‹ Études sur l'histoire d'Haïti (volume 5)Chapitre 2 sur 7 · Identique à l'article 17 de cette loi · texte numérisé non relu

Identique à l'article 17 de cette loi

23. Les enfans nés hors mariage succéderont également à leurs frères et sœurs, à leurs oncles et tantes, et à leurs collatéraux, tous nés comme eux hors mariage et décédant sans enfans. (Voyez l'art. 1 8 de 4813, et de plus son second membre.)

24. Les enfans nés hors mariage, actuellement existans dans la colonie, dont les pères sont décédés depuis et à compter seulement du 25 août 1791 ', jusqu'au jour de la promulgation de la présente loi, sans avoir été mariés, ou veufs sans enfans ou descendans légitimes, seront admis éprouver leur filiation devant les tribunaux.

25. La filiation sera prouvée par la possession d'état résultant, savoir : ou d'un acte public dans lequel le père aura parlé, — ou de la cohabitation du père avec la mère au moins pendant un an dans la même maison, avant la naissance de l'enfant, et des soins donnés par le père à la nourriture, entretien et éducation de l'enfant, — ou du testament olographe du père.

26. Les enfans nés hors mariage dont la filiation sera prouvée par l'un des trois moyens ci-dessus, auront et exerceront les mêmes droits que les enfans nés hors mariage reconnus par leur père, etne pourront les faire valoir que dans le cas et aux mêmes conditions prévues aux articles 16 à 23.

(Au fait, les trois derniers articles étaient une protestation contre le régime colonial qui empêchait les blancs de reconnaître leurs enfans et de les doter directement d'un bien quelconque; car ils étaient forcés de recourir à des fidéicommis. Ils protestaient encore, par rapport à l'absence de tout état civil en laveur des noirs anciens esclaves, d'après ee régime.)

1 Jour de la révolte simultanée des deux classes de la race noire, dans le Nord et dans l'Ouest.

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En comparant les dispositions de ces deux lois, on reconnaît que si Toussaint Louverture et l'assemblée centrale donnèrent la préférence aux liens légitimes du mariage, d'après les idées religieuses de ce chef surtout, ils satisfirent néanmoins aux exigences de l'époque où ils agissaient, — tandis que Pélion et le sénat prirent en grande considération l'état des mœurs générales de leur époque, pour laisser au temps son action inévitable sur elles par la modification successive des idées, et qu'ils ne voulurent pas brusquer cet état de choses, n'ayant pas la prétention de réformer les mœurs tout d'un coup, comme pensait Christophe en 1807. L'expression de ces vues est même formelle dans le 2e paragraphe du message de Péîion au sénat, et il déclara en prendre la responsabilité sur lui-même.

Sans doute, ses idées personnelles sur le mariage, plus que ses mœurs privées, influèrent sur la loi ; mais on voit aussi prédominer dans ce message, outre les vues du législateur prudent, patient, qui attend beaucoup du temps, un sentiment d e justice envers un grand nombre, le plus grand nombre de ses concitoyens qui se trouvaient, comme lui, enfans naturels et pères de telsenfans.

Cependant, n'était-ce pas faire trop de concessions aux mœurs nées du régime colonial, que d'autoriser un homme marié à reconnaître un enfant adultérin, selon le message ? Si cette expression n'est pas dans la loi ellemême, son article 15 ne consacre pas moins cette faculté; car « un enfant naturel, reconnu par un père « déjà engagé dans les liens du mariage, » est bien ce qui constitue ï enfant adultérin \

1 A moins cependant que celte reconnaissance n'eût eu lieu au profit d'un enfant naturel,

On conçoit la convenance des avantages faits aux enfans naturels nés et reconnus avant le mariage, parce que c'était le cas où se trouvaient un grand nombre de pères etd'enfans, mais non pas ceux qui furent faits à de tels enfans nés pendant le mariage. C'était reproduire la disposition de la loi de Dessalines, que nous avons considérée comme immorale et injuste envers ia femme mariée. Mieux eût valu, à notre avis, que Pétion et le sénat eussent reproduit celle de la loi de Toussaint Louverture.

Peut-être faut-il chercher leur excuse dans la situation née de la loi même de Dessalines qui, ayant donné le droit à un homme marié « de reconnaître des enfans « naturels nés pendant le cours de son mariage, » avait produit de ces enfans adultérins dont ils voulaient assurer le sort. Mais alors, la loi de 1815 aurait dû s'expliquer mieux à cet égard, disposer pour ce passé défectueux et en interdire le renouvellement à l'avenir : ce qui n'est pas dans ses termes, ni dans le message qui l'a provoquée. L'un et l'autre pouvoir ont encore laissé subsister la loi de 1805 sur le divorce, laquelle a produit des faits déplorables dans la République : elle pouvait, être améliorée.

il faut regretter, il faut blâmer même ces transactions faites avec l'ancien régime colonial ; car, ainsi que l'a dit le célèbre Montesquieu : « La première condition, « la condition essentielle des bonnes lois, est qu'elles « répondent aux vrais besoins du pays pour lequel elles

non adultérin, que le mari aurait eu précédemment d'une autre femme que son conjoint, c'est-à-dire avant son mariage : ce qui n'est pas dit dans la loi, mais ce que la jurisprudence des tribunaux eûl pu consacrer peut-être, afin de corriger cette énormité d'une législation nécessairement transitoire, puisque la publication d'un code civil devait avoir lieu tôt ou lard.

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« sont faites. » Or, le pays avait besoin que la réforme des mœurs coloniales le plaçât dans la voie d'une civilisation progressive, ce qui dépendait de bonnes lois à cet égard et de l'exemple de ses chefs. ïl en avait d'autant plus besoin, que la grande majorité du peuple vivant dans une polygamie traditionnelle, on était encore privé du concours toujours efficace de la Religion dont les saines croyances moralisent les hommes, en leur inspirant l'idée féconde, le sentiment délicat de l'union légitime avec leur femme. 11 y avait des prêtres catholiques ; mais la plupart d'entre eux donnaient aussi le fâcheux exemple de la dissolution des mœurs, ce qui les faisait influer en sens contraire à leurs devoirs religieux.

Quelques semaines avant la promulgation de cette loi, le 22 septembre, le digne général Wagnac était mort aux Cayes d'une maladie de langueur : son corps fut inhumé dans l'église de la paroisse. Universellement regretté pour sa conduite toujours honorable, il le fut surtout par Pétion qui avait su apprécier ses services et ses vertus privées.

Le président voulait le remplacer au chef-lieu du Sud, par le général Borgella qui vint au Port-au-Prince dans cette circonstance. Mais ce dernier déclina cette offre que le général Boyer fut chargé de lui faire, en exposant qu'il craindrait que les hommes qui l'avaient abandonné en 1812, ne crussent' à un esprit de rancune de sa part dans les moindres mesures d'ordre qu'il prendrait. II avait raison de penser ainsi, car il y avait encore trop peu de temps écoulé depuis les événemens de la scission du Sud.

Sur son refus, le général Marion, qu'il était dans sa

destinée d'y remplacer longtemps après, fut nommé commandant de cet important arrondissement où il donna des preuves multipliées de sa bonne administration -.

Celle des finances, régie par le citoyen Imbert, reçut l'approbation du sénat pour l'année 1810, parla décharge que ce corps lui donna en termes éJogieux, d'après son décret du 5 novembre. Ensuite, une loi additionnelle à celle des douanes prescrivit la confiscation de tout navire, haïtien ou étranger, et de sa cargaison, dont le capitaine aurait fait de fausses déclarations dans le but de soustraire les droits revenant au fisc.

C'est dans le cours de cette année qu'un agent secret du gouvernement français arriva au Port-au-Prince. M. Liot y vint des États-Unis et parut d'abord comme citoyen américain ; mais il ne put soutenir ce rôle en face de Pétion, de son secrétaire Garbage et d'autres citoyens qui l'avaient connu, quand il était employé à l'administration de cette ville. Convaincu qu'il n'avait rien à craindre pour sa vie, encore moins pour sa liberté, il avoua au président qu'il avait été envoyé par le ministre de la marine, d'après l'ordre de l'Empereur Napoléon, afin de voir l'état des choses en Haïti, de connaître les causes de la mort de Rigaud, etc. Logé près de Garbage, il le voyait souvent, et ce fut par son secrétaire que Pétion en eut les premières informations 2.

1 A la (in de 1812, Poisson Paris, chef de bataillon des grenadiers a pied de la garde, avait été promu colonel pour être le commandant de la place des Caves : durant la longue maladie de Wagnac, il en commanda l'arrondissement. Ce ne fut qu'a sa promotion, qu'Eveillard devint colonel du régiment de la garde ; et par erreur, j'ai dit qu'il l'était dans le siège du Port-au-Prince.

ÏM.Lepelletier de Saim-Rémy s'esi trompe en disant : «L'Empire ne s'était que peu

5# études sur l'histoire d'haïtl

Le président s'attacha à convaincre M. Liot, que h France ne devait plus espérer la soumission de son ancienne colonie dont la résolution d'être indépendante était irrévocable, et qu'il n'y avait plus qu'à prendre des arrangemens avec elle. Et d'ailleurs, ce Français, d'un caractère honorable et dégagé de préjugés dans les temps antérieurs, n'avait qu'à ouvrir les yeux pour se persuader que Sainl- Domingue n'existait plus. Après un court séjour au Port-au-Prince, il repartit pour les États- Unis afin de se rendre en France *. En 1823, il revint, mais envoyé cette fois par le gouvernement de la Restauration.

« occupé de Saint-Domingue... De l'expédition du général Leclerc aux événemens de « 1814, la colonie révoltée était restée dans l'oubli. » — Tome 2, p. 10. Au contraire, Napoléon s'occupa trop de cette ancienne possession de la France..., par rapport aux Haïtiens.

1 Christophe fut informé de cette mission secrète qui lui fournit un texte de calomnies contre Pétion, qu'il accusa de vouloir livrer la République a la France. Il paraît qu'il en fut question sur le Journal des Débats, du 18 août 1814 ; car le général Prévost cita ce journal dans un écrit qu'il publia en 1813, a propos de cette mission.

Les troupes de Christophe menacent le Mirebalais. — Pétion s'y rend et fait transférer ce bourgà Trianon.— Trait de mœurs scandaleuses : effet qu'il produit. —Arrêté qui défend les corporations de danses. — Le général Bazelais remplace Pierre Henry, mort a Jérémie. — Loi sur les registres de bord des navires haïtiens. — Mission diplomatique de Garbage à Londres, à l'occasion de la Restauration des Bourbons en France. — Dispositions de Christophe à ce sujet : lettre de Prévost a Pellier. — Dons nationaux délivrés dans la République ; mise en vente des biens du domaine. — Circulaire de Pétion pour se préparer a résister a la France. — Agents secrets envoyés a Haïti : leur mission est dévoilée. — Ils publient un écrit a la Jamaïque. — Pétion y fait faire une réponse, et prohibe l'exportation des vivres et grains du pays. — B. Lavaysse lui adresse une lettre: but de sa mission. — Pétion l'invite à venir au Port-au-Prince. — Franco de Médina va dans la colonie espagnole pour s'aboucher avec Christophe. — Dravermann retourne en France. — Lettre de D. Lavaysse a Christophe. — Christophe publie un manifeste. — Arrêté de Pétion réduisant les droits d'importation sur les marchandises anglaises.— D. Lavaysse arrive au Port-au-Prince : ses négociations avec Pétion. — Ordre du jour sur sa mission, convocation des généraux à la capitale. — Délibérations et propositions au nom d'Haïti : — de rétablir les relations commerciales avec la France, de payer une indemnité pour les colons. — Examen des motifs de ces propositions. — Christophe invite F. de Médina à venir au Cap, et le fait arrêter, incarcérer et interroger. — La saisie de ses papiers y fait découvrir ses instructions secrètes : citation de cette pièce. — Il est jugé et condamné à mort, comme espion. — Diverses publications par Christophe qui les fait jeter aux avant-postes de la République. — Indignation de Pétion, en lisant les instructions données aux agents français : il signifie a D. Lavaysse de quitter le Port-au- Prince. — Cet agent retourne a la Jamaïque. — Manifeste de Pétion. — Comparaison de sa conduite et de celle de Christophe, en cette circonstance. — Tous deux prennent des mesures pour se préparer à la guerre avec la France.

Dès les premiers jours de celte année, des troupes de Christophe firent une apparition du côté du bourg de Mirebalais qu'elles semblaient vouloir attaquer. Le

général Benjamin Noël fit tirer l'alarme pour avertir les citoyens de tout ce quartier de se préparer à la défense, comme il s'y disposait lui-même, et il envoya un officier auprès du président. La garnison du Port-au-Prince sortit aussitôt avec lui et se rendit sur les lieux. Prévenu sans doute de l'arrivée de Pétion, l'ennemi se retira. Mais le président dut prévoir que cette manœuvre pourrait se renouveler souvent : il jugea qu'il était plus convenable d'abandonner le bourg et d'occuper la forte position de Trianon qui est plus rapprochée du Port-au- Prince.

Cette décision présentait trop d'avantages aux habitans et aux troupes, pour n'être pas accueillie avec empressement : les premiers démolirent immédiatement leurs maisons pour les rebâtir à Trianon, tandis que toutes les troupes réunies transportaient le matériel de guerre. Le président traça les fortifications qui devaient défendre ce point et où des pièces de canon furent placées. La position de la Terre-Rouge qui en est tout près, fut aussi occupée et fortifiée : le colonel E. Obas en eut le commandement et y réunit la plupart des militaires qui étaient venus avec lui du Nord.

Les habitans de tout le quartier du Mirebalais et des montagnes des Grands-Bois eurent désormais plus de sécurité par cette translation raisonnée, et ils purent se livrer avec plus d'ardeur aux travaux agricoles. Toutes les collines dans le voisinage de Trianon et de la Terre- Rouge furent cultivées en vivres qui alimentèrent les troupes en garnison dans ces deux points. A Trianon même, un gros bourg s'éleva sous les auspices de la sage administration du général B. Noël.

Après avoir passé une quinzaine de jours au milieu de

ces braves gens, le Président d'Haïti revint au Port-au- Prince avec les troupes *.

A peine venons-nous de parler, dans le précédent chapitre, d'une loi qui transigea avec les mœurs générales du pays à cette époque, que nous avons à en citer un fâcheux exemple pris dans le sein d'une des plus anciennes familles. Mais aussi, grâce au sentiment inné dans le cœur de tous les peuples, du respect que l'on doit à la morale, à la justice, à toutes les choses qui contribuent à la conservation de la société, on vit l'opinion publique se prononcer contre les faits dont il s'agit et les flétrir de son improbation.

Une dame respectable avait deux filles d'une beauté remarquable. Cette femme, déjà âgée, avait connu le bon vieux temps du régime colonial où les mères donnaient, sans scrupule, leurs filles aux Européens pour en faire des femmes ménagères, comme on les appelait alors, mais qui souvent leur occasionnaient plus de dépenses par leur luxe, que ne l'aurait fait une épouse assurée de son état dans la société par le lien légitime du mariage. Or, il arriva que deux négocians étrangers, établis au Port-au-Prince, l'un Anglais, l'autre citoyen des États-Unis, choisirent ces deux jeunes personnes pour en faire leurs femmes. Us étaient riches ou passaient pour tels, et ce fut assez pour décider la mère à conclure avec eux moyennant la souscription de billets à ordre par ces négocians pour les sommes convenues. A ces conditions, les deux belles créatures furent livrées et vinrent habiter le Port-au-Prince, où. les séductions ne leur firent pas défaut. On conçoit d'ailleurs qu'un pareil

1 Extrait du Télégraphe, du 23 janvier 1814.

arrangement n'était pas de nature à garantir leur fidélité, lorsque tant d'exemples contagieux les entouraient.

Cependant, le négociant Américain, honnête homme généralement et justement estimé dans le pays qu'il habitait depuis longtemps, eut le bonheur d'être mieux partagé que son confrère l'Anglais. Sa jolie femme fut vertueuse, comme l'avait été sa mère ; car on serait dans l'erreur, si l'on pensait que les mœurs du régime colonial empêchaient ce bon résultat. Sous ce rapport, cet affreux régime n'avait que le tort de faire concevoir qu'il était égal d'être marié ou non ; le plus souvent, il égarait l'intelligence plutôt qu'il ne dépravait le cœur ; et c'était l'effet de ses institutions fondées sur le sot préjugé de couleur. Enfin, l'Américain satisfit au payement de son billet à ordre, à l'époque convenue.

Mais, à ce qu'il paraît, l'Anglais s'étant aperçu, dès le début, des mauvaises dispositions de sa femme, ou peut-être étant gêné dans ses affaires, retardait toujours l'acquittement de son billet. A la fin, il ne le voulut plus, parce qu'il avait acquis la preuve des infidélités dont il était la victime, et que sa femme l'abandonna. Celle-ci ne rougit pas alors de contraindre sa mère à intenter à ce négociant un procès par-devant le tribunal de première instance, en payement du billet qui stipulait la somme due sans en mentionner la cause. Ce tribunal condamna le débiteur à le payer, même par corps, en se fondant sur un article de la loi du 24 août 1808. L'Anglais se pourvut contre le jugement au tribunal d'appel qui maintint bien la condamnation de payer, mais en infirmant la voie de contrainte par corps *.

i J.a loi du 24 août 1808 établissait la contrainte par corps, « pour faillols'a ordre consentis

Fort de ce dernier jugement et victime d'une femme de mauvaise vie, que le public accablait de reproches pour sa conduite scandaleuse, l'Anglais résista au payement. Les parties adverses s'adressèrent alors au chef de la police et surprirent sa religion, en lui exhibant seulement le jugement en première instance ; elles le requirent d'assister un huissier pour arrêter le débiteur dans sa maison et le conduire en prison : ce qui eut lieu. Le jugement en appel avait été rendu depuis environ neuf mois.

Le débiteur incarcéré adressa une requête ou plainte au Président d'Haïti, à l'effet d'obtenir son élargissement. Le chef de l'Etat vit dans cette affaire une gravité qui réclamait une décision motivée du sénat, ce corps ayant les attributions du haut tribunal de cassation ; il lui transmit la requête du plaignant appuyée des pièces du procès. Par son décret du 2 février, le sénat ordonna l'élargissement du négociant anglais, en confirmant d'ailleurs le jugement rendu en appel, fondé sur un billet souscrit volontairement. Le débiteur se décida alors à payer; mais il avait eu la consolation de voir une manifestation de l'opinion publique en sa faveur, et contre son indigne femme et le séducteur de celle-ci \

Le peuple, selon l'habitude créole, les chansonna cruellement. Cette femme ne recueillit que la mésestime pour sa conduite, et fut ensuite maltraitée et délaissée par son séducteur. Et le scandale de cette affaire opéra une sorte de révolution dans les idées des mères et de

« pour valeur reçue comptant et portant hypothèque. » Probablement, le tribunal d'appel reconnut que cette clause n'était pas mentionnée clans le billet souscrit par l'Anglais.

1 Le lecteur nous saura gré, sans doute, de n'avoir nommé aucune de ces personnes. Quand l'histoire peint les mœurs d'une époque, il suffit qu'elle relate les faits pour que l'on comprenne 1\ tat des cho'se's, et l'influence que ces faits exercent sur la société.

leurs jeunes filles : aucune de ces dernières ne voulut plus consentir à être livrée ainsi, aux Etrangers surtout ; les mères craignirent les sanglans reproches du public. Car Dupré, notre poète national et comédien en même temps, qui avait réinstallé la salle de spectacle du Portau-Prince, eut l'heureuse idée de composer une comédie dont le sujet fut pris sur l'affaire que nous venons de relater; il l'intitula : Odéide, ou la Honte d'une mère.

Dans cette pièce, qui fut jouée par lui et des amateurs, il répandit le ridicule et le sarcasme sur les mères qui ne rougissaient pas de conclure des affaires semblables à celle dont il s'agit, et sur les étrangers qui les recherchaient. Mais en habile auteur qui veut atteindre son but moral, il s'attacha à relever le caractère d'Odéide, son héroïne , par la préférence qu'elle donna à un jeune officier haïtien qui la demandait en rnariage,et qui réussit à l'épouser. Dupré fit exprimer par la jeune fille, que sa mère voulait sacrifier, les plus beaux , les plus nobles sentimens, et les raisonnemens les plus judicieux en faveur du mariage légitime. Le succès de sa pièce fut complet ; le public la redemanda bien souvent, et chaque fois le théâtre était comble : on y remarquait surtout les jeunes personnes qui venaient applaudir aux paroles sensées prononcées par Odéide.

D'après ces dispositions, nous croyons, contrairement à la pensée dePétion, exprimée au sénat dans son message du 28 avril 1815, que « si tout tendait à propager te « mariage comme une vertu sociale,» par la législation, par l'exemple du chef et des hauts fonctionnaires de l'Etat, cette institution civile et religieuse eût jeté de profondes racines dans le pays, malgré l'absence du concours si utile de bons prêtres pour la recommander aux citoyens,

selon le vœu du christianisme. Quand on sait l'influence qu'exerçait Pétion sur les esprits et les cœurs, la confiance qu'on avait en lui, en ses paroles, on ne peut que déplorer qu'il n'en ait pas fait usage au point de vue du mariage, qu'il ait répudié pour lui-même la sainteté de ses liens. Cependant, devenu le fondateur des institutions politiques du pays, il aurait dû comprendre que la stabilité d'un Etat dépend en grande partie de l'existence de h famille; que celle-ci ne se forme que par l'union légale, légitime de l'homme et de la femme ; qu'elle maintient la concorde entre les enfans et tend aussi à celle des citoyens, à la paix publique ; que la famille, enfin, conserve la propriété.

La Religion, la Famille et la Propriété sont les bases fondamentales de la société civile. D'après les circonstances de son époque, il ne dépendait pas de Pétion d'organiser la hiérarchie religieuse dans le pays pour y faire fleurir la religion ; mais en consolidant la propriété par la distribution des terres, il aurait pu en même temps favoriser la formation delà famille par le mariage.

La civilisation à laquelle Haïti doit aspirer se rattachant à celle des nations chrétiennes, de la France surtout dont elle a emprunté sa législation, exige qu'elle suive leurs erremens, qu'elle adopte leurs mœurs et non pas celles des Turcs, par exemple, ou des peuplades africaines qui pratiquent également la polygamie : de là la nécessité de respecter les liens du mariage légitime, de favoriser celte institution civile et religieuse.

Tandis que le sénat statuait sur la plainte du négociant anglais, le Président d'Haïti rendait, le 5 février, une proclamation importante dans l'intérêt de la tranquillité

publique. Il défendit par cet acte « toutes corporations < de danses^ sous telles dénominations qu'elles puissent « être, ou associations dont il résulte un esprit de corps « et une hiérarchie de places dans leurs dénominations, » en ordonnant aux commandans ^arrondissement de supprimer celles qui existaient alors.

Depuis quelque temps, il s'était formé, au Port-au- Prince particulièrement, des sociétés parmi le peuple, lesquelles prirent différens noms, sous prétexte de se livrer aux danses du pays : ces sociétés étaient dirigées par des chefs de l'un et de l'autre sexe. Elles finirent par singer la hiérarchie civile et politique, en qualifiant ces personnes de président, sénateur, général de division, commandant de la place, de l'arrondissement, etc. D'autres avaient des rois, des reines , etc., el tous ces individus se faisaient obéir dans leurs réunions ou hors d'elles, de la même manière que les autorités publiques de l'État. De telles idées pouvaient avoir des conséquences perturbatrices de l'ordre public : en interdisant ces corporations, le président laissa néanmoins au peuple la faculté de danser et de s'amuser décemment.

Le 8 mars, il pourvut au commandement de l'arrondissement de Jérémie à cause de la mort récente du général P. Henry. Le choix qu'il fit de l'officier chargé de remplir cette vacance fut si heureux, les instructions qu'il lui donna, suivies avec intelligence et dévouement, contribuèrent tant à préparer la pacification delaGrande- Anse, qu'il est convenable d'en parler comme d'un événement important pour la République. Ce fut Bazelais, chef del'état-major général de l'armée, qui reçut cette mission honorable et qui la remplit au gré du chef de l'État, aux applaudissemens de ses concitoyens. Envoyé

provisoirement, disaient ces instructions, pour représenter le Président d'Haïti dans les deux arrondissemens de la Grande-Anse et de Tiburon ', il resta près de huit années consécutives à ce poste , par l'effet même des services éminens qu'il y rendit à son pays. Citons quelques passages des instructions :

« Il faut vous pénétrer, général, lui dit Pétion, de « l'idée que vous allez paraître dans des quartiers battus « par huit années de misères, de troubles, de révolues lions, dopassions et d'intrigues, qui ont toujours été « les principales causes de leurs malheurs... A votre « arrivée à Jérémie, chacun viendra vous porter sa « doléance, chacun vous parlera de ses hauts faits, de « son patriotisme, de sa bonne intention; et enfin, vous « serez tellement tracassé par les sollicitations et lesin- « trigues, qu'il ne vous resterait aucun temps pour vous « occuper du service essentiel, si vous prêtiez l'oreille à « tous ceux qui vous aborderont pour vous entretenir de « leur propre intérêt. Pénétrez-vous bien de cette « maxime qui est la même chez tous les peuples, et qu'il « est indispensable à celui qui commande de connaître : « — c'est que le citoyen qui ne vise qu'à la prospérité de « l'État, n'a jamais de récompenses à demander ; il se « borne à ce qui peut opérer le bien général duquel dé - « pend le sien, et il a la confiance naturelle, que le temps « et la justice lui donneront ce qu'il a mérité...

« Il me reste maintenant à vous parler d'un point bien « essentiel : c'est celui qui, pris à l'inverse, a souvent et « trop souvent opéré le malheur de l'État et celui des « officiers chargés de représenter le gouvernement dans « les différens arrondissemens..

i Le colonel Lepa^e commandait celui de Tiburon et le 19* régiment,

î". VIII. K

i « Les officiers supérieurs chargés de commander les « arrondissemens se sont toujours pénétrés qu'en « recevant du gouvernement l'ordre de leur départ, ils « recevaient un ordre d'aller recueillir des avantages « pour eux-mêmes, comme autant de récompenses de « leurs travaux militaires. Rendus à leur destina - « tion , leur premier soin est de rechercher ce qui '« peut concourir à établir leur fortune ; tous les moyens ■ft leur paraissent convenables, ils les adoptent ; et sacri- « fiant la chose publique, ils ne s'occupent que d'eux- « mêmes ; à leur exemple, leurs subordonnés négligent "« le service : de là, chacun ne s'occupe que de ce qui lui « est personnel, le zèle et le patriotisme se refroidissent ; « bientôt ils n'existent plus, la confiance des citoyens a est détruite, l'ensemble si nécessaire dans tous les États « disparaît : l'envie, la jalousie, les calomnies occupent « toutes les têtes, la confusion est partout, et la désola- « tion en est le résultat. Vous goûterez trop ces vérités, « mon cher général, pour ne pas prendre le chemin qui « est opposé à ce que je viens de vous dire. »

On voit par cette partie de ses instructions, que Pétion ne parlait pas seulement en chef d'État, mais qu'il écrivait en historien, en moraliste. Il le fît encore sur d'autres points. Après avoir prescrit à Bazelais des dispositions concernant le service militaire, des mesures à prendre par rapport à l'insurrection, aux troupes, aux> gardes nationales employées à sa répression, « en iospi- « rant à la fois aux soldats, les sentimens de l'amitié, de « la justice, de la confiance et au respect, en leur parlant k souvent, » il lui prescrivit aussi de faire soigner la culture et la plantation des vivres nécessaires à l'entretien des militaires, à la subsistance des populations :

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a II est bon de vous observer, mon cher général, que « dans la partie du pays où vous allez figurer, le système « de culture a toujours été conduit sur un autre principe « que dans cette partie-ci (l'Ouest). Les cultivateurs « n'ayant jamais été considérés comme des citoyens actifs « de la République, ils ont toujours été traités avec « rigueur, avec plus ou moins d'injustice. Cet état d'au-» « jeclion,ce système mal entendu, sont une des princi- <f pales causes de V insurrection qui dévore toute cette « partie. Dans toutes vos tournées, vous verrez les culti- « valeurs; il faut leur parler, il faut leur dire quils sont « libres, que le gouvernement veut qu'ils soient heureux. « Il faut leur dire qu'ils ont la faculté d'aller travailler « où bon leur semble, et pour tel fermier ou propriétaire « qui leur fera plaisir : pourvu qu'ils travaillent, c'est « tout ce que l'État exige d'eux. Ils sont considérés « comme des serfs, et en conséquence, ils sont souvent « tyrannisés* jamais payés. Il faut vous informer de ce (f qui leur est dû pour leurs portions dans les revenus, '( forcer ceux qui leur doivent à les payer, faire prendre « soin de ceux qui sont malades. Ces actes de justice, « d'équité et d'humanité ramèneront nécessairement les « cultivateurs à des sentimens de modération et de « confiance, parce qu'il est naturel que l'être vivant qui « est bien traité conçoive de l'attachement pour celui « de qui il reçoit de bons traiternens. Il faut aussi faire « disparaître les voies défait : des gens libres ne doivent « point être flagellés. Il faut encourager l'établissement « des concessions que le gouvernement a accordées, « parce que c'est donner à l'État du nerf par une « augmentation de propriétaires. »

Enfin, après avoir indiqué au général Bazelais ce

68 ÉTCDES SUR L'HISTOIRE d'hAITI.

qu'il devait faire pour encourager le commerce et entraver la contrebande, pour le respect dû à la magistrature et aux lois, pour seconder l'action utile des agents de l'administration des finances, il lui dit :

« Il faut être accessible à tout le monde, compatissant « et affable envers tous... Il faut, enfin, vous occuper du « peuple, et ne jamais vous lasser d'être à votre devoir. .. * « Pénétrez- vous, général, de ce que peut un officier «• supérieur dans un commandement éloigné, lorsqu'il « est revêtu, comme vous l'êtes, de la confiance du gou- « vernement. La patrie ne peut prospérer que par le « zèle infatigable et persévérant de ses officiers supé- « rieurs ; et plus leur situation est éminente, plus l'im- « portance de leurs devoirs augmente. »

Bazelais se pénétra, en effet, de ces instructions judicieuses; il eut le désir et la volonté de répondre à la confiance de son chef, de son ami, et il réussit parfaitement à remplir ses vues bienfaisantes.

On voit comment Pétion envisageait les choses dans les quartiers infestés par l'insurrection de Goman, à quelles causes principales il l'attribuait : les mesures qu'il prescrivit à l'égard des cultivateurs, mises à exécution, firent changer cette situation en peu de temps. Ce qui n'est pas écrit dans ses instructions, mais ce qu'il fit ensuite, accéléra la soumission d'un grand nombre d'insurgés et de leurs chefs : il envoya à Bazelais des brevets et des titres de concessions de terre, en blanc-seing, les premiers pour être délivrés aux officiers de Goman qui se soumettraient, les seconds pour les rendre propriétaires ainsi que leurs inférieurs venus avec eux2.

i C'était son propre portrait que Pétion faisait dans ces recommandations.

2 Au mois d'août suivant, le colonel César Novelrl, l'un des fameux insurgés, s'étant

Bientôt après, Goman fut réduit à se confiner dans les hautes montagnes de la Grande-Anse, avec le peu de partisans qui lui restèrent fidèles : la propriété surtout avait produit ce prodige. Elle opéra une révolution salutaire dans les idées de ces hommes égarés depuis longtemps, alors que la justice du gouvernement se faisait d'ailleurs sentir par une administration bienveillante, ferme et vigilante. Le général Bazelais ne manqua d'aucune de ces qualités; son activité le portait sur tous les points. Pétion trouva en lui l'homme dont la Grande- Anse avait besoin, tandis qu'au Port-au-Prince, ses devoirs de chef de l'état-major général ne le mettaient pas en relief. Et quand, cinq années plus tard, le président Boyer résolut d'en finir avec cette insurrection, plus de la moitié de la tache avait été remplie par les sages mesures de son prédécesseur, exécutées avec intelligence par Bazelais l.

Quelques jours après le départ de ce général pour Jérémie, le 25 mars, Pétion adressa un message au sénat, tendant à provoquer la loi rendue le 12 avril suivant, qui prescrivit que les bâtimens haïtiens voyageant au long cours, fussent pourvus de registres, afin de constater régulièrement leur nationalité partout où ils se rendraient. Les citoyens de la République turent autorisés en même temps à acheter des navires étrangers, qui seraient naturalisés haïtiens, pour faire ces sortes de

soumis, Pélion lui écrivit pour l'en féliciter et rengager a bien cultiver la concession de terre qu'il obtint avec la confirmation de son grade. Honoré par ce témoignage de bienveillance du chef de l'Étal, César Novelet porta d'autres insurgés a se soumettre au général Bazelais. Dès le 17 juillet, le Télégraphe constatait les heureux effets des instructions de Pétion a ce général.

1 On verra que Boyer lui-même fit cet aveu, dans les instructions qu'il donna aux gêné» ratu qui entrèrent en campagne contre les insurgés, en 1810.

voyages, attendu que le pays n'en construisait pas d'une, capacité suffisante ; et les armateurs purent former les équipages, moitié avec des nationaux, moitié avec des marins étrangers, sous le commandement d'un capitaine haïtien . Par ces dispositions, les marins nationaux allaient acquérir la pratique des hautes mers, pour servir le commerce de leur pays dans, ses échanges directs avec le§ autres peuples.

Il n'y a que l'ignorance, encroûtée de préventions, qui pourrait bjâmer les dispositions de celte loi relatives à l'emploi de marins étrangers sur les navires nationaux ; car, sans eux, le pavillon de la République n'aurait pas flotté avec honneur dans les ports des États-Unis et de l'Angleterre, pour y proclamer en quelque sorte l'indépendance et la souveraineté d'Haïti \. Employer les Etrangers et rémuaérer leurs services, ce n'est pas les admettre aux droits de cité et de propriété que notre pacte social leur refuse encore. Et que de choses cependant les Haïtiens auraient apprises, s'ils avaient réclamé, en temps utile, le concours Scieurs lumières dans les lettres, dans les sciences, les arts et métiers 2 ! Cette nécessité se fait sentir chaque jour davantage afin d'initier le pays aux idées d'une civilisation désirable; et c'est ici l'occasion de regretter que le successeur immédiat de Pétion ne soit pas entré résolument dans la voie qu'il avait ouverte à ce sujet, car il semble que la Providence avait réservé à

1 Pas un marin haïtien n'était capable d'y conduire le Coureur et le Conquérant.

2. On a vu au Port-au-Prince le bon effet du séjour de quelques ouvriers Allemands qui ont enseigné aux Haïtiens leur métier d'ébéniste : on y fabrique depuis longtemps des meubles en acajou, comme a l'étranger. Des jardiniers Français ont prouvé aussi que des agrémens peuvent être ajoutés a la culture du sol si riche, si fertile d'Haïti. Et les docteurs Stewart,au Cap, Cévest, au Port-au-Prince, n'ont-ils pas enseigné la chirurgie et la médecine a des Haïtiens, avec profit pour le pays ?

[■1814-| chapitre h. 71

Boyer cette noble mission, par sa longue administration.

Pétion avait un motif particulier en proposant la loi ci-dessus : il se disposait à expédier à Londres deux nouveaux navires de la flotte, — les brigs la Confiance et le Dromadaire, — chargés de denrées pour le compte de l'État.

Attentif aux événemens qui se passaient en Europe depuis le désastre éprouvé en Russie par l'armée française, et prévoyant ou la chute de l'Empereur Napoléon, ou la conclusion d'une paix entre lui et les puissances alliées, le président devait aviser aux moyens de garantir le pays des éventualités qui pourraient survenir de Tune ou de l'autre chose ; et dans cette pensée, il prit la résolution d'envoyer à Londres son secrétaire Garbage, en qui il avait une haute confiance. Garbage possédait fort bien la connaissance de la langue anglaise ; il y venait Wilberforce, T. Clarkson et les autres philantropes anglais, et par eux il apprendrait probablement ce qu'il importait à Haïti de savoir; car la Grande-Bretagne ne pouvait manquer de jouer un rôle dans ce qui aurait été décidé à son égard.

Mais les événemens marchèrent vite, et Garbage n'avait pas encore quitté le Port-au-Prince, quand on y apprit le renversement de Napoléon et la Restauration des Bourbons en France. Pétion dut alors s'arrêter à une combinaison suggérée par le nouvel état de choses.

Les journaux anglais firent savoir le traité de Paris, du 30 mai, et le traité additionnel signé le même jour entre la Grande-Bretagne et la France, par lequel la première restituait à l'autre plusieurs de ses colonies conquises pendant la guerre. Quoiqu'il n'y fût pas question

d'Haïtï, la réserve stipulée en faveur de la Fiance, de continuer la traite des noirs durant cinq années consécutives, disait assez que cette clause avait pour but de la repeupler d'esclaves, en cas que la France pût la conquérir. Il ne fallait que du bon sens pour comprendre cela, et il n'était pas nécessaire de connaître les articles secrets ou les engagemens pris, soit par la Grande-Bretagne, soit par toutes autres puissances, de laisser à la France toute sa liberté d'action pour tenter de faire rentrer Saint-Domingue sous son obéissanee. De plus, la chute de Napoléon laissait en France une armée encore nombreuse, qui fut dévouée à ce grand Capitaine, qui pouvait ne pas reporter ses sympathies sur les Bourbons revenus à la suite des alliés. Et, de même qu'on dit, qu'on crut que le Premier Consul, par l'expédition de 4809, voulut se débarrasser des troupes qui avaient servi sous le général Moreau, de même Pétion était autorisé à penser que les Bourbons seraient satisfaits de se débarrasser aussi des troupes de l'Empire : il en savait assez de la politique européenne , pour croire qu'elle ne se gêne pas plus àl'égard des blancs qu'à l'égard des noirs, quand un sacrifice d'hommes paraît utile.

En conséquence, il fit partir Garbage dans les premiers jours de juillet, avec des instructions dont le but était de parer à une expédition contre Haïti '. Elles consistaient à solliciter la médiation du gouvernement britannique, afin d'obtenir du gouvernement français la

1 Garbage s'embarqua sur la Confiance qui se rendit avec le Dromadaire a Port-Royal de la Jamaïque, afin de se placer sous la protection des navires de guerre anglais qui conduisaient un convoi en Europe, Cet envoyé fut accueilli 'a Kingston par le duc de Manchester, gouverneur de la Jamaïque. La Grande-Bretagne et les États-Unis étaient en guerre, et ce n'est pas a cause de ces derniers que Pétion prit cette précaution, mais par apport aux navires fran çais.

[1814] chapitre ir. 75

reconnaissance de l'indépendance sur des bases équitables, et par les mêmes termes que l'indépendance des États-Unis avait été reconnue par l'Angleterre ; c'est-àdire comme Etat libre, indépendant et souverain.

Pour le moment, constatons seulement que par ces mots : — sur des bases équitables, — écrits dans les instructions données à Garbage, on est fondé à penser que Pétion songeait déjà à offrir à la France, une indemnité pour les biens fonciers des anciens colons, confisqués au profit du domaine public d'Haïti. C'était pour leur ôter le droit de réclamer de leur gouvernement qu'il les restaurât dans la possession de ces biens par les moyens violens de la guerre, et pour faire envisager à ce gouvernement lui-même qu'une telle transaction serait plus dans l'intérêt de la France, que toutes les tentatives qu'elle ferait pour s'emparer de son ancienne colonie.

De son côté, Christophe avait reçu des informations sur les événemens survenus en France, par Peltier, journaliste français à Londres, qui lui écrivit deux lettres en date du 21 mars et du 5 avril. Il lui fit répondre le 1 0 juin par le général Prévost, son ministre des affaires étrangères :

« Les détails que vous nous donnez des grands événe- » mens qui viennent d'avoir lieu en Europe, et surtout « en France, ont causé beaucoup de satisfaction au Roi. . . « Vous avez dû remarquer dans les différens actes que le « Roi a publiés depuis son avènement au trône, qu'il n'a « jamais confondu le peuple français avec le gouverne- « ment qui l'opprimait. Il a toujours offert aux paisibles « négocians, sécurité, protection et commerce, quoiqu'il « fût en même temps déterminé à repousser toute espèce « d'ennemi qui entreprendrait de nous réduire à l'escla-

74 études suii l'histoire d'haïti.

« vage. Vous pouvez déclarer, Monsieur, comme vous « êtes maintenant autorisé à le faire, que S. M. recevra « avec- plaisir dans ses ports tous les bâtimens marchands « qui arriveront de France. Les négocians seront pro- « tégés et traités comme les sujets des autres puissances « alliées, qui commercent paisiblement avec Haïti, pourvu « seulement qu'ils aient soin de se conformer aux lois « du royaume. Vous pouvez donner cette assurance aux « commerçans français , et même la publier dans vos « journaux. La France vient de prendre une nouvelle « face. S. M. espère y trouver un gouvernement juste et « philanthropique, ... et elle se flatte de trouver des sen- « timens humains dans un Prince instruit par l'adversité. '< L'état d'incertitude où nous sommes, relativement aux % mesures du nouveau Souverain de la France à notre « égard, nous empêche de pouvoir prendre aucune réso- « lution définitive, comme vous nous y invitez, avant u d'être positivement informés de ses intentions. C'est à « vous, Monsieur, qui, avec tant d'attachement et de fîdé- « lité, avez constamment défendu les intérêts de cet « infortuné monarque ; c'est à vous qui êtes attaché à la i cause du roi Henry, et qui connaissez cette île, à pré- « parer une négociation entre les deux puissances '. « Vous ne pouvez douter que S. M. écoute les proposi- « tions justes et raisonnables qu'on pourra lui faire, et « qu'elle s'empresse de nommer un homme sûr, pour « régler ses intérêts et ceux de son royaume *. »

1 Peltier, émigré, publiait depuis longtemps a Londres un journal intitulé l'Ambigu; il y défendait la cause des Bourbons contre Napoléon et la France révolutionnaire. Dès 1807, Christophe lui envoyait de l'argent, dont il avait toujours besoin, pour qu'il prônât son gouvernement a l'exclusion de celui de Pétion. Il inséra la lettre de Prévost dans l'Ambigu : Placide Justin la cite tout entière, p. 468.

2 Les propositions justes et raisonnables dont il s'agit, consistaient a offrir a la France,

[$8U] CHA1IT11E u. 7-S

SiChritophe m voulut pas envoyer un Haïtien en Europe pour faire connaître ses dispositions pacifiques, c'est qu'il avait en Angleterre ce Français qui était un agent à sa solde depuis 4807. On voit par la lettre de Prévost, qu'il était loin de prendre une attitude hostile envers la France et les Bourbons ; qu'il chargeait Peltier de proposer le rétablissement des relations commerciales entre la France et Haïti, d'abord, puis de préparer une négociation où il était disposé à écouter des propositions justes et raisonnables, pour parvenir à la reconnaissance de l'indépendance.

Ainsi, les deux chefs d'Haïti pensaient de même ; car, dire de traiter de cette reconnaissance avec le gouvernement français sur des bases équitables, ou bien, dire qu'on est disposé à écouter des propositions justes et raisonnables, c'est tout un. Christophe, de même que Pétion, ne pouvaient s'imaginer que ce gouvernement oublierait les intérêts des colons de Saint-Domingue, dans les stipulations d'un traité entre la France et Haïti. Il n'eut pas la pensée de Pétion, qu'il adopta par la suite, de réclamer la médiation de la Grande-Bretagne, parce qu'il croyait sans doute que Peltier eût été assez influent pour faire réussir une négociation l.

10 pour cent de la valeur des biens des colons. Peltier reçut l'autorisation de les faire, par un acte distinct de la lettre de Prévost, destinée à être publiée. Si la France avait admis cette base, Christophe eût nommé quelqu'un pour le traité. — J'ai eu connaissance de ce (ait par des documens que j'ai vus.

1 Huit jours avant que Christophe îft écrire a Peltier par Prévost, le 2 juin, Isaac Louverlureet son frère Placide adressèrent une lettre a Louis XVIII, pour réclamer de son gouvernement de faire payer a la famille de Toussaint Louverture, la modique pension qui lui était allouée et dont le payement était suspendu depuis quatre mois. Cette lettre est de la main d'Jsaac. Il rappelait au Roi, que son père avait fait fleurir une des colonies de la France, et il terminait cette lettre par ces paroles :

« L'Amérique et l'Europe ont donné des louanges a sa noble conduite envers tous vos < sujets ; et si une fatale catastrophe n'avait point interrompu le cours de ses travaux, il

76 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI.

Toutefois, et quelles que dussent être les résolutions de la France et des autres puissances étrangères à l'égard d'Haïti, Pétion s'était hâté de compléter son système de rémunération nationale, pour les services rendus à la patrie. Il avait adressé un message au sénat pour lui proposer de rendre une loi qui accorderait des concessions de terre en don national, aux chefs de bataillon et autres officiers de grades inférieurs. Après en avoir démontré la justice, il termina ainsi son message :

« D'aiileurs, citoyens sénateurs, les biens que je vous « propose de distribuer ont été conquis sur les ennemis « de la liberté haïtienne ; ils doivent naturellement être « la récompense de ceux dont le métier est de défendre « l'État ; et puis, je pense que vous vous pénétrerez de « cette grande vérité pour les États naissans : — qu'en « augmentant le nombre des propriétaires fonciers, c'est « donner une existence réelle et solide à la patrie. »

Quinze jours après, la loi était publiée. Elle accorda aux chefs de bataillon ou d'escadron, 55 carreaux de terre ; aux capitaines, 30; aux lieutenans, 25; et aux sous-lieutenans, 20: à prendre dans les habitations caféières, et ce, en toute propriété et jouissance. Le Président d'Haïti en délivra les titres, au nom de la nation1.

Poursuivant la réalisation de ses vues politiques et bienfaisantes, Pétion proposa encore au sénat d'accorder

« aurait eu aujourd'hui la gloire de remettre la Reine de l'Archipel américain a son Seigneur « légitime. »

J'ai vu ce document dans les cartons du ministère de la marine qu'il m'a été permis de consulter, et je le cite comme pièce historique. Il prouve qu'Isaac fut toujours constant dans son dévouement a la France, et l'on doit respecter un tel sentiment fondé sur ses convictions.

1 Outre les concessions de terrains que les officiers de l'armée reçurent dans les campagnes, ils eurent la faculté d'acheter, a bas prix, les maisons ou portions de maisons des villes qui leur servaient de logement.

[1814] chapitre ii. 77

une sucrerie à Madame Veuve Pellerin, la respectable mère de Lamarre, en considération des services éclatans rendus par ce héros ; et aux officiers de santé, et aux commissaires des guerres, des concessions de terrains suivant les grades auxquels ils étaient assimilés par la loi. Le 22 juin, il proposa de mettre en vente tous les biens du domaine public, afin que chaque Haïtien pût devenir propriétaire foncier. Enfin, le 28 juillet, il proposa d'accorder aussi des concessions de terrains aux fonctionnai raires et employés de l'administration des finances, suivant l'assimilation de leurs charges.

Les lois des 18 et 19 août vinrent décréter toutes ces mesures proposées par le Président de la République, et les propriétés des anciens colons passèrent ainsi aux mains de ses citoyens de toutes les classes. Ces lois étaient la conséquence naturelle de leur confiscation en 1804*.

