la justifier par des mesures qui eussent rapproché des Français, les indigènes en armes : ils se trompaient encore sur ce point , le sort en était jeté !

Clauzel s'en ouvrit au préfet Magnytot, le 25 août. Depuis un mois que ce fonctionnaire était arrivé au Cap , il paraissait entièrement disposé à ne suivre que les lois , à porter chacun à les observer, par conséquent à respecter les droits de tous. Ce fut le motif de la confiance qu'eut Clauzel en lui , qui était le premier agent civil dans la colonie. Mais Magnytot , après avoir paru se prêter à ce projet pour le connaître à fond , dénonça Clauzel et Thouvenot à Rochambeau qui les fit arrêter et embarquer sur un navire. 11 agit avec beaucoup de vigueur et maintint l'armée dans la subordination, malgré l'estime dont jouissaient ces deux généraux. Claparède fut suspecté de connivence avec eux ; mais il ne fut pas déporté pour le moment. Le général Lapoype , qui était alors au Môle, fut nommé commandant de la division du Nord, et appelé au Cap , d'où Noailles alla le remplacer. J. Boyé fut nommé chef de l'état-major de l'armée.

Clauzel et Thouvenot ne purent partir que le 1 3 septembre: ils se rendirent à la Havane, etde-là aux États-Unis.

[1803J rjuPïTiiu: xii. 425

Vingt jours après , Magnytot fut à son tour arrêté et déporté dans ce pays , par ordre de Rochambeau. Depuis qu'il avait dénoncé les deux généraux , il se croyait naturellement plus important à raison de ce service rendu au capitaine-général personnellement; illui fît de sérieuses observations sur les mesures acerbes qu'il prenait contre les négocians français du Cap, suspectés d'être entrés dans la conjuration des généraux : ce fut le motif de sa déportation. Rochambeau profila de l'occasion pour renvoyer aussi le général Claparède dont la modération lui avait déplu ' .

Retournons dans le Sud.

En nommant Férou commandant de l'arrondissement de Jérémie , Dessalines lui indiquait par cela même qu'il fallait en faire la conquête. Aussitôt après le départ du général en chef pour l'Ouest , Geffrard fit partir Férou dans ce but. Arrivé à l'Anse-d'Hainaut, ce général divisa sa troupe en deux colonnes : l'une, sous les ordres du colonel Bazile , prit la route intérieure par le cours de la grande rivière de Jérémie; l'autre, sous ses ordres, suivit celle du littoral. Tandis que cette dernière prenait successivement possession de Dalmarie , des Abricots et des autres bourgades de la côte , Bazile enlevait de vive force les postes français établis sur les habitations Bourdon et Marfranc. A l'approche de Bazile de Jérémie, le général

1 M. Madiou s'est trompé, en attribuant à Magnytot l'initiative du projet de déportation de Rochambeau. Nous avons lu deux lettres de lui au Premier Consul, établissant les faits tels que nous les relatons; dans la première, datée du Cap, il se faisait un grand mérite de la dénonciation des deux généraux ; elle respire une suffisance extrême ; mais la seconde, datée de Ne^v- York, n'est qu'une longue complainte sur l'injustice dont il a été l'objet : il y caractérise le violent despotisme de Rochambeau d'une manière admirable. Telle est l'histoire de bien des hommes,

Fressinet lui fît proposer une suspension d'armes de dix jours, pour avoir le temps d'évacuer cette ville. Férou y ayant consenti , cette évacuation s'opéra le 4 août , et Fressinet fut capturé par les Anglais qui l'amenèrent à la Jamaïque avec ses troupes.

Quand Férou allait à Jérémie , Brunet ayant reconnu que Geffrard faisait la guerre avec modération, lui fit proposer une trêve de quinze jours , afin d'ouvrir un marché aux portes de la ville des Cayes qui était en proie à la famine; il voulait ainsi nourrir et soulager sa troupe- Geffrard y consentit, dans l'intérêt surtout de la population indigène qui souffrait autant que la garnison française. L'une et l'autre purent ainsi s'approvisionner de vivres et de légumes. Les quinze jours étant expirés, la guerre recommença.

Apprenant ensuite la prise de Jérémie , Geffrard laissa Gérin à la tête de ses troupes et se rendit en cette ville, où il se conduisit avec la plus grande humanité, de même que Férou , envers tous les habitans sans distinction. Peu après, il y vit arriver le chef d'escadron Bonnet, venant de Saint-Yague de Cuba : il accueillit ce compagnon d'armes avec une cordialité digne de leurs antécédens à tous deux, et l'expédia porteur de ses dépêches au général en chef que Bonnet rencontra au Gul-de-Sac. Dessalines le reçut avec distinction, et le promut immédiatement au grade d'adjudant-général dans son état-major. Bonnet avait été le chef de celui de Bigaud. Si les anciens officiers du Sud prouvaient tous à Dessalines qu'ils avaient étouffé tout ressentiment , le général en chef lui-même démontrait aussi qu'il avait oublié le passé pour ne songer qu'au salut commun.

Cependant, lorsqu'il eut appris que Geffrard avait con-

senti à une trêve de quinze jours avec Brunet, et à approvisionner les Cayes, Dessalines , qui aimait les opérations vigoureuses à la guerre, en éprouva du mécontentement. Il l'exprima par la lettre suivante , adressée à Gérin , commandant des troupes qui assiégeaient les Cayes , en l'absence de Geffrard :

Quartier-général, à Viet (aux Grands-Bois) le 24 thermidor an XI

(12 août).

Le général en chef,

Au général de brigade Gérin, commandant, pro tempore, la division du Sud.

J'ai reçu , mon cher général , voire lettre du 12 (31 juillet) avec d'autant plus de satisfaction , qu'elle entre parfaitement dans tous les détails que je pouvais désirer. Ci-joint un paquet pour le général Geffrard dont les dernières mesures m'ont singulièrement étonné , puisqu'elles contrarient les instructions que je lui ai laissées à mon départ : vous voudrez bien le lui faire parvenir à Jérémie , après en avoir pris lecture. Lisez mes dernières instructions, et que la sûreté de votre division repose sur elles. Eh quoi ! général , nous n'aurions combattu , nous ne serions vainqueurs que pour donner tête baissée dans le piège qui nous est tendu par Brunet? Quoi ! à la veille de faire disparaître nos bourreaux de notre malheureux pays, nous nous estimerions heureux de prendre des arrangemens , et de laisser à nos ennemis leurs armesï Quelle honte ! Non, général, aucune des armées que je commande ne se déshonorera par une telle lâcheté '. — Vous fûtes, général, la victime dévouée à tous les poignards ; vous fûtes le premier qui me fit sentir la nécessité de porter dans votre département le fer et la liberté. Et je me réjouis de ce que la prudence du général Geffrard vous ait confié sa division. Vous saurez préserver votre armée du piège qui lui est tendu , et vous n'entendrez à aucune proposition qu'au préalable on naît mis bas les armes. Je vous souhaite des succès , de la fermeté, et la haine éternelle pour les Français.

Je vous salue cordialement , Dessalines.

1 Ceci était relatif à la capitulation de Jérémie,. l'érou ayant consenti à ce que la garnison française s'embarquât avec armes et bagages. Mais, peu après, Dessalines agit de même au Port-au-Prince et au Cap.

426 études sur l'histoire d'haï n.

On a imputé, dès-lors, à Dessalines une jalousie contre Geffrard à cause de l'influence qu'il exerçait dans le Sud. On a pareillement imputé à Boisrond Tonnerre une odieuse ingratitude envers Geffrard , en disant qu'il incitait le général en chef contre lui , quoique Geffrard l'eût recommandé si généreusement1. Mais nous croyons également erronées l'une et l'autre tradition.

Cette lettre de Dessalines peut avoir été écrite par Boisrond Tonnerre ; mais elle ne saurait rien prouver à sa charge : secrétaire, il était tenu de formuler la pensée du chef, telle que celui-ci le voulait. Cette lettre , au contraire , nous met sur la voie de la vérité des choses. On voit bien qu'elle ne fut qu'wwe réponse à celle adressée par Gérin à Dessalines ; et nous n'hésitons pas à croire que c'est à Gérin qu'il faut attribuer le mécontentement qu'exprime cette réponse. On conçoit que Dessalines dut vouloir pousser les opérations militaires avec vigueur , afin d'arriver promptement à l'expulsion des Français , dans le moment où les Anglais bloquaient les ports occupés par eux ; et c'est alors qu'il reçoit ces informations de Gérin, « qui avait constamment refusé de traiter avec « les Français, de l'évacuation des Gayes , qu'il voulait « prendre d'assaut2. »

Cependant , ce même Gérin avait traité de la capitulation de l'Anse-à-Veau avec le général Sarrazin , peu de temps auparavant ; il y trouva des munilions de tous genres , par la modération dont il usa envers le général français ; mais, c'était lui qui avait agi en cette circonstance3. // blâmait Férou, il blâmait Geffrard, agissant

" Histoire d'Haïti, t. 3, p. 58.

2 Histoire d'Haïti, t. 3, p. 59.

3 Ibid., t. 3, p. 23.

[1805] chapitre xii. 427

de même envers Bru net , sans considérer que son chef voulait surtout protéger les malheureuses familles indigènes de cette ville des Cayes où il était estimé de toutes : la lettre de Dessaiines , en réponse à la sienne , indique clairement les termes de celle-ci. C'est donc Gérin, plutôt que Boisrond Tonnerre , qui excitait le général en chef contre Geffrard , contre Férou.

Pour mieux comprendre ses motifs , il faut savoir les faits antérieurs. En 1798 , à la mort de Doyon au camp Thomas , près de Pestel , Gérin espérait que Rigaud lui aurait donné le commandement de la 4e demi-brigade du Sud, qui fut déféré à Geffrard : de là une rivalité jalouse de la part de Gérin. Lorsque Geffrard entra dans ce département, Gérin, convaincu par Pétion dans leur rencontre près de Léogane , prêta sans doute un franc concours à son rival ; mais , en recevant de Dessalines le grade de général de brigade, après l'avoir entendu au camp Gérard, ses anciens sentimens se réveillèrent. En outre , Gérin avait des idées presque toujours en opposition à celles des autres ; les plans les plus chimériques germaient incessamment dans son esprit : à l'avenir, on les verra se produire encore mieux. Dans la circonstance dont s'agit , brave comme il était, jusqu'à la témérité, il ne pouvait comprendre les procédés de Geffrard , diminuant autant que possible les maux inévitables de la guerre ; il ne vit pas tout ce qu'il y avait de sage et de généreux dans cette noble figure, dans cet illustre citoyen du Sud, de même qu'il ne comprit pas plus tard la modération de Pétion.

Quant à Boisrond Tonnerre , s'il est vrai qu'il méconnut par la suite ce qu'il devait à Geffrard (ce que nous examinerons ailleurs) , du moins il lui rendit assez de justice dans ses Mémoires écrits en 1804, pour que l'on

repousse les mauvaises intentions qui lui ont été prêtées en 1805. Voici comment il y parle des procédés de Geffrard envers Brunet et la garnison des Cayes :

c< Geffrard, maître de la plaine, campa aux portes des « Cayes. Un seul poste hors de la ville était occupé par « les troupes françaises. Geffrard, rempli d'humanité, « laissa exister ce poste assez essentiel, parce quilfavo- « visait la désertion d'une quantité considérable d'hom- « mes et de femmes qui étaient renfermés aux Cayes. » Et en note. « L'attachement que Geffrard portait à ses « concitoyens et son humanité ont reculé la prise des « Cayes. // a préféré la retarder que de massacrer ses «frères. Il a fait parvenir des secours à quelques mal- « heureux qui ne pouvaient sortir delà ville, où ils étaient « en surveillance. On peut donc dire de lui : De sesfrè- « res il fut le vainqueur et le père. »

Quel plus bel éloge peut-on faire d'un guerrier, d'ailleurs si méritant! Certes, en louant Geffrard ainsi, Boisrond Tonnerre n'approuvait pas Gérin d'avoir voulu prendre les Cayes d'assaut : un assaut entraîne presque toujours le massacre \

Non, ni Dessalines ni Boisrond Tonnerre ne cherchaient déjà à enlever à Geffrard toute sa gloire 2. Général en chef de l'armée indigène, Dessalines avait le droit de stimuler le zèle de ses subordonnés, de leur commander

1 II sera prouvé, plus tard, que Boisrond Tonnerre tournait Gérin en ridicule pour ses plans chimériques : de là la haine de Gérin, qui fut cause en grande partie de la mort de ce jeune homme.

