M. Lepelletier de Sainl-Remy, t. 2, p. 25 a
3 En cela, ils servirent la politique de Pétion, qui voulait garder l'apparence de la neutralité entre l'Espagne et ses colonies insurgées. A bien considérer les choses, il n'est pas une seule démarche de la Fiance envers Haïti, qui n'ait servi la cause de celle-ci.
t. vin. 47
Pamphile de Lacroix entre autres, n'ont attribué la résistance des Indigènes qu'aux manœuvres des Anglais.
La France ne fît toujours que des fautes à l'endroit de son ancienne colonie, et ses agents et les écrivains de ce pays n'ont toujours voulu voir que des imbéciles dans les hommes de la race noire, incapablesde comprendre qu'elle désirait leur bonheur.
Il faut rendre justice cependant aux commissaires de 1816 qui, quoique ou parce que Colons, avertirent leur gouvernement de ce qui arriverait un jour dans la situation des colonies européennes en Amérique ; ils lui disaient vainement :
« La sévérité apparente de l'Angleterre dans ses colo- « nies ne doit cependant donner aucune sécurité aux au- « très puissances. Elle est trop active dans la surveillance t( de ses intérêts pour laisser croire qu'elle résistera long- « temps à l'orage qui ne grossit que par ses soins. Tout « annonce, quand on sait sa marche, qu'elle finira au « contraire par céder lapremière, par prononcer Vaffran* « chissement dans ses colonies; et, comme elle aura pris < l'initiative sur cette importante question, elle sera re- « gardée par tous les peuples de cette contrée, comme « la libératrice du Nouveau-Monde ; elle fera valoir ses « droits à leur reconnaissance, et elle s'assurera, au dé- « triment des autres puissances, un grand commerce, « sans charges, avec des avantages que nous ne pourrons « plus balancer. »
Au moment où les commissaires du Roi de France allaient adresser à Pétion leur dernière lettre du 1 0 novembre, — le 5, le Secrétaire général de la République aisait publier s jr le Télégraphe, journal officiel, un avis
qui apprenait au commerce haïtien que, d'après des communications faites au gouvernement, les ports d'Autriche, notamment Trieste, étaient ouverts aux navires portant pavillou haïtien *.
Quelques jours auparavant, le 30 octobre, le grand juge Sabourin avait adressé aux divers membres de l'ordre judiciaire, une circulaire tendante à leur rappeler leurs devoirs respectifs, à les engager à les remplir avec dignité et régularité, vu leur importance dans toute société organisée qui veut parvenir à la civilisation. Cet acte fut écrit dansunlangage remarquable par sa modestie, son ton persuasif et le patriotisme qui distinguait ce digne ami de Pétion.
Enfin, le 25 novembre, le secrétaire d'Etat Imbert fit paraître un avis au commerce étranger, pour l'inviter à cesser un abus contraire aux droits du cabotage haïtien. Des négocians faisaient opérer, par les navires étrangers, le transport des denrées du pays d'un port ouvert à un autre, en contravention à la loi du "21 avril 1807 qui réservait ce genre de navigation aux caboteurs nationaux, et prescrivait la confiscation de tous navires contrevenans et de leurs cargaisons. Pour qu'un tel avis fût devenu nécessaire, il a fallu que les fonctionnaires de l'ordre financier, et même Imbert, leur chef depuis 1810, eussent considéré la loi de 1807 et l'arrêté du Président d'Haïti, du 30 décembre 4809, comme tombés en désuétude, puisqu'ils avaient souffert les actes signalés par cet avis;
1 Dans le temps, j'entendis dire que c'était une ruse politique de Pétion, pour prouver aux commissaires que l'indépendance d'Haïti était un fait admis, même par l'un des membres de la Sainte-Alliance. D'autres personnes attribuaient l'idée de cet avis, comme une espièglerie, a B. Inginac qu'elles appelaient le Mettemich haïtien, a cause de son absolutisme connu et de sa haute capacité. Cependant, il offrait au public la communication des dépèches officielles reçues a ce sujet, en date du 15 août. Si, a Londres, le pavillon haïtien avait pu flotter, pourquoi n'aurail-il pas été admis a Trieste ?
car, autrement, on ne comprendrait pas cette négligence des intérêts du cabotage haïtien, à moins de supposer que le président n'eût ordonné une tolérance momentanée à cet égard.
C'est à peu près en ce temps-là que Pétion lui-même jeta les fondemens ou Lycée national du Port-au-Prince. Dans ses vues de répandre les lumières parmi ses concitoyens, il voulait en faire un grand établissement d'instruction publique, en attendant que les ressources financières du pays lui eussent permis d'en organiser de semblables dans d'autres localités, et des écoles moins importantes dans certaines villes et les plus petits bourgs, comme l'avait prescrit l'art. 36 de la constitution. D'un autre côté, le pays étant privé d'hommes capables dans l'enseignement, il fallait concentrer à la capitale les spécialités qui s'offriraient sous ce rapport, pour les lettres et les sciences. Dans ces premiers momens, le président choisit une maison particulière, — l'Etat n'ayant pas un édifice convenable, — rapprochée du palais de la présidence et dans un lieu écarté du tumulte delà ville '. Mais il se disposa à faire construire l'édifice nécessaire au Lycée, et qui eût été vaste et approprié à un tel établissement.
Le Lycée naissant eut pour premier directeur, le citoyen Balette venudeFrance au commencementde 1816. A son arrivée, il avait tenu une école particulière au Portau-Prince. Ce n'était pas une haute capacité dans l'enseignement; mais ses cheveux blancs et sa conduite le rendaient respectable aux yeux des élèves et de leurs parens, et des professeurs lui furent adjoints. Le président
1 La maison du respectable vieillard Brouard, située près des anciennes casernes.
[1816] chapitre v. 261
plaça dans cette institution, comme pensionnaires de l'État, quelques enfans de militaires morts au service de la République, ou dont la pauvreté ne leur eût pas permis de payer les frais de l'instruction et de l'entretien des leurs. Ceux qui avaient de l'aisance et les particuliers s'empressèrent d'y mettre aussi leurs enfans. Bientôt, nous parlerons, dans Tordre chronologique, du remarquable prospectus du Lycée qui fut publié par Coiombel, secrétaire particulier du président et d'après ses ordres.
S'il s'intéressa à l'instruction des jeunes garçons, il ne fut pas indifférent à la bonne éducation des jeunes filles. Afin de fonder un pensionnat au Port-au-Prince, il fit venir Madame Drury, anglaise distinguée par son instruction et ses mœurs, qui habitait Kingston, ville de la Jamaïque : cette dame parlait fort bien le français. A l'imitation du président qui fit entrer dans cet intéressant établissement les jeunes personnes de sa famille, celles de la capitale confièrent leurs enfans aux soins de sa directrice.
Ainsi on peut dire que, si Pétion inaugura sa présidence à vie en défendant avec fermeté l'indépendance de son pays envers la France, il fondait en même temps deux institutions d'où sortiraient un jour des sujets capables d'apprécier cette précieuse conquête; car l'instruction seule peut assurer la liberté et garantir la nationalité haïtienne.
A cette époque, deux respectables Quakers de Philadelphie vinrent visiter la République. Ils furent accueillis avec distinction par le président et par la population éclairée du Port-au-Prince. Sensibles à cet accueil, et satisfaits d'y trouver cette foule d'Étrangers de toutes les
nations, des Français surtout, de les voir respectés par les Haïtiens en général, de voir ces derniers heureux sous un gouvernement libéral, un chef humain, ils demandèrent la permission de prêcher sur la doctrine chrétienne qu'ils professent dans leur secte. L'abbé Gaspard, curé de la paroisse, les admit à le faire au presbythère, et les francs-maçons dans leur loge L'Amitié des frères réunis. Dans ces deux lieux, il y eut un grand concours de personnes des deux sexes qui écoutèrent leurs prédications avec recueillement.
Proclamation du Président d'Haïti imitant le peuple a élire les Représentans des communes et leurs suppléar.s. — Le 22 avril, il ouvre la session législative. — Son discours en cette occasion, et discours du Président de In Chambre des représentans. — Réflexions sur les paroles prononcées par l'un et l'autre. — Élection de six sénateurs. — Motifs du Sénat qui refuse d'admettre le sénateur Larose. — Correspondance a ce sujet, entre le
, Sénat et le Président d'Haïti. — Le sénateur Larose est admis. — La Chambre rend 18 lois dans cette session, qui est prolongée d'un mois par le Président d'Haïti. — Adresse de la Chambre au peuple, rendant compte de ses travaux. — Réflexions diverses sur ces actes. — Prospectus et organisation du Lycée national du Port-au-Prince. — Édit de Christophe sur la ^ente des biens du domaine public dans le Nord et l'Artibonite. — Reflexions a ce sujet. — La foudre fait sauter une poudrière au Port-au-Prince. — Jean Marassa fait sauter celle du fort Bizoton et meurt volontairement dans l'explosion.
— Installation du Tribunal de Cassation par le Grand-Juge. — Capture d'un bâtiment négrier au Cap, ayant a son bord 145 Africains qui deviennent Haïtiens. — Christophe refuse d'admettre un agent commercial des États-Unis. — Approbation de sa conduite.
— Un navire haïtien est admis à la Nouvelle-Orléans. — Des navires français arrivent au Port-au-Prince, ayant des Haïtiens a leur bord. — Arrêt de la Cour royale de Bordeaux, sur une contestation entre Dravermann et Hoog, capitaine d'un navire russe
venu au Port-au-Prince.
Le premier acte que nous avons à signaler dans cette nouvelle année, fut une adresse du Président d'Haïti au peuple, en date du 25 janvier, pour l'inviter à se réunir en assemblées communales, afin d'élire les Représentans et leurs suppléans, dans chaque lieu classé précédemment comme paroisse. Le 10 février, cette opération était accomplie sur tous les points : elle donna 29 repré-
26i ETUDES SUll L HISTOIRE D ' HAÏTI.
sentans et autant de suppléans pour la formation de la Chambre. Les premiers, moins quelques retardataires, se réunirent au Port-au-Prince à la fin de mars.
En ce moment, Pétion était malade; il ne put procédera l'ouverture de la session législative que le 22 avril. Cette cérémonie, qui devait faire époque dans nos annales, eut lieu avec toute la pompe désirable, — le héros législateur, sentant qu'il devait entourer cette branche de la représentation nationale, de tous les honneurs propres a lui assurer la considération publique.
Accueilli lui-même par les représentais, avec ce sentiment de respect et de vénération qu'il sut inspirer à ses concitoyens, il prononça un discours remarquable, par la confiance qu'il témoignait dans la politique sage et habile qu'il avait suivie pour gouverner la République au profit de la nation haïtienne tout entière. Voici un extrait de ce discours :
« Citoyens législateurs, — L'histoire du monde nous « offre l'exemple de plusieurs nations qui ont dû leur « origine à des révolutions. La nôtre sera sans doute « recueillie par la postérité, comme un des monumens « les plus étonnans de ce que peuvent le courage et la c persévérance pour le triomphe de la cause la plus sae crée. Nous nous glorifierons peut-être d'avoir servi de « modèles aux grands changemens qui se préparent en « faveur de l'humanité ; et après nous être délivrés du « joug de l'oppression, et avoir cimenté de notre sang « l'ouvrage de notre régénération, devoir le bonheur se « répandre sur la classe infortunée qui gémit encore, « mais que le génie de la philanthropie et le cri de la « raison appellent sans cesse à la civilisation.
i C'est dans le bruit tumultueux des armes, à l'ombre
[1817] chapitre vi. 265
« du laurier de la victoire, que la République d'Haïti s'est « formée. Si nous portons nos regards sur le passé, sur « ce qu'il a fallu entreprendre pour nous porter à notre « situation présente, nous nous enorgueillirons du titre « d'Haïtiens; nous trouverons en nous-mêmes de nou- « velles forces pour le soutenir, et nous pourrons avance cer sans crainte, que pour avoir opéré ce que nous « avons fait, nous ne pouvions être des hommes ordinaires.
«... Placé à la tête de la nation, je n'ai rien négligé « pour sa gloire, et j'ai dirigé les rênes du gouvernement « pour le plus grand avantage de mes concitoyens... « les droits du peuple sont incontestablement assurés, « et chacun connaît quelle est l'étendue de ses droits et « de ses devoirs.
« C'est de la Représentation nationale que le peuple « doit attendre sa félicité, et nos enfans la paisible jouis- « sauce de nos travaux et de nos sacrifices. C'est sur « votre sagesse et votre dévouement à la patrie, citoyens « législateurs, que tous les yeux sont ouverts.
« ... Je commence avec vous le nouvel exercice de « mes fonctions : tous mes instans seront consacrés à « vous seconder, pour foire jouir le peuple des avantages « que nos institutions lui promettent; et il n'y aura ja- « mais pour moi de véritable bonheur au-dessus de celui « que je pourrai partager avec lui. »
C'est le dernier discours officiel que prononça Pétion. Ce fut pour lui comme le chant du Cygne, car on aurait dit qu'il pressentait sa mort prochaine, au moment où il venait d'essuyer une forte maladie. Dans ce discours, son langage, ordinairement si modeste, est empreint de ce louable orgueil qu'il est permis à un chef d'État, fondateur des institutions politiques de son pays, de manifester
sans réserve pour communiquer à ses concitoyens la confiance qu'il a lui-même dans leur durée, dans les grands résultats qu'elles vont produire. S'il se persuade qu'elles doivent assurer le bonheur de sa patrie, il n'est pas moins convaincu que tous les autres hommes de sa race sont appelés à jouir, dans un avenir plus ou moins éloigné, de leur liberté naturelle, par l'exemple que les Haïtiens ont tracé de ce que peuvent le courage et une résolution persévérante. Il y a dans ce pressentiment de son génie, quelque chose de flatteur pour Haïti quia donné naissance à cet homme illustre, et qui doit, aujourd'hui encore, pénétrer ses citoyens de la nécessité de suivre l'impulsion qu'il leur a donnée, s'ils ne veulent pas déchoir dans l'opinion des nations civilisées.
D'un autre côté, on reconnaît que Pétion était sincère quand il fît introduire dans le gouvernement de la République, la Chambre des représentais des communes comme une institution propre à promouvoir la félicité publique, par le concours de tous les citoyens qui devaient être d'autant plus obéissans aux lois, que leurs mandataires directs participeraient à la promulgation de ces lois. Dans ces vues, il va même jusqu'à dire que c'est de la Chambre, considérée comme étant la Représentation nationale, que le peuple attend son bonheur, que sa postérité devra la paisible jouissance de tous les droits que ses devanciers ont conquis pour elle, et que tous les yeux sont ouverts sur les représentans.
Dans sa pensée, cette partie du discours a pu n'être qu'un compliment flatteur pour mieux les porter à être sages et dévoués au pûys, qu'une espérance exprimée avec franchise; mais ce fut peut-être une imprudence aussi par les termes dont il se servit. Car, dans l'ordre consti-
tutionnel dérivant de la révision du pacte social, — nous l'avons dit, — les membres du Sénat et le Président d'Haïti étaient également des Représentans du peuple, nommés à des degrés diffère n s pour gouverner en son nom. Cette profession de foi politique pouvait être invoquée un pur et avoir d'autant plus d'autorité, qu'elle sortait de la bouche même de celui qui fit instituer la chambre des communes; et alors, selon les circonstances, une perturbation sociale, une grande révolution pouvait en être la conséquence plus ou moins désastreuse pour le pays : tant il est vrai qu'un chef d'État doit bien peser les paroles qu'il prononce !
Quoi qu'il en soit, le citoyen Pierre André, l'un des représentans du Port-au-Prince et Président de la chambre, répondit au Président d'Haïti par un discours où il exprimait au nom de ce corps les sentimens les plus favorables à Pétion, qualifié de Père de la République, l'estime la plus profonde pour les qualités qui le distinguaient, pour ses principes politiques, en le félicitant de la distribution impartiale des terres à tous les citoyens, ce qui «leur rendrait chère une patrie qui traite ses enfans sans prédilection, » en lui prédisant une reconnaissance incontestée pour ses bienfaits et une gloire immortelle aux yeux delà postérité.
« L'homme dont le génie, s'élevant au-dessus du pré- « jugé commun, a créé un système de politique d'où il « fait découler le repos et la prospérité de sa patrie ; « l'homme dont le bras sauva plus d'une fois la Républi- « que penchant vers sa ruine, est l'homme même qui eu « ce jour consolide l'arbre antique et majestueux de la « liberté. 11 le cultivera, il en étendra les rameaux, il fera « reposer sous son ombra ge la garantie de l'État et la su-
« reté individuelle de ses concitoyens. Tout paraît donc « promettre à Haïti un bonheur constant... Mais unpou- « voir nouveau demande de la considération, de lasplen- « deur; c'est l'aliment de son existence, sans lequel il « périt; avant qu'il ait une lumière qui lui soit propre, « il faudra qu'il brille longtemps de l'éclat emprunté de « la gloire et de la vertu du premier chef; il aura besoin « pendant longtemps de l'appui de son crédit et de sa « puissance. Voilà, Président, ce que la Chambre espère « de vous. »
Le Président d'Haïti se retira ensuite, aux acclamamations des représentans et des citoyens assistant en foule à cette séance.
Après l'installation de la chambre, Pierre Andréadressa à ses collègues, un autre discours, où il leur retraçait leurs devoirs envers la nation dont ils étaient les représentans, et la manière la plus digne de les remplir. Il leur parla des objets qui devaient le plus fixer leur attention, concurremment avec le Sénat et le Président d'Haïti : — l'agriculture, l'industrie, le commerce, les finances, l'armée, 1'iustruction publique, rétablissement des conseils de notables. Examinant chacun de ces objets en particulier, il signala, pour les finances, le tort qu'occasionnait au gouvernement, la circulation des papiers ou mandats du trésor national, émis en payement des dettes de l'État, sur lesquels les porteurs (fonctionnaires publics et autres) perdaient 50 à 40 pour cent d'escompte dans le commerce, tandis que les débiteurs de l'État (commerçans surtout) donnaient au trésor ces mêmes mandats au pair, en paiement des droits de douanes ou autres. A ce sujet, il dit à ses collègues :
« En portant votre attention sur les finances, vous « vous apercevrez aisément que, pour donner à toutes les « branches leur action propre et, naturelle, il faut préa- « lablement connaître les dépenses annuelles de l'État, « ses domaines, ses revenus, proportionner sa dépende à » sa recette; et par le meilleur mode d'administration pos- « sible, se procurer les moyens d'entretenir l'armée. Ces « vieux soldats, le bouclier de l'État.. . oublierons-nous « qu'ils doivent s'attendre que la Chambre des commu nés, « dans sa sagesse, appréciera leurs services, en usant en « leur faveur du droit que lui donne l'art. 58 de la cons- « titution?... » !
En citant ce passage, nous ne voulons que faire remarquer une chose : c'est que le jour même de l'ouverture de ses travaux législatifs, par l'organe de son président qui avait été membre de l'Assemblée de révision, la Chambre des représentans se mettait en possession du droit d'examen de toutes les questions vitales d'administration publique; et quant aux finances spécialement, de connaître d'abord les dépenses annuelles, de les proportionner aux recettes, de ne statuer sur ces dernières qu'après due connaissance des autres : — ce qui équivalait à dire qu'il appartenait à la chambre de décréter le budget des dépenses comme celui des recettes, tandis que l'art. 126 de la constitution réservait au sénat le droit « de décréter les sommes qui doivent être affectées à cha- « que partie du service public, d'après le budget dedè- « penses , fourni par le secrétaire d'État; » — et que l'art. 75 confiait à la chambre la mission « de recevoir
\ Art. 38. La chambre des représentans statue, d'après les bases établies par la constitti ■ lion, sur l'administration; forme et entretient l 'armée, elc.
» annuellement le compte rendu (les comptes généraux « des recettes et des dépenses) par le secrétaire d'État, « qui lui est transmis par le Président d'Haïti; deledé- « battre, de l'arrêter et d'en ordonner la publicité. »
D'un autre côté, en signalant ce qui concernait les bons ou mandats du trésor, c'était blâmer les opérations de la haute administration qui ne remédiait pas à cet état de choses ; et dans le passage cité, on reconnaît encore certaine affinité d'idées avec celles émises dans les Remontrances du sénat, du 28 juillet 1808, produites dans notre précédent volume. Gomme le sénat, la chambre se montrait déjà préoccupée du sort de l'armée, des moyens de l'entretenir, en invoquant la constitution. Comment interpréter cette préoccupation, sinon par le besoin senti d'exercer une influence légitime dans les affaires publiques? Cependant, le citoyen qui prononça ce discours était connu pour être très-attaché, très-dévoué à Pétion % S'il ne craignit pas d'exprimer des idées qui rapprochaient son discours des doléances du sénat, dans la partie la plus importante de toute administration et qui fut toujours l'objet des plus grands reproches faits à celle du président; de manifester l'intention de poser la chambre des représentans, aux yeux de l'armée, comme sa protec* trice naturelle, — c'est qu'il subissait lui-même l'influence de la nature des choses, qui porte un tel corps délibérant à la critique des actes du pouvoir exécutif, et par suite à lui faire une opposition plus ou moins vive, selon le cas.
Or, à cette époque, les fonctionnaires et employés pu-
ICe sentiment d'attachement à Pétion, de son vivant, a sa mémoire depuis sa mort, a toujours distingué Pierre André parmi ses concitoyens, et c'est faire son éloge que de le reconnaître ici.
[1817] , CHAniRE vi. 271
blics se plaignaient généralement de recevoir rarement en argentée montantde leurs émolumens; de n'avoir presque toujours que des feuilles ordonnancées en dépense, qu'ils étaient forcés d'escompter à ^50 ou 40 pour cent avec les comrnerçans. Il en était de même des personnes qui faisaient des fournitures à l'État; et toutes ces ordonnances, ou bons ou mandats, appelés dans le discours papier du gouvernement, étaient reçus au trésor, au pair, pour leur valeur réelle, ainsi qu'il fut dit, en payement des droits de douanes principalement : ce qui augmentait le profit des commerçaus, particulièrement des négocians étrangers cosignataires *.
Cette situation financière eut pour origine, l'acquisition de l'immense quantité d'approvisionnemens de guerre de toutes sortes, depuis que le pays était menace incessamment d'une invasion de la France ; et encore l'augmentation de la marine militaire par une frégate et des corvettes, afin de s'assurer une supériorité sur celle du Nord, en cas de nouvelle entreprise de la part de Christophe: ce qui contraignait le gouvernement à réserver les recettes en argent pour payer la solde des troupes de temps en temps, la confection de leur habillement et leur rationnement régulièrement. La réduction des droits d'importation sur les marchandises anglaises, était une cause de plus de la diminution des revenus publics et de la gêne du trésor; et cela contribuait encore aux
1 On se plaignait aussi, avec raison, du scandale qu'offrait la conduite de Piny, directeur de l'hôtel des monnaies, par les dépenses excessives qu'il faisait et qu'une vaine ostentation lui suggérait, tandis que les autres fonctionnaires publics étaient forcés a l'escompte de leurs appointemens. Cette conduite le faisait accuser de fabriquer de la monnaie à son profit aux mêmes titres et types que celle de l'État qui avait une valeur plutôt nominale que réelle. Quelque fût le respect qu'on avait pour Pétion, on ne pouvait approuver qu'il tolérât désordre financier.
272 étcdes sur l'histoire d'haïti.
choses signalées dans le discours du président de la
chambre.
Au Chapitre III de ce volume, nous avons donué le chiffre des recettes et des dépenses pendant les années 181 3, 1814 et 1815,1a dernière avec un déficit de 530,707 gourdes. L'année 1816 présenta encore une balance défavorable au trésor: — 1,079,157 gourdes de recettes, contre 1,482,435 gourdes de dépenses : d'où 403,278 gourdes de déficit. A son tour, et pour le dire une fois, 1817 devait présenter 1,0(57,351 gourdes de recettes, et 1 ,376,166 gourdes de dépenses: d'où le déficit de 308,815 gourdes *.
On lit encore au premier numéro du Bulletin des lois, consacré à rendre compte des travaux de la chambre, des réflexions où il est dit : « que ses membres sont invités à « prendre les renseignemens les plus précis sur toutes « les parties du revenu public, et qu'ils ont jeté les yeux « sur les hospices de mendicité, parce que les Représentans « du peuple ont senti qu'il était juste que le sort de tant de « victimes malheureuses attirât l'attention et les regards « de laRépublique.» Enfin, un avis émané delà chambre, invitait tous les citoyens à lui soumettre leurs réflexions ou remarques qui pouvaient tendre au bonheur et à la prospérité générale, leurs idées et leurs plans sur la formation d'une chambre de commerce dans tous les ports ouverts aux bâtimens étrangers, des renseignemens précis surl'établissementd'une banque nationale 2.
1 En 1817, le café se vendait "a 55 sous la livre ou 21 gourdes (piastres) le quintal; le sucre 10 gourdes le quintal; le coton 40 gourdes le quintal; le rampêche 7 gourdes le millier ; la farine 26 gourdes le baril, sur le marché des villes du pays. On en exporta environ 20 millions de livres de café, 400 mille livres de coton, 300 mille livres de cacao, 1,800 mille livres de sucre, 6 millions de livre de campêclie, etc.
2 En août suivant, les commerçans du Port-au-Prince adressèrent au président une pétition pour solliciter l'autorisation de former une chambre de commerce.
jî817j CHAPITRE VI. 273
Le char était lancé dans la carrière, pour la parcourir jusqu'au bout. Dans sa course durant 26 années, il se heurta bien quelquefois contre des bornes posées par le pouvoir exécutif; mais, à !a fin, il réussit à les éviter, et il le renversa lui-même. Ce résultat était-il dans la nature des choses, dans le progrès des idées? Ou bien, eutil lieu par ces entraves du pouvoir exécutif, par des causes dépendantes de l'exercice de ce pouvoir? C'est ce que nous essaierons d'examiner loyalement.
Le lendemain de son installation, la chambre reçut un projet de loi sur l'établissement des conseils de notables, que lui proposa le Président d'Haïti; et le 25 avril, elle rendit d'elle-même une loi qui fixa le nombre des communes et des paroisses des départemensde l'Ouest et du Sud, et leursdistancesde la capitale: les premières furent reconnues au nombre de 26, et les autres à celui de 17. îl fut établi que :
« Les communes sont les endroits où siègent un juge « de paix, un commandant de place, l'officier de l'état « civil et le conseil de notables. Les paroisses sont les <r bourgs ou bourgades où il n'y a seulement qu'une église « bâtie ou à bâtir. »
Par la suite, cette définition fut rectifiée d'une manière plus rationnelle, à cause des quartiers et des sections rurales, d'après les nouvelles subdivisions territoriales qui furent adoptées.
Le sénat n'avait que 8 membres pour les départemens de l'Ouest et du Sud, quatre des élus en 1815 ayant refusé cette dignité. Pétion ayant toujours l'espoir d'une réunion de l'Artibonite et du Nord au giron de la République, pensa encore qu'il fallait réserver des vacances pour les citoyens de ces deux départemens; mais il lui
274 ÉTUDES SUK L'HISTOIRE d'ha'ÏT!.
sembla que, daus l'actualité, il était convenable de porter ce corps à 14 membres.
En conséquence, il adressa à la chambre une liste gé~ nérale de 18 candidats afin qu'elle élût 6 sénateurs ; mais en portant ces candidats sur la liste, par fractions de trois, dans chacune desquelles la chambre en choisirait un, entendant bien positivement qu'il en dût être ainsi. Cependant, des représentans ayant émis l'opinion que leurs choix pouvaient se porter sur la généralité des candidats, le président Pierre André leur expliqua la pensée du Président d'Haïti à cet égard, qui lui avait été communiquée par Pétion lui-même. La chambre s'y conforma *.
Le 28 avril, les citoyens Éloy, N. Viallet, Larose, Lamotte, Degand et Arrault furent élus sénateurs, au scrutin secret. Le sénat eut alors 14 membres, sur 24 dont il devait être composé. Disons une fois ce qui eut lieu après cetteopération.
Ainsi que ses collègues du premier sénat, Larose avait cessé d'en être membre, le 28 décembre 1815.
Interprétant l'art. 4 1 2 de la constitution dans son sens rigoureux, le nouveau sénat, considérant que la réélection de Larose avait eu lieu avant l'intervalle de trois années écoulées, décida quil ne serait pas admis, puisque la constitution n'avait été observée, ni par le Président d'Haïti, ni par la chambre des représentans. Ce corps fit savoir cette décision au président, en lui expliquant ses motifs.
Pétion lui adressa un message, le 12 juin, par lequel il s'attacha à démontrer que le sénat avait mal interprété
1 Cela résulte du procès-verbal de la chambre dont copie fut envoyée au sénat ; on y trouve ces particularités. 11 est bon d'en faire la remarque ici, a cause des discussions qu furent lieu en 1839, a l'occasion de listes de candidats.
l'art. 112 de la constitution, dont la révision avait fait un acte nouveau disposant pour l'avenir, et ne se rattachant pas aux faits antérieurs. Mais le sénat persista dans sa manière déjuger l'élection de Larose, qu'il considérait comme inconstitutionnelle. Quelques jours après, un nouveau message de Pélion entra dans d'autres développemens de son opinion et se termina ainsi :
« En vain, j'ai cherché dans la constitution un article « qui vous donne le droit de refuser un sénateur élu par « la chambre des communes, d'après les formes prescri- « tes. Je ne pense pas que l'art. 113, qui vous charge du « dépôt de cet acte sacré, établisse ce droit, parce que la « charge de dépositaire ne confère pas le droit de refuser « l'exécution de ce qui est fait d'accord avec les principes « établis par l'acte déposé '. Ainsi donc, pour ne pas être « en opposition avec la chambre des communes et avec « moi-même, et bien persuadé que d'après les explica- « tions que je vous soumets, vous vous rendrez à l'éviv dence, je ne cesserai pas de considérer le citoyen La- « rose comme sénateur de la République, ayant été bien « légalement nommé à cette charge. »
Force fut au sénat « de se rendre à l'évidence, » et le sénateur Larose fut admis à prêter son serment. Mais on voit que ce corps fit le sacrifice de son opinion au maintien de la tranquillité publique.
Ainsi, tandis que la chambre se posait en protectrice devant l'armée, censurait l'administration des finances et
1 D'après ce raisonnement, il semble que Pétion ne considérait pas le Sénat comme le pouvoir conservateur des institutions établies par la constitution, devant veiller à ce que celle-ci ne fût pas violée dans ses dispositions. Il est vrai, d'une autre part, qu'il soutenait qu'elle n'avait été violée ni par lui, ni par la Chambre, parce que la révision en avait fait un acte disposant pour l'avenir. Ce raisonnement seul pouvait excuser Pétion ; car il ne suffisait pas que les formes eussent été suivies dans l'éleclion de Larose.
276 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DIIAÏTl.
réclamait la formation du budget, — le sénat invoquait la constitution el se trouvait en opposition avec le chef de l'État ; car il n'ignorait pas que la profonde estime de ce dernier pour le citoyen La rose contribuait à sa manière d'interpréter l'art. 112.
Dix-huit lois furent rendues parla chambre dans cette première session, que le Président d'Haïti prorogea d'un mois, à raison de sa maladie qui eu avait empêché l'ouverture au 1er avril, cette opération devant être faite par lui en personne. Dès le 25 mai, il transmit à la chambre l'état général des recettes et des dépenses annuelles de la République, basé sur celles qui avaient présenté un déficit considérable dans les années 1815 et 1816. On reconnaît dans cette communication, l'intention de convaincre la chambre de la nécessité de remanier les impôts, de les accroître, afin d'établir, s'il était possible, l'équilibre entre les recettes et les dépenses.
La loi du timbre abrogea celle sur la même matière et sur l'enregistrement, que le sénat avait rendue en 1807 en se référant à celles de la France. L'enregistrement fut aboli comme impraticable et n'ayant été d'ailleurs observé jusqu'alors que dans certaines localités. Tous les actes ordinairement soumis au timbre y furent dénommés, de même que tous autres exceptés de cette formalité.
Une loi prononça l'abolition des corvées personnelles pour l'entretien des grandes routes, en substituant à ce mode en usage dans le pays de tout temps, celui de leurs réparations par des entreprises adjugées au rabais et à criée publique, aux frais des communes, disait la loi, mais plutôt à ceux du trésor public. Elle se fondait sur
l'inconvénient qu'il y avait à détourner les producteurs agricoles de leurs travaux de culture; mais ce fut un essai qui ne put durer qu'une année, par des inconvéniens plus grands reconnus dans son exécution. Elle occasionna des dépenses inutiles : les routes furent moins bien réparées par les entrepreneurs qui ne pouvaient trouver d'autres ouvriers que les cultivateurs eux-mêmes.
La loi sur les conseils de notables, espèce de municipalités dans chaque commune, fit revivre ces institutions qui avaient disparu depuis longtemps, mais selon les circonstances du moment; car ces conseils étaient loin d'avoir les mêmes attributions, et il n'en pouvait être autrement pour bien des raisons qu'il serait trop long d'énumérer. La loi accorda à chaque notable en fonction, * des émolumens de 200 gourdes par an, ainsi qu'à leurs greffiers : tous furent à la nomination du Président d'Haïti, d'après des listes de candidats proposés par les principaux fonctionnaires de chaque commune '.
Les lois concernant les patentes, l'affermage des5boucheries, l'impôt prélevé sur la valeur locative des maisons dans les villes et bourgs, et l'imposition territoriale, établirent la perception de ces revenus sur de meilleures bases qu'auparavant. L'imposition territoriale et la quotité des patentes furent augmentées.
Quoique la loi sur les douanes laissât le droit d'importation à 1 0 pour cent, comme antérieurement, et à 5 pour cent sur les produits delà Grande-Bretagne, il s'ensuivit une augmentation de recettes par l'élévation des prix moyens portés au tarif des marchandises importées. Il
1 L'élection n'était pas et ne fut jamais possible en Haïti, pour les conseils de notables ; mais que d'erreurs a ce sujet, comme a bien d'autres, dans la suite de son existence
l'Olitique !
278 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'iIAÏTI.
semble qu'il eût été plus rationnel d'élever le taux du droit lui-même.
Le tribunal de cassation fut organisé par une loi. Un doyen et six juges le composèrent ; il fut assisté d'un greffier, et un commissaire du gouvernement y fit l'office du ministère public. Ses attributions et la forme de procédure à y suivre furent précisées, les émolumens du doyen fixés à \ ,600 gourdes par an, de même que pour les sénateurs, ceux des juges et du commissaire du gouvernement, à 1,400 gourdes.
Des particuliers étaient porteurs de nombreuses créances pour des dettes contractées par l'administration départementale du Sud, pendant sa scission avec l'Ouest, et jusqu'alors on n'avait pu les payer. Le Président d'Haïti proposa à la chambre de les faire liquider ; et une loi les astreignit à n'avoir que la moitié de leur valeur, en se fondant sur le règlement que le trésor avait été également contraint de faire de la même manière, avec toutes les personnes qui possédaient de la petite monnaie appelée d'Haïti, lors de son retrait de la circulation.
Le président proposa encore une loi qui accorda à chacun des commandans d'arrondissement, une indemnité de 600 gourdes par an, pour leurs frais de bureaux et les tournées d'inspection auxquelles ils étaient obligés dans l'étendue de leur commandement.
Une autre loi pourvut à l'émission d'une nouvelle monnaie nationale, à V effigie du Président d'Haïti et à un meilleur titre, afin de retirer de la circulation celle que le peuple nomma monnaie à serpent et que les fauxmonnayeurs de l'étranger avaient contrefaite '.
1 Car des causes qui seront déduites plus tard, la monnaie à serpent ne fut retirée de la circulation qu'en. IS'âS. Celle qui fut frappée à l'effigie de Pétion parut dans la seconde
Par une autre loi, les membres des tribunaux d'appel et de première instance et leurs assesseurs, les juges de paix et les leurs, reçurent des émolumens fixes du trésor public, en proportion calculée respectivement sur ceux qui furent alloués aux membres du tribunal de cassation. Les greffes de tous ces tribunaux furent mis en régie ; en percevant les frais des actes judiciaires suivant le tarif de 181 3, les greffiers les versaient au trésor. Les actes des officiers de l'état civil furent mieux taxés par cette loi, qui pourvut à leur égard par des dispositions convenables pour la tenue de leurs registres.
L'importante loi concernant le Secrétaire d'État, le Grand Juge et le Secrétaire général, abrogea d'abord celle du Sénat, du 25 novembre 1808, et l'arrêté du Président d'Haïti, du 1er mai 1810, sur les attributions du Secrétaire d'État et de l'Administrateur général des finances.
— Le Secrétaire d'État eut dans son département, les finances et le commerce, et les attributions compétentes à ces deux branches du service public. Dans un paragraphe, il était dit :
« Il réunit les élémens pour la formation du budget « général des receltes et des dépenses de h République, « pour être présenté à la Chambre des communes, en « conformité de l'art. 221 de la constitution. Ce budget, « une fois adopté, sera expédié au Sénat de la République, « en vertu de l'art. 126 de la constitution. Ce budget « contiendra les recettes qui seront, pendant l'année,
quinzaine d'octobre 1817. Suivant l'Abeille Haïtienne, du 1" novembre, il y eut un empressement marqué dans ie public a accepter ces pièces, a raison d'une nouvelle maladie que Pétion venait d'essuyer. Le sentiment populaire s'émut, en voyant l'image du chef qu'on «rainait de perdre, dans la nuit du 16 au 17 octobre.
280 ÉTUDES SUR l/lIISTOlRED'tlAÏTI.
« chapitre par chapitre, présumées devoir se faire, avec « des observations raison nées sur les causes du plus ou « moins que l'on devra espérer de recouvrer ; — et, pour « les dépenses qui auront été payées et les sommes néces- « saires pour chaque branche de service, avec observait tion sur les économies que l'on présumera pouvoir « opérer dans lesdites dépenses. »
Ainsi, la Chambre des représenta ris, sur la loi présentée en articles par le Président d'Haïti et décrétée ensuite par le Sénat, retenait bien la formation du budget tant en dépenses qu'en recettes. Les trois branches du pouvoir législatif interprétèrent de cette manière les art. 426 et 221 de la constitution l.
— Quant au Grand Juge, il eut dans son département, la justice, l'instruction publique, les cultes, et cette partie de l'intérieur, relative aux prisons et à la police générale des villes et bourgs.
— Le Secrétaire général parut avoir dans ses attributions ce qui concernait la guerre, la marine et les travaux publics ; car, comme il était placé immédiatement près du Président d'Haïti, qu'il était chargé de son travail personnel, qu'il ne pouvait signer aucun ordre, aucun acte ayant pour objet une partie du service public, et que la signature du président, revêtue de son sceau, était exigée pour qu'ils fussent exécutoires, il s'ensuit que c'était le président même qui exerçait ces attributions, et celles qui étaient relatives à l'intérieur, à
1 II est a présumer, du mcins, qu'après la discussion qui eul lieu entre le sénat et le président, au sujet de l'élection de Larose, le sénat n'aura pas voulu en renouveler une autre a propos du budget ; car l'art. 2J2I de la constitution ne concernait que les recettes el les dépenses effectuées chaque année, dont les comptes détaillés devaient être arrêtés, signés ut certifiés par le secrétaire d'Etat, le 51 décembre, pour être rendus à la chambre.