Le président publia peu avant, un arrêté pour fixer le prix des opérations d'arpentage des terrains concédés ou vendus , et un autre pourvut à une sorte d'abus qui voulait se glisser dans le pays. Des Haïtiens qui étaient à l'étranger, y étant rentrés, obtinrent la mise en possession de leurs biens-fonds qui avaient été séquestrés en leur absence, et ils cherchaient à les vendre pour se retirer de nouveau à l'étranger : cet arrêté défendit dételles ventes, avant qu'il ne s'écoulât au moins un an et un jour après le renvoi en possession.

Garbage était à peine parti du Port-au-Prince, quand

1 Les magistrats de Tordre judiciaire ne reçurent leurs dons nationaux que par la loi du ïb décembre suivant, sur la propos ilion du président en date du 1" octobre.

Pétion reçut d'autres nouvelles d'Europe qui annonçaient que le gouvernement français se préoccupait du rétablissement de son autorité à Haïti. Il venait de provoquer l'aliénation et la distribution des biens du domaine ; le 25 juillet il adressa une circulaire aux généraux com~ mandans d'arrondissement, où il leur prescrivit des mesures pour se préparer à là guerre : plantation de vivres en abondance, transport des poudres, du plomb et autres matériels à l'intérieur, etc. « Vous fereà préparer, leur « dit-il, dans chaque ville et bourg, une grande quan- « tité de torches... pour servir, eri cas d'invasion des « Français en force, à incendier généralement toutes les n maisons de ces villes et bourgs et plaines accessibles, « parce qu'il ne faut pas, s'ils viennent, qu'ils trouvent « un seul ajoupa pour s'abriter de l'intempérie du « temps, etc. » En terminant, il leur dit qu'il avait déjà pris ses précautions pour recevoir d'Europe des informations positives et à temps, afin de n'être pas surpris.

Effectivement, le gouvernement français avait devancé la mission de Garbage. M. le baron Malouet, ministre de la marine et des colonies, ancien colon et ordonnateur au Cap, représentant ses confrères dans ce gouvernement, agissait déjà en vue d'une « Restauration à Saint- Domingue, » comme en France* A la fin de juin, moins de trois mois après le retour des Bourbons, il expédia trois agents dans ce but : DaUxion Lavaysse, Dravermann et A. Franco de Médina. Ils allèrent s'embarquera Falmouth (en Angleterre), sur le packet des Antilles, pour se rendre ou à Porto-Rico ou à la Jamaïque, d'où ils devaient se transporter à Haïti, chacun au lieu de leur destination : le premier, auprès de Pétion ; le second, auprès de Borgella (on le croyait encore général en chef du Sud)î

le dernier, enfin, auprès de Christophe. Ils partirent de Falmouth le 16 juillet'.

Ils étaient tous trois porteurs de lettres de créance et d'instructions semblables qui pouvaient les faire considérer, sinon comme de vrais espions, du moins comme des embaucheurs chargés d'intriguer, de semer la discorde entre les Haïtiens, afin d'assurer le succès d'une expédition militaire qu'on allait préparer dans les ports de France, pour être dirigée contre Haïti, de même qu'en 1802. Ce procédé était bien digne du ministre Malouet qui, à cette époque, avait tant contribué à persuader le Premier Consul de faire cette entreprise. Il justifiait par là ce qu'a dit ensuite l'Empereur Napoléon de tous les hommes qui, en France, étaient encroûtés des idées de l'ancien régime : « Ils n'ont rien appris, ni rien « oublié. »

Le packet anglais sur lequel passèrent les agens de la France, toucha à Curaçao. Le général Hodgson, gouverneur de cette île, sut immédiatement le but de leur mission; il en fut de même de M. Lyon, qui était une espèce d'agent commercial de Pétion à Curaçao. En causant avec D. Lavaysse, ils lui conseillèrent de ne pas se présenter à Haïti en qualité de marchand, selon ses instruc-

l D. Lavaysse avait été membre de la Convention nationale ; ensuite, il voyagea dans l'Amérique méridionale. De retour en France, il publia un livre où il émit des opinions libérales à propos de l'esclavage. A la chute de l'Empire, il servait dans l'armée du Vice-Rot d'ïtalie.

Dravermann, négociant à Bordeaux, épousa une fille (blanche) de Bernard Borgella, père du général Borgella : il venait donc se présenter en qualité de beau-frère de ce dernier. On verra que des trois agens, il fut celui qui tira mieux son épingle du jeu, non comme agent, mais comme négociant. C'était un vieillard de 70 ans.

Agoustino Franco de Médina était cet Espagnol qui avait commandé Saint-Yague sous les ordres du général Ferrand, et qui suivit les Français a l'évacuation de Santo-Domingo, en 1809.

80 ÉTUDES SUîl L'HISTOIRE d' HAÏTI.

lions; car Pétion serait indubitablement informé du véritable but de sa mission J.

Rendus à la Jamaïque le 26 août, les trois agents y trouvèrent beaucoup d'anciens colons de Saint-Domingue qui s'y étaient réfugiés depuis longtemps. Aussitôt, ils dressèrent un plan de concert entre eux, en publiant un pamphlet intitulé : Considérations offertes aux ha" bilans d'Haïti sur leur situation actuelle et sur le sort présumé qui les attend: cet écrit porta le nom de H. Henry. 11 -était basé sur les instructions du ministre Malouet dont la perfidie fut ainsi dévoilée, par les classifications qu'il établissait entre les Haïtiens. Ce pamphlet parvint de suite au Port-au-Prince et au Cap, par les relations de commerce qui existaient depuis deux ans entre Haïti et la Jamaïque.

Déjà, Pétion voulait les faire cesser, en publiant son arrêté du 15 août, qui prohiba toute exportation à l'étranger des grains et vivres du pays, comme conséquence de sa circulaire aux commandans d'arrondissement, sur la plantation de ces objets de première nécessité.

Il fit publier de suite une Réponse au pamphlet de II. Henry : rédigée par Sabourin, elle fut signée du nom de Colombus. Elle parut comme l'œuvre d'un Étranger qui, habitant la République, était à même d'apprécier la situation du pays et le caractère des Haïtiens. Nécessairement, le style de cet écrit devait être modéré, puisque son auteur supposé n'était pas intéressé dans la querelle qui se ravivait entre la France et son ancienne colonie. Mais, tout en démontrant que cette puissance

1 Pétion reçut, en effet, des lettres de Londres a ce sujet : le général Hodgson et Lyon lui donnèrent également avis de ce qu'ils avaient appris. Leurs conseils a D. Lavaysse étaient dans ses intérêts personnels, — pour éviter le sort d'un espion.

[1814] chapitre il. 81

n'avait aucune chance pour la conquérir par les armes, il exposait des considérations qui devaient la porter à ne rien entreprendre contre elle : il concluait à la conseiller de prendre plutôt des arrangemens fondés sur les rapports commerciaux.

Cependant, convaincu que Pétion devait être déjà informé de la mission, le 6 septembre, D. Lavaysse prit le parti de lui adresser une lettre, pour l'avouer et s'assurer sans doute si, par sa réponse, le président lui permettrait de se rendre au Port-au-Prince. Cette lettre fut apportée par le capitaine du brig la Moselle, de la marine de S. M. B.1.

Il convient de produire ici une partie des instructions données aux trois agents français, afin de caractériser la mission qu'ils reçurent du ministre Malouet :

« Le Roi, leur dit-il, a porté ses regards sur la colonie « de Saint-Domingue. En conséquence, quoiqu'il ait « donné ordre de faire préparer des forces majeures et de « les tertir prêtes à agir, si leur emploi devenait nécessaire, « il a autorisé son ministre de la marine et des colonies « à envoyer à Saint-Domingue des agents pour prendre « une connaissance exacte des dispositions de ceux qui

« y exercent actuellement un pouvoir quelconque

« De celle de ces îles où ils auront débarqué (à Porto- « Rico ou à la Jamaïque), ils passeront à Saint-Domin- « gue et ne s'y montreront d'abord que comme gens qui

l Pendant que D. Lavaysse faisait ses ouvertures a Pétion, le fameux Desfourneaux qui ne fut connu a Saint-Domingue que par des défaites, devenu membre de la chambre des députés en France, y présentait un rapport, le 16 septembre, sur des pétitions des colons ; il y concluait a inviter le Roi de faire une expédition contre Haïti, pour les rétablir dans leurs biens et leur restituer leurs esclaves. Selon lui, rien n'était plus facile, car Pétion et Christophe s'empresseraient de reconnaître la souveraineté du Roi légitime de la France ; et au besoin, la conquête de la colonie se ferait en peu de temps. Desfourneaux semblait viser au commandement en chef de l'expédition.

8SJ ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI.

« viennent préparer pour leur compte ou pour celui de « quelque maison de commerce, des opérations de ce genre. « Deux d'entre eux se mettront le plus tôt qu'ils pourront , « mais avec beaucoup de circonspection, en rapport avec « Pétion et son second, Borgella ; le troisième fera de « même à l'égard de Christophe1. Ce ne sera qu'après « avoir sondé adroitement les dispositions de ces chefs^ « après avoir pris connaissance de leurs moyens inté- « rieurs, de leur plus ou moins de prépondérance dans « l'île, de l'esprit de toutes les classes subordonnées, « qu'ils s'ouvriront davantage à eux, et ils n'iront jusque « leur donner connaissance de leurs lettres de créance, « que lorsqu'ils jugeront que le moment en est venu. On « ne saurait, à cet égard, leur tracer une marche précise ; « on s'en repose donc sur leur prudence. Lorsqu'ils « en seront venus au point de traiter franchement avec « ces chefs, ils discuteront unpland' organisationpolitique a ^jui leur agrée et qui soit tel que le Roi puisse consentir « à l'accorder. Ils recevront de ces chefs l'assurancequ'ils « adhéreront à ce plan, et que, protégés par la puissance « royale, ils rangeront à l 'obéissance tous leurs subor-* « donnés. De leur côté, les agents, sans signer aucun « traité formel, — chose qui ne serait pas de la dignité « duRci, — assureront aux chefs que Sa Majesté est dis- « posée à accorder ce dont il aura été convenu, et qu'Elle « le fera connaître aussitôt leur retour en France, par « une déclaration émanée de sa grâce*. »

1 La mission secrète de M. Liot n'avait pu être ignorée au ministère de la marine ; il a dû y faire son rapport. Mais Malouet se méprit sans doute sur l'accueil qu'il reçut dé Pétion, fondé sur ce qu'il avait été'connu dans le pays pour un homme sans préjugés : c'est pourquoi il aura envoyé D. Lavaysse, chef de la mission, auprès de Pétion, en présumant encore qu'étant mulâtre, ce dernier eût été plus facile a gagner.

2 On voit, par ces mots, que l'idée d'une Ordonnance royale fut adoptée dès lors, pour toutes concessions que les Bourbons voudraient faire aux Haïtiens. Ils avaient octroyé la

[1814] ciiAPiTitEii. 85

Il suffirait de celte partie des instructions du ministrecolon, pour déterminer le caractère de cette mission, la perfidie de son but ; mais on lira autre chose. On voit que, par les circonstances de leur passage à Curaçao* les trois agents se trouvaient démasques, et qu'ils né pouvaient plus se présenter à Haïti en qualité de con> merçans. Pour y arriver, D. Lavaysse était donc contraint d'avouer à Pétion qu'il était envoyé par le gouvernement français, et il trouva dans les autorités de là Jamaïque une complaisance remarquable, lorsqu'elles mirent à sa disposition un brig de guerre poiir apporter sa lettre à Pélion.

Ce fait était de nature à suggérer des réflexions au président, après là clause du traité additionnel à celui de Paris, signé entre la Grande-Bretagne et la France, qui réservait à celle-ci le droit de continuer la traite des noirs durant cinq années, et dans le temps même où Garbage devait être déjà rendu à Londres. N'était-ce pas un appui donné à la France dans la démarche de son gouvernement, la preuve d'une entente, sinon d'urte connivence, entre les deux puissances, au détriment d'Haïti? Il était évident, dans tous les cas, qu'on n'était plus au temps de 4803 où la guerre entre elles facilitait celle qui fut entreprise par nous pour parvenir à notre indépendance. Pélion devait donc comprendre que la situation des choses ayant changé, nous étions désormais réduits à nos seules ressources, à défendre notre liberté par notre propre énergie, avec le concours de la protection divine et de l'action meurtrière de notre soleil vengeur.

charte de 1814 à la France, en vertu du droit divin; ils ne voulaient pas agir autrement à l'égard d'Haïti : un traité formel eût blessé la dignité royale. De là l'ordonnance de 182o.

Dans sa lettre d'ouvertures, D. Lavaysse s'efforçait de le convaincre de la nécessité, de la convenance de reconnaître l'autorité de Louis XVIII, Roi de France, tout en la terminant par des menaces à raison de la puissance de son pays. Après avoir vociféré contre Buonaparte (son langage était celui qu'on employait alors en France, en attendant l'apothéose de Napoléon), il l'engageait à se dire : « Prenons confiance en ce Roi généreux, loyal, « éclairé ; il nous fera partager les droits de sujets et de u citoyens français, ce qui, certes, est préférable au sort « d'être traités comme des sauvages mal faisans, ou tra- « gués comme des nègres marrons l . »

Mais cette lettre, de même que le pamphlet publié à la Jamaïque sous le nom de H. Henry, que l'envoi de Dra vermannauprèsdeBorgella, prouvaient à Pétion qu'en France, on ne se faisait nulle idée de la situation réelle des choses en Haïti. Il ne pouvait s'étonner de laprétention du gouvernement des Bourbons, de restaurer son autorité dans ce pays, puisque Napoléon lui-même en avait toujours conservé l'espoir 2. Les menaces de l'agent n'en étaient que la conséquence; et ignorant la teneur de ses instructions (on ne le sut qu'après et nous dirons comment), il dut le croire bien régulièrement envoyé par le gouvernement français, pour remplir une mission avouable, et muni de -pouvoirs à cet effet ; l'avismêmeque cet agent en donnait le faisait supposer naturellement; car il ne se présentait pas comme marchavid. Il parut donc au président que ce qu'il y avait de plus convenable en une telle circonstance, c'était de mettre D, Lavaysse à

1 Ces dernières expressions avaient paru dans l'écrit signé //. Henry. % La mission de Garbage admettait cette probabilité, de même que la lettre de Prévost a Peltier.

portée de tout voir par ses propres yeux, pour se convaincre qu'HAÏTi était autre chose que Saint-Domingue.

Quels risques pouvait-on courir en le laissant pénétrer à Haïti ? La République était habitée par des hommes libres et indépendans de fait comme de droit, dont la résolution de se maintenir tels était irrévocable, comme celle de leur chef était de leur garantir ces droits légitimes. Il possédait leur confiance par sa manière de gouverner l'État, et aucune trahison n'était à craindre entre lui et ses concitoyens. L'agent de la France pouvait donc venir en toute sûreté ; on entendrait son langage, ses propositions, et on lui répondrait selon que l'intérêt général le conseillerait. Après toute lutte, toute guerre entre les peuples, n 'arrivent-ils pas toujours à des propositions de paix, à des conventions qui sont discutées entre leurs représentans ? La situation d'Haïti à l'égard de la France n'était que cet état de choses.

Le 24 septembre, Pétion écrivit à D. Lavaysse, qu'il pouvait venir auprès de lui et qu'il serait reçu avec égards, avec le respect dû au Souverain qui l'envoyait. Trouverat-on ces termes peu convenables, marquant de la faiblesse, de la crainte? Si les hommes, comme individus, se doivent mutuellement des égards et du respect, par la même raison, les Etats et leurs chefs se doivent ces considérations qui ne dérogent nullement à leur dignité.

Mais les trois agents étaient tombés malades à Kingston. Après leur rétablissement^ Franco de Médina partit pour Puerlo-Piata où il arriva le 20 octobre; de là il alla voir ses parens à Santo-Domingo, son lieu natal, et revint à Saint-Yague. Dravermann, ayantplus souffert à cause de son grand âge, et apprenant que le général

86 ÉTUDES SU1\ l'iUSTOIRB b'iIAÏTI .

Borgella n'avait aucun commandement dans le Sud, quitta Kingston le 17 octobre pour se rendre en France avec des dépêches du chef de l'agence, adressées au ministre de la marine. En vrai négociant, il s'enquit de ce qui pouvait être l'objet çl'un commerce fructueux avec Haïti ; et sachant que dans la République, les étrangers n'étaient exposés à aucun danger, il fît ses réserves dans, ses intérêts personnels pour devenir ensuite, sans s'en douter, le meilleur diplomate entre la France et son ancienne colonie.

Quant à D. Lavays§e, il s'était résolu, le 1er octobre, a adresser aussi une lettre « A Son Excellence le général « Henry Christophe, chef suprême du gouvernement du « Nord d'Haïti, j> Elle était plus étendue que celle à Pétion et contenait autant de menaces à raison de la puissance de la France « et de ses alliés, surtout la Grandece Bretagne, qui, au besoin, uniraient leurs forces aux < siennes.» L'agent faisait de grands éloges de Toussaint Louverture,et, par suite, déblatérait contre «Buonaparte qui avait fait périr ce chef injustement. » Il fit l'aveu, que la réserve stipulée en faveur de la France, de continuer la traite des noirs durant cinq années, n'avait d'autre but que de remplacer la population d'Haïti, si elle ne se soumettait pas à son ancienne métropole, etc. Enfin, dans un post-scriptum, D. Lavaysse annonçait à Christophe que Franco de Médina allait se rendre auprès de lui, qu'il méritait toute sa confiance ; et il lui envoya copie de sa lettre à Pétion, afin de prouver sa loyauté e$ qu'il était digne aussi de son estime.

En comparant cette correspondance avec les instructions de Malouet, qui recommandaient aux agents d'emprunter le masque de la duplicité pour se présenter à Haïti,

on reconnaît que D. Lavaysse se montrait plus digne d'être le ministre d'une puissance comme la France, que le vieux colon qui les lui dicta *. Mais, relativement au Roi d'Haïti, opposé au Roi de France et qualifié simplement de Général et d'Excellence, sa lettre était bien certainement la plus mauvaise recommandation qu'il pût faire de son collègue Franco de Médina *.

De même que Pétion, Christophe était déjà informé de l'envoi de ces agents, et par des personnes de la Jamaïque et de Guraçao et par Peltier qui, se trouvant en France au moment de leur départ, avait éventé cette mission. C'est ce qui le porta à parler en Roi dans un Manifeste qu'il publia le 18' septembre, commençant par ces mots : « Souverain d'une nation trop longtemps opprimée, etc. »

Ce document, remarquablement rédige, retraça l'historique de toutes les phases des révolutions de Saint- Domingue jusqu'au moment où Haïti se constitua en nationalité distincte par son indépendance, afin de provver que les Haïtiens ne pouvaient pas rétrograder dans cette carrière parcourue si glorieusement. H en appela « à tous » les souverains de la terre, à ces généreux Anglais qui « ont été les premiers à proclamer dans leur sénat l'abo-

t D. Lavaysse ayant été membre 4e la Convention, on a dit même du Comité, de salut public, avait peut-être voté la liberté générale des noirs dans la séance du 4 février 1794. On ne peut donc savoir si, intérieurement, apprenant l'état réel des choses en Haïti, il ne voulut pas donner un avertissement aux Haïtiens, par son aveu sur le but de la réserve relative a la traite des noirs. Dans tous les cas, son langage menaçant envers Christophe et Pétion était plus digne de son pays que s'il se fût présenté a eux en espion. Il faut que l'on sache aussi, qu'arrivé a Kingston, il eut une copie de la circulaire du 23 juillet que Pétion adressa au général Marion, aux Cayes, comme aux autres généraux ; il l'adressa au ministre de la marine par Dravermann ; et en cela, il voulait se justifier d'avoir écarté ses instructions. Il n'a pas dit comment il a pu avoir celte copie.

2 Cette lettre fut apportée a Christophe par Montorsier, Français qui faisait ses affaires a la Jamaïque. Il lit emprisonner ce malheureux et ordonna de le tuer peu après. Tout l'équipage du navire venant de cette lie fut aussi mis en prison : des imprimés du Cap ont publié ces faits.

88 études sur l'histoire d'haIxï.

« lition de l'infâme trafic des noirs, et qui ont profité de « l'ascendant que leur donnait la victoire, pour recomu mander cette abolition à tous leurs alliés ». Il en appela aux philanthropes de toutes les nations, au genre humain tout entier. « Nous croyons, poursuivit-il, que Sa Majesté « Louis XVIII, suivant l'impulsion philanthropique qui a « régné dans sa famille, et imitant la conduite que son « malheureux frère, Louis XVI, a tenue envers les États- « Unis d'Amérique, marchera sur les traces de ce mo- « narque et reconnaîtra l'indépendance d'Haïti. Ce ne « serait qu'un acte de justice, une faible réparation des « maux que nous a fait souffrir le gouvernement français. « Libres de droit et indépendans de fait, nous ne renon- « cerons jamais à ces avantages; non, jamais nous ne « laisserons renverser l'édifice que nous avons élevé et « cimenté de notre sang, du moins sans nous ensevelir « sous ses ruines... Nous déclarons solennellement que « nous n'accepterons jamais aucun traité, ni aucune « condition capable de compromettre l'honneur, la liberté « et l'indépendance du peuple d'Haïti. Fidèles à notre if serment, nous nous ensevelirons sous les ruines de « notre patrie, plutôt que de laisser porter la moindre « atteinte à nos droits politiques. »

Par ce document, on voit que Christophe avait pris son attitude rotjale. Étant d'un caractère différent de celui de Pétion, il devait nécessairement agir autrement que le fit ce dernier, dont la haute politique ne s'effrayait de rien et savait tirer parti des hommes et des circonstances. Pétion se préparait déjà à faire de D. Lavaysse un avocat de la cause d'Haïti, quand Christophe lui fit répondre par le général Prévost, le 2 novembre, par une simple lettre accompagnant son Manifeste et d'au-

très publications faites sur la Gazette royale d'Haïti.

En attendant l'arrivée de D. Lavaysse au Port-au- Prince, Pétion considéra qu'à raison de la situation des choses, et de la démarche que faisait la France, et de celle qu'il faisait lui-même par la mission de Garbage à Londres, il ne fallait pas se borner à compter sur les seuls sentimens philanthropiques du gouvernement britannique pour obtenir sa médiation ; et il prit la résolution d'intéresser le peuple anglais au maintien de l'indépendance d'Haïti. Il savait que pour la Grande-Bretagne, le plus grand objet est de trouver un débouché avantageux des produits de ses manufactures. Son commerce avec Haïti était déjà considérable ; elle seule lui fournissait alors les marchandises fabriquées, tandis que les États-Unis y envoyaient leurs comestibles.

Par un arrêté du 15 octobre : — « Considérant que « le commerce de la Grande-Bretagne a été très-avanta- <r geux à la République, et même l'a aidée dans les cir- « constances les plus critiques où elle s'est trouvée ; et « désirant l'encourager de plus en plus... » le président réduisit le droit d'importation, — qui était de 10 pour cent, — à 5 pour cent sur les marchandises manufacturées dans les pays sous la domination de S. M. Britannique1.

Cet acte était également conçu, sans nul doute, dans la prévision d'un arrangement possible, sinon probable, avec la France qui ne manquerait pas de demander des avantages commerciaux pour ses produits, indépendamment de l'indemnité que le président était disposé à ac-

1 Dans ses Mémoires de 1843, B. Inginac prétend que ce fut d'après ses conseils que Pélion rendit cet arrêté. Nous ne pouvons prouver le contraire, et il en était capable.

90 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI.

corder pour les biens des colons ; et par là , il se mettait en mesure de repousser ses exigences à cet égard.

Quoique cette réduction de droits eût dû être plutôt l'objet d'une loi du sénat que d'un arrêté du pouvoir exécutif, elle produisit un excellent effet en Angleterre : nous y reviendrons plus tard.

Enfin, rassuré par la lettre de Pétion et la réputation qu'il méritait par sa loyauté, D. Lavaysse quitta Kingston et arriva au Port-au-Prince le 24 octobre, encore sous l'influence de la fièvre jaune qu'il avait eue dans la colonie anglaise ' . Le président le fît loger chez le général Bover, dont l'accueil gracieux et l'urbanité le'séduisirent immédiatement. Il trouva dans sa conversation, dans son hospitalité, dans les soins qui lui furent donnés pour son état maladif, tous les agrémens qu'il pouvait désirer ; et les aides de camp de ce général l'entouraient d'attentions.

Il témoigna de l'empressement à voir Pétion qui ta reçut avec beaucoup d'égards, en présence de plusieurs, fonctionnaires civils et militaires. Dans cette présentation, fort courte, il sollicita une audience afin d'entrete-. nir le président de l'objet de sa mission : elle lui fut accoiv dée pour le lendemain dans la soirée.

A l'heure assignée, le général Boyer accompagna son hôte au palais de la présidence. D. Lavaysse croyait quMl parlerait à Pétion seul et en particulier ; mais quel ne fut pas son étonnement, en le voyant entouré des séna-

i D. Lavaysse vint sur le navire de Pierre Pradères, Français établi au Port-au-Prince, qui faisait le commerce avec la Jamaïque, et dont nous avons déjà parlé au 7e volumç.decet ouvrage. Étant a Kingston, Pradères voyait les anciens colons et les trois agents de la France, et il tint Pélion avisé de tout ce qu'il apprit d'eux : son dévouement au président et a la République ne se démentit jamais ; car, par la suite, il rendit bien d'autres services "a Haïti.

[1814] CUAPITUE II. 91

leurs, de tous les fonctionnaires publies, de tous les gé-? néraux et autres officiers supérieurs présens au Port-au- Prince ! Non-seulement eux, mais de simples citoyens s'y trouvaient; et Jes soldats de la garde du palais, mêlés avec leurs officiers, étaient aux fenêtres de la salle de réception, ouverte à tous, et pouvaient entendre tout ce qui se dirait entre l'agent de la France et le Président d'Haïti. D. Lavaysse fut déconcerté, et il fît observer au président que ce qu'il avait à lui dire ne comportait pas une telle audience.

Mais Pétion lui répondit qu'il était le chef d'une République, et seulement le premier parmi ses frères, ses égaux; que leurs intérêts étaient indivisibles, comme leurs devoirs étaient semblables ; que le chef de l'État ne pouvait avoir rien de secret pour ses concitoyens, dans une circonstance où il s'agissait de l'indépendance de leur pays, de leur liberté et de tous les droits conquis par la nation entière. Il ajouta : « Rassurez-vous, Monsieur « le général * ; vous êtes en présence d'un gouvernement << et d'un peuple qui savent ce que leur prescrit le droit « des gens, et c'est pourquoi je vous ai invité à venir de « la Jamaïque ici. Vous pouvez nous dire tout ce que vous <f- voudrez, tout ce que vous jugerez utile dans le cercle « des instructions que vous avez dû recevoir du gouver- $ nement français, dans l'intérêt de votre pays. Parlez $ sans hésitation et sans craindre de nous offenser. Nous « vous écouterons, et je vous répondrai. »

Le négociateur se vit forcé de s'expliquer, non pas dans le sens de ses perverses instructions qu'il avait déjà écartées, mais en employant tous les argumens possibles pour

1 Cet agent n'était que colonel, mais il avait pris le titre de général, et on le croyait.

92 ÉTUDES SUR i/HISTOIKE D'HAÏTI.

parvenir au but définitif de sa mission, telle qu'elle apparaît dans la note du 9 novembre, qu'il adressa ensuite à Pétion. Ce dernier seul lui répondit dans le sens de sa réponse à cette note, en date du 12. L'un et l'autre orateur discutèrent à ce sujet, D. Lavaysse s'animant par la confiance que lui inspirait le président qui, toujours modéré mais ferme dans ses convictions, lui opposa la nécessité de l'indépendance d'Haïti pour garantir les droits et l'existence du peuple qui l'habite. Enfin, l'agentfrançais se retira avec le général Boyer à qui il dit, qu'il ne croyait pas trouver, ni autant de lumières, ni autant de modération et de résolution en Pétion. Il sentit que sa mission avait échoué dans cette seule audience ; car il put reconnaître qu'il lui était impossible d'aborder les questions prévues dans les instructions données par le ministre de la marine l.

Le lendemain, les citoyens de toutes les classes savaient les particularités de la discussion qui avait eu lieu entre le président et l'agent français; car chacun y était représenté parmi les auditeurs. Ils se reposèrent tous sur le patriotisme éclairé de leur premier magistrat pour défendre leurs droits et ceux du pays.

A la fin de la discussion, il avait invité D. Lavaysseà lui adresser ses propositions par écrit, parce que son intention était de convoquer à la capitale tous les généraux de la République, pour en délibérer avec les membres du

i J'ai acquis la conviction que D. Lavaysse a écrit de sa propre main les lignes suivantes, dans un rapport que j'ai lu, adressé au ministre de la marine :

« Pétion est un homme de beaucoup d'esprit ; il écrit bien. Il professe le républicanisme « d'un Washington ou d'un Jefferson, et vit sans faste dans son palais comme dans ses vête- « mens. Dans ses rapports avec ses administrés, il est plutôt un père qu'un chef, qui em- « ploie la persuasion pour exercer son autorité : il ne fait rien sans consulter le conseil de « la République qu'il gouverne. »

sénat et les fonctionnaires. Soit par les émotions qu'il éprouva en voyant sa mission si déroutée, soit que le soleil d'Haïti voulût faire sentir son action en cette circonstance comme un avertissement utile, D. Lavaysse retomba malade aussitôt après cette audience, et il le fut sérieusement.

Pétion fut très-préoccupé de son état, dans la crainte qu'il ne mourût de la fièvre jaune qu'il avait, étant persuadé qu'à l'étranger on ne manquerait pas de supposer qu'il s'en était défait par le poison. Il chargea le respectable docteur Mirambeau, son médecin, de lui porter tous les soins qu'exigeait la maladie. A Kingston, le médecin français Yanscoutt, qui l'avait soigné, lui avait aussi recommandé d'appeler le docteur Mirambeau, en cas de nouvelle indisposition. C'est ce qui explique le retard qu'il mit à faire ses propositions consignées dans la note du 9 novembre.

Il y prit la qualité « d'Agent principal de Son Excel- « lence le Ministre de la marine et des colonies de Sa «Majesté Très-Chrétienne.» Il l'était en effet, mais certainement de l'aveu du Roi. Dans cette note, il exposa toutes les considérations qu'il crut propres à influer sur les déterminations de Pétion et des autres autorités de la République, en disant des injures grossières de l'Empereur Napoléon, qu'il n'appelait que le Corse. Mais il fît l'éloge des Bourbons et du ministre Malouet, en disant que ce dernier fut « l'ami de l'abbé Raynal, » dans l'intention de faire croire qu'il partageait ses sentimens philanthropiques.

D. Lavaysse, reconnaissant qu'il s'adressait à un peuple justement prévenu contre les Français, ajouta : « Toutefois, les Haïtiens ont été si souvent et si cruelle-

94 ÉTUDES SUR L'iHSTOIRE d'iIAÏTI.

« ment trompés, qu'un esprit de défiance presque indës- « tructible s'est établi parmi eux. » Et il conclut enfin par les propositions suivantes :

c Ces réflexions préliminaires posées, j'aurai l'honneur « de proposer au Président d'Haïti, de reconnaître et de <r proclamer la souveraineté du monarque français, aussice tôt qu'il aura jugé dans sa sagesse, le peuple de ce pays « suffisamment préparé à ce grand et heureux événe- « ment. Pourquoi, à l'imitation des hommes sages et « énergiques qui, dans l'interrègne qui à eu lieu en « France, entre la chute de Buonaparte et la restauration « des Bourbons, le Président d'Haïti, assisté de quelques- « uns des principaux chefs, ne se constitueraient-ils pas € le Président et les membres du gouvernement provisoire « d'Haïti, au nom de S. M. Louis XVIII ? * »

Il est à remarquer que dans toutes ses lettres à Pétion, comme dans celle adressée à Christophe, cet agent ne désigna pas autrement le pays que sous le nom (THaïti, tandis que ses lettres de créance et ses instructions ne parlaient que de Saint-Domingue. Il s'adressa au Président d'Haïti, et par cela même, il reconnaissait la souveraineté du peuple haïtien, tout en lui proposant de proclamer celle du Roi de France.

Le président avait fait réunir toutes les troupes de l'Ouest au grand complet, pour passer une revue où il aurait présenté D. Lavaysse à cette armée, afin de le convaincre qu'Haïti pouvait se défendre; mais la maladie

1 Par les propositions consignées dans sa note, D. Lavaysse fît preuve de plus de bon sens que le ministre Malouet et sa bureaucratie. Après avoir eu un entretien avec Pétion, il comprenait d'ailleurs que la souveraineté àe la France était la seule chose qu'il pût essayer de faire admettre, si toutefois il n'agit pas uniquement pour l'acquit de sa conscience.

de cet agent empêcha cette disposition * .Le 10 novembre, il publia un ordre du jour au peuple et à l'armée, pour leur annoncer qu'il allait réunir les généraux afin de l'aider à répondre aux propositions qui lui étaient faites au nom du gouvernement français.

Le 12, il répondit à la note de D. Lavaysse, en récapitulant tous les faits antérieurs à l'acte d'indépendance de 1804, pour justifier cette mesure politique devenue une résolution irrévocable : « Je ne suis pas opposé, lui m dit-il, à l'idée que les hommes ne puissent s'entendre ; « ils sont, par leur organisation, faits pourse communi- « quer : de là naissent quelquefois les rapprochemens. « En droit naturel, ils le peuvent toujours* parce qu'il y « a égalité entre eux... » Enfin, il lui fil savoir qu'il avait convoqué les premières autorités pour le 21 novembre, afin de leur soumettre ses propositions.

La maladie de l'agent ayant continué, ce ne fut que le 19 qu'il put adresser à Pétion quelques observations sur sa réponse ; il y inséra des injures à l'adresse des Étrangers habitant la République, '< inventeurs et colporteurs « de nouvelles mensongères à l'égard de la France. Ce « sont, dit-il, des misérables, l'écume et le rebut des na- « tions anglaise et américaine, des chétifs commis mar- « chands, des patrons caboteurs, des hommes qu'un com- « merçant respectable, à la Jamaïque, en Angleterre, en « France, certes, n'admettrait pas à sa table. Mais il « paraît que ce sont des êtres importans dans ce pays. Ils « y sont des oracles 2. »

lNe pouvant monter a cheval, par sa faiblesse, D. Lavaysse alla en calèche découverte au champ de Mars, pendant que Pétion passait l'inspection des troupes ; mais il ne leur fut pas présenté.

2 Ces injures étaient a l'adresse de Robert Sulherland, de Salter, etc., négocians

Gettemaudite fièvre jaune portait i'agent do la France à délirer. Cependant, le président crut devoir prendre la défense des commerçans étrangers, par une réplique du 20 où il dit : u Je dois rendre au caractère connu des « Étrangers domiciliés à Haïti, à leur conduite honorable a dans toutes les circonstances et dans leurs relations « commerciales, le tribut d'éloges qui leur est dû... »

Enfin, la réunion de tous les généraux ayant eu lieu au palais de la présidence, avec les sénateurs et tous les fonctionnaires civils et militaires du Port-au-Prince, le Président d'Haïti leur communiqua toutes ses lettres et celles de D. Lavaysse, en les appelant à délibérer avec lui sur les propositions de cet agent, faites évidemment au nom du gouvernement français. Chacun put émettre librement son opinion à ce sujet, puisqu'il s'agissait de l'existence politique de la nation.

Après une longue délibération, on fut unanime sur les résolutions qu'on trouve dans la note de Pétion, en date du 27 novembre :

« Les généraux et les magistrats de la République

« d'Haïti, convoqués en assemblée convaincus qu'ils

« n'avaient d'autre parti à prendre, que celui qu'ils ont « choisi et qui est justifié par toutes les circonstances qui « l'ont provoqué, ils ne peuvent compromettre leur sé- « curilé et leur existence par aucun changement d'état... « Aussi, ce serait une gloire éternelle pour Sa Majesté « Louis XVIII, tout en reconnaissant aux Haïtiens l'indé- « pendance de leurs droits, de la concilier avec ce qu'Elle « doit à une partie de ses sujets (les colons), et en faisant « participer les autres aux ressources d'un commerce

anglais qui se montraient, il est vrai, quelque peu jaloux d'un arrangement quelconque entre la France et Haïti, a cause de la concurrence qu'ils prévoyaient.

« dont les canaux abondans faisaient le bonheur des deux « contrées. C'est dans ces sentimens que, comme organe « du peuple que j'ai l'honneur de présider, je proposerai « à Votre Excellence, agissant au nom de Sa Majesté « Louis XVIII, et pour lui donner une preuve des dispo- « sitions qui nous animent, d'établir les bases d'une in- « demnité convenue, et que nous nous engageons tous » solennellement à payer, avec toute garantie juste qu'on « exigera de nous, et dont Elle fera l'application qu'elle « jugera convenable... »

Cette note exprimait'd'aiîîeurs des opinions modérées à l'égard de Louis XVIII et de la nation française. Elle déclarait positivement qu'Haïti ne pouvait changer son état, sa situation, c'est-à-dire, renoncer à son indépendance et à sa souveraineté proclamées le 1er janvier 1804 ; car l'une entraînait nécessairement l'autre. Cependant, si l'on voulait épiloguer sur ces mots : « l'indépendance « de leurs droits, » comme n'étant pas assez explicites, nous ferions remarquer que dans les actes de 1804 il n'est pas question une seule fois du mot de souveraineté, et que ce n'est que dans la constitution impériale de 1805, qu'on le voit paraître ; mais, qui en doutait ?^La souveraineté ne peut résulter que de l'indépendance : proclamer celleci d'une manière aussi absolue qu'on l'avait fait, c'était proclamer celle-là en même temps; soutenir l'une, c'était défendre l'autre.

La note de Pétion, d'accord avec les sénateurs, les généraux et les magistrats, offrait donc deux choses: 1 °une indemnité dont l'application devait évidemment être faite aux anciens colons, par rapport à leurs biens fonciers confisqués au profit de la nation ; 2° de rétablir les rela-

lions commerciales entre la France et Haïli, purement et simplement, c'est-à-dire sans avantages en faveur du commerce français. Celte dernière offre était ainsi conçue, à raison de ceux qui venaient d'être accordés au commerce de la Grande-Bretagne. Mais il était entendu, toutefois, que l'indemnité et le rétablissement des relations commerciales ne devaient être que la conséquence d'un traité par lequel la France reconnaîtrait l'indépendance et la souveraineté d'Haïti.

Le second point des propositions de Pétion à l'agent français n'a soulevé aucune observation parmi les Haïliens. Mais V indemnité offerte a été l'objet de bien des réclamations, — non pas à cette époque, mais longtemps après que l'orage qui grondait sur Haïti se fût dissipé. Examinons-les; examinons aussi les motifs que Pétion et ses collaborateurs ont eus pour proposer l'indemnité.

On l'a considérée comme illégitime, — les colons, a-t-on dit, n'ayant aucun droit à être indemnisés de la perte de leurs propriétés confisquées par suite des représailles de 1804, de leur exclusion et de celle de tous les hommes de la race blanche de la société haïtien ne. On a dit, pour appuyer cette opinion, que le régime colonial toujours si horrible, que la tentative faite en 1802 pour le rétablir et les crimes qui furent commis à cette époque, ayant contraint les Haïtiens à faire la conquête de leur pays au prix de leur sang, à se séparer de la France pour rester tndèpendans d'elle et de toutes les puissances du monde, ils ne devaient rien donner, rien payer aux colons ou à leurs ayant-causes, pour les propriétés qui sont devenues le domaine national, non plus qu'à la France pour la reconnaissance de l'indépendance, parce qu'elle dérive du

[1814] CHAPITRE Iï. 9f»

droit à la liberté que possèdent les Haïtiens, et que la France elle-même avait proclamé '.

Ces réclamations ou observations faites au sujet de la proposition de Pétion, — qui est devenue ensuite la base des arrangemens pris avec la France, — reposent donc sur les souffrances endurées par le peuple haïtien dans le régime colonial, sur l'injustice de la France, et par conséquent sur le droit que ce peuple a eu de conquérir son pays, de proclamer son indépendance et d'exclure les colons et leurs semblables de son sein.

Certainement, tout cela est vrai, et ce droit est incontestable. Cette exclusion était même nécessaire, aussi indispensable que la conquête, pour le maintien de la liberté et de tout ce qui en dérive, pour l'existence même de chaque individu, pour la garantie de la nouvelle société créée par l'indépendance.

Mais la conquête, si elle est légitimée par de telles considérations, toujours puissantes aux yeux des hommes éclairés et consciencieux, suppose aussi la conservation de tout ce qui est également sacré à leurs yeux. Or, la propriété est dans ce dernier cas, parce qu'elle est réellement une des bases de tout ordre social, ancien ou nouveau.

Une colonie fondée par une nation peut bien résister à l'oppression de sa métropole, prendre les armes contre

1 Voyez ce que M. Madiou dit a ce sujet, dans l'Histoire d'Haïti, t. 3, p. 115. Cet auteur a résumé en peu de mots les réclamations dont il s'agit. Ce fut le langage de l'Opposition qui commença a poindre contre Boyer, après la Réunion du Nord. Avant la mort de Pétion, et jusqu'à 1825, personne ne disait rien contre l'indemnité. En 1824, Boyer a eu même, pour y consentir, l'assentiment par écrit des sénateurs, des généraux et de la plupart des fonctionnaires publics. Mais les termes de l'Ordonnance de 1825 blessèrent la dignité nationale, et l'on se manifesta contre l'indemnité dictée par une ordonnance au lieu d'être consentie par un traité. Mots, l'Opposition avait grandi; elle exploita ce sentiment de mécontentement.

elle, coiiquérh' son pays pour se former en un peupledislinct, libre, indépendant et souverain, exercer l'empire, le domaine éminent, sur tous les biens qui existent dans ce pays ; mais à la condition derespecter tout ce qui tient, dans ces biens, aux droits privés des particuliers ' .

Cependant, si, par des considérations politiques motivées, ce peuple nouveau se voit dans l'impérieuse nécessité d'exclure certains particuliers de son sein, il en a bien le droit; mais il est obligé aussi de les indemniser pour les biens fonciers qu'ils possédaient légalement et dont il s'empare par cette nécessité. Car tout droit impose un devoir corrélatif: autrement, ce ne serait que l'usage de la force, qui n'est pas un droit, mais la violence, et qui peut être combattue, annihilée par une force supérieure*.

Il suffirait peut-être de l'énoncé de ces principes, pour prouver l'injustice des reproches faits à Pétion, — par suite à Boyer, — à propos de V indemnité; l'erreur où sont tombés ceux qui les ont produits, faute de savoir raisonner sur une question de cette nature. 11 y a eu encore

1 Par l'art. 4 de l'arrêté du 7 février 1S04, Dessalines confisqua, au profit de l'armée indigène, les denrées existantes sur les biens des indigènes qui étaient dans les villes et bourgs avec les Français, en l'an XI (année 1802 a 1805), comme une sorte de contribution de guerre; mais il respecta ces biens fonciers* ces propriétés : il ne pouvait pas les confisquer.

Par une note diplomaiique,en 1831, Louis-Philippe a fait dire a Boyer : « Si l'indemnité « était le prix de la reconnaissance de l'indépendance d'Haïti, le gouvernement du Roi, « autant par égard pour la Nation haïtienne que par respect pour les droits des peuples, « eût pu y renoncer; mais elle a été consentie pour les propriétés privées, etc. »

Ces paroles sont la justification de l'indépendance proclamée par les Haïtiens : elles honorent le monarque qui les a dictées autant que la grande nation qu'il gouvernait.

2 Le bon sens et la droiture veulent que l'on reconnaisse, que les colons possédaient leurs terres aux mêmes droits de concessions par le gouvernement colonial, que la classe intermédiaire qui en possédait aussi de cette manière, ou par les libéralités des colons envers leurs femmes et leurs enfans de la race noire, ou par acquisition a titre onéreux.

On avait employé la violence et la force pour transporter des Africains et les rendre esclaves a Saint-Domingue. Aussi, eux et leurs descendans ont pu légitimement user des mêmes moyens contre leurs oppresseurs, afin de jouir de leur libellé naturelle : ils ont eu encore le droit d'en user pour exercer la liberté civile et politique.

[1814] CHAPITRE Iï. 301

autant de présomption de leur part, fondée sur le succès de notre lutte contre les Français, en 1802 et 1805 : il leur a semblé, parce que nous étions restés vainqueurs, que nous pouvions tenir envers la France le langage de la supériorité qui résulte de la puissance, au lieu de lui proposer une transaction équitable.

Mais le chef qui présidait aux destinées de la République devait envisager cette importante question sous son vrai jour, se garder de toute présomption comme de toute prévention, afin d'agir dans l'intérêt réel du peuple qui, en constituant sa nationalité, avait également en vue l'intérêt de toute la race noire.

Certes, parmi les Fondateurs de l'Indépendance, s'il y eut quelqu'un qui fût autorisé à résoudre cette question de la manière la plus conforme aux principes du droit international, c'était Pélion dont l'audacieuse initiative donna une impulsion régulière à la guerre entreprise pour parvenir à cette indépendance, N'admirez-vous pas cette belle action de Pétion qui, en levant l'étendard de l'insurrection au Haut-du-Cap, renvoie à Leclerc une centaine de canonniers français qu'il fait seulement désarmer? Les lumières qui éclairaient son esprit, les sentimens qui animaient son cœur, lui firent comprendre que la confiscation de toutes propriétés est toujours un moyen violent, qui peut avoir sa raison d'être dans certaines chv constances exceptionnelles, comme dans celles où la na-> lion haïtienne s'est trouvée placée en 1804, mais qui exige aussi une réparation lorsque des circonstances nouvelles la permettent.

Il n'avait qu'à lire l'histoire de la guerre de l'indépendance des Étals-Unis et le traité de paix par lequel la Grande-Bretagne reconnut cette indépendance , pour

102 ÉTUDES SUll i/mSTOlKE d'uàÏTJ.

considérer qu'Haïti se trouvait dans une situation analogue, au moment où il négociait pour faire reconnaître la sienne par la France. Pendant leur guerre, ces colonies avaient confisqué, par mesure de sûreté, beaucoup de propriétés appartenant à des sujets britanniques; mais à la paix, elles consentirent, avec raison, à restituer ces propriétés. Elles pouvaient et devaient agir ainsi, puisqu'il n'y avait point eu d'exclusion prononcée contre [de tels hommes, et qu'ils étaient habiles à devenir citoyens de l'Union américaine ou simplement propriétaires *■

Sous ce dernier rapport, il n'en était pas de même en Haïti : la confiscation des propriétés des anciens colons n'était que le résultat nécessaire, inévitable, de leur exclusion de son sein. Mais l'une et l'autre mesure étant commandées par la sûreté publique, V indemnité surgissait comme une conséquence aussi inévitable de ces mesures 2.