2 Histoire d'Haïti, t. 3, note de la page 59. — Voyez, en preuve de ce que nous disons, comment Geffrard a clé /owe'par Dessalines, dans le journal de la campagne contre le Port au-Prince, qui eut lieu ensuite, à propos de sa conduite à Jérémie; il y est dit : « Arriva, enlia, l'évacuation de Jérémie; et la modéra/ion avec laquelle le général Gcfi'rard en usa envers les habitans de « toutes couleurs restés en ville désilla les yeux de ceux du Port ou Prince... »

d'agir avec vigueur contre l'ennemi: sa lettre à Gérin désapprouvait en termes trop sévères la faculté accordée par Geffrard d'approvisionner la garnison des Cayes, ce qui en ajournait la prise ; mais elle ne prouve pas qu'il était jaloux de ses succès ; les regrettables soupçons qu'il conçut contre lui deux années après, ont été occasionnés par d'autres causes, d'autres circonstances.

Au commencement de septembre, le Fort-Liberté étant cerné par les indigènes et bloqué par les Anglais, le général Dumont, qui défendait cette place, fit proposer à Toussaint Brave une entrevue qu'il accepta. Le but de Dumont était d'obtenir qu'il consentît à ouvrir un marché pour procurer des vivres à la garnison. A ses premières paroles, il fut arrêté et garotté ; on l'amena dans la paroisse du Trou. Toussaint Brave viola ainsi le droit des gens à l'égard de son ennemi ; mais heureusement , il ne conçut pas même l'idée de son meurtre : il crut qu'en s'emparant de la personne du chef de la garnison française, il obtiendrait de celle-ci l'évacuation de la place, eî il lui fit savoir que Dumont serait renvoyé, si elle y consentait. Ces braves gens refusèrent avec raison, en exigeant le renvoi préalable de leur général.

En ce moment, un navire de guerre anglais pénétra dans la baie du Fort-Liberté , après avoir contraint le fortLabouque à amener son pavillon. Attaquant un bâtiment français qui était dans le port , avec un équipage réduit par la fièvre jaune, celui-ci se rendit également, et entraîna la soumission de la garnison non moins affaiblie. John Bligh , commandant du vaisseau anglais , apprit alors la traîtreuse arrestation du général Dumont ; et considérant sans doute que la résistance des Français eût été

autre, s'ils avaient eu leur chef à leur tête , il embarqua la garnison et les habitans blancs qu'il mena au Cap. C'était déjà un beau trait de sa part ; il ajouta à cette action généreuse en retournant le lendemain, 9 septembre, au Fort-Liberté déjà occupé par Toussaint Brave ; il envoya un de ses officiers réclamer la remise du général Dumont : ce qu'il obtint sans peine. Mais , en dégageant son ennemi d'une position qui offrait des dangers pour sa vie , il ne se crut pas obligé de faire à son égard ce qu'il avait fait pour la garnison : Dumont fut considéré comme prisonnier de guerre et envoyé à la Jamaïque. Il nous semble que John Bligh eût mieux fait en l'envoyant au Cap : il eût couronné son œuvre , car rigoureusement parlant, Dumont n'était pas un prisonnier de guerre.

Après la prise du Fort-Liberté , les Français ne possédaient plus , — dans le Nord , que le Cap et le Môle ; — dans le Sud, que les Cayes. Dans l'Ouest , ils occupaient encore Saint-Marc , la Croix-des-Bouquets , le Port-au- Prince et Jacmel.

En apprenant les relations des Congos avec les Français, Dessalines avait envoyé l'ordre à Christophe et à Clervaux de se porter à la Marmelade et au Dondon. Il partit lui-même du Cul-de-Sac avec ses troupes et se rendit à la Petite-Rivière. Son plan était d'enlever Saint- Marc où il trouverait des pièces d'artillerie, pour revenir contre le Port-au-Prince. A son arrivée, il éleva Gabart au grade de général de division, et Jean-Philippe Daut à celui de général de brigade.

Gabart eut l'ordre de se rendre devant Saint-Marc avec peu de troupes, pour le bloquer seulement, en attendant une opération plus sérieuse. En même temps, Dessalines écrivit au capitaine James Walker, qui croisait devant le

['î 805] CHAPITRE XIÏ. 431

Môle avec mie frégate anglaise, pour lui annoncer son intention contre Saint-Marc et l'attirer de ce côté. L'Anglais y vint effectivement ; mais il répondit à Dessalines, en lui recommandant de la modération envers les Français, s'il réussissait à enlever la place de vive force. On ne peut que louer cette sollicitude d'un ennemi des Français, qui savait de quoi Dessalines était capable. Le général D'Henin commandait à Saint-Marc, et la famine y sévissait comme dans toutes les autres villes. A l'apparition de la frégate anglaise, D'Henin proposa à son commandant de capituler. La convention fut signée le 4 septembre, et dans la nuit toute la garnison, composée de Français et d'indigènes que commandait Faustin Répussard, s'embarqua sur le Vanguard qui la porta au Môle.

Gabart pénétra aussitôt dans la place et souilla ses armes, en ordonnant le pillage des malheureux habitans, la plupart indigènes : les femmes furent dépouillées de tous leurs vêtemens. Il faut flétrir un tel acte, qui n'avait pas même l'excuse ordinaire d'une ville prise d'assaut, et qui prétextait de l'assassinat du bataillon de la 12e par le général Quentin, pour en tirer vengeance. On ne doit pas se venger sur de malheureuses femmes.

Dans l'intervalle, Dessalines s'était porté au Port-de- Paix et dans quelques autres quartiers du Nord avec son état-major, afin de ranimer l'ardeur des généraux et des troupes. Au Port-Margot, il avait envoyé Bazelais à bord du vaisseau anglais monté par le commodore Loring, pour en acheter un peu de poudre et lui annoncer ses préparatifs contre les places encore occupées par les Français. Sachant la prise de possession de Saint-Marc, il y vint rapidement avec le général Vernet. Sa présence y iit cesser les brutalités de Gabart; mais il ordonna une

452 ÉTUDES sur l'histoire d'iiaïti.

mesure non moins blâmable, en faisant venir sur la place publique, entourée de ses soldats, tous les habitans sans distinction de sexe ni d'âge, pour les passer en revue, comme cela se pratiquait souvent du temps de T. Louverture *. La plupart des femmes étaient entièrement nues ; elles furent exposées à la risée des troupes, sans ménagement pour la pudeur de ce sexe, puis renvoyées à leurs demeures dévalisées. L'adjudant-général Bazelais, qui se dévouait au salut de son pays, eut la douleur de reconnaître sa mère parmi ces infortunées : il s'empressa de la soustraire à ces humiliations.

En cette circonstance, Dessalines fut aussi coupable que Gabart. Ce dernier n'était qu'un soldat toujours porté à tous les excès ; mais le général en chef ne comprit pas mieux que lui, ce que prescrivait son devoir envers les malheureux qu'il délivrait du joug des Français.

Pendant que Gabart entrait à Saint-Marc, Cangé et Magïoire Ambroise pressaient le siège de Jacmel ; ils avaient acheté quelques munitions d'une corvette anglaise qui était venue dans ces parages. Il n'était pas facile d'enlever cette place, bien défendue par le général Pageot et Bieudonné Jambon. La corvette française la Vigilante et deux goélettes étaient dans le port. Mais la famine concourant avec les efforts des indigènes, Pageot finit par conclure avec eux un armistice qui lui permit de s'embarquer avec la garnison, le 17 septembre : il se rendit à Santo-Domingo.

Le jour même de leur départ, Cangé et Magïoire Am-

' On raconte que, dans une de ces revues fréquentes, Dessalines fit couper par ses soldats les longues queues des robes que portaient les femmes noires H jaunes de Saint-Marc, en disant qu'un tel vêtement ■nuisait au travail. En cela, il avait parfaitement raison,

broise prirent possession de Jacmel. Quoique leurs troupes eussent été dans les mêmes privations que celles de Gabart, elles observèrent le plus scrupuleux respect pour les propriétés et les personnes. Cependant, la méchanceté d'un officier français nommé Mansin eût pu être cause du massacre de tous les blancs, si les indigènes n'avaient pas eu à leur tête de tels chefs. Cet officier avait répandu une grande quantité de poudre dans le blockhaus ; les indigènes y ayant pénétré de nuit, n'y firent pas attention ; en fumant, l'un d'eux mit le feu à cette poudre, et occasionna une explosion qui en tua la majeure partie. Naturellement, cet événement fut attribué aux militaires français qui avaient occupé le blockhaus, et les indigènes voulaient venger la mort de leurs camarades sur les autres blancs. Cangé et Magloire Ambroise s'y opposèrent avec une louable magnanimité.

Lorsqu'on honore ainsi le triomphe obtenu sur ses ennemis, on ennoblit sa cause, on a droit-à l'estime de la postérité, à son respect.

La retraite du général Pageot à Santo-Domingo, avec la garnison de Jacmel, fut un événement heureux pour les Français dans cette partie de l'île ; car les habitans conspiraient pour les massacrer. En s'éloignant de cette ville depuis le mois de mars, Kerverseau avait violenté leurs habitudes paisibles pour les retenir en armes sur les limites des deux anciennes colonies ; il les avait contraints à subvenir à l'entretien de sa troupe par des contributions pécuniaires; et pour les obtenir, ses agens commirent toutes sortes de vexations ; leur cupidité fut sans frein. D'un caractère faible, Kerverseau ne sut pas y mettre ordre. Averti du complot qui se tramait à Santo- Domingo, il s'y rendit le 6 septembre : sa présence comt. v. <2g

prima les factieux, et le concours de Pageot et des troupes venues de Jacmel dans le même mois lui fut de la plus grande utilité *.

Au Port-au-Prince, la désunion s'était mise entre le général Sarrazin et le commissaire ordonnateur Colbert, d'une part, et le général Lavalette et Panis, de l'autre. Les premiers désapprouvaient hautement le gouvernement de Roehambeau, et opinaient pour l'évacuation de la place ; les deux derniers s'y opposaient en soutenant l'autorité du capitaine-général. La famine se montrait dans toutes ses rigueurs ; tous les comestibles étaient à un prix exorbitant ; il fallait journellement faire des sorties de troupes pour aller à la maraude de quelques vivres et de cannes à sucre dans le voisinage ; il fallait en faire pour rétablir par fois le cours de l'eau qui alimente les fontaines, et que les indigènes détournaient toujours. Dans une telle situation, Sarrazin réussit à extorquer quelque argent des négocians français , et il s enfuit clandestinement à Saint-Yague de Cuba. Déserter ainsi son poste, c'était une action qui prouvait de sa part un manque d'honneur militaire : un général doit partager le sort de ses soldats, périr ou triompher avec eux 2. Quant à Colbert, il s'enfuit également, mais c'était pour éviter d'être arrêté par Lavalette et Panis. En partant, il laissa un écrit qui peignait Roehambeau dans tout le hideux de sa figure morale. En ce moment, Roehambeau justifiait ce portrait au Cap, par les plus abominables actions : nous les relaterons bientôt .

1 Nous avons puisé ces faits dans l'ouvrage de G. Guillermin, sur l'insurrection des habitans de l'Est , qui affranchit cette partie d'Haïti du joug des Français en 1809.

8 En France, sous la Restauration, Sarrazin manqua aussi à l'honneur civil,

[1805] CH4PIT11E xn. 455

L'histoire d'Haïti, par M. Madiou, qui nous a beaucoup aidé dans ce volume , place ici un fait que nous nous croyons obligé d'examiner. Il est dû aux traditions populaires que cet auteur national a eu le mérite de recueillir de la bouche des survivans de toutes nos guerres , de toutes nos révolutions : ce qui lui donne des droits à notre reconnaissance personnelle , à celle de quiconque s'occupera encore de nos annales , et à celle même de notre pays qui, jusqu'à lui, ne les connaissait que confusément.