[1817] CHAPITRE VI. 28 f
l'agriculture, de même que les affaires extérieures que la constitution lui avait spécialement réservées l.
Ces trois grands fonctionnaires portaient chacun, d'après la loi, un costume convenable au haut rang qu'ils occupaient dans la République : habit et chapeau brodés en or, etc.
Le Secrétaire d'État jouissait de 6,000 gourdes de traitement ; le Grand Juge et le Secrétaire général; chacun, de 4,000 gourdes. Les deux premiers étaient tenus, chacun, de faire tous les ans, une tournée d'inspection dans les départemens, et ils recevaient une indemnité pour leurs frais. Le Secrétaire général suivait naturellement le Président d'Haïti, partout où il se rendait.
Ces différentes lois ayant été rendues, — le 24 juillet, la chambre des représentons vota celle qui formait le budget des dépenses, en se basant sur les comptes établis par le secrétaire d'État, sur la nécessité de fixer d'une manière uniforme les appointemens, traitemens ou émolumens des fonctionnaires publics, employés ou autres salariés de l'État, ainsi que la solde de l'armée de terre et de mer. Le total des dépenses portées à ce budget s'éleva à 2,220,777 gourdes, pour toutes les parties du service public, y compris la somme de 100,000 gourdes devant former une caisse de réserve pour parer aux éventualités extraordinaires.
Il semble que le complément obligé de ce budget de dépenses, était, un budget de recettes supputant, par aperçus au moins, celles qu'on présumait faire dans
I Au fait, le secrétaire généra] ne faisait que préparer le travail du chef de l'État, conformément a l'article \Q1 de la constitution.
282 études sur l'histoire d'iiaïti.
l'année 1818, par tous les divers impôts qui venaient d'être remaniés et par toutes autres sourees de revenus ; mais il n'y en eut pas. Or, cela devenait d'autant plus convenable, que l'état général des comptes, dressé par le secrétaire d'État et transmis à la chambre des représentais par le Président d'Haïti, reposait sur l'exercice des années 1815 et 1816 qui, toutes deux, avaient offert un déficit considérable : — 550,707 gourdes en 1815, — 403,278 gourdes en 1816 ; ce qui doit faire penser qu'il y avait pour ces deux années des effets du trésor en circulation. Eh bien ! on allait les augmenter encore par la loi rendue sur la liquidation de la dette départementale du Sud dont on ignorait la quotité. Aussi, nous l'avons déjà dit, l'année 1817 devait présenter ellemême un déficit de 308,815 gourdes.
En présence d'une telle situation financière, sur quoi donc se fondait-on pour établir un budget de dépenses dont la somme totale était le double des recettes en 1815, 1816 et même en 1817, — 1,100,000 gourdes environ dans chacune de ces années ? C'était, pour ainsi parler, opérer dans le vide.
Dans tous les cas, il y avait une grande imprudence à faire espérer à chacune des parties prenantes, d'être payée régulièrement tous les mois, des allocations qui leur étaient faites dans ce budget, — à l'armée surtout dont la chambre avait caressé l'opinion, en en parlant comme si elle était sa protectrice naturelle, puisque l'art. 58 de la constitution disait : « Elle forme et entre- « tient l'armée. » 11 est vrai que cette loi du budget disait aussi : « ces dépenses serons; payées» sitôt que les revenus « de l'État le permettront. » Mais, ordinairement, on est toujours porté à croire à cette possibilité, et à attribuer
à l'insouciance, sinon au mauvais vouloir, l'inexécution de pareilles lois *.
Le budget se terminait par cette déclaration : « Les « affectations de fonds pour chaque partie du service « public, contenues dans la présente loi, étant dans les « attributions du Sénat de la République, en vertu de « l'art. 126 de la constitution, le secrétaire d'État ne « pourra disposer desdits fonds, qu'au préalable elles « aient été décrétées par le Sénat. »
Cette déclaration est remarquable, bien que dans la loi sur les attributions du secrétaire d'État, il lui était enjoint de toujours présenter à la chambre le budget des recettes et des dépenses, pour être discuté, adopté et expédié au sénat. On reconnaît que l'art. 126 était une entrave dans le système de la constitution, et que l'on contourna la difficulté qu'il présentait, par les dispositions ci-dessus. Heureusement que le sénat y consentit dans l'intérêt général ; car il pouvait réclamer la rigoureuse exécution de la constitution.
Enfin, la loi du budget étant la seule qui fut rendue sur cette matière, pendant la longue durée de cette constitution ; cette loi ayant encore occasionné à Pétion des soucis, dont nous entretiendrons nos lecteurs parce qu'ils parvinrent à notre connaissance, il est peut-être convenable de faire savoir les détails des allocations
1 On a dit que cette loi du budget fut préparée par Inginac, qui aura aligné autant de chiffres pour les recettes présumées, qu'il en aligna pour les dépenses, afin de prouver que rien n'était plus facile que d' 'équilibrer les unes et les autres. Nous avons loué son travail pour la reddition des comptes de Bonnet, en 1809 ; mais il y avait une grande différence entre un état général de recettes et de dépenses effectuées, et un état présentant des receltes à réaliser et ne reposant que sur des conjectures. Et si, après la mort de Pétion, les finances parurent prospères, c'est que Boyer n'exécula pas la loi du budget, a l'égard de l'armée surtout qui n'était payée que de temps en temps ; c'est qu'il fit augmenter les impôts et réduire bien des appointemens.
284 études suit l'histoire d'uaïti.
qu'elle fit aux diverses parties du service public.
Au Président d'Haïti, il fut accordé les 40,000 gourdes portées dans la constitution comme ses indemnités annuelles, et 30,000 pour les réparafions du palais de la présidence (gravement endommagé pendant le siège de 4812), son ameublement et le service intérieur: total, 70,000 gourdes1.
Aux 14 Sénateurs, pour leurs indemnités, 22,400 gourdes ; — pour les employés du sénat, 5,600 ; — pour les réparations de son palais et autres dépenses extraordinaires et imprévues, 14,000 : total, 40,000 gourdes.
Aux 29 Représentans , pour leurs indemnités, 17,400 gourdes ; — pour les employés de la chambre, 6,600 ; — pour les dépenses extraordinaires et imprévues, tout compris, 29,000 : total, 53,000 gourdes s.
Au Secrétaire d'État, pour ses émolumens, ceux de ses employés, ses frais de tournée et les réparations de son hôtel, 15,000 gourdes ; — pour tous les fonctionnaires et employés de l'administration des finances, les réparations de logemens, etc., 80,000; — pour le directeur, la commission de surveillance et employés de l'hôtel des monnaies, 10,000; — pour les pensions civiles, secours aux arrivans de l'étranger, les invalides et autres infirmes, 10,000 : total, 11 5,000 gourdes.
Au Grand Juge, pour ses émolumens, ceux de ses employés, ses frais de tournée, etc., 8,000 gourdes ; — pour les membres du tribunal de cassation, ceux des tribunaux d'appel, d'instance et de paix, 81 ,097 ; — pour
1 Dès 1816, on avait commencé les réparations du palais qui en exigeait de considérables.
2 La constitution voulait que les représentans fussent indemnisés par leurs communes respectives ; mais, outre la difficulté d'y pourvoir, il paraît que le pouvoir exécutif trouva un avantage politique a les faire payer par le trésor.
les conseils de notables des 26 communes, 21,600 ; — pour les agents de police et leur habillement, 14,500;
— pour les prisons et l'entretien des prisonniers, 1 "2,000;
— pour l'instruction publique (lycée au Port-au-Prince, lycée à établir aux Cayes et 8 écoles primaires en d'autres lieux), 20,000 : total, 156,997 gourdes.
Au Secrétaire général, pour ses émolumens et ceux des employés sous ses ordres, 12,000 gourdes; — pour les imprimeries de l'État, 8,000 ; — pour! les réparations et constructions des édifices publics, 56,000; — pour les travaux des grandes routes, 40,000 ; — pour le génie militaire et les fortifications, 15,000; — pour les chefs, officiers et employés dans les ports, 6,000; — pour les hôpitaux militaires et les officiers de santé, 40,000 ; — pour les arsenaux, 30,000; — pour achats d'armes, etc., 40,000; — pour les pensions militaires, 20,000; —pour les appointemens des commandans d'arrondissement, de place et leurs adjudans, frais détournée, etc., 55,000 ; — pour la solde des généraux et officiers de tous grades et de toutes armes, et les soldats, 1,263,780; — pour le traitement des officiers de marine, des équipages et entretien des navires de guerre, 120,000 : total, 1,685,700 gourdes.
Enfin, pour la caisse deréserve, 100,000 gourdes.
Le même jour où la chambre votait le budget, elle rendait une autre loi, sur la proposition du Président d'Haïti, par laquelle, « considérant V augmentation dans « les défenses publiques, et que l'époque de la récolte des '( denrées n'arriverait qu'à la fin de l'année , » elle.prescrivit l'exécution de la loi du budget à partir du 1er janvier 1818.
Chacun dut donc espérer qu'alors on entrerait en pleine
jouissance des allocations si gracieusement faites par la Chambre des Représentans du peuple.
Cet espoir était d'autant plus naturel, qu'à la suite des deux lois citées ci-dessus, la Chambre affirmait, dans une adresse aux citoyens delà République, delà même date, que ses généreuses intentions pourraient facilement recevoir leur exécution. Cet acte fut publié pour rendre compte à la Nation des travaux législatifs de ses Représentans dans cette première session, en prenant l'engagement d'agir toujours de la même manière à l'avenir : il était rédigé avec clarté, et exprimait d'ailleurs les sentimens les plus patriotiques.
« Nous vous devons compte de nos travaux, disaient « les Représentans ; nous allons vous le rendre avec les « détails que vous devez attendre. Nous suivrons cette « méthode à la fin de chacune de nos sessions, parce que « nous exigerons, à leur ouverture, que les Grands fonc- « lion n aires de l'État nous rendent aussi ceux de leur « administration de l'année expirée; obligés d'en avoir « des fonctionnaires secondaires, il en résultera, citoyens, « une reddition générale de comptes, qui vous donnera « la connaissance parfaite de toutes les parties de l'ad- « ministration publique. C est ce qui, en vous rendant les « attributions de votre pouvoir, garantira à la Nation « de longues années de prospérité et de bonheur... »
Après avoir constaté l'ajournement mis à l'onverture de la session, à cause delà maladie de Potion « qui durait « depuis le mois de novembre ISîG, ' » et parlé des diverses lois rendues, la chambre disait :
1 On a pu voir dans la correspondance des commissaires français avec Pétion, que ce dernier -était malade en novembre 1816; l'adresse de la chambre constate cette longue période, et après la session législative, le président continua à être encore malade de t^raps en temps; il le fut gravement dans la nuil du 1G au 17 octobre.
« L aperçu des recettes et dépenses annuelles de la Ré- « publique a été fourni à la Chambre par le Président « d'Haïti. VosReprésentans ont vu avec satisfaction que « les recettes 'pouvaient aisément balancer les dépenses, » « en comprenant dans ces dépenses le salaire des défen- « seurs de la patrie, qui ont été et qui seront constam- « ment l'objet de notre plus grande sollicitude... L'admi- « nistration des finances, organisée, en vous assurant « que les sacrifices que vous faites par les droits que vous m payez, ne seront pas détournés de leur objet principal, « vous laissera l'espérance bien fondée d'une prochaine « amélioration dans vos charges, et en même temps, que « toutes les parties du service étant religieusement ac- « quittées et payées, la République, chaque jour, gagnera « des forces nouvelles... L'Armée, payée et entretenue, « représentera cette masse active et imposante... »
Ainsi, la chambre ne doutait pas de la possibilité de l'exécution de la loi du budget ; et si elle n'oublia pas de rassurer l'armée à cet égard, de lui manifester une incessante sollicitude, elle n'oublia pas non plus de tenir aux fonctionnaires publics le langage qui suit :
« Fonctionnaires publics de tous les rangs, la Chambre « des Représentans des communes sera toujours bien aise « de vous honorer dans vos fonctions ; elle ne croit pas « de jamais trouver en vous des délinquans; vos devoirs « sont clairement tracés. Si elle était assez malheureuse « pour rencontrer parmi vous des hommes capables de « préférer leurs convenances à leurs devoirs, elle doit « vous le dire, elle préférera la dernière sévérité à la com- « plaisance ou à l'indulgence les plus tempérées. Vous
1 Cette déclaration confirme ce qu'on a imputé a Inginac, et l'histoire doit regretter que cet aperçu des recettes n'ait pas été publié.
« n'avez de tranquillité et de satisfaction à espérer, que « dans la stricte exécution de vos obligations, puisque « vous êtes les serviteurs du peuple. »
Qu'avaient à dire « les fonctionnaires de tous les « rangs », — généraux commandans d'arrondissemens, colonels commandans de communes, administrateurs des finances, etc., — lorsque les grands fonctionnaires euxmêmes étaient menacés par la chambre, d'être contraints à rendre compte de leur administration, parce qu'elle l'exigerait d'eux * ?
Et que l'on ne croie pas que, dans nos observations, il entre aucune malveillance à l'égard de cette institution ; car elles tendent seulement à constater une situation historique qui était dans la nature des choses, et qui corrobore, nous le croyons, ce que nous avons dit plus avant en analysant la constitution de 1816.
En effet, on voit que, dès sa première session , la chambre des représentais visait constamment à se poser aux yeux de Y armée, — de la force agissante, — comme sa protectrice naturelle ; qu'elle lui donnait l'assurance qu'on pourrait aisément la payer et l'entretenir régulièrement, d'après la loi du budget et la connaissance qu'elle avait prise de l'état des recettes ; qu'elle menaçait de son omnipotence, depuis les grands fonctionnaires jusqu'aux plus petits employés de l'État: et dans quel but? D'exercer
1 En 1843, Inginac s'est vanté d'avoir été le premier 'à proposer l'institution de la chambre des représentait; mais il a oublié sans doute de dire si, en 1817, après cette adresse, il ne fit pas son meâ culpâ. En publiant ses Mémoires, peut-être pouvait-il dire: meû maxima culpâ ; car il était accusé et en exil, par suite du triomphe de l'Opposition de la chambre. A la page 61 de ces Mémoires, il a dit cependant qu'il fut « celui qui conseilla « aux membres de la chambre de faire une adresse a leurs constiluans, pour leur rendre « compte des travaux de chaque session. » Si le fait est exact, ce fut une faute de sa part : en sa qualité d'homme d'État, il ne devait pas la commettre.
une grande influence, sinon d'absorber celle du pouvoir exécutif.
Eh bien ! la lutte du Sénat de 1808 avec le Président d'Haïti, n'eut-elle pas la même cause? Où était cette prétendue pondération du pouvoir politique, en présence du langage menaçant que nous venons de transcrire, s'adressant aux fonctionnaires publics qui relevaient du chef du gouvernement, et dans un pays où le système militaire dominait ? Dans l'intérêt même de cette Chambre, les représentans de 1817 ne furent-ils pas imprudens, par l'expression de leurs vues? N'était-ce pas, de leur part, donner un avertissement à la puissance qui dirigeait « cette masse active et imposante, » comme ils disaient de l'armée?...
Aussi, après cette adresse, un esprit quelque peu perspicace pouvait facilement entrevoir ce qui arriverait infailliblement. Ou il faudrait que le Président d'Haïti (sinon Pétion, du moins tout autre) employât toutes les séductions du pouvoir, — que l'on appelle ordinairement la corruption, — pour se créer une majorité docile dans la Chambre ; — ou qu'il fît usage de l'intimidation envers ce corps, afin de gouverner le pays paisiblement, de maintenir la tranquillité publique, par une harmonie factice entre les grands pouvoirs politiques : deux voies déplorables, cependant, dans tout État, l'une comme l'autre pouvant à la fin conduire aux révolutions qui sont toujours funestes aux nations.
On verra plus tard dans quelles circonstances le second de ces moyens fut préféré à l'autre, et l'on s'expliquera alors F abus qui en a été fait *.
1 Lorsque les mœurs d'un pays ou que son 6lat peu avancé, ne se prêtent pas au jei T. VIII. *9
L'installation et les travaux de la chambre des représentais nous ont fait négliger de parler en son temps, du prospectus pour le Lycée national du Port-au-Prince, publié le 1er mais par Colombel, secrétaire particulier du président. La direction de cet établissement étant confiée au citoyen Balette, il avait alors pour aides, les citoyens Durrive, professeur de langue latine, et Delille Laprée, professeur de mathématiques, tous deux venus de France comme le directeur *. Ce prospectus annonçait qu'il y serait enseigné : la langue latine, le français, l'anglais et d'autres langues modernes ; les mathématiques, corn** prenant l'arithmétique, la géométrie, la trigonométrie rectiligne, la trigonométrie sphérique, l'algèbre et l'application de celte science à l'arithmétique et à la géométrie; la statique et la navigation; la sphère, la géographie ancienne et moderne; l'histoire sacrée et profane; la tenue des livres; le dessin, la musique, l'escrime et la danse, comme arts d'agrément.
En outre des pensionnaires de l'État, les enfans des citoyens étaient admis aux conditions établies par le prospectus, comme dans les lycées de France, Les pères
d'une institution semblable, il ne peut guère être gouverné que par l'emploi de l'un de ces moyens. Quelque désagréable que soit nette vérité, on ne peut la nier. D'un autre côté, si l'intimidation a produit la révolution de 1845 en Haïti, — au dire de bien des publicistes, c'est la corruptionqui a occasionné une autre dans un grand État européen, où l'on a fait peut-être un abus du régime parlementaire. Et si l'on croyait, en Haïti, que ma position et ma conduite antérieures a, 1843, influent aujourd'hui sur toutes mes opinions a l'égard de la Chambre des représenlans, je prierais d'abord qu'on attende la suite de ces Études pour en juger. Ensuite, je pourrais demander: Qu'est-il advenu a l'Assemblée délibérante de<.1844, placée en face de l'Opposition arrivée alors au pouvoir exécutif ? Ce gouvernement, nouveau aurait-il pu maintenir la paix publique, avec cette Assemblée et la constitution qu'elle avait votée?...
1 Balette étant mort en juillet suivant, D. Laprée devint le, directeur du Lycée. En septembre, cet établissement perdit encore le professeur Durrive qui était un jeune homme instruit -. successivement, le lycée eut d'autres professeurs venus de France, et l'on put apprécier la sagesse du président qui, en accueillant les navires de ee pays, procurait a la jeunesse d'Haïti les moyens de s'instruire.
et mères de famille furent invités à les placer dans cet utile établissement, qui devait incessamment recevoir un plus grand développement, par l'édifice que le Président d'Haïti se proposait de faire construire à cet effet. Poulies y convier, le secrétaire du chef de l'État leur disait :
« Sur les ruines de l'esclavage, s'élève, comme l'astre « dispensateur de la lumière du sein des ténèbres, la Ré-, « publique d'Haïti, offrant aux regards étonnés de l'uni- « vers, le spectacle consolant de la Liberté, planant sur « la plus belle des Antilles ; de la Liberté secouant le t flambeau du génie sur les descendans des fils du Désert, « du Sahara, du Congo et de la Guinée, cruellement ar- « rachés par l'avaricieuse cupidité à leurs familles éplo- « rées... Haïtiens, vous êtes l espoir des deux tiers du « monde connu : si vous laissiez éteindre le foyer de la « civilisation que la Liberté a allumé dans votre île, le « grand œuvre de la régénération refoulerait, peut-être « jusqu'à l'éternité, et votre nom serait aussi longtemps « l'opprobre des générations futures... Mais non, vous « méritez, et vous le prouvez chaque jour, vous méritez « le beau titre de Régénérateurs de l'Afrique... ' ».
On ne pouvait dire en un plus beau langage, des vérités dont il importe tant aux Haïtiens de se pénétrer. En effet, c'est en vain qu'ils s'enorgueilliraient de leur gloire acquise sur le champ de bataille, lorsqu'il leur fallut conquérir leurs droits, s'ils n'étaient convaincus de
1 Le 1" aoûtsuivant/Colombel, autorisé par Pétion, fonda avec J.-S. Milscent, natif du Nord et revenu de France, l'Abeille Haïtienne, journal-revue paraissant tous les quinze jours et qui s'imprimait au Port-au-Prince. C'était un excellent recueil littéraire, par le talent de ses rédacteurs et son esprit libéral et modéré. Milscent ne tarda pas a être l'objet de l'envie et de la jalousie de quelques écrivains médiocres, notamment Déranger, esprit atrabilaire, qui s'appelait lui-même le Sauvage malfaisant, depuis que l'écrit publié a Kingston, en 1814, s'était servi de cette expression en parlant des Haïtiens, de même que la lettre de D. Lavaysse a Pétion.
l'urgente nécessité de cultiver les connaissances qui éclairent l'esprit . la force conquiert, mais c'est l'intelligence seule qui peut conserver. C'est en vain qu'ils s'enorgueilliraient d'être les descendans d'une race si longtemps persécutée, s'ils ne s'efforçaient de délaisser, par exemple, les superstitions grossières que, malheureusement, son ignorance profonde a implantées sur son sol primitif, pour adopter et pratiquer les croyances qui ont tant contribué à la civilisation des peuples de la race blanche.
Pétion avait donc raison de faire tenir ce langage persuasif à ses concitoyens, pour les engager à livrer leurs en fa us aux soins des instituteurs qu'il choisit. Aussi estil sorti du Lycée national du Port-au-Prince, des jeunes gens éclairés qui, parvenus à l'âge mur, ont occupé ou occupent encore aujourd'hui, avec distinction, de hauts emplois dans l'État. Et honte à ceux qui, parmi les Haïtiens, ne comprendraient pas ce qu'ils doivent de gratitude et de respect, à la mémoire du chef qui fît tout pour leur bonheur individuel et celui de la patrie!
Dans le même mois de mars où il régularisait les études à suivre au Lycée national, son royal adversaire publiait un édit pour la vente générale de tous les biens du domaine public dans le Nord. Dix années s'étaient écoulées depuis que Christophe en avait eu la pensée, et il avait suspendu cette mesure par un caprice de sa volonté absolue, en se fondant sur de prétendues circonstances majeures. Le fait est, qu'il avait réfléchi que la propriété est réellement ce qui rend les hommes libres, par V indépendance personnelle qu'elle leur assure dans la société civile. Or, comme son système politique était d'assujétir son peuple à son autorité arbitraire, le Roi
d'Haïti ne devait pas vouloir sincèrement d'un état de choses qui y eût été tout-à-fait contraire l. Aussi, même en cédant à ce qui paraît avoir été pour lui une nécessité politique, — à raison de la distribution des terres et de l'aliénation générale des biens domaniaux dans la République d'Haïti, — il ne fut pas aussi libéral que Pétiou.
Ce dernier, en distribuant des concessions gratuites , avait fait vendre aussi les biens à bas prix, afin que les acquéreurs pussent payer immédiatement et entrer en jouissance, entière et incommutable des propriétés acquises. Mais, par son édit, Christophe faisait vendre les biens à un prix si élevé, et vu aussi la pauvreté de la majorité de ses sujets, qu'il accorda aux acquéreurs 15 et 20 années pour se libérer entièrement. Cette manière de procéder avait l'air de favoriser le grand nombre parmi eux; mais, au fond, il étendait les droits du domaine à longue échéance, par l'hypothèque dont les biens restaient grevés. En cas de non-payement d'un terme, l'acquéreur était poursuivi rigoureusement en justice, — justice royale bien connue de tous. Cependant, ceux qui pouvaient payer de suite ou par anticipation, étaient admis à le faire. Tout acquéreur devait commencer par se libérer préalablement de toutes redevances du fermage antérieur.
Le fermier d'un bien rural qui en devenait acquéreur versait dans les magasins du Roi, en nature et au prix du cours, le quart de ses produits annuels en acquittement de sa dette ; il y versait encore un autre quart prélevé par l'État ou le Roi, à titre de subvention territoriale ; un troisième quart revenait aux cultivateurs du
1 Par la même raison, il ne pouvait pas désirer que ses sujets fussent éclairés par l'instruction, afin de ne pouvoir examiner et discuter ses actes.
bien : de sorte que l'acquéreur ne jouissait que du quart restant.
Telle fut l'économie de cet édit royal. Aussi, en 1820, à la réunion du Nord à la République, il n'y avait guère de propriétaires définitifs *J
Au milieu des travaux législatifs de la Chambre, le 49 juin, un orage éclata sur le Port-au-Prince ; la foudre pénétra, à ce qu'il paraît, par la serrure de la porte d'une grande poudrière qui était située dans milieu enfoncé du Bel- Air, derrière et à peu de distance de l'église. Il s'y trouvait plus de cent milliers de poudre qui firent explosion, et toute la ville en fut ébranlée : les pierres de la poudrière, volant en éclats, tombèrent dans les rues, sur les toits d'une foule de maisons de la rue des Fronts-Forts principalement, et même jusque, dans Ja rade extérieure. Les militaires qui gardaient la poudrière périrent victimes de ce malheureux événement.
Neuf jours après, le 28 juin, une nouvelle explosion de vingt milliers de poudre cul lieu au fort Bizoton, par l'effet d'un orgueil excessif de la part de l'officier nommé Jean Marassa qui commandait ce fort. Il avait eu une querelle avec un autre officier, et le général Boyer, évoquant cette affaire par-devant son autorité, reconnut et prononça qu'il avait, tort. Pour se venger de cette
i Ce ne fut que le 14 juillet 18i9j que Christophe publia un > nouvel, édit par lequel il accorda aux colonels .20 carreaux de tefje, aux aujçgs, ofli,cjers inÇérjeurs, a prppprjion d'après leurs grades, jusqu'aux soldats qui reçurent 1 seul carreau. Cet édit leur permettait de vendre ou de cultiver ces concessions gratuites.
Eu comparant cette tardive libéralité royale aux dons nationaux délivrés par Pétion, dès le mois de décembre 1809, en faveur des invalides, en 1811 et 1811, en faveur des officiers de tous grades, etc., l'avantage reste au système de la République d'après lequel chaque soldat reçut 5 carreaux de terre.
décision supérieure, il ouvrit la poudrière, sema de la poudre de là aux parapets du fort, et contraignit les militaires de garde à en sortir. Se tenant ensuite debout sur les parapets, un tison ardent à la main, JeanMarasSa refusa de se soumettre à toutes les autorités. On parlementa en vain avee lui par ordre de Pétion, parce qu'on voyait qu'il avait bu des liqueurs fortes : il jura qu'il se ferait sauter aussitôt le coucher du soleil. Cette déclaration même faisait espérer qu'il n'en viendrait pas à l'exécution ponctuelle de son dessein ; mais il fît comme il avait dit, et l'explosion causa des dommages à la fortification, outre la perte de la poudre. ÏI n'y aurait eu qu'un seul moyen de l'empêcher de commettre cet acte de vandalisme : c'était d'aposter d'habiles tireurs pour l'atteindre à coups de fusil, pendant que, debout sur les parapets du fort, il répondait aux paroles qu'on lui transmettait au nom de Pétion ; mais ce dernier ne voulut point consentir à cette déloyauté envers un officier qui, d'ailleurs, avait été un brave défenseur de l'État. On ne peut qu'approuver cette humanité en Pétion, fondée de plus sur la droiture.
En octobre suivant, le Grand Juge installa !e tribunal de cassation dans une solennité digne de cette cour supérieure de justice ; tous les membres du coi^ps judiciaire de la capitale y assistèrent ainsi que l'élite de ses nabitans. De respectables citoyens furent atppelés à le composer ; c'étaient : Linard, en qualité de dojten, Fresnel, Thézan jeune, J.-F. Lespinasse* Pitre jeune, Lemérand et Thomas Christ, en celle déjuges, et Àudigé en celle de commissaire du gouvernement. Le Grand Juge, le doyen et le commissaire prononcèrent chacun un discours où étaient rappelés les devoirs de la magistrature en général,
et ceux qui compétent en particulier à un tribunal aussi haut placé clans la hiérarchie judiciaire de la République. En attribuant son institution à Pétion, comme un bienfait accordé au pays, ces magistrats se réunirent à la pensée exprimée dans l'adresse récente de la chambre des représentans, pour lui décerner le titre glorieux de Père de la Patrie.
Dans le même mois, un bâtiment négrier, poursuivi parus navire de guerre anglais vers l'îlet de la Grange, sur la côte de Monte-Christ, entra dans le port du Cap-Henry comme s'il venait en relâche. C'était une goélette voyageant sous pavillon portugais, mais qui était la propriété d'un citoyen des États-Unis : déjà capturée et condamnée à Sierra-Leone pour semblable cause, elle y avait été vendue ensuite. Elle avait à son bord 145 noirs, presque tous malades aussi gravement que le capitaine américain; cette goélette se trouvait alors sous le commandement du maître d'équipage. Aussitôt que ce dernier eut fait sa déclaration de relâche, les officiers du port du Cap s'y transportèrent et découvrirent la fausseté de cette déclaration, qui ajoutait une culpabilité nouvelle au crime de lèze-humanité dont s'étaient souillés ces misérables trafiquans. Le négrier fut capturé, et les malheureux noirs délivrés de cette prison flottante où ils étaient enchaînés, se mourant de faim et ne buvant qu'une eau corrompue, t Les Haïtiens s'em- « pressèrent de leur ôter les fers, en leur disant qu'ils c étaient libres et parmi des frères et des compatriotes. « Il est impossible de se figurer la joie qui animait ces in - « fortunés; il se précipitèrent à genoux pour remercier « leurs frères et leurs libérateurs ; ils versèrent des lar- « mes. Les Haïtiens, émus de cette scène touchante ,
Il 81 7 1 CÏIAPITREVI. 297
« pleurèrent aussi : les bourreaux seuls furent insensic blés et regrettèrent de se voir arracher leur proie. i »
Les Noirs étaient dans une complète nudité. Christophe ordonna de leur donner des vêtemens et de les envoyer à f Àcul-du- Limbe pour les soigner : plusieurs d'entre eux y périrent, et beaucoup d'autres étaient morts dans le voyage de cette goélette qui se rendait à la Havane.
Le même journal qui nous a fourni les renseignemens ci-dessus, nous apprend aussi qu'à la fin de juillet, la frégate des États-Unis le Congr s était venue au Cap, ayant à son bord M. Tayler, appointé pour y résider en qualité d'agent commercial de cette République ; mais que cet agent ne fut pas admis à exercer ses fonctions, parce qu'il n'était point porteur de dépêches de son gouvernement pour celui de S. M. le Roi d'Haïti. Il n'avait présenté que le document dont la teneur suit :
« A tous ceux qui ces présentes verront, salut.
a Je certifie que Septimus Tayler, écuyer, a été appointé par « le Président des Etats-Unis, pour résider au Cap-Français dans « r île Saint-Domingue, en qualité d'agent de commerce et de ma- « rine des Etats-Unis d'Amérique, avec pleins pouvoirs et émolu- « mens y appartenant. En témoignage de quoi, moi, James Monroe, « Secrétaire d'Etat des Etats-Unis, j'y ai souscrit mon nom et ai fait « apposer le sceau du département de l'Etat.
« Donné dans la cité de Washington, le 18 décembre 1816. « Signé : J. Monroe. »
M. Tayler et les officiers du Congres furent reçus avec
i Extrait de la Gazette royale d'Haïti, du 10 octobre 1817. Ce journal ne dit pas ce que devint l'équipage du négrier ; mais il est présumable que, qualifiés de bourreaux, ces blancs subrrent l'effet de la justice royale de Henri I".
C'est en ce temps -là qu'on apprit au Port-au-Prince, qu'il venait de condamnera mourir de faim, l'archevêque Corneille Brelle,iuc de l'Anse, ainsi que Villon, son ancien ami qui fut le parrain de l'un de ses enfans.
298 ÉTUDES SUR i/flISTOlRR D'HAÏTI.
politesse par les autorités du Cap, qui permirent à cette frégate d'y faire des provisions sans payer aucuns droits, mais elles se refusèrent à échanger avec elle le salut d'usage ; et le baron Dupuy, interprèle, ayant adressé au ministre des affaires étrangères du royaume une traduction du certificat ci-dessus, le ministre le chargea de congédier Tayler courtoisement et de lui remettre pour sa gouverne et celle de ses constituans, un exemplaire de la Déclaration royale du 20 novembre 18Ï6 dont il a été question plus avant, à propos de la mission de MM. de Fontanges et Esmangart.
On ne peut qu'approuver le refus fait par le gouvernement de Christophe, d'admettre un agent aussi lestement appointé et n'étant pas porteur même d'une lettre d'introduction du Secrétaire d'État des États-Unis auprès du ministre haïtien. Les dénominations de Cap-Français et de Saint-Domingue, employées dans le certificat qu'il délivra à cet agent, devaient d'autant plus choquer les esprits dans le Nord. On conçoit de telles dénominations, à cette époque, de la part de la France, et non pas des États-Unis qui ont toujours fait profession de reconnaître les gouvernemens de fait, sans s'inquiétera droit. D'ailleurs, te gouvernement fédéral n'a pas plus qu'aucun autre, la faculté d'imposer ses agents commerciaux dans les pays étrangers; il faut le consentement du gouvernement de ces pays pour qu'ils exercent leurs fonctions \
1 Nous n'avons pu nous assurer si l'agent accrédité donl Pétion parlait dans sa correspondance avec les commissaires français, avait été porteur d'aatres documens que celui délivré à M. Tayler pour exercer ses fonctions au Cap. 11 est probable que cet agent n'avait qu'un certificat semblable, et que Pétion ne l'aura admis qu'en considération de l'admission du pavillon haïtien dans les ports des États-Unis. En 1818, Boyer admit également Jacob Lewis a exercer les fonctions d'agent commercial, « sur la présentation du certificat qui a
[1817] ghapitbk vi. 209
Cependant, et en preuve de l'inconséquence du gouvernement des États-Unis, tandis que la frégate te Congres était au Cap, le brig de la République la Confiance faisait flotter l'emblème de la Nationalité d'Haïti dans le portée la Nouvelle-Orléans, à la confusion des anciens colons de Saint-Domingue, qui s'y étaient réfugiés depuis longtemps. Ils firent retentir leurs plaintes dans les journaux, accusant les Américains de tiédeur, et parce qu'encore de jeunes enfans, d© la classe de couleur ée cette ville s'avisèrent ée parcourir les rues avec un petit drapeau haïtteft, au cri de :; Vive Pétion !; i u
A peu près dans le mena© temps, trois n&vires de Boi?- 4eaux arrivaient au Port-au- Prince, atyani à leu«K hmd des citoyens di'Haïtà, $U lft peindre français Marincou que le président employa à failles} jwrtraiits des généraux de de la République, qui décorent la grande salle du palais national \ Grâces au talent de ce peintre , on a pu conserver l'image de ces braves défenseurs de la patrie, et celle du chef auguste dont chaque acte offre à la postérité la preuve d'un sentiment louable.
Mais, pendant que Pétion accueillait les Français et leurs navires, la Cour royale de Bordeaux, plus influencée par le dépit et le préjugé que par la justice, rendait un arrêt odieux dans ses termes, entre Dravermann qui prit l'initiative dans le rétablissement du commerce entre la France et Haïti, et le capitaine Hoog, d'un navire lusse que ce négociant avait affrété pour importer des
« été délivré par le Secrétaire d'État des États-Unis d'Amérique, J.-Q. Adaïus, » disait son arrêté du 22 juin qui accordait Cexequatur à cet effet.
1 Abeille haïtienne du 1" septembre, suivant le rapport fait par le capitaine de la Confiance, a son retour au Port-au-Prince.
2 Parmi ces portraits, il s'en trouve trois qui ont été laits par Denis, peintre haïtien, le même qui a fait ceux des grands capitaines que l'on voit dans le salon de Volant Le Tort.
marchandises. Une contestation était survenue entre eux au Port-au'Prince, et ils l'avaient fait juger par le tribunal civil de cette ville, qui donna raison à Dravermann. Mais, rendu à Bordeaux, Hoog appela de la sentence comme émanée d'un tribunal incompétent, irrégulier et composé de révoltés. On conçoit quelle belle occasion fut offerte ainsi à la déclamation des nobles conseillers royaux de Bordeaux, qui ne buvaient pas avec moins de plaisir le café d'Haïti récolté par les révoltés, que ceux-ci les bons vins du département de la Gironde. Quand on connut cet arrêt au Port-au Prince , il y eut une grande émotion à cause de ses termes ; mais on finit par comprendre qu'il n'était que l'expression d'une morgue coloniale et aristocratique, et il n'interrompit pas les utiles relations existantes entre Haïti et la France.
Situation rassurante de la République, a l'intérieur et a l'extérieur. — Embarras financiers : soucis qu'ils occasionnent à Pétion. — Paroles amères qui lui sont attribuées. — Assertion d'Inginac a ce sujet et concernant le général Boyer. — Examen des motifs qu'a eus Inginaca son égard. — Voyage du général Borgella au Port-au-Prince et son but : accueil qu'il reçoit de Pétion. — Particularités relatives au général Boyer. — Faits d'un officier du 15° régiment : indulgence de Pétion envers lui. — Examen des causes physiques et morales qui ont pu contribuer a la maladie et a la mort de Pétion. — Ce que l'on a cru généralement a cette époque. — Lettres du général Boyer au général Lys et a plusieurs autres, sur la gravité de la maladie, et les mandant au Port-au-Prince. — Pétion gracie, avant de mourir, un soldat du 14" régiment condamné a la peine de mort. — H meurt le 29 mars. — Lamentations de la population de la capitale, sympathie des Étrangers: particularités touchantes a cette occasion. — Préparatifs ordonnés pour les funérailles du Président d'Haïti. — Cérémonies religieuses dans toute la République. — Éloges funèbres prononcés au Port-au-Prince et aux Cayes. — Parallèle de TOUSSAINT LOUVERTURE et d'ALEXAINDRE PÉTION.
Nous voici parvenu à cette année de pénible souvenir, où l'on vit la République d'Haïti dans un deuil universel, par la mort de son fondateur : événement douloureux dont il faut avoir été témoin, pour comprendre à quel point un chef juste et bienfaisant peut être regretté par tout un peuple reconnaissant ; circonstance difficile à relater néanmoius , parce qu'il y a des faits qui restent gravés dans la mémoire sans qu'on puisse les reproduire, des sentimens qu'on a éprouvés sans pouvoir les exprimer. Toutefois, nous essaierons de dire ce que
302 études suu l'histoire d'haïti.
nous avons vu, et qui dépose en faveur du cœur humain, qui honore autant Pétion que le peuple haïtien.