Aussi a-t-on vu plus avant, qu'en envoyant Garbage à Londres pour négocier la reconnaissance, parla France, de l'indépendance et de la souveraineté d'Haïti, avec le concours de la médiation de la Grande-Bretagne, Pétion entendait que cela dût avoir lieu sur des bases équitables. Il avait donc médité à ce sujet avant l'envoi des agents français à Haïti, et il en eut la pensée par la droiture de son jugement : il est convenable de faire cette remarque.

Toutefois, Pétion avait encore à examiner d'autres

1 Lorsque l'Espagne reconnut l'indépendance nationale du Mexique, par l'art. 7 du traité conclu entre eux, le 28 octobre 1836, il fut dit : que le Mexique n'ayant confisqué aucunes propriétés des Espagnols, admis d'ailleurs à en posséder sur son territoire, l'Espagne ne réclamait non plus aucune indemnité a cette république. Donc, s'il y avait eu des confiscations de propriétés, le Mexique eût été obligé de payer une indemnité.

2 La preuve que la confiscation fut déterminée par l'exclusion des colons, résulte encore de ce que les blancs épargnés et conservés en 1804 gardèrent les propriétés qu'ils possédaient et purent en acquérir d'autres, a titre à'Haïêiens-,

considérations qui se rattachaient à la situation extérieure et intérieure du pays.

A l'égard des premières, il ne pouvait, méconnaître le devoir imposé au gouvernement français, de tout tenter pour recouvrer l'ancienne colonie qui avait enrichi la France, et par suite, pour rétablir les colons dans leurs biens fonciers : devoir qui lui donnait le droit d'employer même la voie des armes, ainsi que les puissances de l'Europe l'avaient reconnu ouvertement ou secrètement par des traités. Tout en essayant d'obtenir la médiation du gouvernement britannique pour arriver à un arrangement avec la France, Pétion ne pouvait se faire des illusions à ce sujet, puisque depuis dix ans qu'Haïti avait proclamé sonindépendance,la Grande-Bretagne, quoique en guerre avec la France, n'avait pas voulu reconnaître cette indépendance, et ne s'était bornée qu'à émettre l'insuffisant Ordre en conseil du 14 décembre 1808. Haïti était donc menacée de la guerre, et d'autant plus sûrement, que le gouvernement des Bourbons avait besoin en quelque sorte de se débarrasser des légions napoléoniennes. Certainement, Haïti eût résisté, combattît pour le maintien de tous ses droits; mais elle avait le malheur d'être alors divisée, en guerre civile elle-même.

Dans une telle situation, qui l'affaiblissait, tenir un langage modéré envers la France et son monarque j en appeler à leur raison, à leur justice, à la philosophie de Louis XVIII i ; retracer toutes les horreurs, tous les crimes commis envers les Haïtiens et qui les entraînèrent à l'indépendance; rappeler les désastres subis par l'armée

I De son côté, Christophe en appelait a la philanthropie de Louis XVlH, en proposant le rétablissement des relations commerciales et disant qu'il écoulerait toutes proposition.': justes et raisonnables, faisant même offrir une base A' indemnités.

104 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI.

française; proposer en même temps ie rétablissement des relations commerciales entre la France et Haïti, source de richesses pour la première, et une indemnité pour les biens fonciers de ses anciens colons, afin de les désinté' fesser dans toute guerre contre la seconde, de faire cesser leurs plaintes et leurs criailleries i : c'était de la part de Pétion, faire acte de prudence gouvernementale, et espérer tout de la sagesse du gouvernement français et du concours de l'opinion publique, en France même et en Europe ; et l'on verra bientôt qu'il ne se trompa point. Quant aux considérations relatives à la situation intérieure d'Haïti, le Président de la République ne pouvait méconnaître non plus que, depuis son indépendance, le gouvernement de Dessalines et la guerre civile existante avaient entravé la marche delà société vers la civilisation ; que dans l'actualité, il s'opérait une grande transformation dans les idées du peuple, par la distribution, le partage des biens des colons formant le domaine national, par la possibilité donnée à chaque citoyen d'acquérir de l'Etat une portion quelconque de ces biens, à cause du bas prix auquel ils étaient estimés par l'administration. Les officiers de l'armée, depuis le général jusqu'au sous-lieutenant ; les militaires invalides, les fonctionnaires et employés publics de tous rangs, les gérons et conducteurs d'habitations rurales, etc., étant devenus concessionnaires et propriétaires ; les simples citoyens, acquéreurs et propriétaires également : toute la portion notable de la nation avait ainsi un grand intérêt au maintien de la tranquillité publique, à obtenir la paix extérieure tout

1 Expressions de l'Empereur Napoléon à Sainte-Hélène. Voyez la note mise a la page 82 du t" volume de cet ouvrage.

[1814] CIIAPJTKRIJ. 105

en désirant la paix intérieure, parce que tous ces individus étaient autant de conservateurs dans la République.

Cet immense résultat, social et politique, produit par la sage prévoyance de son chef, autorisait donc celui-ci à proposer l'indemnité en faveur des anciens colons, comme un sacrifice utile au repos de la nation dont les revenus seraient affectés à s'en libérer successivement.

Ensuite, le rétablissement des relations commerciales avec la France, faisant admettre un peuple de plus sur les marchés d'Haïti, la concurrence qui s'ensuivrait ne pouvait que faire hausser le prix des denrées d'exportation, provoquer leur accroissement, au grand avantage des producteurs nouveaux propriétaires, en même temps qu'en leur qualité de consommateurs, ils recevraient les produits français dont ils étaient privés depuis dix ans.

En outre, la transaction que Pétion proposa au gouvernement français, si elle obtenait le succès qu'il était en droit d'espérer, devait mettre le peuple haïtien en relation avec les hommes d'un pays dont sa civilisation dépendait en quelque sorte, puisque son organisation, sa législation, sa religion, ses idées empruntaient tout à la France, de même qu'il en a été entre les États-Unis et la Grande-Bretagne. Haïti ne pouvait donc que gagner à ce contact, par la conformité du langage.

Et n'allait-elle pas gagner aussi en stabilité, par le principe qui découlerait naturellement de l'indemnité offerte pour les biens confisqués des colons? Ces biens, en 1814 surtout, passant aux mains des citoyens delà République, c'était leur inculquer le principe du respect dû à la propriété, nécessaire pour leur en garantir la paisible jouissance, les intéresser par là à l'observer entre

eux : car tout l'ordre social dépend d'abord de ce principe salutaire et moralisant *.

Eh quoi ! des Haïtiens blâmeraient en Pétion ce que le monde admire en Washington î Lorsque le Héros des États-Unis réconcilia ce pays avec la Grande-Bretagne, après ses succès glorieux, n'était-ce pas pour consolider son indépendance souveraine et jeter les fondemens de sa prospérité? Le Législateur d'Haïti n'avait-il pas aussi la mission de réconcilier ce pays avec la France, après avoir combattu pour fonder son indépendance et sa souveraineté ? N'était-ce pas le seul moyen de consolider la nationalité et la stabilité du premier peuple de la race noire qui a brisé le joug européen, qui a fait de son territoire un asile pour tous les hommes de cette race que la persécution et les préjugés atteignent en Amérique ?

Ainsi, selon nos faibles lumières, nous ne trouvons qu'approbation à donner à Pétion en cette circonstance, quant aux propositions qu'il fît à D. Lavaysse. Mais nous allons voir s'il n'a pas mérité encore d'autres éloges pour les procédés dont il usa envers cet agent de la France ; et, à cet égard, il faut comparer la conduite tenue par Christophe envers Franco de Médina.

Cet agent, étant à Saint-Yague, lui écrivit pour lui donner avis de la mission dont il était chargé auprès de lui. Christophe, qui avait déjà reçu la lettre de D. La-

i Si notre argumentation paraît sensée au lecteur, il doit reconnaître aussi l'avantage que présentait, pour le peuple haïtien, le système politique de Pétion comparé a celui de Christophe. Pétion rendait chaque citoyen intéressé a la défense du pays, pour la liberté et la propriété maintenues en faveur de tous. Christophe, en violentant ces deux droits par son régime monarchique excessivement oppressif, eût rendu les Haïtiens soumis a ses ordres, indifférons a leur sort, si leur propre énergie n'était pas aussi vivace qu'en 180i, quand il s'agissait de la France.

vaysse, du 1 er octobre, et la copie de celle adressée à Pétion, lui fit répondre qu'il pouvait venir au Cap en toute sûreté; et, pour le rassurer davantage, il lui fit rappeler les anciennes relations qu'ils avaient eues ensemble, quand Franco de Médina commandait à Saint-Yague pour les Français l.

Ce dernier donna tête baissée dans le piège. Arrivé à Laxavoii, il y trouva une escorte de cavalerie qui lui rendit les honneurs militaires, et dont le commandant le complimenta au nom de S. M. le Roi d'Haïti, en lui disant que cette escorte était envoyée par les ordres du Roi pour l'accompagner au Cap-Henry. Ils pénétrèrent de suite à Ouanaminte, le 41 novembre; et là, l'officier de cavalerie le traita en espion français. On prétend que Franco de Médina montra du courage en se voyant arrêté de la sorte. Enfin, il arriva au Cap, où il fut incarcéré et mis aux fers.

Ses effets avaient été nécessairement saisis. On trouva dans ses vêlemens : 1° une copie des lettres de créance données par le ministre Malouet à chacun des trois agents, en date de Paris, le 27 juin 1814; 2° une copie des instructions également émanées du même ministre. Ces deux pièces portaient sa signature ; elles prouvaient la mission perfide des agents.

Nous avons déjà dit sous quelle forme ils devaient se

1 Cela ne résulte pas des pièces publiées par Christophe, mais ces faits sont vrais.

Des traditions orales erronées m'ont porté a dire que F. de Médina avait fait arrêter et livrer Etienne Albert a Christophe, après qu'il se fût évadé du Nord. (Voyez la note de la page 112 du 7° volume.) Mieux informé, je rectifie aujourd'hui cette erreur. Le fait vrai, c'est qu'Etienne Albert et d'autres hommes de couleur évadés avec lui, furent attaqués dans l'Est où ils s'étaient rendus : ils se battirent, et cet oflicier, blessé dans le combat, mourut de sa blessure. Ce résultat ne servit pas moins la cause de Christophe, qui en sut bon gré, alors, a F. de Médina.

108 études suu l'histoire d'iiaïti.

présenter à Haïti, comment ils devaient s'y prendre pour s'aboucher avec Christophe, Pétion et Borgella, quel était le but final que se proposait le gouvernement français par l'envoi de ces agents. Il suffirait de savoir que son ministre était un ancien colon de Saint-Domingue, pour présumer de ce qu'il a pu leur tracer ; mais l'histoire doit faire connaître le plan qu'il espérait mettre à exécution.

Dans l'ivresse de sa présomption sénile, résultant de la facile Restauration des Bourbons sur le trône de France, ce septuagénaire disait d'abord aux agents :

Partant, il est singulièrement recommandé à MM. Dauxion Lavaysse, Médina et Dravermann, de se rapprocher le plus qu'il leur sera possible de l'ancien ordre de choses colonial... Ils doivent partir de ce principe : — que le Roi ne concède que parce qu'il veut concéder, et que bien loin d'admettre des prétentions exagérées, il n'accordera rien et ïeva sentir sa puissance dans toute son étendue, si ses faveurs sont repoussées. . . SaMajesté suspend toute mesure de rigueur, et elle n'envoie pas la plus petite force dans les parages de Saint-Domingue... mais au retour des agents à qui ces instructions sont données et d'après leur rapport, S. M. fera partir des forces suffisantes pour protéger, ou, si cela devenait nécessaire, des forces auxquelles rien dans l'île ne saurait résister.

Ensuite, supposant Pétion et Borgella, en leur qualité de mulâtres, plus enclins que Christophe à favoriser les vues et les desseins de la France, le ministre disait aux agents :

Une fois d'accord avec Pétion et Borgella sur ce qui les concerne eux-mêmes, et sur ce qui regarde la Ire classe des gens de couleur, les agents établiront avec eux la mesure moindre d'avantages à accorder à la 2e classe, composée de ce qui est moins blanc que franc mulâtre, sans être tout à fait nègre, et à la 3e, composée de nègres libres.

Pour cette fois, pourront être admis (si Pétion et Borgella le jugent eux-mêmes convenable), dans la lre classe, indistinctement tous les mulâtres anciennement libres de droit, ou nouvellement libres de fait, soit nés en légitime mariage, soit bâtards. Mais à l'avenir, ceux nés en bâtardise ne participeront pas aux avantages de ladite classe ou caste : ils seront restreints à la simple jouissance de l'homme de couleur libre avant 1789. Néanmoins, en se mariant dans la lre classe, ces bâtards y feront entrer leurs enfans.

Le même principe devra être appliqué à la 2me et 3mc classes.

(Viennent ensuite des dispositions combinées par rapport au mariage.)

Quant à la classe la plus considérable en nombre, — celle des. noirs attachés à la culture et aux manufactures de sucre, d'indigo, etc., il est essentiel qu'elle demeure ou quelle rentre dans la situation où elle était avant 1789, sauf à faire des règlemens sur la discipline à observer, tels que cette discipline soit suffisante au bon ordre et à une somme de travail raisonnable, mais n'ait rien de trop sévère. Il faudra, de concert avec Pétion, aviser aux moyens de faire rentrer sur les habitations et dans la subordination, le plus grand nombre de noirs possible, afin de diminuer celui des noirs libres. Ceux que l'on ne voudrait pas admettre dans cette dernière classe et qui pourrraient porter dans l'autre un esprit d'insurrection trop dangereux, devront être transportés à Vile de Roatan ou ailleurs. Cette mesure doit entrer dans les idées de Pétion, s'il veut assurer sa fortune et les intérêts de sa caste; et nul ne peut mieux que lui disposer les choses pour son exécution, lorsque le moment en sera venu.... 1

En résumé, ils ne promettront rien au-delà de ce qui va être énoncé, après avoir tout fait pour demeurer en-deçà :

1° A Pétion, Borgella et quelques autres (toutefois que la couleur les rapproche de la caste blanche), assimilation entière aux blancs, et avantages honorifiques ainsi que de fortune 2.

2o Au reste de leur caste actuellement existant, la jouissance des

1 L'île de Roatan ou ailleurs, a Madagascar, par exemple, ou au fond de la mer ! C'était, de la part de Malouet, une réminiscence de la déportation des infortunés noirs-suisses, en 1791, contre laquelle Pétion, âgé de 21 ans, protesta de toute l'énergie de son âme. Cette île de Roatan est située dans la baie de Honduras, a 10 lieues de ces côtes.

2 Par son teint, Borgella ressemblait a un blanc ; mais Pétion avait la couleur d'un brun foncé. Jugez donc de l'absurdité du projet du ministre-colon !

410 ÉTUDES SUR i/HISTOIRE d'hAÏTI.

droits politiques des blancs, à quelques exceptions près qui les placent un peu au-dessous.

3° A tout ce qui est moins rapproché du blanc que le franc mulâtre, ces droits politiques dans une moindre mesure.

4° Aux libres qui sont tout à fait noirs, encore un peu moins d'avantages.

5° Attacher à la glèbe et rendre à leurs anciens propriétaires, non-seulement tous les noirs qui travaillent actuellement sur les habitations, mais encore y ramener le plus possible de ceux qui se sont affranchis de cette condition.

6° Purger l'île de tous les noirs qu'il ne conviendrait pas d'admettre parmi les libres, et qu'il serait dangereux de rejeter parmi ceux attachés aux habitations.

7° Restreindre la création de nouveaux libres, de la manière indiquée plus haut.

Lorsque les agents seront convenus de ces bases avec les chefs, ils y ajouteront les conditions suivantes :

1» Il est bien entendu que, pour que l'ordre se rétablisse à Saint- Domingue, les lois de la propriété et tous les principes qui en assurent la garantie, doivent être établies et respectées de telle manière, que chaque propriétaire, muni de ses titres d'acquisition ou d'hérédité ou de l'acte de notoriété qui la constate légalement, soit remis en possession de ses terres etbâtimens dans l'état où ils se trouveront, sans égard aux dispositions arbitraires qui pourraient en avoir été faites par ceux qui, jusqu'à cette époque, auraient exercé quelque pouvoir public...

Telles furent les instructions données par un ministre de la Légitimité L . .

A leur lecture, Christophe entra dans la fureur naturelle à son caractère, mais fondée et louable en cette circonstance.

Il avait soumis la lettre que lui écrivit D. Lavaysse, à l'examen du conseil général delà nation qui tint deux séances à ce sujet, les 21 et 22 octobre, à la suite desquelles ce conseil présenta un rapport au roi, concluant au rejet des propositions faites au nom de la France, et

à combattre jusqu'à extinction pour soutenir l'indépendance d'Haïti.

Le jour même de l'arrestation de Franco de Médina, une proclamation royale adressée aux Haïtiens, annonça ce fait en considérant cet agent comme un espion français, et son prochain jugement par un conseil spécial militaire, qui fut formé en même temps. Il était composé de sept membres et présidé par le général Richard, duc de la Marmelade et gouverneur du Cap-Henry.

Le prévenu ne subit son premier interrogatoire que le 17, puis un autre le 24, ainsi qu'il résulte des pièces publiées. On remarque dans ces deux actes avec quel art les questions furent posées, pour que les réponses du prévenu fussent faites de manière à rendre Pélion coupable de trahison envers son pays qu'il aurait voulu, selon ce système, livrer aux Français : ou plutôt, il ne faut y voir que les accusations que Christophe y fit insérer, dans l'espoir de le perdre aux yeux des noirs de la République, de même que tous les mulâtres. Juste Hugonin, général et comte de Richeplaine, procureur général, faisait les fonctions de cette charge auprès du conseil militaire; et ce fut cet ignoble mulâtre qui servit d'instrument à son maître en cette circonstance! Comme Christophe savait que D. Lavaysse était alors au Port-au-Prince, l'occasion lui en parut belle.

Selon les prétendues réponses de Franco de Médina, celte mission n'était que le résultat d'un traité déjà conclu entre Pétion et l'Empereur Napoléon, à la fin de 1813, dans une mission remplie en France par Tapiau, homme de couleur des Cayes1 ; de l'envoi d'un navire à

1 Avant l'arrivée rie Rigaud aux Cayes, Tapiau était parti pour l'étranger où il avait des

Bordeaux par Pétion, qui aurait été même en correspondance à ce sujet avec le général Ferrand, mort depuis 1808 ».

Dans l'intervalle des interrogatoires, tous les sujets du Roi d'Haïti eurent la faculté d'aller voir l'espion français et de l'interroger à leur tour. C'était une véritable torture morale infligée à ce malheureux : il fut ensuite condamné à mort.

Mais, afin de prolonger son agonie, Christophe inventa un nouveau supplice. Il fit mettre une tenture de deuil dans l'église du Cap 2. Franco de Médina y était placé sur une estrade élevée, pour être mieux vu de la foule des assistans. Il entendit un Te Deum et une messe de Requiem que chanta avec pompe l'archevêque Corneille Brelle, duc de l'Anse. Le cercueil destiné en apparence à recevoir le corps du condamné figurait à côté de lui. Le Roi, la Reine, la famille royale, toute la noblesse du royaume, les fonctionnaires publics et les troupes assistèrent à cette bizarre cérémonie religieuse.

Après un sermon sur la circonstance, Corneille Brelle lut au peuple les instructions du ministre français, en les accompagnant de remarques propres à l'éclairer*. Le chevalier Prézeau lut le rapport du conseil de la nation, et le baron Vastey, une réfutation de la lettre de D. La-

affaires d'intérêt : dans les relations des faits passés en 1810, a l'occasion de la scission duSud.il a été fait mention de son absence du pays a cette époque. — Tome 7 de cet ouvrage, page 3G4, dans une note.

1 On peut se rappeler l'usage que Pétion fit d'une lettre qu'il reçut de ce général, en 1807. Voyez tome 6, page 545.

2 Cette tenture de deuil était une parodie de ce que fit le cruel Rochambeau, dans un bal qu'il donna au Port-au-Prince, en 1805.

3 Corneille Brelle, prêtre français, dut prévoir en ce moment sa propre immolation par une mort entourée de circonstances aussi effroyables; car il fut condamné quelque temps après a périr de faim dans un cachot.

[1814] CHAPITRE II. lio

vaysse au roi et des passages d'un ancien écrit de Malouet sur Saint-Domingue.

Aux paroles violentes que prononça Vastey à cette occasion, tous lesassistans brandirent leurs sabres contre Franco de Médina: ce malheureux perdit connaissance, et fut ensuite livré à ses geôliers. A cette époque, on prétendit qu'il mourut de faim en prison ,■ mais des écrits publiés au Cap en avril 1815 affirmaient qu'il y était encore détenu: on a peine à ajouter foi à cette assertion, après avoir lu la relation de cette abominable représentation théâtrale dans une église1.

Dès l'arrestation de l'agent, Christophe fit livrer à l'impression les divers documens mentionnés ci- dessus, les interrogatoires, etc., et il en envoya jeter des paquets à nos avant-postes des Sources-Puantes. Son but étaitde produire un soulèvement d'indignation contre Pétion ; mais ces actes du ministre français et les siens, apportés au président qui les communiqua aux fonctionnaires et aux citoyens, n'en excitèrent que contre les deux Rois, de France et d'Haïti. Ils parvinrent au Port-au-Prince le oO novembre.

Déjà, le 29, D. Lavaysse avait adressé à Pétion une dernière lettre en réponse à la sienne du 27, dans laquelle il reconnaissait que sa mission était arrivée à son terme, n ayant pas les pouvoirs de traiter selon les propositions du président d'accord avec l'assemblée réunie au Port-au-Prince. Il y déclara qu'il faisait ses dispositions pour retourner à la Jamaïque, et il demandait en même temps des passe-ports de parlementaire pour le

1 Nous puisons tous ces faits dans un imprimé du Cap.

navire sur lequel il allait s'y rendre. Il était encore malade et d'une grande faiblesse.

Après avoir pris lecture des pièces trouvées en la possession de Franco de Médina, d'après les imprimés du Cap, Pétion fit appeler le docteur Mirambeau et les lui fit lire à son tour. Il était indigné des instructions du ministre de Louis XVIII, tant à cause de leur teneur, des vues qu'elles dévoilaient, que de l'injure que cet ancien colon faisait à son caractère et à ses sentimens, en supposant qu'il eût pu se prêter à des machinations aussi perverses, pour trahir la cause de sa patrie et de ses con* citoyens.

Mais, d'un côté, Pétion avait invité D. Lavaysse à venir au Port-au-Prince, et il avait correspondu avec lui après l'avoir admis en qualité d'agent du gouvernement français ; de l'autre, en prenant lecture des instructions du ministre de la marine, il reconnut que cet agent les avait écartées de son chef, pour ne lui proposer que ce que le président lui-même trouvait assez naturel de la part de ce gouvernement. La stricte équité, toujours bonne conseillère en politique ainsi qu'en toutes choses, exigeait donc qu'il ne considérât pas D. Lavaysse comme un espion, qu'il ne le traitât pas comme tel ; mais il se devait à lui-même, de le renvoyer immédiatement, de lui signifier de partir.

En conséquence de cette résolution qui fait honneur à son caractère, Pétion chargea le docteur Mirambeau de lui intimer cette injonction, en lui communiquant les imprimés venus du Cap et lui disant que, convaincu maintenant des vues perfides du gouvernement français, il saurait mettre la République en état de se défendre contre ses embûches et ses armes. Cette mission, confiée

au médecin qui soignait D. Lavaysse, était encore un ménagement dont le président usait envers lui, à cause de son état de faiblesse *.

Aux premières paroles qui lui furent adressées, cet agent resta attéré; il se crut perdu. Mais le médecin lui dit de se tranquilliser, qu'il a affaire à un chef d'État dont les nobles sentimens, dans tous les temps, sont une garantie pour son existence. D. Lavaysse, parcourant les imprimés du Cap, lui dit : « C'est exactement la copie « des pièces que nous avons tous trois reeues du ministre « de la marine ! » Et prenant les siennes, il les remit à M. Mirambeau en le chargeant de les apporter au président, de le remercier de toutes ses bontés, de lui exprimer toute sa gratitude, de lui donner l'assurance que,* rendu en France, il se fera un devoir de parler de toutes les grandes qualités qu'il possède et qui le rendent digne de commander à des hommes libres dont il veut le bonheur. Il ajoute : « Je ferai savoir quelle est la véri- « table situation de la République d'Haïti, et quels sont « les titres de ses citoyens à la justice de la France -.

Pétion lui renvoya ses pièces manuscrites, après en avoir pris lecture. Le 2 décembre, D. Lavaysse partit du Port-au-Prince et se rendit à la Jamaïque.

1 « Christophe... envoya tout à Pétion : celni-ci, qui avait déjà rompu avec D. Lavaysse, « lui en présenta le recueil. Dauxion avoua les pièces. Pétion ne voulant pas abuser de la « position de cet agent ministériel, ni exercer le droit rigoureux de le traiter en espion, *■ se contenta de lui notifier que désormais les intentions de la France étant connues, la « République d'Haïti allait se préparer a la défense... » — Négociations entre la France et Saint-Domingue, par Wallez, publiées a Paris, en 1826.

2 J'ai entendu le docteur Mirambeau raconter son entretien avec D. Lavaysse. Cet agent fit effectivement un rapport favorable a Pétion et a la Piépublique, mais on ne voulut pas l'écouter. Il fut disgracié, pour avoir agi autrement que ne lui prescrivaient ses instructions. Sabourin et Inginac le voyaient souvent ; et du Port-au-Prince il écrivait au ministre de la marine. Dans une de ses lettres, il a dit dTnginac : « C'est un homme très-fin et « très-habile. »

116 ÉTUDES SUli L'HISTOIRE d'ïIAÏTI.

Tandis que Christophe publiait un Plan général de défense pour son royaume, que le général Prévost publiait aussi un écrit intitulé : Le Machiavélisme du cabinet français, pour exalter les populations du Nord et de l'Artibonite et les préparer à la guerre qui menaçait Haïti \ Pétion proclamait son adresse au peuvle et à V armée. La voici :

« Jamais il ne se présenta une époque plus intéressante dans les fastes de la République, que celle dont vous venez d'être les témoins, et où le caractère national devait se manifester d'une manière plus magnanime.

« Haïtiens, nous avons combattu depuis vingt-quatre années pour nos droits, notre liberté. Notre indépendance a été le fruit de nos travaux : sans elle, point de sécurité, point de garantie de notre régénération. Déjà connus par notre réputation militaire et des qualités honorables, les yeux sont ouverts sur nous, et l'on attend le résultat de notre conduite : elle sera un exemple pour la postérité. Je ne rappellerai aucun de ces traits glorieux qui ont distingué les hommes qui se sont immortalisés en soutenant la liberté : l'histoire ne les a pas oubliés, elle en perpétuera la mémoire.

« Je parle à un peuple enflammé des rayons les plus purs du patriotisme, libre de fait et de droit, et qui ne cesserade montrer à l'universqu'il en est digne.Grandeur, générosité, sont les élémens naturels du patriote. J'ai toujours reconnu en vous ces nobles qualités» et je viens d'en acquérir une nouvelle preuve dont je m'honore de vous témoigner l'expression la plus vive de mon cœur.

1 Vastey publia un écrit intitulé: Le système colonial dévoilé; Prézeau , un autre en ïéfulation de la lettre de D. Lavaysse à Christophe ; Dupuy, deux autres réfutant égalenent le pamphlet de H. Henry.

[l814j CHAPITRE H. i!7

a La France a fait la paix. Elle réclame des droits sur Saint-Domingue : elle les a perdus pour toujours sur Haïti, et c'est aux Français eux-mêmes qu'elle doit cette perte. Elle a voulu cependant les faire revivre, et a préféré employer la conciliation à des armes qui seront toujours impuissantes. Un agent s'est présenté: le général Dauxion Lavaysse ; vous l'avez reçu, accueilli ; il a joui des droits sacrés de l'hospitalité et a vécu avec confiance au milieu de vous; il vous a parlé le langage de sa mission : éloigné de deux mille lieues de sa patrie, il a représenté avec chaleur les prétentions de son gouvernement et n'a été arrêté par aucune considération.

« Vos chefs et vos magistrats ont été appelés et consultés , ils ont écouté avec calme les propositions de la> France. Un gouvernement fort et établi sur les bases solides de la justice et de la raison peut tout entendre et sait également tout discerner. Ces propositions étaient incompatibles avec vos principes et vos institutions; elles ont été unanimement rejetées : ainsi le seront toutes celles qui tendraient à vous faire rétrograder dans la carrière que vous avez parcourue.

« Ne craignant pas la guerre, vous avez voulu prouver que vous désiriez la paix et éviter à vos familles, à vos enfans, ce qu'elle entraîne d'affligeant après elle, en offrant des sacrifices 'pécuniaires, pour imposer silence à vos persécuteurs dont les cris et les plaintes importunent le trône français, pour la restauration de biens qu'ils craindraient d'aborder, s'ils pouvaient se convaincre que ces biens seraient, à leur approche, transformés en cendres brûlantes. Vos chefs, dépositaires de vos intentions généralement exprimées, surtout depuis la paix continentale, en ont fait la proposition généreuse en votre uom,

Elle vous honore et donnera l'idée de votre sagesse, autant qu'elle fera craindre d'exciter votre ressentiment *.

« Haïtiens, vous avez fait ce que vous avez dû faire. Le droit des armes a mis le pays dans vos mains, il est votre propriété irrévocable, et vous êtes les maîtres de faire tel usage que vous voulez de ce qui vous appartient,

« Les nations, par un accord mutuel entre elles et dont elles ne s'écartent jamais, respectent le droit des gens. Le caractère d'un Envoyé est toujours sacré, ses intentions fussent-elles des plus coupables. Le général Dauxion Lavaysse est parti, sa mission étant finie. Vous n'aurez pas à vous reprocher d'avoir manqué à ce que vous vous devez à vous-mêmes. Vous n'avez pas violé ce principe fondamental, qui établit parmi les gouvernemens ces communications nécessaires pour leurs relations politiques. Vous vous êtes rendus estimables à vos propres yeux, vous êtes dignes de l'être aux yeux des nations.

« La victoire accompagne toujours une cause juste. C'est vous dire qu'elle vous est assurée, si l'on prétend vous troubler. Dans ce cas, vous me verrez toujours à votre tête, fier de vous y conduire ou de périr avec vous. Quel que soit le sort que le ciel nous destine, nous devons nous y préparer. C'est aux chefs dont l'autorité paternelle vous dirige dans les arrondissemens dont le commandement leur est confié, à établir des retraites assurées aux habitans dans l'intérieur de nos montagnes, à employer pour cela les ouvriers qui sont sous leurs

1 D. Lavaysse a rapporté au minisire de la marine ces paroles de Pétion : « Quoique les colons aient été nos tyrans et ne respirent que vengeance, nous voulons « être plus généreux que vos acquéreurs de biens nationaux, et nous consentirons a leur « payer une indemnité pour leurs anciennes propriétés foncières... Des navires marchands « spnt les meilleurs négociateurs que vous puissiez nous envoyer. »

ordres. C'est encore à eux à multiplier les plantations de vivres de toute espèce. C'est aux magistrats, aux juges de paix, à recommander l'union, la concorde, l'amour du travail et la confiance parmi leurs concitoyens. La République compte que chacun fera son devoir : j'en donnerai l'exemple.

« J'ai ordonné l'impression des pièces relatives aux communications faites par le gouvernement français ; elles seront mises sous vos yeux à la suite des présentes. Vous verrez ce qu'on vous propose, et ce que vous deviez répondre. »

Cet acte judicieux donna encore une fois la mesure du caractère magnanime de Pétion. Il posa pour son pays, les vrais principes qui doivent être observés dans les relations internationales, et qui y furent constamment suivis par la suite.

Lorsqu'un chef gouverne ses concitoyens d'après leur volonté et suivant les règles de la justice, il prend confiance en lui-même pour n'agir que dans leur intérêt, parce qu'il se persuade, avec raison, qu'il possède aussi leur confiance. Ses résolutions deviennent d'autant plus respectables, qu'il est assuré de marcher d'accord avec eux.

Celles que prit Pétion en cette circonstance solen^ nelle, quoique basées sur sa modération habituelle, ne prouvent pas moins sa détermination de défendre l'indépendance et la souveraineté d'Haïti, si elles venaient à être attaquées par la France ; et sa proclamation devint un véritable Manifeste à l'adresse de cette puissance et de toutes autres. Désormais, le gouvernement français savait ce qu'il pouvait espérer de la République, dont le

premier magistrat déclara au monde, que « la France a u perdu pour toujours ses droits sur Haïti. »

Certes, — et ce n'est pas nous qui le nierons, — Christophe ne fut pas moins déterminé que Pétion, à défendre les droits du pays. Il servit utilement sa cause, en saisissant les papiers de l'agent envoyé auprès de lui, en, faisant publier les instructions qui lui furent données par le ministre français ; car, sans cette saisie et cette publication, on n'eût pu croire aux prétentions absurdes de cet ancien colon, — de rétablir les choses a Haïti comme avant 1789, — au machiavélisme qu'il voulait employer pour parvenir à cet odieux résultat.

Mais, il restera toujours cette différence entre Christophe et Pétion : que si l'un et l'autre invitèrent les deux agents à venir auprès d'eux, du moins Christophe tendit un piège à Franco de Médina et le fit mourir sans nulle pitié, tandis que Pétion agit équitablement en renvoyant D. Lavaysse sain et sauf. Du reste, chacun de ces chefs procéda selon son naturel, ses lumières et les idées qu'il professait sur l'exercice du pouvoir : — l'un, employant toujours la violence qui meneau crime; — l'autre, la modération qui conseille ce qui est juste et humain.

La connaissance acquise des vues et des desseins du gouvernement français sur Haïti, du but qu'il se proposait d'atteindre, mit toute la Nation haïtienne sur pied pour se préparer à la guerre, tant dans le Royaume que dans la République. Les chefs de ces deux États ne négligèrent rien à cet effet, et ils furent secondés par leurs lieutenans.

Pétion fit réimprimer les actes de 1804 à des milliers d'exemplaires qui furent envoyés dans les arrondisse-

mens pour être distribués à tous les citoyens : ces actes réveillèrent le feu sacré de cette fameuse époque *.

Dans le chapitre suivant, on verra comment et pourquoi « cette montagne accoucha d'une souris. »

1 Le 50 décembre, le général Bazelais fit savoir au président, que J. -B.Lagarde, insurgé encore insoumis, lui avait écrit qu'a l'apparition des Français, il se rangerait sous les drapeaux de la République, pour les combattre. S'il avait eu le bon sens de se soumettre ajors, U n'aurait pas été la victime de Goman.

pétion renouvelle le serment prêté le 1" janvier 1804, "a la fête de l'Indépendance, —t. Christophe agit de même. — Intention criminelle qui paraît dans une de ses proclamations. — Effets produits en Europe par les publications faites a Haïti. — Louis XVIII fait désavouer les lettres écrites de la Jamaïque par D. Lavaysse. — Conventions patentes et secrètes entre la Grande-Bretagne et la France, a l'égard d'Haïti. — Examen à ce sujet. — La France prépare une expédition contre Haïti. — Le retour de Napoléon la fait avorter. — Déclaration au Congrès de Vienne relative a l'abolition de la traite des noirs. — Décret de Napoléon qui l'abolit. — Le Congrès invite Louis XVIII à l'abolir : il y souscrit. — Déclaration du Congrès pour son abolition complète et universelle. — Conclusions : 1° la France est obligée de renoncer a ses projets de conquête contre Haïti ; 2° Haïti en est redevable aux philanthrophes anglais, au gouvernement britannique et a Napoléon. — Christophe envoie des députés auprès de Pétion, pour l'inviter a se soumettre a son autorité. — Accueil qui leur est fait par la population du Port-au-Prince et le président. — Ils sont renvoyés. — Proclamation du président et publications à cette occasion. — Réélection de Pétion à la présidence pour 4 ans : discours prononcés au sénat. — Christophe fait publier des écrits contre lui. — Pétion y fait répondre une fois pour toutes. — Loi sur la piraterie. — Garbage fait des propositions a Lord Liverpool en faveur de Louis XVIII, et meurt a Londres. — Pétion désapprouve ces propositions. — Dravermann arrive au Port-au-Prince avec un navire chargé de vins, etc.

— Pétion lui permet d'en opérer la vente. — D'autres navires français suivent cet exemple et sont admis sous pavillon masqué, comme le premier. — Fête civique donnée a Pétion, au Port-au-Prince. — Il fait venir de l'étranger des armes et des munitions. — Arrêté sur la perte des objets d'armement et d'équipement par les militaires.

— Loi qui augmente l'impôt territorial sur diverses denrées. — Nomination des nouveaux sénateurs pour remplacer les anciens. — Pétion fait préparer la révision de la constitution de 1806. — Il fait engager les Haïtiens résidans en France a revenir dans la République, en payant leur passage. — Retour du général Bonnet au Port-au-Prince. — Assassinat du général Delva dans la prison.

Il ne suffisait pas au Président de la République d'avoir défendu et soutenu, dans sa correspondance avec l'agent de la France, le droit d'Haïti à se constituer en Etat libre?

indépendant et souverain ; d'avoir livré à la publicité cette correspondance et son manifeste à l'adresse de cette puissance et des nations civilisées ; d'avoir fait réimprimer les actes de 1804 pour enflammer de nouveau le patriotisme des citoyens ; d'avoir ordonné aux chefs militaires toutes les mesures de défense du sol sacré de la Liberté ; recommandé aux magistrats, aux fonctionnaires publics, d'entretenir l'union entre leurs administrés pour mieux résister à une invasion ; prescrit la confection de nombreuses torches incendiaires afin que, dans ce cas, « les villes disparussent et que la Nation fût debout : » •: — il lui parut encore nécessaire de renouveler, dans toute la République, la cérémonie religieuse et militaire du \ev janvier 1804, pour y prêter le serment prononcé par les Fondateurs de l'Indépendance. ïl fallait que la France comprît que cette résolution était irrévocable de la part des Haïtiens.

Depuis 1808, cettelëte nationale avait cessé d'être ainsi solennisée, à cause de la mésintelligence survenue entre le sénat et le président, de la scission du Sud, du deuil profond qu'éprouvaient tous les cœurs, des maux de la patrie occasionnés par la guerre civile. Mais, le 1er janvier 1815 était une occasion toute convenable pour qu'elle pût être célébrée avec pompes.

A cet effet, le 29 décembre, un programme en fixa les détails. Le Lr janvier, le sénat se réunit à son palais, et tous les corps de l'Rtat, les commerçans nationaux et étrangers, les instituteurs publics et leurs élèves, s'y réunirent aussi. Le Président d'Haïti s'y rendit avec un nombreux état-major de généraux et d'officiers de tous grades, et fut accueilli avec un profond sentiment de satisfaction. Là il reçut une adresse présentée par les corn-

124 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'ïIAÏTI.

merçans étrangers de toutes les nations, qui le félicitèrent d'être à la tête d'un peuple résolu à combattre pour son indépendance, et le remercièrent de nouveau d'avoir pris leur défense contre les inculpations injustes dcD.Lavaysse ; ils y joignirent des vœux pour le bonheur et le salut de la République. Pélion répondit de vive voix à cette adresse ; puis le cortège se rendit au Champde-Mars, où les troupes de îa garnison du Port-au-Prince étaient assemblées au grand complet, avec la foule immense de sa population, hommes, femmes et enfans, accourus pour prendre part à la cérémonie.

Après un discours empreint d'un sentiment religieux de reconnaissance envers l'Etre suprême qui protégea Haïti dans la conquête de ses droits, et de cette modération qui l'accompagnait dans tous ses actes: évitant un langage offensant pour la France, — ce qui, dans la circonstance, était le gage le plus sûr de sa résolution à défendre le pays, — Pétion renouvela le serment suivant qu'il avait prêté aux Gonaïves :

« Jurons àl'universentier, àlapostérité,à nous-mêmes, « de renoncer a jamais à la France ; de mourir plutôt que a de vivre sous sa domination; de combattre jusqu'au « dernier soupir pour l'indépendance de notre pays ! »

Généraux, officiers et soldats ; magistrats et citoyens, réunis autour du chef de l'Etat et des sénateurs montés sur l'autel de la patrie, tous prêtèrent le même serment, et crièrent ensuite : « Vive l'Indépendance ! Vive la Liberté ! Vive la République ! Vive le Président d'Haïti ! Toute l'artillerie de la place du Port-au-Prince se fit entendre en ce moment, pour consacrer cette mâle résolution du peuple haïtien qui, à la même heure, la renouvelait dans toute la République.

A cet instant, deux jeunes garçons âgés de 7 ans* furent présentés à Pétion ; l'un était noir, l'autre mulâtre ; ils symbolisaient les citoyens d'Haïti, unis dans un même sentiment, un même intérêt. Vêtus en agriculteurs, armés de petits fusils, ils portaient chacun la macoute indigène (espèce de havre-sac) remplie de vivres du pays et de cartouches, pour figurer les moyens de résistance en cas d'invasion de la part de la France. Une écharpe aux couleurs nationales, bleue et rouge, entourait chacun de ces enfans avec une devise emblématique ; et ils remirent à Pétion un compliment écrit, où étaient exprimés des senlimens de leur âge pour la conservation de ses jours, précieux au bonheur des Haïtiens. Il les prit affectueusement dans ses bras, pour exprimer luimême l'ardent amour qu'il portait à tous ses frères *.

Le cortège se rendit alors à l'église paroissiale avec toutes les troupes. Un Te Deum y fut chanté solennellement ; puis on accompagna le sénat à son palais, d'où le président se retira dans le sien et les assistans chacun chez soi. Le soir, la ville fut illuminée.

Durant dix années consécutives, le même serment, la même cérémonie, furent renouvelés dans la République.

Dans le Nord, Christophe renouvelait aussi ce serment consacré, en agissant en Roi et tenant un langage conforme à son caractère violent, et à son titre usurpateur de tous les droits de la souveraineté nationale. Par une proclamation du 1er janvier, datée de son palais de Sans-Souci, il déclara qu'il comptait beaucoup, pour le

1 C'est Chéri Archer qui conçut l'idée de présenter ainsi ces deux enfans a Pétion, dont il était un admirateur enthousiaste : l'un était son fils aîné, l'autre, un de ses jeunes parens.

426 études snu l'histoire d'Haïti.

triomphe de la liberté et de l'indépendance d'Haïti, « sur <r le concours de magnanimes souverains et d'une géné- « reuse nation de philanthropes et d'éloquens écrivains. » Invitant les Haïtiens à Vunion pour rester forts et puissans, il leur dit : « L'expérience nous a prouvé que les a divisions intestines qui ont eu lieu parmi nous, n'ont ce été que le résultat du machiavélisme du cabinet fran- « çais, influencé par les ex-colons, nos implacables « ennemis... Haïtiens noirs, et vous jaunes leurs descente dans, notre cause est une, elle est inséparable... »

Le barbare ! Et dans les interrogatoires subis par Franco de Médina, il venait de lui imputer des réponses qui tendaient à exciter la méfiance des noirs contre les jaunes ! Était-ce d'ailleurs le cabinet français qui lui avait conseillé les assassinats qu'il fit commettre en 4 812 sur les jaunes? Dans le moment même, il en méditait de nouveaux sur cette classe de citoyens.

Le 2 janvier, il publia encore une autre proclamation aux Haïtiens, dans laquelle il rappela « les trahisons « infernales de Marc Servant et de ses complices au « siège du Port- aux- Crimes. » Et il ajouta : « Dénoncez « aux autorités compétentes, ces hommes turbulens et « perfides, ces perturbateurs du repos public, qui cher- « cheraient à égarer vos pas du sentier de l'honneur. « Que se proposent-ils, ces vils agents des factieux ? De « vous asservir, de vous replonger dans l'anarchie, de « trouver dans la licence et le bouleversement des » choses, une prétendue amélioration à leur sort. Mais, « quel a été le résultat de leurs perfidies ? La mort, « comme le juste châtiment de leurs forfaits... »

En voilà assez pour faire juger delà propre perfidie de l'assassin de ses frères, innocens des intentions qu'il

leur prêtait. Ce n'est pas là le langage d'un chef animé de sentimens équitables ; c'est celui d'un tyran, d'un bourreau toujours avide de sang humain, mais destiné à périr comme son prédécesseur dans de semblables crimes. Les ex-colons, dont il rappelait aussi les actes, en avaient fait l'inévitable expérience, pour avoir outragé les lois de la nature envers leurs enfans. C'est que la Providence, en créant cette classe d'hommes par le croisement de deux races antipathiques l'une à l'autre, a voulu en faire le seul lien de rapprochement entre elles, pour améliorer le sort de la plus faible, à raison de la barbarie où elle est plongée depuis des siècles dans sa contrée natale. Ils sont des impies, ceux qui, parmi les blancs et les noirs, ne veulent pas se pénétrer de ces vues bienfaisantes du père commun des hommes î...

Voyons maintenant ce qui se passa en Europe, h la suite de la mission envoyée à Haïti par le ministre Malouet.

Ce vieillard était déjà mort et remplacé au ministère de la marine et des colonies par le comte Beugnot, quand arrivèrent en Angleterre, au commencement de janvier, les premiers actes publiés au Port-au-Prince et au Cap : — l'arrêté de Pétion relatif à la réduction des droits d'importation sur les marchandises de la Grande- Bretagne et l'écrit de Colombus en réponse au pamphlet de H. Henry ; — le manifeste de Christophe, les lettres de D. Lavaysse écrites de la Jamaïque et adressées à lui et à Pétion, le rapport fait parle conseil généi-al de la nation sur les propositions de cet agent, l'écrit de Prézeau en réfutation de ces propositions, et ceux de Dupuy en réponse à //. Henry-

Les journaux anglais s'empressèrent de reproduire ces pièces en substance. Le Times des -4 et 5 janvier loua hautement la modération de l'écrit de Colombus et apprécia la haute portée de l'arrêté qui favorisait les produits britanniques. Tous les autres journaux se joignirent à cette feuille importante, sous ce point de vue, et émirent comme elle des opinions également approbatives du manifeste de Christophe et des écrits publiés au Cap. Dans son journal l'Ambigu, Peltier exalta particulièrement la fermeté et l'énergie de Christophe, et il y fit concourir d'autres journaux *.

Dans les lettres écrites par D. Lavaysse, il était question « de traquer les Haïtiens comme des sauvages mal- « faisans ou des nègres marrons ; » et il avouait « que la « réserve faite par la France, de continuer ia traite des « noirs pendant cinq années, n'avait d'autre but que de « remplacer la population d'Haïti, qui serait anéantie « totalement, si elle ne se soumettait pas, en assurant « que c'était par suite d'engagemens pris avec la France, « par toutes les puissances de l'Europe, notamment la « Grande-Bretagne. »

Ces déclarations officielles firent supposer l'existence de stipulations secrètes entre elles ; car aucun article patent ne contenait une pareille clause. Aussi, tous les journaux anglais se récrièrent contre le projet du gouvernement français, de restaurer son autorité à Haïti par

1 On avait prétendu qu'a la fin de 1814, Christophe lui envoya 10 mille livrés sterling, ou SO mille piastres, afin d'obtenir des publications dans plusieurs journaux, et que Peltier en aurait distribué 6 mille livres et gardé le reste. Nous avons lu des documens à ce sujet, a Paris ; mais il y a lieu de croire qu'il n'y eut qu'une promesse de la part de Christophe. Cela amena même une rupture entre lui et Peltier, en 1815. Ce journaliste qui avait tant écrit en faveur des Bourbons, n'en reçut aucune récompense ; il tomba dans la misère a Londres et eut recours a la charité publique.

de semblables moyens. Leurs articles produisirent un effet immense sur l'opinion publique dans la Grande- Bretagne.