Ces traditions prétendent que le général La Valette fît proposer au général Pétion, venu de TArcahaie aux environs du Port-au-Prince, d'ouvrir aux Français un marché aux portes de la ville ; que Pétion lui offrit une entrevu* à cet effet, qui fut acceptée par lui ; que le lieu de la conférence ayant été fixé à Turgeau, les indigènes conçurent l'idée d'arrêter le général français ; que Pétion ordonna au colonel Gilles Drouet de se tenir en embuscade avec deux bataillons de la 5e, pour opérer cette arrestation; mais que Lavalette, craignant un piège , ne se rendit pas à l'entrevue et y envoya Saint-James , à qui Pétion aura dit qiï il exigeait, avant toute négociation, que son neveu Méroné fût envoyé à l"Arcahaie. Lavalette y ayant consenti, Pétion envoya en parlementaire au Port-au-Prince, le capitaine Caneaux qui partit par mer avec Méroné pour l'Arcahaie ; que Pétion remit la conférence au jour suivant, mais qu'il se retira lui-même au Boucassin avec la 3e, et qu'il ne fut plus question de marché. — M. Madiou ajoute alors : « En cette circonstance, Pétion man- « qua à sa parole. Les Français avaient tellement trompé

en commettant le crime de bigamie : il fut condamné à vingt années de travaux forcés.

456 études sur l'histoire d'iiaïti.

v les indigènes, que ceux-ci ne croyaient pas qu'ils fussent « liés envers eux , lors même qu'ils avaient engagé leur « parole d'honneur. Néanmoins, l'histoire doit condam- « ner ces actes de déloyauté qui , à des époques plus ou « moins rapprochées , ne produisent que de déplorables « résultats. »"*

Si nous comprenons bien le jugement porté par M. Madiou sur la conduite attribuée à Pétion, il condamne ce général indigène pour n avoir pas donné suite à la conférence où devaient être convenues les conditions du marché à ouvrir entre les indigènes et les Français , puisque cette conférence avait été remise au lendemain , — et non pas pour le projet bienuutrement coupable de l'arrestation du général Lavalette, dans une embuscade que Pétion aurait ordonnée.

Si tel est le sens de ce jugement , nous nous étonnons que M. Madiou l'ait déféré à l'histoire, pour un refus d'approvisionner le Port-au-Prince , après la désapprobation de Dessalines relative à Geffrard , tandis que le fait de l'embuscade (s'il avait existé) , eût mérité sa sévérité à un plus haut degré.

Nous n'hésitons pas à dire que cette tradition est inexacte dans ses circonstances, et calomnieuse à l'égard de Pétion, en ce qui concerne la prétendue embuscade placée contre Lavalette. Un tel fait est en opposition h tous les antécédens de Pétion. Il combattait les Français, il minait leur domination par sa politique intelligente , élevée et toute patriotique ; mais il n'eût jamais conçu l'idée de tendre un piège à un général ennemi qui aurait accepté une entrevue proposée par lui-même. Et puis,

Histoire d'Haïti, t. 3. p. 62 et 63.

[1803] CHAPITRE XH. 457

cette entrevue était-elle nécessaire pour convenir d'ouvrir un marché, le fait le plus simple, où les cultivateurs seraient venus apporter leurs produits alimentaires et les échanger avec les habitans du Port-au-Prince? Y eut-il entrevue entre le général Brunet et Geffrard , quand il s'agissait de semblable chose aux portes des Cayes ? Il avait suffi d'une lettre ou d'une proposition verbale transmise par un officier.

On conçoit que Pétion exigea la remise de son neveu, avant d'entendre à aucune convention relative au marché proposé, et que l'ayant obtenue, il n'y voulut plus donner suite. Si cela s'est passé ainsi, il s'est joué de Lavalette, il l'a trompé évidemment. Mais , outre qu'il ne pouvait pas ignorer le mécontentement de Dessalines à l'égard de Geffrard, pour se refuser à ouvrir ce marché, la conduite de Lavalette au Port-au-Prince l'autorisait à employer ce moyen pour sauver Méroné. N'avait-on pas arrêté et mis aux fers la mère et toute la famille de Lamarre, quand il s'empara du Petit-Goave? Pétion pouvait redouter un sort semblable pour ce jeune homme : de là la ruse qu'il employa envers un ennemi qui se jouait , lui , de la vie des hommes, qui avait tenté l'arrestation en masse des noirs et des mulâtres de la garde nationale du Port-au- Prince; et dans quel but? de les noyer ou pendre, ou étouffer dans la calle des vaisseaux, ou fusiller.

Nous ignorons comment Méroné s'est rendu auprès de son oncle ; mais nous ne concevons pas que Pétion se trouvant à Turgeau, à une demi-lieue du Port-au-Prince, et y ayant envoyé Caneauxen parlementaire, il aura préféré le faire passer à l'Arcahaie, lorsqu'il eût été plus ra-. Uonnel de le faire venir à Turgeau.

Adresse des babitans du Port-au-Prince à Dessalines. — Il part de l'Artibonite. contre cette ville.— Reddition du blockhaus de Drouillard.— Combat entre la 5f. légère el les indigènes. — Reddition des blockhaus de Damiens et de Santo. — Prise de possession de la Croix-des-Bouquets. — Meurtre de 40O prisonniers français. — Cangé arrive à la Coupe. — Dessalines établit son quartier-général à Turgeau. — Cangé cerne le fort Bizoton. — Pétion place une batterie à Phelippeaux. — Canonnade respective. — Evacuation de Bizoton et du blockhaus Dessources. — Cangé place une batterie à Piémont.

— Paroles de Lavalette aux indigènes de la garde nationale. — Il propose à Dessalines la capitulation du Port-au-Prince, qui est signée. — Adresse de Dessalines aux habitans. — Visite de Lux à Dessalines. — B.Inginac et Lafontantvont auprès de lui.— Evacuation du Port-au-Prince.— Dessalines en prend possession. — Contribution exigée des blâmes — Conduite de Lecun.

— Brunet évacue les Cayes. — Geffrard en prend possession. — Mort de Fédon au Cap. — Dessalines va à la Petite-Rivière. — Il marche contre le Cap. — Combats entre Christophe et les Français, et au Haut-du-Cap en présence de Rochambeau. — Eloges de divers généraux par Dessalines. — Bravoure remarquable de Capois. — Rochambeau le fait complimenter.— Il se retire au. Cap. — L'armée indigène est victorieuse. — Rochambeau envoie un officier auprès de Dessalines : ce qu'il lui répond. — Le même officier revient. — Dessalines accorde un armistice verbal. — Négociations rompues entre Rochambeau et le commodore Loring. — Capitulation du Cap. — Echange d'otages. — Lettre de Dessalines aux habitans du Cap. — Rochambeau la fait publier. — Lettre de Dessalines à Gérin. — Lettre du commandant de Breda à Dessalines. — La garnison est conduite au Cap. — Réponse de Rochambeau relative à l'ancienne partie espagnole. — Il envoie

[ des prisonniers indigènes à Dessalines. — Evacuation du Cap. — Dessalines en prend possession. — Capitulation entre Rochambeau et Loring. — Massacre des blessés et des malades français par ordre de Dessalines.— Noailles évacue le Môle et meurt à la Havane.— Pourcely prend possession du Môle.

— Le général Ferrand va de Monte-Christ à Santo-Domingo, — Soumission des habitans du Cibao à Dessalines, qui leur fait payer une contribution.

Informés de la conduite modérée de Geffrard à Jérémie,

des habitans de toutes couleurs du Port-au-Prince avaient secrètement rédigé une adresse à Dessalines , afin de l'engager à marcher contre cette ville pour les délivrer de Lavalette et de Panis : ils firent parvenir cette adresse à Pétion par l'intermédiaire de ses émissaires , et il l'expédia au général en chef. Il paraît que celui-ci la reçut au moment où Saint-Marc venait d'être si cruellement châtié par Gabart. C'était à faire repentir les signataires de cette pièce ; mais ils pouvaient encore espérer un bon traitement d'après la manière d'agir de Cangé et de Magloire Ambroise à Jacmel.

En même temps que ces deux chefs y entraient, Dessalines faisait ses préparatifs à la Petite-Rivière , pour se porter contre le Port-au-Prince. Il en partit le 28 fructidor (15 septembre), avec les 4e et 20e demi-brigades et 4 bataillons des 5e et 8e. En passant à Saint-Marc, il fit prendre quelques pièces d'artillerie , et se rendit à TArcahaie qu'il quitta le 1 7 : des gabions furent apportés par les troupes. Les généraux Pétion et Gabart marchaient avec lui.

Le colonel Lux occupait toujours la Croix-des-Bouquets avec la 5e légère française : des blockhaus établis sur les habitations Drouillard , Damiens et Santo , et un autre poste près de la grande rivière, facilitaient les communications entre ce bourg et le Port-au-Prince.

Dans la même nuit du 1 7 septembre , l'armée indigène s'établit de manière à couper ces communications. Pétion plaça de suite deux pièces de 4 et une de 6 sur un monticule en face du blockhaus de Drouillard. Les 11e et 12e demi-brigades vinrent renforcer les troupes venues avec le général en chef. Le lendemain matin , le blockhaus fut canonné et se rendit au sixième coup: enveloppée par

440 ÉTUDES SUIl L HISTOIRE D HAÏTI.

tant de forces , sa faible garnison de 40 hommes ne pouvait faire mieux.

En ce moment, le colonel Lux arrivait de la Croix-des- Bouquets à la tête de 700 hommes de son corps et de la garde nationale, avec deux pièces de 4. et deux caissons , accompagnant un convoi de vivres pour le Port-au-Prince. Averti de la présence des forces indigènes , il s'arrêta à Damiens pour délibérer sur le parti à prendre. Tenter de percer ces masses était périlleux; s'il retournait à la Croix-des-Bouquets , elles y seraient venues contre lui., et alors il aurait été contraint à de plus grands efforts pour se réfugier dans la partie espagnole. Lux comprit sans doute que c'en était fait de l'occupation française dans l'ancienne colonie de la France : il préféra le parti le plus périlleux , le plus digne de son courage. Il ne lui était pas possible néanmoins, de continuer par la grande route ; il résolut de passer par diverses habitations pour arriver sous les murs de la ville. Ranimant sa troupe par une chaleureuse harangue, il commença sa marche.

De son côté , Dessalines le prévint dans cette nouvelle route , en envoyant les 8e et \ \ e demi-brigades se placer en embuscade dans le chemin qui conduit de Sarthe à Drouillard, tandis que la 20e attaquerait le centre de la 5e légère, et que la 4e la prendrait en queue.

Lux fit agir ses canons contre les troupes embusquées. Pendant qu'il combattait la 1 1e, la 8e se précipita sur les canons et les enleva : l'explosion de l'un des caissons tua quatre grenadiers de ce corps. En ce moment, Dessalines les excitait de sa voix, en s'exposant au feu comme un soldat.

Larose mérita ce glorieux éloge, consigné dans le journal de cette campagne : « Le chef de brigade Larose , qui

« commandait la 8e, s'est comporté dans cette affaire avec « toute la valeur qu'on lui connaît. » La réconciliation était définitive entre lui et le général en chef qu'il avait si longtemps méconnu : c'était encore l'un des héros de la Crête-à-Pierrot.

Le général en chef a rendu justice également à la bravoure de Lux: « L'ennemi, dit-il, quoique affaibli par la (( perte de son artillerie et par le nombre de ses morts, con- « serva néanmoins le plus grand ordre dans sa marche...»

En effet, étant parvenu de Sarthe à Blanchard, Lux, qui ignorait la reddition du blockhaus de Brouillard, se dirigea sur ce point, lançant à tout moment des feux de chaussée qui contraignirent les indigènes à lui laisser passage.