Mais, auparavant, il faut que nous exposions quelques considérations qui se rattachent à l'état des choses, à la situation où. le pays se trouvait alors ; et encore, quelques particularités qui ont pu contribuer au malheur qu'il essuya et dont les causes ont été diversement comprises ou expliquées- Sous le rapport politique, la situation de la République ne présentaitqu'un aspect rassurant à tous égards.
A l'intérieur, la tranquillité régnait de l'Ouest au Sud ; car, alors, l'insurrection de la Grande-Anse était réduite à se concentrer dans les plus hautes montagnes de ce vaste quartier. Depuisplusieursannées, Goman ne recevait plus de secours de Christophe dont la flo tille ne pouvait paraître dans ces parages, et parce que ce Roi redoutait une nouvelle défection et parce que la flotte de la République avait une frégate, des corvettes et des brigs qui la rendaient très-supérieure. On voyageait avec sécurité sur tout le littoral des arrondissemensde Nippes (vers lesBaradères), de Jérémie, de ïiburon et des Cayes(vers les Anglais et les Coteaux), jadis infecté par les bandes de ces insurgés. En suivant les instructions de Pétion, \tà général Bazelais avait obtenu la soumission de leurs chefs les plus fameux après Goman, et avec eux celle d'art grand nombre de cultivateurs dont ils avaient fait des soldats. Christophe lui-même n'osait plus rien tenter cètf* tre nos frontières de Trianon et des Sources -Puantes, tant il craignait un résultat semblable à celui qui l'aVâtt contraint à lever le siège du Port-au-Prince, en 1812f.- Depuis lors, de temps à autre, des défections partielles*
des désertions de soldats de ses troupes du Nord et de l'Artibonite, l'aTertissaient de ce qu'il aTait à en redouter1.
A l'extérieur, depuis l'issue de la mission de MM. de Fontanges et Esmangart, rien n'annonçait de la part de la France aucune intention hostile contre Haïti; tout présageait, au contraire, que le gouvernement de ce pays finirait par accepter les bases d'arrangemens proposées parPétion à D. Lavaysse , et renouvelées verbalement dans ses entretiens avec les commissaires de 1816, en outre de ce qu'il leur fit entendre à cet égard par sa let tre du 25 octobre 2. fl paraît même que vers la fin de del'année 1817, un homme honorable sous tous les rapports, destiné à être un personnage remarquable par sa capacité dans les finances, par ses idées élevées en matière de gouvernement, par ses sentimens libéraux et philanthropiques, étant venu à Haïti, avait eu pour mission de voir Pétion, de le rassurer sur les intentions du gouvernement français, en même temps peut-être qu'il étudierait les ressources de la République qui offrait à la France une indemnité en faveur de ses anciens colons 3.
1 Christophe faisait si peu inquiéter nos lignes avancées, que pendant la réédilication des maisons du Port-au-Prince, depuis la vente générale des biens du domaine, nos soldats allaient en canots sur les côtes de l'Arcahaie, et enlevaient des carreaux et des briques dans les anciennes usines et maisons incendiées de cette plaine, qu'ils vendaient ensuite aux nouveaux propriétaires de la capitale.
2 La France ne fut délivrée qu'a la fin de 1818, des 130,000 hommes qui y tenaient garnison. En somme, l'invasion de 18 1S et cette occupation de son territoire lui coulèrent près de deux milliards de francs; et dans une telle situation, recomposant son armée, elle ne pouvait songer a faire une expédition militaire contre Haïti.
3-En 1838, M. Hypolite Passy me dit qu'il était au Port-au-Prince en 1817, et qu'il fut présenté par R. Sutherbnd a Pétion avec qui il eut plusieurs entretiens ou conversations. M. le comte Mole m'ayant dit aussi, qu'étant ministre de la marine et des colonies à la mêm« époque, il avait été d'avis que la France reconnût l'indépendance d'Haïti aux conditions proposées par Pétion, j'ai pensé, sans en être certain, que M. Passy avait pu être chargé de la mission dont je parle. M. Lepelletier de Saint-Rémy avoue d'ailleurs, qu'après
504 études suii l'histoire d'haïti.
Ainsi, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, la situation du pays ne présentait aucun danger réel pour le gouvernement paternel qui le régissait.Les étrangers comme les nationaux vivaient avec sécurité sous ses lois protectrices des intérêts de tous, et chacun, on peut le dire, ne formait qu'un vœu : c'est que le chef illustre de ce gouvernement vécût encore longtemps pour continuer le pouvoir qu'il faisait aimer par ses qualités personnelles.
Mais lui, mais Pétion, jouissait-il de la même sérénité d'âme que ses administrés? Certes, sous le rapport politique, aucun d'eux n'avait autant de confiance que lui dans l'avenir de son pays, et nous l'avons déjà fait remarquer à propos de son discours à l'installation de la chambre des représentai». Mais nous avons dit aussi quelle fut, à notre avis, l imprudence commise dans le vote d'un budget de dépenses, que la situation financière de l'État ne permettait pas de réaliser, et qui laissait cependant d'autant plus d'espoir à tous les salariés, qu'une loi décrétée le même jour, en prescrivait l'exécution ponctuelle à partir du 1er janvier 1818, et que l'adresse , de la chambre au peuple affirmait que rien ne serait plus
facile.
Or, le mois de janvier s'écoulait sans que le trésor public vît affluer dans ses caisses les nombreuses recettes qu'on s'était promis d'effectuer, même au Port-au-Prince où les ressources sont plus considérables ; et cependant, magistrats, fonctionnaires civils et militaires, généraux, officiers et soldats, tous s'attendaient à être payés le 31 du mois, conformément aux lois précitées. C'était une
celle de 1816, le gouvernement français en fit remplir et que « les négociations cessèrent c d'avoir un caractère officiel, et tendirent plutôt a préparer les voies qu'a trouver une < solution. »— T. 2, p. 31 '.
fâcheuse situation : elle accusait en quelque sorte le gouvernement d'avoir manqué de prévoyance, ou d'avoir été dupe de ses propres calculs en se promettant de faire ce qu'il était impuissant à exécuter. Aussi est-il certain, par ce que nous allons relater, que Pétion se montra fort préoccupé et contrarié de cette situation, alors, peutêtre, qu'il éprouvait d'ailleurs un certain dégoût résultant de son état maladif depuis la fin de 18 16 et de quelque autre particularité que l'histoire ne peut omettre, parce qu'il est de son devoir de tout exposer, dans l'intérêt de la vérité qu'elle doit préférer a toute autre considération.
Dans les derniers jours de janvier, le président manda auprès de lui trois commerçans haïtiens : Arrault, J.-F. Lespinasse et J. Thézan '. Il leur fit savoir que le trésor avait peu d'argent, dans le moment où toutes les parties prenantes s'attendaient à être payées, et qu'il désirait vivement cependant donner un mois de solde à l'armée qui n'en avait pas reçu depuis quelque temps. En conséquence, il demanda à ces commerçans s'ils ne pourraient pas faireau trésor une avance defonds qui leur seraient remboursés par les premières recettes que l'on effectuerait, d'après les ordres qu'il venait de donner pour la perception des patentes et autres droits. Ils lui répondirent qu'entre eux trois, il ne leur serait pas possible de fournir la somme nécessaire, mais qu'ils feraient un appel aux autres commerçans nationaux pour y concourir de leurs moyens. Pétion paraissait regretter que la loi
i C'est J. Thézan qui m'a entretenu, longtemps après, des particularités qu'on va lire h ce sujet. F. Arrault était en même temps sénateur de la République, et les deux autres tiges au tribunal de cassation.
rendue sur le budget et celle qui l'accompagna, eussent été aussi affirmatives pour leur exécution; il était triste, et il aurait prononcé ces désolantes paroles : « Ce qui u me peine, ce qui m'indigne, c'est que ceux qui devraient « le plus me soutenir et se pénétrer des embarras que « j'éprouve, sontîes premiers à critiquer mon administrait tion, mon gouvernement : ■ — des hommes qui me doi- « vent tout et que je ferais rentrer, si je le voulais, dans « le néant d'où je les ai tirés. »
Avant de rechercher le sens de ces paroles, disons ce qui suivit cette communication confidentielle.
Les trois commerçans quittèrent le président, en lui promettant de tout faire pour répondre à ses désirs et à sa confiance. Ils se rendirent chez Lespinasse pour aviser aux moyens d'y parvenir, par la convocation des autres commerçans nationaux. Mais là survint Daumec, intime ami de Lespinasse : ils lui communiquèrent ce qui les affligeait eux-mêmes, par la tristesse qu'avait montrée Pétion. Partageant leurs sentimens, Daumec leur dit qu'il connaissait un négociant étranger qui professait pour le président une estime et une admiration dont il serait sans doute heureux de trouver l'occasion de lui donner la preuve, et qu'il savait que cet étranger avait des fonds disponibles.
C'était un jeune Anglais, homme de couleur de la Barbade, —John Smith, établi au Port-au-Prince depuis quelque temps. Daumec se rendit immédiatement chez lui, et lui proposa de prêter au gouvernement ce qu'il pourrait, en lui parlant des embarras du président. Smilh accueillit cette proposition avec toute la générosité de son caractère, et consentit à verser aussitôt au trésor 50 mille gourdes, toute sa caisse, en témoignant la
satisfaction qu'il éprouvait de ce que Daumec eût si bien apprécié ses sentimens pour îe président.
De retour chez Lespïnasse, Daumec aîîa avec lui, Arrault et Tliézan au palais où ils firent savoir à Pétion la négociation qui venait d'avoir lieu ; et dans la même journée , Smith fit porter au trésor les 50 mille gourdes. En îe remerciant de ce procédé qui avait le cachet d'une estime particulière pour lui, le président donna à ce jeune homme les témoignages de sa considération personnelle. Smith fut ensuite remboursé de cette somme.
L'armée put donc recevoir un mois de solde dès les premiers jours de février ; mais cet expédient ne pouvait pas se renouveler tous les mois, et cela ne pouvait qu'occasionner encore des soucis à Pétion.
Maintenant, à qui entendait-il adresser le reproche exprimé par les paroles qui lui ont été attribuées? Le lecteur remarquera, sans doute, qu'elles concernaient plusieurs personnes et non pas une seule; car nous les rapportons telles qu'elles nous ont été dites.
Si l'on ajoute foi à ce que le général Inginac a avancé dans ses Mémoires, publiés en -1845 à Kingston : «Des « flagorneurs, dit-il, s'emparèrent de l'esprit du général « Boyer, peu d'années avant la mort de Pétion. Ce géné- « rai avait ren<Ju d'éminens services à la patrie et au « chef de l'État, son ami, son bienfaiteur ; personne ne « l'ignorait. Cela lui donnait-il le droit de se ranger du « côté des (rondeurs de l'administration du grand « homme, dont il censurait les actes, malheureusement « trop souvent et publiquement, sans réfléchir aux consé- « quences du mauvais exemple? Pétion s'en indigna, eu * concentrant en lui-même son déplaisir, et mourut le
« cœur ulcéré de ce qu'il considérait comme l'ingratitude « de celui qu'il croyait son meilleur ami '. »
Selon Inginac, même à cette époque si calme, d'autres hommes que le général Boyer frondaient aussi l'administration de Pélion. Cela ne doit pas étonner, car les meilleurs chefs y sont toujours exposés; et les paroles du président s'expliqueraient alors par la forme du pluriel qu'il aurait employée. Mais, relativement à Boyer, y aurait-il eu erreur ou calomnie de la part de l'ex-Secrétaire général, exilé comme lui, en 1843? Y aurait-il eu ressentiment, à raison de ce qu'il a lui-même fait savoir en ces termes, après avoir dit qu'il fut maintenu à cette grande fonction par Boyer, devenu Président d'Haïti ?
« Je n'ignorais pas, comme il est facile de s'en souve- « nir au Port-au-Prince, et en différens lieux de la Ré- « publique, que le nouveau président avait de fortes pré- « ventions contre moi, pendant quelque temps avant la < mort de son prédécesseur, et qu'il avait plusieurs fois t répété, que j'avais dirigé le président Pétion comme je « l'avais voulu ; mais qu'il n'en serait pas ainsi avec lui. « Je me bornai donc à m'occuper du service matériel des « bureaux de la secrétairerie générale, sans chercher à « m'immiscer dans la politique du temps en quelque ma- « nière que ce fût, d'autant plus que, peu de jours après « son élection, m'ayant demandé la constitution, il lut « en ma présence le chapitre relatif au Président d'Haïti, « et s'arrêta à l'article concernant le Secrétaire général, « en l'analysant, pour me bien faire comprendre la na- « turede mes obligations de bureaucrate a.»
En publiant ses Mémoires, Inginac a eu pour but de
1 Pages 3i;et 32.
2 Page Si des Mémoires.
[1818] CHAPITRE Vil. 509
justifier sa conduite et ses actes politiques, objet d'une accusation de complicité à tout ce que la révolution de 1843 imputait à l'ex-président Boyer; il était donc impossible qu'il s'abstînt de parler d'une foule de faits historiques, auxquels il prit part dans la haute position où il s'était trouvé placé sous Pélion et Boyer, ou dont il fut témoin. Bien que le dernier passage que nous venons de citer semble empreint d'un certain ressentiment qui expliquerait ce qu'il impute à Boyer dans le précédent, nous ne devons pas scruter l'intention qu'il a pu avoir, parce que nous avons nous-même à porter témoignage sur ce qui se rattache à cette imputation.il faut que l'on remarque aussi que, dans nos investigations actuelles, nous ne cherchons qu'à saisir le sens des paroles quePétion aurait prononcées, et qu'il importe à l'histoire de préciser, autant que possible, les circonstances qui ont rapport à sa mort.
Au surplus, nous ne pensons pas qu'il nous faille faire ici une profession de foi relativement à nos propres sentimens pour le président Boyer, dont nous avons défendu le gouvernement, quand il était attaqué par l'Opposition qui le renversa, et en faveur duquel nous espérons dire encore bien des choses ; mais aussi, au point de vue de l'histoire, ce que nous savons, ce que nous avons entendu, nous ne pouvons le taire; et voici à quelle occasion 4.
1 Je dois déclarer ici, une fois pour toutes, que si en ma qualité d'homme public, de sénaieur, mes convictions raisonnées et mes senlimens me portèrent d défendre le gouvernement du président Boyer, aujourd'hui je comprends que j'ai une autre mission a remplir, en étudiant l'histoire de mon pays.
Le public haïtien doit comprendre aussi la différence qui existe entre ces deux situations. Le fonctionnaire résiste aux tentatives d'une révolution dont il prévoit les suites funestes; — celui qui écrit une histoire doit rechercher les causes des événemens, les apprécier avec impartialité, en disant tout ce qui est parvenu a sa conflais^anre.
A la fin de février, le général Borgella arriva au Portau-Prince *. Le but de son voyage était de se plaindre de ce que, depuis assez longtemps, l'administration des finances lui faisait payer très-rarement les émolumens de son grade militaire, et d'une décision rendue par Pétion au sujet d'une maison qui lui avait été donnée pourflogement, dès qu'il parvint au ,généralat, conformément aux lois de cette époque. Une dame ayant réclamé cette maison, située aux Cayes, comme sa propriété, avait produit, pour en obtenir la mise en possession, un acte irrégulier, contraire aux dispositions de l'arrêté de Dessaîines en date du 7 février 1804 et des lois subséquentes, et le président avait été ainsi induit en erreur 2. Pour former sa réclamation à cet égard, Borgella était parvenu à se procurer des documens, tant de la Jamaïque que de l'administration des Cayes, qui prouvaient que cette maison avait été légalement confisquée au profit de l'État, dès 1 804. Gomme il était privé des loyers qu'il en retirait, et en même temps de ses émolumens, il se trouvait réduit à une situation précaire sur son habitation de Cavailîon où il résidait : la plupart des travailleurs qui la cultivaient, étant devenus petits propriétaires, en étaient sortis, et par conséquent les revenus de cette habitation suffisaient à peine à son existence.
Faut-il appuyer cette déclaration par une opinion mieux formulée ? La voici : « .. . Mais l'historien ne jouit pas de ce privilége-Ià ; son premier devoir est de mettre ses sympathies personnelles de côté, et de ne demander aux faits que ce qu'ils contiennent. Un historien est bien libre d'aimer tel pouvoir qui échoue et de ne pas aimer tel pouvoir qui réussit, mais il n'est pas libre de ne pas rechercher les causes du succès et de l'insuccès.... »
M. Paulin Limayrac.
1 Borgella logea chez mon père, comme il en avait l'habitude: c'est ainsi que j'ai pu savoir les particularités qu'on va lire.
2 Dans un voyage que Daumec fit aux Cayes, il se chargea de présenter cette demande de mise en possession et il l'obtint pour cette dame.
A son arrivée, Borgella fit sa première visite à Pétion, ainsi qu'il le devait. Il en reçut un accueil cordial, marqué de plus d'empressement et de bienveillance qu'il n'avait trouvé en lui dans ses précédens voyages à la capitale; car alors, il avait observé de la part du président, un refroidissement qu'il ne pouvait attribuer qu'aux refus qu'il fit à ses instances pour y résider, après le siège de 4812, et encore d'accepter le commandement de l'arrondissement des Cayes, après la mort du général Wagnac l. En lui faisant cet accueil, Pétion l'encourageait à produire sa double réclamation.
Le général Boyer vint le voir et lui témoigna également une vive amitié ; et, apprenant dans quel but Borgella avait fait son voyage, il lui dit qu'il voulait être présent au palais afin de l'appuyer dans sa réclamation à Pétion, parce que, depuis quelque temps, le président se plaçait trop sous Finflucnce de certaines personnes qui l'avaient porté à faire des choses que lui, Boyer, considérait comme assez compromettantes pour la République ; et il cita, nommément ïnginac, Sabourin, Daumec et quelques autres. A ce sujet, il désapprouvait les mesures prises pour les finances, lesquelles laissaient le gouvernement sans ressources pour payer l'armée et ses chefs; les lois relatives au budget et concernant les attributions des grands fonctionnaires, celle-ci leur accordant plus d'appointemens qu'aux généraux de division. Boyer blâma également la tolérance que le président montrait pour le scandale des prodigalités de Piny,
1 11 paraît que Pétion crut qu'il était secrètement mécontent. Sur son habitation, Borgella recevait beaucoup de visiteurs parmi les voyageurs ; il y en eut qui, en échange de l'hospitalité gracieuse qu'ils y recevaient, répandirent contre lui des propos malveillans au Portau-Prince.
312 ÉTUDES SUR LVIIISTOIRE D IIAÏfL
directeur de l'hôtel des monnaies, qui insultait ainsi à la pauvretédes défenseurs de l'État l. L'institution de la Chambre des représentans et la plupart des autres lois rendues dans la session de 1847, furent aussi l'objet de sa critique, comme ayant été inspirées au président par ceux qui l'entouraient, surtout ïnginac, disait-il, qui se croyait un homme d'État.
Ceux qui ont pu entendre Boyer discourir d'une matière quelconque, savent que, presque toujours en veine, il mettait dans ses expressions tout le sel de son esprit facile. Toutefois, nous devons attester ici, qu'il ne nous parut animé d'aucune hostilité contre Pétion , mais contre les personnes auxquelles il attribuait une grande part dans ce qui était l'objet de sa critique. Ainsi, quand Inginac a dit que le général Boyer avait de fortes préventions contre luiy il eut raison. Mais qui sait si, sachant cela, il ne se sera pas plaint à Pétion de ces opinions de Boyer, en les considérant comme censurant les actes de son gouvernement, frondant son administration? D'autres ont pu également lui rapporter les paroles de ce général en les envenimant, tandis que, quand il les prononçait, il n'avait sans doute que l'intention d'excuser le président, à propos des mesures qu'il n'agréait pas.
Cependant, nous devons dire aussi que nous n'approuvons point la critique que Boyer faisait des actes de son prédécesseur, même en les attribuant à l'influence des personnes qu'il désignait; car il était trop haut placé près de Pétion , pour que ses paroles n'eussent pas du retentis-
1 Piny éprouvait tant d'orgueil et d'ostentation dans sa charge, qu'il Ut venir de France des vases de grande dimension en porcelaine, pour servir de pots a (leurs qu'il exposait sur une terrasse de son logement. Par l'a, il se lit accuser encore mieux de dilapidations dans l'hôtel des monnaies.
sèment dans le public et ne fussent pas commentées au désavantage de sessentimens pour lui : ce qui, dans tous les cas, était d'un fâcheux exemple et était propre à mécontenter le président, dans la situation d'esprit où il se trouvait alors ».
Quoi qu'il en soit, Boyer assista effectivement le général Borgelîa dans sa réclamation. Elle obtint un plein succès, parce qu'elle était fondée : — quant aux appointemens, sur le droit qu'avait ce général d'être payé au trésor comme ses collègues, — et quant à la maison, sur les documens qu'il exhiba et qui prouvèrent à Pélion que sa première décision était le fruit de l'erreur. Le président l'engagea alors à acheter cette propriété du domaine public 2. Mais comme Boyer lui faisait de vifs reproches, d'avoir en quelque sorte oublié tous les services rendus au pays par Borgelîa, particulièrement en se soumettant à son autorité pour faire cesser la scission du Sud: circonstance, disait-il, où Borgelîa montra un patriotisme, un désintéressement et un dévouement rares, Pélion dit à ce dernier, en riant, mais avec un ton sarcastique : « A entendre Boyer aujourd'hui, ne dirait-on « pas qu'il est plus voire ami que moi? »
Si ces paroles semblent avoir été dictées par une réminiscence des lettres que lui écrivit Boyer, au moment où il allait opérer la pacification du Sud, par l'oubli sincère du passé, qui lui ramena tous ses anciens amis, elles ne
1 A cette époque, on imputa a Boyer d'avoir critiqué les mesures financières de l'administration, en parlant aux Officiers du 3* régiment réunis au fort Lamarre ; et l'on dit que ses paroles furent de suite rapportées a Pélion. Il peut avoir été calomnié, mais cela s'est dit. Cependant, on verra que les premiers actes de sa présidence ont été d'accord avec ses opinions.
2 Les formalités administratives ne permirent a Borgelîa de l'acheter qu'au mois de mai suivant, sous la présidence de Boyer.
5i4 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'haÏTI.
sont pas moins empreintes de cet esprit mordant que Pétion avait parfois, à l'égard des personnes qui le mécontentaient ; et par là encore s'expliqueraient, peut-être, et ses autres paroles que nous avons rapportées, et l'affirmation donnée par Inginac dans le premier passage de ses Mémoires, cité plus avant. Au surplus, en cette circonstance, on eût dit que Pétion se plaisait à rappeler à Borgella la vieille amitié qui les liait à Léogane, quand ils servaient tous deux dans la Légion de l'Ouest, et dont nous avons cité des traits dans le troisième volume de cet ouvrage. 11 l'engagea à prolonger son séjourà la capitale et fit faire son portrait pour être placé dans la salle du palais. Inutile de dire que Borgella répondit à ces témoignages d'estime, par les sentimens d'une franche cordialité *.
Les soucis qu'eut Pétion, même le mécontentement qu'il aura éprouvé, si onl'admetpar les particularités exposées ci-dessus, n'étaient pas cependant de nature à impressionner tellement cet homme d'un caractère aussi ferme, pour que l'on croie à l'influence de ces causes morales sur son âme, et conséquemment sur l'événement du 29 mars. Il faut plus chercher la cause de ce malheur dans les circonstances de l'ordre physique, auxquelles on n'aura pas porté assez d'attention à cette époque: ce qui a donné lieu à une foule d'opinions sur la mort du président.
On a vu qu'après l'ouragan du 1 9 octobre 1816, le pays éprouva une forte disette de vivres et une grande épidémie.
1 En parlant a Pétion des causes qui firent péricliter son habitation, Borgella reçut ce reproche amical : « Si vous aviez suivi mes conseils, vous eussiez mieux fait, et j'aurais eu « la satisfaction de vous avoir toujours près de moi. »
[1818] CHAPITRE vu. 315
Cet ouragan avait frappé surtout dans l'Ouest, et au Port-au-Prince particulièrement : des sources nombreuses avaient jailli dans les quartiers de cette ville, voisins du rivage de la mer, ce qui y occasionna de véritables cloaques par les immondices qui s'y accumulaient. Le mouvement souterrain des eaux fut tel, que les deux lacs, appelés Étangs Saumâtre et Salé, ordinairement éloignés l'un de l'autre de deux lieues, se rapprochèrent à un-quart de lieue. Le Port-au-Prince étant mal tenu sous le rapport de la propreté, cet état de choses aggrava excessivement l'épidémie dont il s'agit : des fièvres intenses enlevaient les indigènes , la fièvre jaune, les étrangers qui y affluaient. Le 15 février 1818, elles continuaient encore, et elles durèrent même toute cette année.
Un article parut ce jour-là sur le Télégraphe, dans lequel un particulier appela l'attention des autorités sur la malpropreté des rues et des quais delà ville, sur l'air vicié, malsain, que respirait une population agglomérée; cause des mortalités nombreuses, disait-il, qu'elle essuyait depuis plus de 15 mois; et il conclut à proposer de ne plus faire les inhumations au cimetière intérieur, situé au quartier du Morne-à-Tuf, lesquelles pouvaient contribuer aussi à l'épidémie ' .
Sept jours après, le 22 février, un autre article fut publié sur le même journal par le conseil de notables, qui fit savoir au public que ces réflexions avaient été prises en considération; que l'autorité avait ordonné l'éta-
1 Cet article fut reproduit sur l'Abeille haïtienne, avec de nouvelles réflexions de son rédacteur qui engageait les autorités à prendre des mesures pour la salubrité de la ville. Nous croyons nous rappeler que celui du Télégraphe fut écrit par Daumec, qui publiait quelquefois des choses utiles sur ce journal. Nous les avons sous nos yeux.
blisscmentd'un nouveau cimetière au sud delà ville, en dehors de son enceinte, la construction de tombereaux pour l'enlèvement desimmondices dans les rues, la réparation des fontaines publiques où l'eau potable coulait irrégulièrement, etc, etc. Ainsi, il est prouvé qu'il y avait eu négligence de la part des fonctionnaires chargés de la police de la ville.
Dans la semaine sainte, qui arriva du 4 5 au 22 mars, un fait eut lieu au palais de la présidence, le jeudi dans la soirée, lequel occasionna de l'émotion aux citoyens par ses circonstances ; et nous en parlons pour prouver d'une part, l'intérêt qu'inspirait Pétion, de l'autre, la bonté de son cœur et cette modération qui était dans son caractère; car ce fait était réellement insignifiant, malgré les proportions qu'il prit dans le public.
Le 15e régiment, d'Aquin, étant en garnison à la capitale, le capitaine Colomb, de ce corps, fut mis de garde à la douane. Ce vieux militaire, qui avait fait partie de la 15e demi-brigade en 4802, au Haut-du-Cap, avait de l'admiration pour Pétion , son ancien chef, et ne manquait jamais de le visiter pendant les garnisons de son nouveau régiment. Mais depuis quelque temps, il abusait des liqueurs fortes: or, le Jeudi Saint, dans la matinée, s'étant enivré exlraordinairement, il commit des actes, du côté delà douane, qui dénotaient une sorte de folie; et l'autorité militaire de la place, ou n'en fut pas avertie pour le retirer de cette garde, ou négligea ce devoir. Dans la soirée, Colomb quitta son poste dans l'état d'ivresse où il se trouvait encore, portant son sabre au côté et des cailloux dans ses poches, dans ses mains; il se rendit au palais, où il demanda à parler au président, tout en divaguant complètement : arrêté par la garde du
[4818] CHAPITRE vu. 517
palais, il fît résistance avec énergie, en vociférant des paroles injurieuses contre Pétion. On supposa alors qu'il était venu à cette heure, dans une intention hostile, avec le projet perfide de l'assassiner; et il fut conduit ou plutôt traîné violemment en prison, où il fut mis aux fers.
La connaissance de ce fait, amplifié, occasionna l'émotion dont nous venons de parler. Mais Pétion ayant su le lendemain matin , que c'était Colomb qui en était l'auteur, dit aux personnes qui se rendirent au palais, que c'était une erreur de penser que ce vieux soldat eût voulu attenter à sa vie , et il le fit mettre en liberté. Cependant, on jugea que Colomb, ayant contracté l'habitude des liqueurs fortes, il ne convenait pas qu'il fût encore le chef d'une compagnie, et il fut renvoyé du 15e régiment '.
Ce trait de bonté de Pétion, guidé par le ressouvenir des services que ce brave officier avait rendus à la patrie et à la liberté, sousses ordres, prédisposeen quelque sorte aux regrets que doit faire éprouver le pénible événement qu'il nous faut relater.
Dès le mois de novembre 1816, avons-nous dit, Pétion avait fait une maladie dont les suites duraient en avril 1817, lorsqu'il fallait installer la chambre des représentans : ce qui a été constaté dans une lettre des commissaires français et dans l'adresse de cette chambre au peuple ; et nous avons encore cité un article de l'Abeille haïtienne, qui a parlé d'une nouvelle et grave maladie
1 Rendu a la raison, après son emprisonnement, Colomb fut si peiné d'avoir manqué de respect a Pétion, et si honteux d'être renvoyé de son corps, qu'il prit dès lors la résolution de ne plus boire des liqueurs fortes. Il vint voir Borgella, son ancien colonel, qui lui fit de vifs reproches sur sa conduite ; et ce vieux brave pleura comme un enfant, en ma présence : il vécut longtemps après, retiré sur son don national qu'il cultivait dans la commune dé tavailion.
518 éti'des sur l'histoire d'iiaï'ti.
qu'il essuya à la mi-octobre 1817. Il semble donc qu'il était constamment placé sous l'influence pernicieuse de l'épidémie qui régnait au Port-au-Prince.
Le dimanche 22 mars, jour de Pâques, il ne put ni aller passer l'inspection des troupes, ni assistera la grand' messe de cette solennité religieuse.; comme il en avait l'habitude, parce que la fièvre le saisit de bonne heure, peut-être dans la nuit précédente. Son absence de la parade et de l'église fut remarquée avec une certaine inquiétude, et par l'armée et par la population : on vovait revenir trop souvent, depuis quelque temps, ces maladies persistantes.
Il y avait environ un mois que le général Borgella était au Port-au-Prince, et il avait fixé son départ au lundi 25 mars. Dans la soirée du dimanche, il se rendit au palais pour prendre congé du président, qu'il trouva couché dans sa chambre et souffrant'de la fièvre. Il voulut abréger sa visite; mais Pétion le retint, causant avec lui d'un ton calme. Cependant, vers neuf heures, Borgella lui dit que, partant le lendemain matin, il était venu le saluer et qu'il lui souhaitait un prompt rétablissement : « Com- « ment, lui répondit Pétion, vous partez déjà ! Pourquoi « vous pressez-vous de retourner chez vous? Restez donc « ici encore quelques jours. — Président, j'ai des travaux « à faire exécuter sur mon habitation, et ma présence^y « est nécessaire. Mes aides de camp ont besoin aussi de « retourner chez eux. — Quelques jours de plus n'y fe- « raient rien, répliqua Pétion. » Mais Borgella insistant, il lui serra affectueusement la main, en lui souhaitant bon voyage '.
1 Revenu chez mon père, le général Borgella lui dit qu'il venait de quitte Pétion ave un sentiment de pénible émotion ; qu'il trouvait que ses traits ctaien profondément altérés
[4818] CHAPITRE vu. 319
L'événement qui suivit, et les circonstances qui l'accompagnèrent, peuvent sans doute donner un sens lugubre à ces paroles de Pétion ; mais il se peut aussi qu'elles étaient toutes naturelles de sa part, attendu qu'il avait déjà engagé Borgella à prolonger son séjour à la capitale.
On a toujours dit que dans ses maladies, Pétion faisait peu d'usagedes médicamens de toutes sortes, et qu'il avait résisté longtemps à l'emploi d'un traitement sudorifique que lui donna enfin le docteur Mirambeau, son médecin, et qui le guérit de l'affection cutanée qui avait été si souvent cause, il paraît, des douleurs chroniques dont il souffrit. Il n'est donc pas étonnant que dans cette dernière maladie, il ait encore répugné à prendre les médicamens qu'on lui offrait. A l'égard des alimens qu'il aurait également refusés, dit-on, cela se conçoit encore mieux : ordinairement, la fièvre en dégoûte, et la nature elle-même les repousse, quand on est malade.
Mais, à cette époque, on tira mille inductions de ces particularités. On prétendit que Pétion était fatigué, dégoûté de la vie, qu'il se laissa volontairement mourir de faim. D'autres ont dit, ont cru peut-être, qu'en ne prenant ni alimens ni médicamens, c'est qu'il craignait d'être empoisonné. Cette absurdité se réfute d'elle-même ; car, qui lui aurait inspiré une telle crainte dans cette dernière maladie , lorsque dans les précédentes il n'en
après un seul accès de fièvre, et que tout en lui semblait présager une mort prochaine. Mon père l'engagea alors a différer son départ, et Borgella lui apprit que le président le lui avait conseillé, mais qu'il lui avait répondu qu'il était nécessaire qu'il retournât chez lui. Un instant après, Solages et Chardavoine, ses aides de camp, rentrèrent et opinèrent pour le départ, en disant a leur général, que depuis quelque temps Pétiou étant souvent malade, il fallait espérer qu'il n'y aurait aucun résultat fâcheux de sa maladie actuelle. Le lundi au jour, ils se mirent en route.
éprouvait pas, et qu'il était soigné par les mêmes personnes de sa famille?
Nous trouvons dans l'Abeille haïtienne, du 5 avril, ce qui suit :
« Le 2U2 mars dernier, la fièvre le saisit. On lui prodi- « gue les soins les plus empressés; mais il refuse les re- « mèdes qu'on lui présente ; il ne veut même prendre au- « cun aliment, malgré les instances les plus vives de sa « famille, de ses amis, et le 29 du même mois, à A heures < du matin, il expire dans ce calme de l'âme qui caractérise « l'homme irréprochable. »
Comme on le voit, cette narration semble insinuer un refus volontaire de la part de Pétion, de prendre ce qu'on lui offrait ; une sorte de résolution arrêtée de terminer sa précieuse existence par l'inanition ; enfin un suicide combiné et long, puisque la maladie dura sept jours entiers U
Ce fut l'opinion assez généralement adoptée alors, parce que toujours, lorsqu'une vie chère à tout un peuple est abrégée trop promptement, les vœux formés pour sa prolongation, les espérances déçues, imaginent des causes contraires à l'ordre naturel des choses auquel tout être humain est assujéti *.
Cependant, nous ne nous arrêtons pas même aux
i Pétion n'aurait pas pu vivre aussi longtemps dans une abstinence complète ; il fauf donc croire qu'il a pris au moins des tisanes, etc.
2 Cet article de V Abeille haïtienne, écho de toutes les appréciations erronées de l'époque, paraît avoir été cause de toutes celles qui ont été reproduites dans les livres étrangers, avec plus ou moins d'amplifications. 11 est inutile de citer ici leur texte a ce sujet, et en cela on peut dire que louis auteurs sont excusables de s'être trompés sur les causes probables de la mort de Pétion. Si, d'après ce journal, * Pétion expira dans le calme de l'âme, » un tel état moral ne s'accorderait pas avec la pensée, la volonté d'un suicide. On n'aura pas fait attention, sans doute, qu'en se refusant aux instances de sa famille et de ses amis, il était déjà dans un état comateux.
quelques jours que Pétion engageait le général Borgella à passer encore à la capitale, et qui sembleraient prêter à l'induction générale du temps ; car ces paroles ne nous semblent, à nous, que la suite des témoignages d'amitié qu'il lui avait donnés. Elles pourraient tout au plus faire supposer que Pétion avait, dès le premier jour, le pressentiment de sa mort dans cette dernière maladie, attendu que depuis environ dix-huit mois, il était constamment malade. Cette opinion est corroborée par l'assertion du général Inginac, qui prétend que 40 jours avant sa mort, Pétion lui aurait parlé de sa fin prochaine ' .
Ce ne serait certainement pas la première fois qu'un homme aura eu un tel avertissement intime du terme de soi: existence. On ne peut expliquer le pressentiment, et il est vrai qu'il se produit souvent. Mais, tout fait croire que la mort de Pétion aura été occasionnée par ces maladies récidivées, qui auront prédisposé ses organes à être plus facilement sous l'influence de l'épidémie qui régnait au Port-au-Prince. Chef de l'État, il était homme etsoumis comme tous autresà cette pernicieuse épidémie.
Ce ne fut que le 26 mars au soir, que son état commença à donner des inquiétudes, d'après la lettre suivante adressée par le général Boycr, au général Lys : il en écrivit deux autres, peut-être semblables, aux généraux Borgella et Francisque qui étaient sans emploi dans le Sud, de même que Lys 2.
Port-au-Prince, le 27 mars 1818, a 11 heures 1/â du soir. Boyer, général de division, commandant la garde du gouvernement et l'arrondissement du Port-au-Prince,
Au général Lys, sur ses terres au Petit-Trou.
i Dans ses Mémoires de 1845, p. 32 et 33.
"2 je produis cette loi tre d'après l'original que j'ai sous les yrtn.
Mon cher Lys,
Le Président d'Haïti, atteint depuis dimanche dernier d'une fièvre ordinaire, est dans ce moment à presque toute extrémité, sa maladie ayant commencé hier au soir seulement à prendre un caractère sérieux. Nous sommes dans une situation bien douloureuse et bien pénible ; mais, quels que soient mes chagrins et mes alarmes sur l'état du Père de la Patrie, le sentiment de mon devoir m'a donné la force de m'occuper des affaires militaires et de prendre les mesures que la prudence m'a dictées, pour mettre cette frontière à l'abri de toute tentative de l'ennemi. Votre présence ici m'est indispensable, mon cher ami, et je vous invite à ne point tarder à venir en la capitale. Le Président parle encore, pour nous prêcher V union et la concorde ', et c'est répandre dans son âme navrée un baume consolateur, que de lui jurer de faire abnégation de tout sentiment particulier, pour ne voir que la patrie et notre postérité. Il paraît essentiel que les généraux commandans d'arrondissement restent à leurs postes, au moins jusqu'à ce que des mesures de sûreté générale y rendent leur présence moins nécessaire. Ce sont des avis que l'amitié et le désir du bien public dictent.
Je vous attendrai avec impatience, mon cher ami ; en attendant, recevez l'assurance de mon bien sincère dévouement.
Votre ami, Signé : Boyer.
Dans la journée du jeudi 26,il paraît que Pélion lui-même ne se faisait pas illusion sur la gravité de sa maladie ; et, acceptant son sort avec cette résignation de l'homme juste dont la conscience se sent irréprochable ; se préparant à paraître devant le juge suprême qui pèse avec équité les actions des plus humbles mortels et celles des potentats les plus superbes ; lui qui n'avail gouverné son
i S'il est vrai qu'il prêcha l'union et la concorde à ceux qui l'entouraient, et « qu'il « expira avec ce calme de l'âme qui caractérise l'homme irréprochable, » comme l'a dit je journal, c'est une preuve qu'il ne se suicida pas, mais qu'il se résigna a son sort/a l'effet de la maladie. Un chef qui se laisse mourir volontairement ne se préoccupe pas de l'union de ses concitoyens, ne meurt pas avec ce calme religieux et philosophique.