Le gouvernement français se vit donc contraint de publier sur le Moniteur universel du 49 janvier, ce qui suit :

« Le ministre de la marine et des colonies a mis sous « les yeux du Roi des lettres insérées dans les papiers « publics, et qui ont été adressées de la Jamaïque sous « les dates des (> septembre et 1er octobre derniers, aux « chefs actuels de Saint-Domingue, parle colonel Dauxion « Lavaysse. M. Dauxion, dont la mission toute pacifique « avait pour bat de recueillir et de transmettre au gou- « vernement, des renseignement sur l'état de la colonie, « n'était nullement autorisé à faire des communications « aussi contraires à l'objet de cette mission. Le Roi a « témoigné un profond mécontentement et a ordonné de « rendre publique sa désapprobation.

Signé : « Comte Beugnot. »

On voit que ce désaveu, par rapport aux lettres écrites de la Jamaïque, n'était évidemment qu'à raison des menaces qu'elles contenaient et de l'imprudence commise par D. Lavaysse, en avouant les vrais motifs de la réserve concernant la traite des noirs. Or, cette déclaration de la part de l'agent était excessivement coupable aux yeux de son gouvernement qu'il avait compromis. Elle avait suffi pour soulever l'indignation des Wilberforce, des T. Clarkson et des autres philanthropes anglais, de même que celle de toute cette nation animée de l'esprit du christianisme. La philanthropie de Louis XVIII, Roi Très-Chrétien, pâlit aux énergiques protestations des feuilles publiques de la Grande-Bretagne ; l'hôte royal de Harlwell ne

450 études sur l'histoire d'iiaïti.

voulait pas se brouiller avec ses fidèles alliés : de là sa désapprobation, tandis qu'on ignorait encore en Europe, la teneur des instructions données aux trois agents par le ministre Malouet.

Cependant, Dravermann ayant quitté la Jamaïque le 17 octobre et passé sur le packet des Antilles avec des dépêches de son collègue, il est impossible d'admettre que D. Lavaysse n'avait pas envoyé au ministre de la marine, les copies des lettres qu'il écrivit à Pétion et à Christophe ; et Dravermann avait dû arriver en France avec ces copies, dès la fin de novembre ou au commencement de décembre. Le comte Beugnot et le Roi connaissaient donc cette correspondance, avant le public anglais. Ils en furent si peu mécontens, que le ministre proposa au Roi d'élever D. Lavaysse au grade d'adjudant-général : ce qui eut lieu le 5 janvier *. Ainsi, le désaveu royal fut une de ces comédies que tous les gouvernemens sont quelquefois obligés déjouer.

Mais après ce désaveu, les autres documens publiés par Christophe et Pétion parvinrent aussi en Angleterre : — les instructions trouvées sur Franco de Médina, ses interrogatoires, etc. ; — la correspondance suivie au Port-au-Prince et la proclamation du président. A la lecture de ces pièces, l'indignation publique s'y manifesta bien autrement que pour les lettres écrites de la Jamaïque. En les reproduisant, les journaux les accompagnèrent de réflexions flétrissantes pour le défunt ministre français qui avait conçu le plan digne du colon ; ils approuvèrent au contraire la résolution des deux

1 « Il avait reçu le brevet de ce grade pendant le cours de sa mission. » M. Lepellelier deSaiiU-Kémy, t. 2, p. 19. C'est-a-dire, a l'arrivée de Dravermann, en France, avee les dépêches de D. Lavaysse, ou quelques jours après.

chefs d'Haïti qui avaient repoussé cette tentative, pour maintenir l'indépendance de leur pays. Le Times s'éleva contre le gouvernement britannique, en lui reprochant d'avoir concédé à la France la faculté de continuer la traite des noirs pendant cinq années, pour pouvoir détruire toute une population d'hommes libres ; il dit qu'il était du devoir de la Grande-Bretagne de se poser en médiatrice entre elle et son ancienne colonie, avec d'autant plus de raison, que l'un des chefs d'Haïti avait fait des propositions équitables que la France pouvait accepter. A ce sujet, ce journal décerna des éloges particuliers à Pétion, en disant que : « sa correspondance « avec Dauxion Lavaysse et sa proclamation respirent < une modération à laquelle se joint une fermeté qui « commande le respect. »

Ces articles des journaux anglais furent plus ou moins bien accueillis en France, où le régime constitutionnel consacré par la charte de 1814 commençait à porter ses fruits : des esprits élevés, des cœurs généreux firent entendre leur voix en faveur du droit des Haïtiens à rester indépendans, puisque l'un de leurs chefs proposait, par respect pour la propriété, une indemnité en faveur des anciens colons, et de rétablir les relations commerciales entre la France et Haïti.

Par le 8e article patent du traité additionnel à celui de Paris, signé entre la Grande-Bretagne et la France, il était dit.

« S. M. Britannique stipulant pour elle et ses alliés, « s'engage à restituer à S. M. Très-Chrétienne, dans les « délais qui seront ci-après fixés, les colonies, posses- « sions, comptoirs et établissemens de tout genre que la << France possédait au 1er juin 1792, dans les mers et

152 ÉTUDES SUR l'iïISTOIRE D'iIÂÏTr.

« continens de l'Amérique, de l'Afrique et de l'Asie, à « l'exception toutefois des îles de Tobago et de Sainte- « Lucie, et de l'île de France et de ses dépendances, « nommément Rodrigue et les Séchelles, lesquelles S. M. « T. Ch. cède eu toute propriété et souveraineté à S.M.B., (( — comme aussi la partie de Saint-Domingue cédée à îa « France parle traité deBàle, et que S. M. T. Ch. rétrocède « à S. M. Catholique en toute propriété et souveraineté. »

Cet article sous-entendait, nécessairement, que la partie française de Saint-Domingue devait rester à la France. En effet, l'article secret qui la concernait était ainsi conçu :

« Dans le cas où S. M. Très-Chrétienne jugerait conve- « nable d'employer quelque voie que ce soit, même celle a des armes, pour récupérer Saint-Domingue et ramener « sous son obéissance la population de cette colonie, « S. M. Britannique s'engage à ne point y mettre, ou « permettre qu'il soit mis, par aucun de ses sujets, direc- « tement ou indirectement obstacle *. S. M. B. réserve « cependant à ses sujets, le droit de faire le commerce dans « les ports de l'île de Saint-Domingue, qui ne seraient ni « attaqués ni occupés par les autorités françaises. »

Et le 4er article patent du traité additionnel disait :

< S. M. Très-Chrétienne, partageant sans réserve tous « les sentimens de S. M. Britannique relativement à un « genre de commerce que repoussent et les principes de la « justice naturelle et les lumières du temps oà nous vi- « vons, s engage à unir, au futur Congrès, tous ses efforts

1 En même temps, S. M. B. prenait un semblable engagement envers Ferdinand VII, par rapport aux colonies espagnoles qui avaient proclamé leur indépendance, et son gouvernement refusa de recevoir des agents de la Nouvelle Grenade et de Buenos-Ayres. Nous faisons cette remarque, alin de prouver que le préjugé de couleur et de race ne fut pas la cîiise déterminante des stipulations a l'égard d'Haïti.

[ i 815] chapitre in. Î53

« à ceux de S. M. B. pour foire prononcer par toutes les « puissances de la chrétienté, l'abolition de la traite des « noirs, de telle sorte que ladite traite cesse universelle- « ment, comme elle cessera définitivement et dans tousîes « cas, delà part delaFrance,dansun délai de cinq années, « et qu'en outre, pendant la durée de ce délai, aucun tra- « flquant d'esclaves n'en puisse importer ni vendre ail- « leurs que dans la colonie de l'État dont il est le sujet.» Que résultait-il de ces trois articles? C'est que, si le gouvernement britannique céda au désir du Roi Très- Chrétien, de pouvoir continuer la traite des noirs pendant cinq années, en vue de repeupler Haïti d'esclaves, par suite de la destruction de sa population ; s'il ne put lui dénier la faculté de tenter cette criminelle folie, cette entreprise odieuse contre son ancienne colonie, du moins, en réservant pour ses sujets le droit de faire aussi le commerce dans tous les ports de ce pays non attaqués ou occupés par les autorités françaises, il rendait presque illusoires l'une et l'autre facultés. Car il eût été impossible à la France d'empêcher aux Haïtiens de s'approvisionner, par les navires anglais, des choses dont ils auraient eu besoin pour prolonger leur résistance, et principalement de munitions de guerre. Les bâtimens des États-Unis, ceux de toutes les îles de l'archipel des Antilles, leur seraient également venus en aide comme en 1805, à cause du profit qu'ils auraient trouvé dans un tel trafic. Au fait, la réserve stipulée en faveur du commerce britannique constituait, de la part de la Grande-Bretagne, une quasi-reconnaissance de l'indépendance d'Haïti, aumoment où la France prétendait exercer sa souveraineté sur elle * .

1 Puisque la France ne voulait pas abolir la traite des noirs et se réservait le droit de

i54 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hàÏTI.

D'un autre côté, on voit que le gouvernement français lui-même s'engagea à unir ses efforts à ceux du gouvernement britannique, pour faire cesser la traite des noirs, comme contraire aux principes de la justice éternelle et aux lumières du XIXe siècle. Le Roi Très-Chrétien, et philosophe en même temps, condamnait donc et flétrissait cet infâme traficdechair humaine, réclamé parles colons!

Dans un tel état de choses, les Haïtiens se montrant résolus à se défendre par tous les moyens en leur pouvoir, un de leurs chefs faisant en même temps des propositions acceptables et fondées sur l'équité, alors que la perfidie de la mission envoyée auprès de lui était dévoilée au monde civilisé et soulevait l'indignation dans tous les coeurs honnêtes : il était raisonnable d'espérer que le chrétien philosophe eût renoncé à l'idée de faire périr injustement, et ses propres sujets et les hommes qui avaient légitimement conquis tous leurs droits avec l'indépendance de leur pays.

Vain espoir! Une expédition se préparait dans les ports de France contre Haïti; on y mettait d'autant plus d'accélération, que des symptômes de mécontentement se manifestaient parmi les troupes de l'Empire qui regrettaient déjà leur Empereur. On les eût envoyées pour

a continuer durant cinq années, la Grande-Bretagne avait aussi un droit de réserve, pour continuer un commerce fructueux et fondé sur les relations des peuples entre eux. Ve?idre des hommes ou les rendre esclaves, c'est violer les principes de la justice naturelle et ceux du christianisme, ainsi que la France l'avouait. Vendre des marchandises aux hommes qui n'en fabriquent pas eux-mêmes, c'est les assister selon le vœu du créateur de toutes choses.

M. Lepelletier de Saint-Rémy a dit de l'article secret : « Que c'est un chef-d'œuvre de « diplomatie britannique. » Cela prouve, au contraire, que Talleyrand qui le signa comme ministre des affaires étrangères, et qui fut Évêque d'Autun, était plus chrétien que le Roi de France, Fils aîné de l'Église. — Son collègue Malouet ne se méprit pas sur la portée de la clause de réserve en faveur du commerce anglais ; il fit dés observations a Talleyrand,, mais c'était trop tard.

[4815] CHAPITRE m. 135

être débarquées sous le soleil de la zone torride, au cœur de l'été, en les exposant ainsi aux ravages certains de la fièvre jaune. Cette expédition, meurtrière sous tous les rapports, se fût accomplie, si la Providence , vraiment chrétienne, n'avait pas jeté au milieu de la France l'homme extraordinaire dont on voulait imiter la regrettable conduite dans les temps antérieurs *.

Et, chose étrange! l'Empereur Napoléon eut encore l'honneur de signer l'acte humain qui, désormais, mettait les Bourbons dans l'impossibilité de suivre l'exécution de leurs desseins contre Haïti : non, peut-être, parce qu'il fut uniquement guidé par un sentiment de justice envers les malheureux Africains et les Haïtiens, mais aussi par des vues politiques, à raison de sa position nouvelle à l'égard de l'Europe, et pour se rendre agréable au peuple et au gouvernement anglais ; car son retour s'effectua au milieu des manifestations qui eurent lieu dans la Grande-Bretagne contre la traite des noirs 2.

1 Dans une de ses lettres au ministre de la marine, D. Lavaysse lui dit que, causant avec Pétion, ce dernier lui prédit le retour de Napoléon en France, sans doute en réfléchissant sur ce qui s'y passait, d'après le rapport des journaux.

A celle occasion, M. Lepelletier de Saint-Rémy dit : « Mais on voulait tenter une « seconde fois la conquête, et un armement se préparait a Toulon, lorsque la prédiction « de Pétion s'accomplit, et que le débarquement de l'île d'Elbe vint ajourner tous les « projets. » — Tome 2, p. 20.

2 Cependant, si l'on s'en rapporte aux paroles prononcées a Sainte-Hélène, on peut croire que l'Empereur Napoléon était convaincu de la justice de l'abolition delà traite des noirs. Le 12 juin 1816, il dit, a propos d'Haïti, suivant le Mémorial de Las Cases :

« Après la Restauration, le gouvernement français y avait envoyé des émissaires, et des « propositions qui avaient fait rire les nègres. Pour moi, a mon retour de l'île d'Elbe, je « me fusse accommodé avec eux : j'eusse reconnu leur indépendance... »

Et, après avoir avoué qu'il se reprochait l'expédition de 1802:

« Le système colonial que nous avons vu est fini pour nous ; il l'est pour tout le conti- « nent de l'Europe. Nous devons y renoncer et nous rabattre désormais sur la libre navi- « gation des mers et l'entière liberté d'un échange universel. »

En 1815, D. Lavaysse écrivit une lettre a Pétion, où il prétendit qu'il avait eu l'honneur d'être présenté a Napoléon, aux Tuileries, et qu'il lui Ot les plus grands éloges du président et du peuple haïtien. Il rapporta des paroles prononcées p;ir l'Empereur, après son

Déjà, l'opinion publique s'y était tellement prononcée contre la concession faite à la France, que le ministre anglais porta ceux de Russie, d'Autriche et de Prusse, au Congrès de Vienne, à se joindre à lui pour déclarer ensemble, le 8 février : « que la traite des noirs serait « définitivement abolie par une convention postérieure t< qui réglerait l'époque de sa cessation. »

Le 29 mars, Napoléon rendit un décretqul l'abolit dans les colonies françaises, et de la part de tout Français *.

Lorsque lui, qui avait fait rétablir cet infâme commerce, le 30 mai 1802, il l'abolissait à la face du monde en 1845, après l'acte du 8 février; les Bourbons pouvaient-ils dédaigner l'opinion et persister dans leur réserve à ce sujet ? Il y a une pudeur imposée aux Rois comme aux particuliers, de laquelle ils ne peuvent s'affranchir.

Aussi, le 26 juillet, dix-huit jours après la rentrée de Louis XVIII à Paris, les ministres de la Grande-Bretagne, d'Autriche, de Prusse et de Russie, signèrent un protocole par lequel ils invitèrent la France à abolir la traite des noirs.

Le 30, Talleyrand écrivit à Lord Castlereagh, que par suite d'une conversation que Louis XVIII avait eue avec Sir Charles Stuart, S. M. avait donné ordre pour que la

décret du 29 mars, qui sont a peu près les mêmes que celles consignées dans le Mémorial de Las Cases. L'Empereur, selon lui, aurait fort bien accueilli les propositions de Pétion, relatives a l'indemnité et au rétablissement des relations commerciales entre la France et Haiti ; et il aurait dit a D. Lavaysse, qu'a de telles conditions, il aurait reconnu l'indépendance d'Haïti.

1 Aussitôt la réunion du corps législatif des Cent-jours, H. Grégoire s'empressa de lui adresser une lettre par laquelle il demandait qu'une loi fût rendue, pour sanctionner le décret du 20 mars : celte demande ne fut pas accueillie. Grégoire pensait sans doute que cette loi était nécessaire pour détruire la disposition de celle du 30 mai 1802 qui avait vétabli la traite des noirs en même temps que leur esclavage, dans les colonies françaises, car il connaissait l'esprit variable de son pays.

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traite des noirs fût défendue aux Français. Ce ministre ajouta : « que c'était à regret que l'an dernier, S. M. « avait stipulé la continuation de la traite pendant « quelques années ; qu'elle ne l'avait fait, que parce que, « d'un côté, elle savait qu'il y avait sur ce point, en « France, des préjugés qu'il était alors utile de ménager, «r et que, de l'autre, on ne pouvait pas assigner avec pré- « cision quel temps suffirait pour les détruire. »

Ainsi, on peut remarquer que, tout en faisant tenir ce langage par son ministre, Louis XVIII n'avait rendu aucune ordonnance royale pour abolir la traite, mais qu'il donna seulement V ordre pour qu'elle fût défendue par les autorités secondaires.

Par suite des actes du 8 février et du 26 juillet, signés sur les instances de la Grande-Bretagne, un nouvel article additionnel au traité du 20 novembre de la même année fut ainsi rédigé entre les puissances alliées :

« Les hautes puissances contractantes, désirant sin - « cèrement de donner suite aux mesures dont elles se « sont occupées au Congrès de Vienne, relativement à « l'abolition complète et universelle de la traite des « nègres d'Afrique, et ayant déjà, chacune dans ses « États, défendu sans restriction à leurs colonies et « sujets toute part quelconque à ce trafic, s'engagent à « réunir de nouveau leurs efforts pour assurer le succès « final des principes qu'elles ont proclamés dans la « déclaration du 8 février 1815, et à concerter, sans « perte de temps, par leurs ministres aux cours de Paris « et de Londres, les mesures les plus efficaces pour ob- « tenir l'abolition entière et définitive d'un commerce « aussi odieux, et aussi hautement réprouvé par les lois « de la religion et de la nature. »

158 ÉTUDES SUR l/HISTOIRE DHAÏTI.

Et ce ne fut cependant que le 8 janvier 1817, que Louis XVIII publia une ordonnance par laquelle il interdit la traite à tous les Français1. Mais alors, il s'était déjà décidé à envoyer à Haïti des commissaires pour essayer de nouveau d'y faire proclamer sa souveraineté, et ils étaient de retour en France de leur mission infructueuse.

La conclusion que nous tirons de toutes les publications faites, tant en Haïti qu'en Europe, sur la malencontreuse tentative du gouvernement français, en 1814 ; des graves événemens survenus en France, en 1815, et des diverses déclarations en faveur de l'abolition de la traite des noirs, c'est que :

1° La résolution manifestée par les deux chefs d'Haïti et leurs concitoyens, de combattre à outrance pour défendre la liberté, l'indépendance et la souveraineté de leur pays, porta la France à réfléchir sur l'injustice qu'il y aurait d'attaquer un tel peuple, et sur les cruautés qu'il faudrait commettre dans une pareille entreprise 2.

En présence de l'Europe, demandant à grands cris la cessation du trafic odieux qu'elle avait fait depuis trois siècles, la France dut céder à cette intervention dictée par l'humanité et la religion, en renonçant au privilège qu'elle s'était réservé pour pouvoir remplacer la population haïtienne, si elle en triomphait. Elle dutcéderencore, en considération des offres équitables faites par l'un des

1 En citant cette ordonnance et deux lois rendues en France sur l'abolition de la traite, le 1S avril 1818 et le 25 avril 1827, M. Lcpelletier de Saint-Uémy ajoute : « Leur applica- « tion ne fut jamais sincère. »

Nous aimons cet aveu qui fait apprécier les Bourbons de la branche aînée. Sous Louis- Philippe, une dernière loi du 4 mars 1831, mit réellement |un terme à la traite dansjles colonies françaises.

2 Quand nous publierons les faits de 1821, nous citerons un document du ministère français où cet aveu est consigné : il fait honneur au duc de Richelieu qui présidait ce ministère, et aux hommes d'État qui l'assistèrent en cette occasion.

chefs d'Haïti, et qu'il était de son intérêt d'accepter comme une transaction raisonnable. Elle dut céder, enfin, parce que le règne des Cenl-jours ; l'invasion de son territoire par toutes les armées de l'Europe ; l'occupation militaire qui s'ensuivit durant trois années ; les indemnités qu'elle dut payer aux diverses puissances ; les contributions de guerre qu'elles lui imposèrent concurremment; le licenciement de son armée, dite de la Loire: tout lui faisait une obligation de renoncer à ses projets de restauration violente de son autorité dans son ancienne colonie.

2° Si Haïti a échappé au danger de cette invasion qui eût retardé ses progrès, refoulé ses mœurs vers la barbarie, elle le doit — aux sentimens humains des philanthropes anglais qui ont plaidé sa cause en plaidant celle de toute la race noire; — au généreux concours qu'ils trouvèrent dansle gouvernement de leur pays, qui insista auprès des puissances européennes, de la France ellemême, pour faire abolir la traite ; — au retour inopiné de Napoléon de l'île d'Elbe, à la déclaration qu'il se hâta de faire contre ce trafic inhumain et qui obligea les Bourbons à subir cette nécessité.

Et peut- on ne pas découvrir une vue providentielle dans un résultat aussi heureux, aussi favorable au premier peuple de la race noire qui s'émancipa du régime colonial, du joug européen ? Le gouvernement britannique d'abord, Napoléon ensuite, avaient été les plus dangereux, les plus formidables ennemis de sa liberté ; et ce furent eux, en définitive, qui devinrent les moteurs de la consécration de son indépendance!

Il y avait à peine deux mois que l'agent du Roi de France avait quitté la capitale de la République, quand des agents

du Roi d'Haïti s'y présentèrent, chargés d'une mission semblable à la précédente. Cette singerie eût pu lasser la patience de Pétion, si la population du Port-au-Prince ne se fût amusée à l'accueillir comme une représentation nouvelle des bigarrures qu'elle venait de voir dans le récent carnaval.

Les envoyés de Christophe s'y présentèrent le 18 février, chacun dans un costume différent par la couleur de leurs vêtemens. Leurs habits avaient une forme et une ampleur qui égalaient le grotesque de leurs chapeaux militaires aussi larges que hauts. Ils étaient tous bardés de cordons et de croix,et portaient chacun une longue queue poudrée comme toute leur chevelure; ils avaient de grandes bottes à l'écuyère. C'était absolument la reproduction des costumes plus ou moins bizarres qui s'étaient produits pendant les jours gras au Port-au-Prince, et l'on était alors en plein carême.

Aussi, à l'apparition de ces envoyés et dans leur marche depuis la porte Saint-Joseph jusqu'au palais de la présidence, parla rue Républicaine ou Grand'rue, le cortège populaire qui les accompagna ne fit que grossir à chaque instant. Les hommes, les femmes, les enfans, tous en gaîté par ce spectacle qui les réjouissait, criaient dans leur langage créole : « CéPangnols ! Ce mascarade! Gardé « yo donc! Çayo vini chachel 4 » On sait d'ailleurs à quel point la population de cette ville pousse son esprit railleur, et l'on peut se faire une idée de l'accueil qu'elle fît aux envoyés du Grand Henry.

C'étaient : 1° Dupont, l'ancien compagnon d'armes de

1 « Ce sont des Espagnols ! C'est une mascarade ! Regardez-les donc! Que viennent-ils « chercher ? » A cette occasion, Dupré fit une épigramme sur Christophe et ses envoyés, dont nous ne nous ressouvenons plus.

[1815] CHAPITRE m. 141

Pétion dans le Sud, qui avait eu, comme lui, l'honneur d'être excepté de l'hypocrite amnistie proclamée par Toussaint Louverture, mais qui était alors comte du Trou, maréchal de camp des armées du Roi, commandeur de l'ordre royal et militaire de Saint-Henry ; 2° L. Dessalines, ancien constituant de 1806, baron, major-général, secrétaire général au département de la guerre, chevalier de Saint-Henry; 3° Félix Ferrier, ancien constituant et sénateur, major général, maréchal des logis des palais de Sa Majesté, chevalier de Saint-Henry ; et h° Monsieur le chevalier à' Edouard Michaud. Tous ces titres sont utiles à connaître, parce qu'ils devaient produire un grand effet sur l'esprit des républicains , que les envoyés avaient mission d'embaucher à la cause royale.

En paraissant aux avant-postes de Sibert, ils avaient été retenus là provisoirement, afin que le commandant eût le temps d'en aviser Pétion. Ils se disaient chargés d'une mission pacifique, comme celle de Louis XVIII, et le président envoya des officiers à leur rencontre pour les accompagner en ville. Il fit aussitôt inviter les sénateurs, les généraux et autres officiers supérieurs, et les magistrats et fonctionnaires publics, à se réunir au palais pour les recevoir avec lui, et savoir, comme disait le peuple plaisamment : « Ce qu'ils venaient chercher. » Inutile d'ajouter que la demeure du président fut littéralement envahie, à titre, de palais national, par une grande partie du cortège populaire dont nous venons de parler. Le Président d'Haïti considérait cette mission comme celle de D. Lavaysse, intéressant les citoyens au même degré, puisqu'il s'agissait d'entendre encore les propositions d'un Roi.

Le comte du Trou, qu'il revit avec plaisir à cause des

442 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iUÏTI.

antécédens, lui remit une lettre datée du 1 0 février et écrite du palais de Sans-Souci, par Prévost, comte de Limonade, lieutenant-général, secrétaire d'État et ministre des affaires étrangères. Il lui remit également les divers imprimés que Christophe avait déjà fait jeter en paquets à nos avant-postes.

La lettre de Prévost était basée sur la nécessité d'une prompte réunion de tous les Haïtiens sous l'autorité de son maître, pour pouvoir résister efficacement aux prochaines attaques dont la France les menaçait ; et elle supposait, ou plutôt établissait comme une certitude, que le vœu et les dispositions des citoyens de la République étaient en faveur d'une telle soumission ; qu'il ne dépendait que de Pétion de leur en laisser la faculté. A ces causes, Prévost offrait six points de garantie de la parole royale, notamment la conservation du grade et du commandement de Pétion dans la province de l'Ouest. Comme s'il craignait que le président n'eût voulu cacher au peuple ces propositions absurdes, Prévost l'invitait, de par son Roi, à en donner connaissance à tous. Mais, tout en lui promettant l'oubli du passé, il énumérait une foule d'accusations contre Pétion, résultant des interrogatoires de Franco de Médina, et terminait cependant par lui dire : « Réfléchissez attentivement, général, sur « toutes les considérations de ma lettre. Il dépend de vous « quelle ne soit qu entre le Roi et vous, etc. K »

Une telle démarche n'eût été qu'une absurdité, une

i Les instructions de Malouet portaient 7 catégories dans ses classifications coloniales : il fallait bien que le Roi d'Haïti le singeât, même en cela. Toute la différence qui existait entre les deux gouvememens, c'est que le premier prescrivait un grand secret dans l'intérêt du but qu'il voulait atteindre, tandis que le second sollicitait la plus grande publicité pour parvenir au sien. L'un resta scandalisé de la divulgation de son secret, l'autre regretta d'avoir demandé cette publicité.

[1815] chapitre m. 143

sotte imitation de la mission envoyée à Haïti par le gouvernement français, si l'intention de Christophe ne perçait pas à travers toutes les paroles d'union et de défense commune, consignées dans la lettre de son ministre. Ce cruel savait que l'expiration des fonctions de la présidence dePétion aurait lieu le 9 mars; et aprèsl'avoir déjà accusé, dans ses actes imprimés lors de l'arrestation de Franco de Médina, de complicité avec la France pour rétablir r esclavage à Haïti, il voulut tenter, par ses envoyés, de le dépopulariser parmi les noirs de la République, en expédiant de nouveau tous ses écrits qui tendaient également à jeter du soupçon sur les hommes de couleur. Sa férocité ne l'aveuglait pas au point de l'empêcher de pressentir, que la conduite de Pétion envers D. Lavaysse, si différente de la sienne envers l'autre agent, allait établir une opinion honorable de Pétion en Europe; et sa jalousie farouche lui fit mettre tout en jeu pour le perdre aux yeux des Haïtiens.

Loin de redouter ces trames royales, de cacher au peuple la lettre et les autres écrits que lui remit Dupont, le président en fit donner lecture à haute voix, à tout cet immense auditoire de tous rangs qui se pressait autour de lui. Pas un seul citoyen ne manifesta un sentiment d'indignation en cette occasion ; le ridicule seul couvrit chacune des phrases de la lettre de Prévost, et plus d'une voix murmura encore :« Pangnols ! Mardi gras! »

On n'avait jamais vu Pétion lui-même aussi gai, aussi sarcaslique. Il ménagea trois des envoyés ; mais il reprocha à Ferrier de s'être sauvé, à Jacmel, d'une manière bien peu digne d'un homme qui avait eu l'honneur d'être revêtu de la dignité de sénateur, puisqu'il avait trompé ses créanciers et emporté leurs fonds en fuyant7quand ils

144 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI.

avaient la plus grande confiance en lui. Il ajouta qu'il était étonné, après de tels faits, queFerrier osât se présenter au Port-au-Prince, en baron, major-général, etc., et surtout décoré d'une croix; qu'au lieu de cette croix, son maître Henry aurait dû lui donner les 50 mille piastres qu'il devait, pour payer ses créanciers, réparer l'honneur d'un serviteur fidèle qui, au fait, n'était qu'un banqueroutier frauduleux.

En ce moment, Robert Sutherland, se trouvant aussi dans la foule, réclama du président la permission de faire emprisonner Ferrier, comme étant son principal créancier; mais le président lui répondit malicieusement, que Fenvoyé d'un Roi ne pouvait être retenu ni détenu pour dettes.

Prenant alors son ton grave, Pétion leur dit que le surlendemain, il leur donnerait sa réponse à la lettre de Prévost, afin qu'ils pussent retourner à Sans-Souci ; et qu'ils pouvaient se retirer dans le logement qu'il avait ordonné au général Boyer de leur préparer.

Le président invita fonctionnaires, officiers et citoyens à aller les voir, persuadé qu'il était qu'aucune trahison n'était à craindre. Ils reçurent beaucoup de visites, en effet, et ils purent se persuader eux-mêmes que les offres de titres de noblesse, de croix, de rubans, etc., faites par S. M. Très-Barbare, n'exerçaient aucune influence sur l'esprit républicain des visiteurs, — non plus que les lettres de blanc offertes précédemment par ordre de S. M. Très* Chrétienne '.

Le 20 février, ces envoyés furent de nouveau accompagnés au palais où le modeste Président de la République

I Christophe fit publier cependant, que Pétion avait voulu faire assassiner ses envoyés, et que le peuple s'y opposa.

leur remit sa réponse à la dépêche de Prévost, en leur souhaitant bon voyage, et surtout la conservation de leurs têtes * . Ils furent reconduits jusqu'aux avant-postes, d'où ils continuèrent leur route.

La réponse de Pétion fut ce qu'elle devait être : une revue rétrospective de sa conduite, comparée à celle de Christophe ; des événemens qui amenèrent la guerre civile actuelle et qui firent de Christophe un rebellehla. volonté nationale; l'assurance de nouveau donnée qu'il saurait défendre l'indépendance du pays. Et à ce sujet, il dit à Prévost : « Vous me parlez, Monsieur le général, d'am- « nistie, de pardon, d'oubli du passé,d'autorité paternelle, « de monarque, de grades, de distinctions, de titres de « noblesse héréditaire? Nous étions bien éloignés de ces ff idées bizarres et inconvenantes, quand je sollicitai le « général Christophe à sortir du Cap pour se soustraire « à la potence, et quand je réveillai sa méfiance contre « les Français qu'il connaissait si mal, que peu de temps « auparavant il avait confié son fils au général Boudet f< pour le conduire en France... C'est cependant lui qui « veut bien nous pardonner, nous élever à la noblesse « héréditaire et nous décorer de ses ordres!... »

Le même jour, le président publia une proclamation au peuple et à l'armée, où il leur rendit compte de la ridicule mission envoyée par Christophe, en leur disant : « Sa « royauté est une chimère : un peu plus tôt, un peu plus « tard, nous serons réunis... ce moment désiré ne peut « manquer d'arriver 2. »

1 Quelque temps après, Dupont mourut; et l'on soupçonna généralement qu'il périt par ordre de Christophe, pour avoir été mieux accueilli que les autres envoyés par Pétion, <jui n'avait fait cependant que céder au souvenir de leur commun malheur. Mais Christophe ctait le représentant de Toussaint Louverlure !

2 C'était le même langage qu'il tenait en 1807, quand Gérin lui faisait opposition. Ses

J46 ÉTUDES SUR l'mstoire DIIAÏTI.

Toutes ces pièces furent imprimées et distribuées d'un bout de la République à l'autre, et partout le président fut hautement approuvé.

Le moment arriva où le sénat devait exprimer celte approbation générale, par un acte interprétatif de la volonté nationale, et de la confiance de tous en leur premier magistrat. Le 9 mars, il se réunit à l'occasion de l'expiration des fonctions du Président d'Haïti, et il forma son bureau en élisant le sénateur Lys pour diriger ses travaux. Une haute convenance porta ce corps à placer ce membre distingué à sa tête, lorsqu'il avait à rappeler dans l'administration de Pétion, des faits aussi glorieux que patriotiques pendant la période écoulée de 1811 à 1815. Les sénateurs pensèrent qu'il fallait mettre en présence l'un de l'autre, ces deux anciens amis, ces deux illustrations du pays, pour mieux sceller leur réconciliation si profitable à la patrie, par les louanges que le sénat allait décernerai! grand citoyen qui les mérita par sa conduite.

Cette fois, l'administrateur général des finances, Imbert, après avoir adressé au sénat un message, se rendit dans son sein pour l'informer qu'il était revêtu provisoirement du pouvoir exécutif, par le dépôt fait en ses mains des rênes du gouvernement par l'ex-président d'Haïti1.

Aussitôt après qu'il se fut retiré, le sénat procéda au

prévisions s'accomplirent en iS20, comme le retour de Napoléon de l'île d'Elbe justifia sa prédiction a D. Lavaysse.

1 Celte démarche d'Imbert fournit aux secrétaires de Christophe une occasion de le plaisanter sur le rôle comique, disaient-ils, qu'il joua ce jour-l'a. Pétion était resté sans garde au palais de la présidence, tandis qu'Imbert en avait une très-forte en son hôtel, et des aides de camp pour recevoir et porter ses ordres. Les secrélaires de Sa Majesté Trèsfinrbare voulurent sans doute distraire leur maître de la confusion qu'il venait d'éprouver, au relour de ses députés.

[1815] chapitre m. 147

scrutin relatif à cette charge; et à l'unanimité, il réélut de nouveau le citoyen Alexandre Pétion, général de division, pour en exercer les fonctions pendant quatre années. Il députa immédiatement les sénateurs Larose et Fresnel auprès de cet élu du peuple pour lui annoncer sa nomination : ces deux membres revinrent informer le corps qu'il acceptait. Une salve d'artillerie sanctionna cette élection constitutionnelle.

Le lendemain, le sénat se réunit à l'effet de recevoir du président élu le serment dicté par le pacte social. On voyait dans son enceinte trois grands drapeaux consacrés : l'un, aux Invalides de l'armée qui avaient versé leur sang sur tous les champs de bataille, pour assurer la Liberté et l'Indépendance nationale ; l'autre, aux braves Défenseurs de la patrie qui portaient les armes, pour remplir le même devoir dans les circonstances qui pouvaient surgir ; le troisième, à la Jeunesse destinée à être appelée à marcher sur les traces de ses devanciers dans cette noble carrière. Un écusson représentait le faisceau d'armes de la République d'Haïti avec ses drapeaux aux couleurs nationales, emblème de l'union de ses enfans, et la légende : Le salut du Peuple est la Loi suprême, adoptée par le sénat peu après son institution.

Tous les corps de l'État étaient représentés dans son sein, par la présence des magistrats, des fonctionnaires publics et des officiers de tous grades du Port-au-Prince; à ceux-là se mêlaient les commerçans nationaux et étrangers, les citoyens de toutes les classes, les instituteurs et leurs élèves.

L'administrateur général des finances fut introduit et adressa au sénat un compliment, au nom de la nation, pour son choix fait la veille. Puis, le général A. Pétion

148 ÉTUDES 'SUIt l/niSTOlKE d'haÏtI.

fut annoncé et vint, escorté de ses aides de camp, occuper le fauteuil qui lui était réservé, en face de celui du président; du Sénat. Après un moment de silence qui suivit le bruit des fanfares militaires et de la musique, Lys adressa à Pétion les paroles suivantes :

Général,

La plus importante obligation du Sénat est de placer à la tête du gouvernement de la République, un citoyen qui, par ses talens, ses vertus, son patriotisme et son dévouement, puisse procurer à la nation la somme de bonheur dont l'homme est si avide dans l'état social.

C'est cet esprit qui animale corps législatif, lorsqu'en mars 1807 il vous proclama Premier Magistrat de la République. Le Sénat ne crut alors mieux remplir le vœu de la nation et mieux récompenser vos vertus, qu'en vous plaçant à la tête du gouvernement avec le titre constitutionnel de Président d'Haïti.

Celui qui, le premier, prit les armes pour combattre et expulser les Français du pays qui nous a vus naître, et qui, bientôt après, s'arma contre un tyran sanguinaire qui déshonorait la nation, et qui, successivement, a repoussé loin de' nos frontières l'usurpateur qui désole le Nord de cette île, devait nécessairement être proclamé le chef immédiat de la République. Dans cette première élection, le Sénat, heureux de son choix, en a connu toute l'importance par la sagesse de votre administration paternelle.

Les premières années qui ont suivi la fondation de la République devaient nécessairement être orageuses. Le vaisseau de l'Etat, confié à vos habiles mains, longtemps ballotté par les tempêtes révolutionnaires, est sorti sans danger de la tourmente qui l'agitait. Il voguait encore paisiblement, lorsque, par une cruelle fatalité, une main imprudente a agité le brandon de la division dans la République, une et indivisible. l Ce système trop déplorable aurait précipité la patrie dans un abîme de maux, sans la sagesse de vos mesures et les profondes méditations d'une politique raisonnée et basée sur l'humanité.

! Allusion a Riga«i et a la scission du Sud.

fl815j (CHAPITRE; IH. 149

Dans ces rnomens difficiles, général, vous avez senti qu'un remède violent ne pouvait qu'aggraver nos maux. Jamais, en politique, homme ne fut placé dans une circonstance plus délicate que vous ! Et la République, roulant pour ainsi dire au milieu des flots qui l'agitaient du Nord au Sud, est sortie triomphante, sans que le père ait versé une larme sur latombe.de son fils, et sans que l'épouse désolée ait pleuré son époux. Tous ces bienfaits sont votre ouvrage ; et le Sénat, qui a partagé l'allégresse publique, devait nécessairement continuer le pouvoir dans vos mains, puisque, d'après notre constitution, le même citoyen appelé à la Présidence de la République, peut être indéfiniment réélu d'après sa bonne administration.

La pacification du Sud sera toujours regardée comme un chefd'œuvre de modération et de magnanimité. Le siège du Port-au- Prince, qui eut lui en même temps, où vous avez donné tant de marques de valeur, de prudence et de talent, sera aussi à jamais regardé comme une des époques les plus glorieuses de votre vie.

Celui qui sait faire respecter la République, en faisant la conquête des cœurs, et qui expose sans cesse ses jours pour le bonheur de ses concitoyens, est bien fait pour gouverner un peuple longtemps persécuté par ses devanciers.

Le terme prescrit par l'article 105 de la constitution pour la présidence, étant expiré le 9 de ce mois, le corps législatif ayant procédé, dans sa séance d'hier, à l'élection du Président d'Haïti, le suffrage libre de ses membres vous appelle de nouveau à la Présidence de la République. Vous êtes dans le sanctuaire des lois, en présence des mandataires. du peuple, au milieu des magistrats de la nation et de toutes les autorités civiles et militaires, pour remplir les formalités prescrites par l'article 107 de la constitution. Président d'Haïti,

En vous proclamant pour la troisième fois Premier Magistrat de la République, le Sénat aurait désiré qu'il fût en son pouvoir de vous dispenser de ce serment, attendu que vous en avez surpassé les obligations.

Ce jour, consacré à l'allégresse publique, fera époque dans les fastes de la République, par la nouvelle élection du plus vertueux des chefs que la Providence appelle à gouverner les hommes.

Puisse l'Eternel vous conserver les sublimes principes qui vous caractérisent! Consolidez la liberté publique, la propagation de la

morale, de la religion, de l'instruction publique, l'encouragement de l'agriculture et du commerce.

Pétion répondit à ce discours par celui qui suit :

Citoyens Sénateurs,

L'expression des sentimens du Sénat, en m' élevant à la première Magistrature de la République, parle vœu de mes concitoyens dont vous êtes les organes, m'est d'autant plus agréable, qu'il justifie le zèle avec lequel je me suis sans cesse occupé de faire leur bonheur.

Vous retracer les époques marquantes de mon administration, est un devoir d'usage dans tous les gouvernemens. Dans le nôtre, c'est rappeler des actions communes à tous les citoyens de la République; et la gloire qui en rejaillit sur le chef étant leur ouvrage, leur appartient autant qu'à lui-même. C'est dans cette idée que je la partage avec eux.

La bonté divine a permis que l'instant choisi par notre implacable ennemi, Henry Christophe, pour nous attaquer, fût celui d'une heureuse réunion entre le Sud et l'Ouest : réunion qui brillera dans n©s annales « Vhonneur de tous. Cet ennemi qui croyait trouver dans ses affreux projets une exécution facile, n'a rencontré qu'un mur d'airain contre lequel il est venu abaisser son front orgueilleux. Il s'est retiré couvert de honte, de rage et de confusion.

La loyauté, la bravoure, l'héroïsme, sont les traits les plus saillans du siège du Port-au-Prince. Que de hauts faits d'armes ! Que de grandes actions, d'efforts, de patriotisme et de courage n'a-t-il pas produits ! Que ne dois-je pas aux braves qui ont figuré dans cette occasion ! Rien n'a été perdu pour mon cœur : tout est gravé dans ma mémoire. C'est dans ce jour solennel, où je me plais à épancher mes sentimens, que je leur offre, avec la reconnaissance nationale, les éloges qu'ils ont si bien su mériter.

Ces éloges appartiennent aussi à nos frères de l'armée du Nord, qui, refusant de seconder le bras qui voulait nous écraser, se sont joints à la cause de la liberté. Cette conduite nous a donné la mesure de l'opinion publique dans le Nord, et a démontré que s'il est possible d'asservir un peuple, il ne faut souvent qu'un instant pour la chute d'un tyran.

Privés d'un commerce régulier, par les événemens de la guerre continentale de l'Europe , nous sommes parvenus, par une sage économie, à éteindre la dette publique. L'armée a été habillée, secourue, autant que les temps ont pu le permettre : les troupes sur nos frontières, qui se sont agrandies par la jonction de l'arrondissement du Mirebalais et du quartier des Grands-Bois, reçoivent régulièrement leurs besoins. Les transactions du gouvernement ayant été exactement acquittées, nous avons trouvé, dans les commerçans étrangers, le zèle et la bonne volonté que nous pouvions désirer.

Je croirais n'avoir rien dit, citoyens Sénateurs, si je ne faisais l'aveu public de tout ce que l'État doit au généreux dévouement que vous n'avez cessé de manifester dans toutes les circonstances, et combien il est glorieux pour vous d'avoir coopéré, dans les momens les plus difficiles, à la prospérité et au bonheur de la République.

Je jure de remplir fidèlement V office de Président d'Haïti, et de maintenir de tout mon pouvoir la constitution.

Cette cérémonie politique fut suivie de la cérémonie religieuse où un Te Deum chanté avec pompe, consacra aux yeux du peuple la continuation du pouvoir exécutif dans les mains de Pétion. Le soir, il réunit la plupart des assistans dans un grand banquet national au palais de la présidence, et la population du Port-au-Prince éclaira cette ville par une brillante illumination, emblème de sa joie, de son bonheur.

Comme on le voit, le discours prononcé par le président du sénat, résume en peu de mots la brillante carrière politique et militaire dePétion, à partir du jour de sa prise d'armes au Haut-du-Cap, en 1802. Il y avait une convenance d'actualité à rappeler ce fait intelligent et patriotique, dans le moment où l'on était menacé d'une invasion par la France, et où Christophe venait de s'efforcer de l'accuser de projets de trahison envers son pays, pour favoriser cette puissance dans le réla-

blissement de son autorité et de l'esclavage. Mettre ensuite dans la bouche de Lys, qui avait été en opposition à son système de gouvernement dans la lutte du sénat avec lui, dans la scission du Sud, les éloges qu'il mérita par la sagesse et la prudence de sa conduite, par sa modération exemplaire, par ses sentimens humains, c'était décerner à Pétion la plus belle couronne civique dont on pût orner sa tête ; car il y avait conviction pour Lys comme pour le sénat, que le chef de l'État y avait droit \

De son côté, comme, dans son langage modeste, Pétion s'est plu à dissimuler sa propre gloire, en parlant de celle qu'acquirent tous ses concitoyens, du Sud particulièrement, dans le concours qu'ils lui donnèrent pour sauver la République ! En rappelant les faits d'armes du siège du Port-au-Prince, il rehaussait le caractère de Lys qui montra tant de valeur en cette circonstance ; en y joignant des éloges pour tous les militaires du Nord qui firent défection à la République, il honorait le caractère de Magny et de ses compagnons d'armes. Enfin, il rendit justice à la loyauté des commerçans étrangers, et

t Le discours du président du sénat fut rédigé par Daumec, avant l'arrivée de Lys au Port-au-Prince. Averti que ses collègues désiraient qu'il présidât ce corps, il fit dans une seule journée les 36 lieues qui séparent celte ville, du Petit-Trou où il résidait.

A cette époque, Dupré, qui s'était retiré aussi dans le Sud pendant la scission, fit les vers suivans pour être gravés au bas du buste de Pétion :

Le calme de son front est celui de son âme. Ni revers ni périls, jamais rien ne l'enflamme. Philosophe guerrier, prudent Législateur, Dans le bonheur des siens il trouve son bonheur. Lui seul n'est point frappé de l'éclat de sa gloire, Quand un jour l'avenir doit béiiïr sa mémoire.

Quelle satisfaction pour Pétion, d'avoir su ainsi se concilier les cœurs, même Je ceux dtses concitoyens qui lui furent le plus opposés !

H 815] chapitre ni. 155

à la coopération du sénat dans tous les actes de son administration libérale.