Dessalines donna l'ordre à Pétion de se porter au Morne-Pélé avec la 5e demi-brigade et 50 hommes de cavalerie. A Drouillard, le corps de cette cavalerie commandé par Charlotin Marcadieu, réussit à mettre le désordre dans la 5e légère en la chargeant avec vigueur: elle arriva en cet état « au Morne-Pélé, où le général Pé- « tion acheva sa défaite * . m Lux, toujours au milieu de ses soldats, traversa alors l'habitation Chancerelle, et parvint enfin au portail Saint-Joseph, avec ceux qui avaient survécu dans ce terrible combat. Ils entrèrent au Port-au- Prince, où ils furent complimentés.

Longtemps après, en Haïti, on entendit parler du courage et de la bravoure du vieux colonel Lux, de la discipline et de l'héroïsme de la 5e légère 2.

1 Journal de la campagne contre le Port-au-Prince.

a Nous avons connu Aason^ qui devint capitaine dans les grenadiers de la garde de Pétion : incorporé dans la 5e légère, il se trouva à ce combat. Il n'en parlait jamais sans manifester le plus grand enthousiasme pour le colonel Lux.

Dans la même journée, après deux sommations suivies de dispositions d'attaque, la garnison du blockhaus de Damiens, forte de 100 hommes, se rendit à discrétion. Il en fut de même de celle de Santo, de 80 hommes.

x\pprenant alors que deux cents autres qui étaient à la Croix-des-Bouquets, avaient pris la route de la partie espagnole, Dessalines les poursuivit fort avant dans la nuit avec un détachement de dragons. Ne pouvant les atteindre, il revint prendre possession de ce bourg, et il trouva beaucoup de munitions dans l'arsenal.

« Je passai à la Croix-des-Bouquets, dit le journal de « campagne, les journées des 19, 20 et 21 septembre, et « m'y occupai à pourvoir aux soins des blessés, et au sort « des 'prisonniers français que je fis partir pour l'Area- » haie, au nombre de 400. »

Voilà ce qui fut écrit pour l'histoire déguisée ; mais la véritable histoire a à constater qu'après leur avoir promis qu'ils seraient bien traités, Dessalines donna l'ordre à l'officier qui les conduisait, de les massacrer dans la route, « Quoi ! s'écria l'adjudant-général Bonnet qui était à « ses cotés, vous oubliez donc, général en chef, votre « parole d'honneur ? — Taisez-vous, Bonnet, répondit « Dessalines: ne savez-vous pas que depuis la révolution, « il n'y a plus de parole d'honneur? l»

Ce sont là d'affligeantes paroles, que pour l'honneur de Dessalines, nous aurions aimé à ne pas être obligé de transcrire. Sans doute, il pouvait citer de semblables faits dans le parti contraire, de la part de certains hommes ; mais notre devoir est de les condamner tous ; car ils reposaient sur de détestables principes, ou plutôt sur

' Histoire d'Haïti, t. 3, p. 70.

l'absence de tout principe de morale, sur l'oubli des lois sacrées de la guerre.

Cangé ne s'était pas reposé sur ses lauriers à Jacmel î le 22 septembre, il était rendu à la Coupe, avec ses troupes. Il envoya son adjudant-général Marion en avertir le général en chef, qui lui fit donner l'ordre de cerner le fort Bizoton occupé par l'ennemi, d'inquiéter, de harceler la garnison et d'empêcher qu'elle ne reçût aucun secours de la ville.

Le 23, Dessalines quitta la Croix des-Bouquets et alla établir son quartier-général à Turgeau. La division Gabart se plaça au nord de la ville, du rivage de la mer aux environs du fort National : celle de Pétion, de ce point au morne L'Hôpital. Le Port-au-Prince était ainsi bloqué.

Le 24, Pétion eut ordre de placer deux canons de 4 et de 8 sur le mornet de l'habitation Phelippeaux, dans le but de canonner la ville. Mais ces pièces étaient insuffisantes par leur calibre : le général en chef fît venir du Petit-Goave, un obusier de 6 pouces qui y fut également placé. Il alla visiter Cangé dans sa position : « Je dois à « cet officier, dit-il, le juste tribut d'éloges qu'il a mérité « par l'intelligence avec laquelle il a exécuté mes ordres. »

Le 30, Pétion dirigea ses boulets et ses obus sur le poste de la Poudrière, au sud-est de la ville, non loin de l'hôpital militaire : la garnison dut en sortir. Il continua de lancer ses projectiles sur les fortifications.

Mais alors, tous les forts de la ville dirigèrent aussi leurs gros canons contre les indigènes. En ce moment même, Dessalines ordonna au colonel Frontis de porter la 11e demi-brigade au Bois-de-Chêne et d'y établir des gabions, afin de former une batterie. Le fort National

surtout domine cette position; mais ses boulets ni ceux des autres n'empêchèrent pas cette fameuse troupe d'accomplir sa tâche, et le feu de cette batterie répondit à celui des forts.

Le 1er octobre, Lavalette envoya deux navires de guerre convoyer des accons qui portaient des provisions de bouche à la garnison de Bizoton : ils canonnèrent durant 5 heures les retranchemens de Cangé, et tentèrent en vain d'opérer le débarquement des provisions : ils durent y renoncer et se retirer. Le lendemain, la garnision évacua le fort avec beaucoup de résolution, et s'embarqua sur un bateau qui la porta en ville : elle perdit du monde néanmoins. Au même instant, celle qui occupait le blockhaus Dessources opéra aussi l'évacuation de ce point, en faisant sauter le blockhaus.

En possession de Bizoton, de son artillerie de gros calibre et de ses munitions , Cangé eut ordre de venir établir une batterie d'une pièce de 24, de deux de 18, et d'une de 8 , sur une éminence de l'habitation Piémont, d'où les boulets pouvaient parcourir la ville dans toute sa longueur nord et sud.

Il était évident que, cernée ainsi par l'ennemi qui disposait de tels moyens , alors que la famine sévissait dans toute sa rigueur , elle ne pourrait pas tenir : l'eau même ne coulait plus dans les fontaines, étant détournée de ses canaux par les indigènes ; il fallait recourir à celle des puits, peu potable. Environ 1400 Français défendaient cette place. Le général Lavalette ne pouvait plus compter sur le concours de la garde nationale formée de noirs et de mulâtres, depuis qu'il avait manifesté contre eux ses perfides intentions ; et chaque jour, chaque nuit, voyait dégarnir leurs rangs ; ils traversaient les fossés de la ville

[1805] 'CHAPITRE XIIÎ. 4iS

et allaient joindre les indigènes. Même avant l'investissement, des hommes, des familles entières fuyaient la ville, se plaçaient à la suite des convois allant à la Croix-des- Bouquets, sous prétexte de s'y rendre aussi, et gagnaient les bois pour aller au camp Frère. i

Il paraît néanmoins que dans ces circonstances, poussé à la fureur, Lavalette voulut tenter encore le désarmement de la garde nationale, et que la voyant bien résolue à se défendre, il lui adressa ces paroles : « Hommes «de couleur et noirs, vous croyez sans doute que Saintce Domingue vous restera, vous vous trompez. Si la force « des circonstances nous obligeait à l'évacuer, nous re- « viendrions avant six mois. La France est puissante ; la « guerre maritime ne durera pas toujours; elle n'aban- « donnera jamais sa colonie. » 2

Nous aimons à constater cette vigueur de Lavalette ; elle plaît toujours dans un militaire. Mais il avait le tort de protester au nom de son pays, contre un décret providentiel. Les hommes , les peuples ne peuvent rien, quand Dieu a prononcé son arrêt ; car il sait accumuler événemens sur événemens ; il sait encore mieux éclairer les nations, pour les porter à être justes et favoriser ainsi l'accomplissement de ses grands desseins.

Quelle que fût son irritation, Lavalette dut songer enfin à prendre des arrangemens avec le général en chef des indigènes , pour l'évacuation de la place ; car après avoir fait décamper le poste de la Poudrière et canonné les forts, Pétion dirigea quelques-uns de ses projectiles sur

1 A la fin de juillet, ma famille sortit ainsi et se rendit à ce camp. Mon père et d'aut res parens devinrent des grenadiers delà 11e demi-brigade, etmoi.... un tout petit brigand.

i Histoire d'Haïti, t. 3, p. 72.

446 études sur l'histoire d'haÎtiw

l'enceinte de l'hôpital militaire , encombré de malades h afin de les effrayer. * La plupart s'enfuirent en se répandant au loin dans la ville. A ce spectacle déjà fort triste, les femmes, encore plus effrayées que les malades , ajoutèrent par des cris lamentables. Lavalette fît alors appeler au palais du gouvernement. des blancs et des indigènes, et leur dit qu'il allait faire proposer à Dessalines un armistice , afin de préparer l'évacuation de la ville. En effet, il envoya au quartier-général de ïurgeau , un habitant (dit le journal de campagne ) porteur de paroles verbales. Dessalines le renvoya avec une adresse aux habit-ans, promettant un bon traitement pour eux , et l'invitation Verbale à Lavalette de formuler ses propositions par écrit. Le 5 octobre, un des aides-de-camp du général français apporta une lettre à cet effet. Le général en chef accorda quatre jours pour les préparatifs à faire, et demanda un officier supérieur français comme otage delà convention, en échange duquel il en enverrait un de son armée. Le chef de bataillon Andrieux vint de la ville , et l'adjudant-général Bonnet s'y rendit.

Mais, ignorant ces négociations, le fort Léogane ayant découvert la batterie que Cangé élevait à Piémont, lui lança des boulets. Cangé était prêt ; il lui riposta vigoureusement. Ses artilleurs n'étaient pas fort habiles ; leurs boulets passèrent au-dessus du fort et enfilèrent la grand' rue dans toute sa longueur : de là un nouvel émoi dans la ville. Des ordres respectifs firent cesser ce feu.

En recevant les propositions de Lavalette par l'habitant, Dessalines avait assemblé quelques officiers supé-

1 3'ai vu les salles de l'hôpital militaire sous le règne de Dessalines, et j'ai pu savoir que Pétion n'avait pas dirigé ses boulets sur ces lieux où reposaient de malheureux soldats blessés ou malades, mais bien sur la vaste cour de cet établissement.

[ISOo] CHAPITRE XÎH. 447

rieurs autour de lui pour avoir leurs avis. Quelques-uns pensèrent qu'il fallait livrer la ville au pillage, après lévacuation ; c'étaient de ces hommes qui aiment à remplir leurs poches ; ils prétextaient de la longue soumission des habitans aux Français. Mais Pétion et Bonnet firent de sérieuses représentations à ce sujet, en faisant valoir l'adresse que ces habitans avaient envoyée secrètement au général en chef, en les disculpant par la nécessité où ils se trouvaient de subir le joug des Français, et insistant encore sur l'urgence de ménager des ressources pour les opérations ultérieures, etc. C'est alors que cet habitant apporta l'adresse du général en chef ci-dessus mentionnée.

Bonnet avait été chargé de traiter des conditions de l'évacuation avec Lavalette ; le journal de campagne dit de lui : « Je lui dois des éloges pour la sagesse avec lace quelle il a traité. » Il y avait à peine deux mois que cet ancien officier de Bigaud était auprès du général en chef, que ses services intelligens dictaient à celui-ci ces lignes honorables. Quelle gloire pour Bigaud, d'avoir formé tous ces officiers que nous avons successivement signalés !

Le chef de brigade Lux, qui venait de se mesurer avec Dessalines sur le champ de bataille, ne voulut pas partir sans le voir de près. Il se rendit à Turgeau, où Dessalines l'accueillit avec une grande estime : les braves ont entre eux quelque chose de sympathique. Lux lui exprima sa satisfaction de la réception qu'il lui faisait. Dessalines lui dit qu'il paraissait protégé par des ouangas; car il était étonné qu'il n'eût pas été même blessé dans le combat. Après quelques instans d'entretien, Lux rentra au Portau-Prince.

Balthazar Inginac et Lafontant, deux hommes de coih leur, vinrent aussi à Turgeau porter les remercîmens des habitans à Dessalines, pour la promesse qu'il leur avait faite de les bien traiter. Là commença la fortune politique d'Inginae qui, d'ailleurs, avait servi les vues de Pétion auprès des indigènes de la ville : Dessalines lui accorda toute l'estime qu'il méritait par ses talens, mais qui devint compromettante un jour.