[1818] CHAPITRE vu. 525
pays qu'avec les intentions les plus pures, un esprit toujours conciliant, en s'efforçant d'humaniser les cœurs, d'inspirer à ses concitoyens les sentimensde la justice, il prit la résolution de ne pas descendre dans la tombe, sans avoir fait encore une belle et bonne action, afin d'honorer la République qu'il avait fondée et son propre caractère.
Le colonel Zachaiïe Tonnerre, du 14e régiment, possédait dans la plaine une sucrerie où il faisait travailler des soldats de son corps, concurremment avec les cultivateurs. Un de ces militaires ayant mal rempli son devoir, fut réprimandé par son colonel et lui répondit avec humeur ; impatienté, ce colonel le frappa; le soldat le repoussa violemment et le renversa par terre. Ce fait avait eu lieu en présence d'autres de ses camarades et des cultivateurs. Il était fâcheux, sans doute, que le colonel eût frappé son subalterne, lorsqu'il pouvait le punir ; mais le soldat avait aggravé son tort primitif en manquant à la fois au respect dû au propriétaire et à / 'autorité militaire. Traduit par-devant la commission permanente, il fut condamné à la peine de mort, en vertu de cette disposition du code pénal qui ne permet pas à un inférieur de lever la main sur son supérieur.
Cependant, Pétion voulant le gracier, manda le colonel Zacharie pour le faire en quelque sorte concourir à cet acte de bonté, en le persuadant d'être généreux ; il se persuadait lui-même que ce serait un moyen de maintenir l'autorité de ce chef sur le corps placé sous ses ordres, parce que de tels actes gagnent mieux les cœurs que la sévérité la plus juste. Alors que Pétion venait de se montrer bon envers le capitaine Colomb, et que sa maladie donnait déjà des inquiétudes, il ne pouvait qu'in-
524 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI.
fluer sur l'esprit du colonel Zacharie : celui-ci consentît avec empressement à ce qu'il désirait.
Ce fut la dernière action de la vie de Pétion, si pleine d'ailleurs de touchans exemples d'humanité, de bonté, de générosité. Ainsi que nous l'avons déjà dit, il termina sa carrière politique comme il avait commencé sa carrière militaire : en sauvant la vie d'un homme ! Le 2 septembre 1 791, ce fut un officier du régiment d'Artois, un blanc qu'il protégea et arracha à la fureur de ses camarades d'armes : le 26 mars 1818, ce fut un soldat de ce brave 14e régiment qui s'était rallié sous son autorité, un noir qu'il enleva au glaive de la loi !
Un pays qui a eu un tel Chef, une République qui a eu un tel Fondateur, n'ont-ils pas eu le droit d'en être orgueilleux ?
Aussi, comment retracer ces pénibles émotions, cette anxiété, ces angoisses déchirantes éprouvées au Portau-Prince, par toutes les classes de la population, lorsqu'on se disait : « Le Président est gravement malade, a il est à toute extrémité, il va mourir ! » Les travaux, les occupations, la vie tout entière de la cité, s'arrêtèrent à cette affligeante nouvelle *. On s'interpellait dans les rues, on se portait en foule au palais pour savoir à tout moment, s'il n'y avait pas un changement dans son état qui pût faire espérer que ses jours seraient conservés. Dans la nuit du 28 au 29 mars, bien des person-
1 L'épidémie enlevant d'autres infortunés, on avait cessé de sonnerie glas funèbre à l'église, selon l'usage, dans la crainte que ce bruit lugubre des cloches ne fît impression sur Pétion. (Abeille haïtienne du 3 avril.) — L'église ayant beaucoup souffert dans l'explosion de la poudrière placée dans son voisinage, il la faisait réparer. Il avait fait venir de l'étranger une grosse cloche pour remplacer celle qui était fêlée ; elle fut montée a l'occasion de sa mort, par les soins du colonel Morette et des marins de l'État. Des capitaines de raviros étrangers vinrent d'eux-mêmes l'assister dans cette opération.
nés y demeurèrent, beaucoup d'autres ne prirent aucun repos chez elles, comme si elles avaient des malades dans leurs propres familles. Et lorsqu'à 4 heures 5 minutes du matin, des cris de douleur retentirent dans la chambre de Pétion, annonçant son trépas, ils se répandirent du palais dans toute la ville : les pleurs, les sanglots, les gémissemens devinrent universels.
Jamais, non, jamais on ne vit un tel spectacle! Jamais aucun autre chef d'État n'a fait couler autant de larmes à sa mort ! Les Haïtiens ne furent pas les seuls qui en versèrent; les Étrangers partagèrent leur douleur et pleurèrent comme eux *.
« Les Étrangers portent comme nous le crêpe funèbre ; « ils n'honorent pas moins la mémoire de notre illustre <r chef; et ce sont eux qui, les premiers, ont dit: « Vous (( avez perdu votre Washington ! 2 »
De même que les garde-côtes de l'État et les bâtimens nationaux, les navires de toutes les nations étrangères qui étaient dans le port, mirent leurs vergues en croix et leurs pavillons à mi-mâts, en signe de deuil, durant les trois jours passés aux préparatifs des funérailles. Tous les magasins marchands et toutes les boutiques restèrent fermés. On ne vit pas un acte de désordre dans toute la ville, pas un seul homme ivre, tant la douleur était réelle et universelle 3.
Lorsqu'il fallut procéder à l'autopsie du corps de Pétion, pour en retirer le cœur et les entrailles et l'embaumer, sous la direction du docteur Mirambeau, inspecteur général du service de santé, assisté des médecins Elie,
i J'ai vu ce que je dis. On croit généralement que les matelots sont des hommes peu sensibles, par le dur métier qu'ils font : j'ai yu ceux des navires étrangers pleurer comme les commerçans de leurs nations.
2 et Z. Abeille haïtienne du 3 avril.
Williamson, Laporte, elc, on vit ces hommes honorables, pleurant comme tous les assistans, hésiter un instant à porter leurs instrumens sur ce corps inanimé d'nn chef qu'ils vénéraient. On eût dit qu'ils craignaient de commettre une impiété 4.
Le cœur fut mis dans une urne en argent; et destiné à être gardé par sa famille ; les entrailles, dans une boîte en plomb, pour recevoir leur inhumation au fort National, tandis que le corps, placé dans un double cercueil en plomb et en acajou, serait déposé dans un caveau construit sur la place d'armes.
Le grand salon de réception du palais fut disposé en chapelle ardente, où le corps embaumé fut placé sur un lit de parade. Un char fut préparé pour le recevoir dans une sorte de cercueil ouvert, le porter à l'église, et rester ainsi pendant la cérémonie religieuse, et jusqu'au moment de le mettre dans le double cercueil: quatre chevaux noirs, caparaçonnés de deuil, traînèrent ce char également revêtu de deuil et portant des inscriptions en lettres d'or autour de son chapiteau. On y lisait : Alexandre PÉTÏON, Président d'Haïti, né le 2 avril 1770, Fondateur de la République, — 17 n'a jamais fait couler les larmes de personne. *
Pendant les journées des 29 et 50 mars et les nuits correspondantes, le palais était constamment rempli de personnes de tous états et de tous rangs, qui venaient
1 Laporte était un de ces Français venus de Cuba au Môle, en 1809, et qui acquit la qualité ^Haïtien en soignant les blessés de l'armée de Lamarre. L'opération des médecins se lit en présence des présidens et secrétaires du Séna' et de la Chambre des représentai, des Grands fonctionnaires, etc.
2 Ces mots élogieux avaient été écrits dans l'Adresse du Sénat, du 1" juillet 1807. Depuis la mort de Pétion, on a dit : // ne fit couler des larmes qu'à sa mort. Ce fut Chéri Archer qui orna ce char avec un goût particulier.
[1818] CHAPITRE VIÏ. 527
voir les traits de Pétion pour la dernière fois. Les campagnards ne furent pas les moins empressés autour du lit de parade, pour regarder ce beau visage qui semblait celui d'un homme simplementendormi, tant la vie s'était éteinte en lui dans le calme d'une conscience pure. On les entendait, dans leur langage expressif, faire l'éloge du chef qui avait substitué un régime doux et humain, pour la culture des terres, à un régime de con trainte barbare fondé sur le mépris des hommes et de leur liberté. Celui-ci disait qu'il n'avait été affranchi d'une domination absolue, que depuis l'avènement de Pétion à la présidence ; celui-là faisait savoir qu'il en avait reçu une concession de terrain qui le rendait propriétaire aussi du sol qu'il arrosa de ses sueurs. Et les militaires de tous grades vinrent joindre le témoignage de leur gratitude envers le chef qui les dota de semblables propriétés au nom de la Nation ; les soldats, pour la douce discipline qui faisait d'eux des hommes libres, des citoyens dévoués au service de la patrie commune.
Une femme noire, enceinte, paraît dans le salon ; on lui fait des observations sur son état, elle répond : « Je « veux que le fruit de mes entrailles ressente aussi la « perte que nous éprouvons tous en ce jour. ' »
Un aveugle s'y présente également; il est vêtu de l'uniforme d'artillerie qu'il portait constamment ; il prie les assistans de l'approcher du corps de Pétion, afin qu'il lui touche la main. La serrant affectueusement, il dit adieu, en sanglotant, à son ancien capitaine, et le remercie de l'avoir toujours secouru dans sa misère. G'é-
\ Abeille haïtienne du Z avril.
tait Noël Desvignes, ancien artilleur de la compagnie de Pélion, .qui perdit la vue en 17931.
Et que d'autres affligés comme lui, hommes et femmes, — des militaires invalides, des pauvres que le président assistait régulièrement chaque semaine, — ne vinrent pas aussi autour de ce lit de parade, faire entendre des gémissemens échappés de leurs cœurs reconnaissans*!
11 faut avoir assisté à ce touchant spectacle, pour apprécier ce qu'il y eut de respectable et de glorieux dans la bienfaisance de Pétion ; car ces sentimens, ce langage des malheureux, furent le plus bel éloge prononcé à sa mort.
Le 31 mars, quand l'heure arriva pour l'enlèvement de son corps afin de procéder aux obsèques, — moment toujours pénible, en Haïti surtout, — ce fut encore un spectacle bien douloureux. Sa famille fut appelée pour ce dernier sdieu : au milieu d'elle, on distinguait, on ne voyait peut-être que Célie, âgée de 12 ans, cette enfant si aimée de Pétion, qu'il élevait dans ses habitudes de bienfaisance; car elle était souvent la douce et intelligente intermédiaire entre soi; père et les infortunés. Ses cris de douleur, ses lamentations, ses invocations aux mânes de celui qui lui inspira un si profond attachement, arrachèrent de nouvelles larmes à tous les assistans : la pauvre enfant s'évanouit sous la pression di) ses pénibles émotions! En cet instant, il n'y eut qu'un sentiment,
1 Koé'i Desvignes est mort au Port-au-Prince, en septembre 1851, âgé de plus de 80 ans. Il avait perdu la vue dans une salve tirée en l'honneur des commissaires civils Polvérel et Sonlhonax.
2 Tous les samedis, les pauvres du Port-au-Prince se réunissaient au palais où Pétion, toujours assisté de sa fille Célie, leur distribuait l'aumône que sa bonté rendait plus agréable a leur gratitude.
[1818] CHAPITRE Vlï. 52tf
universellement partagé: Célie sera l'enfant adoptive de la Nation! Car on savait que Pétion ne lui laissait point de fortune \
Dès le 29, dans la matinée, le Secrétaire d'État Imbert avait fait publier une Adresse au peuple et à l'armée, pour annoncer l'événement déplorable qui privait la République de son chef. Cet acte disposa que ses obsèques seraient célébrées avec pompe, que son corps serait déposé sur la place du Champ de Mars au pied de l'arbre de la Liberté qu'il y avait fait planter, ses entrailles au fort National et son coeur remis à sa famille. L'armée et les fonctionnaires publics durent porter le deuil durant trois mois. A la réception de l'adresse dans les arrondissemens, le canon de deuil serait tiré dans chaque place, de dix en dix minutes pendant 24 heures, et la cérémonie des obsèques y serait figurée comme elles se feraient à la capitale. Là, le général Boyer, commandant de l'arrondissement, fut chargé de tout faire pour donner de l'éclat à la cérémonie.
En conséquence, il publia un programme qui prescrivit le tir du canon de deuil, dans tous les forts de la ville et par les bâtimens de la flotte, le glas funèbre des cloches de l'église, et de mettre le pavillon de la République à mi-mâts 2. La chapelle ardente du palais, comme l'église, durent être tendues de deuil, quatre généraux gardant le corps placé sur le lit de parade, le péristyle de l'édifice et ses avenues, jonchés de feuillages et de fleurs. Enfin, l'ordre de la marche des troupes de la gar-
1 « Au moment de l'enlèvement du corps du défunt, sa fille, l'affligée Célie, est aussi venue faire les derniers adieux aux mânes de son père... Intéressante pupille du Peuple haïtien, tu nous as déchiré le cœur par la touchante invocation ; il nous a fallu toute la maturité de l'âge pour ne pas tomber de faiblesse avec loi... » — Abeille haïtienne.
2 Ces choses se firent durant trois jours consécutifs.
530 études sur i/histoiiie d'hàïti.
nison, de la place à tenir dans le cortège par les sénateurs, les représentais des communes , les grands fonctionnaires de l'État, les membres du corps judiciaire, les fonctionnaires de l'administration civile, les généraux et autres officiers de l'armée, les commerçons nationaux et étrangers, les instituteurs publics et leurs élèves, le peuple : tout fut réglé avec un ordre intelligent, pour donner la plus grande pompe à la cérémonie, et la rendre digne du chef regretté de la République !.
L'abbé Gaspard, curé du Port-au-Prince, assisté d'autres prêtres, exécuta l'office des morts selon tout le rituel de l'Église catholique, avec cette dignité qu'il mettait dans ses fonctions et un sentiment qui marquait l'estime et la reconnaissance qu'il professait pour Pétion. Espagnol de naissance, ne s'exprimant pas bien en français, il céda à l'abbé Gordon, son vicaire, l'honneur de prononcer une oraison funèbre à sa mémoire. Après cet ecclésiastique, le grand juge Sabourin monta en chaire, pour faire l'éloge du chef auquel il était attaché depuis longtemps, et dont il n'avait toujours reçu que des témoignages d'une haute considération ; ce ne fut que par des paroles entrecoupées qu'il remplit sa tâche, car ses pleurs, ses sanglots l'arrêtèrent bien souvent.
Eu sortant de l'église pour se rendre au Champ de Mars, les aides de camp de Pétion, le colonel Ulysse le premier, ne voulurent plus que le char fût traîné par les chevaux; ils donnèrent un exemple qui fut suivi par la plupart des
1 Un peintre étranger, nommé Hardy, conçut l'idée de représenter en huit tableaux, la marche du cortège pendant les obsèques de Pétion. Il les dessina et se rendit aux États- Unis où il fit exécuter des gravures qu'il enlumina et qu'il revint vendre en Haïti, en les accompagnant d'une petite brochure explicative où il filles plus grands élogfs du défunt,
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autres officiers qui étaient dans le cortège, et ce char fut tiré par eux tous, en signe du profond regret qu'ils éprouvaient de la perte de ce chefbien-aimé1.
Quel autre chef que Pétion a jamais obtenu à sa mort des témoignages aussi flatteurs de considération, d'estime et de gratitude? Qui les a mérités autant que lui? Aucun !...
Après que son corps eut été déposé dans le caveau que l'on avait construit avec diligence, le cortège se dirigea au fort National où les entrailles furent également placées dans un caveau qui y avait été préparé 2.
Il faut ici rendre justice au général Boyer, pour les mesures d'ordre qu'il prit dans ces jours de deuil, pour le soin qu'il eut de rendre les funérailles de Pétion aussi pompeuses qu'elles pouvaient l'être. Il le devait à celui qui l'aima toujours d'une affection particulière, qui lui en donna des preuves multipliées, qui fut enfin, on peut le dire, son bienfaiteur. En cette circonstance, il trouva, d'un autre côté, tous les citoyens disposés à le seconder; car leurs peines étaient trop réelles, pour qu'ils ne sentissent pas que c'était le moyen d'honorer la mémoire du Père de la Patrie: les plus humbles comme les plus élevés dans la société s'unirent dans ce sentiment. C'est le plus bel éloge qu'on puisse faire du peuple, composant alors la République d'Haïti.
Si dans tous ses arrondisscmens, dans ses différentes villes, dans ses moindres bourgades, la mort de Pétion fut considérée comme un malheur public, aux Cayes on
1 Parmi les aides de camp de Pétion, on distinguait le chef d'escadron Vicsama dont l'attachement et la vénération pour le président ont été constans : ce qui honore son cœur.
2 La famille de Pétion garda durant plusieurs années, dans un oratoire, l'urne qui contenait son cœur ; et elle la plaça ensuite dans le caveau où est le cerceuil et où un petit aute! ;i été dressé, Là fut placé aussi le cerceuil où gît Célie, décédéfi en 1825.
sentit vivement cette perte. Le général Marion, qui avait une estime affectueuse pour lui, comprit que le chef-lieu du Sud, naguère témoin de sa modération et de sa générosité, devait se distinguer dans les honneurs funèbres rendus à sa mémoire. Le 3 avril, il procéda à la cérémonie ordonnée par le Secrétaire d'État chargé de l'autorité executive. Le cortège des fonctionnaires publics et des citoyens réunis chez lui, se rendit sur la place d'armes où étaient toutes les troupes de la garnison. Là, sur l'autel de la Patrie, ombragé par l'arbre de la Liberté, il prononça un discours à la louange du chef de la République. On se rendit ensuite à l'église, où le service religieux se fit avec un saint recueillement. A l'issue de l'office, le représentant Lafargue fit l'éloge de Pétion ; après lui, le citoyen Hérard Dumesle prit la parole et exprima à l'assistance les sentimens qu'il éprouvait. Nous ne pouvons nous dispenser de citer une partie de ce discours, qui fait honneur à son esprit, à son jugement et à son cœur.
rf Heureux, dit-il, celui qui, en s'approchant du tombeau d'un grand homme, éprouve ce sentiment profond qu'inspirent les bienfaits et la gloire ! Heureux le panégyriste qui, dans le recueillement de la douleur, peut adresser ces paroles aux mânes qu'il honore : « La basse « adulation n'a jamais souillé mes lèvres ni ma plume « durant ta vie, et l'encens que je viens brûler sur ton « cercueil est aussi pur que ton âme. »
« Avant d'offrir à la mémoire du Président d'Haïti le tribut d'éloges et de regrets que nous venons lui payer ici, tournons nos regards vers cet arbre sacré, dont les rameaux ombragent les tombeaux des défenseurs de la
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Liberté, et arrêtons-les sur cet autel dédié à la Patrie ; en les reportant dans ce sanctuaire, consacré au Dieu de l'univers, nous nous sentirons pénétrés d'une émotion salutaire, qui élèvera nos âmes au niveau de celle de ce mortel révéré.
« Il n'est plus, celui qui mérita le titre de Père de la Patrie; celui à qui l'antiquité eût élevé des autels, et auquel la postérité confirmera le titre de Grand, que ses contemporains lui ont donné... Pétion n'est plus... et le génie d'Haïti, couvert d'un crêpe funèbre, le redemande vainement au destin. Le philanthrope, le héros bienfaiteur de sa patrie, le législateur qui consacre ses veilles à chercher les vraies sources de la félicité publique, le politique humain, le magistrat intègre, tous sentiront couler leurs larmes au récit de ses vertus et de sa gloire ; ils brigueront l'honneur d'imiter un homme qui réunissait toutes les vertus à un degré si éminent ; ils regretteront que le ciel les ait fait naître loin du théâtre où s'exerçait son influence, et qu'ils iraient pu participer au bonheur de vivre sous son gouvernement; ils prendront plaisir à associer son nom à ceux des Titus et des Marc-Aurèle.
« Je ne ferai pas le tableau de toutes les belles actions dont sa vie fut remplie, et qui ont illustré son gouvernement; j'abandonne ces grands traits au pinceau de l'Histoire, et je me borne ici à vous offrir une légère esquisse de quelques circonstances que nous aimerons toujours à nous rappeler.
« Alexandre Petion, dès l'aurore de la révolution, montra ce grand caractère qui présagea ses hautes destinées ; toujours calme et réfléchi, il n'était pas soumis à l'effervescence des passions qui rendent les grands hommes si souvent inférieurs à eux-mêmes, en leur faisant
payer des tributs honteux aux faiblesses humaines. Il se lança dans la carrière militaire, où sa bravoure et ses talens lui ouvrirent le chemin des honneurs
c Ombre révérée, si tu dédaignas ces lauriers ensanglantés ; si la conquête des cœurs te parut le seul triomphe digne de toi, ne crains pas que je profane ton auguste nom et te ravisse cette gloire pure qui ne coûta jamais de larmes à l'humanité : l'univers la publiera !
« O toi, qui es ravi à notre amour et à nos vœux, mais dont l'âme sublime s'est élevée vers cette Essence divine dont elle émane, du sein de l'immortalité daigne encore fixer tes regards sur nous» Couvre-nous de tes ailes protectrices. Éclaire celui que tu as désigné pour nous con^ duire. Inspire-lui cet amour de la patrie qui embrasa ton cœur. Fais que, comme toi, toute sa sollicitude ne tende qu'au bonheur du peuple, sans lequel ceux qui le gouvernent n'en peuvent goûter de véritable *. Fais fructi* fier tes vertus sur cette terre chérie, afin que le voyageur qui y abordera (quand la génération qui succédera à celle-ci sera remplacée par une autre), dise, en voyant les heureux effets de tes exemples : « Ici vécut un bien- « faiteur de l'humanité ; les lois, qui font le bonheur et « la grandeur de cette nation, sont dues à son génie. »
« Pères et mères de famille, vieillards, et vous, intéressante jeunesse, l'amour et l'espoir de la patrie, n'ou-
1 Au 5 avril où Hérard Dumesle prononça son discours, on savail aux Cayes l'élection de Boyer a la présidence. Le 8, H. Dumesle lui écrivit pour l'en féliciter; nous n'avons pas vu sa lettre, mais son discours dit assez ce qu'il a dû lui écrire. Le 13, Boyer lui répondit en lui exprimant sa reconnaissance au sujet des félicitations qu'il lui avait adressées, et lui dit qu'il avait juré de maintenir et de faire respecter les droits et l'indépendance du peuple haïtien ; qu'il comptait sur l'assistance de tous les vrais amis de la patrie, de ceux qui trouvent leur bonheur particulier dans la félicité publique, et qu'il serait toujours disposé à recevoir de leur part, les avis que leur amour du bien public leur dictera. (J'ai la copie de Li lettre de Boyer.)
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bliez jamais que votre félicité présente et celle dont vous jouirez à l'avenir, sont son ouvrage, qu'il atout préparé pour le rendre éternel. Que vos enfans, dès le berceau, apprennent à bégayer son nom, et que le récit de ses actions soit leur catéchisme ; il leur inculquera le germe précieux de l'amour de la patrie, qui se développera en eux avec leurs organes.
« Vous, Étrangers, présens à cette auguste et triste cérémonie, vous direz, en retournant dans vos patries, que vous avez vu la population des Cayes suffoquée par les larmes et anéantie par la douleur, en rendant le dernier devoir à ce grand homme. »
Près de huit lustres se sont écoulés depuis que ces paroles ont été prononcées dans le sanctuaire; inspirées par une admiration qui ne s'est jamais démentie , elles excitent encore une douce émotion, parce qu'elles furent vraiment dignes du grand citoyen que la patrie venait de perdre. Aujourd'hui que la postérité a sanctionné les vifs regrets éprouvés de ce malheur ; que le sentiment populaire, universel, a consacré les éloges que mérita le héros-législateur, nous voudrions nous-même pouvoir résumer dignement la carrière illustre qu'il a parcourue pendant vingt-sept années consécutives. Mais, après avoir exposé successivement tous les traits, tous les actes de cette vie si noble qui l'a distingué entre tous les chefs de notre pays, nous craindrions d'omettre certains faits qui rendraient ce tableau plus intéressant. Cependant, il est un autre moyen d'en tirer encore des enseignemens utiles à notre patrie, et c'est à quoi nous nous arrêtons.
Dans les révolutions qu'elle a éprouvées depuis 1701,
356 études sur l'histoire d'iiaïti.
deux hommes de génie apparurent parmi ceux de la race noire: Toussaint Louverture et Alexandre Pétion. Comparons entre eux ces deux descendans de l'Afrique ; mettons en regard le point de leur départ, l'objet qu'ils ont eu en vue, leurs procédés, l'influence que leurs systèmes de gouvernement et d'administration ont exercée sur les destinées de leur pays. Ce parallèle, si nous le saisissons bien, sera d'une haute importance au point de vue des intérêts d'Haïti et de la race africaine tout entière, de la vraie politique, et de la morale qui en est la base la plus solide.
Toussaint, né dans la malheureuse condition de l'esclavage, initié aux premiers élémens des connaissances humaines, a commencé sa carrière à 43 ans, avec l'expérience que donne un tel âge et que son esprit méditatif lui acquit encore par ses observations sur la société coloniale. Tout atteste qu'il fut un instrument, — intelligent toutefois, — dans les mains de Blanchelande et des colons contre-révolutionnaires, pour soulever les ateliers d'esclaves, afin de comprimer la révolution dans la colonie de Saint-Domingue, et de réagir sur celle de la métropole. Aussi voulut-il, peu après, borner le triomphe de ses frères, à la seule conquête de l'affranchissement des 50 principaux de leurs chefs, y compris lui, — à l'abolition de la peine du fouet, — à obtenir trois jours par semaine pour travailler à leur profit ; — mais à la condition du maintien de leur esclavage '.
Pétion, né dans la classe qui possédait seulement la liberté civile, d'un père qui ne l'aimait pas, ne put ac-
l Voyez pages 228 et 283 du 1" volume de cet ouvrage.
quérir une instruction supérieure *. Il commença sa carrière à 21 ans, à cet âge où l'effervescence des passions nuit au progrès de l'expérience; mais, doué aussi d'un esprit méditatif et d'une vue étendue, il fit la sienne promptement. Armé pour aider à la conquête des droits politiques de sa classe, il le fut aussi pour le triomphe des principes de la révolution métropolitaine dans la colonie, lesquels pouvaient seuls assurer ces droits. Au premier combat où il se trouva, il fît prévaloir, par sa modération généreuse, un principe du droit des gens en sauvant la vie à un officier ennemi, au milieu du carnage de la guerre ; et si dans les rangs de sa classe, des esclaves se mêlèrent à titre d'auxiliaires, sous ie nom de Suisses, on le vit concourir à garantir l'affranchissement de ces hommes après un service de peu de durée, et protester ensuite énergiquement contre la violation des conventions conclues à cet effet. Ces premiers actes de sa carrière le placèrent si haut dans l'opinion de son parti, que les plus anciens parmi ses chefs subirent l'influence de ce jeune homme et s'honorèrent en l'appelant dans leurs conseils, — que les colons eux-mêmes l'accueillirent avec l'empressement d'une estime fondée sur sa belle action envers l'officier de leur parti, quand il s'agissait de traiter de la paix du 23 octobre 1791 , appelée Concordat.
Ainsi, dès cette première phase de la révolution coloniale, on pressent, parle point de départ de Toussaint et par celui de Pétion, par l'objet qu'ils ont en vue, quelle sera la conclusion logique à laquelle l'un et l'autre arriveront, s'ils obtiennent du succès dans leur carrière. On reconnaît que Toussaint est dominé par les idées
1 Voyez l'ouvrage de M. Saint-Remy, intitulé Pclion et Iloïti, pour connaître l'enfance et la jeunesse de Pétion, et les brutalités dont son père l'accabla.
t. vin. 22
qui résultent des institutions de son époque, que son âge accepte moyennant, sans doute, des modifications avantageuses à la classe d'hommes dont il fait partie, mais pourvu qu'il en retire un profit personnel supérieur à celui de ses frères : l'égoïsme individuel s'allie en lui à ce qu'il considère comme un ordre de choses nécessaires la prospérité de son pays.
On voit que Pétion, au contraire, est dominé par les idées nouvelles qui surgissent de la révolution française, et qui se proposent une complète rénovation politique et sociale : son jeune âge les accepte avec cet enthousiasme qui porte à la générosité des sentimens, et qui ne doit s'arrêter que devant la limite des droits tracés pour tous et chacun 4.
Que l'on remarque bien cette différence entre Toussaint et Pétion ; car ils furent aussi les deux hommes les plus persévérans dans leurs vues, les plus conséquent aux idées qu'ils conçurent dès leur début, à la vaste ambition qui les animait et qui en a fait des êtres remarquables dans leur pays, supérieurs à tous leurs contemporains.
Les événemensy suivirent leur cours, et l'on vit Toussaint arborer le drapeau royaliste; se placer sous la puissance de l'Espagne qui protégeait les contre-révolutionnaires; se refuser ensuite à accepter la déclaration de la
1 On a beaucoup reproché aux hommes de couleur, a la classe intermédiaire, de n'avoir pas aspiré, dès le début de la révolution, a l'émaneipation complète des esclaves. Il est vrai qu'ils ne songeaient, de même que les Amis des Noirs, qu'à une émancipation graduelle, la seule possible alors. Eh bien ! au fond, Toussaint, le plus éclairé parmi les esclaves, même le seul éclairé, adopta le même système par les conditions qu'il posa pour la soumission des ateliers en révolte : c'était les émanciper graduellement , que d'abolir le fouet et de leur accorder trois jours par semaine. Si nous l'accusons d'égoïsme, c'est qu'il donna ensuite la preuve de ce sentiment lorsque la liberté générale fut proclamée, et qu'il ne voulut pas se réunir avec ses frères aux commissaires civils.
[1818] CHAPITRE vu. 339
liberté générale faite par les commissaires de ia France, pour devenir le plus fameux artisan de la conquête opérée d'une partie du territoire du Nord et de l'Ouest, au nom de l'Espagne et sur les instances des colons, en même temps que ceux-ci livraient à la Grande-Bretagne d'autres portions du territoire du Sud et de l'Ouest.
Dans les mêmes circonstances, on vit Pétion suivre le drapeau tricolore de la France révolutionnaire, accepter franchement, résolument la déclaration de la liberté générale, cette ère nouvelle ouverte au profit des esclaves de sa race et qui devait, de son pays, s'étendre un jour sur la plus grande partie de l'archipel des Antilles. Ce fut dans sa ville natale, sur la même place d'armes où, deux années auparavant, il avait foudroyé de son artillerie les violateurs delà paix ou Concordat du 25 octobre 1791, qu'il fit servir ses canons à la solennisation de cet acte d'éclatante justice envers ses frères ", Les salves qu'il y exécuta et que répétèrent les échos de nos montagnes, furent comme un avertissement donné au système colonial, s'écroulant devant la puissance des droits de la nature, et aux Anglais, ses protecteurs, qu'il serait l'un des plus fermes soutiens du régime nouveau.
Si ToussAiivrabandonna ensuite le camp des Espagnols, c'est qu'il y fut contraint par la crainte de perdre la vie dans ses querelles avec ses coucurrens. Et pour passer dans celui des Français, pour changer de drapeau et donner des gages de sa fidélité future, il se vengea de ses adversaires, il immola des victimes, il teignit ses lauriers
1 Le 21 novembre 1791, Pétion était d'abord sur la place du Champ de Mars avec ses canons, quand il tira sur Praloto et consorts : le 21 septembre 1793, il y salua la déclaration de la liberté générale faite par Polvérel, au nom de la France. Prédestiné a consacrer ce droit en Haïti par de solides institutions, il était convenable que son tombeau fût érigé sur la même place d'armes, pour y être couvert par les rameaux de l'arbre de la Liberté.
du sang des hommes naguère en communauté d'intérêts avec lui. En embrassant la cause de la révolution, ce ne fut qu'avec l'arrière-pensée de revenir à ses premières idées, dès que les circonstances le lui permettraient. ïl devint sans doute un guerrier, un capitaine redoutable, et pour les Espagnols et pour les Anglais ; il leur reprit successivement toutes les parties du territoire qu'ils avaient envahies. Mais, plus il se distingua sous ce rapport, plus il parut à Laveaux et au gouvernement français d'alors, propre à être l'agent de la réaction conçue contre les droits civils et politiques proclamés dans la colonie : ses antécédens mêmes furent une garantie qu'il serait docile à ce projet. Il l'adopta pour favoriser luimême l'exécution de son arrière-pensée, qui devenait le but à atteindre dans le plan du Directoire exécutif, désormais livré aux intrigues des colons. 11 accueillit encore ce plan, comme un moyen de parvenir au suprême pouvoir qu'il ambitionnait. Il sacrifia tout dans ce dessein, même ses protecteurs devenus les instrumens de son élévation, en faisant preuve de toute la duplicité de son humeur hypocrite. Satisfait, orgueilleux de son rang de général en chef de l'armée coloniale, il se fît l'agent le plus actif des vues liberticides de la métropole, par son influence sur les masses qu'il prépara , par ses mesures et à leur insu, à être replacées dans leur ancienne condition. Et quand la métropole voulut briser le seul obstacle qui s'opposait à ses propres vues, qu'elle alluma le feu des discordes civiles, Toussaint se livra aux excès des plus grands crimes pour rester vainqueur de Rigaud et de son parti. Victorieux, dominant sans partage sur son pays, c'est alors qu'il exécuta le plan qu'il eut toujours en vue, en favorisant les colons de toutes nuances d'opi-
fi 81 8] CHAPITRE vu. 341
nion, les émigrés contre-révolutionnaires, et partant la France réactionnaire. Le régime affreux qu'il établit après la guerre civile du Sud justifie ce que nous disons de lui. Mais ce fut aussi recueil sur lequel il devait faire naufrage dans sa plus grande prospérité.
Pétion, en restant fidèle au drapeau révolutionnaire, fît loyalement la guerre aux Anglais dans le rang inférieur où il se trouvait, et il se fît remarquer de ses chefs par ses îaîens et son courage : ce fut son seul titre à son avancement dans la carrière militaire ; aucune action de sa part ne trahit un vice en lui. Quand il déserta ensuite l'armée de Toussaint pour passer dans le camp de Rigaud, il ne changea pas de drapeau : au contraire, il rejoignit ses amis dans le parti politique qui ambitionnait de conquérir l'avenir de son pays et de la race noire ; il fut fidèle aux principes libéraux que la métropole avait proclamés. Dans la guerre civile, aucun fait, aucun crime ne souilla sa conduite: aussi y conquit-il, l'épée à la main, une position militaire remarquable, et le droit de conduire plus tard son parti politique aux destinées brillantes qui lui étaient réservées. Vaincu, il s'enfuit en France avec son chef et revint dans le pays avec lui, pour aider au renversement de Toussaint, devenu un instrument usé et dédaigné, à la destruction de son odieuse tyrannie. Mais, en coopérant ainsi à l'œuvre de la métropole, entendait-il être un de ses partisans aveugles ? Il prouva le contraire, aussitôt la déportation de Rigaud et de Toussaint, en faisant des avances^ à Dessalines pour secouer le joug de la France, venger noblement ces deux chefs, par V indépendance absolue de leur pays ; car leurs rôles politiques passaient naturellement en la personne de leurs lieutenans. L'indépendance, c'était la consécra-
tion de la liberté et de l'égalité civile et politique de tous les hommes delà race noire habitant Haïti, de tous ceux qui voudraient s'y réfugier pour jouir de ces droits ; c'était le triomphe des idées et des principes proclamés en 1789 par la France elle-même.
A la rigueur, le parallèle que nous faisons de Toussaint et de Petion pourrait s'arrêter là, et serait tout à l'avantage de Petion; mais alors il n'était encore qu'un officier en sous-ordre. Il nous faut poursuivre pour le montrer chef de gouvernement, agissant sous l'impulsion de ses idées politiques et de ses sentimens humains.
C'était avec le calme de l'homme d'État et la résolution du militaire, que Pétion avait fait ses avances à Dessalines, afin de le convaincre de l'opportunité de l'insurrection contre l'armée française. Et voyez ensuite comment il sut persuader tous ses camarades d'armes de l'ancien parti de Rigaud, de montrer envers celui qui était devenu le chef du parti de Toussaint, la même abnégation, le même désintéressement, le même dévouement que lui ! Ce fut à l'exemple qu'il traça de ces vertus civiques, que le pays dut la fusion, l'union de ces deux partis, qui pouvait seule produire son indépendance de la France.
Petion ne fut-il pas après cet acte consommé, un lieutenant soumis à Dessalines, obéissant à son autorité? Mais, lorsque, revêtu de la dignité impériale, ce chef conçut le fatal projet de se défaire violemment de lui et de^Geffrard, et qu'ils en reçurent l'avis de H. Christophe, également menacé, qui pouvait refuser à ces trois généraux le droit de prévenir un tel dessein contre leurs jours, par le renversement de l'Empereur ? Ils en prirent la résolution, avec raison. Cependant, la mort prémaîu-
[1818] CHAPITRE vu. 545
rée de Geffrard la fit évanouir. L'insurrection des Cayes fut occasionnée parles causes indépendantes de la participation de Peïion ; c'est un fait constant. Mais rien ne pouvait, ne devait s'opposer à ce qu'il se ralliât à cette insurrection, qui était celle d'un peuple irrité par toutes les vexations dont il fut la victime.
Ses motifs expliquent encore l'origine de la désunion qui survint entre H. Christophe et lui, après la mort de Dessalines. Il ne fallait pas qu'un si grand attentat, exécuté avec regret, tournât au profit de la continuation du pouvoir absolu que Christophe voulait avoir : de là la guerre civile entre eux, entre les principes qui guidaient respectivement l'un et l'autre.
En relevant le drapeau de Toussaint Louverture, avec le cortège de ses crimes, Christophe contraignit Pétiqn à relever aussi le drapeau de Rigaud avec les idées libérales dont il était l'emblème.
Mais, laissons ce fastueux imitateur de son ancien chef se complaire dans les délices de sa royauté éphémère, pour reprendre notre parallèle de Toussaint et de Pétion; car voilà ce dernier parvenu à son tour au pouvoir gouvernemental.
Eh bien ! que ressort-il de l'œuvre constitutionnelle de Toussaint, proclamée en 1801? Celle qui fut conçue par les colons dès -1789 : nous l'avons prouvé, il y a consenti à tout ce qu'ils voulurent, même au rétablissement de la traite des noirs, pour repeupler leurs ateliers décimés par les guerres de la révolution ; et par là, il en a fourni le prétexte à la France même *. Le régime qui découla de cette constitution avait-il fait du peuple de Saint-
i "■ Quani a la continuation de la traite des nègres, cela oe put pas affecter les noirs de
544 ÉTUDES SLR LBISTOIRE D HAÏTI.