En apprenant la réélection de Pétion, Christophe rugit de rage. N'osant plus entreprendre une campagne contre la République, dans la crainte d'une défection totale de ses troupes; honteux de l'insuccès de son ambassade, mais prétextant de la nécessité d'une prompte réunion de tous les républicains à son autorité, pour mieux résister aux Français, il se livra à une guerre de 'plume, dans l'espoir de détruire toute confiance en Pétion. A cet effet, il ordonna à Prévost et Vastey de faire chacun un écrit, — si toutefois le besoin de conserver leur pénible existence ne les porta pas euxmêmes à devancer ses désirs. Prévost publia d'abord sa lettre à Pétion, précédée d'une préface intitulée : L 'Olivier de la paix; puis, une adresse aux citoyens de l'Ouest et du Sud où il commenta la réponse de Pétion et sa proclamation au retour des ambassadeurs du Nord, en l'accusant de nouveau de tramer avec les Français pour leur livrer le pays. Malgré ces absurdes accusations, le style de cet écrit était plus modéré que celui publié par Vastey, dont la perversité était proverbiale en Haïti, dans le Nord surtout ; il l'intitula : Le Cri de la Patrie, etc. Cette diatribe où il essaya tous les genres d'injures grossières contre Pétion, semblait être secrètement écrite à l'adresse de son Roi dont les crimes nombreux apparaissaient sous ce voile. Ce fut son début dans une foule d'autres publications qu'il fit dans les années suivantes. Christophe envoya jeter encore ces deux écrits à nos avant-postes.

Pour en finir avec lui et ses écrivains, tremblans de peur d'être égorgés. Pétion fit rédiger aussi un écrit

par Sabourin, intitulé : Le Peuple de la République d'Haïti, à Messieurs Vastey et Limonade. Il réfuta toutes les imputations calomnieuses consignées dans les deux autres. On leur annonça que désormais, tous ceux qu'ils enverraient encore seraient immédiatement livrés aux flammes, pour toute réponse '.

Nous avons déjà parlé des nombreux corsaires qui parcouraient en tout sens la mer des Antilles, des forbans qui profitaient de la guerre des colonies espagnoles avec leur ancienne métropole, et de celle des États-Unis avec la Grande-Bretagne, pour infester les mêmes parages et commettre des actes de piraterie. Après la défense faite par Pétion à tout Haïtien de prendre service à bord de ces corsaires, et de laisser vendre les marchandises provenant de leurs prises, on arriva à soupçonner des citoyens de la République d'actes de piraterie, en servant sous les forbans. En conséquence, le h août 1814, le président avait provoqué du sénat une loi contre les pirates; et le 31 octobre suivant, cette loi fut rendue, portant peine de mort contre eux et leurs complices par recel, etc. Elle renvoya, pour l'instruction des procès, aux formes prescrites dans les anciennes ordonnances des rois de France, de 1681 et 1718, dont les dispositions se trouvaient peu applicables aux localités du pays.

Après la publication de cette loi, un officier delà marine de la République, nommé Bellevue, et quelques

1 C'est a peu près a cette époque que Colombel arriva au Port-au-Prince. Il fut accueilli par Pélion qui le nomma son secrétaire particulier. Ayant eu l'occasion de voirD. Lavaysse à Paris, ce dernier lui lit les plus grands éloges du président en l'engageant à aller servir la République. Ce jeune homme était né a Miragoane, de parons respectables ; il avait reçu une brillante instruction en France.

[1815J CHANTRE ÎI!. 155

hommes de mer qui montaient une barge avec lui, furent accusés d'avoir commis un acte de piraterie sur un navire étranger, dans les parages de la Gonave. Livrés au tribunal militaire, ou commission permanente, en vertu de la loi, ils furent défendus par Daumec qui réussit à les sauver, par les circonstances de cette affaire. Mais, avocat heureux dans la défense de ses clients, il se ressouvint qu'il avait été l'un des bons et fermes législateurs de son pays ; il vit en quoi la loi était insuffisante pour atteindre efficacement la piraterie et les pirates. Désirant que la République s'honorât par la répression de ce crime qui nuisait à ses relations commerciales, il présenta des observations à ce sujet au Président d'Haïti, qui les transmit au sénat par son message du 5 janvier 1815, en les appuyant et provoquant une nouvelle loi plus explicative, définissant mieux les cas et les circonstances à l'aide desquelles la piraterie pourrait être prouvée et punie.

Alors parut la loi du 8 avril, en 20 articles, qui satisfit à ce besoin d'ordre public en établissant la peine de mort et d'autres graduées, à raison des circonstances. C'est tout un éloge pour Daumec, devenu l'un des sincères admirateurs de Pétion. Le président lui-même, en transmettant au sénat ses observations écrites et les appuyant, s'est mis au-dessus de cette petite vanité des chefs de gouvernement, qui se plaît à cacher le bien qu'on leur conseille ; et il a mis l'histoire à même de louer une bonne action d'un citoyen éclairé.

Elle doit louer aussi et honorer la mémoire d'un autre qui, en ce moment, se débattant à Londres contre les étreintes de la mort, faisait ce qui dépendait de lui pour assurer le repos et les progrès de sa patrie, en

156 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D IIA1TÏ.

garantissant son indépendance et sa souveraineté : nous voulons parler de Garbage.

Le \ 1 octobre 1814, peu après son arrivée à Londres, il avait présenté une noie officielle à Lord Liverpool, premier ministre du gouvernement britannique, par laquelle il lui déclara qu'il avait mission du Président de la République d'Haïti, de solliciter la médiation de ce gouvernement pour obtenir de celui de France, la reconnaissance de l'indépendance et de la souveraineté d'Haïti, sur des bases équitables. Quelques jours après, il obtint de ce ministre une conférence particulière, où il lui exhiba ses pleins-pouvoirs et lui expliqua les vues dePétion. Dans cette conférence, Garbage n'avait obtenu d'autre réponse de Lord Liverpool que celle-ci : « Le cas « qui se présente est un de ceux dans lesquels le gouver- « nement britannique ne peut pas s'ingérer ; » et il fut renvoyé à s'adresser au comte de Chartres, ambassadeur français à Londres. Mais Garbage s'abstint de toute démarche à ce sujet, ses instructions lui prescrivant d'obtenir préalablement la médiation de la Grande- Bretagne. Lord Liverpool la refusa, comme on voit, parce qu'il n'ignorait pas que le ministère français avait envoyé ses agents à Haïti, et que d'ailleurs il y avait engagement pris de laisser agir la France V,

Au même moment, le 15 octobre, Pétion publiait son arrêté pour la réduction des droits d'importation à prélever sur les marchandises anglaises, qui devait avoir et qui eut du retentissement dans la Grande-Bretagne, en même temps que les publications faites par lui et par Christophe, y excitaient l'indignation des philanthropes

i Le refus fait a Garbage étail fondé sur le même motif que celui fait aux agents de fa Ro'uvelle Grenade et de Buenos-Avres.

[181 oj CHAPITRE fil. 157

et du peuple, contre les manœuvres du gouvernement français.

Depuis longtemps, Garbage était affecté d'une phthisie pulmonaire qui exigeait les plus grands soins : en acceptant cette mission dans la température humide de l'Angleterre, ilse dévouait à une mort certaine dans l'espoir d'être utile à son pays. L'hiver survenant, il fut retenu au lit àPentonville, non loin de Londres, et ne put aucunement s'occuper de sa mission qui avait reçu un accueil si froid du ministre anglais. Il en avait référé à Pétion, et il dut attendre ses ordres; d'ailleurs, il était impossible, dans sa situation, qu'il revînt en Haïti. Sur ces entrefaites, le retour de Napoléon en France vint renvoyer les Bourbons à l'étranger. Mais au 51 mai 1815, les choses prenaient une telle tournure en Europe, qu'on pouvait espérer une seconde Restauration de Louis XVIÏF sur le trône de ses ancêtres. En ce moment, Garbage se hasarda, quoique encore malade, et ne pouvant sortir de sa chambre ni suivre des conférences quelconques, ainsi qu'il l'avoua, à adresser à Lord: Liverpool une nouvelle note, dans la pensée que les événemens survenus à Haïti et accomplis en Europe, par les actes sur l'abolition de la traite des noirs, pourraient avoir changé les vues du gouvernement britannique.

Par cette note, il proposait à Lord Liverpool, au nom du Président et de la République d Haïti, de communiquer à Louis XVIII, son intention de faire un traité avec lui, en sa qualité de Roi légitime de France, mais avec le concours de la Grande-Bretagne, comme partie accédante et médiatrice. D'après sa note, ce traité eût renfermé les clauses suivantes :

« 1° Le Roi de France reconnaîtrait l'indépendance

158 ÉTUDES SUR LHISTOIRE DflAÏTI.

« d'Haïti, par les mêmes termes que l'indépendance des « États-Unis avait été reconnue parla Grande-Bretagne.

« 2" La République d'Haïti s'engagerait alors à ne point « admettre dans ses ports les bâtimens français, sous un « autre pavillon que celui de la dynastie des Bourbons, « ni ceux d'aucune puissance alliée à Napoléon.

« 3° Elle eût souscrit l'obligation de payer au Roi de « France, jusqu'à ce qu'il fût rétabli sur son trône, un n subside annuel égal à un droit de 1 0 pour cent ad va- « lorem de toutes les denrées exportées de la République, a pour être appliquée par S. M., à sa volonté, soit entiè- « rement à la défense de sa cause pendant l'usurpation, « ou soit une partie en indemnisant les ci-devant pro- « priétaires d'habitations à Haïti. Et après la restaura- « tion de S. M., ledit droit seraitréduità 5 pour cent, et « continuerait à être payé à elle et ses successeurs ; mais « alors, cette indemnité serait exclusivement appropriée « au s ex-propriétaires, jusqu'à ce qu'ils fussent entière- « ment payés de la valeur des terres et établissemens « qui leur avaient appartenu.

« 4° Afin d'assurer la perception de cette indemnité, « toutes les denrées de la République seraient exportées « par navires anglais seulement; le droit de 10 pour cent « serait payé en Angleterre par les consignataires. Après « la restauration de S. M., toutes les denrées seraient « dirigées en France, où le droit de 5 pour cent serait « également payé parles consignataires.

« 5° L'arrêté du Président d'Haïti continuerait à être « exécuté par rapport à la réduction de droits sur les « marchandises anglaises.

« 6° La République n'entendrait pas cependant s'oppo- « ser à ce que le Roi de France conclût avec le général

[1815] CHAPITRE lit. 159

« Christophe, un semblable traité ou tous autres arran- « gemens, pourvu qu'ils fussent basés sur la reconnais- « sance de l'indépendance d'Haïti. Elle ne réclamerait, « dans ce cas, de la part de la France, qu'une neutra- « lité loyale entre elle et celui qui se qualifiait Roi « d'Haïti. »

Et Garbage ajoutait, toutefois, « qu'il n'avait point « d'instructions qui eussent prévu les circonstances pré- « sentes, — celles de la fuite des Bourbons par le retour « de Napoléon, — mais qu'il croyait, d'après les ter- « mes généraux de ses pleins-pouvoirs, que les arrange- « mens qu'il proposait seraient ratifiés par le Président « d'Haïti. »

Il est facile de concevoir, que Pétion n'eût jamais approuvé un traité conclu avec un roi déchu de son trône et sur de semblables combinaisons. Aussi regretta-t-il que Garbage eût fait cette proposition en son nom, et il l'en excusa à cause de la gravité de sa maladie arrivée à son dernier période; car, le 6 juillet suivant, moins de 40 jours après sa note, cet excellent citoyen rendit le dernier soupir. Il avait déposé une copie de cette note entre les mains de Wilberforce et Stephen, qui l'adressèrent à Pétion après la mort de son secrétaire, aux obsèques duquel ils firent procéder. Garbage avait su inspirer la plus grande estime pour sa personne, en Angleterre, à Wilberforce surtout 5 et c'est le plus complet éloge qu'on puisse faire de cet Haïtien '.

1 La loge maçonnique l'Amitié des frères réunis, dont Garbage était un membre distingué, lit célébrer un service funèbre a sa mémoire, a l'église du Port-au-Prince. Dans cette cérémonie pompeuse, Sabourin prononça une oraison où il rendit justice aux qualités éminentes et aux vertus privées de cet estimable citoyen. La population de cette ville s'associa aux regrets éprouvés par Pétion et les maçons. A ce titre, Garbage reçut un accueil bienveillant du duc deSussexqui était le Grand Maître de cet Ordre en Angleterre.

160 études suu l'histoire d'iiaïti.

Il est inutile d'ajouter que sa note à Lord Liverpool ne fut suivie d'aucun effet.

Peu de temps après cette infructueuse démarche de Garbage pour concilier les intérêts d'Haïti et de la France, il se passa au Port-au-Prince un fait qui devait y aboutir plus facilement, et qui était la meilleure diplomatie à employer entre ces deux pays. Lf ex-agent Dravermann y arriva sur un navire portant pavillon prussien et chargé de vins de Bordeaux, de fruits secs, d'huile et d'autres marchandises.

Négociant intelligent, il avait compris que le commerce est toujours, de tout temps, le plus solide moyen de rapprochement entre les peuples; que cette industrie efface les distances qui les séparent; qu'elle initie les moins avancés à la civilisation des autres; que l'intérêt, enfin, apaise les haines nationales, s'il ne parvient pas à les dissiper entièrement.

Arrivé sur la rade extérieure, il y fit mouiller son navire et descendit avec confiance au port, où il essaya toutefois de parler allemand en demandant à voir le Président d'Haïti. Son âge, ses cheveux blancs avaient quelque chose de respectable : il fut aussitôt accompagné au palais. Arrivé là, il avoua à Pétion qu'il était Dravermann, négociant et non plus agent du ministre de la marine et des colonies ; qu'il se confiait en la loyauté du Président de la République, et ne demandait qu'à vendre ses marchandises et à opérer sa cargaison de retour en denrées du pays, si le président voulait permettre l'entrée du navire dans le port.

Il s'adressait à un chef qui comprenait parfaitement lui-même les bons résultats que cette première opération

commerciale pouvait produire. Non-seulement Pétion permit l'entrée du navire dans le port, — bien entendu sous le pavillon prussien, — mais il dit à Dravermann qu'il allait lui indiquer l'un des meilleurs négocians du Port-au-Prince pour être son cosignataire. C'était J.-F. Lespinasse qu'il fit appeler immédiatement, et à qui il recommanda de bien soigner les intérêts de son consigné. Le président ne pouvait faire un meilleur choix, et il donna des ordres exprès pour que la cargaison pût être débarquée sans retard. Bientôt il était le premier à s'approvisionner des objets qui la formaient, et à l'envi, chacun courut au magasin de Lespinasse : celui-ci procura une vente avantageuse à Dravermann et un prompt chargement de retour. Satisfait de son opération, il repartit pourla France et ne tarda pas, soit à revenir lui-même, soit à envoyer son navire encore chargé de vins et autres choses, d'après les renseignemens qu'il avait pris sur la place.

Dans le courant de la même année, deux autres navires arrivèrent au Port-au-Prince, sous pavillon masqué, l'un ayant de très-beaux bijoux, des montres, etc., l'autre, des livres et autres articles de librairie, de papeterie, etc., dont le débit fut très-profitable à leurs armateurs '.

Ainsi, l'on pourrait dire que la France et Haïti se réconcilièrent, dès le jour où un Négociant français vint loyalement offrir à un Haïtien de vider ensemble un verre de vin de Bordeaux \

1 Convaincu que ce commerce serait fructueux pour la France, et voulant l'encourager, Louis XVIII rendit une ordonnance, le 27 mars 1816, pour le réglementer. Les armateurs furent astreints a obtenir une autorisation spéciale du ministre de la marine pour chaque navire, en déclarant sous quel pavillon étranger il se présenterait a Saint-Domingue ; et, a la faveur de ce vieux nom, les denrées d'Haïti payaient les mêmes droits que celles des colonies françaises. Cette ingénieuse fiction politique profita aux deux pays.

2 Pétion avait dit a D. Lavaysse : « Des navires mardiands sont les meilleurs négociateurs que vous puissiez nous envoyer. »

Et, chose remarquable ! les commerçans et les sociétés populaires de Bordeaux furent les plus empressés à demander, dans l'intérêt de la justice, l'égalité des droits civils et politiques pour la classe intermédiaire de Saint- Domingue. Par leur active sollicitude, les Girondins, députés de cette cité et de son département, la firent proclamer dans l'assemblée législative, le 4 avril 1792; ce furent eux qui influèrent le plus sur la nomination de Polvérel et Sonlhonax, en qualité de commissaires civils, appelés par les circonstances à proclamer la liberté générale des esclaves, au nom de la France '. Il était dans la destinée de Bordeaux de rapprocher encore cette noble France de la jeune Haïti !

Les relations si pacifiquement rétablies entre ces deux pays ; l'espoir qu'elles firent naître en faveur du maintien de la paix entre eux, en attendant la conclusion d'un traité formel à cet égard ; la confiance que les citoyens prenaient chaque jour dans la sagesse politique du chef de l'État, dans son administration paternelle qui augmentait à tout moment le nombre des propriétaires ; la pensée de la conservation de la tranquillité publique, qui en résultait; l'attachement qu'inspirait Pétion à toutes les classes : tout contribua à faire imaginer une grande fête nationale en l'honneur du premier magistrat de la République, comme l'expression de la haute estime qu'on lui portait. Daumec et Lespinasse eurent les premiers cette heureuse idée, qu'ils communiquèrent aux commerçans nationaux. Ceux-ci l'accueillirent chaleureusement, les commerçans étrangers réclamèrent la faculté d'y concou-

1 Voyez au tome 1" de cet ouvrage, les pages tG0, ô2S; r">i.~ et Z.U:

rir aussi, et bientôt les citoyens de tous rangs se joignirent à eux : la souscription ouverte chez Lespinasse fut remplie en peu de jours.

Une députation fut envoyée auprès de Pétion, à l'effet de le prier d'acquiescer au vœu général. 11 y consentit avec émotion et reconnaissance, et il mit sa grande maison de la rue Américaine à la disposition des commissaires de la fête : c'étaient principalement Daumec et Lespinasse, secondés de plusieurs autres citoyens. Tout y fut préparé avec goût et intelligence; de nombreuses tables furent dressées pour le banquet, qui fut suivi d'un bal auquel un grand nombre de dames assistèrent.

Le 11 septembre, jour decette fête vraiment somptueuse, les rues par où le Président d'Haïti dut passer pour s'y rendre, furent jonchées de feuillages et de fleurs : la ville fut illuminée. La musique militaire précédait le cortège qui l'accompagnait et qui était formé des sénateurs, des principaux magistrats et fonctionnaires, des généraux et autres officiers de tous grades. Un détachement de la garde à pied l'escortait. Toute la population de la ville était debout. Pendant le banquet, aux toasts qui furent portés à l'aide des bons vins de France, des salves d'artillerie se firent entendre : ce qui donnait un caractère militaire à cette fête essentiellement civique. Et l'on peut dire que ce jour-là, Pétion était à l'apogée d'une gloire pure, resplendissante de tout l'amour de ses concitoyens '.

Mais lui, tout en recevant ces ovations populaires, ne s'endormait pas dans la sécurité que présentait l'état des

1 Le général Magny, cédant a l'enthousiasme qui animait tous les convives, porta un toast contre Christophe. Cette courageuse imprudence ne nuisit pas cependant a sa famille qui était au Cap. Magny inspirait tant de respect, même au barbare qui y trônait, que son nom fut toujours porté dans l'almanach royal, avec sa qualité do maréchal d'ilnïii el ses

litres litres.

choses à l'intérieur : la question extérieure le préoccupait incessamment. Le refus fait à Garbage, parle gouvernement britannique, de se mêler de nos arrangemens avec la France, lui disait assez qu'il fallait se préparer à soutenir la guerre, si elle venait de ce côté-là. Aussi, pendant toute cette année, Pétion ne cessait de faire venir de l'Angleterre et des États-Unis, des armes, de la poudre, du plomb, etc. Ce fut la cause de la différence qui existe dans les dépenses, entre celles de cette année et celles des deux années précédentes.

Tandis que 184 3 et 1814 donnèrent chacune un excédant de recettes, l'année 1815 présenta un déficit considérable '.La recette générale s'élevaà 1,156,624 gourdes, et la dépense générale à 1,667,331 gourdes : d'où la différence de 530,707 gourdes, presque toute occasionnée par l'achat des armes et des munitions, des objets d'habillement et d'équipement.

Le 1er décembre, un arrêté du président rendit les chefs de corps responsables envers l'État, comme exerçant la police et la surveillance sur leurs subordonnés, de toute perte des objets d'armement et d'équipement. Les soldats étaient punis de trois années d'emprisonnement aux fers ; les officiers inférieurs ou supérieurs, du remboursement de la valeur des objets perdus, engagés ou vendus par eux. Il fallait cette sévérité légale dans ces momens, et d'autant plus que, d'après le système qui avait été adopté à l'égard de l'armée, chaque militaire devait se considérer comme citoyen et s'intéresser à la conservation des objets que l'Etat achetait.

1 En 1813, il y eut 603,331 gourdes de recettes, et 357,308 gourdes de dépenses : d'où une balance favorable au trésor, de 248,023 gourdes.

En 1814, — 1,003,922 gourdes de recettes, et 835,172 gourdes de dépenses: bnlance eu faveur du trésor, — 150,750 gourdes.

[1815] CHAPITRK JII. 16$

A ce sujet, Pétion avait des idées toutes particulières. Il ne voulait point retenir les troupes dans les casernes ; et dès 1814, il avait permis aux officiers de tous grades de la garnison habituelle du Port-au-Prince ou y résidant, de participer à la démolition de celles de cette ville, dont les matériaux servirent à réparer les maisons qu'ils acquirent du domaine. Il en fit prendre aussi, il faut en convenir, pour contribuer à la construction de la belle demeure qu'il se faisait sur l'ancienne habitation Volant- Le-Tort, située à une lieue de la ville, qu'il avait acquise de l'État. Il donnait pour motifs de sa manière de voir, que les soldatshaïtiens n'aiment pas la vie de casernes; et qu'en ayant fait des citoyens, par la douceur du régime militaire, il valait mieux leur laisser la faculté de travailler dans les champs, à des industries dansles villes, et qu'au besoin ils ne manqueraient pas de se rendre à leurs drapeaux. Il est vrai qu'il ne se trompa point à cet égard 7 l'armée républicaine ;, véritable milice , quoique régie ainsi, fut toujours prompte à se réunir.

A raison de l'augmentation des dépenses relatives à l'état militaire de la République, le 17 octobre, Pétion avait adressé au sénat un message où il exprimait l'opinion, qu'un emprunt en denrées d'exportation, demandé aux producteurs, serait nécessaire pour mettre le gouvernement à même d'acheter des armes et des munitions de guerre : cet emprunt serait remboursé en 1817. Mais il paraît qu'après mûr examen, le président et le sénat reconnurent l'inconvénient toujours attaché aux emprunts de toutes sortes : en conséquence, une loi fut rendue le 6 décembre pour augmenter l'impôt territorial sur certaines denrées d'exportation ou de consommation à l'intérieur. Le café et le coton furent portés à 15 gourdes

iG6 études sur l'histoire d'haiti.

par millier, au lieu de 10; le cacao, à sept gourdes et demie; le sucre, le sirop ou mélasse, à 6 gourdes ; les bois jaunes de teinture, de gayac et de campêche, à 4 gourdes et demie. Cette augmentation de l'impôt territorial devait cesser d'avoir son effet au 51 décembre 1817. Un avis du président aux commerçans, en date du 12 décembre, les prévint en même temps que cet impôt serait payé par eux en numéraire, le trésor public ne devant recevoir les délégations dont ils étaient porteurs pour fournitures à l'État, qu'en compensation de droits d'importation ou d'exportation.

Malgré le motif allégué dans la loi et dans le message du président, nous pensons que cette augmentation d'impôt avait pour vraie cause la diminution occasionnée sur la recette provenant des droits d'importation, par la réduction opérée en faveur des produits de la Grande-Bretagne. Il fallait pourvoir à ce déficit, dans le moment où le gouvernement voulait encore réorganiser la flotte de la République.

Dans le même mois de décembre, l'expiration des fonctions de tous les sénateurs allait avoir lieu. En conséquence, au terme de la constitution, les assemblées paroissiales et les assemblées électorales s'étaient réunies au mois de novembre, et ces dernières avaient adressé aux sénateurs deux listes de douze candidats chacune, l'une pour le département de l'Ouest, l'autre pour celui du Sud. Le 5 décembre, ce corps nomma sénateurs, pour remplacer ses membres au 28 dudit mois, les généraux Boyer, Gédéon et Frédéric; les colonels Panayoty, Obas, Hogu et Hilaire ; les citoyens J.-B. Bayard, J.-F. Lespinasse, Damnée, Simon et Daguilh : ces trois derniers

étaient d'anciens sénateurs dont les fonctions avaient cessé en 1809.

En même temps, si ce ne fut peu auparavant, la nécessité d'une révision de la constitution étant déjà reconnue par les esprits les plus éclairés, porta Pétion à charger quelques citoyens de faire un travail préparatoire à ce sujet. C'étaient Sabourin, Ingiuac, Daumec, Pierre André, Toulmé, Dugué, Raphaël' et Linard. Plusieurs autres personnes, de différentes parties de la République, avaient d'abord fourni leurs opinions, sur la demande du président.Ce travail devait ainsi faciliter l'œuvre de l'assemblée de révision qui serait convoquée à cet effet, en contenant d'avance les vues politiques de Pétion sur la constitution et l'organisation définitive de la République d'Haïti. Certes, il avait acquis le droit d'y influer par la manière dont il la gouvernait, par l'ascendant qu'il exerçait sur son pays, par la part très-grande qu'il avait eue dans la rédaction de la constitution de 4806, et parce qu'enfin, il était le véritable fondateur de nos institutions républicaines.

Si Pétion songeait à les consolider par des dispositions plus en harmonie avec l'état social du pays, en fortifiant le pouvoir du gouvernement , il ne négligea pas non plus de prendre une mesure pour accroître la force de la nation. Dès qu'il eut admis les navires français dans les ports de la République, sa pensée se reporta sur les indigènes d'Haïti qui se trouvaient en France, soit volontairement, soit qu'ils y eussent été déportés violemment dans les temps antérieurs ; et il étendit sa sollicitude sur tous les autres hommes de la race noire, natifs des colonies françaises, qui étaient dans le même cas. Afin de les engager tous à se rendre parmi leurs frères,

1(58 ÉTUDES SUKLHIST01KE d'hAÏTI.

il invita les capitaines de ces navires à faire publier sur les journaux de France, qu'ils auraient, eux et leurs familles, un passage gratuit à leur bord, le gouvernement de la République devant rembourser les frais occasionnés par leur transport en Haïti. C'est ainsi qu'on y vit revenir successivement presque tous les mulâtres et les noirs qui étaient en Europe.En cela, Pétion marchait sur les traces de Dessalines, d'après son décret du 14 janvier 1 804.

A la même époque, il fit acheter aux États-Unis une frégate pour augmenter la force de notre marine militaire par rapport à celle de Christophe. Le générai Bonnet, qui s'y était réfugié depuis 1812, passa sur ce navire et arriva au Port-au-Prince, le 4 novembre. Peu de mois auparavant, il s'était fait précéder par son épouse, sans doute afin de s'assurer si Pétion ne serait pas opposé à son retour dans leur commune patrie. Mais le président ne pouvait lui en refuser l'entrée, lorsqu'il rappelait les autres Haïtiens qui étaient en France : il accueillit Bonnet avec les égards dus à ses grandes qualités. Cependant Pétion ne lui donna aucun emploi : ce qui le porta à s'établir au Port-au-Prince comme négociant consignataire. Il est probable que le président agit ainsi, parce qu'il se crut obligé de garder des ménagemens envers les autres militaires qui s'étaient soumis à son autorité dans le Sud; mais Bonnet ne fut pas moins considéré comme général, qualité qu'il ne pouvait pas perdre. Il fut accueilli également par ses anciens amis qui le félicitèrent d'être revenu dans la République, et chacun comprit que cet illustre citoyen, qui avait tant contribué à la fonder, reprendrait son rang tôt ou tard.

Il y avait environ trois ans qu'on édifiait la maison du

président à Volant- Le-Tort, d'après le plan qu'il en avait tracé lui-même, pour faire de cette belle propriété si avantageusement placée, un lieu de plaisance, un palais où il irait se délasser de l'exercice du pouvoir, en donnant à ses concitoyens l'exemple d'un agriculteur dirigeant son domaine. Joignant l'agréable à l'utile, Pétion s'était plu à embellir ce séjour par des constructions appropriées au site élevé où il le fonda et à la demeure d'un chef d'État. On voyait dans le principal salon de cet édifice, écrits en lettres d'or, les noms glorieux d'Ogé, Chavanne, Pinchinat, Bauvais, Lambert, Rigaud, Toussaint Louverture, Villatte, tous issus de la race africaine et figurant avec honneur dans notre histoire nationale, à côté de ceux d'Européens qui se sont illustrés par leurs œuvres et par leurs sentimens en faveur de cette race : Ferrand de Baudière, Raynal, H. Grégoire, Wilberforce. Ce salon était encore orné des portraits de quatre grands capitaines de l'antiquité : Thémistocle, Alexandre, Annibal et César.

En inscrivant ainsi, dans sa demeure de prédilection, les noms de nos premiers révolutionnaires pour suppléer au manque regrettable de leurs images, et les plaçant à côté de celles de ces grands hommes, Pétion recommandait leur mémoire à la vénération de notre postérité; et lui-même, par ce seul trait d'un esprit élevé, appréciateur du mérite, y eût acquis aussi des droits, si sa noble carrière ne lui en assurait pas de plus légitimes. L'achèvement de cette maison lui fournit encore une occasion de manifester ses sentimens; il résolut de l'inaugurer par une brillante fête, en retour de celle qu'il avait récemment reçue des habitans de sa ville natale, et elle fut fixée à la veille de Noël. Les fonctionnaires civils et militaires,

170 ÉTUDES SUR l/lllSTOIRE d'hAÏTI.

les commerçans nationaux et étrangers, enfin, les citoyens de toutes les classes et leurs familles y furent invités. Tous ces hôtes étaient réunis dans la soirée du 24 décembre : accueillis avec affabilité par le Président de la République, ils assistèrent à un banquet qui fut suivi d'un bal.

Mais pendant que cette société choisie se livrait aux plaisirs d'un tel divertissement, il se passait au Port-au- Prince un de ces faits qui inspirent toujours de l'horreur à tout cœur sensible et honnête. Nous voulons parler du déplorable assassinat du général Delva dans la prison de cette ville.

Condamné depuis 181 \ à cinq années de détention, il habitait l'une des chambres de cette prison, dans la partie appelée le civil. Mais, le 24 décembre, à peine la nuit fut close, le geôlier, d'après l'ordre qu'il aura sans doute reçu à ce sujet, fit passer le général Delva aux cachots, où il lui fut mis des fers aux pieds. Gomme de coutume, sa femme étant allée dans la prison, le geôlier ne lui permit pas de le voir. Elle s'en émut, en apprenant surtout qu'il était dans un cachot et aux fers. Son premier mouvement fut de se rendre immédiatement auprès dePélion et de l'instruire de cet acte de rigueur. Elle franchit, à pied, la distance qui sépare la ville de Volant, afin de ne pas perdre une minute. Arrivée là, elle vit aussitôt le président qui manifesta un grand mécontentement de ce qu'elle lui apprit. Pétion écrivit lui-même un ordre au geôlier pour rétablir le général Delva, libre et sans fers, dans sa chambre habituelle.

Une quinzaine de jours auparavant, pareille rigueur avait eu lieu : le président se trouvait alors en ville. Sur la plainte de celte femme, il avait envoyé avec

[ 181 5] CHAPITRE III . i 71

elle un officier de garde au palais, pour ordonner de retirer ce général des cachots et de le remettre au civil : ce qui se fît en présence de l'officier. On doit présumer que le président s'enquit du fait etdejf autorité par laquelle il avait été prescrit, à son insu. Lorsque la femme de Delva lui apprit la même chose à Volant, il s'écria tout d'abord : « Où est Boyer? Appelez-le ! » et il écrivit l'ordre afin qu'elle pût retourner de suite en ville. On ignore ce que Pétion fit après son départ. Déjà, malheusement, il n'était plus temps ; car, lorsque cette infortunée fut rendue à la prison, après dix heures, le crime était consommé.

A cette époque, on a dit que trois ou quatre hommes, dont l'un était vêtu en uniforme de chasseur à cheval de la garde du gouvernement, s'étaient présentés à la prison ; que le chasseur avait exhibé au geôlier un ordre, écrit sur un titre de lettre du président et portant sa signature contrefaite, pour qu'il mît amortie général Delva ; que le geôlier y déféra, avec d'autant plus de croyance dans la véracité de cet ordre, que ce général avait été préalablement mis aux fers ; que la porte du cachot ayant été ouverte par lui, en présence de l'officier et des soldats de garde à la prison , le chasseur vit le générai Delva qui lisait, ayant une bougie allumée à côté de lui, et qu'il le tua en déchargeant successivement sur lui deux pistolets dont il était armé.

Lorsque la femme de Delva revint de Volant, le geôlier ne voulut point la laisser entrer dans la prison, parce que déjà, disait-il, la porte en était fermée, au terme du règlement de ce lieu. Elle passa par-dessous cette porte l'ordre que le président avait écrit, et le geôlier lui dit de revenir le lendemain matin. Le fut est, que cet ordre

était désormais sans objet, à cause de la perpétration de l'assassinat.

Vers quatre heures du matin, inquiète du sort de sou mari, mais sachant que la prison n'était pas ouverte à une telle heure, cette femme se rendit au bureau de la place pour obtenir une autorisation d'y entrer, en vertu de l'ordre du président. Pendant qu'elle parlait à l'adjudant de place Gilles Bénech, un homme survint et dit à cet officier, qu'ayant été pour prier au cimetière intérieur il y avait vu un cadavre vêtu de beaux linges, et que voulant faire son rapport sur la découverte de ce corps ensanglanté, il avait trouvé dans la poche de son pantalon une lettre qu'il remit à Gilles Bénech ; cette lettre portait l'adresse : Au général Delva. La femme de ce général acquit ainsi la triste conviction de sa mort. Fondant en larmes, elle réunit ses parens et se rendit avec eux au cimetière d'où le corps du défunt fut apporté chez elle. Mais bientôt le commandant Victor Poil, chef de la police, vint faire enlever ce corps et le rapporter au cimetière, parce que, disait- il, on n'aurait pas dû le déplacer avant que l'autorité judiciaire n'y eût constaté la mort du général Delva.

En quelques minutes, la nouvelle de cet épouvantable assassinat avait circulé dans toute la ville ; accueillie avec horreur, et avec une vive compassion pour la victime, elle avait attiré une grande foule au cimetière et dans le voisinage de la prison. Elle parvint aussi promptement à Volant, où elle produisit les mêmes impressions. Pétion et les personnes qui s'y trouvaient s'empressèrent de revenir au Port-au-Prince. Il paraît qu'à raison de l'émotion publique, il décida lui-même que les cérémonies religieuses auraient lieu dans la chapelle du cimetière,

pour l'enterrement de la victime, lequel se fît dans la journée du 25 décembre ; les amis du général Delva et de nombreux citoyens y assistèrent.

Mais le président ne pouvait se dispenser de rechercher la cause de cet assassinat dans un lieu de détention légal, placé sous la surveillance de l'autorité. A cet effet, il interrogea publiquement le geôlier de la prison et l'officier de garde, au milieu de fonctionnaires et de citoyens accourus au palais. Le geôlier exhiba l'ordre que lui avait remis le chasseur à cheval, en ajoutant qu'il ne connaissait pas cet individu ni ceux qui étaient venus avec lui, et qu'après la mort du général Delva, il avait cru devoir faire porter son corps au cimetière ; l'officier de garde fit les mêmes déclarations.

Pétion parut profondément affligé de cet horrible assassinat dont il ne pouvait découvrir le véritable auteur, puisque celui-ci avait contrefait sa signature pour y parvenir ; car il sentait, malgré cette particularité, qu'il en serait responsable aux yeux de tous ceux qui jugent de tels événemens par les apparences, et les apparences, il faut le dire, étaient assez graves pour qu'on lui imputât ce crime l. Cependant, depuis la condamnation de Delva, il avait adouci sa détention autant que le permettait la sécurité publique : le prisonnier avait sa famille avec lui et recevait ses amis toute la journée ; il entretenait dans la prison une vache laitière pour son usage. En agissant ainsi envers cet ancien compagnon d'armes, était-ce donc pour le faire mourir traîtreusement ensuite ? Et doit- on admettre que le président eût saisi le jour et l'heure où il

1 A partir de ce jour, aucune lettre ni ordre émané du président ne pouvait être expédié de ses bureaux, sans porter le sceau de la République qu'on apposait ordinairement aux actes du gouvernement.

réunissait l'élite de la société du Port-au-Prince dans sa demeure privée, pour faire commettre une telle atrocité ? La vie entière de Pétion dépose contre une pareille supposition *.

Mais,c'est la fatalité attachée à tous les gouvernemens, même les mieux intentionnés, d'être solidaires, responsables des faits criminels commis de leur temps et dont il leur est impossible de découvrir les auteurs, surtout s'il s'agit de crimes politiques. Ces crimes leur sont attribués presque toujours, quand on ne peut être convaincu du contraire.

Eh bien ! ajoutons, sans les garantir, les données particulières que nous avons sur l'assassinat du générai Del va.

Bien longtemps après qu'il fut commis, nous avons appris par diverses voies, sous le gouvernement du président Boyer (d'autres le savent comme nous), que J.-B. Beaugé, le meurtrier de Sangosse, dont il a été question au chapitre 3er de ce livre, aura déclaré à plusieurs personnes, que ce fut lui-même, Beaugé, qui tua le général Delva dont il était l'ennemi personnel ; et voici comment il aura raconté les circonstances de cet assassinat :

îl a prétendu qu'il fut sollicité à cette abominable action par le général Boyer, alors commandant de l'arrondissement du Port-au-Prince, parce que, disait-il, ce général n'aimait pas Delva ; que Boyer l'aurait fait venir plusieurs fois chez lui, afin de le persuader que Delva était un homme dangereux qui, en sortant de prison, nuirait considérablement au pays; qu'à force d'instances et de

1 Ce crime devint une sorte de bonne fortune pour Christophe ; il en fît accuser Pétion dans les écrits publiés au Cap.

[181 oj CHAPITRE ni. • 175

cajoleries, Boyer aurait obtenu son consentement, en lui disant, en outre, qu'il ferait disposer les choses de telle manière, que lui, Beaugé, pourrait exécuter le crime avec la plus grande facilité; et Beaugé aurait pris l'engagement, néanmoins, de se vêtir de l'uniforme d'un chasseur à cheval et de se noircir la figure (il était mulâtre), pour n'être pas reconnu à la prison ; il devait être muni d'un ordre écrit sur un titre de lettre du Président d'Haïti, portant sa signature, lequel ordre, a-t-il ajouté, lui aurait été remis par le général Boyer le jour où cet assassinat fut commis. Enfin, Beaugé aura dit que, connaissant la haine que Belva avait pour lui depuis longtemps, et le haïssant également, il s'était décidé, par ces motifs, à se défaire de cet ennemi en en trouvant l'occasion.

Il est convenable de noter cet aveu final ; mais, chose horrible ! en racontant ainsi les affreuses circonstances de ce crime, il ne paraissait éprouver aucun remords de l'avoir commis, il ne semblait pas non plus convaincu que Pétion y eût donné son assentiment ; car il n'attribuait qu'au général Boyer cette perfide combinaison l.

Fut-il fondé à l'en accuser, comme il a prétendu l'être? Beaugé, froid assassin de Sangosse dans sa propre maison, n'a-t-il pas pu imaginer de faire soustraire un tilre de lettre des bureaux du Président d'Haïti pour en contrefaire la signature, et ce costume militaire dont il se vêtit, pour donner plus d'apparence de vérité à l'ordre qu'il remit au geôlier? Tout cela peut être supposé ; mais à qui attribuer le transfèrement inusité du général Delva,

1 Nous ne pensons pas que le président Boyer ait jamais eu connaissance de ces déclarations de Beaugé. Aucune des personnes qui ont pu les savoir n'aurait osé en parler au chef de l'État, accusé d'un tel forfait; car Beaugé aurait pu nier de les avoir faites, et c'eût été se compromettre, en réveillant le souvenir pénible d'une monstrueuse aflaiûï passée depuis plus de vingl mis.

i76 ÉTUDES SUR i/lIISTOIRE d'iIAÏTI.

du civil de la prison aux cachots ? Disons, en résumé, que le jour ne se fit jamais complètement dans cette triste affaire.

Du reste, si nos renseignemens sont exacts, l'assassin s'est fait connaître lui-même : que sa mémoire reste seule chargée de la responsabilité de son forfait! c.

1 J.-B. Beaugé est mort naturellement quelques années avant la chute du président Boyer, et il esta remarquer qu'il n'en reçut aucune faveur. Aurait-il eu contre le président, un ressentiment particulier, une haine secrète qu'il n'avoua pas, et qui aurait motivé cette atroce accusation ?

Arrêté du Président d'Haïti, doublant l'impôt des patentes pour l'année 1816. — Acte du Sénat, sur l'incompatibilité entre les fonctions de sénateur et celles de défenseur public. Plusieurs sénateurs élus le 5 décembre 1815 n'acceptent pas cette dignité. — Le général Simon Bolivar rient solliciter de Pétion, des secours pour reconquérir son pays avec ses compatriotes réfugiés aux Cayes. — Pétion lui en accord*, a la condition d'y proclamer la liberté générale des esclaves. — Hospitalité exercée envers les Vénézuéliens, par ordre du président et par les citoyens des Cayes ; ils quittent cette ville après trois mois de séjour. — Installation du nouveau Sénat d'Haïti. — Son adresse au peuple, convoquant une assemblée pour reviser la constitution de 1806. — Arrêté du Président d'Haïti qui défend aux femmes des négocians consignataires de faire le commerce en détail. — Il ordonne aux tribunaux d'appliquer le Code Napoléon, en attendant la promulgation dtt code civil haïtien. — Il établit un impôt sur le gingembre exporté du pays. — Les navires de la République sont admis sous pavillon haïtien dans la colonie hollandaise de Curaçao. — Remarques et réflexions diverses sur quelques dispositions de la constitution de 1816 décrétée par l'assemblée de révision, et sur les nouvelles institutions qu'elle établit.

De grands actes politiques ont signalé le gouvernement de Pétion pendant le cours de cette année ; mais elle commença par un arrêté qu'il publia dans un but fiscal et qui fut motivé sur l'accroissement de la marine militaire de la République * .

1 On venait d'acheter aux États-Unis la frégate qui fut nommée r Abolition delà Traite. A cette époque, il y avait déjà la corvette le Wilberforce, le brig le Philanthrope, etc. Ces trois noms donnés a nos bâtimens de guerre prouvent les sentimens du chef de l'État, après les actes des puissances européennes qui contribuèrent a préserver Haïti de la guerre extérieure.

T. VIII. i2

178 études sun l'histoire d'iiaïti.

Cet acte augmenta du double, pour l'année, l'impôt des patentes auquel étaient assujélies toutes les per sonnes exerçant une industrie quelconque. Le président prit cette mesure, « parce que, disoit-il, il serait injuste « que les habitans cultivateurs supportassent eux seuls a le fardeau des contributions publiques; » et cela, à raison de la loi du 5 décembre 4815, qui avait augmenté l'impôt territorial sur les principales denrées d'exportation.

Quoique l'expiration du mandat constitutionnel des sénateurs fût arrivé le 28 décembre, les nouveaux élus n'étant pas encore installés dans leurs fonctions, il eût été plus régulier que l'objet de cet arrêté fût prescrit par uneloi du sénat existant de fait ; car il est toujours fâcheux de ne pas suivre en législation, le principe de la séparation des pouvoirs politiques. Plus que tout autre chef de la République, Pétion devait se pénétrer de îa nécessité d'en tracer l'exemple, à titre de fondateur des institutions de son pays.

Quelques jours après, le 25 janvier, le sénat luimême rendit un acte par lequel il déclara qu'il y avait incompatibilité entre les fonctions sénatoriales et celles de défenseur public, ou avocat. Ce fut sur une demande que forma Daumec, l'un des sénateurs élus le 5 décembre précédent. Il savait bien que l'article 74 de la constitution prononçait cette incompatibilité ; mais il provoqua cette décision afin de trouver un prétexte pour refuser ïa dignité de sénateur, en prétendant qu'il l'eût acceptée, s'il pouvait continuer à exercer ses fonctions au barreau.

Déjà les généraux Boyer et Frédéric, également élus sénateurs, avaient décliné l'honneur de siéger au sénat, par de simples lettres adressées à ce corps. Mais on im-

putait à Boyer des paroles blessantes pour Daumec, J.-F. Lespinasse et Hogu *, et l'on disait publiquement au Port-au-Prince, que des officiers de la garde du président, placés sous le commandement supérieur de ce général, avaient formé une cabale pour fustiger Daumec et Lespinasse au moment où ils iraient prêter leur serment. Bien que ces derniers se fussent assurés que le président n'eût pas souffert un tel attentat sur leurs personnes, ils refusèrent la dignité sénatoriale après la décision rendue par le sénat.

L'histoire ne peut attester si cette cabale était réelle ou non ; mais il y a lieu de croire que le général Boyer avait effectivement prononcé les paroles qui lui furent imputées ; et elle se doit à elle-même de les blâmer avec d'autant plus de raison, qu'elles étaient l'effet d'une rancune gardée à Daumec et à Lespinasse, pour leurs discours contre lui pendant la scission du Sud, et que chacun savait qu'il y avait une certaine rivalité entre lui et le colonel Hogu 2.

Quoique doué de grandes qualités, Boyer avait un caractère, — il faut l'avouer, — qui ne lui permit pas toujours d'oublier les propos médisans tenus sur sa personne, à raison de ses relations avec Pétion. Mais comme il n'avait épargné aucun de ses adversaires, dans sa haute position à cette époque même, sa rancune à leur égard n'avait pas de raison d'être. D'ailleurs, il y avait déjà assez de temps écoulé depuis la réconciliation opérée entre l'Ouest et le Sud, pour que les hommes importans

1 On imputa a Boyer d'avoir dit qu'il ne pouvait consentir a siéger au sénat, avec des inlrigans tels que Daumec et Lespinasse, et un ignorant tel que Hogu.

2 Devenu Président d'Haïti, Boyer se réconcilia avec eux, et ce fut louable de sa part: ,'ors de son élection, Hogu vota en sa faveur comme tous les autres sénateurs.

180 ÉTUDES SUR L'illSTOlftK d'hAÏTI.

de ce temps malheureux ne sentissent plus que le besoin de l'oubli du passé, en suivant l'exemple tracé à tous par le chef de l'État l.

Ce n'était pas envers les Haïtiens seuls que Pétion manifestait ses nobles sentimens. Au moment où le sénat rendait sa décision sur la demande de Daumec, le président prenait des mesures qui devaient décider du sort d'une grande partie de l'Amérique méridionale, déjà en guerre avec l'Espagne pour parvenir à sa complète indépendance de cette métropole.