Enfin, le 8 octobre, Lavalette informa Dessalines que la garnison française était embarquée, en lui renvoyant Bonnet : le chef de bataillon Andrieux se rendit immédiatement auprès de son général. Le 9 dans la matinée, tous les navires quittèrent la rade, et la plupart allèrent se faire capturer par la croisière anglaise qui louvoyait dans la baie. Lavalette et ses principaux officiers eurent le bonheur de passer et de se rendre à Saint-Yague de Cuba ».

Le jour du départ, toute l'armée indigène entra au Port-au-Prince. Dessalines, richement vêtu, avait Pétion à sa droite et Gabart à sa gauche. La plus sévère discipline fut imposée à ces soldats, la plupart presque nus. Cependant, le colonel Thomas Marie- Jeanne osa enfreindre ces ordres rigoureux, en entraînant des soldats qui pillèrent avec lui dans les boutiques de la rue des Fronts- Forts. Avertis de ce désordre par le chef de bataillon Bédouet, nommé commandant de la place, Dessalines et Pétion se portèrent sur les lieux et dissipèrent les pillards : Thomas Marie- Jeanne fut arrêté et incarcéré.

Le lendemain eut lieu une revue générale sur la place

1 Quelque temps après, Lavalette quitta cette ville pour se rendre à Santo- Domingo, en possession des Français. Le navire qui le portait avec des officiers et des soldats fut submergé dans une tempête, près du c?p Maisy : ils périrent tous.

[1803] chapitre xiii. 449

d'armes, de tous les hommes de la ville en état de servi r. Les noirs et les mulâtres furent incorporés dans les troupes, et 400 jeunes gens des plus alertes entrèrent dans la fameuse 4e demi-brigade : les blancs furent mis à l'écart et désarmés. C'était agir en représailles de la tentative de désarmement faite par Lavaïette contre les premiers : puisqu'il ne croyait pas alors pouvoir compter sur leur dévouement à une cause qu'ils avaient soutenue si longtemps , malgré tant de persécutions , Dessalines pouvait-il non plus compter sur celui des blancs à la cause indigène? Mais il fit plus, en leur imposant une contribution de guerre dans la même journée : les traiter en vaincus, c'était une mesure peu rassurante, en même temps qu'on leur déclara qu'ils n'auraient pas la faculté de quitter le pays. Il fallait, au contraire, leur laisser cette faculté, puisqu'on les avait désarmés par méfiance : agir ainsi, c'était un indice de projets sinistres conçus contre leurs jours.

Le préfet Lecun avait contribué à inspirer à ces colons une grande confiance en Dessalines, indépendamment de son adresse à tous les habitans du Port-au-Prince ; ce prêtre était allé à Turgeau présenter ses hommages hypocrites au général en chef, et celui-ci avait dissimulé avec lui en lui faisant un accueil gracieux. De retour en ville, il prôna sa générosité; il monta en chaire où il prononça un discours, en disant que désormais Dessalines ne serait plus appelé que Jean-Jacques le Bon. Ce tartuffe, qui avait donné tant de louanges à T. Louverture, qui l'avait honni ensuite, qui avait fait un si pompeux éloge de Rochambeau à la mort de Leclerc, porta par ses paroles beaucoup de colons, déjà embarqués, à rester au Port-au-Prince. Il n'y resta lui-même qu'en vue des avant. v. 29

tages matériels qu'il tirait de sa position de préfet apostolique, et pour continuer sa vie licencieuse.

Au moment où le Port-au-Prince tombait au pouvoir de Tannée indigène* le général Brunet, ne pouvant plus tenir aux Cayes, traitait de sa capitulation avec les Anglais qui en bloquaient le port. Le 16 octobre, les forts leur furent livrés et les troupes françaises s'embarquèrent sur des navires marchands» Les prisonniers de guerre furent amenés à la Jamaïque, mais ceux qui étaient blessés ou malades furent portés au Môle, au terme de la capitulation. Une partie des colons quittèrent aussi la place ; d'autres y restèrent par la confiance que leur inspirait Geffrard.

Le 1 7, le général indigène entra avec ses troupes qui observèrent le plus grand ordre : aucun individu ne fut inquiété ni dans sa personne, ni dans sa propriété. En échange de l'artillerie et des armes et munitions livrés par les Anglais, Geffrard leur donna toutes les denrées qui étaient dans les magasins de l'État.

Au Cap , depuis la déportation des généraux Clauzel , Thouvenot et Claparède, et du préfet Magnytot, l'autorité arbitraire de Rochambeau ne s'imposait plus aucune borne. On a vu qu'il avait suspecté divers négocians français, de connivence dans la conjuration des deux premiers généraux : c'étaient principalement les nommés Allard, Hardivilliers, Brassier, Wantron et J.-B. Fédon, parce que ceux-ci avaient osé quelquefois blâmer son administration. Lorsqu'il apprit l'évacuation des villes de l'Ouest et des Cayes , il prévit que toute l'armée indigène allait marcher contre le Cap que les Congos n'approvisionnaient plus, le général Romain étant parvenu depuis

[Ï803] chapitre xiu. 45i

peu à les pourchasser des environs de cette ville. N'ayant que peu de comestibles dans la place , l'administration devant cinq mois de solde à l'armée , il voulait satisfaire la garnison , et en même temps payer quelques farines que des navires américains avaient introduites.

Le 1 er brumaire (24 octobre) , il ordonna un emprunt forcé de 800 mille francs sur tous les habitans du Cap, principalement les blancs. Il taxa lui-même huit des négocians qu'il suspectait, à payer chacun 53 mille francs, en chargeant le conseil de notables de taxer tous les autres. Ceux nommés ci-dessus opposèrent quelques difficultés, les trois autres se soumirent. Aussitôt , Rochambeau fit emprisonner les récalcitrans, et Fédon fut mis au secret : il lui en voulait davantage* L'ordre de payer la contribution ne fixait que deux heures. Àllard , Hardivilliers et Brassier, une fois emprisonnés , firent payer et obtinrent leur élargissement ; mais Allard en devint fou . Quant à Fédon et Wantron, ils étaient réellement dans l'impossibilité de réunir la somme exigée. Le premier avait un frère, Barthélémy Fédon , qui était son associé; lorsque l'ordre d'emprisonnement fut donné , on s'était trompé en croyant que c'était de lui qu'il s'agissait, et il avait été incarcéré ; mais il fut bientôt élargi.

Apprenant que l'adjudant-général Néraud , commandant de la place et de la garde d'honneur de Rochambeau, avait donné l'ordre au chef d'escadron Collet , de la gendarmerie , de fusiller son frère , — Barthélémy Fédon alla au conseil de notables offrir de livrer toutes les marchandises qu'ils avaient dans leur magasin pour payer la somme. L'ordonnateur Perroud (notre ancienne connaissance de 1796) fut lui-même auprès de Rochambeau, lui donner l'assurance de la pénurie de Fédon , en

annonçant que les membres du conseil de notables s'étaient entendus pour réunir entre eux les 53 mille francs. Par ordre de Rochambeau , Néraud donna une seconde sentence de mort ainsi conçue : « Si , dans une « heure , les six mille gourdes (ou 33 mille francs) ne « sont pas versées au trésor, le citoyen Fédon sera fusillé, « conformément aux ordres du général en chef. »

Dans l'intervalle , les notables étaient allés auprès de celui-ci ; il eut l'air de consentir à ce qu'ils s'occupassent de réunir la somme , et donna l'ordre écrit par Néraud à un sergent de sa garde qui les suivit à l'hôtel de ville, comme pour leur donner l'assurance qu'on surseoirait à l'exécution. Mais, pendant que chacun apportait avec empressement sa part de contribution volontaire pour sauver le malheureux Fédon , Rochambeau , que nous avons déjà surnommé le cruel par rapport aux noirs et aux mulâtres, fit enlever son compatriote innocent de la prison, par Collet ; et on le fusilla tout près de la maison habitée par ce capitaine-général et général en chef. Il semble qu'il avait voulu jouir de la détonation des fusils , qui lui garantissait la mort d'un jeune homme de 29 ans qu'il avait pris en haine ! Le barbare !

Après un tel fait , accompagné de telles circonstances, peut-on oser nous imputer d'avoir été injuste, dans les accusations que nous avons portées contre Rochambeau?...

L'assassinat de Fédon occasionna une grande consternation parmi les habiîansduCap, sans distinction de couleur; car cet infortuné était estimé pour sa probité. Son assassin, qui n'en voulait réellement qu'à lui , fit alors relaxer Wantron1.

i Nous avons puisé lous les faits relatifs à Fédon, dans une brochure pu-

[1803] en apure xnr. 435

Il se prépara ensuite à résister à l'armée indigène. Il y avait , dit-on , 5000 hommes valides, de troupes françaises au Cap. Des fortifications nombreuses s'étendaient jusqu'au Haut-du-Cap et défendaient cette place. On a prétendu que le conseil lui fut donné de l'évacuer, avant l'arrivée de Dessalines , pour se porter dans la partie espagnole, et qu'il rejeta ce conseil. En ce cas., il aura fait son devoir; car, dans une telle situation, l'évacuation prématurée eût été une lâcheté de sa part. Le Cap étant la capitale de toute la colonie de Saint-Domingue et pouvant encore résister, le capitaine-général, général en chef, ne devait pas l'abandonner ainsi. Rochambeau était trop brave et trop courageux , pour ne pas suivre l'inspiration de l'honneur militaire.

En possession du Port-au-Prince le 9 octobre, des Cayes le 17, le général en chef de l'armée indigène devait diriger ses efforts contre les deux villes du Nord occupées parles Français, et d'abord contre le Cap où se trouvait le capitaine-général. Le 21, il ordonna que les troupes de l'Ouest et du Sud fussent tenues prêtes à la rejoindre bientôt à TArtibonite ou au Carrefour du Limbe, assigné comme rendez-vous général avec celles du Nord. 11 quitta le Port-au-Prince le même jour, et se porta à la Petite- Rivière.

Le général Pétion étant malade, dut rester au Port-au- Prince, chef-lieu du département qu'il commandait.

Le- \ er novembre, Dessalines passa une revue aux

bliée par son frère, en 1805. Il avait dénoncé Rochambeau, alors prisonnier en Angleterre, à la Haute Cour impériale, à laquelle il demandait justice. On conçoit bien que cette affaire n'eut pas de suite; mais peut-être Rochambeau n'est-il resté aussi longtemps prisonnier sans être échangé (en 18ll),qucpar l'indignation qu'éprouva l'Empereur Napoléon de sa conduite.

454 études stjr l'histoire d'haïti.

Gonaïves de plusieurs corps qui défilèrent aussitôt pour se rendre au Carrefour du Limbe : le 6, il s'y rendit avec trois escadrons de cavalerie. Les pluies de la saison contraignirent à y demeurer jusqu'au 1 5; et dans l'intervalle, les corps commandés par les généraux Capois et Cangé y arrivèrent. Le général Geffrard venait avec les troupes du Sud; mais il dut se porter dans les montagnes de Jac-, mel pour étouffer une insurrection éphémère qui y avait éclaté : néanmoins, il n'eut pas le temps de joindre le gé-, néral en chef.

Le 15, l'armée partit du Carrefour du Limbe et s'arrêta à celui de l'habitation Lenormand de Mézy, au Morne- Rouge.

Là se trouvèrent réunis autour de Dessalines, les généraux de division Clervaux , Christophe , Vernet et Gabart, et les généraux de brigade Capois, Romain, Cangé et J.-P. Daut, ainsi que leurs adjudans-généraux. Les demi-brigades sous leurs ordres étaient : les 1 re, 2% 3% U% 5% 6% 7% 9e, 10% 11% 14e, 20% 21% 22% 25% et 24% formant une masse de plus de vingt mille hommes. La cavalerie était commandée par C. Marcadieu, ayant sous ses ordres les chefs d'escadron Paul Prompt et Bastien. L'artillerie était dirigée par Zenon et Lavelanet.