Domingue, des hommes réellement libres ? Dans son système agricole, Toussaint n'avait-il pas entravé le légitime désir de ses anciens compagnons, de ses frères, d'acquérir leur indépendance personnelle par la petite propriété, fondement de la liberté ? Et par ses mesures de coercition, n'empêcha-t-il pas le développement de la civilisation de sa race, n'arrêta-t-il pas l'avenir de son pays? La tyrannie ne peut avoir d'autre résultat.
Voyez au contraire la constitution de \ 806 dont Petion fut l'inspirateur, et cette œuvre revisée en 1816 sous ses auspices : n'a=t-eî!e pas consacré la liberté de ses concitoyens et tous leurs droits dans l'état social? Le régime qui en découla ne fut-il pas tout de douceur, de bonté, d'humanité envers tous? Dans son système agricole, Petion n'a-t-il pas favorisé l'indépendance personnelle des vrais producteurs, d'abord par le métayage mis en pratique, puis par le morcellement, la division des biens des anciens colons et leur distribution en faveur de ces hommes, de ses compagnons d'armes, des fonctionnaires et employés publics? N'était-ce pas, enfin, le moyen de consolider l'ordre social, d'assurer l'avenir de la race noire dans son pays et d'en faciliter la civilisation?
Le gouvernement de Toussaint n'a été qu'un despotisme organisé, une cruelle tyrannie. Geiui de Petion, une œuvre de conciliation, de magnanimité envers ses adversaires.
Le génie de Toussaint a dû inspirer de l'admiration,
« Saint-Domingue qui la désiraient pour se recruter et s'augmenter en nombre; ils « l'avaient encouragée pour leur propre compte. » — Mémoires de Sainte-Hélène.
C'est-a-dire, que Toussaint Louverture la désirait et se proposait de l'encourager ; mais les Noirs ne partageaient pas ses vues, car la traite n'eût amené que des esclaves a Saint- Domingue. A cet égard, Toussaint pensait comme le Premier Consul : voila l'exacte vérité.
[1S18] chapitre vir. 545
en le voyant sortir de l'état d'esclavage et parvenir au suprême pouvoir par ses talens, et en exploitant les circonstances de son époque. Mais il a terni ses grandes qualités par les vices de son caractère, et surtout par ses crimes nombreux. Il a laissé une mémoire honnie parmi les hommes de sa race, parce que, serviteur encore docile des colons dans sa haute position, il a sacrifié beaucoup de ceux qui étaient les plus éclairés pour les venger et se venger lui-même, et qu'il a tenu les autres sous un joug plus oppresseur que celui qui pesait sur eux dans l'ancien régime. En reconstituant ce régime, il a été certainement conséquent aux idées et aux vues qu'il eut au début de sa carrière; mais il a prouvé par cela même que son génie n'avait pas la véritable intelligence de la situation créée dans son pays par la révolution. Aussi a-t-il échoué dans sa coupable entreprise, malgré le concours qu'il reçut des colons et la haute protection du gouvernement français ; car il ne put reconnaître qu'ils ne le secondaient que pour faire de lui un instrument de réaction.
Le génie de Petion, qui a eu tout à faire par lui-même en dépit de l'opposition qu'il rencontra dans son parti politique, de la part des plus capables de ses collaborateurs, et malgré la guerre civile qui déchirait le sein de sa patrie, son génie a commandé une admiration qui s'est soutenue de son vivant, et qui a augmenté depuis sa mort. Et pourquoi son génie est-il admiré? Parce que ses grandes qualités n'ont été ternies par aucun vice ; que la noblesse de son âme, les vertus de son cœur bienfaisant, ont inspiré le respect même de ses ennemis ; qu'il a été le fondateur d'institutions dont l'influence a produit, après sa mort, tous les résultats qu'il s'était pro-
546 études suit l'histoire d'haïti.
mis d'obtenir; parce qu'enfin, son génie comprit parfaitement les aspirations diverses nées dans son pays par la révolution, à laquelle il fut toujours fidèle. Aussi a-t-il garanti, fixé les destinées d'Haïti *. Et son dévouement ne l'a pas servie seule ; il a été utile encore à la cause de îa race noire tout entière, en prouvant qu'elle peut se gouverner par elle-même, respecter les droits des autres hommes, parvenir à tous les avantages de la civilisation. Petion a eu constamment cette grande cause en vue, en s'affranchissant de tout esprit d'égoïsme par rapport à son pays ; car, en même temps qu'il y rappelait tous les hommes de cette race qui se trouvaient en Europe, par suite de divers événemens, qu'il accueillait avec générosité les fugitifs de la Côte-Ferme et leur donnait des secours en objets de guerre pour recouvrer leur patrie, il conseillait à Bolivar, il mettait pour condition à ces secours, de proclamer la liberté générale des esclaves dans cette partie de i'Amérique méridionale. Dans la même année, on l'a vu recevoir avec égards les envoyés de la France, après avoir été modéré et indulgent envers un autre dont la mission perfide légitimait toute son indignation. Et si son patriotisme discuta avec chaleur les droits de son pays, fondés sur ceux de toute la race noire, il ne posa pas moins les bases équitables de la réconciliation entre Haïti et la France. Et pourquoi? parce qu'en homme d'État, en vrai législateur qui veut fonder des institutions durables, il jugea qu'il fallait faire comprendre aussi à ses concitoyens, que cette race noire n'a pas seule des droits à ré-
l « Par quels moyens Guillaume (d'Orange) triompha-l-il de lous ces partis, de ces < ennemis intérieurs, de ces obstacles ? Par un seul, en restant fidèle à la cause de la - révolution qui l'a appelé. » — Louis-Napoléon, Révolutions de 1688 et 1830.
clamer, à exercer; que si elle veut qu'on respecte les siens , elle doit également respecter ceux des autres hommes.
Enfin, terminons ce long parallèle en faisant ressortir le haut enseignement qui en découle.
Toussaint n'est parvenu au pouvoir qu'avec des antécédens blâmables: car, pour satisfaire son ambition toute personnelle, il a méconnu les principes de la morale, en suivant seulement les inspirations d'une politique fausse, étroite et machiavélique, qui le porta à immoler sans cesse des victimes à son égoïsme; et parla, il devint cruel et odieux à ses concitoyens. La Providence l'a puni de toutes ses fautes, de tousses torts, de toutes ses déviations à l'ordre immuable qu'elle a imposé à la raison de l'homme, en le faisant périr misérablement dans un cachot, après l'avoir fait assister à la chute de son autorité.
En arrivant au pouvoir, Pétion avait les antécédens les plus honorables. Ils lui ont conquis l'assentiment, le suffrage de ses concitoyens, et il a fourni sa carrière en respectant les droits de tous, même ceux de ses ennemis. Dans la noble ambition qui ranimait, il a gouverné son pays avec un désintéressement antique, une abnégation exemplaire, ramenant les esprits égarés, par sa patience, son indulgence, sa modération, la magnanimité de ses procédés, la douceur de ses actes : la bonté, l'humanité etlabienfaisance furent surtout les vertus qui caractérisèrent son intelligente administration. La Providence a béni ses travaux glorieux ; elle lui a fait jouir du triomphe de son œuvre politique; elle l'a consolidée après sa mort, qu'elle a rendue digne de toute sa vie.
Un haut enseignement, une moralité intéressante,
348 études sur l'histoire d'iiaîti.
instructive , ressort nécessairement de la fin si triste de Toussaint Louverture, mise en parallèle avec celle d'Alexandre Pétion : — c'est que les chefs des nations ga*gnent à suivre la voie que Dieu leur a tracée comme à tous les autres hommes. Il leur a donné la raison pour les guider dans le bien, la conscience pour les avertir d'éviter le mal : c'est à eux de se conformer aux préceptes delà morale universelle, que Tune et l'autre conseillent de pratiquer.
Après ce parallèle qui représente Pétion supérieur à son devancier, et si influent sur les destinées de son pays, nous croyons devoir communiquer à nos lecteurs l'opinion qui a été émise, peu de temps après sa mort, par quelques hommes de cette époque.
Ils ont dit que, pour sa gloire personnelle, Pétion était mort à temps, qu'il était à bout de son système de gouvernement ; et ces paroles, rapportées à l'étranger, en même temps que les circonstances passées dans sa dernière maladie, ont motivé les assertions produites dans plusieurs ouvrages que nous avons sous les yeux '.
1 Parmi les auteurs étrangers, Pamphile de Lacroix a dit, tome 2, p. 26S et 260 : « Quant a Pétion... je prédis alors ses destinées ; il les a remplies. Il paraît, au reste, qu'il est mort a temps pour ne pas décliner. Dégoûté des choses de ce monde, il était tombé dans l'apathie, et n'avait plus l'activité d'âme nécessaire au créateur et au directeur d'un système politique... Il s'est jeté dans le monde imaginaire de Platon, et dans l'aberration de ses facultés, a pourtant conservé assez de volonté pour se laisser mourir de faim. Sa mort a consolidé la république... »
Après lui, M. Lepelleticr de Saint-Rémy a dit aussi, t. 1", p. 203 et 206 : « Pétion gouverna jusqu'en 1818. Quoiqu'il n'eût que 48 ans, l'énergie de son âme s'était affaiblie, tandis que son intelligence, restée saine, lui révélait sa décrépitude hâtive... Aucune foi religieuse n'étayant sa faiblesse, il se laissa mourir de faim comme un sophiste grec. »
Ainsi du reste ; chacun broda a sa guise sur le canevas que leur fournirent des Haïtiens, ou des Étrangers présens dans le pays au moment de la mort de Pétion. !1 est inutile de réfuter ces assertious erronées.
T-1818] CHAPITRE vil. 340
Examinons s'il y a quelque chose de fondé dans cette opinion, qui tend à dire que Pétion n'eût pu continuer l'exercice de son pouvoir sans y mettre une sévérité qui répugnait à ses sentimens et à sa modération habituelle.
Il nous semble que l'on doit reconnaître, que la mission providentielle que Pétion avait reçue, par rapport à son pays, fut essentiellement politique, afin de fixer la forme sociale qui lui convenait et que le peuple cherchait depuis 1791. On peut dire aussi qu'il était doué d'un caractère et des qualités qu'exigeaient, et sa mission et son époque.
Devenu chefde parti en 1 802, aprèsla déportation deRigaud , il fit des avances à Dessalines, également chefde parti après celle de Toussaint, afin de s'insurger contre les Français, de leur résister, et de proclamer l'indépendance d'Haïti de la France et de toutes autres puissances. S'effaçant par abnégation patriotique, il se soumit à l'autorité de sonconcurrentpour pouvoir constituer l'unité haïtienne; mais il dut ensuite concourir au renversement de son despotisme, danslebut d'assurer les droits du peuple. Lorsque H. Christophe se fit le champion de ce despotisme abattu, Pétion dut lui résister par les mêmes motifs. Reprenant alors son rôle de chef de parti, il institua le régime républicain, afin de garantir surtout V égalité civile et politique, objet des vœux de l'universalité de ses concitoyens, et particulièrement des masses qui se préoccupaient moins de la liberté politique, puisqu'elles jouissaient sous ce régime de leur liberté naturelle et civile. Il consacra l 'égalité dans les lois, et par le partage et la vente des biens du domaine public en faveur de tous les citoyens, pour asseoir la félicité générale sur le bien-être individuel. Mais alors, il jeta aussi les seules bases possibles
550 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'lIAÏT(.
d'un arrangement avec la France, afin de parvenir à la consécration de l'indépendance nationale. Et en même temps qu'il favorisait celle de l'Amérique méridionale et l'émancipation des esclaves de cette contrée , il revisait le pacte social en fortifiant le pouvoir dirigeant du gouvernement pour le mettre en mesure de remplir ses obligations ; mais aussi en ajoutant une nouvelle branche au pouvoir législatif, dans l'espoir de mieux garantir les libertés publiques, de les préserver du despotisme. Sachant que les lumières sont leur plus solide appui, il jeta les fondemens de l'instruction publique, de l'éducation nationale, au profit de la jeunesse des deux sexes.
Par tous ces travaux importans, la mission de Pétion était réellement accomplie; et c'est ce qui aura sans doute suggéré les réflexions dont s'agit. Car il ne restait plus qu'à développer successivement les institutions qu'il avait fondées pour couronner son œuvre politique : ce devait être le travail du temps et des circonstances plus ou moins propices. Or, malgré sa mort prématurée, le succès de cette œuvre, dans sa partie essentielle, est venu justifier ses prévisions : l'influence des institutions a amené l'unité politique d'Haïti par l'unité territoriale, et l'indépendance nationale a été consacrée solennellement, par les traités faits avec la France.
Pétion mourut dans toute la force de l'âge et doué d'une excellente constitution : s'il eût vécu encore quelques années, sait-on ce qu'il aurait accompli? Il se serait trouvé toujours entouré des hommes de cette génération qui avait fondé la patrie avec lui, et probablement, ils ne se seraient plus opposés à son système politique, puisque déjà ils en avaient reconnu les avantages et que de nouveaux succès les en auraient encore convaincus.
Un seul côté de son administration laissait à désirer plus d'énergie de sa part, à cause des mesures qu'il fallait prendre : — les finances, ce besoin indispensable pour les grandes choses à exécuter dans l'intérêt général; car, les velléités d'intïuence politique que nous avons signalées de la part de la Chambre des représentais, si elle persistait à les manifester, eussent été réfrénées par un seul mot de lui. Sa manière de procéder envers le Sénat en est. un sûr garant.
Personne ne peut donc savoir si, après ses soucis par rapport aux finances, — soucis augmentés sans doute par son état maladif, — il n'eût pas senti la nécessité d'y pourvoir par plus de résolution envers les comptables, par des mesures plus appropriées à l'état des choses, à raison même de tout ce qu'il projetait et des an angemens qui seraient survenus entre Haïti et la France, dans ces quelques années de son existence prolongée *.
Mais il a plu à la Providence de l'abréger; car nous croyons avoir suffisamment démontré qu'il faut attribuer la mort de Pétion aux causes physiques auxquelles il n'a pu échapper, loin que nous sommes d'admettre qu'elle fut volontaire de sa part.
Dans sa profonde sagesse, la Providence a des vues qui échapperont toujours aux investigations humaines. Du moins on peut dire que Pétion a légué à son pays tout ce qui pouvait contribuer le plus à sa tranquillité et à sa prospérité dans l'avenir. C était aux chefs qui lui succéderaient au pouvoir, à son successeur immédiat surtout,
1 L'ordre que mit Boyer dans les finances, peu après son avènement, nous autorise a dire que Pétion eût pu le faire avec autant de facilité. Il ne s'agissait que de ne pas exécuter les lois sur le budget, de réduire les émolumens, les appointcmens des fonctionnaires publics, la solde de l'armée, d'augmenter certains impôts, toutes choses que fit Ttoyer.
552 ÉTUDES SUR 1/ HISTOIRE d' HAÏTI.
aux classes éclairées de la nation également, à se pénétrer de sa pensée, de ses sentimens, pour ne pas compromettre le sort de la patrie érigée par les fondateurs de l'indépendance. A eux tous était dévolue désormais la mission qui convient aux conservateurs dans tous les temps, pour garantir l'ordre social des événemen s qui le bouleversent quelquefois.
Le généralJean-Pierre Boyer est élu Président d'Haïti : particularités relatives à cette élection. — Il prête son serment par-devant le Sénat, et publie une proclamation au peuple et a l'armée. — Il ordonne l'élargissement de certains détenus et une revue de solde a l'armée entière. — Il ouvre la session législative. — Ordre du jour sur l'inspection des armes des troupes. — Missions envoyées a la Jamaïque et a Santo-Domingo. — Loi portant reconnaissance des services rendus a la patrie par Alexandre Pétion. — Lois sur divers autres objets. — La Chambre des représentais décharge le Secrétaire d'État de la gestion des finances, de 1811 a 1817. — Christophe -vient a Saint-Marc et envoie des députés au Port-au-Prince. — Capture d'un navire de traite ayant a son bord 171 Africains qui sont libérés et deviennent Haïtiens. — Félix Darfotir arrive au Portau-Prince : il est accueilli généreusement par le président qui lui permet de publier un journal. — Boyer va visiter les lignes de Trianon et l'arrondissement de Jacmel. — La foudre fait sauter la salle d'artifice de la citadelle Henry. — Formation d'une commission pour préparer le Code civil haïtien. — Tournée du président dans le département du Sud : il y prend la résolution de mettre fin a l'insurrection de la Grande-Anse. — Affreux matricide commis au Port-au-Prince . — Introduction du culte Westléyen à Haïti. — Services funèbres particuliers en mémoire de Pétion.
Si la mort de Pétion fut un grand malheur pour la République, néanmoins la stabilité que son génie politique lui avait procurée, permettait d'espérer quelle sortirait de cette crise avec honneur pour une forme de gouvernement si souvent sujette à des troubles en pareils cas. Cet espoir fut justifié, en effet, par le patriotisme de tous les citoyens.
C'était au Sénat que revenait la haute mission de choisir celui qui lui paraîtrait le plus propre à succéder au dét. vm. 23
5ÎS4 études sur l'histoire d'haïti.
funt. De ses quatorze membres, il y en avait onze présens à la capitale J . Le sénateur Larose était d'abord président du comité permanent, et il devint celui du Sénat qui se réunit dès qu'on reconnut que la maladie de Pétion s'aggravait.
Ses collègues et lui, ayant appris que le général Boyer avait invité les généraux Lys, Borgella et Francisque à venir promptement au Port-au-Prince, — peut-être après avoir pris l'avis des sénateurs et des grands fonctionnaires, — ils convinrent entre eux, après le trépas de Pétion, d'attendre l'arrivée de ces généraux pour procéder à l'élection présidentielle. Larose fut celui qui fit prendre cette résolution, parce qu'il est certain qu'il désirait voir nommer le général Borgella en remplacement de Pétion, et qu'il n'avait pas une grande estime pour le général Boyer.
Mais le 30 mars, dans la soirée, aucun des généraux appelés n'était encore rendu à la capitale. Le fait est, que les lettres du général Boyer, expédiées le 27, à^H heures et demie de la nuit, ne parvinrent à Lys et à Borgella, que le 50 au soir, sans doute par le retard que mirent les dragons porteurs de ces dépêches ; et ils ne se mirent en route que le 51 au matin, l'un du Petit-Trou, l'autre de Cavaillon.
Pétion n'ayant pas usé de la faculté que la constitution lui donnait, de désigner son successeur par une lettre autographe, quoique ce fût au Sénat à l'élire, il était tout naturel que l'opinion des citoyens et de l'armée sur-
1 C'étaient Panayoly, Lamothe, J.-B. Bayard, N. Viallet, Éloy, Simon, Hogu, Obas, r.édéon, Larose et Arranlt. Les absens étaient Hilaire,Degand et Ch. Daguilh. La session législative devait s'ouvrir le 1" avril ; ces sénateurs et la plupart des représentans se rendirent a la capitale quelques jours auparavant.
[1818] chapitre vin. 555
tout, se formât en faveur de celui qu'ils auraient désiré voir appelé à la présidence. A cause des traditions du pays et de la guerre civile subsistante, c'était nécessairement parmi les généraux qu'il devait être pris : de là l'influence que l'opinion des militaires devait aussi exercer sur ce choix. Or, il est certain que deux corps de la garde du gouvernement, — le régiment d'infanterie et les chasseurs à cheval, — partageaient en majorité l'opinion de leurs colonels Eveillard et Quayer Larivière en faveur du général Borgella, tandis que le régiment des grenadiers à cheval commandé par le colonel Carrié, suivait son opinion favorable au général Boyer. Parmi les autres troupes de la garnison du Port-au-Prince, on a cité le 10e régiment comme partageant aussi cette pensée, et d'autres comme indécises. Nous rapportons ici ce qui fut dit à celte époque.
Il y avait trop de chances favorables à Boyer, de parvenir au pouvoir, pour qu'il n'usât pas en cette circonstance de l'influence de sa position, afin d'obtenir la première magistrature de l'État, que sans nul doute il avait toujours ambitionnée, en cas seulement de la mort naturelle de Pétion. Il ne faut pas plus en accuser son ambition que celle de quiconque se fût trouvé à sa place : ce sentiment, ce désir est trop vivacedans le cœur humain, pour qu'il encourre le moindre reproche. Depuis longtemps, il était l'ami intime de Pétion , il connaissait toutes ses pensées, toutes ses vues politiques. Tandis que d'autres capacités avaient fait opposition à son gouvernement, il était resté fidèle au président et avait obtenu sa confiance, le commandement de sa garde et celui de l'arrondissement du Port-au-Prince qui en faisaient pour ainsi dire son lieutenant dans la République ; ce qui était
556 études sun l'histoihe d'iiaïti.
visible à tous les yeux *. Avec tous ces avantages, Boyer possédait des lumières et des qualités essentielles à tout chef de gouvernement : rien ne s'opposait donc à ce qu'il se crût tout le mérite nécessaire pour le devenir.
On a dit à cette époque, que sachantles opinions qui lui étaient contraires, tant parmi les troupes que parmi les citoyens et même des sénateurs, Boyer gagna celles de Panayoty, de Bayard, etc., et surtout du général Gédéon, pour obtenir son élection à la présidence, après leur avoir représenté l'extrême danger qu'il y aurait pour la République, de retarder la nomination du successeur de Pétion.
Certainement, en présence de la guerre civile et du partage d'opinions dont il s'agit, il était urgent que cette nomination se fît le plus tôt possible. Dans une République dominée par le régime militaire, on doit toujours agir ainsi.
Dans la soirée du 50 mars, les sénateurs Panayoty, Bayard et d'autres de leurs collègues, requirent donc leur président Larosede convoquer le Sénat à bref délai, pour procéder à l'élection du Président d'Haïti. En vain Laroseleur fit observer qu'ils avaient consenti à ajourner cette élection, et que les restes de Pétion, encore exposés sur le lit de parade, semblaient protéger la République , puisqu'aucun trouble ne se manifestait nulle part : il dut céder à leur désir; mais il prit la résolution de se démettre de sa fonction de président du Sénat. Arrivé au palais de ce corps, il y persista d'autant plus, que le général Gédéon, devançant toute délibération,
i Depuis 181(J, a cause de son état maladif, Pétion ne passait presque plus l'inspection des troupes de Is garnison de la capitale : c'était le général Boyer qu'elles voyaient en action.
[1818] CHAPITRE vnt. 557
déclara énergiquemcnt : « que le général Boyer seul pouce vait être le successeur de Pétion, et que si le Sénat ne « le nommait pas, il se mettrait à la tête des troupes « pour le proclamer. »
Cette épée de Brennus, jetée ainsi dans la balance des destinées d'Haïti, décida de la question. Néanmoins, à l'honneur du courage civil, Larose contraignit ses collègues à reformer le bureau du Sénat. Panayoty fut élu président, et Lamothe, secrétaire. A l'unanimité des onze scrutins sortis de l'urne, le générai Boyer fut élu Président d'Haïti : à 10 heures, les canons placés devant le palais du Sénat annoncèrent cette élection.
Si le respectable sénateur Larose vit son opinion personnelle contrariée, il fit néanmoins une œuvre de bon citoyen, de judicieux sénateur, en se ralliant à l'opinion de ses collègues, moins par la crainte que lui inspiraient les paroles de Gédéon, — car il montra toujours une grande fermeté d'àme en toutes circonstances, — que pour consolider la stabilité de la République par son vote. [1 était important, en effet, que le scrutin présentât cette unanimité de la part du Sénat, pour interdire toute velléité d'opposition au nouveau chef de l'État, parmi les militaires et les citoyens qui avaient désiré un autre choix.
Quant au général Borgella, qui était peut-être l'unique candidat que ceux-là avaient en vue, il n'ambitionnait pas la présidence ; car, outre qu'il eût conçu des craintes sur la maladie de Pétion et qu'il eût persisté à retourner sur son habitation, malgré l'invitation de rester au Portau-Prince que lui fit l'illustre malade, lorsqu'il reçut la dépêche du général Boyer qui l'engageait à y revenir, il ne se pressa pas. Parti de Cavaillon îe 51 mars, il s'ar-
rêta à Aquin, où il passa la journée en apprenant la mort du président ; le 1er avril, il se rendit au Petit-Goave où il passa encore la journée, et où il apprit l'élection de Boyer; enfin il n'arriva à la capitale que le 2. Certes, s'il avait eu l'ambition de concourir à l'élection, il ne fût pas reparti pour le Sud dans le moment où il croyait voir le président gravement malade, après en avoir reçu tant de témoignages d'amitié durant son séjour au Port-au- Prince, et de la part des militaires et des citoyens, les preuves de sympathie qu'il y excitait toujours, depuis
Le général Lys ne mit pas plus d'empressement que Borgella à se rendre à l'invitation de Boyer. Le général Francisque arriva comme eux à la capitale, après que le nouveau président eût prêté son serment.
Du reste, ni eux ni aucun de leurs collègues n'eût voulu agir contrairement à ce qu'on croyait généralement être la pensée intime de Pétion ; car, s'il s'abstint de désigner son successeur, conformément à la constitution, il avait mis le général Boyer assez en évidence pour déterminer le choix du sénat en sa faveur.
Reconnaissons aussi franchement que, dans la situation des choses, Boyer devait paraître à tout esprit judicieux celui qui offrait le plus de garantie pour la continuation du système politique adopte par Pétion, — la chose la plus essentielle pour la République, — puisqu'il l'avait constamment défendu *.
1 C'est ce que dit le général Borgella a mon père, à son arrivée au Port-au-Prince, en apprenant qu'il avait été question de lui pour la présidence. «. Il convient mieux, disait- « il, que ce soit Boyer qui ait remplacé Pétion, puisqu'il a été toujours dans son intimité. « Il pourra facilement opérer les réformes dont il m'a entretenu récemment, parce qu'on « ne supposera de sa part aucun mauvais sentiment ; tandis que j'aurais été constamment « l'objet de préventions, pour avoir été dan? la scission du Sud. Au reste, a cette époque,
Le 1er avril, le Sénat se réunit et reçut le serment constitutionnel du nouveau Président d'Haïti. A celte occasion, le sénateur Panayoty lui adressa un .long discours pour lui rappeler les devoirs qui lui étaient imposés, en lui disant que le choix du Sénat reposait surtout sur la confiance et l'estime que Pétion lui avait toujours
montrées, et sur ses qualités personnelles. « Les
« principes d'Alexandre Pétion seront les vôtres. Vous « vous êtes, pour ainsi dire, nourri dans le secret de sa « pensée.... Il s'agit de faite le bien, de continuer ce « qu'il a commencé, de rendre le peuple heureux, de dé- « fendre la République, de maintenir la gloire de nos « armes, de faire fleurir toutes nos institutions, de faire « respecter et exécuter les lois. C'est de leur exacte ob- « servation que vous retirerez l'avantage le plus précieux « de vos travaux, et que le gouvernement recevra toute « sa force » Telle fut la substance de ce discours.
Celui du président élu fut plus concis. « Secondé, dit- « il, par les généraux, mes camarades d'armes, et f'orti- « fié de la confiance de mes concitoyens, la République « peut compter sur mon zèle, citoyens sénateurs. Tous « les actes émanés de notre auguste bienfaiteur seront « religieusement respectés. Je marcherai sur ses traces. « Je donnerai surtout l'exemple de l'économie. Toutes les « parties de l'administration seront surveillées. Les ser- « vices de l'armée seront appréciés. Tous mes efforts, « enfin, auront pour but le solut de l'État »
Après cette cérémonie au Sénat, l'élection du Prési-
" j'ai fait une complète expérience des hommes, et je ne désirerai jamais d'être chef de « l'État. Boyer a d'ailleurs de la capacité et de belles qualités pour l'être : notre devoir « consistera a le seconder, pour le bonheur de notre pays. » Plus tard, on saura que Boi golla fut fidèle a ce sentiment.
dent d'Haïti reçut, comme toujours en pareil cas, la consécration de la cérémonie religieuse à l'église par le chant d'un Te Deum ; et le cortège usité accompagna le président à son logement K
Entré en fonction, son premier acte fut une proclamation au peuple et à l'armée. Elle était comme une sorte de profession de foi des sentimens qui l'animaient, en parvenant à cette première magistrature de la République. Après avoir fait l'éloge de Pétion et de son administration, il disait : « Je suis devenu le chef de la
« plus intéressantejiamille, et j'ai besoin de l'assistance « divine, du concours et de l'aide de mes concitoyeas. < Dans un gouvernement populaire, c'est le Peuple'qui a est tout; sa confiance est ce qui constitue l'autorité, « et cette autorité ne peut que tourner à son avantage. « Je sens, à l'amour brûlant de la patrie qui m'anime, « au respect que je porte à la volonté nationale, que je « ne suis plus le même être, que je suis l'homme de « l'État. Oh! tmes concitoyens, couvrez-moi de votre « égide ; Sénateurs, Législateurs, soyez mes guides, éclai- « rez-moi ; généraux, mes collègues et mes frères d'armes, « brave armée de la République, prêtez-moi l'assistance « de vos bras pour assurer la paix et le repos de nos face milles ; magistrats du peuple, comptez sur l'exécution « des lois, sur mon premier respect à les observer ; agri- « culteurs, cultivateurs paisibles, livrez-vous sans crainte
i Boyer continua k loger pendant deux années, dans sa maison située rue du Centre, à cause des réparations que le palais de la présidence exigeait.
La ville ne fut point illuminée, comme au temps des élections de Pétion: la douleur publique était trop vive, et d'ailleurs l'acte du secrétaire d'État, du 29 mars, avait prescrit un deuil général pendant trois mois. Des salves d'artillerie seulement furent tirées après le serment du Président d'Haïti et pendant le Te Veum, comme le signe de la Force qui doit accompagner l'Autorité constitutionnelle, érigée pour le salut du Peuple Souverain*
« à vos précieux travaux ; plus le salaire vous sera avan- « tageux, plus mon âme sera satisfaite : rien de ce que « mon auguste prédécesseur avait établi ne peut ni ne « doit être altéré. La conservation de la République rei pose sur le droit sacré des 'propriétés : que le maître d'un a carreau de terre, comme celui de cent, se croie égal * « aux yeux de la loi, et qu'il soit le souverain de sa pos- « session. Que le commerce se livre sans inquiétude à « ses spéculations : celui de la République, celui des
« étrangers seront protégés * >
Ce langage, rassurant pour toutes les classes de la population, était digne du successeur de Pétion et devenait une garantie que, placé désormais à la tête de la nation, il marcherait sur ses traces, ainsi qu'il le promettait. Boyer arrivait à la présidence à l'âge de 42 ans; il était plein de santé et d'activité et d'un tempérament qui s'y prêtait admirablement; habitué au travail de l'intelligence, il avait acquis une grande expérience des affaires de son pays par son intimité avec le noble défunt. Cet attachement qu'il lui avait toujours montré, ses lumières, ses antécédens libéraux, l'amour de la gloire qui paraissait l'animer : tout portait à croire qu'il voudrait se distinguer houorablement, et d'autant mieux, qu'il avait eu des adversaires capables qui le jalousèrent dans la carrière qu'il parcourut auprès de Pétion, et qui, pour justifier leur opposition, aimaient à dire que ses facultés militaires et politiques étaient au-dessous de son ambi-
t Cette proclamation fut rédigée par le grand juge Sabourm. Bien que le président l'eût approuvée et signée, il avait ordonné au directeur de l'imprimerie de lui faire envoyer une épreuve de cet acte : cet ordre fut exécuté. La proclamation commençait par ces mots : «Le « Président d'Haïti n'est plus !... » En lisant l'épreuve, lîoyer dit, avec raison : « Alexandre « Pétion n'est plus! Mais le Président d'Haïti existe : c'est moi. » Et il fit corriger l'épreuve par l'employé de l'imprimerie qui la lui avait apportée : ce fut le seul changement qu'il y fit.
362 ÉTUDES SUU L'HISTOIRE d'hAÏTI.
tien. On trouvait que Boyer avait des défauts, — ce qui était vrai, — en ce que, par son caractère ardent, il était susceptible de vivacités, et que par son esprit brillant, il était souvent mordant à l'égard de ses adversaires; mais on savait aussi qu'il avait un cœur droit, et cela suffisait pour faire espérer qu'il serait modéré dans l'exercice de son pouvoir. Cet espoir fut en effet justifié.
Il maintint dans leurs charges les trois grands fonctionnaires, Imberl, Sabourin et Inginac *. Chacun d'eux avait des titres à sa considération ; et en respectant ces choix de son prédécesseur, de même que dans les cornmandans d'arrondissement et autres fonctionnaires publics, il rallia à lui tous ces agents de l'administration politique et civile.
Le 2 avril, le nouveau Président d'Haïti commença la sienne par un acte d'humanité, « en imitant, disait-il, « la bonté qui caractérisait toutes les actions de son il- « lustre prédécesseur. » Il ordonna l'élargissement de tous les prisonniers détenus pour diverses causes correctionnelles et criminelles, à l'exception de celles qui emportaient la peine de mort. Même les détenus pour dettes, par suite de la contrainte par corps, durent être élargis, à condition de fournir caution à leurs créanciers s.
1 Les préventions antérieures de Boyer a l'égard d'Inginac ne suffisaient pas pour l'exclure de cette grande charge où il pouvait être difficilement remplacé d'ailleurs, a cause desa capacité incontestable; et son patriotisme égalait ses hautes facultés.
2 Par cette dernière disposition de son ordre, non-seulement le président excédait ses pouvoirs, mais il se créait des embarras en statuant sur des affaires d'intérêt entre des particuliers. Il ne tarda pas à intervenir dans un procès qui eut lieu entre Doran et Sureau, négocians anglais et français : procès qui dura plusieurs années, par l'esprit de chicane qui animait Doran. Ce fut lui qui réclama cette intervention du président, et il finit par réclamer aussi celle du gouvernement britannique contre Boyer, pour en obtenir 500 à 600 mille piastres comme dommages-intérêts de la prétendue violation de son droit. Ce serait toute une histoire a relater, car elle ne prit fin qu'à la mort de Doran, arrivée en 1845 ; alors, il réclamait encore cette somme du gouvernement haïtien, responsable, selon
Le droit de grâce n'était pas plus accordé au Président d'Haïti dans la constitution de 1816 que dans celle de 1806, comme le Sénat l'avait fait observer à Pétion, dans ses Remontrances de 1808; mais l'usage que ce dernier en avait fait fut sanctionné par l'approbation populaire, en tout temps. Qui eût voulu contester à Pétion mourant, ce bel attribut de l'autorité supérieure, lorsqu'il gracia le soldat du 14e régiment condamné à mort? A son avènement, Boyer pouvait donc imiter sa conduite : un tel acte est toujours de bon augure pour l'administration d'un chef de gouvernement.
Un ordre du jour, du 5 avril, prévint l'armée qu'elle serait passée en revue, dans toute la République, pour recevoir un mois de solde le 9.
Il y avait peu de fonds dans les diverses caisses du trésor national ; mais, décidé à renouveler souvent de pareils ordres du jour et à faire jouir les fonctionnaires publics de leurs appointemens, le président dessina son administration dès ce moment, en enjoignant au secrétaire d'État de contraindre immédiatement les débiteurs du trésor à solder leurs comptes. An Port-au-Prince, des négocians étrangers et nationaux étaient dans ce cas ; ils avaient mésusé de la bonté de Pétion à leur égard, en prorogeant incessamment les délais qu'il leur fit accorder pour faciliter leurs transactions. Le caractère de son successeur, connu de tous, et quelques paroles sévères qu'il prononça à cette occasion, imposèrent tellement, qu'en peu de jours presque tous les débiteurs s'étaient exécutés \ Aussi, dès le mois d'août suivant, il n'y avait
lui, (les faits de l'ex-président. Secrétaire d'État de la Justice, j'éclairai le gouvernement sur cette étrange réclamation et la lis rejeter, par la connaissance que j'avais de toutes les phases de celte affaire : mon rapport fut publié. 1 Celle mesure fut cause, en partie, de la déconfiture de Samuel Oawson, n godant
plus de bons du trésor en circulation ; c'est-à-dire, les feuilles d'appointemens des fonctionnaires, les ordonnances en dépenses pour fournitures à l'Etat, etc., dont les commerçans trafiquaient par un agiotage ruineux auquel les porteurs étaient soumis *.
Boyer fixa encore l'attention publique par une autre mesure d'ordre qu'il prit le 7 avril : il fit publier un avis par le secrétaire général, qui accorda un jour d'audience par semaine, où le public serait admis à se présenter pardevant le Président d'Haïti, le dimanche étant exclusivement consacré aux fonctionnaires. Comme bien des gens avaient contracté l'habitude daller presque chaque jour au palais, sans y avoir affaire, et d'autres pour solliciter une foule de choses de Pétion, — ce que souffrait sa patiente débonnaireté2, à partir de cet avis, les flâneurs durent se résigner à s'abstenir de troubler le travail du chef de l'État : de là néanmoins quelque mécontentement fort injuste de leur part.
L'ouverture de la 2e session de la Chambre des représentais eut lieu le 13 avril : dans leur discours, les deux
américain. Obligé de payer ce qu'il devait a l'État et ayant pris des particuliers des sommes considérables à gros intérêts, il fit banqueroute.
1 Abeille haïtienne du 16 août.
2 Indépendamment des habitués de la capitale, les visiteurs de la campagne affluaient au palais par rapport aux dons nationaux- Un jour, l'un d'entre eux demanda a Pétion une concession, et il lui dit de présenter une pétition en désignant l'habitation de son choix pour l'avoir. Le solliciteur revint ensuite avec la pétition qui désignait le verger de Volant le Tort, propriété de Pétion. Celui-ci rit beaucoup de celte demande étrange; mais soupçonnant que le campagnard avait été égaré par l'écrivain de la pétition, il lui dit : « Com-
« ment, mon ami, vous voulez que je vous donne mon beau verger où j'ai planté moi-même « des arbres auxquels je tiens tant ? — Non, président, je ne vous demande qu'une conces- « sion de terre. — Qui donc a écrit la pétition pour vous? — C'est un vieux mulâtre « nommé Leriche; il m'a demandé vingt gourdes pour la faire. — Eh bien ! allez lui dire « que le président ordonne qu'il vous remette ces vingt gourdes, sinon il sera mis en * prison. Revenez ensuite auprès de moi, et je vous donnerai 5 carreaux de terre sur une « bonne habitation. » On conçoit bien que le vieux mulâtre s'exécuta aussitôt.
[1818] CHAPITRE \m. §68
présidens s'attachèrent à décerner des éloges à la mémoire de Pélion. Celui de la Chambre exprima, au nom de ses collègues, l'espoir qu'ils avaient que Boyer se plairait à suivre les traces de son illustre prédécesseur.
Le même jour, un avis du secrétaire général prévint le public que le gouvernement voulait faire achever la construction du lycée national, et procéder aux réparations urgentes du palais de la présidence; qu'en conséquence, les offres des entrepreneurs seraient reçues afin de parvenir au marché le plus avantageux à l'État. Mais, de ces deux objets d'utilité publique, le palais fut le seul qu'on acheva.