Après des revers récidives et des fautes personnelles, le célèbre Simon Bolivar était arrivé aux Cayes dans les derniers jours de décembre 1815, venant de la Jamaïque où il avait passé quelque temps dans une inaction forcée. Il précéda le commodore Aury et son escadre, qui s'y rendirent le 6 janvier, ayant évacué la ville de Carthagène : les troupes espagnoles s'en emparèrent après un siège de plusieurs mois qui avait occasionné aux indépendans les plus grandes privations. Cette escadre, composée de dix navires, amena aux Cayes les principaux chefs de Venezuela et de nombreuses familles, tous manquant des choses de première nécessité 9. Le général Marion, com-

I C'est au moment où ces petites querelles avaient lieu, que Dupré en eut une aussi qui occasionna sa mort, le 13 janvier, dans un duel. Ce triste résultat excita des regrets universels; et l'adversaire de cet infortuné s'honora en le déplorant également. Le théâtre du Port-au-Prince resta fermé depuis lors; on n'eut plus cette récréation décente où des sujets nationaux étaient représentés sur la scène : — la Mort de Lamarre, le Miroir, Odéide ou la Honte d'une mère, et bien d'autres pièces tirées du répertoire français.

Ce regrettable duel fut un des derniers de ce temps-la. De 1807 a 1812, ils étaient fréquens au Port-au-Prince, surtout entre les officiers de l'armée : chacun devenant propriétaire alors, on renonça peu à peu a cet usage barbare.

2 Parmi les chefs vénézuéliens, on distinguait les généraux Marino, Bcrmudes, Ptar, Palacios et Mac-Grégor, le colonel Ducoudray-Holstein, l'intendant Zéa, les deux frères J'iucres les commodores Louis Aury et Louis Brion. et le père Marimon que Pélion plaça

mandant de l'arrondissement, secondé du colonel Poisson Paris, commandant de la place, et des autres autorités civiles et militaires, leur fit im accueil cordial, auquel la population entière de la ville ajouta des marques d'une générosité sans exemple, en les logeant et en exerçant enfin envers eux une hospitalité digne des mœurs de cette belle cité, a cette époque.

Bolivar s'était empressé de se rendre au Port-au-Prince auprès de Pétion, pour recommander ses compatriotes^ forcés de s'exiler, et solliciter de lui des secours dans le but de retourner dans son pays pour le reconquérir sur les Espagnols *.

C'était fournir à Pétion une heureuse occasion de servir la cause de la liberté et de l'indépendance dans le Nouveau-Monde. Il accueillit Bolivar avec une grande bienveillance, la distinction la plus méritée, non-seulement par rapport à sa position de fugitif, mais en considération des services qu'il avait déjà rendus à sa patrie. Cependant Pétion, n'oubliant jamais son origine africaine et s'inspirant toujours d'une politique généreuse, fit comprendre à Bolivar que l'indépendance des colonies espagnoles devait nécessairement profiter à tous les hommes qui en foraient la population, et non pas comme avaient procédé les colonies anglaises de l'Amérique septentrionale. Il mit donc pour condition des secours qu'il allait lui donner en armes, munitions, etc., que Bolivar fît la promesse solennelle, de proclamer « la liberté

peu de temps après a la cure du Pelit-Goave. Ce prêtre quitta Haïti ensuite, pour retourner dans sa patrie où il avait été nommé sénateur.

1 L'abbé Gaspard, curé du Port-au-Prince, accueillit Bolivar et d'autres vénézuéliens qui s'y rendirent aussi, notamment l'aimable famille des Soublette, dont l'un des membres;, Charles Soublette, devint président de cette République: elle était de la classe des Mantuanas de Caracas et alliée a Bolivar. Ces personnes d'un rang distingué furent l'objet de s plus grands égards des habitans de la capitale.

« générale de tous les esclaves de la province de Venezuela « et de toutes autres qu'il réussirait à réunir sous les « drapeaux de l'indépendance. »

N'eût-il pas eu lui-même un caractère généreux, Bolivar aurait cédé à l'ascendant de cet esprit supérieur, plaidant la cause des esclaves après s'être dévoué à la défense de la liberté en Haïti. Il n'ignorait pas la carrière militaire et politique du chef auquel il s'adressait, et il n'avait qu'à ouvrir les yeux pour voir les heureux effets de la liberté dans le pays qu'il visitait pour la première fois. En ce temps-là, son indépendance nationale était encore menacée de toute la puissance de la France, et Bolivar voyait toutes les classes de citoyens jaloux de défendre et de maintenir leurs droits, mais calmes et rassurés sur leur triomphe indubitable, à l'ombre des lois et sous la conduite de leur modeste président. Il promit à Pétion de remplir ses vues équitables. Et disons-le une fois, il fut fidèle à sa parole, en proclamant la liberté générale successivement à Margarita, à Carupano, à Ocumare, en faisant plus encore pour cette cause sacrée ; car il libéra ses propres esclaves au nombre de 1 ,500, dans son vaste domaine de San-Matéo, près de Caracas. Il acquit cette gloire, plus pure aux yeux des hommes sensés, plus méritoire aux yeux de Dieu, que tous ses succès éclatans, rien que par son contact avec Pétion, qu'en lisant, pour ainsi dire, au fond de ce cœur bienfaisant * .

Le k janvier, Pétion avait déjà vu Bolivar. Il écrivit

1 Bolivar fut fidèle a sa parole donnée a Pétion ; mais une opposition formidable s'éleva tontrela liberté des esclaves. En 1821, une liberté graduelle fut proclamée, et ce n'est qu'en 1834 que les derniers esclaves ont été libérés, par l'influence du général Moriagas, Préside/iU de la République de Venezuela.

[1816] CHAPITRE iv. 185

an général Marion, que la ville de Carthagène étant tombée au pouvoir des royalistes espagnols, il devait arrêter toute exportation des grains et autres comestibles du port des Cayes : c'était en prévision des secours alimentaires qu'il faudrait donner aux indépendans qui y arrivèrent le 6. Et quoiqu'il apprît l'hospitalité qu'ils y reçurent, le 26, il ordonna à ce général de leur faire délivrer du magasin de l'État, à chacun, une ration journalière en pain et en salaisons. « C'est un acte d'hu- « manité, dit-il, digne du gouvernement de la Repu- « blique. » Digne aussi , ajoutons- nous ; du chef qui honorait ainsi son pays.

Le 26, une autre lettre au général Marion lui prescrivit de mettre à la disposition de Bolivar, qu'il avait préalablement recommandé à ses attentions, 2,000 fusils et leurs baïonnettes et le plus de cartouches et de pierres à fusil qu'il pourrait. « Vous ferez sortir ces objets de l'ar- « senal, comme envoi fait à la Grande-Anse... Il est à « propos que cela ne transpire pas, et je me repose sur « les précautions que vous prendrez à cet égard. » Et Pétion indiquait comment ces objets devaient être transbordés sur un des navires indépendans. Par d'autres lettres, il ordonna de fournir à Bolivar de la poudre, j du plomb, etc., toujours avec la même prétendue destination et les mêmes précautions. Ses motifs étaient qu'il ne fallait pas donner à penser que la République violait la neutralité qu'elle voulait garder entre l'Espagne et ses colonies en insurrection.

Pétion poussa même son scrupuleàce sujet, jusqu'à refuser une de ces satisfactions d'amour-propre que tout autre chef que luise fut empressé d'accepter. Le 8 février, Bolivar lui adressa des Cayes une lettre où il lui disait :

« Monsieur le Président, je suis accablé du poids de vos « bienfaits... Nos affaires sont presque arrangées... Je « n'attends que vos dernières faveurs... Par M. Inginae, « votre digne secrétaire, j'ose vous faire de nouvelles <r prières '. Dans ma proclamation aux habitans de a Venezuela, et dans les décrets que je dois expédier « pour la liberté des esclaves, je ne sais pas s'il me sera i permis de témoigner les sentimensde mon cœur envers « Votre Excellence, et de laisser à la postérité un monu- « ment irrévocable de votre philanthropie. Je ne sais, « dis-je, si je devrai vous nommer comme l'auteur de notre « liberté.. Je prie Votre Excellence de m'exprimer sa « volonté à cet égard... »

Le 48, Pétion lui répondit : « Vous connaissez, géné- « rai, mes sentimens pour ce que vous avez à cœur de « défendre et pour vous personnellement. Vous devez « donc être pénétré combien je désire voir sortir du joug « de V esclavage ceux qui y gémissent; mais, des motifs « qui se rapportent aux ménagemens que je dois à une « nation, qui ne s'est pas encore prononcée contre la « République d'une manière offensive, m'obligent à vous « prier de ne rien proclamer dans l'étendue de la Répu- < blique, ni de nommer mon nom dans aucun de vos actes; <f et je compte, à cet égard, sur les sentimens qui vous « caractérisent... »

Dans la situation où se trouvait Haïti, il était convenable, sans nul doute, de ne pas donner aux Bourbons de France une occasion, un sujet d'intéresser les Bour-

1 II' n'y a pas, en effet, une seule affaire importante de la Képublique d'Haïti, dans laquelle B. Inginac n'ait pris part. Sa haute capacité, sa dextérité, sa finesse, son patriotisme, lui donnaient droit à ce concours. Il fut un homme vraiment remarquable, et pin:; d'un personnage européen, parmi ceux qui vinrent a Haïti, se phii a le dire.

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bons d'Espagne à faire cause commune contre elle. La partie de l'Est, rétrocédée par la France à l'Espagne, était en paix avec la République d'Haïti et avec le territoire soumis à Christophe ; elle y entretenait un commerce de bestiaux qui était fort utile à l'approvisionnement des Haïtiens : ce trafic eût pu cesser par un ordre venu d'Europe, si l'on n'évitait pas de paraître ostensiblement encourager l'expédition de Bolivar. En le continuant, au contraire, Pétion jetait incessamment dans l'Est des jalons pour sa réunion future à la République ; car il maintenait de bonnes relations avec son gouvernement local, et encore plus avec les habitans des communes voisines et leurs commandans,qui s'étaient tous inspirés des idées et des sentimens deCyiïaco Ramirez,de même que Christophe agissait envers ceux qui suivaient la pensée de Juan Sanches. Voilà probablement les principaux motifs du modeste refus qu'il fit à Bolivar, et de la circonspection qu'il recommandait au général Marion, indépendamment de ce qu'il ne fallait pas porter la population des Cayes, à mal apprécier les secours qu'il donnait aux indépendans de Venezuela, dans un temps où l'État achetait des objets de guerre pour l'éventualité d'une invasion de la part de la France.

Au surplus, qu'importait à un homme du caractère de Pétion, la gratitude que Bolivar eût exprimée dans ses actes, pour l'assistance qu'il en reçut ? fl était au-dessus de ces puériles vanités qui font faire tant de sottises à la plupart des chefs d'État. Gouverner son pays avec intelligence, jeter les fondemens de sa prospérité future, en observant les vrais principes de l'ordre social, foire concourir ses concitoyens à l'émancipation politique de leurs semblables dans une vaste contrée de l'Amérique : c'é-

186 ÉTUDES SUR L'iIlSTOIÏîE D'HAÏTI.

taient, dans sa pensée comme dans son cœur, des choses plus dignes du chef de la première Nation sortie de la race noire, et s'émancipant elle-même du joug européen, sans aucune autre assistance que celle de la Providence, sans autres moyens que ceux qu'elle puisa dans son irrésistible énergie.

Pétion prêta encore à Bolivar le concours de son autorité pour faire cesser une division qui s'établit entre lui et le général Bermudès et le commodore Aury qui allaient s'en séparer ; il dicta au général Marion des mesures à cet effet, et Marion remplit ses vues avec intelligence et un véritable dévouement à la cause des indépendans : il les réconcilia. Comme cette querelle entre eux avait eu pour origine, des réparations faites par Aury à l'un des navires de son escadre, et d'autres avances qu'il fit, le président ordonna de lui compter 2,000 piastres du trésor pour l'en indemniser i.

Enfin, Bolivar reçut du général Marion, en tout, 4,000 fusils, 15,000 livres de poudre, autant de plomb, des pierres à fusil, une presse à imprimer et des provisions pour les hommes formant son expédition. Le président lui permit même d'y comprendre des Haïtiens qui voulurent y concourir1. On ne pouvait pas faire davantage pour la faciliter et donner au Libérateur une occasion de rétablir son autorité dans sa patrie, afin d'en assurer l'indépendance politique. Le 10 avril, il partit du port

1 On verra que dans une autre circonstance, Aury se ressouvint de la générosité de Pétion. Ce marin français avait été contre-maître a Toulon.

2 Borgella avait accueilli Bolivar et ses principaux officiers a Custines, sa propriété, où il vivait comme un Cincinnatus ; il y logea plusieurs familles et d'autres dans sa maison, auxCayes.En lui témoignant l'estime que lui inspiraient son caractère, ses services et sa réputation militaire, Bolivar lui proposa d'aller l'aider a conquérir la Côte-Ferme sur les Espagnols. Mais Borgella lui répondit : « Mon pays pourra avoir besoin de mes services : « je ne puis accepter vis olïres. »

[1816] chapitre iv. 187

des Cayes avec son escadre qu'il avait placée sous les ordres de Louis Brion. Cet excellent marin lui élait dévoué personnellement et avait déjà rendu de grands services aux indépendans ; il naquit à Curaçao.

L'installation des nouveaux sénateurs aurait dû avoir lieu le 28 décembre 181 5 ; mais le triste événement survenu dans la prison du Port-au-Prince, dans la soirée du 24, avait occasionné trop d'émotion en cette ville, pour qu'elle pût s'effectuer au jour fixé. Elle se fit le 27 janvier, par la prestation du serment imposé aux élus. Panayoty répondit au discours du président du sénat sortant, en louant le patriotisme des anciens sénateurs dans toutes les circonstances, depuis la fondation de la République. Il les félicita surtout d'avoir rendu « des « actes qui ont fait une juste répartition des biens de « l'État aux défenseurs delà liberté. La nation, ajouta- « l-il , que les circonstances ont rendue toute militaire, « bénira vos travaux. La République s'affermira de plus « en plus, par cette masse de propriétaires ; et sous le « digne chef qui nous gouverne, elle marchera d'un pas « ferme vers l'achèvement du grand œuvre de son indé- « pendance. Nos enfans, nés au sein de la liberté, pro- '( nonceront vos noms avec vénération ; ils défendront « avec courage les biens que la valeur de leurs pères leur « aura acquis, et que là reconnaissance nationale leur « aura dispensés. »

Cette partie du discours était à l'adresse des anciens colons qui ne rêvaient toujours que « conquête de Saint- « Domingue , rétablissement dans leurs biens, etc. »

Dix jours après leur installation, les nouveaux sénateurs, présidés par Panayoty, publièrent une « adresse

au peuple » pour provoquer la révision de la constitution* en son entier, en désignant le Grand-Goave pour le lieu où l'assemblée de révision se réunirait le 1er mars. Dans la pensée de cette adresse du 6 février, la nouvelle constitution qui sortirait de ses travaux, devait « consa- « crer définitivement la République d'Haïti et apprendre « aux nations qu'elle a un gouvernement juste, fondé sur » des lois sages et positives, et que chacun peut y exercer « les droits qu'elles lui accordent et trouver sûreté et « protection. » Cette adresse disait en outre : « La Ré- « publique a surmonté tous les obstacles et toutes les « entravesqui auraient pu s'opposer à sa marche ferme et « assurée ; elle a élevé son front majestueux au-dessus « de toutes les tempêtes qui se sont formées contre elle : « rien n'a résisté à l'accomplissement de ses hautes des- « tinées. »

L'avenir allait encore mieux prouver l'assertion du nouveau sénat ; et c'était surtout le pouvoir exécutif de la République, définitivement et fortement organisé, sagement conduit, qui devait produire ces heureux résultats ; car, les plus belles institutions périclitent, dégénèrent, lorsque la pensée directrice qui doit les animer est audessous de sa tâche.

Par les diverses lois rendues sur le commerce, une distinction avait été établie entre celui des négocians cosignataires et celui des marchands en gros ou en détail, en réglant le genre de trafic réservé à chacune de ces classes. Mais les négocians consignataires avaient insensiblement introduit un abus, en faisant détailler les marchandises qu'ils recevaient, par leurs femmes, sous le même toit. Les autres industriels patentés se récriant contre cet abus, le Président d'Haïti fit un acte, le 29

janvier, à l'effet de le faire cesser ; il établit contre toutes les contrevenantes, une amende égale à la valeur des marchandises qui seraient saisies, et qui seraient de plus confisquées.

Tandis que l'assemblée de révision commençait ses travaux au Grand-Goave, le président adressait, le 22 mars, aux commissaires du gouvernement près les tribunaux civils, une circulaire où il leur disait que : « dans f< tous les cas douteux de jurisprudence, non prévus par u les lois en vigueur dans toute l'étendue de la Répu- « blique, et jusqu'à ce qu'un code civil ait été particuliè- « rement rédigé pour le pays, le Code Napoléon sera « celui que ces tribunaux doivent appliquer. »

Dans la pensée de Pétion, c'était la législation même établie par ce code, que les tribunaux devaient appliquer : le terme de jurisprudence fut mal employé dans sa lettre. Jusqu'alors, ils recouraient aux anciennes ordonnances des rois de France, en tout ce qui n'était pas prévu par les lois du pays, d'après une disposition de celle du 24 août 4808, sur l'organisation des tribunaux civils. La chicane aurait pu contester au pouvoir exécutif le droit d'ordonner autrement que cette loi; maison était habitué à ces empiétemeus de la part de Pétion, et l'on reconnaissait qu'il valait mieux suivre le Code Napoléon que les vieilles ordonnances : insensiblement, on appliqua aussi les autres codes français.

Un arrêté du président, en date du 1er juin, vint encore disposer, comme une loi eût dû le faire : il établit un impôt territorial et un droit d'exportation sur le gingembre que le commerce étranger recherchait.

Celui quelaRépublique entretenait avec l'île deCuraçao, étant favorable à cette colonie hollnndaise,aii mois d'avril

le gouverneur Kikkert adressa une lettre au président, pour l'informer que les navires haïtiens pouvaient y venir en toute sûreté sous leur pavillon national : le président en fît donner l'avis aux commerçans. Ainsi, la Hollande ne s'effrayait pas de l'existence politique d'Haïti, même pour sa colonie où il y avait des esclaves. La conduite des caboteurs haïtiens à la Jamaïque avait prouvé qu'ils savaient respecter les lois des pays où ils étaient admis.

Après avoir passé trois mois au Grand-Goave, à examiner et discuter le projet qui avait été préparé pour la révision de la constitution de 1806, l'assemblée nommée pour cet objet termina son œuvre le 2 juin. Elle était composée des citoyens A. D. Sabourin, qui la présida, N. D. Lafargue et Dougé aîné, qui en furent les secrétaires, Pierre André, N. Viallet, Joseph George, Mathurin Boisrond S Manigat, Brice, Ligondé, Éloy, Jean Simon et Cavalié : sept pour le département de l'Ouest, et six pour celui du Sud. Le même jour, l'assemblée de révision se déclara dissoute par l'achèvement de son œuvre; elle députa M. Boisrond , Éloy et Brice, pour la porter au sénat.

Dans les dispositions générales formant le titre 1er, il en fut inséré quelques-unes que ne contenait pas la constitution de 1806, telles que :

« Art. 2. Toute dette contractée pour acquisition d'hom- « mes est éteinte pour toujours. —5. Le droit d'asile est « sacré et inviolable dans la République, sauf les cas « d'exception prévus par la loi. »

1 Mathurin Boisrond était le père de Boisrond Tonnerre. De tous les membres de l'assemblée de révision. Pierre André, le plus jeune parmi eux, est le seul survivant.

[S81(ij CHAPITRE IV. 191

Ces deux articles étaient la conséquence du 1er, contenant la déclaration « qu'il ne peut exister d'esclaves ic sur le territoire de la République; que l'esclavage y est a à jamais aboli. » Ils interdisaient toutes réclamations pour dettes à ce sujet; et déplus, celles que pourraient faire les puissances européennes ou américaines, par rapport aux esclaves échappés de leurs colonies ou de leur sein et qui se réfugieraient sur le territoire de la République : rendus là, ils devenaient nécessairement des hommes libres, et leur extradition ne pourrait avoir lieu. Les casa' exception dont il s'agit, et que la loi devrait autoriser préalablement, ne pouvaient s'entendre que de V extradition des criminels que toutes les sociétés poursuivent pour délits 'particuliers, pourvu encore qu'ils n'eussent pas été esclaves dans les pays étrangers, et qu'il existât des traités à ce sujet, entre la République et d'autres États *.

« 4. Le gouvernement d'Haïti n'est point héréditaire; « il est électif. »

Dans le moment où la constitution allait dire que la nomination du Président d'Haïti serait désormais à vie, avec faculté de désigner son successeur, celte disposition de l'art. 4 devenait une garantie contre les vues personnelles de tout président qui voudrait user de cette faculté, pour désigner quelqu'un de sa famille , puisqu'en même temps , le sénat aurait le droit de rejeter un tel successeur.

« \k. La ville du Port-au-Prince est déclarée capitale (( de la République et le siège du gouvernement. »

1 Jusqu'ici, aucun traité de cette nature n'a été conclu entre Haïti et les autres puissances ; mais au terme de la loi du 24 août 1808, si un délit est commis a Haïti par un étranger sur un autre étranger, l'autorité judiciaire doit le constater afin que le gouvernement livre le prévenu a son juge compétent. Ce serait au consul de sa nation a le réclamer : j défaut de consul, le gouvernement devrait y pourvoir.

Le fait préexistait; il était consacré selon toutes les convenances. La position de cette ville est centrale par rapport à l'île entière ; les produits agricoles des communes voisines y attirent le commerce, et parla, elle sera toujours prospère: en y fixant le siège du gouvernement, c'était suivre d'ailleurs les anciennes traditions du pays.

« 32. La responsabilité individuelle est formellement « attachée à toutes les fonctions publiques. »

Même à l'égard de celles du Président d'Haïti : conséquence naturelle du gouvernement républicain.

« 55. La constitution garantit l 'aliénation des domai- « nés nationaux, ainsi que les concessions accordées par « le gouvernement, soit comme gratification ou autre- « ment. »

Cet article était éminemment politique, en ôtant toute inquiétude aux nouveaux propriétaires à titres divers, par cette consécration du partage des biens qui avaient appartenu aux anciens colons.

Le 34e confirma deux des fêtes nationales que le sénat avait instituées par une loi, — celles de Y Indépendance et de Y Agriculture, — et y ajouta comme telle, «celle de la a naissance d'Alexandre Pétion, le 2 avril, en reconnais- « sance de ses hautes vertus. »

Rendre hommage aux vertus civiques, aux qualités éminentes, au patriotisme éclairé du Fondateur de la République, c'était créer une noble émulation pour tous autres chefs qui viendraient après lui *.

Le 55e pourvut à la création et à l'organisation « d'un

1 II eût mieux valu, peut-être, que la constitution ne consacrât que la fête vraiment nationale de l'Indépendance, jour où la mémoire de tous ses fondateurs reçoit l'encens de la reconnaissance populaire. La multiplicité des fêtes publiques finit toujours par blaser l'esprit^ et le cœur n'y prend plus aucune part. — Le 4 avril 1807, le Sénat avait institué aussi les fêtes de la Constitution et de la Liberté. Voyez tome 7, page 21.

« établissement général de secours publics, pour élever « les enfans abandonnés, soulager les pauvres infirmes « et fournir du travail aux pauvres valides qui n'auraient « pu s'en procurer. »

De toutes ces vues philanthropiques, une seule était réellement sensée et juste : celle qui consisterait à placer les pauvres infirmes dans un ou plusieurs hospices de charité. Car, était-il raisonnable d'inspirer en quelque sorte aux pères et mères l'idée d'abandonner leurs enfans, — auxparens collatéraux de ne pas lessoigner, dans un pays où les vertus domestiques portent à l'adoption, même en laveur de ceux qui sont étrangers aux familles *? Dans ce pays essentiellement agricole, où le travail sollicite, quel est l'individu valide qui devrait jamais prétendre qu'il ne peut s'en procurer et qu'il doit être secouru , pour ce motif, dans un établissement public 2?

« 56. Il sera aussi créé et organisé une institution pu- « blique, commune à tous les citoyens, gratuite à l'égard « des parties d'enseignement indispensable pour tous « les hommes, dont les établissemens seront distribués » graduellement dans un rapport combiné avec la divi- « sion de la République. »

A la bonne heure ! voilà une de ces mesures utiles, nécessaires, qu'il était urgent de pratiquer sur une vaste échelle, afin de répandre l'instruction à grands flots; car la jeunesse de tout pays, dans les deux sexes, est placée sous le patronage incessant du gouvernement dont la sollicitude ne doit pas se relâcher un instant. C'est ce que

1 Voyez, au contraire, l'art. 10 de la loi de 1813, page 46 de ce volume.

2 Le fait est, qu'on avait seulement Gopié un des articles de la constitution française de 1793, sans réfléchir qu'en France de telles institutions peuvent être nécessaires, tandis qu'a Haïti elles seraient très-nuisibles.

T. vin. 13

comprenait Pétion, c'est ce qu'il désirait faire, comme on le verra, et d'autant mieux que, gouvernant ses concitoyens en n'employant que des moyens de persuasion et de conviction, il ne redoutait pas les lumières qui font horreur aux tyrans, comme l'eau aux hydrophobes. Aussi, l'instruction publique est-elle toujours la pierre de touche à l'aide de laquelle on peut juger des intentions et des vues personnelles d'un chef d'État : s'il la favorise, c'est une preuve qu'il désire l'avancement de son pays, le règne des lois; s'il l'entrave, au contraire, c'est qu'il veut gouverner des âmes dégradées.

« 57. Il sera fait des codes de lois civiles, criminelles € et pénales, de procédure et de commerce, communs à « toute la République. »

La loi organique des tribunaux, en 4808, avait également prévu qu'un code civil devrait être promulgué, et l'on a déjà vu que le président avait ordonné de suivre le Code Napoléon ; mais il était plus convenable que des codes fussent rédigés pour la République : de là cet article qui en faisait une obligation.

et 38. Aucunblanc, quelle que soitsa nation, ne pourra « mettre le pied sur ce territoire à titre de maître ou de <t propriétaire.

«59. Sont reconnus Haïtiens, les blancs qui font par- « tie de l'armée, ceux qui exercent des fonctions civiles, « et ceux qui étaient admis dans la République à la pu- « blication de la constitution du 27 décembre 1806 * ; et « nul autre, à l'avenir, après la publication de la présente « révision, ne pourra prétendre au même droit, ni d'être

1 Admis comme citoyens d'Haïti, en vertu de lettres de naturalisation délivrées en 1804 par Dessalines. Voyez la décision relative a 0. Carter, p. 30 de ce volnme.

[1816] CHAPITRE IV. ï9a

« employé, ni de jouir 'du droit de citoyen, ni acquérir de € propriété dans la République. »

Cet art. 38 et le premier membre du 39e étaient identiques aux art. 27 et 28 de la constitution de 1806 ; mais le second membre du 59e revenait aux dispositions de celle de 1805, en y ajoutant encore l'exclusion particulière de tout blanc des emplois. Cette expression doit s'entendre, selon nous, des emplois qui constituent des fonctions publiques créant une position politique pour ceux qui les exercent, puisque les seuls blancs déjà reconnus Haïtiens, dès 1 804, étaient citoyens et en exerçaient les droits. S'il n'en était pas ainsi, cette disposition eût été une absurdité compromettante pour Haïti même, parce qu'elle aurait privé le gouvernement de la faculté d'employer des Européens, moyennant rémunération convenue, à faire des choses dans l'intérêt du pays, qu'aucun Haïtien ne pourrait exécuter faute de lumières ou de connaissances nécessaires. Aussi a-t-on vu Pétion, qui avait certainement la pensée intime de la constitution revisée, employer peu après des Français comme professeurs au lycée national \.

On n'a qu'à se rappeler la situation où se trouvait Haïti depuis la paix générale de 1814, après la mission de D. Lavaysse et consorts, pour comprendre ce retour aux dispositions de 1805, qui avaient été élaguées dans la constitution de 1 806. La France ne se prononçait pas à l'égard de son ancienne colonie, tout annonçait de sa part l'intention de la recouvrer d'une manière ou d'une autre.

1 La loi rendue pour autoriser l'emploi de marins étrangers a bord des navires haïtiens voyageant au long cours, vient en aide a notre interprétation. D'ailleurs, le pays a toujours accueilli et employé les prêtres catholiques élrangers, dont le saint ministère ne rencontre noint d'obstacle dans la loi politique. *

196 études sur l'histoire d'haut.'

La Grande-Bretagne à laquelle on s'était adressé pour obtenir sa médiation et arriver à un arrangement, l'avait refusée formellement ; elle ne voulait pas reconnaître l'indépendance d'Haïti, bien qu'elle eût beaucoup fait pour elle, par la clause de réserve dans un article du traité secret de Paris et par son insistance à obtenir l'abolition de la traite des noirs. Aucune autre puissance étrangère ne faisant non plus rien de formel en faveur de l'indépendance, l'exclusion radicale de tout blanc de la société haïtienne parut alors une urgente nécessité poli-

tique *,

Ainsi s'enracinèrent les préventions du peuple haïtien à l'égard des Étrangers. Il y fut porté par l'indifférence de leurs gouvernemens, sinon par {apolitique de ces gouvernemens ou les préjugés de race qui les animaient. Et puis, on n'a voulu voir, de sa part, que haine instinctive pour les blancs !

Quant au territoire àe là République, la révision maintint les dispositions de 1 806, qui n'étaient elles-mêmes que la reproduction des actes antérieurs, comprenant toute l'île d'Haïti dans l'État. La retrocession.de la partie de l'Est, faite par la France à l'Espagne en 1814, ne pouvait être un empêchement. Il ne fallait pas en reconnaître la validité; car, autrement, c'eût été proclamer en

1 II y a eu des membres de l'assemblée de révision qui se sont attribué l'honneur d'avoir été les promoteurs de cette exclusion nouvelle, comme si Pétion, qui avait fait préparer le projet qui leur fut soumis, et qui avait évidemment fait repousser la demande d'O. Carter par le Sénat, eût pu négliger cette haute question. Ses convictions a cet égard paraissent avoir été invariables, et l'on verra bientôt sa réponse du 2 novembre aux commissaires français. Ces membres de l'assemblée ont dû sans doute examiner cette question, la discuter entre eux et consacrer cette exclusion par leur vole ; mais aucun homme de bon sens ne doit ajouter foi a leur assertion. On a même accusé Sabourin devoir voulu faire admettre les blancs ; mais ce secrétaire de Pétion ne se serait jamais aventuré a se compromettre ainsi envers le chef auquel il était si attaché.

[ ISIOJ CHAPITRE IV. 197

quelque sorte ses droits à exercer la souveraineté sur l'ancienne partie française1.

Dans Vèlat 'politique des citoyens, on remarquait deux articles nouveaux :

« 44. Tout Africain, Indien et ceux issus de leur sang, « nés dans les colonies ou pays étrangers, qui viendraient « résider dans la République, seront reconnus Haïtiens ; « mais ils ne jouiront des droits de citoyen qu'après une « année de résidence s. »

« 45. Aucun Haïtien ne pourra commencer sa carrière « militaire qu'en qualité de simple soldat. »

En parlant des actes de 1804, nous avons dit que le décret de Dessalines, rendu le 14 janvier, pour faciliter le retour à Haïti de tous les indigènes de ce pays que les événemens en avaient éloignés, avait établi un principe en faveur de l'admission de tous les hommes de la race noire. Tous les autres chefs qui concoururent à la déclaration de l'indépendance comprenaient aussi qu'ils fondaient une patrie qui pût servir de refuge à toute cette race proscrite.

Or, les colonies des Antilles et les autres pays de l'Amérique, ayant beaucoup de ces hommes qui pourraient, ou fuir l'esclavage auquel ils étaient assujétis, ou

1 Celle disposition de la constitution n'élanl que la manifestation d'une prétention de la part des Haïtiens, ne pouvait mécontenter l'Espagne aulant que des secours publiquement avoués en faveur des Indépendans delà Côte-Ferme. D'ailleurs, Pétion n'ignorait pas que la majorité des naturels de l'Est partageait les opinions de Cyriaco Ramirez et de Juan Sanches en faveur des Haïtiens; et en assurant le succès de Bolivar dans sa patrie, il préparait la réunion de l'Est a la République, par la propagation des idées d'indépendance. Un grand politique compte autant sur l'influence des idées que sur la puissance desarmes.

2 II est entendu que de tels hommes ne seraient reconnus Haïtiens, qu'autant qu'ils le voudraient eux-mêmes ; car ils pouvaient fort bien résider en Haïti, en conservant leur nationalité primitive. Aussi le code civil a-t-il réglé ensuite ces questions secondaires. En n'usant pas de la faculté qui leur était accordée par la constitution, ils restaient étrangers et soumis, comme tous autres, aux lois de police elde sûreté dujws.

s'éloigner de ces contrées par rapport aux préjugés de couleur, il fallait consacrer, par l'article 44, le principe posé par Dessalines et leur droit à -venir jouir en Haïti de leur dignité personnelle, avec d'autant plus de raison que déjà plusieurs faits de cette nature avaient eu lieu depuis l'indépendance. On a vu aussi qu'après le rétablissement des relations commerciales avec la France, Fétion avait fait inviter tous les mulâtres et les noirs qui s'y trouvaient, quel que fut le lieu de leur naissance, à venir dans la République, et que leur passage fut payé. Au commencement de l'année 1816, des hommes semblables étaient venusdela Martinique d'où les préjugés et un régime affreux les avaient chassés4. En outre, il était à prévoir que des Africains, capturés dans la répression de la traite, pourraient être introduits en Haïti.

Quant aux Indiens, l'article 44 avait essentiellement en vue ceux des diverses contrées de l'Amérique, dont le sort fut aussi malheureux que celui des Africains : c'était justice que de les admettre, eux et leurs descendans, aux mêmes droits de citoyen d'Haïti, s'ils venaient y chercher un refuge. Même ceux des Indes Orientales, d'une couleur analogue, durent paraître dignes des mêmes avantages, puisque la couleur des hommes est un signe de réprobation, d'après le système colonial des Européens.

Ainsi, tandis que la nouvelle constitution renforçait les dispositions portant exclusion de ces derniers, elle tendait les bras aux races proscrites par les préjugés nés dans leurs colonies. C'est que Pétion, qui favorisait dans le même moment l'entreprise de Bolivar, sous la condi-

1 Lesage, mort général du génie, et plusieurs d'autres Martiniquais furent ceux dont il s'agit. On conçoit alors quelle influence leur arrivée a Haïti du! exercer sur les dispositions de la coiutilulion revisée.

tion de procurer la liberté aux esclaves noirs et mulâtres de la Côte-Ferme, avait des vues étendues sur Haïti dont il désirait accroître la population pour mieux assurer sa prospérité; mais il est prouvé qu'il ne pensait pas qu'elle dût s'accroître par l'admission des blancs.

Dans l'article 45, on trouve une disposition qui se rapprochait de la constitution de 1805, où il était dit que l'une des conditions du bon citoyen était « d'être surtout « bon soldat. » Il semble que les législateurs de 1816 prévoyaient l'époque où tous Jes citoyens voudraient être autant de chefs militaires, sans avoir servi comme soldats, sans doute pour mieux organiser la force publique.

La révision, comme la constitution de 1806, déclara religion de ÏEtat, la religion calholique apostolique et romaine, parce qu'elle était celle de tous les Haïtiens. Mais en permettant aussi l'exercice de tout autre culte religieux, pourvu qu'on se conformât aux lois, — lois de police existantes oulois spécialesà décréter dans ce cas, — elle maintenait la liberté de conscience et prévoyait que descitoyens pourraient adopter d'autres religions quecelle de l'État. Or, s'il arrivait, par la suite, qu'un Président de la République ne fût pas catholique, il y aurait eu des înconvéniens de toutes sortes par rapport à cette déclaration ; car l'expérience a prouvé partout le danger des religions dominantes. En maintenant aussi la liberté de conscience, Toussaint Louverture excluait l'exercice public de tout autre culte, — la religion catholique étant la seule 'publiquement professée, d'après sa constitution de

Celle de 1816 « accorda au Président d'Haïti la faculté « de solliciter de Sa Sainteté le Pape, la résidence dans

« la République d'un Evêque pour élever à la prêtrise les « jeunes Haïtiens dont la vocation serait d'embrasser u l'état ecclésiastique. »

Par cette disposition, si elle s'effectuait, la hiérarchie catholique eût été naturellement établie dans le pays, et on aurait vu ses enfans concourir au sacerdoce, sans exclure les ecclésiastiques étrangers. C'était là une utile et sage prévision. Mais on verra plus tard comment la Cour de Rome agit à l'égard d'Haïti. Placée constamment, par rapport à elle, sous l'influence du « Fils aîné de l'Eglise, » et même sous celle du gouvernement de Juillet (en temps opportun nous dirons ce que nous savons à ce sujet), cette Cour a opposé des difficultés telles, qu'on pourrait dire qu'elle a semblé vouloir, contrairement à ses désirs, laisser le champ libre à l'établissement du protestantisme et de ses diverses sectes.

Passons maintenant à l'examen de l'organisation du pouvoir législatif.

La nouvelle constitution institua une « Chambre des représentais des communes, » pour en exercer les attributions avec le Sénat.

Mais l'article 55 en disant que : « Il ne sera promulgué « aucune loi que lorsque le projet en aura été proposé par « le pouvoir exécutif; » l'article 153 disant aussi, du Président d'Haïti, que : « Il propose les lois, excepté celles « qui regardent l'assiette, la quotité, la durée et le mode « de perception des contributions publiques,... » il s ensuivait que le pouvoir législatif était exercé concurremment par le président, par la chambre et par le sénat; qu'entre eux, le président avait une prérogative importante, puisque lui seul avait Vinitiative de presque toutes les

lois ; et que si, dans certaines circonstances, il ne voulait pas en proposer ou ne croyait pas devoir le faire, le pays se trouverait privé de lois que la chambre ou le sénat jugerait utiles.

Sans doute, un chef bien intentionné, pouvant encore mieux connaître les besoins du pays que la chambre ou le sénat, — parce que l'exécutif est placé surtout pour cela, — on doit admettre qu'il y serait attentif.Cependant, la supposition que nous faisons rentrait dans ces dispositions de la constitution : de là pouvaient survenir des tiraillemens entre les grands pouvoirs de l'État, selon les circonstances '.

Il n'y a nul doute, selon nous, que cette initiative accordée à son chef, de même que l'institution delà chambre des représentans, furent empruntées aux dispositions de la charte française de 1814. L'établissement, en France, du régime représentatif et parlementaire, modelé sur celui de la Grande-Bretagne, devait nécessairement influer sur les idées de Pétion, sur celles des hommes qu'il chargea de préparer le projet de constitution et des membres de l'assemblée de révision a.

Peut-être Pétion considéra-t-il aussi que ce serait un moyen de faire cesser entre les départemens, ce sentiment de jalousie, ces principes opposés qui avaient occasionné la guerre civile existante alors et la scission du Sud, et qui tendaient à fractionner l'État, à l'affaiblir, à dissoudre l'unité politique dont Haïti a essentiellement

1 Je dis, — selon les circonstances, — parce que les passions savent les exploiter. On peut remarquer cependant, que la où les chambres législatives ont aussi l'initiative de toutes les lois, il est rare qu'elles en fassent usage ; car elles ont ordinairement le bon sens de laisser ce soin au pouvoir exécutif.

2 L'adoption du Code Napoléon, par ordre de Pétion, pendant les travaux de rassemblée de révision, m'autorise a -supposer qu'il y eut imitation de la charte delSI-i.

202 ÉTUDES SÛR LHISTOIRE d'haÏTI.

besoin. En localisant, pour ainsi dire, ces malheureuses dispositions dans les communes, qui, par leurs représentans, participeraient désormais directement au gouvernement général de l'État, il pouvait espérer de rendre plus difficile, sinon impossible, l'esprit d'isolement départemental, parla satisfaction donnée à un plus grand nombre d'amours-propres ou d'ambitions individuelles.

Nous verrons bientôt, dans son discours d'installation à la présidence à vie, quels motifs il a donnés lui-même aux grands changemens survenus par la révision du pacte social. Mais pour nous qui étudions notre histoire nationale sans préoccupation, comme sans rancune à l'égard d'aucune individualité, c'est une question de savoir si, en outre du Sénat, Haïti avait encore besoin d'une Chambre de représentais. Nous n'hésitons jamais à émettre notre humble opinion et nos appréciations en toutes matières ; il nous sera donc permis de traiter ici cette question de haute importance.

Indépendamment de l'imitation et des considérations politiques que nous supposons ci-dessus, nous croyons encore que la lutte qui s'était engagée entre l'ancien sénat et Pétion influa sur l'institution de la chambre des représentans, d'autant mieux que ce dernier laisse entrevoir ce motif dans son discours du 10 octobre suivant. On avait vu le corps législatif forcé de céder au Président d'Haïti, et l'on crut sans doute qu'en introduisant la chambre dans le haut gouvernement de la République, on pourrait éviter désormais un semblable conflit, parce qu'en général les publicistes prétendent que la pondération du pouvoir politique est mieux assurée quand il il est exercé par trois au lieu de deux corps \

1 Dans sa iellre du 13 mars 1843 el dans ses Mémoires publiés ensuite, B. Inginac affirm?

En théorie, cela paraît assez clair, parce qu'il est à présumer que deux d'entre eux étant d'accord, le troisième doit leur céder. Mais dans la fcatique, il peut arriver aussi qu'un seul l'emporte sur les deux autres. Dans l'un ou l'autre cas, si la raison domine, le pays en profite : si c'est la passion qui agit, au contraire, alors il y a trouble, agitation funeste. Ainsi, la théorie peut être souvent en défaut, malgré toute l'apparence judicieuse de son raisonnement.

Quelle avait été la cause essentielle de la lutte entre les anciens sénateurs et Pétion ? Le dissentiment survenu entre eux sur la direction qu'il fallait donner à la marche des affaires publiques, tout d'abord par rapport au système agricole, aux finances, puis à la manière de conduire la guerre civile. Nous croyons l'avoir prouvé dans notre précédent volume.

Les sénateurs partageaient, à l'égard de la guerre, l'opinion commune, générale, à laquelle Pétion résistait, quoique en principe le pouvoir exécutif doive la suivre : de là ces tiraillemens incessans depuis 1807, qui aboutirent à l'ajournement du sénat et ensuite à la scission du Sud.

Dans cette lutte, c'était une question d'influence entre les deux pouvoirs. Contrariés dans leurs vues, sans doute patriotiques , les sénateurs dissidens se prévalurent des dispositions de la constitution pour prétendre à diriger les affaires. Mais Pétion, tenant à sa manière de voir les choses du pays, à cette époque, voulut,

que ce fut lui, le premier, qui émit la pensée de la création de la Chambre des représentai, aQn de pondérer le pouvoir du Président d'Haïti et du Sénat ; et il ajoute que l'exemple de ce qui se passe en Angleterre surtout exerça de l'influence sur son esprit. Il était naturel aussi que Pétion et les collaborateurs d'Inginac dans la commission fussent influencés par les mêmes considérations.

204 ÉTUDES SUI\ L histoire d'haïti.

avec plus de raison qu'eux, garder les attributions que le sénat avait dû lui déléguer, malgré les termes de la constitution, afin de gouverner la République selon ses idées politiques.

Eh bien ! une lutte semblable ne pouvait-elle pas se produire entre lui, et le sénat et la chambre réunis dans un même esprit, parles mêmes vues? Dans ce cas, croiton que Pétion eût sacrifié ses convictions pour céder à ces deux corps? îl leur eût résisté autant qu'il résista au sénat seul se faisant l'organe de l'opinion générale. Alors, que serait devenue cette prétendue pondération du pouvoir politique?

Vainement dirait-on qu'une telle hypothèse est inadmissible, à raison de l'influence dominante qu'exerçait Pétion, de la confiance qu'il inspirait par sa sagesse, surtout après la fin de la scission départementale du Sud : en 1817, il se passa entre lui et le sénat un fait qui sera relaté en son temps, dans lequel il fut prouvé que des questions constitutionnelles pouvaient encore occasionner une mésintelligence déplorable *.

Si Pétion était exposé à se trouver en dissidence avec le sénat dont la composition dépendrait désormais du Président d'Haïti, d'après la constitution revisée, il serait à plus forte raison dans ce cas à l'égard de la chambre des rcpvéserifcans; car la formation de celle-ci dépendait du peuple, et ses membres, ayant moins d'âge que ceux du sénat, apporteraient naturellement plus de pétulance et d'idées avancées dans l'exercice de leurs fonctions.

Deux conditions étaient posées pour l'élection directe des représentais dans les communes, parles citoyens

t A l'occasion de l'élection du sénateur Larose. Cependant, les sénateurs qui firent opposition a Pétion avaient tous été nommés sous son influence.

réunis en assemblée : — être propriétaire et être âgé de 25 ans *. Quelque restreinte que fût la propriété, elle suffisait moyennant cet âge. Il était donc à présumer qu'avec le temps, la plupart des jeunes hommes du pays rechercheraient la députation, comme un moyen de paraître dans l'ordre politique, de se distinguer dans la société, et surtout parceque l'art. 58 de la constitution étalait complaisamment les diverses attributions de la chambre 2. Cet article disait bien aussi que : « l'autorité législative « s'exerce par la chambre des Représentans concurrem- « ment avec le sénat. » Mais le 60e venait ensuite proclamer que : « les Représentais des communes représen- « tent la Nation entière, et ne peuvent recevoir aucun « mandat particulier. » Bien qu'il s'expliquât assez pour faire entendre aux représentans qu'ils ne devaient apporter dans la chambre aucun esprit de localité, aucune vue de leurs communes respectives, néanmoins sa première partie n'était propre qu'à enflammer les imaginations, qu'à exciter des prétentions outrées, comme si les Sénateurs ne représentaient pas la Nation, comme si le Président d'Haïti, premier magistrat de la République, n'en était pas aussi un Représentant 3.

1 Les électeurs ne devaient avoir que l'âge de majorité, pour voter. Mais, quel était cet âge? 21 ans, sans nul doute. Alors, la constitution réservait a la jeunesse studieuse un grand rôle dans l'avenir. Cela parut si clair, qu'en 1834 une loi électorale fixa cet âge de majorité a 23 ans, et mit quelques autres conditions pour l'électorat : la constitution portait déjà ses fruits, on l'avait reconnu dans les élections de 1832.

2 Dans le système de 1806 et par rapport a Christophe qu'on allait élire Président d'Haïti, on avait jugé utile d'énumérer toutes les attributions du Sénat qui aurait dirigé effectivement les affaires publiques. En revisant la constitution, on laissa la plupart de ces attributions dans cet article 88 consacré a la Chambre des représentans, alors que le pouvoir dirigeant était dévolu au Président d'Haïti, assisté dans bien des cas, des avis du Sénat qui devait correspondre directement avec lui pour tout ce qui concernerait l'administration des affaires publiques en général.

3 Les membres de la chambre étaient nommés directement par le peuple, dans les communes ; ils nommaient les sénateurs parmi les candidats proposés par le Président d'Haïti

En outre, de même que la création de la chambre était une imitation du système représentatif de la France, il était raisonnable de prévoir que ses membres seraient entraînés , malgré eux, à imiter l'opposition parlementaire de ce pays. Rien n'était plus naturel, puisque les journaux français étaient introduits en Haïti par les navires qui fréquentaient ses ports. Car notre indépendance politique ne saurait nous affranchir des idées de toute nature de cette ancienne métropole ; et, d'un autre côté, l'institution d'une chambre de représentans a pour objet, non-seulement de s'opposer aux abus, aux empiétemens du pouvoir exécutif, s'il y a lieu, mais aussi d'en provoquer incessamment des mesures pour la meilleure administration de l'État.