Pour attaquer efficacement les fortifications du Hautdu-Cap et avancer contre le Cap même, le général en. chef pensa avec raison qu'il fallait inquiéter l'ennemi et le menacer sur un point opposé. En conséquence, les généraux Christophe et Romain passèrent par le Port- Français, afin d'arriver contre la place par le morne de la Vigie ; ils avaient dans leur colonne une pièce de 4 et deux obusiers. Cette route étant difficile par. la montagne, \\ fallut donner à ces généraux le temps de la parcourir.

en enlevant les divers postes ennemis établis dans des blockhaus.

Le reste de l'armée partit ensuite pour se rendre au Haut-du*Cap. Elle arriva en face des positions fortifiées de Vertières, Breda, Champain et Pierre-Michel. De grands blockhaus garnis d'artillerie existaient sur les trois dernières ; à Vertières, c'était une maison en maçonnerie percée de meurtrières. Pierre-Michel dominait le tout, étant sur un mornet élevé..

Après une reconnaissance de la position de Breda > Dessalines ordonna l'établissement d'une batterie d'une pièce de 4, d'une de 8 et d'un obusier, à 200 toises de cette position, pendant la nuit du 17 au 18. Il venait de recevoir de Christophe l'avis de son arrivée près du Cap ; et ce général attendait l'attaque du Haut-du-Cap pour agir contre cette ville. Le 18 au matin, la batterie était prête et dès-lors exposée au feu de Pierre-Michel et de Breda, auquel elle répondit aussitôt, criblant Breda surtout de ses boulets et de ses obus.

L'infanterie et la cavalerie avaient été placées le long des chemins qui mènent au Cap : cette troupe recevait tout le feu de Pierre -Michel ; il fallut la faire sortir de-là. Sur l'habitation Charrier est une éminence qu'on avait négligé d'occuper. Dessalines voulut qu'on s'en emparât, afin de donner à son armée la facilité de couper les communications entre les divers postes ennemis et de ces. postes avec le Cap, pour amener leur reddition. C'était donc le point essentiel à atteindre ; et pour y arriver, les troupes devaient subir le feu de l'artillerie des divers postes et surtout de la mousqueterie de Vertières, position élevée et occupée par 300 hommes : des difficultés de terrain ajoutaient encore aux efforts qu'il fallait faire..

Dès le premier coup de canon, Roehambeau sortit du Cap avec sa garde d'honneur, infanterie et cavalerie, et vint s'établir près de Vertières avec une pièce de \ 6 qu'il fit placer dans la savane Champain et dont le feu allait nuire encore aux indigènes.

Capois reçut le commandement de l'avant-garde avec ordre de s'emparer de l'éminence de Charrier.

Clervaux et Vernet avaient sous leurs ordres les corps d'attaque, pour favoriser la marche de Capois.

La réserve était commandée par Gabart, ayant sous luiJ.-P. Daut.

Cangé commandait seul l'arrière-garde.

Dessalines envoya sa cavalerie pour soutenir Capois, en défendant l'avant-garde contre la cavalerie ennemie.

Les plus grands efforts devaient être dirigés contre

Vertières. Clervaux ordonna l'assaut contre ce poste

Mais nous renonçons à décrire la lutte audacieuse, opiniâtre, qui fut soutenue par les indigènes, contre une fusillade bien nourrie et une artillerie qui vomissaient la mort dans leurs rangs *. Après des prodiges de valeur, Capois parvint sur le point culminant de Charrier, avec le concours de J.-P. Daut que le général en chef détacha de la réserve. Des canons y furent de suite placés, et leur feu fit taire celui de la pièce de 10 et incommoda singulièrement la garnison de Vertières, que la position de Charrier dominait. Insensiblement, Pierre-Michel et Breda eux-mêmes ne tiraient presque plus.

On se battait depuis le malin ; les indigènes avaient fait de grandes pertes , sans pouvoir enlever Vertières. Une de ces averses tropicales survint et contraignit les com-

' Voyez le journal de la campagne du Nord et l'excellente relation donnée par M. Madiou des affaires de cette journée, dans son Histoire d'Haïti.

battans à cesser leur feu. Rochambeau rentra au Cap avec sa garde d'honneur. Dans la soirée, les garnisons de Vertières et de Pierre-Michel évacuèrent ces positions et s'y rendirent aussi. Il ne restait plus que celles de Champain et de Breda occupées par l'ennemi.

Dans la nuit, un officier vint annoncer à Dessalines, qui s'était retiré sur l'habitation Vaudreuil, que le général Christophe occupait la position avantageuse de d'Estaing, après avoir harcelé l'ennemi durant toute la journée.

Rapportons ici quelques passages du journal de cette campagne, où Dessalines a apprécié la valeur de ses généraux et de ses troupes.

« L'avant-garde et la colonne qui la suivait défilèrent « dans le plus grand ordre, au milieu d'une grêle de balles « et de mitrailles, et ne commencèrent le feu qu'arrivés à « Vertières...

« Le général Capois, bien digne du poste qu'il cornet mandait, combattait toujours à la tête des grenadiers « de la 9% et soutenait l'intrépidité des soldats sous ses « ordres. Les généraux Vernet et Clervaux combattaient « dans les rangs et donnaient l'exemple aux leurs...

« Je dois le dire, le succès de cette affaire est dû à la « constance des généraux à faire assaut d'intrépidité <r. avec leurs soldats ; chaque demi-brigade y soutint sa « réputation.

« Le général Capois , après avoir eu son cheval tué « sous lui (par un boulet) , conserva, tant que dura l'ac- <r tion , son sang-froid et une tête si saine , qu'il a fait « l'admiration de l'armée, et arraché des éloges à ses en- « nemis , qui , spectateurs de l'attaque de Vertières , ne

45& ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏT^

« l'ont pas vu un seul instant abandonner le terrain qu'il c gagnait.

« Le général Clervaux eut une de ses épaulettes enlevée « par une mitraille , et le général Vernet un cheval « blessé sous lui.

« Le général Jean-Philippe Daut, qui conduisait la 1 0e w et la 4e dont la réputation est faite, ne pouvait que se « distinguer avec de pareilles troupes. »

A 6 heures du soir , Dessàlines se porta sur la position de Charrier; envoyant Clervaux avec une seule épaulette, il lui dit : « Clervaux , tu es aujourd'hui le commandant « de mes généraux ; » par allusion au chef de bataillon qui n'en porte qu'une seule. Ce mot d'éloge avait autant le mérite de l'à-propos que d'une vérité défait ; car Clervaux était le plus ancien général de l'armée ,. après Dèssalines.

Lorsque le cheval de Capois fut tué , il fat lui-même renversé ; mais se relevant aussitôt, le sabre au poing, il? s'écria: « En avant ! en avant !... De grandes acclama- « tions retentissent du côté de l'habitation Vertières ; * l'on distingue les cris de : bravo ! bravo! sortant de la <n garde d'honneur de Rochambeau, spectatrice du com- « bat. Un roulement se fait entendre ; le feu des Fran- « çais cesse, et un cavalier se présentant devant le pont , « dit aux indigènes : — Le capitaine-général Rocliam- « beau envoie son admiration à l'officier général qui vient « de se couvrir de tant de gloire. — Le hussard français « se retira, et le combat recommença avec une nouvelle « fureur * . »

Et lui, ce fier Dessalines qui a fait un si bel éloge de ses

': Histoire d'Haïti par M. Madiou, 1. 3, p. 86.

[1805] CHAPITRE xiir. 439

généraux et de ses soldats, où était-il pendant qu'ils se distinguaient ainsi?

En donnant ses ordres pour que l'éminence de Charrier fût enlevée , il leur avait dit : « Je veux que le dra- « peau indigène flotte avant une demi-heure sur le som-: « met de Charrier, dussé-je voir disparaître numéro par « numéro tous les corps de l'armée. Je veux que vous « passiez l'arme au bras sous la mitraille des forts. S

Lui qui n'avait plus à faire ses preuves sur le champ,, de bataille, assis sur une pierre, roulant sa fameuse tabatière dans ses mains, il admirait aussi leur vaillance en les voyant conquérir, avec la butte de Charrier, un pays, une patrie pour toute sa race ; car ce succès avait décidé de la journée.

Honneur et gloire à la mémoire de tous ces Héros !

Convaincu lui-même que l'évacuation du Cap ne pouvait plus être différée, Rochambeau se résolut à traiter avec les Anglais qui bloquaient ce port : il n'avait pas une force navale capable de leur résister. Mais, en attendant la conclusion des arrangemens à prendre avec eux , il fallait porter Dessalines à ne pas recommencer la lutte aux abords du Cap même, dès le lendemain matin ; il était présumable qu'il y arriverait au jour.

A minuit, un officier français se présenta au quartiergénéral indigène et dit à Dessalines, que Rochambeau lui faisait demander — « s'il serait disposé à entendre aux « propositions qu'il devait lui faire. »

Dessalines répondit à l'officier : « Que n'étant muni « d'aucun titre pour traiter avec lui, il n'avait qu'à se re- « tirer et ne reparaître qu'avec un pouvoir à cet effet \

' Histoire d'Haïti, t. 3, p. 87.

460 ÉTUDES SUR i/HiSTOIRE d'hàÏTI.

4 que les hostilités ne cesseraient pas de son côté, s'il n'y « avait des arrangemens pris entre lui et Rochambeau « pour la remise du Cap. »

Le 19 novembre, au point du jour, le même officier revint porteur d'une lettre du général J. Boyé, chef de l'étatmajor général, datée du 18 (26 brumaire) , par laquelle il informait Dessalines, que Rochambeau avait entamé des négociations avec le commodore Loring, pour l'évacuation du Cap ; qu'étant convaincu qu'il y aurait à ce sujet un arrangement définitif „ il l'invitait à cesser toute hostilité.

Dessalines répondit à Boyé, qu'il ne voyait pas la nécessité de l'intervention des Anglais dans ses arrangemens avec Rochambeau ; mais qu'il consentait néanmoins à suspendre les hostilités durant la journée seulement ; et que si elle s'écoulait sans convention arrêtée avec lui , le combat recommencerait. Au fait, il donnait à l'ennemi. le temps de s'accommoder avec les Anglais.

Mais, ces derniers posèrent de telles conditions à Rochambeau , qu'il aima mieux traiter avec Dessalines. J.. Boyé et le capitaine Barré étaient allés à bord du Belléroplion, i porter au commandant une lettre de Rochambeau. L'Anglais posa ses conditions en ces termes :

1° Le général Rochambeau et sa garde d'honneur de 4 à 500 hommes , évacueront le Cap et seront conduits en France sans être considérés comme prisonniers de guerre ; 2» la Surveillante et le Cerf pourront transporter en France le général Rochambeau avec son état-major et les gens de sa maison.

Boyé et Barré n'ayant pas voulu accepter ces condi-

' Il paraît que c'est le même vaisseau qui eut l'honneur de recevoir l'Empereur Napoléon à son bord, en 1815.

[1805] CHAPITRE XllT. 464

tions, Loring envoya au Cap avec eux le capitaine Moss, porteur d'une lettre à Rochambeau, datée du 19 novembre, où il lui disait que, d'après ses instructions , il était tenu d'envoyer les officiers et les soldats français à la Jamaïque, et les malades en France ou aux Etats-Unis ; que les habitans blancs du Cap ne pourraient aller à la Jamaïque. — Les Anglais étaient fatigués des colons de Saint-Domingue.

Rejetant ces conditions, Rochambeau dut traiter avec Dessalines. Dans l'après-midi du 19, l'adjudant-commandant Duveyrier apporta une lettre du capitaine-général qui disait au général en chef des indigènes, que cet officier avait reçu ses instructions pour traiter de l'évacuation du Cap. « Je n'ai pu le faire partir qu'après être as- « sure que vos ordres pour la suspension d'armes ont été « rendus à leur destination. Je crois que le général Chris- « tophe a besoin encore de nouveaux ordres positifs re- « lalifs à l armistice existant. »

En effet, Christophe, qui ne savait pas toujours obéir à ses chefs , continuait ses opérations du côté du morne de la Providence : il fallut que le général en chef lui envoyât deux officiers avec des ordres sévères , pour qu'il les cessât.