Quelque temps avant sa mort, Pétion faisait tailler, dans la cour du palais, la charpente de l'édifice dont il avait tracé le plan pour servir au lycée national, parce qu'il se plaisait à diriger l'architecte chargé de ces travaux : cet édifice eût été vaste et approprié à un tel établissement. Toutes les offres produites pour son achèvement furent rejetées par Boyer qui trouva que ce serait trop dépenser; et le lycée continua à être placé successivement dans des maisons dont la construction n'y convenait guère.
Cette épargne était d'autant plus mal-entendue, que la situation du trésor public ne tarda pas à s'améliorer. Et queile dépense pouvait être plus utile, plus avantageuse au pays tout entier, que celle qui eût créé un local propre à recevoir de nombreux élèves, pensionnaires ou externes, venus de toutes les parties de la République, pour y recevoir une instruction supérieure et une éducation nationale sous les yeux du gouvernement? C'était la pensée de Pélion, et le prospectus qu'il fit publier pour le lycée le prouve ; car il voyait tout l'aveuir de la
366 études sur l'hsjtoire d'haïti.
patrie dans les lumières de ses enfans. Il est probable qu'il n'eût pas négligé de faire venir de France de bons professeurs à cet effet. En rémunérant généreusement leurs talens et leurs services, le gouvernement aurait mis, d'un autre côté, les pères de famille en mesure de faire profiter à leurs fils ces moyens d'instruction, avec la facilité de venir les voir à la capitale, de dépenser moins que ceux qui se sont vus dans la nécessité d'envoyer les leurs à l'étranger. D'autres considérations importantes se rattachaient d'ailleurs à la fondation d'un grand établissement d'instruction publique dans le pays; mais elles ne peuvent être exposées ici.
Un nouvel ordre du jour du 14 avril enjoignit aux chefs de corps de troupes de passer, une fois par semaine, l'inspection des armes, équipemens et fournimens des militaires sous leurs ordres ; — aux officiers sans emploi, de se présenter au bureau de l'état-major général pour être inscrits ; — aux invalides, de se présenter également à celui des commissaires des guerres pour être immatriculés. Cet acte se terminait ainsi : « Le Prési- « dent d'Haïti compte sur le zèle et l'activité des chefs « de corps et de tous ceux qu'il appartiendra, pour l'exc- « cution entière des dispositions du présent ordre. Il « sera aussi prompt à faire l'éloge de ceux qui feront « leur devoir, qu'il le sera à censurer ceux qui montre- « raient de la négligence. » Un mois après cet avertissement, un autre ordre du jour annonça que le président passerait lui-même l'inspection des armes, etc., des troupes de la capitale, et que les commandans d'arrondissement agiraient de même dans l'étendue de leurs Gommandemens respectifs.
Mettre de l'ordre dans les finances de l'État, afin de
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pouvoir rémunérer ponctuellement les services publics ; prescrire à l'armée des obligations à suivre pour assurer sa force et sa discipline, c'était opérer utilement sur deux parties essentielles dans l'administration de tout pays; et l'état de guerre où se trouvait la République donnait un nouveau prix à ces mesures. Néanmoins, sa force et sa stabilité ne dépendaient pas uniquement de ses armes ; le développement des idées, par l'instruction de la jeunesse, avait droit à une égale sollicitude *.
Celle du président se porta, dans la première quinzaine d'avril, sur une autre mesure qui dépendait de l'édilité de la capitale, et dont la nécessité avait été reconnue au mois de février précédent. Il ordonna le nettoyage des rues, places et quais, par l'enlèvement des immondices qui les comblaient; il fît réparer les fontaines publiques: déjà on ne faisait plus d'inhumations au cimetière intérieur de la ville.
On ne pouvait qu'applaudir à cette attention donnée par le chef de l'État, à la propreté d'une ville où la chaleur est si intense, à la circulation facile de l'excellente eau de Turgeau qui désaltère ses habitans, lorsqu'on se rappelait que trois années auparavant, le 3 juillet 1815, le général Boyer avait pris une semblable initiative par rapport à ces deux choses *. Mais, hélas ! pourquoi fautil que l'histoire qui prend note de tout, dise dès à présent, que sous ce rapport, la longue administration du président ne répondit point à son commencement!...
Dans la situation où il prenait les rênes du gouver-
i On remarquera que la loi du budget ne fut pas exécutée, quant a l'armée surtout : s'il avait fallu la payer tous les mois, le gouvernement n'aurait pu mettre de l'ordre dans les finances, avoir un excédant en caisse pour payer les fonctionnaires publics. 2 Par un Avis au public, le Général commmandant de l'arrondissement : « Prenant eu considération et voyant avec peine le<; difficultés que les habitans de celle
nementde son pays, Boyer jugea qu'il était convenable de faire une démarche auprès des autorités supérieures delà Jamaïque, représentant la Grande-Bretagne dans le voisinage d'Haïti, afin d'entretenir de bonnes relations avec elles, par l'assurance qu'il leur donna, que le commerce de cette puissance continuerait, comme sous Pétion, à être considéré et protégé, étant celui d'une nation amie.
En conséquence, le 16 avril, le brig de l'État le Philunthrope, commandé par Juste Lafond, partit du Portau-Prince et se rendit à Port-Royal. Le colonel Lerebours, aide de camp du président, accompagné du chef de bataillon du génie Lechat fils, fut chargé de dépêches adressées au duc de Manchester, gouverneur général, et à Sir Home Popham, amiral de la station. Ces deux autorités accueillirent parfaitement les envoyés du Président d'Haïti et la notification qu'il leur fit de son avènement. Elles lui répondirent qu'elles allaient transmettre au gouvernement britannique l'expression des sentimens du nouveau chef de la République; et elles témoignèrent elles-mêmes l'espoir que les sujets de la Grande-Bretagne se conduiraient toujours, de manière à mériter la protection qui leur était promise comme par le passé 4.
Le 2 mai, le Philanthrope rentra au Port-au-Prince avec les envoyés haïtiens, qui se plurent à dire à chacun,
ville éprouvent souvent pour avoir l'eau des fontaines publiques, et voulant aussi remédier aux causes qui, depuis longtemps, altèrent la qualité de celle qu'on en reçoit, etc. »
I Soit en entrant à Port-Royal, soit en sortant de ce port pour retourner à Haïti, Juste Lafond lit une manœuvre dont l'habileté prouva sa capacité comme marin et lui valut les complimens des officiers anglais. Le Philanthrope fut visité par eux, et ils adressèrent des éloges a son brave commandant, pour la propreté et la belle tenue du navire, pour la discipline qui régnait parmi son équipage. Nos marins firent eux-mêmes respecter le pavillon national, par leur attitude et la décence qu'ils montrèrent durant leur séjour a Port-Royal.
avec quelle courtoisie ils avaient été reçus à la Jamaïque; et le 5, le président adressa au sénat un message pour lui faire part de ces particularités et des dépêches qu'il avait reçues.
En même temps que ce garde- côtes se rendait à Port-Royal, une autre mission prenait la voie de terre pour se rendre à Santo-Domingo, auprès du gouverneur pour l'Espagne de la partie de l'Est d'Haïti. C'était le colonel Ulysse, aide de camp du président, accompagné du capitaine Chéri Archer, des chasseurs à cheval de la garde, qui était porteur de la dépêche par laquelle le Président d'Haïti donnait l'assurance au gouverneur, de son intention d'observer les rapports préexistans de bon voisinage, et que les naturels de cette partie de l'île pouvaient continuer leur commerce avec la République , en toute sécurité. Accueillis également avec égard et distinction, les envoyés revinrent bientôt, porteurs d'une réponse favorable.
Ces deux missions furent dictées par une sage politique. A l'extérieur , elle maintenait la République dans une excellente position, à l'égard de la puissance qui faisait tous ses efforts auprès des gouvernemens européens, pour faire cesser la criminelle traite des noirs, et dont le concours indirect avait contribué à préserver Haïti d'une invasion de la France. A l'intérieur, cette politique jalonnait pacifiquement la route que, quatreannées après, notre armée devait parcourir pour aller planter le drapeau haïtien sur la Tour de la ville des Colombs.
La mémoire du chef auguste dont on suivait alors la
pensée si prévoyante, réclamait un acte national pour
consacrer les services qu'il avait rendus à son pays. Le
16 avril, la première proposition que fit le président
t. vin. 24
370 études sur l'histoip.ë d'haïti.
Boyer à la Chambre des représentais fut dans ee but, et elle vota la loi .< portant la reconnaissance nationale des « services rendus à la patrie, parle feu Président d'Haïti, « Alexandre Pktion. »
Lorsqu'un peuple s'honore aux yeux de la postérité, l'histoire se doit à elle-même de faire connaître ses actes. Voici cette loi rendue le 27 avril :
La Chambre des Représentant des communes,
Considérant que la conscience nationale ne serait point satisfaite, si, au milieu des regrets qui affligent tous les cœurs, le corps législatif ne s'empressait de consacrer de la manière la plus solennelle, la reconnaissance du Peuple Haïtien, pour les services signalés que le feu Président d'Haïti, Alexandre Pétion , a constamment rendus à la patrie pendant sa glorieuse vie ;
Considérant que ce vertueux Magistrat de la République, en travaillant à l'œuvre de la régénération d'Haïti, avait fait le sacrifice de tout intérêt personnel pour ne s'occuper uniquement que du bonheur public, sa seule ambition, et qu'en conséquence de ce désintéressement, sa fortune particulière ne peut offrir à sa famille un sort heureux, qu'il est de la grandeur haïtienne de fixer ;
Après les trois lectures, la Chambre, usant des droits que lui donne la constitution, a arrêté ce qui suit :
1 . Il sera érigé au pied de l'arbre de la Liberté, où le corps d'ALEXANDRE Pétion est déposé, un mausolée pour éterniser la mémoire du Fondateur de la République d'Haïti, où seront tracées les principales actions qui ont honoré sa vie. Le pouvoir exécutif est chargé de l'adoption du plan qu'iljugera conforme au vœu de la Nation.
2. La forteresse, dans la capitale de la République, connue sous le nom de Fort National, portera désormais celui de Fort Alexandre; et la place d'armes ou champ de Mars, s'appellera Place Pétion.
3. Pendant trois années, le 29 mars, Usera célébré dans toutes les églises de la République, un service funèbre en commémoration du défunt, auquel toutes les autorités assisteront en corps. Ce jour de
deuil sera marqué par la fermeture des magasins ou boutiques, et par la suspension des travaux dans les campagnes.
4. La Nation décerne, par l'organe de ses Représentans, une pension viagère et annuelle à la citoyenne Cèlie Pètion (sous la tutelle de sa mère), d'une somme de quatre mille gourdes; et à ses deux neveux, les citoyens Méroné et Antoine Pierroux, une semblable pension de quinze cents gourdes à chacun, payable par trimestre.
5. La présente loi sera envoyée au Sénat de la République pour son acceptation.
(Elle fut signée par Baronnet, président, Pierre André et Lefranc, secrétaires de la Chambre ; décrétée le 4 juin par le Sénat et signée par Larose, président, et N. Viallet, secrétaire; et enfin
promulguée le 6 juin par Boyer, avec le contre-seing de B. Inginac.
secrétaire général.) *•
La gratitude personnelle que le président Boyer devait à Pétion, rendait très-convenable l'initiative qu'il prit pour proposer les mesures que dictait cette loi. C'était encore à lui de les exécuter, pour répondre au vœu de la Chambre des représentans et du Sénat, revêtu de l'approbation du peuple.
A regard du mausolée à ériger, après diverses combinaisons, divers projets., on avait adopté le plan d'un tombeau en marbre sur la place Pétion, sur lequel on eût posé une statue en bronze, pour représenter l'image du grand Citoyen aux yeux et à l'admiration de la Nation qu'il rendit heureuse par ses bienfaits et sa sagesse politique; des bas-reliefs auraient figuré les principales actions de sa vie.
Boyer resta chargé de tout faire préparer à l'étranger; il le promit. Mais, vingt-cinq années d'une administration paisible s'écoulèrent, après un nouveau projet conçu en 1840 pour l'érection d'une chapelle, et le président
n'a laissé que le modeste caveau où se trouve le cercueil
qui renferme les restes du Fondateur de la République.
La disposition de la loi, relative à la pension nationale accordée à sa fille, ne fut pas non plus exécutée *.
Un sentiment d'extrême délicatesse fut cause de l'inexécution de cette dernière. Mais a quoi attribuer l'inexécution de l'autre disposition? Certes, ce n'est pas le cœur de Boyer qu'il faut accuser, mais son esprit d'économie poussant l'épargne à ses dernières limites 2.
Cet esprit parut dans plusieurs autres lois qu'il proposa. L'une d'elles établit la perception d'une gourde , comme droit d'entrée dans la République, pour chaque bœuf, vache, génisse et bouvart introduits par mer ou par terre. Le fait est , qu'on n'en importait point par la première voie ; mais que la loi avait pour but d'établir cette imposition sur les bestiaux venant de la partie de l'Est, qualifiée de Partie Espagnole. dans son 3e article.
Une nouvelle loi fut rendue sur le timbre, qui abrogea celle de 1817. Elle établit des amendes contre les contrevenans, lesquelles n'existaient pas dans l'autre, et régla mieux la comptabilité relative à cet impôt.
Par une autre sur le tribunal de cassation, quelques changemens furent introduits dans la procédure à y
1 Le moment viendra, peut-être, où je dirai dans quelles circonstances je fus étonné de savoir cela; que ce fut mol qui engageai et décidai le président Boyer a faire payer "a la mère de Célie, la totalité de la somme qu'elle aurait dû recevoir annuellement, ppndant plus de sept années, pour la pension de sa fille ; et que j'écrivis l'ordre qu'il signa a cet effet et qui fut exécuté par le Secrétaire d'État Pilié.
2 II faut convenir que l'érection du mausolée, tel qu'il fut conçu, aurait produit un mauvais effet sur la place Pétion, si mal tenue sous tous les rapports et entourée de maisons inégalement bâties ou en ruines. En y élevant ce monument national, il aurait fallu tout mettre en harmonie, faire beaucoup d'autres dépenses. Boyer y aura réfléchi, sans nul doute, et il aura renoncé à l'exécution de la loi. Il en a été de même pour la chapelle qui devait être bâtie sur l'emplacement où naquit Pétion et qui lui avait appartenu comme héritage de famille, dans laquelle on aurait déposé son cercueil et celui de Célie.
[1818| CHAriTRE vin. 373
suivre, et une réduction fut opérée sur les émolumens accordés à ses membres. En prêtant son serment, Boyer avait dit « qu'il donnerait surtout l'exemple de Vècono- « mie : » ce fut par ce haut tribunal qu'il commença ses réformes.
Elles portèrent aussi sur un autre objet qui les réclamait réellement : l'entretiendes grandes routes publiques. La loi de 4 817 à ce sujet fut abrogée, parce qu'elle avait occasionné de fortes dépenses sans obtenir de meilleures réparations à ces voies de communication, et que les ouvriers agricoles n'avaient pas moins été détournés de leurs travaux, volontairement, en se mettant au service des entrepreneurs.
Cependant, tout en économisant, le président songea à une dépense que réclamait riiurnanité et qui était dans les prévisions de la constitution. Il proposa au corps législatif une loi qui fut rendue, « portant établissement « d'un hospice de charité et de bienfaisance dans le chef- « lieu de chaque département de la République, pour re- « cevoir les pauvres valides et les infirmes des deux sexes « et de tout âge. » Tout fut réglé par cette loi, — admission, soins à donner, administration, etc. Un édifice considérable fut mêmeconstruitsur l'anciennehabitation Gressier, à 5 lieues du Port-au-Prince, dans un lieu salubre, pour être l'hospice du département de l'Ouest en attendant l'érection de celui du Sud. Mais après son achèvement à grands frais, le président ne donna plus suite à ce dessein; aucun infirme n'y fut admis, et ces constructions finirent par tomber en ruines, après avoir servi pendant quelques aimées au logement de la cavalerie.
Dès à présent, il nous faut constater ce manque de persévérance qui était un des traits distinctifs, un des
défauts du caractère de Boyer. Avec l'esprit le plus prompt à concevoir un projet judicieux, le désir le plus vif de le mettre à exécution, il lui arrivait souvent de ne pas le poursuivre jusqu'au bout, comme s'il se rebutait par le moindre obstacle qu'il rencontrait ensuite, ou qu'il ne faisait qu'entrevoir.
Peut-être fut-ce à raison de cette observation qu'on avait, faite sur son caractère, et de l'ardeur qu'on le voyait mettre à vouloir opérer beaucoup de choses par luimême, que dans le mois qui suivit son avènement à la présidence, Milscent, se faisant l'organe du public, osait, dans son journal, l'engager à s'entourerd'une sorte deconseil-d'Etat, qu'il formerait en choisissant des fonctionnaires et des citoyens, « pour l'aider à gouverner la République1.» Ce journaliste espérait, sans doute que Boyer serait porté à exécuter ce qui aurait été jugé utile, par lui et ce conseil ad-hoc Mais, quelque fût son motif, Milscent s'adressait au chef le moins disposé à croire qu'il avait besoin d'être aidé dans le gouvernement de l'Etat, ni qu'il lui fallût déférer aux avis d'autres hommes, à moins qu'ils ne pénétrassent sa pensée intime. La forme même que Milscent prit pour l'engagera cela, — la publicité, — était la moins propre à faire agréer son idée.
Sans nul doute.il ne convenait pas que le chef de l'Etat parût être sous l'influence de qui que ce soit; car il y a toujours un grand inconvénient, un danger même pour la chose publique dans une telle situation. D'un autre côté , le président Boyer était trop éclairé pour n'avoir incessamment besoin de conseils pour gouverner son .pays; il a prouvé par des faits et par des actes nombreux
1 Abeille haïtienne du 16 mai.
qu'il en désirait le bonheur et la prospérité, et il lui en a procuré le plus qu'il a pu. Mais peut-être a-t-il poussé trop loin la crainte qu'on le crût influencé, même par de simples avis qui lui auraient été donnés '.
Dans cette session législative, la chambre des représentais déchargea le secrétaire d'Etat de toute responsabilité, par rapport aux comptes généraux des finances pendant les années 1811 à 1817 inclusivement. Peu de jours après, ce grand fonctionnaire publia un avis au commerce, pour avertir les consignataires qu'il ne serait plus reçu dans les douanes, des supplémens aux factures originales et aux manifestes exigés d'eux, après ceux qui auraient été d'abord présentés à cette administration pour l'entrée des marchandises. Cetavis prouve qu'ils voulaient continuer une pratique qui facilitait des fraudes dans la vérification des marchandises.
Le président avait fait une visite d'inspection dans les lignes de Trianon. Accueilli avec enthousiasme par le général Benjamin et ses subordonnés, il émit un ordre du jour qui les signala tous comme ayantacquisdes droits à la reconnaissance publique, par leur exactitude à remplir leurs services, tout en déclarant sa satisfaction du zèle et du bon esprit de l'armée en général : une revue de solde fut annoncée eu même temps, ce qui était propre à satisfaire également l'armée.
1 Voyez a ce sujet les Mémoires d'Inginac, page 35 et 33. Il n'est pas un seul fondions naire public, parmi ceux qui approchaient le président Boyer, qui ne puisse attester ce que j'en dis moi-même; et je rappelle ici que, sous son gouvernement, en 1840, je publiai un écrit politique où, touten le défendant contre des imputations injustes, je dus protester de n'être pas son conseiller habituel , en affirmant « qu'a ma connaissance, le Président « d'Haïti n'a aucun conseiller, qu'il n'est tous l'influence de qui que ce soit. »
En ce moment, ries députés, envoyés par Christophe, arrivaient au Port-au-Prince. Ils étaient au nombre de quatre, et porteurs d'une proclamation par laquelle il invitait les généraux, les officiers de tous grades, les soldats et citoyens de la République, à se soumettre à son autorité royale, en promettant l'oubli dupasse, le pardon des injures, la conservation de chacun dans ses fonctions, etc., enfin, comme il avait fait en 1815 \ A cet effet, il s'était rendu à Saint-Marc au commencement de juin, et bien plus dans l'intention de profiter de toute chance que lui auraient laissée des divisions dans la République, par suite de la mort de Pétion et de l'élection de Royer; mais plusieurs soldats de son armée saisirent eux-mêmes leur rapprochement de nos lignes pour y passer en transfuges : c'était lui donner un avertissement utile à la conservation de sa couronne, et il y fit attention 2.
Quant à ses députés, arrivés le 1er juillet, jour où fut chanté à l'église un grand service funèbre en mémoire de Pétion, le président les reçut immédiatement après cette cérémonie religieuse, au milieu des généraux, des officiers de tous les corps, des fonctionnaires civils, des sénateurs et des représentais qui en revenaient avec lui. Il fit donner lecture de la proclamation royale , séance tenante : une explosion d'indignation éclata aussitôt dans
1 Nous croyons nous rappeler que cette députation étîit composée du général Bottex, de L. Dessalines, d'Edouard Michaud et d'un quatrième dont le nom nous échappe. La proclamation dont ils étaient porteurs avait été rendue a Sainl-Marc, le 9 juin : elle disait que Pétion était le seul obstacle qui s'opposait a la réunion des Haïtiens, etc.
2 C'est en apprenant la prochaine arrivée de Christophe a Saint-Marc, que le général Toussaint Brave, qui en avait le commandement, prit la résolution de s'empoisonner, parce qu'il avait su que ce tyran le suspectait d'entretenir des relations avec le Port-au-Prince : ce qui était faux.
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cette assemblée, et avec d'autant plus de force, qu'on venait de s'attrister sur la mort de Pétion, par la cérémonie qui représentait le jour de ses obsèques. Parmi les assistons qui se montrèrent les plus indignés, et en même temps les plus disposés à défendre la République, le général Gédéon, sénateur, se distingua : dans son enthousiasme, étant près de Boyer, il le prit à bras-le-corps et le souleva, en disant aux députés de Christophe : « Voilà notre chef, notre ami, celui que nous soutien- < drons au péril dé notre vie ! Allez dire à votre roi ce que « vous avez vu! Retirez-vous du territoire de laRépubli- « que ! » Les cris de : Vive la République ! Vive îe Président d'Haïti ! sortis de toutes les bouches, firent aussi bien comprendre aux envoyés que leur mission était terminée. Boyer fut d'une éloquence chaleureuse, en présence de cette manifestation patriotique , et il dit aux envoyés : que ce n'était pas à un révolté qu'il appartenait d'offrir le pardon et l'oubli du passé. Là même, une réponse fut formulée et signée par les assistans. On permit aux députés dépasser la journée et la nuit suivante au Port au-Prince; le lendemain ils repartirent pour Saint-Marc, d'où le Grand Henry retourna tout penaud, à son palais de Sans Souci. Quelques jours après, le brig le Philanthrope entrait dans la rade de la capitale , ayant à son bord 171 Africains qu'il avait trouvés sur un navire de traite qu'il captura du côté des Cayes et qui se rendait à Cuba. On éprouva une grande joie au Port-au-Prince , de cette résolution ferme et intelligente du commandant Juste Lafond, qui délivra ces malheureuses victimes d'un odieux trafic. Néanmoins, en l'absence de toute loi locale sur la matière, le président fit relaxer le navire négrier. II soumit au baptême religieux tous ces Africains dont il devint
378 ÉTUDES SUR L EIlSTOIHE DIIAÏTI.
l'unique parrain et fit incorporel' dans sa garde les plus valides : les autres hommes, les femmes et les jeunes filles furent confiés aux principales familles de la ville pour en prendre soin, et il y eut peu de mortalité parmi eux *. Un autre Africain civilisé, marié à une Européenne, arriva aussi au Port-au-Prince, le 50 juin, parmi les passagers d'un navire français sorti du Havre : il se nommait Félix Darfour,et venait spontanément habiter la République. Présenté au président par M. J. Ardouin, armateur du navire, qui revenait lui-même dans son pays natal après 46 ans d'absence, Darfouren fut gracieusement accueilli. Il n'avait pas les moyens de payer son passage et celui de sa femme; néanmoins, l'armateur les avait reçus et nourris à bord du navire durant une traversée de trois mois. Le président ayant appris ces particularités, fit indemniser M. J. Ardouin de ses dépenses, en le complimentant sur ses procédés généreux. Darfour n'avait non plus aucun moyen d'existence à son arrivée ; mais sachant lire et écrire, il profita des bonnes dispositions du président envers lui, pour obtenir l'autorisation de publier un journal à l'imprimerie du gouvernement, la seule qui existât alors au Port-au-Prince. Non-seulement le président ordonna que ce travail s'y fît gratuitement, mais pour assister Darfour encore plus, il lui fit donner du magasin de l'État le papier nécessaire à la publication du journal qui paraissait tous les quinze jours, et il y prit douze abonnemens pour une année qu'il paya de sa
I La plupart de ces Africains des deux sexes eurent une excellente conduite dans leur nouvelle patrie; ils se montrèrent reconnaissans des soins qu'on prit d'eux, devinrent industrieux et acquirent de petites propriétés par la suite. Voilà le résultat de la différence entre la Liberté et l'Lsclavaye : à Cuba, ils n'eussent été que des infortunés courbés sous la verge de fer des colons qui les auraient achelés ; a Haïti, ils devinrent des personnes utiles a la société.
cassette, au-dessus du prix fixé. En peu de temps, Darfour était assez à l'aise; car d'autres fonctionnaires et des particuliers s'y abonnèrent aussi ; et s'il n'eut pas un plus grand nombre d'abonnés, c'est qu'il écrivait médiocrement et que l'esprit de son journal déplut au public *. •
Le 14 août, en même temps que le Président d'Haïti informait le sénat qu'il allait faire une tournée dans l'arrondissement de Jacmel, il publia un nouvel ordre du jour pour féliciter l'armée sur les frontières de sa mâle attitude, les gardes nationales des campagnes, de leur zèle, pendant que la présence de Christophe à Saint- Marc faisait croire a une prochaine attaque. Ce même acte contenait des dispositions relatives au renvoi du service militaire, des vieux soldats qu'il était temps de réformer, et des infirmes qui ne pouvaient plus continuer ce service. Par suite de cette mesure, un mois après un autre ordre du jour prescrivait un recrutement dans toute la République, pour remplacer les congédiés et compléter les cadres des corps de troupes, et une revue de solde et d'inspection des armes. Presque en même temps, un arrêté avait réorganisé la garde nationale.
A Jacmel et dans tout son arrondissement, le président reçut de tous les citoyens et des militaires l'accueil le plus empressé et le plus cordial ; il fut fêté, la ville fut illu-
1 J'ai déjà publié ces faits dans un écrit poH'.iqujO, et je les affirme de nouveau, parce que Darfour et sa femme furent reçus chez mon père ; que je connais ces faits mieux que personne; que c'est moi qui faisais prendre le papier au magasin de l'État pour travailler ensuite au journal qu'il publiait. Son premier numéro parut le 5 août,e\.en octobre suivant il insinuait des choses malveillantes contre le président Boyer, dans t'Èclaireur haïtien. Wilscent lui en fit le reproche dans l'un des numéros de l'Abeille haïtienne, du mois de novembre.
minée en signe de la joie générale. Le 50 août, il était de retour à la capitale.
Quelques jours auparavant, à 5 heures de l'après-midi du 25, la foudre tomba sur la salle d'artifice de la citadelle Henry; cette salle sauta, et l'explosion occasionna des dégâts considérables dans ce monument de l'orgueil. Une partie du trésor royal fut emportée, etles pièces d'or et d'argent éparpillées dans le voisinage : le prince Noël, frère de la reine et duc du Port-de-Paix, périt dans cet événement avec quelques autres militaires1. En l'apprenant, Christophe se rendit à la citadelle avec sa maison militaire pour veiller aux premiers travaux; il ordonna que tout y fût réparé dans le plus bref délai ; et il enjoignit aux populations circonvoisines de rechercher partout les pièces d'or et d'argent, et de les lui rapporter sous peine de mort. En peu de jours, des sommes considérables furent remises au trésor ; car aucun individu n'aurait eu la tentation de s'approprier une seule de ces pièces de monnaie.
Déjà, dans le mois de juin, un arrêté du Président d'Haïti avait déterminé les formalités à remplir par ceux qui voulaient obtenir des concessions de terrains à cultiver, ou l'échange de leurs titres sur de nouvelles propriétés, parce que ces titres avaient été délivrés sous Pétion, sans due connaissance de la quantité de terre disponible sur chaque habitation rurale ; il en était résulté une grande confusion et des litiges entre les concessionnaires. Les arpenteurs, chargés de mesurer les concessions, avaient empiré cet état de choses, par leur négligence ou des opérations erronées ; un autre
1 On voit la tombe de ce prince dans la citadelle.
arrêté fixa leurs obligations et des peines contre les contrevenans.
Une proclamation du président avait suivi ces deux actes nécessaires; elle avait pour but d'honorer et encourager l'agriculture comme « l'art le plus noble et le plus « révéré chez tous les peuples éclairés. C'est elle qui a c civilisé le monde; elle est la source du commerce, de « l'industrie et des arts, et le germe précieux qui, seul, « peut nourrir et faire fructifier les semences de nos « institutions politiques... Cultivons la terre... En repous- « sant nos ennemis, le territoire est devenu notre pro- « priété. Des armes et de la terre, voilà nos biens... »
Ainsi, après les finances et l'armée, Boyer étendait sa sollicitude sur la culture des champs, en la relevant aux yeux du peuple comme une occupation utile. Il se préoccupa également d'un autre objet qui tient aux intérêts généraux delà société, dans ses rapports avec la famille, les mœurs, la propriété, les conventions et transactions entre les hommes : de la rédaction du Code civil haïtien. A cet effet, il forma une commission composée du général Bonnet, et des citoyens Théodat Trichet, Daumec, Dugué, Granville, Pierre André, Colombel, Milscent et Desruisseaux Chanlatte ; il la chargea du travail préparatoire qui, en élaborant ce code de lois, mettrait le pouvoir exécutif en mesure de le proposer au corps législatif ».
1 A peine cette commission avait-elle commencé ses travaux, que Darfour disait, dans son journal, « que si on n'y prenait garde, elle pourrait livrer les Haïtiens pieds et poings « liés a la France. » — Voyez l'Abeille haïtienne du 1" décembre 1818. Cinq mois après son arrivée dans le pays, cet homme essayait de semer la discorde entre les ciloyens ! Où était-il, quand Bonnet signait l'acte d'indépendance, quand il fondait la République d'Haïti avec Théodai Trichet, Daumec, Boyer, etc. ? Ce dernier eût dû dès lors supprimer le journal de Darfour : c'était son devoir, et il en avait certainement le droit.
Cette disposition était devenue une nécessité sociale, dans la situation où se trouvait déjà la République. On en avait senti le besoin sous le gouvernement de Dessalines, — en 4808. en organisant l'ordre judiciaire, — et lorsqu'en 1816, Pétion autorisa les tribunaux à appliquer le code Napoléon : déjà, en 1 812, Christophe avait donné un code civil à son royaume.
Parmi les membres de cette commission, on voit figurer Bonnet avec son titre de général. Bien qu'il ne fût pas encore réactivé dans l'armée, il n'est personne qui ne le qualifiât ainsi depuis son retour dans le pays, puisqu'on effet il n'aurait pu perdre ce titre que par un jugement légal. Pétion lui-même le lui donnait dans la conversation, et plus d'une fois Bonnet fut consulté, assure-t-on, dans les affaires de l'État. Depuis assez longtemps, il s'était réconcilié avecBoyer; et l'on doit considérer, à l'honneur des senlimens de ce dernier, qu'en le désignant comme président de la commission, c'était un acheminement vers sa réintégration dans son rang militaire. En effet, le 1er janvier 1819, il figura parmi les autres généraux réunis autour du Président d'Haïti.
Celui-ci, après sa tournée dans l'arrondissement de Jaemel, se décida à en faire une autre dans tout le département du Sud. Il convenait qu'il allât se présenter aux populations pour en connaître les besoins , et étudier sur les lieux les moyens à prendre pour mettre fin à l'insurrection de la Grande-Anse, déjà frappée d'impuissauce, ainsi que nous l'avons dit. Parti de la capitale le \ 5 octobre, le président se dirigea aux Cayes où il fut accueilli, comme dans l'arrondissement d'Aquin, avec des témoignages de respect et une bienveillance empressée; il en fut ainsi dans tout le département. Possédant lui-même
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l'art et le talent de se faire agréer, il en revint le 21 novembre, pénétré d'une entière satisfaction qu'il manifesta dans un ordre du jour du 28. Il y dit : « L'accueil flatteur « qui m'a été fait, les marques d'attachement et de con- « fiance qui m'ont été prodiguées, ont excité ma reconcc naissance, et c'est avec plaisir que je la conserverai « envers mes concitoyens... Le Président d'Haïti témoi- « gne sa vive satisfaction au peuple et aux troupes des « lieux par où il a passé... * »
Le même ordre du jour prescrivit la solennisation de la fête de l'indépendance nationale dans touteslescommunes, de manière à lui donner la plus grande pompe; et, en ordonnant une revue de solde à l'armée pour ce jour-là, il recommanda aux généraux et aux chefs de corps, de rappeler incessamment aux militaires sous leurs ordres , tout ce que leur devoir exigeait et ce que la patrie attendait encore d'eux : cet acte, enfin, appela l'attention de tous les fonctionnaires publics sur la nécessité de promouvoir l'accroissement des cultures, pour le bien être des cultivateurs producteurs et de la population en général.
Par suite de cette tournée d'inspection et de celle qui l'avait précédée, le président ayant visité les villes et les moindres bourgades des deux départemens de la République, un arrêté fut publié pour établir un nouveau classement dans le commandement des places et postes militaires.
Si le pouvoir exécutif ne négligeait pas les différentes
1 Étant aux Cayes, le président avait parlé aux généraux Borgella et Francisque de son intention de leur confier des divisions de troupes qu'il mettrait en campagne l'année suivante, contre les insurgés de la Grande-Anse. Le 15 novembre, étant a Jérémie, il annonça publiquement sa résolution a ce sujet. La flotte de la République y vint ajouter a l'éclat de sa présence dans cette ville. Quand il passa au Petit-Trou, il avertit aussi le général Lys, qu'il aurait une division de troupes sous ses ordres pour la campagne projetée. Dans le premiers jours de décembre, il écrivit a ces trois généraux de se tenir prêts.
administrations, par ses instructions et sa surveillance personnelle, il ne portait pas moins d'intérêt au commerce national. Le 1er décembre, la classedes marchands en gros et en détail lui adressa une pétition où elle se plaignait de la violation de la loi sur les patentes, par des cosignataires étrangers établis au Port-au-Prince, qu'elle désigna individuellement en citant des faits à l'appui, imputables à chacun d'eux, prouvant par là que ces étrangers vendaient en détail dans leurs magasins. Nonseulement le président accueillit favorablement cette plainte, en y répondant par une lettre ; mais il fît publier un avis à ce sujet par le secrétaire général ïnginac, pour interdire cette pratique, et il donna des ordres pour que les autorités chargées de la police veillassent à la conservation des droits des nationaux.
Deux autres avis du même grand fonctionnaire tendirent à faire cesser des exactions que des employés commettaient dans les bureaux publics, en exigeant des particuliers des rétributions non autorisées par la loi, pour l'expédition des affaires, et à interdire l'exercice de la médecine et de la vente des drogues, par des individus non pourvus d'autorisation à cet effet.
i^Dans tous les actes que nous avons cités jusqu'ici, on voit percer|l'esprit d'ordre et de régularité qui animait Boyer. Aussi obtint-il successivement plus de ponctualité de la part des fonctionnaires publics, dans l'accomplissement de leurs devoirs. Il parvint à ce résultai, surtout par son caractère qui était plus exigeant que celui de Pétion. Chacun éprouvait une certaine crainte d'être en butte aux paroles sévères de celui qui avait dit aux chefs militaires, dans son ordre du jour du 14 avril : « Le Pré- « sident d'Haïti sera aussi prompt à faire l'éloge de ceux
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« qui feront leur devoir, qu'il le sera à censurer ceux qui « montreraient de la négligence. »
Nous nous bornons pour le moment à ces seules remarques, car nous trouverons d'autres occasions d'en faire de nouvelles.
A la fin de novembre, un fait horrible eut lieu au Port-au-Prince : un fils donna la mort à sa mère en l'éventrant avec une fureur épouvantable, et voici dans quelles circonstances.
En 1817, Pélion avait témoigné le désir (nous croyons que ce fut au célèbre Wilberforce) de voir venir à Haïti , des professeurs anglais pour appliquer la méthode lancastéiïenne à l'enseignement primaire de la jeunesse, et deux ministres de la secte méthodiste de John Wesley étaient arrivés au Port-au-Prince, avec autant de ferveur pour propager leur culte , que de zèle pour l'objet qui les y amenait. Ils avaient promis de former de jeunes sujets à cette méthode d'enseignement mutuel; et ils établirent une école; mais prêchant en même temps, ils endoctrinèrent au méthodisme plusieurs individus. Parmi ces derniers, il se trouva un jeune homme d'une famille du Bel-Air, qui embrassa ce culte avec une grande exaltation : en vain sa mère, catholique, s'efforça de l'en détourner. Irrité des reproches journaliers qu'elle lui faisait à ce sujet, dans la nuit, il s'abandonna à une tentative exécrable; et voyant qu'elle y résistait avec colère, il prit un couteau qu'il plongea dans les entrailles qui l'avaient porté, en le tournant dans tous les sens. Aux cris de la malheureuse mère, on accourut et l'on arrêta son meurtrier qui fut livré au jugement du tribunal criminel. Quoiqu'il fût encore jeune et qu'il y eût lieu peut-être de T. vin. 25
croire qu'il avait agi sous l'empire d'une exaltation religieuse poussée jusqu'à la démence, le tribunal le condamna à la peine de mort. Ses parens firent des démarches auprès du président pour obtenir une commutation de peine; mais il n'y consentit pas, et îe condamné fut exécuté *.
Le président n'aurait pu céder à un sentiment de commisération, sans irriter profondément l'indignation populaire qui fut telle au moment de ce crime, qu'une multitude immense se porta à i'écoîe tenue par les méthodistes anglais et l'assaillit à coups de pierres, voulant même mettre à mort les deux professeurs. Ils furent protégés par la police et par les autorités; mais ils quittèrent Haïti peu après.
De cette époque date l'introduction dans le pays du culte Wesleyen ; car il y resta d'autres adeptes, et plus tard de nouveaux ministres y vinrent prêcher leur doctrine en établissant des écoles gratuites : le gouvernement ne s'y opposa point, et la conduite morale de ces ministres, à l'enconîre de celle de bien des prêtres catholiques, contribua à l'extension du méthodisme.