Nous pensons donc, qu'avant de fonder cette institution, on aurait dû songer préférablement à former des hommes pour cette administration, qui pussent comprendre les besoins réels du pays par leur initiation à la marche des affaires publiques ; car peut-être a-t-il été en défaut sous ce rapport.

D'après l'art. 224 de la constitution, on voit que dans le système adopté en 1816, le grand juge qu'elle créa et le secrétaire d'État des finances et même tous autres qui auraient pu être nommés par la suite, étaient « les ora- « teurs chargés de porter la parole, au nom du pouvoir « exécutif, devant le sénat et la chambre des représen- « tans des communes. » La constitution établissait donc le régime parlementaire, pour introduire la discussion pu-

et ce dernier, en cas de vacance, était nommé par le sénat. Donc, ils étaient tous des Représentais de la Nation, a des degrés différens. Le Président d'Haïti l'était bien certainement, il personnifiait la Nation, a l'égard des puissances étrangères avec lesquelles il faisait des traités: pouvait-on prétendre alors qu'il ne le fût pas aussi a l'intérieur, quand la consti- Uition lui déférait la direction de la société?

blique des projets de lois dans ces deux corps. C'est ce que faisaient bien entendre aussi les articles 55 et 155, disant que : « les projets sont dkcutés, adoptés ou rejetés par a la chambre qui, dans les cas, motive son rejet. »

Eh bien ! par ce motif même et par les autres considérations exposées ci-dessus, nous n'hésitons pas à dire qu'à notre avis, la chambre des représentans fut une institution prématurée pour la République, à cause du peu de lumières réelles répandues dans la société ; c'està-dire, des connaissances pratiques des affaires de l'État. On s'exposait ainsi à des discussions publiques propres seulement à animer les passions déraisonnables, à provoquer un amour-propre immodéré et d'autant plus exalté, que les orateurs seraient dans l'erreur sur les choses mises en discussion.

Si ceux du pouvoir exécutif se montraient au-dessous de leur tâche, le gouvernement aurait perdu son prestige aux yeux du peuple : ce qui eût été un grand danger pour le pays. Aussi a-t-on vu la première session de la chambre des représentans, en 1817, se passer entièrement sans que ni le secrétaire d'État des finances, ni le grand juge s'y soient présentés une seule fois, non plus qu'au sénat, pour exposer les motifs des projets, discuter les nombreuses lois qui furent promulguées pendant cette année. Et pourquoi? parce qu'on savait que le premier de ces grands fonctionnaires surtout n'aurait pu soutenir une discussion à l'avantage du gouvernement. Cet état de choses s'est perpétué durant vingt-six ans, et par la même cause, — à raison des personnages chargés de le représenter devant la chambre ou le sénat *.

I Dans les pages 60, 68, 77 et85de ses Mémoires, l'ex-secrétaire général Inginac a prétendu avoir constamment insisté pour que des orateurs du gouvernement comparussent

208 études sun l'histoire d'uaïti.

Dirait-on, qu'alors le Président d'Haïti aurait dû appeler dans les fonctions de grand juge et de secrétaire d'Éiat, des hommes habiles à soutenir ses projets par la parole ? Mais, combien en eût-il trouvé parmi ceux de cette génération qui était au pouvoir, qui avait fondé la patrie, et qu'il ne pouvait écarter de tels emplois ?

Si la discussion publique est sans contredit une condition nécessaire, inévitable de l'existence d'une chambre de représentans, et que la force des choses obligea à faire autrement que ne le prescrivait la constitution, mieux valait donc laisser le sénat seul revêtu du pouvoir législatif, en continuant sa formation selon le système de 1806, par des candidats présentés par les assemblées électorales des départemens, mais choisis parmi tous les citoyens et non plus parmi les fonctionnaires '.

Est-ce que la représentation nationale pouvait mieux résider dans la chambre formée de membres élus dans les communes, que dans le sénat composé de citoyens pris dans les départemens? C'est le patriotisme éclairé qui la constitue réellement, si, aux lumières qu'il possède, il réunit les vertus sociales *.

Quoi qu'on puisse dire des idées que nous venons

devant la chambre et le sénat, afin de discuter les lois, de donner des explications, etc. Mais, a moins qu'il n'eût voulu violer la constitution, qui avait désigné pour cette fonction le secrétaire d'État et le grand juge, — ou qu'il n'eût conseillé la révocation des citoyens Imbert, Fresnel et Voltaire, cela devenait impossible : ils étaient propres aux grandes charges qu'ils exerçaient, mais non pas a discuter en séance publique.

1 Dans ce système de 1806, un tiers des membres du sénat cessait d'y siéger tous les trois ans ; les remplaçons y arrivaient avec les idées nouvelles de chacune de ces périodes, mais ils y trouvaient aussi l'esprit de tradition dans les deux autres tiers en fonction : de ce mélange devait naître l'esprit de conservation allié a celui de progrès. Tel était du moins le but que se proposait d'atteindre la constitution de 1806.

2 Peut-être qu'un Conseil d'État, placé près du Président d'Haïti, eût produit de grands avantages pour le pays, par l'examen calme de toutes les questions d'administration publique qui auraient pu motiver des projets de lois. Les membres d'un tel corps délibérant,

d'émettre, voyons comment se formait la chambre des représentans des communes.

Tous les cinq ans, elle se renouvelait intégralement. Ses membres étaient rééligibles indéfiniment, et il y avait incompatibilité entre leurs fonctions et toutes les fonctions publiques salariées par l'État, parce qu'ils devaient recevoir une indemnité de leurs communes respectives durant les trois mois de chaque session législative, et que la constitution voulait qu'ils fussent entièrement indêpendans du Président d'Haïti qui nommait à tous les emplois publics. — Ils devaient jouir en outre de la garantie constitutionnelle, de ne pouvoir être recherchés, accusés ni jugés en aucun temps, pour leurs opinions émises verbalement ou par écrit dans l'exercice de leurs fonctions. — Sujets aux actions civiles des citoyens, ils étaient néanmoins à l'abri de la contrainte par corps que les lois établissent pour dettes. — Pour faits criminels, ils pouvaient être saisis en flagrant délit; mais toute poursuite ultérieure cessait jusqu'à ce que la chambre, avisée, eût pris connaissance des faits et ordonné la mise en jugement pardevant une haute cour de justice. — Hors le cas de flagrant délit qui donnait action aux officiers de police judiciaire sur leurs personnes, pour tous autres faits quelconques, la dénonciation ou la plainte devait être portée à la chambre qui entendrait alors l'inculpé dans son sein, afin de décider ce qu'il y aurait lieu. — Ils pouvaient être également accusés devant la chambre,

discutant à huis-clos, eussent acquis l'expérience des affaires ; de jeunes auditeurs s'y seraient formés, pour être a leur tour appelé» utilement dans les plus hauts emplois: on eût pu les prendre aussi dans les départemens.

« Le meilleur gouvernement est celui qui se formule sur le besoin de l'époque. Une « constitution doit être, non l'œuvre d'un homme, mais du temps, — l'œuvre de l'expé- « rience et de la raison. » — Napoléon 1".

210 ÉTUDES SUR L'illSTOlllE d'hàÏTL

s'il y avait lien, de tous les faits de trahison, de malversation, de manœuvre pour renverser la constitution et d'attentat contre la sûreté intérieure de la République, et c'était toujours à la chambre de décider oui ou non, pour la poursuite des délits pardevant la haute cour de justice. — L'accusation admise entraînait suspension des fonctions du représentant, son acquittement l'y faisait rentrer.

Ainsi, par les conditions attachées à la nomination de ses membres, la chambre des représentons restait entièrement indépendante du pouvoir exécutif; par les garanties et les immunités stipulées en leur faveur, cette indépendance était assurée. Formée de citoyens pris par les communes dans toutes les classes de la société, renouvelée intégralement tous les cinq ans, cette chambre concentrait dans son sein tous les élémens populaires du pays, et elle devait apporter dans l'exercice du pouvoir législatif les idées nouvelles qui se feraient jour à chacune de ces périodes, d'autant mieux que de jeunes hommes de 25 ans y seraient naturellement enclins.

On conçoit alors, et d'après nos observations présentées ci-dessus, que pour maintenir l'harmonie entre les grands pouvoirs de l'État, il faudrait, de la part du Président d'Haïti surtout, — des lumières, de la capacité, beaucoup de tact dans les affaires, un caractère conciliant, une prépondérance acquise par des antécédens honorables qui inspirassent une grande confiance en lui, une profonde estime pour sa personne.

Pétion était certainement dans ces conditions ; mais pouvait-on se flatter, espérer d'avoir toujours des hommes comme lui pour être chefs de l'État ? Et croit-on même que, s'il eût vécu davantage, il n'aurait pas perdu, en

vieillissant, tout son ascendant aux yeux de la jeune génération du pays?

Dans un autre chapitre, on verra comment se passa la session de 1817, celle où fut installée la chambre des représentons des communes, et l'on pourra mieux juger de ce que cette institution promettait pour l'avenir.

Examinons également comment se formait le Sénat d'après la nouvelle constitution, et quelles étaient ses attributions particulières, indépendamment de celles qu'il partageait avec la Chambre des représentais, dans ïe vote des lois.

Le sénat se composait d'un nombre fixe de 24 membres, nommés pour neuf ans, ayant au moins trente ans accomplis. Tout citoyen pouvait prétendre à la charge de sénateur , disait la constitution ; c'est-à-dire , y être nommé, et cela par opposition à la constitution de 1 806, qui exigeait de n'y appeler que des fonctionnaires civils ou militaires, ou les citoyens qui auraient exercé de telles fonctions. Les fonctions militaires seules restaient compatibles avec celles de sénateur.

Pour remplir les vacances dans le sénat, le Président d'Haïti adressait à la chambre des représentons une liste de trois candidats pour chaque sénateur à élire, pris par lui dans la généralité des citoyens, c'est-à-dire, sans être astreint à les prendre dans chaque département *.» Parmi ces trois candidats, la chambre en élisait un au scrutin

1 Auparavant, chaque département fournissait un nombre égal de sénateurs : leurs communes respectives étant désormais représentées a la chambre, on jugea sans doute que cela suffisait et qu'il ne fallait pas gêner le choix du président dans ses candidats. Et qui sait si la création de la chambre n'eut pas encore pour but, d'êviier la réunion des électeurs des paroisses au chef-lieu de chaque département, pour y former les assemblées électorales qui présentaient les candidats au sénatoriat ? L'exemple de ce qui avait eu lieu aux Caves, "ii ISin, était de nature a prouver le danser de la formation de ces assemblées.

secret. Un sénateur dont les fonctions expiraient pouvait être réélu à cette charge, mais après un intervalle de trois années.

Le sénat était permanent, à la différence delà chambre des représentans qui ne se réunissait que le 1er avril de chaque année, pour rester en session durant trois mois au plus, à moins que le Président d'Haïti ne la convoquât extraordinairement entre deux sessions. Cependant, le sénat pouvait s'ajourner, hors le temps des sessions législatives; et dans le cas d'ajournement, il laissait à la capitale, où il siégeait comme la chambre,, un comité permanent chargé de le convoquerai! besoin.

Toutes les fois qu'il se réunissait, il en informait le Président d'Haïti par un message. Il le prévenait par la même voie, ainsi que la chambre, des remplacemens qu'il y avait à faire dans son sein, afin qu'ils y pourvussent. La chambre, de son côté, correspondait avec le sénat pour l'avertir des nominations qu'elle avait faites et pour lui envoyer les lois qu'elle avait rendues ; [mais toute correspondance individuelle était interdite entre des représentans et des sénateurs, sur ce qui concernait les affaires publiques.

Ces deux branches du pouvoir législatif avaient encore, l'une et l'autre, la faculté, le droit, d'appeler dans leur sein, pour les entendre en comité général, à huis-clos, le grand juge, les secrétaires d'État ou tous autres grands fonctionnaires, sur les faits de leur administration ou de l'inexécution des lois. S'il résultait de cette enquête la preuve de leur malversation, dilapidation ou tout autre délit tendant à renverser la constitution, ou à compromettre la sûreté de l'État, et que ce fût le sénat qui procédât contre eux, il devait rendre un décret portant

accusation et une proclamation pour convoquer la haute cour de justice ; — si c'était la chambre, elle les accuserait et demanderait au sénat la convocation de cette haute cour pour qu'ils fussent jugés.

Dans le cas de mise en accusation d'un représentant par la chambre elle-même, elle devait aussi s'adresser au sénat pour en obtenir la convocation de la haute cour de justice, puisque celle-ci ne se formait qu'en vertu d'une proclamation du sénat. Ce dernier corps avait la même police sur ses propres membres, que la chambre des représentans sur les siens, et les sénateurs jouissaient des mêmes garanties et immunités que les représentans.

Le sénat et la chambre n'avaient pas la faculté de déléguer les pouvoirs qui leur étaient attribués par la constitution. Mais ils ne devaient non plus s'immiscer dans les causes judiciaires, ni dans les attributions du pouvoir exécutif.

Le sénat avait des attributions particulières qui le mettaient plus souvent en rapport avec le Président d'Haïti, et c'est pourquoi il était permanent. Il l'était encore, parce que lui seul pouvait nommer le Président d'Haïti.

Il correspondait avec le président, pour tout ce qui pouvait concerner l'administration des affaires publiques en général: ce qui faisait de ce corps une sorte de grand conseil national, assistant le chef de l'État par ses avis. Le sénat avait le pouvoir de sanctionner ou de rejeter tous les traités de paix, d'alliance ou de commerce, qu'il ferait, de même que les déclarations de guerre ; et par là, le président était intéressé à le consulter préalablement.

Ces relations fréquentes étaient propres à entretenir entre eux une bonne entente, une harmonie au profit de

214 ÉTUDES SUR l/lIlS!OlUE DHAÏTÎ.

la République, indépendamment de l'influence que la constitution assurait au Président d'Haïti dans ce corps, en lui attribuant le choix des candidats parmi lesquels la chambre des représentans devait élire les sénateurs. Car, bien que le président ne fût pas astreint à les choisir uniquement parmi les fonctionnaires publics ouïes citoyens qui l'avaient été, il était prèsumahle que son choix tomberait sur la plupart d'entre eux, afin de récompenser leurs services rendus au pays, et d'introduire au sénat des personnes rompues aux affaires publiques, ayant l'expérience des choses. C'est la condition d'existence de tout sénat; et parla, ce corps devait habituellement être composé d'hommes âgés.

Aussi voit-on que la révision du pacte fondamental disait dans un de ses articles : « Le sénat est chargé du dépôt de la constitution. » Cette disposition ne pouvait s'entendre, selon nous, uniquement du dépôt matériel de cet acte ; mais aussi de la garde des institutions qu'il avait créées, afin d'empêcher qu'elles ne fussent violées, détruites. Ce corps devenait ainsi le pouvoir conservateur de l'État, de la forme de son gouvernement, et le modérateur entre le Président d'Haïti et la chambre des représentans, en cas de conflit entre eux : conflit qui pouvait naître de l'application ou interprétation des articles constitutionnels, ou encore à l'occasion des lois qui nécessiteraient des votes d'impôts, etc.

Cette question importante des impôts fit donner au sénat une attribution spéciale dans la constitution, en prévision de l'opposition que le pouvoir exécutif pouvait rencontrer dans la chambre des représentans : c'était « de décréter les sommes qui doivent être affectées à cha- « que partie du service public, d'après le budget de âé-

« penses fourni par le secrétaire d'État (des finances). »

Et d'un autre coté, il était dit : « La chambre des com- « mîmes reçoit annuellement le compte rendu par le se- « crétaîre d'État, qui lui est transmis par le Président «d'Haïti, le débat, l'arrête et en ordonne la pubîi- « cité. »

Ces dispositions semblaient donc faire de la chambre des représentais, un corps de simples enregistreurs de faits accomplis en dehors de leur action, de leur influence.

Cependant, deux autres articles de la constitution disaient, l'un : « Elle établit les contributions publiques, « en détermine la nature, la quotité, la durée et le mode « de perception ; » — l'autre : « Le président propose « les lois, excepté celles qui regardent l'assiette, laquo- « tité, la durée et le mode de perception des contribu- « tions publiques, leur accroissement ou diminution: »

La chambre des représentans avait ainsi, elle seule, l'initiative des lois concernant les impôts, pour produire des recettes, ïl semble alors que, pour la convaincre âe la nécessité d'en établir, d'en voter, il aurait fallu lui proposer, et non au sénat, le budget des dépenses publiques ; car, on s'exposait par là à la voir se refuser d'user de son initiative, sans que ni le sénat ni le Président d'Haïti, pussent l'y contraindre.

Cette conséquence possible, sinon probable, fut si bien comprise dès l'installation de la chambre des représentans, en 1817, que ce fut elle qui vota d'abord la seule loi du budget des dépenses qui ait pan, sous l'empire de la constitution de 1816, en y reconnaissant toutefois qu'il appartenait au sénat de rendre un décret à ce sujet : décret qu'il rendit dans la même forme que pour toutes

les autres lois, à la suite de celle-là, tandis que c'était à lui seul de voter le budget.

Il nous reste à examiner l'organisation du pouvoir exécutif et les attributions déléguées au Président d'Haïti.

Ce premier magistrat de la République n'était plus temporaire, comme dans le système de 1806, mais nommé à vie. On a vu surgir de la scission du Sud l'idée de ce changement important : idée exprimée par le général Borgella avec une loyauté patriotique, au moment de sa soumission à Pétion, comme le plus utile moyen de faire cesser les divisions politiques nées de l'ambition de parvenir à la présidence de la République. L'expérience est venue ensuite prouver la convenance, la justesse de cette pensée, qui a porté d'heureux fruits pour le pays, quelles que soient les opinions contraires.

Le serment imposé désormais au Président d'Haïti consistait : « à jurer à la nation de remplir fidèlement son of- « fice, de maintenir de tout son pouvoir la constitution, « de respecter et de faire respecter les droits et l'indé- « pendance du peuple haïtien. » On sent qu'un tel serment fut rédigé, à raison des circonstances nouvelles survenues depuis la paix générale en Europe, depuis la tentative faite par la France pour restaurer son autorité dans le pays.

Si les représentans pouvaient être âgés de 25 ans, les sénateurs, de oO ans, la nouvelle constitution, comme la précédente, exigea 55 ans pour être élu Président d'Haïti, parce qu'il faut plus de maturité dans une telle fonction*.

1 Aucune condition d'âge ni autres n'étaient imposées par rapport aux secrétaires d'Élat, au grand juge et au secrétaire général : ce qui laissait au Président d'Haïti la faculté ds

Tout citoyen de la République y était éligible : ce qui différait de la première constitution qui prescrivait de ne nommer le chef de l'État, que parmi les citoyens qui auraient été ou qui seraient membres du sénat ou secrétaires d'État.

Le Président d'Haïti conservait les anciennes attributions prévues dans la constitution de \ 806, — de pourvoir, d'après la loi, à la sûreté extérieure et intérieure de l'État ; de faire des proclamations conformes aux lois et pour leur exécution ; de commander la force armée de terre et de mer ; de surveiller et assurer l'exécution des lois dans les tribunaux, pardes commissaires du gouvernement ; de surveiller la perception et le versement des contributions, en donnant tous les ordres à cet effet ; de décerner des mandats d'arrêt contre tous auteurs ou complices de conspirations dont il apprendrait l'existence, sous la condition de les renvoyer aux tribunaux compétens pour être jugés.

Mais il avait de plus, par la constitution de 1816, ainsi qu'on l'a vu déjà, l'initiative de toutes les lois, autres que celles relatives aux contributions ou impôts publics. Il rédigeait ses projets ou propositions en articles, et en tout état de discussion de ces projets, il pouvait les retirer, sauf à les modifier et reproduire à une autre session.

La constitution confirma les pouvoirs que le sénat avait donnés au Président d'Haïti, en 1807, en lui attribuant « la nomination à tous les emplois civils et mili- « taires ; le droit d'entretenir les relations internatio-

les choisir parmi tous les citoyens qui feraient preuve de quelques talens, sauf les égards qu'il devait aux hommes delà génération qui avait conquis le pays; et avec lesquels il fallut toujours compter.

« nales; de faire tous traités de commerce, d'alliance et «r de paix, de déclarer la guerre, sous la réserve de la c sanction de ces derniers actes parle sénat, qui pouvait « la refuser. » Tous agents de la République près les puissances étrangères étaient aussi à la nomination du Président d'Haïti, qui pouvait les révoquer à volonté.

La charge de Secrétaire général, déjà créée en 1807, mais restée vacante depuis longtemps, fut instituée constituîionnellement pour être exercée par un grand fonctionnaire occupé du travail personnel du président.

Enfin, la constitution accorda au Président d Haïti, le droit de désigner le citoyen qui devait lui succéder, en consignant son choix dans une lettre autographe cachetée, adressée au sénat et mise dans une cassette à double serrure, déposée au palais de ce corps. L'une des clés devait rester entre les mains du Président d'Haïti qui pourrait changer son choix à volonté, l'autre entre les mains du président du sénat. A la mort du Président d'Haïti, le sénat ferait l'ouverture de la lettre, et il aurait le droit de rejeter ou d'admettre le citoyen désigné pour remplacer le défunt : dans le premier cas, il procéderait à un autre choix ; dans le dernier, il proclamerait le successeur désigné par le précédent Président d'Haïti l.

Cette dernière et importante attribution était la même qui fut donnée à Toussaint Louverture, à Dessalines et à Christophe, par les actes constitutionnels publiés sous leurs gouvernemens respectifs.

Quelles que soient les idées de stabilité qui l'inspirèrent, pour assurer le sort de la République dans une telle cir-

1 Au fait, le droit de désigner son successeur n'était que la faculté de le proposer au sénat, puisque ce corps pouvait rejeter ce choix. Mais il y avait un danger h cela : un général influent suif l'armée aurait pu se prévaloir de cette désignation pour prendre le pouvoir, malgré le rejet du sénat.

constance, nous n'hésitons pas à désapprouver celte délégation du pouvoir national en faveur du chef de l'Etat, même en faveur de Pétion dont nous admirons le plus la sagesse politique, le patriotisme éclairé, le généreux dévouement à son pays \

Nous concevons et approuvons l'élection à vie du Président d'Haïti, par une infinité de considérations qui se rattachent au tempérament, au caractère, à l'état moral du peuple haïtien, etc. ; mais nous ne saurions voir du même œil le droit qui lui fut accordé de désigner son successeur, surtout lorsque la constitution disposait ainsi en faveur de tous autres chefs qui succéderaient au Fondateur de la République. C'était pousser trop loin la crainte des perturbations politiques, détruire toute émulation généreuse parmi les citoyeus pour se recommander à l'estime publique et mériter son suffrage, et inspirer à un successeur désigné l'idée qu'il ne devait rien à la volonté nationale.

Dans un État républicain ,i\ faut que le chef du gouvernement sache et se rappelle chaque jour, qu'il tient son pouvoir de cette volonté qui se manifeste par le corps chargé de nommer à un tel office ; et mieux vaut laisser à chacun cette louable présomption de s'en croire digne par une conduite qui puisse être remarquée.

Sans doute, dans un tel État, on voit beaucoup de ces ambitions vulgaires qui n'aspirent à gouverner que pour leur intérêt personnel ; mais le vrai mérite se découvre toujours, — à moins qu'un pays ne se trouve dans ces

1 T. Louveiture el Dessalines n'ont pas eu le temps de choisir leur successeur; Pétion n'a pas usé de ce droit ; Christophe avait un héritier de son trône qui a péri, comme lui, de mort violente; enfin, Boyer a donné sa démission au moment où il allait être renversé. L'expérience a donc prouvé la vanité d'une telle disposition.

temps de déceptions politiques où ii n'a pas la liberté de choisir un chef digne de lui.

A côté de cette espèce d'abdication du pouvoir donné au sénat seul de nommer le Président d'Haïti, — « toute « autre nomination étant illégale et attentatoire à la « constitution, » disait l'art. 123; — quoique ce corps restât libre néanmoins d'admettre ou de rejeter le choix fait par le chef de l'État, d'un citoyen pour lui succéder (art. 166), voyons encore quelle était la haute attribution accordée au sénat, par rapport au président en fonction.

« Art. 163. Au sénat seul il appartient d'examiner et « de décréter la culpabilité du Président d'Haïti. »

« Art. 205. Il y aura une haute cour de justice pour « juger les accusations admises parle corps législatif, soit « contre ses propres membres, soit contre le Président « d'Haïti, ou contre le ou les secrétaires d'État ou tous « autres grands fonctionnaires publics. »

« Art. 121. Le sénat correspond directement avec le « Président d'Haïti pour tout ce qui intéresse l'adminis- « tration des affaires publiques en général ; mais ne « peut, en aucun cas, l'appeler dans son sein pour faits « de son administration. »

« Art. 225. Le secrétaire d'État (ou les) et le grand « juge sont respectivement responsables de l'inexécution « des lois rendues par le corps législatif, ainsi que des « actes du pouvoir exécutif. »

« Art. 141 . Le pouvoir exécutif est délégué à un magis- « tratqui prend le titre de Président d'Haïti. j>

Si le pouvoir exécutif était exercé par le Président d'Haïti ; si les secrétaires d'État (le grand juge était celui de la justice) restaient responsables .des actes de ce pou-

voir; si, dans aucun cas, le sénat n'avait pas le droit d'appeler le Président d'Haïti dans son sein, pour faits de l'administration de ce chef : comment le sénat auraitil pu examiner ce qui donnerait lieu à accusation contre le président, afin qu'il fût jugé par la haute cour de justice? Pour procéder à un tel examen et se convaincre de la nécessité de décréter sa culpabilité, — ou plutôt sa mise en accusation, — il eût fallu l'entendre en l'appelant dans le sein du sénat ; car ce corps ne devait pas émettre un acte d'accusation contre lui sur la seule correspondance entretenue entre eux.

Nous croyons qu'il suffit de ces remarques pour prouver l'incohérence qui existait entre ces différens articles, l'impossibilité d'atteindre le but de la constitution ; car elle voulait évidemment que l'on comprît que le Président d'Haïti, premier magistrat de la République, ne pouvait être ni irresponsable, ni inviolable, en vertu du principe posé dans l'art. 32 : « la responsabilité individuelle est « formellement attachée à toutes les fonctions publi- « ques. »

Eh bien ! en présence de dispositions aussi incohérentes, il ne restait plus que la voie révolutionnaire, semée de dangers pour le pays. Car, n'était-ce pas, en droit constitutionnel, établir la possibilité du renouvellement du fait scandaleux et démagogique passé dans la séance du sénat, le M décembre 1808?

Dès lors, la constitution avertissait le Président d'Haïti de se prémunir contre tout attentat à son pouvoir; et il est probable qu'il y prendrait garde et que, ayant la force armée sous ses ordres, au moindre signe d'opposition factieuse qui se manifesterait dans le sénat, il tenterait luimême de l'opprimer.

â22 études sur l'histoire d'iiaïti.

Sans doute, on peut objecter à cela que, par sa formation, sa composition, le sénat ne pouvait guère être désormais en opposition au Président d'Haïti ; qu'il devait au contraire être plus porté aie soutenir, puisque les sénateurs étaient nommés d'après le choix que le président faisait d'eux parmi les citoyens et plus encore parmi les fonctionnaires publics. Ce mode de nomination donnait, en effet, une grande influence au président sur le sénat, par l'espoir que ses membres devaient avoir d'obtenir de nouveaux emplois , après l'expiration de leurs fonctions sénatoriales.

Nous reconnaissons toute la valeur de cette objection , mais il n'est pas moins vrai que dans les dispositions de la constitution de 1846, se trouvait un germe de révolution ou d'oppression, selon les circonstances.

A notre avis, cette constitution n'était donc pas un modèle de perfection '. Néanmoins, si les hommes appelés à fonctionner dans les hautes positions législatives et executives se pénétraient bien de l'état réel du pays, rien n'eût pu empêcher cet acte de lui procurer tous les avantages désirables. Pour obtenir de tels résultats, dont la réalisation dépendait de tous les conservateurs, il aurait fallu que les pouvoirs politiques sussent se garder de toute présomption, et de toutes préventions les uns envers les autres; car c'était le seul moyen de préserver la pa-

1 Je sais que, parmi mes concitoyens, il y en a qui seront tentésde m'opposer a te sujet la discussion soutenue, en 1842, sur le journal le Temps, a propos de la constitution de 4816. Mais d'abord, je puis déclarer ici que ce n'est pas moi qui soutins cette discussion ; que j'y adhérai cependant et j'y adhère encore, parce qu'il s'agissait de défendre la mémoire de Pétion de l'imputation « d'avoir glissé dans la constitution un absolutisme domi- « nant et exclusif. » Ensuite, dans le n° 26 du Temps, du 4 août, l'auteur de cette discussion avait reconnu lui-même que cette constitution « avait des vices d'organisation, n'était « point pxemple d'imperfections. »

trie commune de ces secousses violentes qui ébranlent l'ordre social, comme les ouragans et les tremblemens de terre bouleversent le sol, et à la suite desquelles arrivent presque toujours, et l'anarchie et le despotisme si faciles à dégénérer en tyrannie.

Après l'organisation et les attributions du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif, la révision statua sur celles du pouvoir judiciaire suivant les mêmes principes qui furent établis en 1806.

Le Grand juge, vrai secrétaire d'État, fut chargé de cette administration. Les idées judicieuses émises en 1808 par Daumec, membre de la commission qui prépara la constitution, furent appliquées dans la révision.

Les juges ne devaient point s'immiscer dans l'exercice du pouvoir législatif, ni faire aucun règlement ayant force de loi. — Ils ne pouvaient ni arrêter ni suspendre l'exécution d'aucune loi, ni citer devant eux les administrateurs (finances et autres) pour raisons (ou faits) de leur fonction. — Nul citoyen ne devait être distrait des juges que la loi lui assigne, par aucune commission, ni par d'autres attributions que celles qu'une loi antérieure aurait déterminées. — Les juges ne pouvaient être destitués que pour forfaiture légalement jugée, ni suspendus que par une accusation admise, etc.

Un tribunal de cassation fut institué pour former la jurisprudence delà République : son organisation et ses attributions allaient être fixées par une loi.

La haute cour de justice devait être composée de quinze menjbres au moins, désignés au sort dans les tribunaux civils de tous les départemens; elle serait présidée par le grand juge, à moins qu'il ne fût lui-même en état d'ac-

cusation, et dans ce cas, le Président d'Haïti désignerait, parmi les grands fonctionnaires, celui qui la présiderait.

Les titres de la constitution relatifs à la force armée, à l'agriculture et au commerce, aux secrétaires d'État et à la révision de la constitution, restaient les mêmes qu'en \ 806. Néanmoins, à l'égard de l'agriculture, la constitution nouvelle ajouta : « Son accroissement et sa durée dé- « pendent uniquement de la confiance et de h justice qui « doivent réciproquement exister entre le propriétaire et « le cultivateur. » Et à l'égard du commerce : « La « personne des Étrangers, ainsi que leurs établissemens « de commerce, sont placés sous la loyauté et la sauve- « garde de la nation. »

Ces deux dispositions étaient tout-a-fait convenables dans le pacte fondamental. Il fallait donner des garanties aux Étrangers, et pénétrer les propriétaires et les cultivateurs de la nécessité d'être justes, pour être confians les uns envers les autres.

Publication de la constitution. — Des commissaires français arrivent au Port-au-Princè.

— Ils ouvrent une correspondance avec Pétion et se rendent sur les côtes du Nord. — Christophe ne répond pas a leurs lettres. — Élection de Pétion a la présidence a vie. — Discours, prestation de serment et installation du Président d'Haïti. — Il nomme Imbert, Secrétaire d'État; Sabourin, Grand juge ; Inginac, Secrétaire général. — S.Bolivar revient en fugitif: causes de ses revers. — Il adresse une lettre a Pétion. — De nouveaux secours lui sont accordés, et il retourne au Venezuela. — Le général Mina, allant auprès des Indépendans du Mexique, passe au Port-au-Prince où il est accueilli par Pétion. — Billaud-Varenne et d'autres étrangers se réfugient dans la République. — Les commissaires français reviennent au Port-au-Prince, et continuent leur négociation avec Pétion. — Leur mission tend a faire reconnaître la souveraineté du Roi de France.

— Pétion s'y refuse. — Réflexions a ce sujet. — Les commissaires repartent pour la France. — Proclamation du Président d'Haïti et publication des pièces de la négociation. — Christophe publie une Déclaration royale et d'autres documens. — Substance du rapport des commissaires au gouvernement français. — Avis du Secrétaire général, annonçant que les ports d'Autriche sont ouverts au commerce haïtien. — Circulaire du Grand juge aux membres du corps judiciaire. — Avis du Secrétaire d'État sur le cabotage réservé aux Haïtiens. — Pétion fonde le lycée national du Port-au-Prince pour les jeunes garçons, et un pensionnat pour les jeunes filles. — Ses vues a l'égard de l'instruction publique. — Des Quakers américains viennent au Port-au-Prince où ils prêchent la doctrine évaiigélique.

La constitution revisée ne fut imprimée qu'à la fin de septembre. Envoyée alors aux autorités civiles et militaires, elles la publièrent avec pompes dans toutes les communes : cet acte ouvrait une nouvelle ère pour ces communes, puisque désormais leurs représentais participeraient au gouvernement de la République. Aussi la

T. VIII. la

constitution fut-elle accueillie partout avec la plus grande satisfaction * .

Peu de jours après, deux navires de guerre français atteignaient les atlérages d'Haïti : la frégate la Flore et le brig le Railleur. Us avaient à leur bord des commissaires nommés cette fois par une ordonnance de Louis XVIII, en date du 24 juillet et contre-signée par le comte Dubouchage, ministre de la marine et des colonies.

Ces commissaires étaient : le vicomte de Fontanges, lieutenant général, et le conseiller d'État Esmangart. Un troisième avait été nommé, — le capitaine de vaisseau Du Pelit-Thouars; mais il mourut en mer, peu après le départ des navires de Brest. Il y avait de plus deux commissaires-suppléans : le colonel Jouette, et Cotelle Laboulaterie, procureur du roi à un tribunal civil de France. Le sieur Laujon était secrétaire général de cette commission 2.

Tous les membres qui la formaient étaient d'anciens colons de Saint-Domingue ; mais, comme on les chargeait de séduire les Haïtiens , on leur adjoignit quelques autres hommes dans ce but. C'étaient : Hercule Dominge, un Noir né à la Martinique, chef d'escadron en retraite ;

1 Le 20 septembre, le général Marion prononça un discours a l'occasion de la publication de cet acte aux Cayes ; il dit : « qu'il offrait aux citoyens une juste distribution entre les « pouwirs constitués de l'État, pour leur éviter ces chocs dangereux qui menacent tou- « jours le corps social, lorsqu'on s'écarte de l 'équilibre des pouvoirs, etc. a

Ainsi, le souvenir de la lutte entre le Sénat et Pétion contribua beaucoup a l'établissement de la Chambre des représentais ; mais personne ne sembla en prévoir une entre celte chambre et le Président d'Haïti.

2 En 1805 et 1814, M. Laujon avait publié des brochures où il proposait des plans de conquête contre Haïti. Secrétaire de la commission, il était bien placé pour convaincre les Haïtiens de la nécessité de se soumettre a la France. Mais, de même que Dravermann, il fut converti a d'autres idées : l'année suivante, il revint avec des marchandises et finit par •se faire une assez belle fortune dans son commerce.

[1816] CHAPITRE v. 227

Ledué, un Mulâtre de Léogane, ancien capitaine d'artillerie de la Légion de l'Ouest ; Noël Delor, chef d'escadron, et Foumier, deux autres Mulâtres dont nous ignorons l'origine : ce dernier venait en qualité d'aide-copiste du secrétaire général.

Dans la prévision du succès qu'il désirait, le gouvernement français remit au chef de la commission, 1000 croix du Lis, 10 croix de Saint-Louis, et 1 2 croix de la Légion d'Honneur à l'effigie de Henri IV, pour être distribuées aux généraux et aux principaux fonctionnaires Haïtiens qui se laisseraient prendre à cette amorce. Il est probable que les croix données par Henry 1er à la noblesse du Nord en fournirent l'idée.

Afin de mieux prouver aux Haïtiens qu'ils pourraient rétendre à ces distinctions, à raison des services qu'ils rendraient, le vicomte de Fontanges commença par décorer Hercule de l'une des croix de la Légion d'Honneur. Du reste, il l'avait méritée depuis longtemps, pour avoir apporté au général Leclerc, la loi du 30 mai 1802 qui rétablit l'esclavage i .

Étant en mer, le 2 octobre, MM. de Fontanges et Esmangart écrivirent une lettre adressée « A Monsieur le général Pétion, » qu'ils firent porter au Port-au-Prince par le Railleur, sousle commandement de M.Bégon, autre colon : ce brig y entra le 4. Les chevaliers de Jouette et Hercule furent chargés de remettre la lettre à Pétion : ils étaient accompagnés de Ledué qui, ayant servi sous ses ordres, se montra très-officieux en cette circonstance 2. Cette dépêche annonçait une mission pacifique ; ainsi :

1 Voyez le Manifeste publié par Christophe, en 1814. Il affirme ce fait dont il a eu connaissance au Cap où il se trouvait avec le général Leclerc.

2 Ledué avait épousé une ancienne comtesse en France. Il se crut appelé à jouer un rfllf

« Sa Majesté était douloureusement affectée du retard « mis par ses enfans de Saint-Domingue à arborer son « drapeau qu'ils avaient longtemps défendu avec courage, « car ils ne lui étaient pas moins chers que ceux que ce « bon Prince avait retrouvés en Europe. Les tentatives « criminelles de l'Usurpateur et les maux qu'elles ont oc- « casionnés, avaient retardé l'exécution des projets du « Roi (pendant le règne des Cent- Jours qui fit avorter « l'expédition contre Haïti), et il n'ignorait pas que si « d'une part les habitans de cette île avaient constam- <r ment résisté à l'usurpation , ils n'avaient pas montré « moins de courage quand ils s étaient crus menacés d'une cf domination étrangère (celle des Anglais appelés par les «colons au nom du Roi)... Votre vieux, votre ancien « Général, — le vicomte de Fontanges, — celui sous les « ordres duquel vous et vos compatriotes avez défendu « avec honneur la cause du Roi, quand des sujets parju- « res (des colons) osaient l'attaquer, est le chef de cette « mission toute pacifique... »

Pour comprendre cette dernière phrase, il faut se rappeler que le vicomte de Fontanges avait été le médiateur delà coalition formée en avril 1792, dans l'Artibonite où il avait ses propriétés, entre les blancs contre-révolutionnaires et les affranchis : coalition qui eut lieu par les soins de Pinchinat, afin de pouvoir résister à l'assemblée coloniale du Cap et à Borel, l'un de ses membres, qui, de concert avec Dumontellier, commettait mille atrocités sur

important en cette circonstance ; mais il comprit, comme Laujon, qu'il valait mieux revenir faire le commerce a Haïti. Lui et sa femme y moururent quelques années après.

C'est en 1816 que revinrent aussi l'adjudant-général Lechat et son fils, et le colonel Louis Labelinais. Quoiqu'ils eussent servi avec Christophe, sous Toussaint Louverture, ils aimèrent mieux se rendre dans la République. Pétion les accueillit et les maintint dans leurs gracies militaires : il nomma Lechat ftls officier du génie.

[1816] chapitre v. 229

les affranchis k. Mais alors, Pétion était dans l'Ouest et ne s'était nullement trouvé sous les ordres du noble vicomte. Celui-ci ne rappelait ce fait, aussi vieux que lui, qu'afin de faire entendre à Pétion qu'il pourrait se concerter de nouveau avec les hommes de couleur pour replacer l'ancien Saint-Domingue sous les lois de la France, redevenue royaliste.

Le 6 octobre, le président répondit à la lettre des commissaires avec sa modération habituelle. Il convint que * lui et ses concitoyens avaient défendu le drapeau fran- <r çais (le drapeau tricolore) avec beaucoup de courage et « un dévouement sans bornes » ; mais il rappela aussi la conduite qu'on avait tenue à leur égard: ce qui nécessita la formation d'un peuple nouveau, érigeant une République qui se gouvernait par ses propres lois. Il parla des efforts que faisait la Grande-Bretagne pour faire cesser le honteux et barbare trafic de la traite des noirs, et de laréserve que S. M. Très-Chrétienne avait faite de le continuer pendant cinq années, à la suggestion des colons dont la méchanceté, les écrits et les libelles incendiaires prouvaient, qu'auteurs de leurs propres maux, ils étaient des êtres incorrigibles 2. A ce sujet, il rappela les faits relatifs à la mission de D. Lavaysse et consorts, envoyés à Haïti par un ministre-colon influent auprès de Louis XVIII. Enfin, Pétion termina sa réponse en disant aux commissaires français, qu'ils trouveraient dans la

1 Voyez 1. 1" de cet ouvrage, pages 3G6 et 367.

2 M. Laujon prit sans doute sa part dans ces reproches si fondés. Dans l'ancien régime, il était membre du conseil supérieur de Saint-Domingue. On verra que par la suite et a la faveur de son commerce, il fut tellement converti a des idées d'arrangement entre la France et Haïti, qu'il devint un intermédiaire pour y arriver, étant une sorte d'agent de M. Esmajigart qui y contribua le plus. Nous avons acquis la preuve que ce dernier était animé de sentimcns aussi concilians qu'honorables, et nous dirons plus lard ce qu'il lit.

République toute la sécurité commandée par le droit des gens, et « qu'établi par la nation, le garant et non Var- « litre de ses destinées, il recevrait en son nom les pro- « positions qui concerneraient son bonheur et ses droits, « en se conformant à l'exercice des pouvoirs qu'elle lui « avait confiés. »

La Flore et le Railleur étaient déjà dans la rade du Port-au-Prince. Étant à bord, les commissaires adressèrent à Pétion une deuxième lettre avec une copie en forme, de l'ordonnance royale en vertu de laquelle ils venaient remplir leur mission. Cet acte disait:

« La colonie de Saint-Domingue a particulièrement « fixé notre attention. Nous avons reconnu qu'il était « utile d'y envoyer des commissaires , pour calmer les « inquiétudes que les habitans de cette île peuvent avoir u sur leur situation ; faire cesser leur incertitude, déter- « miner leur avenir, légitimer les changemens que les « événemens peuvent avoir rendus nécessaires, et spé- « cialement ceux qui tendent à améliorer le sort de nos « sujets. Nos commissaires s'entendront avec les admi- « nistrateurs actuels, sur tout ce qui tient à la législa- « tion de la colonie, au régime intérieur et d'ordre « public, aux fonctionnaires civils et militaires, à l'état « des personnes et au rétablissement des relations com- « merciales avec la métropole. Ils nous désigneront « ceux de nos sujets qui se sont rendus dignes de notre « bienveillance, et qui auront mérité des récompenses « par leur attachement et leur fidélité à notre per- « sonne. »

Aussitôt après l'envoi de cette ordonnance, les commissaires et leur suite débarquèrent au port ; ils y furent reçus par les officiers de la place, et accompagnés au pa-

lais de la présidence où Pétion leur fit un accueil distingué, en présence de généraux et de fonctionnaires appelés expressément. Dans cette présentation, ils demandèrent une audience au président qui la leur promit l.

Elle eut lieu le 8 octobre dans la soirée, après un échange de lettres où, d'une part, les commissaires consentaient d'avance à être reçus en conférence, soit par le président seul, soit en présence de quelques membres du gouvernement ; de l'autre, Pétion les avertissant que les principales autorités de la République y assisteraient.

Ce fut la répétition, en tous points, de l'entretien que Pétion avait eu d'abord avec D. Lavaysse. Dès lors, les commissaires purent se convaincre qu'ils n'obtiendraient rien du principal objet de leur mission, — la soumission des Haïtiens à la souveraineté du Roi de France, par la renonciation à leur indépendance absolue qui leur garantissait leur liberté et leur propre souveraineté ; mais ces commissaires étaient obligés de tout constater par écrit, afin de prouver au gouvernement français qu'ils avaient fait tous leurs efforts pour remplir ses vues.

Les commissaires ayant appris que la nouvelle constitution venait d'être proclamée, et que le lendemain Pétion serait élu Président à vie de la République d'Haïti, ils sentirent la convenance politique de n'être pas au Port-au-Prince dans ce moment. En conséquence, dans

1 A leur retour en France, les commissaires dirent au minisire de la marine, dans un long rapport : « qu'ils avaient été reçus avec les égards et les prévenances qu'ils eussent « rencontrés chez le gouvernement le plus anciennement policé. » — M. Lepellelier de Saint-Rémy, t. 2, p. 22.

Quel langage flatteur pour Haïti et son chef, tenu surtout par des Colons de Saint- Domingue !

252 études sur l'histoire d'iiaïti.

la matinée du 9 octobre, ils se rembarquèrent avec leur suite, et les deux navires de guerre allèrent croiser devant le Cap, dans l'espoir d'y pénétrer pour informer le général Christophe de l'objet qui les amenait à Haïti. Pendant deux jours, la Flore fît de vains signaux pour avoir un pilote. C'est alors que les commissaires profitèrent d'un bâtiment des États-Unis qui entrait dans ce port, et envoyèrent leur lettre à Christophe, en date du 12 octobre, et une copie de l'ordonnance royale du 24 juillet. Ils lui disaient à peu près les mêmes choses qu'à Pétion ; qu'ils avaient eu ordre « de se rendre au « Port-au-Prince, comme point central et intermédiaire, « afin de communiquer avec le Nord et le Sud ; ... et qu'en- (c fin , ils attendraient toutes les commu nications que Chris- (i tophe voudrait leur faire.» N'en ayant reçu aucune, les commissaires se firent porter du côté des Gonaïves, où ils profitèrent d'un autre navire américain pour envoyer une lettre adressée au commandant de cette place, sous le pli de laquelle se trouvait le duplicata de celle adressée à Christophe *.

Pendant que ces commissaires se portaient sur les côtes du Nord, le sénat rendait son décret du 9 octobre par lequel Pétion fut élu Président à vie. Le sénateur Bavard présidait ce corps.

Dans la séance du lendemain , qui eut lieu avec une

1 Dans les pièces officielles publiées alors par ordre de Christophe, on trouve tous les faits que nous venons de rapporter dans ce paragraphe. Elles disent cependant que la lettre remise au premier navire fut renvoyée de suite aux commissaires, « parce qu'elle portait une « suscription injurieuse et insultante au peuple haïtien (celle de général Christophe). » Elles contiennent en outre la désignation des lieux d'Haïti où ces anciens colons avaient eu leurs propriétés.

[1816] chapitre v. 235

grande solennité, et où assistèrent tous les corps constitués , ! les autorités civiles et militaires, l'agent commercial des États-Unis, nommé Taylor, qui avait été admis depuis quelque temps, les commerçans nationaux et étrangers, les instituteurs publics et leurs élèves, et une affluence inusitée de citoyens de tous rangs, le Président d'Haïti se présenta au sénat pour prêter son serment.