L'acte de capitulation du Cap fut signé ainsi , entre Dessalines et l'officier français :

Aujourd'hui 27 brumaire an XII (19 novembre 1803), l'adjudantcommandant Duveyrier, chargé des pouvoirs du général en chef Rochambeau, commandant l'armée française, pour traiter de la reddition de la ville du Cap, et moi, Jean- Jacques Dessalines, sommes convenus des articles suivans :

Je<\ La ville du Cap et les forts qui en dépendent seront remis , dans dix jours , à dater du 28 présent , au général en chef Dessalines.

2. Les munitions de guerre qui seront dans les arsenaux, les armes et l'artillerie seront laissées dans l'état où elles sont présentement.

5. Tous les vaisseaux de guerre et autres qui seront jugés nécessaires par le général Rochambeau, tant pour le transport des troupes etdeshabitans que pour l'évacuation, seront libres de sortir au jour indiqué.

4. Les officiers militaires et civils , les troupes composant la garnison du Cap , sortiront avec les honneurs de la guerre, emportant leurs armes et les effets appartenant à leurs demi-brigades.

5. Les malades et blessés hors d'état d'être transportés seront traités dans les hôpitaux jusqu'à leur guérison. Us sont spécialement recommandés à l humanité du général Dessalines.

6. Le général Dessalines, en donnant V assurance de sa protection aux habi/ans qui resteront dans la place, réclame de la justice dtt général Rochambeau la mise en liberté des hommes du pays, quelle que soit leur couleur, lesquels ne pourront, sous quelque prétexte que ce soit, être contraints à s'embarquer avec l'armée française.

7. Les troupes des deux armées resteront dans leurs positions respectives jusqu'au dixième jour fixé pour l'évacuation du Gap.

8. Le général Rochambeau enverra pour sûreté des présentes conventions , l'adjudant-commandant Urbain Devaux, en échange duquel le général Dessalines remettra un officier de même grade.

Fait double et de bonne foi , au quartier-général du Haut-du-Cap^ les dits jour, mois et an précités.

(Signé) Dessalines. Duveyrier.

Lorsque l'officier français voulut monter à cheval , il ne trouva pas ses pistolets dans ses fontes ; il s'en plaignit à Dessalines qui fit faire aussitôt des perquisitions pour les retrouver : un militaire les avait volés ; il fut fusillé immédiatement. La discipline exigeait cet acte de sévérité.

Rochambeau ayant ratifié la convention , — -le 20 , l'adjudant-commandant Devaux se présenta au quartiergénéral indigène comme otage , avec une lettre de son chef qui félicitait Dessalines de la manière franche et loyale avec laquelle il avait traité , en promettant d'exccu-

[1805] ciiÀPiTRE xm.

ter lui-même la convention. L/adjudant^général Bafcelais

se rendit immédiatement au Cap.

Dessalines avait donné à Duveyrier la lettre suivante $ qu'il remit à Kochambeau :

Quartier- général du Haut-du-Cap , le 27 brumaire (19 novembre). Le général en chef de l'armée indigène ,

Aux babitans de la ville du Cap.

Citoyens , Étant entré aujourd'hui en négociation avec le commandant en chef Rochambeau, relativement à l'évacuation du Cap par ses trbiipes, cette circonstance me porte, citoyens habitans, à calmer les inquiétudes gui , jusqu'à ce jour, ont existé parmi vous ; car la guerre qui se fait nesl pas dirigée contre les habitans de ce pays. JJai, Sans distinction, donné ma protection et accordé sécurité aux habitans de toutes conditions ; tet en cette occasion , vous me venez suivre Id même ligne de conduite. La manière avec laquelle les habiidhs de' chaque quartier, de Jérémie, des Cayes, du Port-au-Prince, ont été accueillis et traités, est pour vous un garant de ma bonne foi et dé Mon honneur. Quils restent , citoyens , ceux qui éprouvent de la répugnance à abandonner le pays ; ils trouveront sous mon gouvernement protection et sécurité; d'une autre part, ceux qui veulent suivre l'armée française sont libres de le faire.

(Signé) Dessalines.

Il paraît que Rochambeau , ne s'aveuglant pas sur les sentimens connus de Dessalines , hésita à communiquer cette adresse aux habitans blancs du Cap ; mais enfin , il la fit publier, et elle porta sans doute beaucoup d'entre eux à rester au Cap. Ce fut pour leur malheur ; car Dessalines, par son adresse, n'avait voulu que leur tendre un piège, en leur inspirant cette confiance en sa bonne foi et son honneur. Nous parlons ainsi, d'après la lettre sui* vante qui portera la conviction dans l'esprit du lecteur comme dans le nôtre ; nous la copions textuellement :

Au quariier-général du Haut-du-Cap , 28 brumaire an XIÎ (dimanche, 20 novembre 1805).

N« 87. Le général en chef de l'armée indigène ,

Au général Gérin.

Il n'y a plus de doute, mon cher général, le pays nous reste ; et le fameux à qui l'aura est décidé.

Rochambeau , le redoutable Rochambeau , s'est humanisé au point de capituler et de signer un traité qui ne lui fera pas beaucoup d'honneur auprès des généraux français qu'il a accusés de s'être mal défendus. Une seule affaire, celle d*avant-hier, lui a suffi pour lui faire déclarer notre supériorité.

J'ai auprès de moi l'adjudant-général Devaux qu'il m'a envoyé en otage pour sûreté de nos conventions.

Croiriés-vous qu'il est devenu si bon, qu'il a fait imprimer, publier el afficher une lettre par laquelle je promets ma protection aux habitans blancs qui voudront rester sous mon gouvernement ? Je vous envoie cette pièce unique dont le porteur de l'original a été l'adjudant-général même qui a signé les articles de la capitulation. Il est inutile de vous dire qu'aux termes du traité, tout me sera remis dans le meilleur état, — ville, armes, munitions, artillerie et arsenaux; vous savez à quel point je suis exigeant envers mes ennemis.

Rochambeau est si disposé à m'abandonner tout ce que j'ai demandé, qu'il me laisse jusqu'à ses malades, les blessés et les convalescents que je me charge d'embarquer pour France, à leur parfaite guéri - SON ; cela me sera un peu difficile, mais il faut bien faire quelque chose pour des gens qui nons traitent si loyalement.

Portés-vous bien, mon cher général, donnés-moi de vos nouvelles et comptés beaucoup sur mon attachement.

Je vous salue. Dessalines.

Cette lettre écrite à Gérin n'est pas une copie ; c'est l'original même; elle fut écrite (nous le croyons) par Loret, son aide de camp et l'un de ses secrétaires , et signée de la main de Dessalines : elle est tombée en notre possession par le plus grand hasard. Les mots soulignés le sont dans ce document; parfaite guérison est écrite

[1803] C1IAPITRE XIII. 163

en plus gros caractères, comme pour faire penser à Gérin ce qu'il se propose.

Si nous avons blâmé les actes par lesquels l'expédition française s'est inaugurée à Saint-Domingue ; si nous les avons qualifiés de perfidie , — nous ne saurions nous servir d'autre terme en jugeant, et des dispositions des articles 5 et 6 de la capitulation , et de l'adresse envoyée aux habitans du Cap; car la lettre à Gérin nous y autorise, en expliquant la pensée intime de Dessalines. Nous croyons l'avoir assez prouvé : nous ne jugeons pas des actions des hommes à cause de leur couleur, ni par rapport aux sympathies ou antipathies qu'ils nous inspirent; mais en passant ces actions au creuset des principes de la morale.

Quelle a été la cause principale de l'insuccès de l'expédition française, si ce n'est la mauvaise foi qui la dirigeait ? Quand on est animé d'un tel esprit dans sa conduite politique, on ne fonde rien de stable, ni surtout d'honorable. Nous avons cité les déplorables paroles de Dessalines à Bonnet ; nous venons de transcrire sa lettre à Gérin : dans un autre livre qui suivra celui-ci, on verra quel fruit amer ont produit pour lui, les mauvais principes qu'il avait trop malheureusement adoptés.

Poursuivons notre récit.

Après la signature de la capitulation et l'envoi respectif des otages, Rochambeau fit envoyer l'ordre à la garnison de Champain de rentrer au Cap , en évacuant cette position. Quant à celle de Breda , enveloppée par l'armée indigène, il ne pouvait lui envoyer directement un sem* blable ordre ; ce fut à Dessalines même qu'il l'adressa pour la lui faire parvenir. Cela résulte d'un post-scriptum t. v. 30

460 études sur l'histoire d'iuïti.

de sa lettre du 20 novembre apportée par Devaux , lorsque celui-ci vint se constituer en otage : il y est dit : « Ci- « joint est l'ordre de l'évacuation du poste Breda , que je « vous prie de faire parvenir ici ; » c'est-à-dire le poste , la garnison à faire parvenir au Cap.

Mais déjà, dans la journée du 19, par suite de la suspension d'hostilités accordée par Dessalines dans sa réponse à Boyé , et avant que Duveyrier vînt signer la capitulation , il avait fait annoncer cet armistice aucommandant de Breda : celui-ci n'y croyant pas, il fut sommé de se rendre. Il écrivit alors à Dessalines la lettre suivante qui l'honore :

« Je me rendrai avec ma troupe, général, aux condi- « tions que vous avez déterminées ; j'y ajouterai seule- « ment que vous voudrez bien permettre que les officiers « conservent leurs armes.

« Je me remets avec confiance à votre justice et à u votre humanité. Vous ne devez pas oublier que nous « sommes les soldats de la Republique ; que nous n'a- « vous pris les armes que contre les tyrans de l'Europe , « et que nous nous sommes levés pour la cause sacrée « de la liberté , de la justice et de l'humanité.

« Je demande que le commandant Maeajoux nous « escorte avec une quarantaine d'hommes jusques à nos » premières lignes, et que les personnes et les mesquines « propriétés des soldats soient respectées.

« J'ai lhonneur de vous saluer avec respect ,

(Signé) J. Pégot.

Dessalines ne s'honora pas moins en accordant à cette brave garnison les différens points de la demande de son commandant ; mais il a eu tort de dire, dans son journal de campagne où il rend justice à celui-ci, que — « c'est

[1803] chapitre xiii. 4(37

w en considération de sa belle défense , qu'il lui accorda « d'être conduit jusqu'aux lignes françaises , et que nul « article de la capitulation ne lui faisait un devoir de « renvoyer la garnison de Breda* »

La suspension d'hostilités accordée par sa lettre , de même que la convention signée par lui , concernait toute l'armée française qui défendait le Cap et ses environs ; il était, donc obligé de la renvoyer, à moins que cette garnison n'eût continué à combattre : ce qui n'eut pas lieu.

L'adjudant-général Bazelais avait été chargé de demander verbalement, si les troupes françaises ne seraient pas tenues d'évacuer également l'ancienne partie espagnole. J. Boyé, à qui cette demande fut faite , écrivit d'abord à Dessalines, le 20, qu'il allait en référer à Rochambeau. Le même jour, il lui adressa une nouvelle lettre où il lui dit :

« Ce territoire ne peut plus être considéré comme « espagnol, puisqu'il a été cédé à la France par le traité « de Bàle, et qu'aucun autre traité postérieur n'a abrogé <( cette cession faite par le roi d'Espagne. D'après ce prin- « cipe , qui ne saurait être contesté, les Français qui « occupent cette partie ne peuvent être considérés, ni « comme troupes espagnoles, ni comme auxiliaires d'une « puissance étrangère , puisque là tout est français , ter- « ritoire, troupes et habitans.

« Les troupes tenant directement à l'armée française « et qui se trouvent dans la partie ci-devant espagnole , « ne peuvent pas être comprises dans la capitulation si- « gnée hier, puisqu'elle n'a absolument rapport qu'à « l'évacuation du Cap. Le général en chef n'a donné « aucun ordre pour l'évacuation de cette partie.»