Tandis que des catholiques apostasiaient au Port-au- Prince, les officiers et soldats des différons régimens, chaque corps séparément, les propriétaires et cultivateurs de la plaine et des montagnes, même les pauvres infirmes, se cotisèrent dans leurs classes, pour faire chanter successivement, à l'église de cette ville, des services funèbres en mémoire de Pétion. L'abbé Gaspard
i Ce malheureux ne fut pas la seule victime de l'apostasie : une sœur de David-Troy, déjà d'une grande dévotion au culte catholique, devint folle pour avoir passé au méthodisme. A cette époque, des mesures de police furent prises pour interdire les réunions des sectaires; mais elles ne firent que les fortifier dans leur foi nouvelle.
répondit parfaitement à leurs intentions, et il mit encore plus de pompe dans la cérémonie commandée par les infirmes, qui témoignaient ainsi de leur gratitude enTers l'homme qui fut leur généreux soutien pendant sa vie. IlyaTait quelque chose d'édiiîant à Toir ces infortunés réunis dans le temple du Seigneur, pour l'invoquer dans leurs prières. A des jours fixes on les voyait pendant longtemps se rassembler autour du tombeau dePétion, récitant des prières, y jetant des fleurs.
Un fait se passa quelque temps après, qui prouva à quel point Pétion vivait, pour ainsi dire, dans tous les cœurs. Un homme de la campagne vint solliciter, nous ne nous rappelons quoi ; éconduit de la demeure du président qui ne l'avait pas vu, il se relira en disant qu'il allait porter plainte à Pétion. Rendu auprès de son tombeau, il se plaignit, en effets à haute voix, de ce qu'il appelait une injustice. Informé de suite de eette particularité, de cette touchante confiance aux mânes de son illustre prédécesseur, Boyer honora son pouvoir et son propre cœur, en faisant appeler cet homme qu'il renvoya très -satisfait.
Bruno Blanchet, étant à la Seyba, sur une hatte près de Saint-Jean, avait adressé au président, le 15 novembre, une lettre de félicitations sur sa nomination, où il exprima son désir de visiter la République : il voulait être rassuré à cet égard. Le 28, Boyer lui répondit, le remercia de ses complimens et lui dit que ses concitoyens le reverraient sans doute avec autant de satisfaction que le Président d'Haïti lui-même. Blanchet vint alors au Port-au-Prince où il obtint du président une commission de défenseur public qu'il sollicita, et il fit insérer un avis sur les journaux pour annoncer qu'il
ne donnerait que des consultations, ne pouvant plaider à cause de sa faible santé. Mais quelque temps après, il retourna sur sa hatte, et de là il alla se fixer définitivement à Santo-Domingo, dans le cours de l'année 1821. Dans le même mois de novembre, une ordonnance du roi Henry Ier organisa l'instruction publique dans ses États, sous la direction d'une chambre royale composée de quinze membres. Il devait y avoir des écoles primaires, selon la méthode Iancastérienne, des collèges, des académies et autres établissemens où l'enseignement serait gratuit, le roi salariant les professeurs qui baseraient leur instruction sur de bons principes, — la religion, le respect pour les lois et l'amour du souverain. Mais il n'y eut d'autres établissemens que quelques écoles primaires dans les principales villes l.
1 C'est cette ordonnance qui fil croire a l'étranger, que Christophe répandait l'instruction et les lumières dans son royaume, et que — « l'instruction porta ses fruits contre le « despotisme, » en le renversant de son trône : Placide Justin le dit textuellement. Voila omruentofi écrit l'histoire des pays qu'on ne connaît pas.
Proclamation de Boyer aux citoyens du Sud, annonçant la campagne contre les insurgés de la Grande-Anse. — Plan de cette campagne conçue par Pétion. — Les généraux Borgella, Francisque et Lys sont nommés pour l'exécuter. — Mort du grand juge Sabourin. — Ouverture de la session législative. — Instruction du président aux divers généraux employés dans la Grande-Anse. — La campagne s'ouvre le 1" février : premières opérations des troupes. — Modification ordonnée au plan de la campagne : marche générale sur le Grand-Boco de Goman, laquelle anéantit l'insurrection dès le 1" juillet. — Mort du général Vaval, à Aquin : le général Borgella est nommé pour l'y remplacer. — Le général Nicolas Louis remplace ce dernier dans la Grande-Anse. — Divers ordres du jour du Président d'Haïti, a propos de l'insurrection. — Il nomme le juge Fresnel a la charge de grand juge. — Diverses lois rendues dans la session législative. — Divers arrêtés du Président d'Haïti. — Portraits de Henri Grégoire placés aux palais du Sénat et de la présidence. — Boyer se rend dans le Sud où il est accueilli avec enthousiasme. — Proclamation qu'il publie pour annoncer la pacification de la Grande-Anse : mort présumable de Goman. — Le président retourne et est accueilli au Port-au-Prince. — Les commerçans nationaux de cette ville lui présentent un mémoire avec des considérations sur le commerce et l'agriculture. — Ce qu'il ordonne au grand juge. — Ses instructions aux commandans d'arrondissement et a ceux de place. — Session législative et lois rendues en 1820. — L'amiral anglais Sir Home Popham arrive au Port-au-Prince et propose a Boyer de faire la paix avec Christophe. — Le président s'y refuse. — L'amiral se rend au Cap d'où il écrit au président et lui envoie un projet de traité qui est encore repoussé. — Piéflexions a ce sujet. — Prévarication de Cator, trésorier aux Cayes. — Incendie au Port-au-Prince : actes de Boyer a cette occasion. — Règlement sur les conseils d'administration dans les corps de troupes. — Ouragan au Port-au-Prince. — Le 15 août, Christophe est frappé d'apoplexie dans l'église de Limonade.
Le calme profond qui avait suivi la mort du Fondateur de la République, la soumission des chefs de l'armée et de l'armée elle-même, et celle de tous les citoyens au décret du sénat qui appela le général Boyer
390 ETUDES SUR L'HISTOIRE b'uAÏTI.
à le remplacer ; l'accueil que celui-ci reçut dans toute l'étendue de l'État; l'impuissance où se trouvait le cruel tyran du Nord de renouveler ses attaques : tout prouvait que l'œuvre de Pétion était consolidée à jamais. Il n'y avait plus, désormais, qu'à en recueillir les doux fruits au profit de la nation haïtienne.
Mais, si la République était assurée de son avenir à l'intérieur, elle ne pouvait se dissimuler que la question extérieure de son indépendance politique restait encore sans solution. Pour amener cette solution et conquérir aussi l'avenir sous ce rapport , elle n'avait qu'à maintenir son union ; car V union, cest la force, c'est le secret d'être invincibles.
Dans cette pensée, le chef qui la gouvernait, ouvrit l'année 1819 par la célébration pompeuse de la fête de l'indépendance nationale. Il y prononça le premier de ce discours chaleureux et éloquens qu'il renouvela souvent à pareil jour sur l'autel de la patrie, en prêtant le serment consacré dès le Ier janvier 1804. Dans la circonstance qui nous occupe, il eut à faire appel à la mémoire du grand homme dont la cendre repose au pied de l'arbre de la Liberté; et cette partie de son discours fit prêter avec plus d'enthousiasme le serment national, par l'armée et les citoyens qui l'entouraient *.
i F. Darfour, arrivé dans le pays depuis six mois seulement, saisit l'occasion de cette fête nationale pour présenter une adresse imprimée : « Aux citoyens vénérables chefs de « la République d'Haïti, » afin de leur exposer des considérations générales sur la manière dont, selon lui, il fallait gouverner la République pour former des citoyens dévoués 'a la patrie, etc. Cet écrit, que nous avons sous les yeux, offre un résumé de l'histoire de Grèce et de Rome, avec quelques citations relatives aux Chinois et aux Suisses. Darfour y faisait le parallèle de l'Angleterre et de la France, en disant de celle-ci « qu'elle était semblable « a un épileptique agité du mal caduc et tourmenté depuis 2$ ans par toutes les convul- « sions révolutionnaires. » Il semblait lui-même vouloir se poser en Ré formateur de tout et fu'il voyait dans le pays qui venait de l'adopter pour citoyen.
Le 8 janvier, il fit paraître une proclamation adressée au peuple du département du Sud, pour lui annoncer que « l'heure avait sonné où l'insurrection de la Grande- « Anse devait cesser, et que des forces suffisantes allaient. « être déployées contre les rebelles. » Cet acte accorda néanmoins une amnistie à tous ceux qui s'empresseraient de recourir à la clémence du gouvernement, tandis que ceux qui persisteraient dans leur désobéissance aux lois de la République seraient traités avec rigueur.
Non-seulement le président était à même de savoir que Pétion se proposait d'ordonner une pareille campagne, après avoir recueilli tous les renseignemens propres à le guider dans le plan qu'il en tracerait ; mais dans sa tournée du Sud, Boyer s'en était convaincu par les déclarations des officiers militaires et du général Bazelais principalement. En recueillant lui-même des renseignemens de vive voix sur les lieux, le plan de la campagne devenait plus facile à établir.
En sa qualité de chef de l'état- major général de l'armée, commandant les arrondissemens de Jérémie et de Tiburon, le générai Bazelais étendrait sa haute surveillance sur les opérations militaires et pourvoirait aux approvisionnemens et à la solde des troupes, que Ton expédierait de la capitale. Les généraux Borgella, Francisque et Lys auraient chacun une division sous leurs ordres, formée de deux régimens du Sud, pour agir sur les points désignés par les instructions du Président d'Haïti. Ces généraux allaient être indépendans les uns des autres ; mais il leur serait recommandé de correspondre souvent entre eux et avec le général Bazelais, afin de s'entr'aider mutuellement, pour parvenir à la répression efficace des insurgés.
Ainsi, cette entreprise serait confiée à des chefs qui avaient agi pendant longtemps contre l'insurrection et qui connaissaient toutes ses pratiques et toutes les localités ; et trois d'entr'eux, Borgella, Francisque et Lys, étaient sans emploi dans le Sud : le président ne pouvait trouver une plus belle occasion d'utiliser leurs talens, leur activité et leur connaissance des lieux. Tandis qu'ils feraient traquer les insurgés, les généraux Marion et Bruny Leblanc seraient à la tête des gardes nationaux des arrondissemens des Cayes et de l'Anse-à-Veau, aux limites de leurs commandemens respectifs, pour former des cordons et des postes qui empêcheraient ces insurgés de passer hors de la Grande-Anse, qui les refouleraient incessamment vers les troupes agissantes : les gardes nationaux des arrondissemens de Jérémie et de Tiburon, sous les ordres des commandans de communes, opéreraient comme les autres.
Tel fut le plan de cette campagne dont le succès devait ramener une parfaite tranquillité dans le département du Sud '.
Pendant que le président faisait publier sa proclamation, le grand juge Sabourin se mourait à la capitale. Malade depuis quelque temps, il venait d'accompagner Boyer aux Cayes pour y inspecter les tribunaux : le 10 janvier, il termina son existence, comme Pélion, àl'âge de 48 ans2. La magistrature perdit en lui un chef qui se recomman-
1 Au moment où elle allait s'ouvrir contre les insurgés, Grégor Mac-Grégor arriva aux Cayes avec plusieurs navires de guerre et marchands, venant de Londres ; il allait attaquer Carthagène, encore au pouvoir des Espagnols. Boyer lui refusa les armes et les munitions qu'il lui demanda, de l'arsenal des Cayes; mais il lui permit d'en acheter du commerce de cette ville. Mac-Grégor échoua dans son entreprise et revint aux Cayes, d'où il repartit ensuite. — Abeille haïtienne du 16 février 1819.
2 Environ deux mois après, R. Sulherland mourut aussi au Port-au-Prince : il avait paru très-affligé de la mort de Pétion.
dait à l'estime publique, par ses talens, par son esprit élevé et son patriotisme. Sabourin avait un caractère conciliant et une politesse exquise dans ses rapports avec le public : deux qualités convenables à la haute fonction qu'il exerçait. Ses restes furent inhumés à l'église paroissiale , après des obsèques dignes de son rang et des services qu'il avait rendus à l'État.
Étant aux Cayes, Beyer avait convoqué la Chambre des représentans au 10 janvier : quelques jouis après, la session législative fut ouverte. En rendant compte de l'heureuse situation de la République, résultat de l'union de ses citoyens et de leur confiance dans son gouvernement, le Président d'Haïti annonça aux représentans des communes, que l'expérience indiquait diverses réformes à opérer dans plusieurs branches du service public, notamment dans f ordre judiciaire où il fallait porter de l 'économie ; que l'État ne devait plus rien à qui que ce soit ; qu'il regrettait de ne pouvoir dégrever l'agriculture des charges qui pesaient sur ses produits, parce que beaucoup d'édifices publics étaient à réparer ou à reconstruire, et que l'entreprise qu'il allait diriger contre les insurgés de la Grande.Anse exigeaitencore desdépenses extraordinaires.
Le 13 janvier, le président adressa ses instructions aux généraux Bazelais, Borgella, Francisque, Lys, Marion et Bruny Leblanc, pour l'entrée en campagne dans ces arrondissemens : les six régimens d'infanterie du Sud eurent en même temps l'ordre de s'y rendre. A la fin de ce mois, chacun était au poste qui lui fut désigné, et les généraux reçurent avec leurs instructions, une petite carte des quartiers en insurrection pour les guider dans leurs opérations.
394 ÉTCDES SUR L'iIlSTOir.E D HAÏTI.
Le général Lys, rendu à Jérémie, eut sous ses ordres les 18e et 19e régimens ; le territoire marqué en jaune sur la carte était celui où il devait opérer, — sa gauche appuyée sur le général Francisque, depuis la rivière de la Voldrogue, — et sa droite, sur le général Borgella, à fllet-à-Pierre-Joseph près de l'Anse-d'Eynaud.
Le général Francisque avait sous ses ordres les 15e et '16e régimens, opérant depuis la rivière de la Voldrogue jusqu'aux montagnes de la Hotte et du Macaya, élevées de 1200 toises au-dessus du niveau de la mer : ce territoire était compris dans la partie de la carte lavée en bleu .
Le général Borgella commandait aux 13e et 17e régimens et opérait depuis filet -à-Pierre-Joseph, dans la partie des ïrois et de Tiburon, pour atteindre aussi la Hotte et le Macaya : ce territoire était marqué en rouge.
Au moyen de ces indications sur la carte, chacun savait où il devait agir pour concourir à traquer les insurgés établis dans ces hautes montagnes, et chacun avait le choix du lieu le plus propre à fixer son quartier-général; car de là devaient partir incessamment des colonnes mobiles, des détachemens de 25 à 50 hommes, pour rechercher les insurgés dans leurs retraites les plus cachées, de manière à les surprendre, à les harceler, les capturer s'il se pouvait, ou abattre ceux qui ne voudraient pas se rendre prisonniers. Il était recommandé aux généraux d'exiger des troupes, de la persévérance et de l'opiniâtreté dans ces battues, les colonnes se croisant partout. Au quartier-général seraient une ambulance pour les malades parmi les troupes et un dépôt demunitions etde salaisons diverses pour le rationnement de chaque division, les militaires devant se nourrir avec les vivres du pays plantés en abondance par les insurgés.
Les instructions du président enjoignirent aux généraux de tenir un journal de leurs opérations, et de lui en envoyer un extrait tous les quinze jours, avec leurs observations s'il y avait lieu. Elles disaient : < Les in- « surgés sont sans forces et sans moyens; l'insurrection « est détruite aux trois-quarts : cependant, il en reste un « noyau à détruire quel'on ne peut considérer comme des « ennemis à combattre, mais bien comme des marrons « qu'il faut traquer... La volonté générale est que la « Grande-Anse soit rendue à la tranquillité; il faut que « cela soit. Donnons à nos observateurs jaloux cette « nouvelle et forte preuve de notre pouvoir national, et « notre pays acquerra un nouveau degré de force et de « considération... * »
Boyer y ajouta d'ailleurs des paroles flatteuses pour ses compagnons d'armes, qu'il appela à concourir avec lui à pacifier ce beau quartier de la République, trop longtemps dévasté par la slupide ignorance et la barbarie du chef de cette révolte.
Le quartier-général de Lys fut d'abord fixé sur l'ancienne habitation Gélin, dans le haut de la Grande-Rivière de Jérémie; celui de Borgella, sur l'habitation Pontonnier, à quelques lieues des ïrois ; celui de Francisque, sur l'habitation Charamel, dans le haut du canton de la Voldrogue. Leurs opérations commencèrent sur tous les points le 4er février, d'après l'ordre du président. On rencontra peu d'insurgés dans la partie basse des montagnes, car ils s'étaient établis sur les plus hautes
1 J'ai sous les yeux les instructions tractes au général Lys, conformes a celles données aux autres généraux : elles sont de l'écriture d'Inginac, ainsi qu'il l'a dit dans ses Mémoires de 1845, p. 3S et 36; mais il ne s'ensuit pas que ce fut lui qui conçut le plan de 1» ompagne et l'établit, comme il semble le faire entendre dans ce passage.
506 études suu l'histoire d'iuÏti.
parties; ils furent chassés à coup de fusil ; et dans le cours du Bras-Droit de la Grande-Rivière, ils résistèrent un instant à quelques compagnies de la division Borgella. Les rebelles s'enfuirent dans les étages supérieurs des montagnes; on les y poursuivit.
Ils avaient imaginé un moyen intelligent, on peut le dire, de dérober leurs cazes et leurs plantations de vivres, aux recherches des troupes qui seraient envoyées contre eux : c'était de ne pas tracer, de ne pas laisser apercevoir un seul sentier y conduisant ; et pour cela, ils marchaient dans le cours des rivières et des nombreuses sources qui y affluent de toutes parts, tant ce quartier est bien arrosé. Mais en ne voyant ni sentiers, ni traces de pas d'hommes, les colonnes mobiles se doutèrent bientôt de cette ruse, et elles suivaient les cours d'eau qui se présentaient sur leur marche ; elles avaient d'ailleurs à leurtête d'anciens insurgés qui s'étaient rendus et qui les guidaient la plupart : on parvenait ainsi aux plantations immenses qui fournissaient la nourriture aux rebelles. Bien que les troupes dussent se nourrir aussi avec les vivres qu'ils avaient plantés, elles avaient ordre de détruire, de ravager ces plantations, d'incendier les cazes, afin que les rebelles ne pussent plus en tirer parti : ce qu'elles exécutaient avec rapidité.
Elles furent employées durant un mois entier à ces opérations dans la partie basse des montagnes, à les parcourir en tous sens : il en résulta quelques soumissions parmi les insurgés, qui furent traités avec bonté et relégués dans les bourgs du littoral pour y être surveillés. Mais le plus grand nombre d'entre eux s'étant réfugiés dans les hauteurs, les colonnes mobiles allaient avoir trop d'espace à parcourir pour les y atteindre, en par-
tant du quartier-général respectif des trois généraux agissans : ces marches et contre-marches pour s'approvisionner de salaisons auraient fatigué les militaires, sans utilité pour la répression de l'insurrection.
Le général Borgella conçut alors l'idée de proposer au Président d'Haïti, une modification au plan de la campagne , en ordonnant à lui et ses deux collègues de se porter avec leurs troupes, moins des postes laissés dans le bas du terrain, sur les hautes montagnes avoisinant la Hotte, le Macaya et les Mamelles, pour y* pourchasser les insurgés, et Goman surtout qui avait son principal établissement, un gros village qu'il appelait le Grand-Doco, à environ 15 lieues de Jérémie , et qui était entouré de plantations immenses de vivres '. 11 communiqua son idée aux généraux Bazelais , Lys et Francisque , afin qu'ils concourussent avec lui à faire cette proposition au chef de l'État : ce qu'ils agréèrent. Ils proposèrent cette mesure vers le 1er mars.
Le président y ayant consenti, le 26 du même mois il leur ordonna de se mettre en mouvement, après s'être de nouveau concertés entre eux, sous la présidence du général Bazelais 2. A cette fin, ce dernier convoqua les autres généraux dans une réunion au fort Marfranc, et delà, sur sa propriété de l'ancienne habitation Breteuil : elle eut lieu dans la première quinzaine d'avril, et ils décidèrent de se mettre en marche aux premiers jours de mai,
1 Borgella avait une connaissance particulière des lieux, pour y avoir agi contre Goman en 1802, alors qu'il commandait aux Abricots. En entrant en campagne, il avait fait une marche à pied avec sa division pour étudier le terrain où elle devait remplir sa lâche. C'est après avoir parcouru les montagnes de l'Anse-d'Eynaud et des Irois qu'il eut cette idée.
2 J'ai également enlre les mains la lettre de Boyer à Lys, du 2G mars, par laquelle il modifia le plan de campagne, tout en maintenant les autres parties de ses premières instructions.
pour avoir le temps de faire rationner leurs troupes en salaisons, sel et eau-de-vie, toutes choses nécessaires pour se porter dans les hautes montagnes.
D'après le changement adopté pour la campagne, le général Francisque porta son quartier-général sur l'habitation Castillon, voisine du Grand-Doco de Goman ; le général Lys passa par la rivière du Bras-Gauche de la Grande-Rivière, pour opérer la jonction de sa division avec celle du général Borgella qui, lui, passa par la rivière du Bras-Droit, pour parvenir aux Sources-Chaudes, au bas des Mamelles, où cette jonction se fît1. De là, les deux généraux et leurs troupes gravirent ces montagnes escarpées, pour aboutir au Grand-Doco où l'on arriva vers le 6 juin. Généraux, officiers et soldats marchaient à pied dans les rivières, les sources, sur les crêtes des montagnes; et dans cette marche, on trouvait à chaque instant desaccidens de terrain très-variés, plus ou moins dangereux à franchir; mais aussi, la vue de la riche végétation de ces lieux compensait tout cela.
Sur la route parcourue, des colonnes mobiles se déta chaient à droite et à gauche pour traquer les insurgés, détruire leurs plantations et rejoindre ensuite les divisions en marche. C'est dans ces circonstances que l'une d'elles, de la 48e, commandée par le brave capitaine Welsh,
i La division Borgella passa quinze jours sur l'habitation Bourdon, pour y détruire les vivres plantés par les insurgés. Ce général eut alors le désir d'aller au sommet des Mamelles, et s'y rendit avec deux compagnies de grenadiers. Parvenu sur ces énormes rochers qu'on voit de loin, il fit battre une diane par les tambours et tirer un feu de joie pour épouvanter les insurgés du voisinage. On jouit de la plus belle vue, de ce point élevé et pittoresque: la Presqu'île du Môle, l'île de Cuba, la Navaze, etc., se montraient a nos yeux charmés de ce spectacle magnifique. Étant au Grand-Doco, les généraux Borgella et I,ys allèrent au Bois-Pin-Brûlé, sur la chaîne de la Hotte, d'où l'on découvre la mer au nord et au sud de la péninsule méridionale d'Haïti. Francisque ne pouvait, comme eux, marcher a pied dans oes montagnes, parce qu'il boîtait d'une jambe par une ancienne blessure.
faillit prendre Goman entouré de ses femmes. Son Excellence le comte de Jérémie fut contraint de se sauver en toute hâte» et laissa sur place ses papiers, ses effets parmi lesquels était un gilet galonné, et le drapeau du 2e bataillon de la 19e demi-brigade qu'il avait en 1807, en commençant sa rébellion. Tout fut envoyé au Président d'Haïti.
Les six régimens du Sud passèrent un mois au Grand- Doco, pour y détruire les plantes jusqu'à leurs racines, comme on faisait dans tous les lieux ; même les vivres qui ne servaient pas à leur nourriture étaient réunis en tas et brûlés. De ce village, dont les maisons furent ensuite incendiées, les colonnes mobiles partaient dans toutes les directions afin de traquer les insurgés. Ceux-ci, éperdus, fatigués de fuir incessamment, se rendaient aux autorités de Jérémie et des bourgs, aux postes établis dans les bas : la clémence du gouvernement les faisait accueillir partout. Il n'y eut que Goman et ses principaux officiers qui persistèrent encore quelques mois à se tenir cachés dans les bois; car à la fin de juin, l'insurrection était vaincue.
La mort du général Vaval, survenue dans ce mois, décida le président à nommer le général Borgella pour le remplacer dans le commandement de l'arrondissement d'Aquin ; et il envoya le général Nicolas Louis pour relever Borgella dans la Grande-Anse. Nicolas arriva au moment où les généraux quittaient le Grand-Doco pour se réunir de nouveau, à Jérémie, le Ier juillet, afin de se concerter sur les opérations qu'il y aurait désormais à faire pour l'entière pacification de la Grande-Anse.
Si les troupes employées contre les insurgés éprouvèrent les fatigues inséparables d'une telle campagne,
elles reçurent aussi de nobles encouragemens de la part du chef de l'État. Au moment où il ordonnait qu'elles se portassent sur les plus hautes montagnes de ce quartier, il publia, le 6 avril, un ordre du jour par lequel il adressa les plus grands éloges aux généraux, aux officiers et soldats, en leur disant de persévérer dans cette entreprisé qui devait rendre la tranquillité à leurs concitoyens ; et il ordonna en même temps d'user de bonté envers les rebelles qui venaient se soumettre. Alors, il envoya plusieurs de ses aides de camp auprès des généraux pour leur exprimer sa satisfaction de vive voix *.
Quelques jours après, un nouvel ordre du jour prescrivit une revue pour payer un mois de solde aux troupes. Un autre encore du 20 août, après la marche générale sur le Grand-Doco de Goman, adressa de nouveaux éloges à ces infatigables militaires, en leur disant qu'ils avaient bien mérité de la patrie. « Les insurgés, pressés «• de toutes parts, se sont soumis en si grand nombre, « que le Président d'Haïti est fondé à croire qu'il aura « sous peu à annoncer définitivement la capture ou la « soumission de Goman et de deux autres principaux < rebelles, marrons dans les bois. Tout annonce le retour « de la prospérité dans les beaux quartiers de cette partie * du Sud. » Une revue de solde fut ordonnée en même temps.
La situation du trésor public n'eût-elle pas permis ces rares payemens aux troupes, que leur constance à
1 Le chef d'escadron Vicsama, ensuite le colonel Carrié, le capitaine Grellier, etc., vinrent remplir ces missions, en apportant aux généraux des caisses d'un vin de choix et d'autres approvisionnemens que leur envoyait Boyer personnellement: ces attentions leur furent agréables. Carrié et Grellier firent, a pied, la marche sur le Grand-Doco avec Borgella et Lys, afin de pouvoir bien rendre compte au président de la situation des choses dans cette campagne.
poursuivre cette campagne n'aurait pas failli, que leur dévouement à leurs devoirs envers la patrie n'aurait pas été moins grand. Non, on ne saurait jamais faire assez de louanges du patriotisme que montrèrent en tout temps les braves soldats de la République d'Haïti !
Maintenant, passons aux travaux des législateurs du pays.
Tandis que le Président d'Haïti publiait des arrêtés pour affranchir les bois de construction des droits à l'importation pendant l'année afin de faciliter la réparation des édifices publics et particuliers; pour remplacer Sabourin par le respectable citoyen Fresnel, juge au tribunal de cassation ' ; pour créer une commission de l'instruction publique, — la Chambre des représentais et le Sénat rendaient la loi relative aux animaux épaves dont le produit de la vente était versé au trésor public ; celle sur les patentes pour l'année courante ; celle sur l'établissement des droits curiaux et les attributions des marguilliers * ; celle sur l'établissement des postes aux lettres : toutes devaient produire des ressources financières. Il en fut de même de la loi sur les douanes.
Celte dernière, en augmentant un peu l'évaluation des prix moyens des marchandises étrangères, élevait de 10 à 12 pour cent les droits d'importation, excepté sur celles de la Grande-Bretagne qui, au lieu de payer 5 pour cent,
1 Ce choix fut généralement approuvé, car Fresnel était justement estimé pour ses qualités personnelles. Sous Dessalines, il était commissaire impérial près le tribunal civil du Port-au-Prince. Il devint membre de l'Assemblécconstituante de 1306 et ensuite sénateur, de la série des neuf années.
% Celte loi était la conséquence nécessaire de la création des conseils de notables, qui ne sont que les municipalités des communes ; auparavant, les droits curiaux étaient fort mal régis et perçus encore plus mal : désormais ils allaient former un revenu assez im- portant.
t. vin. 20
durent payer dorénavant 7 pour cent. Ces marchandises anglaises, importées par navires haïtiens, ne devaient payer que 5 pour cent, et celles de toutes autres nations par les mêmes navires, 9 pour cent. Ainsi, la faveur faite par Pétion aux produits de la Grande-Bretagne était maintenue ; mais le fisc prélevait 2 pour cent de plus que par Je passé, et le pavillon national recevait la protection et les avantages qui lui étaient dus.
A l'exportation, les principaux produits du pays restaient assujétis aux mêmes droits qu'en 1817, d'autres éprouvèrent une réduction. Une autre loi de cette session réduisit aussi l'impôt territorial sur le sucre et le sirop, en les affranchissant des droits d'exportation pendant une année, afin d'en encourager la sortie, parce que le commerce diminuait ses exportations à cause plutôt de la fabrication défectueuse de ces deux denrées *.Les droits de consignation, de cubage et de jaugeage furent supprimés.
Aumoyende ce remaniement du tarifa l'importation, et des dispositions de la loi qui assuraient plus d'ordre et de régularité dans la perception des droits, le trésor public vit augmenter ses revenus. Aussi l'année 1819 donna 4,852,940 gourdes de recettes et 1,660,101 gourdes de dépenses, d'où la balance en sa faveur de 172,839 gourdes. Nous regrettons de ne pouvoir donner ici les chiffres de 1818, qui ont échappé à toutes nos recherches; il eût été
1 11 est certain que la mauvaise fabrication du sucre du pays, outre les frais de production, contribua a empêcher l'exportation de ce produit, de même que la préparation du café, mal soignée, est cause de son faible prix a l'étranger, en comparaison du café d'autres provenances. Dans cette année, on exporta 22,500,000 livres de café; 873,000 livres de sucre ; 213,000 livres de coton ; 283,000 livres de cacao ; 3 millions de livres de campèche, etc., le tout en chiffres ronds. — En 1818, l'exportation du café avait été de -20,300,000 livres ; 1,900,000 livres de sucre ; 384,000 livres de colon ; 326,000 livres de cacao ; 6,800,000 livres de campêche, etc.
JÎ819J CHAPITRE IX. 403
convenable de les comparer à ceux-là. Nous savons seulement que la solde de l'armée n'eut pas lieu, tous les mois, selon que le prescrivait le budget volé en 181 7 : ce qui permit de payer exactement tous les fonctionnaires publics.
La plupart des lois rendues dans la session de 1817, avons-nous déjà dit, avaient été l'objet de la critique du général Boyer parlant au général Borgella. Dans la session de 4818, il avait fait abroger, avec raison, lajloî sur l'entretien des grandes routes publiques, et il fit aussi réduireles émolumens des magistrats composant le tribunal de cassation.
La loi sur les attributions respectives du Secrétaire d'État, du Grand Juge et du Secrétaire général devint, en 1819, l'objet d'uneattention spéciale de sa part; car elle n'avait pas obtenu non plus son assentiment. Boyer était trop porté, il faut le dire, à vouloir tout concentrer en ses mains, pour laisser en celles du Secrétaire d'État et du Grand Juge, toutes les attributions que leur conférait la loi de 1817 ; et quant au Secrétaire général, il est vrai qu'il n'en avait pas réellement d'après celte loi, qu'il n'était que chargé du travail personnel du Président d'Haïti, au terme de l'art. 167 de la constitution.
Avec ses idées préconçues, le présidentproposa au corps législatif une nouvelle loi qui fut rendue, sur les attributions de ces grands fonctionnaires. Elle mérite un examen de notre part, pour avoir partagé la longévité de la constitution de 1816.
Celle de 1 81 7, en divisant les attributions que la loi du 1o novembre 1808 avait données à un seul Secrétaire d'État, laissa à ce dernier ce qui concernait les finances
40i ETUDES SUtt L'HISTOIRE DI1AÏT1.
et le commerce, pour donner au Grand Juge ce qui avait rapport à la justice, à V instruction 'publique, aux cultes, et à cette partie de ïintérieur concernant les prisons et la police générale des villes et bourgs, et au Secrétaire généra], ou plutôt au Président d'Haïti, les attributions relatives à la guerre, à la marine, aux travaux publics, à l'agriculture, et aux affaires extérieures qui lui étaient spécialement dévolues par la constitution ; car le Secrétaire général ne pouvait signer aucun acte.
On le voit, dans ce système de 1817, le Président d'Haïti exerçait déjà, sous le nom du Secrétaire général, diverses attributions importantes dans l'administration générale du pays ; et le Secrétaire d'État et le Grand Juge travaillaient avec lui pour ce qui concernait leurs attributions.
La loi, de même que la constitution, ne disaient pas que ces ministres dussent jamais se réunir en conseil sous la présidence du chef de l'État: ce n'était qu'en cas de vacance du pouvoir exécutif que, suivant l'art. 147 de la constitution, le ou les Secrétaires d'État devaient exercer en conseil l'autorité executive, jusqu'à l'élection d'un nouveau Président d'Haïti. Mais, par analogie, la loi aurait pu organiser le conseil de ces grands fonctionnaires.
Par la nouvelle loi de 4 819, le Grand Juge n'eut plus que l'administration et la surveillance de Vordre judiciaire, la correspondance avec les doyens des tribunaux et les commissaires du gouvernement , pour faciliter la réduction des lois et actes.
Le Secrétaire d'État eut encore les attributions relatives aux finances qu'il n'était pas possible de lui retirer. Il ne fut plus chargé « de préparer la formation du budget « général des recettes et dépenses de la République, pour
« être présenté à la Chambre des représentais, ni de « mettre à la disposition des administrateurs les sommes « décrétées par le Sénat. » Mais, « il ordonnançait en « dépense toutes les sommes qui devraient sortir du tré- « sor public, n'importe pour quelque branche de service i que ce pût être. »
Ce qui revenait à dire, qu'il n'y aurait plus de budget, mais seulement une reddition de comptes généraux, chaque année, tant en recettes qu'en dépenses *.
Selon la loi, le Secrétaire général travaillait avec le Président d'Haïti sur les objets dont il était chargé. Mais il fut dit de plus que : « Le Secrétaire général est sous « les ordres directs du Président d'Haïti ; il n'a la signaif ture d'aucune pièce; il veille à l'impression des lois et « actes du gouvernement, à leur envoi aux autorités « publiques, aux imprimeries de l'État, à la correspon- « dance du Président d'Haïti, etc. »
1 II y avait certainement bien des considérations qui militaient en faveur du vote d'un budget de receltes et de dépenses, chaque année, pour la République. Mais, indépendamment du mauvais effet qu'avait produit celui de 1817 pour l'année suivante, et qui porta sans doute a y renoncer pour l'avenir, les revenus du pays sont si éventuels, que le budget aurait pu présenter presque toujours un inconvénient. Par exemple, une mauvaise récolte de café, principal produit, venant a diminuer de plusieurs millions de livres l'exportation de celte denrée, réduisait aussi d'une somme considérable la percepiion du droit d'exportation et de l'impôt territorial. Entre autres années, voici des chiffres a ce sujet :
En 1823,on en exporta 33,600,000 livres;— en 1824, 4-1,300/00; — en 182G, 33,200,000; — en 1827, 49,700,000; — en 1833, 48,400,000; — en 1837, 31,000,000.
Ces chiffres prouvent la difficulté d'asseoir un budget de recettes, partant de dépenses. Et puis, l'importation des marchandises étrangères varie excessivement aussi d'une année a l'autre ; et cependant, c'est dans les douanes qu'aboutissent les plus grands revenus de l'État, caria perception des autres impôts est encore plus éventuelle. Dans le pays, on ne peut recourir aux emprunts pour combler un déficit : aussi, après les arrangemens pris avec la France, il fallut créer le papier-monnaie a cause de l'insuffisance des revenus.
Un budget est convenable, surtout par rapport aux dépenses, pour limiter l'administration, afln de ne pas surcharger le peuple d'impôt?. Mais ce n'est pas en cela qu'on peut rien reprocher au président Boyer : au contraire, il amis peut-cire trop d'économie dans l'administration de l'État. Ce sujd mérite un développement auquel nous nous livrerons plus laid.
106 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'ïIAÏTI.
Ainsi, le président cumulait réellement les attributions relatives aux affaires extérieures, à V intérieur, à la guerre, à la marine, au commerce, aux travaux publics, aux cultes et à l'instruction publique. Les deux autres grands fonctionnaires travaillant aussi avec lui, séparément, il est clair qu'ils n'exécutaient que ses ordres. Et quoique, dans l'exercice de son pouvoir, Boyer les réunissait fort souvent pour délibérer avec lui sur bien des mesures à prendre, la loi ne lui en faisait pas une obligation, non plus que la constitution.
Cette concentration d'attributions diverses n'effraya pas Boyer qui aimait le travail; mais, malheureusement, il entrait par là dans une foule de détails de l'administration de la République : ce qui lui faisait perdre un temps précieux qu'il eût peut-être mieux employé aux conceptions de choses utiles. Cette manière de procéder était sans doute convenable dans les premiers momens, pour donner l'impulsion aux hommes chargés des diverses branches du service ; mais après, surtout quand toute l'île d'Haïti fut réunie sous les mêmes lois, il eût convenu aussi que des Secrétaires d'État eussent des attributions réelles pour administrer, tandis que le Président d'Haïti gouvernerait, et que la loi régnerait.
La constitution de 1810 ne s'opposait point à une telle organisation, sous la direction du chef de l'Etat; car elle admettait la nomination d'autant de Secrétaires d'État qu'il faudrait pour l'administration. En divisant le travail, cette organisation aurait pu permettre d'appeler plus de capacités à concourir au gouvernement et à l'administration du pays, de donner aux départemens une satisfaction d'amour-propre de s'y voir représenter en quelque sorte par des citoyens sortis de leur
sein : considération qu'il est utile de ne pas méconnaître, à raison des jalousies, des luttes antérieures entre les diverses parties du pays.
Peut-être aurons-nous d'autres occasions de revenir sur ces remarques : en attendant, disons que tout en restreignant les attributions du Secrétaire d'État et du Grand Juge, le président n'oublia poiutde diminuer aussi leurs traitemens et ceux du Secrétaire général. Au lieu de 6,000 gourdes, le Secrétaire d'État n'en reçut plus que 4,000 par an ; au lieu de 4,000 gourdes, le Grand Juge et le Secrétaire général ne durent en recevoir que ô,000 par an.
Par une autre loi, celle de 1812 sur l'hôtel des monnaies fut amendée, en réduisant également les appointemens du directeur, de 2,000 gourdes à 1,200, et ceux des membres de la commission de surveillance, de 1 ,200 gourdes à 600, annuellement. Et cet hôtel ne tarda pas à chômer, et par conséquent ces fonctionnaires à n'être plus payés, à raison de la situation prospère du trésor qui permettait de se passer de fabrication *. Mais comme on n'avait pas émis assez de monnaie à l'effigie du Président d'Haïti, pour retirer de la circulation celle à serpent, cette dernière continua d'être dans le commerce 2.