Le discours qui lui fut adressé par le sénateur Bayard récapitula la situation antérieure du pays depuis les premiers temps de sa révolution. Il rendit une éclatante justice au grand caractère , à l'énergie que montra Pétion durant cette période de vingt-cinq années ; il lui dit qu'il sut se préserver de la contagion du despotisme de ses prédécesseurs, et qu'il remplit l'attente publique ; que ses différentes élections à la présidence furent une approbation donnée à son administration,' et que la nation y a applaudi.

« Haïti, entrant dans la carrière politique, n'offre pas « encore cette brillante perspective des États qui figurent « dans le monde civilisé : c'est l'ouvrage du temps. Mais, « comme eux, passant par le degré de l'âge, elle doit arec river à ce point de maturité qui, successivement, lésa « illustrés. C'est au sage dont le génie a plus d'une fois « sauvé la patrie, à faire germer les principes qui peuvent <r conduire à cette fin désirée. C'est par le rétablissement * des institutions sociales, c'est enfin par la création de « lois dictées par la prudence, et surtout à leur exécution, « qu'on peut obtenir cet heureux succès. Vous, dont le « zèle pour le bien public ne s'est point attiédi; vous qui k faites du bonheur de vos concitoyens votre principale « étude, donnez l'impulsion nécessaire à l'exécution de « ce plan : puisse~t-il un jour arriver à la perfection !

«... On aime à se persuader qu'un accroissement de « puissance n'influera point sur l'usage modéré que vous « avez toujours fait de l'autorité, et que les principes « dont on a, dans toutes les occasions, reconnu la pu- « reté, resteront invariables. Le peuple compte sur votre « bienveillance. Il croit pouvoir espérer que les lois, et la « justice qui en résulte, seront votre règle unique, qu'un « gouvernement paternel signalera tous les instans de « votre existence politique, et que le pouvoir confié à « vos soins sera employé au bonheur général : tel est son « vœu... »

Les mots soulignés dans cette partie du discours le furent par le président du sénat lui-même. Ils indiquent que ce corps, tout en tenant à Pétion un langage flatteur pour ses belles qualités, tout en lui disant de ces choses qu'il convient de rappeler au chef de l'État en de telles circonstances, partageait jusqu'à un certain point l'opinion du premier sénat de 1808, sur V inexécution des lois qu'on lui imputait; et par là on le rendait responsable de l'impossibilité où se trouvaient bien des fonctionnaires de les comprendre : on semblait ne pas vouloir envisager le véritable état des choses *.

Le Président d'Haïti répondit :

« Citoyens Sénateurs,

« La constitution de la République vient d'être revi-

>< sée, aux termes de nos lois fondamentales et dans les

« bases de celle du 27 décembre 1806. Elle a éprouvé les

« changemens que le temps et l'expérience ont rendus

1 Le colonel Prézeau m'a dit que Christophe ordonnait souvent a ses secrétaires de refaire des lettres qu'il adressait a certains fonctionnaires de son royaume, pour trouver des expressions qu'ils pussent comprendre.

« indispensables, et ceschangemens sont calculés plutôt « sur les mœurs et le caractère du peuple pour lequel « elle a été établie, que sur tout autre pacte social des « autres gouvernemens.

« Dans la situation où nous sommes placés, il était du « devoir de nos législateurs de garantir la République « contre tout ce qui aurait pu faire craindre pour sa « sûreté et son indépendance ; d'expliquer au peuple « Tétendue de ses droits et de sa puissance, comme sou- « verain, et de lui indiquer en même temps ce qu'il de- « vait de respect et de soumission aux lois qu'il s'était « tracées lui-même. Que chaque Haïtien, la Charte cou- « stitutionnelle à la main, sache ce qu'il peut et ce qu'il « doit.

« Il fallait diviser les pouvoirs sur lesquels reposent la « garantie de la liberté publique ; les régler sur la démoli cratie qui nous gouverne; lever tous les obstacles qui « auraient pu s'opposer à la marche du gouvernement, et « rendre la constitution exécutable, pour s'assurer qu'elle « fût exécutée.

« J'aime à me persuader, citoyens Sénateurs, que ce « but a été atteint, et que nous concourrons, avec la « Chambre des représentans des communes, à justifier a< l'espoir du peuple... »

Après ce discours qui explique la pensée politique de Pétion dans l'oeuvre de la révision, il prêta son serment, et le cortège se rendit à l'église pour entendre le Te Deum d'usage, et de là au palais de la présidence. Un banquet y fut offert aux principaux fonctionnaires publics par le Président d'Haïti, et dans la soirée la ville fut illuminée.

Dans le même mois, le président nomma les citoyens J.-C. Imbert, Secrétaire d'Etat des finances; À. D. Sa-

256 études sur l'histoire d'iiaïti.

bourin, grand juge; et B. Inginac, Secrétaire [Général, Depuis longtemps, ils participaient au gouvernement de la République : c'était récompenser leur zèle que de les appeler à remplir ces grandes fonctions.

Dans le courant du mois de septembre, S. Bolivar était arrivé au Port-au-Prince, encore en fugitif. Quand il partit des Cayes, en avril, il se rendit avec sa flotilleà l'îledelaMargarita. Le 51 mai, il opéra le débarquement de ses troupes sur la Côte-Ferme, à Carupano où deux de ses meilleurs généraux, Marifio et Piar,se séparèrent de lui pour aller recruter des forces dans l'intérieur. Bolivar se porta alors à Ocumare où il débarqua le 3 juillet. Le 6, dans une proclamation aux liabitans de Venezuela, il décréta « la liberté générale des esclaves, » comme il l'avait déjà fait à la Margarita et à Carupano. « Nos « malheureux frères qui endurent l'esclavage, dit-il, sont « dès ce moment, déclarés libres. Les lois de la nature et « de l'humanité, et le gouvernement lui-même récla- « ment leur liberté. Désormais, il n'y aura dans Ve- « nezuela qu'une classe d'habitans : tous seront ci- « toyens. »

Après ce nouvel acte, où il tenait pour la troisième fois sa parole donnée à Pétion, il se rendait à Valencia, lorsque le 40 juillet, il rencontra le général Morales, Espagnol royaliste, qui le vainquit dans un combat. Contraint de fuir, Bolivar revint à Ocumare où il s'embarqua sur la Diane, bâtiment des indépendans. Il se dirigeait avec toute la flotille à l'île hollandaise de Buenos- Ayres, quand l'amiral Brion le joignit et le persuada do retourner auprès de ses compagnons d'armes. Maisayant rejoint Marifio et Piar, ces deux généraux l'accablèrent

de reproches, et Piar menaça de le faire arrêter et juger: ce qui l'indigna et le porta à se rembarquer et à revenir à Haïti1.

Ayant si loyalement rempli les promesses qu'il fit à Pétion, relativement aux esclaves, Bolivar ne pouvait qu'en, recevoir de nouveau on accueil distingué, quoi qu'en ait dit Ducoudray Holstein, qui a écrit l'histoire de sa vie. Pétion savait que tout militaire est sujet à des revers, et que le principe de la liberté générale, une fois proclamé dans le Venezuela, porterait nécessairement son fruit.

Le 9 octobre, en apprenant l'élection à vie du président, il lui adressa une lettre des plus flatteuses où il rendit justice à ses hautes qualités gouvernementales : « Voit tre Excellence, lui dit-il, possède une faculté qui est (( au-dessus de tous les empires, celle delà bienfaisan- « ce... Il n'y a que le Président d'Haïti qui gouverne « pour le peuple : il n'y a que lui qui commande à ses « égaux. Le reste des potentats, contents de se faire « obéir, méprisent l'amour qui fait votre gloire... Le « Héros du Nord (Washington) ne trouva que des sol- « dats ennemis à vaincre, et son plus grand triomphe fut « celui de sa propre ambition. Votre Excellence a tout « à vaincre, ennemis et amis, étrangers et nationaux, les « pères de la patrie, et jusques aux vertus de ses frères. « Cette lâche ne sera pas la plus difficile pour Votre Ex- « cellence; car elle est au-dessus de son pays et de son « époque... »

1 Bolivar n'oublia pas l'offense que lui avait faite le général Piar. Après que celui-ci eut fait la conquête de la Guyane et pris possession de la ville d'Angoslura, en juillet 1817, Bolivar s'y rendit. Le 16 octobre, il fit fusiller Piar, qui fut accusé, étant mulâtre, de vouloir établir une République de noirs et de mulâU'esdont il aurait été le président. Nous ne savons pas si cette accusation était fondée ; mais Bolivar émit a cette occasion, une proclamation où il exprimait le regret d'avoir été contraint a cet acte de sévérité.

25S ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI.

On peut concevoir l'expression d'une telle admiration, par les secours que Bolivar avait reçus de Pétion au commencement de l'année; mais aussi par l'appréciation qu'il put faire de toutes ses qualités éminentes, qui lui valurent de semblables éloges de la partdeD.Lavaysse, parlant à son propre gouvernement. En ce moment, Bolivar voyait encore avec quelle dignité il recevait les commissaires français, des colons, forcés eux-mêmes de rendre justice aux procédés de Pétion envers eux.

Peu après, l'amiral Brion réussit à porter les compagnons d'armes de Bolivar à le rappeler auprès d'eux; car son influence pouvait davantage pour le succès de la cause de l'indépendance de la Côte-Ferme. Pétion lui accorda de nouveaux secours en armes, munitions, etc., qu'il prit au Port-au-Prince et à Jacmel : là il s'embarqua sur la Diane le 26 décembre, cette fois, pour aller triompher définitivement de la puissance espagnole dans ces contrées1.

Au moment où il adressait sa lettre à Pétion, le général Mina arrivait au Port-au-Prince sur le vaisseau le Calédonien, escorté de la corvette la Calypso, venant de Londres et en dernier lieu des Etats-Unis. Ce général s'était rendu célèbre, en Espagne, parla guerre de guérillas qu'il fit aux Français, de 1809 a 1814; mais il avait quitté son pays dans cette année pour se réfugier en Angleterre, à cause du despotisme de Ferdinand VII ; et il allait alors prêter son appui aux indépendansdu Mexique, dans la lutte qu'ils soutenaient contre l'Espagne. La République d'Haïti, déjà renommée à l'étranger par la haute réputation de Pétion et sa sollicitude pour tout ce

1 Nous aurons a examiner sa conduite envers Haïti, en 18M, à l'occasion du Congrès de Panama dont il fut le promoteur.

qui favorisait la liberté et l'indépendance de l'Amérique, parut à Mina comme la dernière station où il devait s'inspirer pour son entreprise. En rencontrant Bolivar au Port-au Prince, il se fortifiait par lui dans ses desseins.

La capitale de la République offrait en ce moment l'intéressant spectacle d'une réunion d'hommes de divers pays, y venant s'abriter à l'ombre de ses lois toutes favorables à la liberté, assistant à l'édification de ses nouvelles institutions et au témoignage de la confiance d'un jeune peuple qui remettait aux mains de son premier magistrat, les rênes du gouvernement de l'État pour toute la durée de sa vie. On y voyait, outre les commerçans étrangers, Mina et ses compagnons, Bolivar et plusieurs de ses compatriotes, des Français fuyant leur beau pays à cause des proscriptions de la réaction de 1815, et parmi eux, l'ex-conventionnelBillaud-Varenne qui trouva enfin un asile dans ses malheurs. Ce dernier et les plus éminens parmi les autres, voyaient Pélion assez souvent, parce que, dans la simplicité de ses mœurs républicaines, il était accessible à tous. ïls allaient admirer en lui, l'ami de ses concitoyens, le père de la patrie qui leur donnait refuge.

Il y avait réellement quelque chose de singulier à trouver en même temps à Haïti, un conventionnel qui avait voté la déchéance de Louis XVI, qui avait voté sa mort, un membre du fameux comité de salut public, — et des commissaires de Louis XV1ÏÏ, qui venaient proposer à la République, née des idées et des principes révolutionnaires de la France, de renoncer à son indépendance et à sa souveraineté pour reprendre son ancienne condition de colonie sujette.

C'est alors que, témoin des efforts que faisaient ces anciens colons dans ce but, Billaud-Varenne dit à Pétion : « La plus grande faute que vous ayez commise, dans le « cours de la révolution de ce pays, c'est de n'avoir pas «• sacrifié tous les colons jusqu'au dernier. En France, < nous avons fait la même faute, en ne faisant pas périr « jusqu'au dernier des Bourbons. » Mais il tenait ce propos abominable, à un chef dont le cœur ne connut jamais la haine et qui considérait tous les hommes, comme des créatures d'un même Dieu, tout en sachant défendre les droits de sa race *.

Les commissaires français, présumant que l'installation de Pétion avait dû être terminée, revinrent au Portau-Prince le 23 octobre. Etant encore à bord de la Flore,

1 Billaud-Varenne arriva au Port-au-Prinre en janvier 1816, avec une femme noire de Cayenne, nommée Virginie. Libre et propriétaire dans cette colonie, Virginie vendit sa petite habitation pour le faire subsister, et le suivit au Mexique et aux États-Unis d'où il venait alors ; aussi il était très-attaché a cette femme a qui il légua quelques petites valeurs qu'il possédait en effets sur France. Après la mort de Billaud-Varenne, en 1819, le général Bonnet fit obtenir a Virginie le recouvrement de ces sommes, par ses relations de commerce avec la France, et elle put ainsi s'acheter une petite maison au Port-au-Prince.

Un Français qui a connu Billaud-Varenne au Port-au-Prince, a écrit ces lignes en parlant de lui :

« Son maintien était grave, sa parole brève ; sa figure pâle et maigre avait de la dignité. Sa taille assez haute et très-droite encore, contrastait avec son âge déjà avancé. Sa mise, d'une propreté remarquable , affectait la simplicité de celle des Quakers, et je le pris en effet, pour un de ces dignes habilans de la Pensylvanie. »

Pétion avait d'abord fait une pension mensuelle a Billaud-Varenne ; puis il la lui. faisait toucher en qualité de conseiller auprès du grand juge Sabourin. Après le départ des commissaires français, l'ex-convenlionnel commença un ouvrage ayant pour titre : « QUESTION « DU DP>OIT DES GENS : Les Républicains d'Haïti possèdent-ils les qualités requises pour « obtenir la ratification de leur indépendance ? » Dans cet ouvrage, il traitait de la question de la traite et de l'esclavage des Africains, en faisant l'histoire de la révolution de Saint-Domingue jusqu'à son indépendance, dans un style énergique. Ce travail étant achevé peu avant la mort de Pétion, celui-ci le faisait imprimer ; mais Boyer en fit cesser l'im pression, dès son avènement "a la présidence. Je dis ce dont je suis certain, étant alors employé a l'imprimerie nationale. Colombel recueillit le manuscrit de cet écrit qui disparut dans son naufrage, en 1823.

JJ816] CHAPITRE v. 241

ils lui adressèrent une lettre pour expliquer les causes de leur absence momentanée; à cet effet, ils lui envoyèrent copie de leur dépêche adressée à Christophe, en duplicata et sous le couvert du commandant des Gonaïves, « le pilote du Cap n'ayant pas répondu au signal de la « frégate, disaient-ils- »

La même lettre reprit les communications officielles commencées avant leur départ pour les côtes du Nord. Ils répliquèrent à celle de Pétion en date du 6, en lui disant qu'il fallait oublier le passé dont le souvenir ne pouvait que rendre les rapprochemens impossibles : « que la mis- « sionde D. Lavaysse avait été désavouée publiquement; « que Louis XVIÏI n'avait jamais donné aucun pouvoir à « cet agent; qu'il n'avait eu connaissance de sa mission « que par son résultat et par la voixpublique, qu'il l'avait « blâmée et bien plus encore la conduite qui avait été « tenue. »

Or, le désaveu même publié sur le Moniteur du 19 janvier 1815, prouvait que le Roi de France avait autorisé cette mission, puisque cet article disait : « qu'elle était « toute pacifique et avait pour but de recueillir et de « transmettre au gouvernement des renseignemens sur c l'état de la colonie, et que l'agent n'était nullement « autorisé à faire des communications aussi contraires à « l'objet de cette mission... »Aufait, on avait blâméD. Lavaysse, pour avoir mis de côté ses instructions et proposé alors les mêmes choses que les commissaires venaient reproduire, ainsi qu'on le verra bientôt '.

Enfin, les commissaires offraient aux Haïtiens, lemême bonheur dont jouissaient les Français sous leur roi légi-

1 En 1816, D. Lavaysse, mis en disgrâce, se trouvait aux États-Unis : de la il écrivit a Potion qui répondit a sa lettre, le 21 juin. Pétion publia sa réponse sur le Télégraphe.

t. vin. 16

242 études sur l'histoire d'iiaïti.

time : « Placés sur un volcan, vous n'osez rien entre- « prendre, rien réparer; vos maisons sont en ruines, vos « champs sont incultes, vos campagnes sont désertes *. « Toujours inquiets des malheurs qui peuvent fondre sur « vous le lendemain, vous ne songez qu'à vous défendre, « et vos torches sont prêtes pour vous détruire vous- « mêmes. »

Les commissaires faisaient là une vraie figure de rhétorique ; car, à cette époque, on réparait toutes les maisons des villes et bourgs vendues aux particuliers ; on en construisait d'autres sur les empîacemens vides; on réédifiait les usines des habitations concédées ou aliénées, on cultivait des denrées qu'exportaient les navires français admis sous pavillon masqué et qu'ils introduisaient en France, en ne payant que les mêmes droits établis sur les produits des colonies de cette puissance. Il est vrai que les arsenaux étaient garnis de torches incendiaires pour dévorer tout cela en cas d'agression ; mais c'était sur ce moyen même de destruction que les Haïtiens comptaient le plus pour en éloigner toute idée, indépendamment de leur climat meurtrier et de leur courage.

Le 25, Pétion répondit à la lettre des commissaires ; et, malgré leur invitation d'oublier le fasse, il revint sur tous les faits antérieurs, même sur la mission de D. Lavaysse et sur la réserve faite de continuer la traite pendant cinq années. C'était à désoler les porteurs de paroles d'oubli et de réconciliation. Enfin, il leur dit :

« Si les intentions de S. M. T. C. se concilient sur ce

1 Quatrcjours avant leur retour au Port-au-Prince, le 19 octobre, celle ville avait essuyé un l'urieux ouragan qui enleva la toiture d'une grande partie de ses maisons ; de l'a leur remarque : « vos maisons sont en ruines. » Mais, a leur arrivée, il n'en était pas de même. Cet ouragan occasionna ensuite une forte disette et une épidémie qui dura jusqu'à la fin de IRIS.

a point, et que les pouvoirs dont vous êtes revêtus se « rapportent avec cet esprit de justice et de modération, « alors, oubliant tout motif particulier, et guidés par le « pur sentiment de la vérité et le désir d'opérer le bien, « vous nous regarderez comme un gouvernement libre et « indépendant, dont les institutions consolidées reposent « sur la volonté et l'amour national. Vous n'hésiterez pas « à l'admettre comme base essentielle entre nous ; et en « entrant par là dans l'esprit de nos lois, vous me met- « trez à même, dans le cercle de mes devoirs, de pouvoir « correspondre avec vous sur tous les points qui pour- « raient être réciproquement avantageux aux deux gou- « vernemens. »

Il résulte de tout l'ensemble de cette lettre, que le mot gouvernement iwl mal employé, que c'était bien du peuple qu'il s'agissait, lequel avait proclamé son indépendance, et avec elle sa souveraineté. Les commissaires français feignirent de s'y méprendre, et bientôt l'on verra leur combinaison à ce sujet. La dernière partie de la lettre du président leur laissait néanmoins entrevoir que, la reconnaissance de ces deux droits étant admise comme bases des négociations, il pourrait s'entendre avec eux sur des conventions qui seraient également dans l'intérêt de la France et d'Haïti. 11 ne pouvait être question que de l'indemnité déjà proposée en 18H, et du rétablissement des relations commerciales entre les deux pays, d'une manière franche, et non de la [manière que cela se pratiquait déjà *.

i II paraît même que dans les entretiens que Pétion eut avec les commissaires, il leur aura renouvelé la proposition de l'indemnité et d'un traité de commerce. — Voyez M. Lcpclletierde Saint-Rémy, t, 2, p. 23. Mais, d'après la combinaison qu'ils proposèrent h leur tour et que l'on verra bientôt, il est clair qu'ils écartèrent la proposition du président.

À peine la Flore et le brig étaient-ils revenus dans la rade du Port-au-Prince, que les matelots de ; l'équipage de la Diane et ceux de la Calypso et du Calédonien commencèrent l'embauchage des marins français en les excitant contre leurs officiers. L'insubordination était flagrante à bord de la frégate et du brig, et beaucoup de marins désertèrent. Les Français qui avaient cherché un refuge en Haïti contre la réaction royaliste, contribuaient de leur mieux à souffler cet esprit d'indiscipline, en raillant leurs compatriotes sur le drapeau blanc qui avait remplacé le glorieux drapeau tricolore ; et les commissaires se virent menacés de recomposer les deux équipages, parmi les navires marchands de leur pays qui se trouvaient dans le port *.

En conséquence , ils s'adressèrent à Pétion pour obtenir son intervention et faire cesser cet embauchage. Le président donna l'ordre immédiatement au général Boyer d'y pourvoir. La police du port et le droit des gens exigeaient ces mesures 2.

Quelques jours après, le 30 octobre, les commissaires adressèrent une nouvelle lettre à Pétion. Afin de lui prouver que le Roi de France ne pouvait reconnaître l'indépendance d'Haïti pour consacrer ses institutions politiques, ils lui signalèrent seulement, disaient-ils, les articles 38, 39 et 44 de la constitution, relatifs à l'exclusion des blancs de la société haïtienne et à l'admission, au contraire, de tous les individus dont la couleur ou l'origine s'identifiaient avec celles de la race noire. Selon

1 Le 6 juin, la Gazette royale du Cap parlait de 4 navires français qui étaient au Portau-Prince, et d'un autre aux Cayes ; mais en disant qu'ils portaient pavillon blanc, ce qui était faux.

2 Les navires qui portaient le général Mina el environ 500 hommes, partirent du Port-au- Prince le 28 octobre.

eux, c'étaient des actes de lése-philanthropie, d'hostilité envers l'Europe, de scission avec elle, qui lui donneraient le droit d'user de représailles, etc. « Si l'Europe vousju- « geait par vos lois, elle serait loin de croire à votre « gouvernement cette urbanité dont nous avons fait l'é- « preuve, et dont nous nous ferons un devoir de rendre « compte. »

Et c'étaient d'anciens colons de Saint-Domingue qui faisaient de tels reproches aux Haïtiens! C'était M. Laujon, auteur des deux brochures citées plus avant, qui les écrivait en qualité de secrétaire de la commission î II est vrai que l'adjonction du chevalier Hercule, deLedué, etc. noir et mulâtres, prouvait que la France et ses colonies ne connaissaient plus le préjugé de couleur.

La lettre des commissaires avait piqué Pétion; sa réponse du 2 novembre fut plus colorée que les précédentes.

« C'est de l'esprit dominateur des partis que la France « a fait se succéder tour à tour dans cette belle contrée, « leur dit-il, que l'arche sainte de l'indépendance d'Haïti, « s'est élevée du sein de l'oppression et de l'injustice. En « jurant de la maintenir, nous étions tout aussi loin de « penser qu'elle affecterait l'autorité du Roi de France, « que de l'idée de prévoir s'il triompherait un jour des « Français, et qu'il ferait valoir contre nous des titres « que nos armes ont détruits... Nous n'avons jamais « craint d'être observés, et loin de perdre, nous ne pou- « vons que gagner, surtout si ces observations sont faites « de sang-froid et sans passion; c'est peut-être la raison « qui nous a rendus si accessibles dans une cause aussi « délicate...

«En me mettant sous les yeux les art. 58, 39 et 44 de « nos institutions, vous so.mhïez nous jeter le gant, et vous

246 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'uaÏTJ.

« éloigner de la question présente pour faire d'une cause <i particulière, une cause générale avec toutes les puissan- « ces de l'Europe. Cet appel à des gouvernemens qui sont « si clairvoyans, serait bien tardif; car ils n'ont pas jugé « de la même manière, ce que vous appelez une marque « d'hostilité envers eux... Ces articles n'ont jamais cessé « d'être en vigueur, et n'ont pour but que notre garantie, « qui ne peut nous être disputée que par le gouverne- « ment français, comme vous le faites aujourd'hui, lors- « que les autres puissances n'y ont aucun intérêt et qu'el- « les ont eu des rapports constansavec nous. Vous devez « vous en convaincre par la présence d'un agent accré- « dite des États-Unis d'Amérique près la République, par ff l'Ordre en conseil du Roi d'Angleterre, du 14 décernât bre 4 808, qui n'a jamais été révoqué, par les bâtimens « étrangers qui sont dans nos ports où ils sont admis, « comme les nôtres le sont dans les leurs. Vous avez dû <? voir dans cette ville beaucoup d'Européens faisant le « commerce, et la proscription de couleur ne frapper au- « cun d'eux. Y a-t-il réciprocité d'avantages dans les « relations commerciales entre les Étrangers et l'île « d'Haïti? La question, je pense, est résolue. Y a-t-il in- « compatibilité sous le rapport des propriétés, des droits de a citoyens? La réponse ne serait pas difficile... * »

Pélion ajouta, pour prouver le droit des Haïtiens à se donner des lois politiques comme ils le jugent convenable à leur sécurité, l'exemple de Louis XIV, révoquant l'édit de Nantes, excluant des Français au sein même de la France; celui du Japon, delà Chine, interdisant

1 Tout ce paragraphe el ses dernières phrases prouvent la fermeté des opinions de Pétion sur l'exclusion des blancs du pays. A-t-il eu tort, a-t-il eu raison de penser ainsi ? C'est l'a une question que chacun peui examiner. Je me borne a constater ce qui lui fut personnel.

aux étrangers jusqu'à l'entrée dans l'intérieur de leur pays. Enfin, il leur dit :

« Si vos pouvoirs n'ont pas la latitude nécessaire « pour vous permettre de traiter sur la base que j'ai eu « l'honneur de vous proposer, ou que vous ne jugiez pas « convenable d'en faire usage dans cette circonstance, « je dois vous prévenir que je ne crois pas devoir corce respondre plus longtemps avec vous sur l'objet de votre « mission. »

À cette offre de passeports, succéda une courte maladie du président. Le 10 novembre, les commissaires ayant appris son rétablissement, lui adressèrent une dernière lettre où ils accouchèrent enfin, du plan longuement médité, élaboré , discuté à Paris. Cette lettre est fort longue , à raison de toutes les considérations dans lesquelles ils entrèrent pour justifier ce plan et porter Pétion à l'accepter.

Ainsi que nous l'avons dit plus avant, ils feignirent de croire que le président n'aspirait qu'à avoir « un gouver- « nement libre et indépendant. >j Après avoir établi que « les droits du Roi, comme souverain, sont incontesta- « blés..., qu'ils sont imprescriptibles, etc.; » repoussé l'idée qu'ils eussent voulu faire un appel aux gouvernement étrangers, — « le Roi étant par lui-même assez fort « pour défendre ses droits, selon son bon plaisir et sa « volonté, sans appeler l'appui d'aucune puissance ; « essayé de démontrer que les Haïtiens n'ont aucun moyen durable, aucune ressource appréciable, pour défendre leur indépendance soit au-dedans, soit au-dehors ; les commissaires finirent par dire :

« Au surplus, général, voulant nous rapprocher, au- « tant qu'il est en nous, de cette indépendance qui seule,

a dites-vous, peut fixer le bonheur du peuple, nous allons « vous faire connaître quelques-unes des concessions « que nous pourrions faire au nom du Roi ; les voici :

a 1. Il serait déclaré, au nom du Roi, que l'esclavage « est aboli à Saint-Domingue, et qu'il n'y serait jamais « rétabli*.

c 2. Que les droits civlis et politiques seraient accor- « dés à tous les citoyens, comme en France et aux mêmes <- conditions.

« 6. Que les anciens colons ne pourraient arriver et « résider dans la colonie, qu'en se soumettant aux lois et « règlemens qui seraient établis, notamment à ceux qui « concernent l'état des personnes et des droits civils.

« 7. Qu'il serait fait par les autorités actuelles, de con- « cert avec les commissaires du Roi, un règlement géné- « rai sur les propriétés, afin de faire cesser les incertitu- « des et empêcher que de nouveaux troubles ne viennent « encore retarder le rétablissement de la colonie. »

Nous intervertissons l'ordre des propositions articulées, afin d'indiquer de suite la chose la plus essentielle : — le retour des anciens colons sur leurs propriétés. Du reste t « — l'armée serait maintenue sur le même pied où elle se « trouvait ; — le Roi n'enverrait jamais de troupes euroa péennes à Saint-Domingue ; — le Président de la Répu- « blique , devenu le gouverneur général de la colonie, « et les sénateurs, conserveraient leurs prérogatives et « attributions, provisoirement, sauf les modifications à « venir par la révision de la constitution ; — le gouver- « neur général et un lieutenant-général au gouverne-

1 Faire aux Haïtiens une concession de la liberté qu'ils tenaient de Dieu, et dont ils jouissaient par la puissance de leurs armes !... La France n'avait-elle pas reconnu et proclamé ce droit en {794 ?

* ment seraient nommés à l'avenir par le Roi, sur la « présentation de trois candidats choisis par le sénat ; — « les ports continueraient à être ouverts à toutes lespuisc sances, aux conditions qui sont établies aujourd'hui « pour les étrangers; elles pourraient changer suivant les « circonstances ; — le Roi emploierait ses bons offices au- « près de Sa Sainteté pour obtenir un Evêché pour la co- « lonie * ; toutes les concessions du Roi s'étendraient au « Nord comme au Sud et à l'Ouest de la colonie ; — l'acte « constitutionnel serait revisé dans l'année par le sénat, « de concert avec les commissaires, et le Roi serait sup- « plié de vouloir bien l'accepter après cette révision et la « garantir pour lui et pour ses successeurs (sauf à être « violée comme la charte de 1814 l'a été en juillet « 1850). »

« Méconnaître les avantages de telles concessions, c'est « vouloir continuer la fiction pour renoncer à la réalité, » ajoutèrent les commissaires-colons, après cette longue énumération d'avantages. Mais, prévoyant bien qu'ils ne seraient pas écoutés du chef auquel ils parlaient, ils lui annoncèrent qu'ils allaient se retirer, dès qu'il leur aurait accusé réception de leur lettre. Toutefois, ils le remercièrent du bon accueil qu'il leur avait fait, en promettant d'en rendre compte.

La réponse à cette lettre ne se fît pas attendre. Le même jour, 10 novembre, Pétion leur écrivit qu'il y trouvait — « les mêmes principes et les mêmes idées que « ceux qui étaient énoncés dans leurs communications « précédentes, et qui ramènent au point de reconnaître « la souveraineté du Roi de France sur cette île... En dé-

1 En 1821, les bons offices du Roi portèrent le Pape Pie VII a envoyer à Haïti un Évoque qu'on ne lui avait pas demandé, tant sa sollicitude était prévoyante.

« clarant son indépendance, le peuple d'Haïti l'a fait à l'u- « nivers entier, et non à la France en particulier. Rien « ne pourra jamais le faire rétrograder de cette inébran- « lable résolution. Il sait par l'expérience de ses malce heurs passés , par ses plaies qui saignent encore, que « sa garantie ne peut être qu'en lui-même et sans par- « tage; il a mesuré toute la force et l'étendue de sa-dé- « marche, puisqu'il a préféré se vouer à la mort plutôt « que de revenir sur ses pas, sans avoir l'intention de se « mettre en état d'hostilité contre qui que ce soit. C'est « au nom de la Nation dont je suis le chef et l'interprète, « que je vous ai parlé. Je ne compromettrai jamais sa « souveraineté, et ma responsabilité est de me conformer « aux bases du pacte social qu'elle a établi. Le Peuple « d'Haïti veut être libre et indépendant, je le veux avec « lui. Pour changer d'institutions, c'est la Nation qui doit « se prononcer, et non le chef. »

Si les propositions formulées par les commissaires français tendaient à faire reconnaître la souveraineté du Roi de France, qui aurait ensuite l'air de laisser à Haïti, — à Saint-Domingue, voulons-nous dire, — le droit de se gouverner par ses propres lois ; cette fois, la réponse de Pétion leur disait très-catégoriquement, que le peuple haïtien étant libre et indépendant, entendait bien exercer la souveraineté qui résulte de l'indépendance : il n'avait d'ailleurs jamais compris autrement la question à résoudre entre Haïti et la France.

En résumé, cette mission ne présentait qu'une variante de celle qui l'avait précédée en 181 4, à part la perfidie que la première dévoila dans le plan prescrit aux agents par le ministre Malouet. Mais si les Haïtiens avaient pu faire la sottise de se laisser séduire par le nouveau

[1816] CHAPITRE y. 25Î

plan, le résultat définitif eût été le même. 1). Lavaysse, convaincu qu'il ne pouvait tenir à Pétion le langage indiqué dans ses instructions, lui avait proposé de proclamer la souveraineté absolue du Roi de France, sauf à tout espérer de sa bonté et des faveurs qu'il voudrait bien accorder aux Haïtiens ; mais, au fond, il savait bien qu'on arriverait à l'exécution du plan de Malouet, si Pétion avait adhéré à sa proposition. Les commissaires de 1816 lui proposèrent aussi de reconnaître le Roi de France comme « souverain de la colonie de Saint-Domingue, » sauf à la gouverner en son nom d'après la constitution modifiée à raison de ce léger changement.

Cette proposition n'était pas acceptable; car en renonçant seulement au nomd'HAÏTi, c'eût été l'abjuration de notre indépendance. Redevenant colonie, cette île eût continué à exercer, à V intérieur, et sous le bon plaisir du monarque français, cette espèce de souveraineté qui existe dans la législation de tout pays ; mais, à l'extérieur, le monarque seul aurait exercé cette autre souveraineté qui constitue réellement V indépendance, ou plutôt qui en résulte à l'égard des autres puissances \

Après leurs entretiens et leur correspondance avec Pélion, les commissaires français devaient penser qu'il était capable de comprendre ces choses. Ils n'ont donc pu faire leurs dernières propositions, que pour obéir à leurs instructions, — quelles que soient d'ailleurs les assertions contraires qu'ils auront consignées dans leur rapport au ministre de la marine et des colonies.

Mais ce qui est fait pour nous étonner, c'est qu'en

1 Au fait, les commissaires proposaient de revenir a l'état de choses que Toussaint Couverture et les colons avaient établi parleur constitution de 1S01. Mais Pétion et les Haïtiens de 181G étaient les mêmes hommes que ceux du 1" janvier 1801.

1845, on a vu paraître en France, un ouvrage où nous lisons ce qui suit, à propos de la mission de D. Lavaysse et de celle de Fontanges et Esmangart :

« Si Ton fût entré immédiatement dans la voie ouverte « par notre agent (D. Lavaysse), il est probable que dans « la situation où se trouvait alors la colonie (Haïti), on « serait arrivé à la solution qui a été si vivement re- « cherchée depuis, et que quelques esprits rêvent encore « aujourd'hui. — Telle fut la mission de 1816. Entreprise « deux années plus tôt, avant que la révolution politique « desCent-Jours fût venue, au dedans comme au dehors, « ébranler la confiance qui renaissait en la légitimité, — « « on peut avancer hardiment qu'elle eût été couronnée de « succès * . »

Quelle hardiesse, en effet, de la part de l'auteur de cet ouvrage! Pour avancer une telle assertion, il a donc jugé des Haïtiens de 4814 d'après les hommes qui suivaient le drapeau blanc sous Jean François, Biassou et Toussaint Louverture ! îl n'a donc pas tenu compte de tous les événemens passés dans l'intervalle de ces deux époques !

N'est-ce pas le même auteur qui a écrit ces mots ? — « La combinaison astucieuse qui fit d'une perfidie la base « de l'expédition de 1802, frappa la politique de laFrance « d'un discrédit dont rien ne put la relever aux yeux des « noirs 2. »

Et les Haïtiens auraient eu plus de confiance en la

i Èiude et solution nouvelle de la question haïtienne, par M. Lepelletier de Saint-Réniy, tome 2, p. 20 et 23. Cet auteur a prouvé qu'il était « un de ces esprits qui rêvaient encore « une solution en 1845, » pour une question déjà fort bien résolue en 1858. Dans son ouvrage, il a fait l'honneur aux Anglais et aux Américains, d'avoir été les instigateurs du refus de Pétion aux propositions des commissaires français, parce qu'il aura cru comme eux peutêtre, que ce mulâtre n'avait pas assez de bon sens pour en juger par lui-même.

2 Même ouvrage,!. i", page 193.

France gouvernée par la légitimité ? Leurs chefs ignoraient-ils tout ce qui se passait déjà en France et dans ses colonies, dès la chute de Napoléon ? *

La France elle-même n'avait pas confiance dans les Bourbons revenus à la suite des armées étrangères s.

Le 12 novembre, le jour même du départ des commissaires français, le Président d'Haïti fit paraître une proclamation au peuple et à l'armée, où il rendait compte de leur mission en ordonnant l'impression de toutes les pièces de la négociation. En félicitant ses concitoyens d'avoir montré en cette circonstance, comme en 1814, le même respect pour le droit des gens, il leur dit :

« Il n'existe pas un Haïtien dont l'âme soit assez tiède « pour consentira revenir sur les pas que notre gloire a « franchis. Nos droits sont tracés ; nous les puisons « dans la nature ; elle nous a créés égaux aux autres « hommes ; nous les soutiendrons contre tous ceux qui « oseraient concevoir la coupable pensée de nous subju- « guer. Ils ne trouveraient sur cette terre, que des cendres « mêlées de sang, du fer et un climat vengeur... L'autorité « repose sur votre volonté, et votre volonté est d'être « libres et indépendans. Vous le serez, ou nous donne- « rons cet exemple terrible à l'univers, de nous ensevelir

1 Le même auteur a signalé la prédiction remarquable de Pétion, faite a D. Lavaysse sur le retour de Napoléon de l'île d'Elbe et la fuite des Bourbons. Pétion n'a pu pressentir cet événement, que parce qu'il savait comment ces derniers gouvernaient la France. Et en 1820 encore, les Bourbons légitimes n'y faisaient-ils pas défendre le mariage entre les femmes blanches et les mulâtres ou noirs, en ressuscitant les vieilles ordonnances de Louis XV et de Louis XVI '!

2 De nos jours, nous trouvons l'appréciation suivante sur le Constitutionnel du 22 mars 1857:

« La Restauration eut tous les malheurs. Ce n'était pas assez de représenter forcément « l'esprit d'émigration ; elle arrivait à la suite de l'étranger, avec un Fils aîné de « l'Église presque athée, et sous la haute protection de M. de Talleyrand. »

(M. Paulin Limayrac,à propos des Mémoires du duc de Raguse).

« sous les ruines de notre patrie, plutôt que de retourner « à la servitude, même la plus modifiée *... »

De son côté, le Roi d'Haïti, — puisque Roi il y avait, — publia le 20 novembre une Déclaration, à l'occasion de lalettre que les commissaires français avaient adressée « au général Christophe. » Ce nouveau Manifeste reproduisit, comme la correspondance dePétion avec eux, tous les faits antérieurs, notamment ceux relatifs à la mission de D. Lavaysse et de Franco de Médina ; mais son style se ressentait de la qualité de souverain que Christophe avait usurpée sur les droits des populations soumises à ses ordres : il y parlait de son peuple, à la manière des potentats. Du reste, cette Déclaration était écrite avec énergie et résolution : Christophe ne manquait ni de l'une ni de l'autre. Il n'oublia pas, selon sa coutume, d'accuser Pétion de trahison pour avoir reçu D, Lavaysse et correspondu avec lui 2. Enfin, il dit des injures des Français

1 Un mois après la publication des actes ofûciels de la négociation, le 12 décembre, Hérard Dumesle lit paraître un écrit remarquable, intitulé : « Réflexions politiques sur la « mission des commissaires du Roi de France, près la République d'Haïti. » En appuyant les raisonnemens de Pétion, ses motifs, la justesse de ses vues, pour repousser les propositions des commissaires, il les développa dans un langage aussi judicieux que modéré. Justifiant les dispositions qui excluent la race blanche de la société haïtienne, il dit : « Ces « articles deviennent le boulevart de notre indépendance,» après avoir prouvé le danger qui existerait dans Vadmission de ces hommes, par la comparaison de ce qui se passait depuis 1802 a la Martinique et a la Guadeloupe. Cet écrit, où le patriotisme éclairé se produisait librement, faisait pressentir le futur Représentant qui devait tant influer un jour sur les esprits. Il le termina par ces mots : « Rivalisons d'efforts pour consolider le nionu- « ment que nous érigeons a la postérité ; imitons ce peuple ancien qui ne trouvait jamais « de bonheur loin de la patrie : qu'a ce nom sacré nos cœurs tressaillent, et laissons a « nos enfans le glorieux héritage de nos vertus patriotiques. »

Au Cap, dès le mois de mars de la même année, Va stey publiait le meilleur de ses écrits en forme de Réflexions aussi, sur une lettre d'un colon nommé Mazères, a propos des Noirs et des Blancs, etc. Mais, a rencontre du républicanisme ardent de H. Dumesle, il y joignait toutes les platitudes d'un esprit soumis au joug d'un affreux tyran.

2 Le 20 août, une ordonnance du- Grand Henry, avait dit qu'il serait élevé, au milieu de

[1816] chapitre v. 25K

et de leur Roi : ce qui était inconvenant, puisqu'il terminait par déclarer qu'il pourrait traiter avec eux. A ce sujet, il s'exprima ainsi :

« Nous ne traiterons avec le gouvernement français « que sur le même pied, de puissance à puissance, de sou- « verain à souverain. Aucune négociation ne sera en- « taméepar nous avec cette puissance, qui n'aurait pour « base préalable l'indépendance du Royaume d'Haïti, « tant en matière de gouvernement que de commerce ; « et aucun traité définitif ne sera conclu par nous avec « ce gouvernement, sans que préalablement, nous ayons « obtenu les bons offices et la médiation d'une grande « puissance maritime (la Grande-Bretagne), qui nous « garantirait que la foi du traité ne serait pas violée par « le cabinet français... Le pavillon français ne sera « admis dans aucun des ports du Royaume, ni aucun « individu de cette nation, jusqu'à ce que l'indépen- « dance d'Haïti soit définitivement reconnue par le gou- « vernement français... »

A la suite de cette Déclaration royale, Christophe fît insérer les lettres écrites de la Jamaïque par D. Lavaysse, à lui et à Pétion,0es lettres de créance et les instructions données par Malouet aux trois agents de 4814, les interrogatoires subis au Cap par Franco de Médina, etc., comme pièces justificatives de sa méfiance envers le gouvernement français, pour traiter avec lui autrement

la place d'armes de la citadelle Henry, une colonne « a la Liberté et a l'Indépendance, en « bronze, et que l'acte du l0' janvier 1804 y serait gravé avec les noms des signataires de « cet acte, — à l'exception de ceux des Irailres. » Le grand conseil d'État devait faire un [■apport où ces derniers seraient désignés. Pêtion eût été le premier parmi eux. Mais ce projet de colonne n'exista que sur le papier. — A la fin de ce volume, on saura ce qui fut ai sur la place de la citadelle, au lien de la colonne.

que sous la médiation et la garantie de la Grande-Bretagne * .

Mais cette puissance n'était pas plus disposée à l'assister, qu'elle ne s'était montrée disposée envers la République, lors de la mission de Garbage en Angleterre : elle était liée par le traité additionnel à celui de Paris. D'ailleurs, sa clause de réserve, dont nous avons parlé, laissait toujours à ses nationaux la faculté de continuer le commerce avec Haïti. Dans le Royaume, ils en avaient presque le monopole ; et dans la République,ils jouissaient d'un privilège par la réduction des droits d'importation. L'intérêt de la Grande-Bretagne était donc de laisser subsister le statu quo dans la question de l'indépendance.

C'était au gouvernement français à comprendre l'intérêt de la France et de son commerce ; mais il fallut plusieurs années pour cela, et l'accomplissement d'événemens importons pour le convaincre. Ses commissaires avaient dit à Pétion, « qu'il ne pourrait reconnaître a l'indépendance de la République d'Haïti, parce qu'elle « pouvait succomber sous les efforts d'un simulacre de « monarchie horriblement absolue. » On se retrancha derrière cette éventualité possible ; et après l'événement contraire, on trouva encore de nouveaux argumens. En attendant, on profita de la tolérance judicieuse de Pétion, en laissant continuer les relations de commerce entre les navires français et la République : car on ne perdit

1 En 1815, Peltier avait conseillé Christophe, de persister dans l'offre qu'il l'avait autorisé de faire au gouvernement français, de donner 10 pour cent de la valeur des biens des anciens colons, comme indemnité, et ce, a raison des propositions de Pétion a D. Lavaysse. Mais Christophe lui fit répondre : « qu'il était trop lard, et que ce qui avait pu être proposable « dans un temps ne l'était plus dans un autre. » Alors, Christophe se persuadait que les événemens de 181S, en France, rendaient impossible toute expédition militaire contre Haïti. Il entra en correspondance avec Wilberforce et les autres abolitionistes anglais, dans ses vues d'obtenir la médiation et la garantie de la Grande-Bretagne.

pas l'espoir d'amener celle-ci à la soumission, par raisonnement, même par sentiment, sinon d'amour, du moins religieux, puisqu'on employa la crosse et la mitre d'un Évêque pour opérer ce qui eût été un miracle en plein XIXe siècle '.

A leur retour en Europe, les commissaires français firent, sur leur mission, un long rapport au ministre de la marine et des colonies, dont on peut lire la partie la plus substantielle daus l'ouvrage que nous avons déjà cité 2. Ou y voit qu'ils attribuaient leur insuccès aux intrigues de la Grande-Bretagne et des États-Unis « qui « calomniaient la France et la rendaient odieuse à ce « peuple ignorant; qui entretenaient la méfiance de « Pétion, en ne cessant de lui répéter que la France n'a « d'autre projet que de le remettre sous le joug, lui et les « siens, de l'encourager dans la désobéissance, etc. » Et ce rapport disait aussi que c'était par l'intermédiaire de Pétion, que ces deux puissances faisaient donner des secours à Bolivar et aux indépendans des colonies espagnoles, lui déniant ainsi toute initiative dans l'un et l'autre cas 3.

Pétion et le peuple haïtien étaient si ignorans, en effet, qu'ils avaient besoin d'être guidés dans ces circonstances, comme ils l'avaient été en 1802 en prenant les armes contre la France ; car bien des écrivains français.

i II paraît que le gouvernement de la Best luration hésita beaucoup aussi a reconnaître ou concéder l'indépendance d'Haïti, par égard pour l'Espagne dont les colonies étaient en insurrection et qui espérait de les soumettre a son obéissance. Si la Grande-Bretagne garda ce ménagement envers l'Espagne jusqu'en 1823 où elle reconnut leur indépendance, on doit le concevoir encore mieux de la part des Bourbons de France.

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