Ce raisonnement était excellent, concluant ; mais Dessalines se réserva in petto d'essayer du même droit, à l'égard de cette partie , qu'il avait mis en pratique à l'égard de l'ancienne partie française de Saint-Domingue. D'autres principes seront invoqués à ce sujet en temps opportun.

Dessalines écrivit à J. Boyé pour lui témoigner le désir d'avoir l'un des plus beaux chevaux deRochambeau : le 30, en lui répondant que son désir serait satisfait, J. Boyé lui transmit ces lignes écrites par Rochambeau lui-même :

« Le général Rochambeau désirerait de connaître « quel est celui de vos officiers généraux qui a attaqué « le premier Vertières ; il lui destine un beau cheval , « parce qu'il aime les braves gens. »

C'était Capois. Bientôt arrivèrent au quartier-général les deux chevaux envoyés par Rochambeau, et un troisième, de la part du commandant de Breda qui le fit offrir au capitaine Beuze, delà 4* demi-brigade, qui avait conduit sa garnison et lui dans les lignes françaises.

Cet hommage rendu à la bravoure et à la loyauté fait honneur au général français et à l'officier Pégot.

Dessalines n'oublia point qu'au terme de la capitulation, Rochambeau devait mettre en liberté les prisonniers indigènes; il réclama de J. Boyé qu'ils lui fussent envoyés, et un adjudant de place en emmena 78. Il réclama aussi 25 matelots qui étaient employés sur la frégate la Surveillante: ils lui furent expédiés.

Faites à votre prochain ce que vous voudriez qu'il Jît pour vous, est une maxime de morale qui doit être comprise par le cœur de tous les hommes. Du moment que les Français exécutaient la convention, il fallait aussi l'exécuter à leur égard.

Une dernière recommandation du général Lapoype parvint à Dessalines en ces termes, par une lettre écrite le 27 novembre :

« Général, votre sollicitude pour les malades que nous « laissons sous vos auspices , m'est un sûr garant que « vous leur accorderez une protection particulière. »

Mais on va voir bientôt ce que la lettre à Gérin a déjà fait pressentir.

Dans ces entrefaites, le commodore Loring écrivit deux lettres au général en chef des indigènes, pour le prier de lui envoyer des pilotes afin de pénétrer avec ses vaisseaux dans la rade du Cap : il craignait sans doute que les vents régnans sur la côte du Nord dans cette saison, ne vinssent à l'en éloigner momentanément, et que les navires français profitassent de cette circonstance pour lui échapper. Mais Dessalines ne se rendit pas à son désir, moins par égard pour les Français, que pour que les Anglais ne pussent dire qu'ils l'avaient aidé : il leur avait assez fait la guerre pendant quatre ans, pour ne pas les affectionner, et l'on a vu qu'il n'a voulu avoir de leurs navires de guerre aucune munition qui ne fût payée immédiatement.

A l'occasion de ces lettres du commodore, la connaissance de la langue anglaise fit la fortune politique d'un jeune homme de couleur, qui était né pour être un homme d'État, et qui le devint par la suite. Il se nommait Alexis Dupuy : il avait servi sous les Anglais, à l'Arcahaie, et était officier ; mais revenu dans le pays, il fut incorporé dans la 4e comme simple grenadier. Ce fut lui qui traduisit les lettres de Loring, aucun des secrétaires de Dessalines ne connaissant l'anglais : il devint son se-

470 études sur l'histoire d'haï n.

crétaire, et reprit son rang d'officier à l'état-major du général en chef.

Enfin, le 6 frimaire (28 novembre), le général Lapoype écrivit au général en chef des indigènes, que le lendemain, au terme de la capitulation, il l'attendrait pour lui remettre la place et les forts du Cap. L'adjudant-général Bazelais reçut ordre de procéder à cette opération qui s'effectua.

L'armée indigène prit donc possession de cette ville le 29 novembre. Elle y observa la même discipline qu'au Port-au-Prince.

Ce fut une joie peu commune, et pour ces valeureux soldats qui avaient souffert de tant de privations, et pour la population indigène qui n'avait pas moins souffert par les excès de toutes sortes commis sur elle depuis 21 mois : les soldats allaient se reposer de leurs fatigues, la population était délivrée de la présence de l'homme qui lui avait le plus offert le spectacle de crimes inouïs.

Les blancs, colons ou autres restés au Cap, étaient les seuls qui conservassent encore quelque inquiétude. Une nouvelle publication fut faite pour les rassurer. Ils s'empressèrent d'aller offrir leurs hommages à Jean-Jacques le Bon ; celui-ci les accueillit, mais on remarqua que — « dès qu'ils se retiraient, son front prenait une expression menaçante *■. •»

Le général Christophe, qui avait été nommé commandant du département du Nord, en recevant le grade divisionnaire, s'installa à son poste.

Il signala cette prise de possession par une rigueur, comme au jour où il abandonnait le Cap à l'armée expé-

' Histoire d'Haïti, t. 3, p. M.

[1803] CHAPITllE XIII. 471

ditionnaire. Les navires français étaient encore sur îa rade dans l'après-midi du 29 novembre. Christophe écrivit à Rochambeau pour lui intimer de lever Cancre, sinon il ferait canonner ces navires à boulets rouges : l'image du feu lui revenait en ce moment, comme au 4 février

Mais J. Boyé répondit à sa lettre, qui fut envoyée à Dessalines , — « que Rochambeau était surpris qu'il « manifestât des intentions aussi contraires aux nouveaux a arrangemens pris avec son général en chef, et aux « promesses qu'il avait faites de ne pas inquiéter les navi- « res, quand même ils devraient rester dans la rade en- « core plusieurs jours. Je vous observe d'ailleurs , « général, que l'armistice ne finit que ce soir au coucher « du soleil.... »

3. Boyé réclamait une chose juste; car l'article 1er de la capitulation fixait le délai de dix jours à partir du 20 novembre, et ce délai n'échéait que le soir. Dessalines donna l'ordre à Christophe de ne rien exiger, et les navires français ne sortirent de la rade que le 30 dans la matinée.

Quelques heures auparavant, Rochambeau avait fait signer par J. Boyé et le capitaine Barré, une capitulation avec les Anglais, qui rendait prisonniers de guerre, généraux, officiers et soldats sortis du Cap, sous la condition de les envoyer en Europe *. Mais les malades qui avaient été embarqués devaient être et furent expédiés en France, et les habitans qui suivirent l'armée furent déposés sur le territoire de Santo-Domingo.

i Rochambeau resta prisonnier en Angleterre jusqu'en 1811 ; échangé alors il se trouva, deux ans après, à la bataille de Leipsick, où il fut tué d'un boulet de canon.

Tandis que les Anglais témoignaient ainsi leur sollicitude pour les soldats atteints par la maladie , en s'honorant comme nation civilisée , Dessalines , il faut le dire , souillait son triomphe éclatant par la violation de ses promesses récidivées, par la violation des conventions prises sous sa propre signature.

Trois jours étaient à peine écoulés depuis le départ des bâtimens français, quand il ordonna que les blessés et les malades laissés au Gap fussent embarqués pendant la nuit. On les trompa en leur disant sans doute qu'ils allaient être envoyés à la Tortue , puisqu'ils furent placés dans des chaloupes. Mais, dans le canal entre cette île et le Port-de-Paix, ces infortunés militaires furent tous sacrifiés au nombre de près de 800.

On ne peut trouver aucune excuse pour un tel crime. Gomment Dessalines ne s'est-il pas ressouvenu des paroles consignées dans la lettre du commandant de Breda, concernant les militaires français , et surtout qiiil s'était engagé de bonne foi à protéger les blessés et les malades ?

Vainement a-t-il dit ensuite, dans le journal de la campagne du Nord :

« Que la France compare maintenant le traité de ca- « pitulation que j'ai signé, à celui fait entre les généraux « Toussaint Louverture et Leclerc, mais violé par ceder- « nier, parce qu'il était leplusfort. »

Si, à ses yeux comme aux yeux de tout homme dégagé de passions, le général Leclerc eut tort de violer ses promesses, ses conventions , il n'a pas eu moins tort luimême de violer celles quil avait faites et signées. Quand on se plaint d'un fait de son ennemi , on ne doit pas l'imiter.

[1803] chapitre xin. 475

Pendant que ces événemens s'accomplissaient au Cap, le colonel Pourcely, de la 9e demi-brigade, avec un bataillon de ce corps et de nombreuses bandes de cultivateurs de la péninsule du Nord, cernait la ville du Môle Saint-Nicolas : des vaisseaux anglais bloquaient le port. Le 2 décembre, le commodore Loring informa le général Noailles de l'évacuation du Cap , en lui proposant une capitulation semblable à celle souscrite par Rochambeau.

Mais Noailles se ressouvint alors qu'un noble sang circulait dans ses veines. Il se décida à une tentative audacieuse que favorisait le port du Môle. Une frégate et deux corvettes s'y trouvaient ; il monta sur la frégate qui sortit dans la nuit avec les deux autres bâtimens : ceux-ci furent capturés, mais la frégate eut le bonheur de traverser la ligne anglaise.

Arrivée sur les côtes de Cuba, la frégate française découvrit une corvette anglaise. Noailles la fit attaquer, elle fut capturée ; mais il avait reçu une blessure dangereuse pendant le combat. Il alla mourir des suites de cette blessure à la Havane, — dans la même ville où quelques mois auparavant il avait conclu un marché impie.

Le colonel Pourcely prit possession du Môle le 4 décembre : il y trouva un matériel de guerre considérable.

Le territoire de l'ancienne partie française de Saint- Domingue était évacué tout entier par les troupes de l'armée expéditionnaire ; mais celui de la colonie voisine restait encore occupé par des détachemens.

Le général Ferrand se trouvait à Monte-Christ, quand il apprit l'évacuation du Cap. Plus ancien en grade que le général Kerverseau, il se hâta de se transporter à Santo- Domingo pour prendre le commandement sur ce der-

nier *. Kerverseau le lui céda, non sans quelque résistance , et dans l'ignorance où il était que le capitainegénéral Rochambeau lui avait déféré ce commandement 2 . îl partit pour la France, laissant à Ferrand le soin de conserver cette partie à la métropole.

Les habitans du département de Cibao, soit qu'ils redoutassent une entreprise de la part du terrible Dessalines, soit qu'ils fussent dirigés par l'aversion contre le régime français , qu'ils avaient déjà manifestée , ou qu'enfin ils fussent influencés par cette rivalité jalouse qui a toujours existé entre les villes de Saint-Yague et de Santo-Domingo ; ces habitans envoyèrent alors , en décembre, une députationde trois membres pour offrir leur soumission à Dessalines : c'étaient l'abbé Jean Richardo, et les capitaines Domingo Ferez Guerra et José Compas Tabarrès. Dessalines les accueillit, leur promit de les protéger ; mais , peu politique, il leur déclara qu'il lui fallait une contribution immédiate de cent mille piastres, qui fut payée, bien qu'aucune troupe n'y fût envoyée.

Cette exigence injuste, vexatoire , refroidit le zèle des habitans du Cibao, depuis le premier Dom jusqu'au dernier hattier : elle favorisa la domination française que le général Ferrand y étendit peu après.

1 Depuis que J.-P. Boyer avait échappé à la mort sur le DupuayTrouin, il était resté au Cap. Au mois de novembre, il partit avec un Français sur un caboteur que ce dernier affréta, disant qu'ils allaient à Cuba, tandis que leur intention était de se rendre au Port-de-Paix; mais, capturés par les Anglais, ils furent envoyés à Monte-Christ, dans une embarcation, en parlementaire. Là, Boyer courut quelques dangers auprès du général Ferrand, qui le fit arrêter : heureusement que ce général partit aussitôt pour Santo-Domingo, en apprenant l'évacuation du Cap. Délivré par l'éloignement de Ferrand, Boyer se rendit au Cap, où il se présenta à Dessalines qui l'accueillit et lui permit d'aller auprès de Pétion, au Port-au-Prince.

2 Compte-rendu par Kerverseau, cité dans l'ouvrage de M. Lcpelletier de SainlRémy, lome 1", p. 310.

[1805] chapitre xin. 475

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