Après la loi annuelle sur les patentes, une autre fut publiée concernant « les animaux qui ravagent les « champs cultivés et ceux que l'on fait voyager dans l'in- « térieur du pays. » Cette dernière avait pour but de
1 Dès la publication de cette loi, le directeur Piny prit congé de l'hôtel des monnaies et se retira aux Cayes. Depuis longtemps il savait qu'il n'agréait pas au président.
2 II y avait alors en circulation cette monnaie à serpent, des pièces a l'effigie de Pétion et d'autres à celle de Uoycr, et toute la monnaie nationale était presque au pair avec celle d'Espagne : on en donnait 17 gourdes pour un doublon en or, mais le trésor payait les services publics sans établir aucune différence.
408 études sur l'histoire d'iiaïti.
protéger les cultures, en établissant des amendes contre les propriétaires de ces animaux ; et elle obligeait les autres à se munir de permis ou passeports des commandans de communes, délivrés sur papier timbré : ce qui devait accroître les revenus publics.
Enfin, la dernière loi rendue dans cette session porta une notable modification à l'organisation judiciaire, en supprimant les tribunaux de première instance et ceux d'appel, pour les remplacer par des tribunaux civils, ayant pour attributions, de juger toutes les affaires qui ne seraient pas de la compétence des tribunaux de paix, et sans autre recours que la voie en cassation. Cependant, ces tribunaux civils devinrent tribunaux d'appel à l'égard des causes jugées par les tribunaux de paix, dans les cas prévus par la loi ; et ils se transformaient aussi en tribunaux correctionnels ou criminels, selon la nature des délits, et en tribunaux de commerce ou d'amirauté, pour les affaires commerciales ou les causes maritimes. Du reste, sous bien des rapports, les dispositions de la loi organique de 1808 furent reproduites, peut-être avec une rédaction plus claire.
Cette nouvelle loi organique porta également ses réformes sur les émolumens des magistrats. Ils furent considérablement réduits, d'après le programme posé dans le discours du Président d'Haïti à l'ouverture de la session : « qu'il était juste de porter dans l'organisation « judiciaire la même économie qui se faisait remarquer « dans les autres portions de l'administration publique. »
Il est vrai que la loi remplaçait cinq tribunaux de première instance et deux d'appel par six tribunaux civils. Mais aussi, en cumulant tant d'attributions dans ces derniers, si le président eût considéré qu'en tout pays
[1819] chapitre ix. 400
bien organisé ou qui aspire à l'être, la magistrature forme une autorité essentielle dans l'État, que la constitution la qualifiait, de pouvoir judiciaire, peut-être auraitil reconnu qu'elle ne devait pas être assimilée aux autres administrations.
Mais, que disons-nous? Ce fut probablement à cause même de cette position constitutionnelle, que Boyer, différant beaucoup en cela de Péîion, voulut la réduire à ce rôle inférieur; et à ce sujet, il sera quelquefois l'objet de notre critique dans sa longue administration : i! avait l'esprit trop éclairé, pour ne pas encourir les reproches qu'il s'est attirés par rapport aux magistrats.
En réduisant leurs émoîumens au niveau des appointemens des autres fonctionnaires dépendans du pouvoir exécutif, révocables à volonté, ayant des charges plus ou moins lucratives (quoi que fasse ou veuille la loi), n'étaitce pas les exposer à une corruption fatale à la justice, à ce premier besoin de tout peuple, de toute société d'hommes marchant vers la civilisation? Le magistrat qui la distribue ne saurait être trop à l'abri des nécessités qui assiègent l'homme dans la vie sociale ; il fout qu'il soit aussi indépendant sous ce rapport , pour rester intègre, qu'il l'est quand il ne se dirige que d'après la loi et sa conscience : considération importante qui à seule motivé r inamovibilité de sa charge '.
Bien que le président ait eu le concours de la chambre
i Par la loi de 1817, le doyen du tribunal de cassation recevait annuellement 1,600 sourdes, et les juges 1,400. En 1818 et 1819, ils furent portés, le doyen a 1,000 gourdes, les juges a 850. — En 1817, les doyens des tribunaux d'appel recevaient 1,400 gourdes, et les juges 1,200 ; les juges de première instance, 1,000 gourdes. En 1819, le doyen du tribunal civil de la capitale fut porté h 850 gourdes, les juges a 750, et les autres a proportion, selon l'importance des villes. Et des administrateurs de finances, des directeurs de douanes recevaient 1 ,000 gourdes d'appojiitemens fixes, outre des rétributions sur 1rs navires de commerce, selon leur lonnape !
MO ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI.
et du sénat dans celte réforme, nous l'attribuons à sa seule initiative, parce qu'il est évident que, par tous les actes législatifs cités jusqu'ici, son pouvoir prédominait déjà sur celui de ces deux corps, tant par son caractère qu'à cause du mauvais effet qu'avait produit la loi sur le budget, et parce qu'il exerçait le pouvoir dirigeant dans la République.
Cette loi sur l'organisation judiciaire a été, dans le temps, l'objet d'une grande controverse, par rapport à la suppression des deux degrés de juridiction qui existaient depuis celle du 24 août 1808. En parlant de celleci dans notre 7e volume, page 198, nous avons dit qu'en Ses établissant dans chaque département, — la première instance et l'appel, — « c'était un progrès sur les idées « que l'on avait en faisant la constitution de 1806 : » un progrès en ce sens, que cette manière de procéder valait mieux que celle qui était prescrite dans cette constitution comme dans la loi organique de 1805, et qui consistait à se pourvoir efaappel d'un tribunal civil de département à celui d'un autre département; et nous avons encore fait remarquer que, pour être d'accord avec la constitution, la loi de -i 808 autorisait encore un second appel, tant au civil qu'au criminel, au tribunal d'appel du département voisin : ce qui tendait à prolonger les procès « au détriment des parties et à celui de la justice. »
Eh bien ! la constitution de 1816, qui institua le tribunal de cassation, reproduisit textuellement les dispositions de celle de 1806, dans son article 185 au paragraphe de la justice civile, en disant : « Le tribunal civil « prononce en dernier ressort, dans les cas déterminés « par la loi, sur les appels des jugemens, soit des juges de » paix, soit des arbitres, soit des tribunaux d'un autre dé-
[1819] CHAPITRE IX. 41 i
« parlement. * Et elle disposa ainsi, alors que la loi de 1808 avait établi un autre système d'appel. C'était maintenir un état de choses vicieux, par rapport aux intérêts réels des parties, presque toujours en opposition avec ceux des avocats ou défenseurs publics, intéressés, eux, à éterniser les procès. Il est même probable que les rédacteurs de la révision de 1816 n'auront pas fait attention à cette reproduction de dispositions, quand ils créaient le tribunal de cassation.
Quoi qu'il en soit, en supprimant les tribunaux de première instance et d'appel, pour n'établir que des tribunaux civils jugeant en dernier ressort, le législateur de 1819 semble avoir voulu rentrer dans la lettre de la constitution de 1816 existante. Mais alors, pour être conséquent, il aurait dû réserver l'appel qu'elle établissait, et c'est ce qui fournit matière à la controverse dont s'agit. Il ne le fit pas, probablement dans l'espoir de voir administrer la justice plus promptement, moins dispendieusement pour les parties » .
Par suite de la loi sur les douanes, un arrêté du Président d'Haïti régla le mode de procéder à la vérification des marchandises importées ; et un autre régla aussi la marche des courriers de la poste aux lettres, en vertu
i En 1836, j'eus occasion de causer, a Paris, de notre organisation judiciaire avec un jurisconsulte qui prenait intérêt a Haïti et qui était informé de la controverse que cette organisation avait suscitée. Il approuva l'établissement de nos tribunaux civils,. sans appel, avec recours seulement en cassation, en me disant: « qu'Haïti ne devait pas se guider ab- « solument sur l'organisation judiciaire de la France, pays industrieux, riche et éclairé, « où l'on peut trouver beaucoup, de capacités pour composer les tribunaux de première « instance, les cours d'appel et celle de cassation; que n'ayant pas tous ces avantages, « Haïti devait se borner à avoir des tribunaux civils bien composés, autant que possible, « ainsi que son tribunal de cassation, alin d'éviter les longs procès qui sont même dispen- « dieux cri France, l'entêtement des parties ne tenant pas toujours compte île leurs vrais « intérêts. »
412 ÉTUDES SUR L'tïISTOIRE d'haÏT).
de la loi y relative. Mais cet utile établissement ne put jamais prendre racine durant l'administration de Boyer, qui ne voulait pas faire les dépenses qu'il nécessitait, ni le laisser exploiter par une entreprise particulière.
En attendant qu'une loi parût sur l'instruction publique, la commission nommée pour en exercer la surveillance publia un règlement pour le lycée national du Portau-Prince, qui donnait déjà des résultats satisfaisans, sous la direction de D. Laprée assisté de plusieurs professeurs *. Le 16 décembre, les élèves subirent un examen public, en présence du Président d'Haïti, des magistrats et fonctionnaires de l'État, des familles de ces enfans. Ce fut un jour de fête pour ces derniers et pour tous les assista ds, par l'espoir que donnait cet examen, des progrès successifs de l'instruction dans le pays : les jeunes lauréats furent couronnés au bruit des applaudissemens et au son de la musique militaire de la garde du gouvernement.
Dans la même année, J. Gran ville avait fondé au Port-au-Prince une excellente école pour les jeunes garçons, où il admettait des pensionnaires et des externes : il possédait à un haut degré le talent de l'enseignement, étant d'ailleurs fort instruit. Ses sœurs, Mesdames Charpentier et Méresse, Mesdames Courtois, Durand- Rouanez, etc., dirigeaient aussi de bons établissemens où l'instruction et l'éducation des jeunes filles étaient soignées avec une sollicitude digne d'éloges.
Peu de jours après l'examen du lycée national, un avis du secrétaire générai ïnginac informait le public, que le président allait faire venir, à ses frais, un portrait en pied
1 Celte commission, a celle époque, etail présidée par ïnginac: ses autres membres étaient Frémont, Colombel, Granville, Rouanez ei Desrivières Chanlatte.
|l8iy] chapitre ix. 415
du vénérable Evêque Henri Grégoire, pour en faire hommage au Sénat de la République et orner la salle de ses séances. Cet avis invitait les citoyens à concourir à une souscription, afin d'avoir une copie de ce portrait et de l'offrir au Président d'Haïti, pour le placer dans la salle principale de son palais : ce qui eut lieu.
C'est ainsi qu'Haïti possède l'image du philanthrope dont elle vénère la mémoire à si juste titre; car Grégoire fut toujours constant dans ses sentimens d'amour bienveillant pour la race noire tout entière et pour les Haïtiens ' .
Il ne tarda pas, si déjà il ne l'avait fait, à entrer avec Boyer dans une correspondance intéressante à tous égards, surtout par rapport à la religion catholique dont il désirait la prospérité en Haïti, en donnant des conseils au président à ce sujet. A la même époque, Lafayette, Laîné de Villevêque, Morénas, etc., lui adressèrent des lettres où ils exprimaient toutes leurs sympathies pour les Haïtiens et les hommes de la même race s.
La religion catholique, à laquelle Grégoire s'intéressait
1 Le portrait de William Wilberforce aurait dû figurer à eôlé de celui de Grégoire, eu attendant que le temps arrive où Haïti érigera des statues a ces deux hommes, qui sont a ses yeux la plus digne personnification de la philanthropie dans les deux pays qui s'intéressent le plus a la race noire.
2 Le 1" juillet, le général Jacques Boyé adressa une lettre a Boyer, datée de Saint- Pétersbourg. Il lui fit savoir qu'ayant été fait prisonnier par les Russes, en 1812, il avait fixé sa résidence en Russie. Il se rappela au souvenir du président, en lui offrant ses services, soit pour des publications sur les journaux qui pussent détruire les fâcheuses impressions produites en Europe par celles que Christophe faisait faire dans les journaux anglais contre la République, soit pour entamer des négociations avec le gouvernement de Russie, s'il le jugeait convenable aux intérêts d'Haïti. C'est par suite de la correspondance suivie entre J. Boyé et le président, que le premier vint a Haïti a la fin de 1822.
Dans cette année 1819, Pierre Pradères avait fait un voyage en France sur son navire chargé de denrées d'Haïti. Par intérêt pour la République, il se rendit à Paris afin d'y voir de grands personnages et de leur parler de la justice qu'il y aurait de la part de la France, a reconnaître l'indépendance du pays auquel il avait accordé tout son dévouement.
si naturellement, était loin d'être dans la situation qu'il désirait pour elle, et nous en avons souvent dit la cause. A la capitale de la République même, sous les yeux du gouvernement, une sorte de schisme religieux existait depuis plusieurs années entre les paroissiens, et voici à quelle occasion.
L'abbé Gaspard, curé de la paroisse, possédait sans doute l'une des plus belles vertus du chrétien, — la charité, — qu'il exerçait avec générosité envers tous et surtout les pauvres, avant que les droits curiaux eussent été confiés à la surveillance du conseil de notables établi en 1817; car il en percevait tous les revenus. Mais cet ecclésiastique ne se faisait nul scrupule de s'abandonner à certaines passions incompatibles avec la sainteté de son ministère. Il en était résulté que presque toutes les familles honnêtes ne pouvaient remplir leurs devoirs catholiques, et que parmi elles il y en eut qui s'adressèrent à l'abbé Marion,curé de Léogane. Ce prêtre français était âgé et d'une conduite convenable à son état : ces personnes ne pouvant se transporter à Léogane , il venait de temps en temps au Port-au-Prince pour exercer son ministère à leur égard. îl trouvait chez Toulmé, secrétaire rédacteur du sénat, un oratoire qui, insensiblement, avait fini par devenir une chapelle, par le zèle pieux des personnes qui s'y rendaient. C'était, de sa part, empiéter sur la juridiction spirituelle du curé du Port-au-Prince. Celui-ci réclama contre son confrère qui passa outre; et bientôt, la querelle prit entre eux toutes les proportions d'une question de nationalité : c'était le Français opposé à l'Espagnol. L'autorité ne se prononçant pas encore, parce qu'il lui répugnait de froisser les sentimens religieux des familles qui préféraient l'abbé Marion ; celles-ci-
abandonnèrent tout à fait l'église paroissiale pour n'aller qu'à la chapelle. Les autres paroissiens, qui laissaient à l'abbé Gaspard la responsabilité de ses actes devant Dieu, devinrent ses partisans, à cause de la violation de sa juridiction : de îà sortirent les sobriquets de Marionnettes et de Gasparites, appliqués aux uns et aux autres selon qu'ils allaient à la chapelle ou à l'église, et les chansons populaires vinrent encore y ajouter. A la fin, le dissentiment devint querelle entre toutes les bonnes âmes de la capitale ; les familles furent profondément divisées entre elles. Alors Pétion fit défendre à l'abbé Mai-ion de quitter sa paroisse pour venir officier à la capitale ; car les hommes , en général , les militaires surtout , étaient devenus les partisans de l'abbé Gaspard : on menaça Toulmé de briser sa maison, on y jeta même des pierres pendant la nuit.
Quelque temps après, l'abbé Mario n mourut à Léogane; mais cet événement ne rallia pas à l'église paroissiale les fidèles qui avaient suivi la bannière de ce prêtre, et les divisions religieuses continuèrent entre les habitans de la capitale.
Dans ce regrettable état de choses, un nouveau prêtre catholique y arriva au commencement de cette année 1819. C'était un Irlandais nommé Flime, mais qui se présenta sous le nom de Jérémie. ïl paraît qu'il avait fait partie de l'ordre religieux de la Trappe, qu'il avait servi aux États-Unis ensuite, dans le diocèse de Baltimore, et dans les îles du Vent.
De quelque endroit qu'il vînt à Haïti, il arrivait dans un moment très-favorable pour faire cesser le schisme qui existait au Port-au-Prince. L'abbé Gaspard était devenu presque aveugle et n'en pouvait plus desservir la
cure. Ce nouveau confrère lui témoigna beaucoup d'intérêt, à cause de sa position : ce qui lui acquit les sympathies des Gasparites. D'un autre côté, il s'attacha à visiter les Marionnettes, à manifester son respect et sa bienveillance à ces personnes pieuses, pour les persuader de cesser toute dissidence avec le Temple du Seigneur ; elles l'accueillirent, dans le besoin qu'elles avaient de trouver un prêtre qui leur inspirât de la confiance.
Le président Boyer se décida à le nommer curé de la capitale, en faisant donner une peusion viagère à l'abbé Gaspard, qui y avait des droits par ses sentimens charitables et ses longs services dans cette cure. Au moyen de cette décision, la paix se rétablit dans la paroisse, les sobriquets cessèrent. Le curé Jérémie tint une conduite convenable sous tous les rapports, et qui empruntait quelque chose de la ferveur qu'on remarque parmi les Irlandais et qui est naturelle aux Trappistes.
Enfin, la religion reprit son doux empire sur les âmes pendant deux années consécutives, jusqu'à l'arrivée de M. de Glory, Évêque de Macry. Mais plus tard nous parlerons de sa querelle avec l'abbé Jérémie.
Le 47e anniversaire de l'indépendance nationale fut célébré au Port-au-Prince et dans toutes les communes de la République, peut-être avec plus d'enthousiasme que jamais; car cette fête rappelle toujours au peuple haïtien qu'il a glorieusement rempli son devoir dans la cause la plus juste.
Cette fois, il s'y mêlait une espérance indéfinie et un pressentiment difficile ^ expliquer, mais qui présageaient de grands événemens dans cette année 4820. On voyait que la pacification de la Grande-Anse était opérée par
le dévouement de l'armée, que la tranquillité publique se consolidait par le patriotisme des citoyens, que l'agriculture et Je commerce prenaient de l'accroissement, que les finances étaient restaurées, que tout souriait enfin au successeur de Pétion, et l'on se demandait si ses succès s'arrêteraient là, lorsque la politique du grand citoyen avait déjà produit des résultats si avantageux.
Le 51 janvier, le président partit pour le Sud, et se dirigea sur Jérémie S Là il se convainquit, par le rapport des généraux , que l'insurrection était entièrement finie. Tous les rebelles et leurs chefs s'étaient successivement soumis aux autorités, à l'exception de Goman et de deux autres nommés Malfait et Malfou, dont on avait perdu les traces depuis plusieurs mois. Le fils de Goman, nommé Lundi, en venant se soumettre au général Francisque, lui déclara qu'il n'avait pu retrouver son père après trois mois de recherches dans les bois, dans tous les lieux où il espérait le rencontrer : il répéta cette déclaration au président, quand il fut gracié s.
On pensa alors que Goman avait péri par suite de blessures, et voici à quelle occasion :
D'après les indications fournies par un insurgé qui s'était soumis, le général Lys avait ordonné qu'un détachement du 18e régiment fût envoyé pendant la nuit, pour surprendre Goman qui s'était réfugié sur la crête
1 La population de relie ville se porta au-devant de Boyer, pour le complimenter et le remercier d'avoir rendu la sécurité a la Grande-Anse, par la répression de l'insurrection qui la désolait depuis si longtemps. Les dames lui présentèrent un bouquet emblématique : il contenait des pensées, en souvenir des bienfaits répandus sur leurs familles ; l'immortelle, comme un sourire de la postérité qui. s'en souviendrait; 4 tours, pour figurer la force d'àme nécessaire aux grandes entreprises ; un drapeau national, représentant la pairie reconnaissante. — Abeille haïtienne.
2 Abeille haïtienne. Cel acie de clémence a été le sujet d'un tableau historique par nu peintre du pays.
t. vin. 27 '
418 ÉTUDES SUll ï/lUSTOmE D HAÏTI.
d'une montagne, au bord d'un affreux précipice. En y arrivant, ces soldats firent feu sur le groupe de gens qu'ils y trouvèrent, car on était persuadé que Goman ne se laisserait pas prendre vivant. On avait capturé plusieurs de ses femmes dont quelques-unes furent blessées, et elles déclarèrent qu'il était parmi elles dans le moment de la surprise. Or, on vit sur la montagne des traces de eang conduisant au précipice. On crut d'abord qu'étant blessé, Goman avait pu fuir ailleurs ; mais quand quelques mois s'écoulèrent sans qu'on en entendît parler, on pensa qu'il était mort dans le précipice, par ses blessures '.
Cette idée étant admise assez généralement, le 18 février, une proclamation du Président d'Haïti, datée de Jérémie, annonça au peuple et à l'armée la fin de l'insurrection qui durait depuis le mois de janvier 1&07. Elle attribua ce résultat « à l'habileté des généraux , à la « persévérance et à la vaillance des officiers et soldats « qui furent employés en celte occasion. »
Les troupes et les citoyens du Sud, en effet, eurent la gloire d'avoir puissamment secondé le chef de l'État à donner la paix à leur département. La proclamation leur dit en outre :
« Militaires employés dans la Grande Anse, et vous, « gardes nationales volontaires ! J'éprouve une satisfac- « lion bien douce en vous félicitant aujourd'hui!... La « patrie est reconnaissante de vos services ; elle ne les
1 D'autres suppositions fuient faites a cette époque. Ainsi, on prétendit que Goman s'était rendu sur l'habitation de l'adjudanl-général Gilles Bénech, aux Chardonnières, où il se livra a cet ancien camarade pour obtenir sa grâce du Président d'Haïti ; et que le président, avisé de cela par Gilles Bénech, envoya chez lui un détachement qui exécuta Goman secrètement. Mais Goman était un chef de rebelles, que le président pouvait légalement faire mettre a mort : pourquoi aurait-il environné cet événement de mystère ? Quelle crainte pouvait-il avoir a ce sujet ? Les gouvernemens ne peuvent jamais se flatter d'échapper a la calomnie, en Haïti peut-être plus que dans tout autre pays.
« oubliera jamais... Vous allez retourner daus vos quar- « tiers respectifs, vous délasser de la pénible campagne « que vous venez de terminer. Au sein du repos que « vous allez goûter, rappelez-vous sans cesse que, si « vous avez vaincu dans la Grande-Anse des difficultés « qui paraissaient insurmontables, il vous reste encore u plus à faire!... Soyez donc toujours attentifs à ma « voix et prêts, au premier signal, à marcher avec moi là « ou il faudrait arriver pour consolider la stabilité et la « gloire nationale... »
Un paragraphe de cet acte important s'adressa aux habitans de la Grande-Anse, pour leur recommander de cultiver leurs terres, et surtout d'user de justice, de fermeté et de bonté envers les cultivateurs, particulièrement les rebelles qui s'étaient soumis.
On peut dire qu'à partir de ce jour mémorable, Boyer avait complètement gagné l'affection et l'estime de toute l'armée républicaine. L'exemple tracé par les généraux était d'une influence notable sur cet heureux résultat, qui allait garantir de longues années de tranquillité au pays.
Après avoir parcouru les diverses communes de la Grande-Anse, le président se rendit aux Cayes où il fut accueilli en pacificateur de ce beau quartier ; il y fut fêté, et au spectacle, une daine lui récita des vers à sa louange *.
Les citoyens du Port-au-Prince voulurent aussi lui préparer une réception magnifique. Ils érigèrent un arc de triomphe à l'entrée sud de cette ville, où ils se por-
1 Parmi ces vers, nous citerons ceux-ci :
Doué d'un cœur sensible autant que belliqueux. Il désire la paix sans redouter la guerre : Entreprenant, actif, doux, et pourtant sévère, Jl se sert du pouvoir pour faire des heureux.
420 ÉTUDES SUR i/tilSTOlUE D HAÏTI.
tèreut à son retour à la fin de mars, pour le complimenter de ses succès. Mais, en acceptant leurs complimens, Boyer déclina les honneurs de ce triomphe inopportun, en leur disant que la pacification delà Grande-Anse était, de sa part, l'accomplissement d'un devoir envers la République, et qu'en ramenant à son giron des malheureux qui avaient été si longtemps égarés, c'étaient des citoyens, des frères de la même famille qu'il rendait à la société, non des ennemis qu'il avait vaincus '.
Le bon sens, le patriotisme s'alliaient à la modestie dans cette réponse si digne d'un chef d'État républicain ; mais, plus on avait compté sur l'acceptation de ces honneurs par un homme qu'on savait animé de l'amour delà gloire, qu'on disait même très-vaniteux, plus la déception fut grande. On crut voir une désapprobation, une censure dans ce refus si bien motivé, tandis qu'en réalité il n'y avait eu qu'une démonstration mal avisée de la part des citoyens de la capitale.
Quelques jours après, au commencement d'avril, ses eommerçans nationaux allèrent en corps présenter au président, un long mémoire où ils exposaient des considérations étendues sur le Commerce et l'Agriculture du pays ; ils y proposaient des mesures à prendre pour faire fleurir ces deux branches de la fortune publique, et ces mesures étaient indiquées de manière à en faire autant d'articles d'une loi que le mémoire, fort bien rédigé, provoquait du gouvernement \
1 Aux Cayes, où on lui érigea aussi un arc de triomphe sur le pont a l'entrée de cette ville, il avait fait les mêmes observations ; mais il avait été forcé de passer sous ce monument, tandis qu'au Port-au Prince, il put éviter celui qui fut érigé, vu la nature des lieux.
2 Ce mémoire fut publié in extenso dans l'Abeille haïtienne du mois d'avril, et nous nous ressouvenons qu'a cette époque, on en attribuait la rédaction a Milscent. Deux années auparavant, il avait engagé Boyer a s'entourer d'un conseil d'Élat ; il y trouvait une occasion de formuler d'autres idées.
Le président accueillit ces concitoyens avec cette urbanité qui le distinguait, et reçut le mémoire auquel il promit de porter toute son attention. Mais, après l'avoir examiné, il se borna a adresser au grand juge, le 11 avril, une lettre pour lui ordonner d'appeler la surveillance sévère du ministèrepublic, sur les opérations desencanteurs dont les commerçans nationaux se plaignaient, parce qu'en recevant des marchandises des négocians étrangers surtout, ils les vendaient le plus souvent, non à l'encan public, mais en gros et au détail : ce qui nuisait réellement aux nationaux payant patentes pour ce genre de débit. Au fait, les commerçaus étrangers se servaient des encanteurs pour éluder les lois qui restreignaient leur trafic. La lettre du président apprécia fort bien cet état de choses, et reconnut la nécessité de proléger les nationaux; mais elle fut équitable aussi, en déniant aux encanteurs la faculté de vendre pour eux, autrement qu'ils ne le pouvaient eux-mêmes, d'après la loi sur les patentes. Elle posa les règles qui devaient guider les encanteurs dans l'exercice de leurs fonctions, en enjoignant au ministère public de poursuivre les délinquans pardevant les tribunaux; et ces dispositions durent leur être également signifiées par le grand juge.
C'était de ce juste motif de plainte, que les commerçans nationaux avaient pris leur point de départ, pour réclamer d'autres privilèges en leur faveur; et le commerce ayant des relations naturelles avec l'agriculture, ils en étaient arrivés à formuler leurs idées sur la manière dont ces deux industries devaient être réglementées législativement, selon eux. Mais le gouvernement avait h droit de penser différemment, ou tout au moins, d'exa-
422 études sur l'histoire d'iiaïti.
miner s'il y avait opportunité pour mettre ces idées a
exécution.
Il faut ledire ici, pour expliquer les causesdeeeque le lecteur verra plus tard. Depuis quelque temps, l'esprit public, au Port-au-Prince, était travaillé par certains citoyens qui se croyaient appelés à exercer une influence sur les affaires de l'État. Par divers motifs, ces hommes n'avaient jamais agréé le général Boyer et l'agréaient moins encore, après son avènement à la présidence. Si Pétion avait continué d'avoir des opposans à son administration, malgré les grands résultats de sa politique gouvernementale qui avait procuré le repos à la République, même en dépit de la guerre civile subsistante, comment aurait-il été possible que Boyer n'en eût point, lorsqu'on pouvait se rappeler que dans les derniers temps de son prédécesseur, lui-même critiquait publiquement les actes qu'il n'approuvait pas? Maintenant, c'était à son tour de faire cette épreuve ; car l 'oppositions tout gouvernement est une chose délicieuse pour certains esprits ; elle est même naturelle et en raison directe de la liberté dont on jouit, des succès même du gouvernement : plus il en obtient et plus il garantit la situation du pays, la sécurité des personnes et des propriétés, plus aussi on attend de lui le mieux vers lequel les hommes gravitent toujours.
Nous nous bornons, pourle moment, à constater ce qui fut, sans citer aucun nom propre, — ce qui serait prématuré de notre part *.
Toutefois, si le président n'adopta pas les vues exposées dans le mémoire des commerçans, on vient de re-
1 Ce que nous disons dans ce paragraphe explique sous certains rapports, ce que nous avons signalé plus avant de la part de Félix Darfour, Nouveau venu dans le pays, entendant les discours de bien des gens contre Boyer, il oublia promptemenl l'accueil et les faveurs qu'il en avait reçus, et se crut appelé a jouer un rôle important.
[1820] en \ pitre ix. 4i>5
connaître qu'il entendait bien assurer aux nationaux, pour leur industrie, les privilèges inhérens à leurs qualités civiques; et à l'égard de l'agriculture, on va voir qu'il s'en préoccupa aussi, selon sa manière d'apprécier les choses.
Le 18 avril, sept jours après sa lettre au grand juge, il signa ses instructions aux commandans d'arrondissement et de place, qui furent publiées.
En mettant sous les yeux des premiers, les considérations qui font de chacun d'eux, l'agent principal du chef du gouvernement dans l'étendue de leurs commandemens, le chef politique et administratif de chaque arrondissement, il leur recommanda de porter leur attention et leur surveillance sur toutes les parties du service public, afin de maintenir la tranquillité et l'union entre les citoyens pour garantir tous leurs droits ; de veiller à ce que la contrebande ne se fit point sur les côtes, ce qui, par l'introduction frauduleuse des marchandises étrangères, devait nuire autant au commerce national qu'au fisc ; d'interdire dans les campagnes destinées à la culture des terres, l'exercice de faits de commerce, parce qu'il y avait dans les villes et bourgs des citoyens patentés pour cela. Voilà pour cette industrie. — Quant à V agriculture, il prescrivit à ces officiers supérieurs, de telles règles de conduite à exiger des habitans et des cultivateurs, que ces instructions devenaient une sorte de code rural à appliquer pour sa prospérité. L'oisiveté, le vagabondage, les associations superstitieuses du Vaudoux, etc., qui en sont toujours l'inévitable conséquence et qui sont contraires au culte religieux, furent indiqués pour être supprimés ou réprimés.
Ainsi, l'industrie agricole, comme le commerce,
était l'objet cle la sollicitude du chef du gouvernement.
Il va sans dire que tout ce qui se rattache à l'ordre militaire, à la défense du pays par les armes de ses troupes et de ses gardes nationales, fut également embrassé dans ces instructions. La bonne police des villes et des campagnes, enfin, était recommandée aux commandans d'arrondissement et à ceux de place.
Quatre jours après, le 22 avril, le président procéda à l'ouverture de la session législative. Il prononça, à cette occasion, un discours où il annonçait aux législateurs, que la nouvelle organisation judiciaire avait été favorablement accueillie par l'universalité des citoyens, et que la magistrature fonctionnait avec plus de célérité et d'une manière plus économique pour les justiciables ; que le projet du code civil serait présenté dans cette session ; que Y agriculture réclamait encore des encouragemens pour produire d'heureux résultats en faveur du commerce; que la pacification de la Grande-Anse y contribuerait; que l'armée qui y a été employée avait bien mérité de la patrie ; qu'enfin, il comptait sur le concours du patriotisme de la législature, pour consolider la gloire et le bonheur de cette patrie.
La première loi rendue dans celte session réorganisa la gendarmerie destinée à la surveillance des cultures et à la police des routes *. Une autre réduisit l'impôt territorial sur lesucre et le sirop, en les affranchissant encore de tous droits à l'exportation pendant l'année 1820. Une troisième refit celle de Tannée précédente, sur les droits
1 À ce dernier égard, — la police des roules, — on peut dire que c'était une prévision inutile ; car aucun pays au monde n'a jamais odert, comme Haïti, autant de sécurité dans le parcours de ses routes publiques. C'est une justice que bien des Etrangers se sont plu ?. remire à ses citoyens.
[1820] CHAIMTKE IX. 425
curiaux, pour la rectifier, et une nouvelle sur les conseils de notables accorda 200 gourdes ri'appointemeris par an à chacun de leurs membres et de leurs greffiers, sans distinction de communes, ce qui produisait une économie ' .
La loi importante sur V instruction publique contint beaucoup de dispositions qui étaient déjà dans le règlement fait pour le lycée national du Port-au-Prince. Cet établissement fut maintenu, et quatre écoles primaires gratuites fondées aux Cayes, au Port-au-Prince, à Jérémie et à Jacmel : ou y suivait le système laiicaslérien ou d'enseignement mutuel. Des commissions d'instruction publique surveillaient l'éducation des élèves, qui devait être basée « sur la religion, le respect aux lois et le dévouement à la patrie 2. »
L'enseignement fut déclaré libre; néanmoins, tout Haïtien, pour s'y livrer, devait justifier de sa capacité et de sa moralité devant la commission du ressort. Tout Etranger y était également assujéli, et la commission sollicitait en outre du Président d'Haïti une licence en sa faveur.
Les deux premiers livres du Code civil haïtien, proposés par le président, d'après le travail préparatoire de la commission nommée en novembre 1818, fuient examinés par la chambre des représentai] s ; mais ils ne furent pas décrétés dans cette session. On avait adopté le plan
1 Dans cette session, la Chambre des représentais déchargea le secrétaire d'État de sa gestion des finances pendant les années 1818 et 1819.
2 On peut dire que l'éducation de la jeunesse fut plutôt basée sur la morale que sur la religion. Car le culte catholique, professé par l'immense majorité du peuple haïtien, étant toujours privé de la hiérarchie ecclésiastique, les prêtres desservant les paroisses n'avaient aucun souci de l'enseignement religieux, dans les écoles de jeunes garçons surtout ; bien peu d'entre ces derniers firent leur première communion. Quant aux filles, elles y nui été portées parla sollicitude de leurs mires. >'nus reviendrons sur ce sujet important.
du code Napoléon pour ce code, par livres, litres, etc., au lieu de la division par lois, chapitres, etc., qui a prévalu ensuite, après des votes successifs par la chambre et le sénat; car on discuta différentes parties du code dans plusieurs sessions * .
La pacification de la Grande-Anse était un résultat qui importait trop à la République, pour ne pas porter ses fruits de toutes manières. Ce beau succès avait prouvé le caractère entreprenant du chef de l'État, en même temps que son activité était constatée par de fréquens voyages dans les départemens, par de nombreux actes de gouvernement, et d'administration. L'amour de la gloire paraissait l'animer ; et en trouvant dans ses compagnons d'armes tout le concours désirable depuis sou avènement à la présidence, il n'avait rien négligé pour le maintien de la discipline militaire, pour tenir les troupes à leur grand complet, pour stimuler leur ardeur guerrière. Son langage était éloquent, persuasif, et dans sa proclamation du 18 février, en renvoyant à leurs cantonnemcns celles qui furent employées à la répression de l'insurrection qui troubla le Sud si longtemps, il leur avait dit que : « si elles y avaient vaincu des difficultés qui « paraissaient insurmontables, il leur restait encore plus « à faire ; de se tenir attentifs à sa voix et prêts, au pre- « mier signal, à marcher avec lui là où il faudrait arriver « pour consolider la stabilité et la gloire nationale. » Cet avertissement, dicté par le génie de la patrie, s'adressait également aux troupes de l'Ouest.
t l.e Code civil, dan? sa l'orme ci son texte actuels, à été dcfinilivcmenl vole dans là session de 1828.
Le bruit qu'il produisit fit résonner les échos du Nord et les voûtes de Sans-Souci, et troubla le sommeil du Lion qui habitait ce palais : il en frémit. Le Lion sentit qu'il ne pouvait plus se réveiller comme en 181:2; sa dernière tournée à Saint-Marc, deux années auparavant, lui en avait laissé la profonde conviction. Reconnaissant son impuissance et frappé du pressentiment de sa fin prochaine, il dut aviser. Que faire dans une telle occurrence, pour préserver ses Etats de toute entreprise de la part de la République triomphante, qui, dans sa virilité active, semblait les menacer? Appeler le Léopard à son aide, afin de conjurer ensemble cet orage. Telle fut la résolution du Tyran.
A cet appel fait à sa philanthropie incontestable, l'amiral Sir Home Popham, dont la destinée était de mourir aussi dans la même année, se rendit au Cap-Henry et fut accueilli parle Roi d'Haïti avec les plus grands honneurs. Ce Roi le supplia d'aller au Port-au-Prince, afin de persuader le Président d'Haïti de ne rien entreprendre contre son royaume, attendu qu'il était de l'intérêt de tous les Haïtiens, sans cesse menacés d'une invasion de la France, de vivre en paix, d'unir leurs forces au besoin pour repousser l'ennemi commun *. Convaincu de ces sages dispositions, des bonnes intentions qui animaient Henry Christophe, l'amiral souscrivit à ses ardens désirs.
Il arriva au Port-au-Prince le 27 avril, sur la frégate la Cybele, commandée par son propre fils, accompagné de celui du duc de Manchester, gouverneur général de la
1 Dans le même mois d'avril, l'ancien général du génie Vincent, pi avait servi dfins le Nord, faisait des démarches en laveur de Christophe auprès du gouvernement français. J'ai lu un document a ce sujet, au ministère de la marine.
Jamaïque. La frégate était escortée par le brig V Ontario. L'accueil que Sir Home Popham reçut du Président de la République fut des plus distingués, sans avoir le faste royal de celui qu'il avait reçu au Cap et à Sans-Souci. Le président devait celte haute considération et ces égards à l'amiral qui avait si bien accueilli lui-même ses envoyés, en 1818. Il le fit loger dans sa belle maison de la rue du Centre, qu'il Venait de quitter pour habiter le palais de la présidence : toute la suite de l'amiral y logea également. Le colonel Lerebours fut chargé d'être à ses ordres, de lui faire les honneurs pendant son séjour; il était secondé par le chef de bataillon Lechat fils et d'autres officiers d'état-major.
Aux propositions que lui fit Sir Home Popham, comme s'il ne venait pas du Cap, mais de la Jamaïque et de sa propre initiative, le président répondit qu'il ne pouvait oublier son devoir et faire la paix avec un rebelle à la constitution et aux lois de la République, qui avait allumé la guerre civile pour satisfaire à son ambition ; qui avait fait verser des flots de sang, en immolant à sa fureur des milliers de victimes parmi les populations soumises à ses ordres; qui n'était, enfin, qu'un exécrable tyran dont la domination s'anéantirait avant longtemps. » En moins « d'un an, ajoula-t-il, sa tyrannie aura cessé, comme « l'insurrection de la Grande-Anse qu'il avait encouragée ; « et les Haïtiens de l'Arlibonite et du Nord se réuniront « à leurs frères de l'Ouest et du Sud. Christophe est « réduit à une complète impuissance ; car en venant à « Saint-Marc, il y a deux ans, il n'a pas osé aborder nos « frontières: ses troupes l'auraient abandonné pour se « ranger de notre côté. » Boyer n'en remercia pas moins