T. VII
mité des limites de Plaisance pour répondre à ces prétendus « organes du peuple et de l'armée du Nord-Ouest. » Voici sa réponse :
Au quartier-général du Poteau, le 22 octobre 1820, an 17" de l'indépendance.
Jean-Pierre Boyer, Président d'Haïti, Aux généraux Richard, Lebrun, Prophète Daniel et Sainte-Fleur, au Cap.
« J'ai reçu et lu attentivement, Messieurs, votre lettre du 49 courant. Je suis fâché que vous ayez mal interprété mes intentions, qui n'ont jamais cessé d'être favorables à la cause de la vraie liberté. Si vous eussiez réfléchi sérieusement sur la mission dont vous avez chargé le citoyen Constant Saul à Saint-Marc, sur l'envoi de vos députés (J.-J. Adonis et E. Michaud) près de moi, vous eussiez attendu leurs nouvelles avant de m'écrire la lettre que j'ai sous les yeux, et dans laquelle se trouvent des expressions peu faites pour amener une réconciliation entre des frères qui doivent» de bonne foi, vivre réunis pour le bonheur de leur pays *.
« Comme je n'ai jamais eu aucune vue hostile, et que toutes mes démarches se rattachent à ce qui peut consolider l'indépendance nationale, je ne m'arrêterai pas aux mois et je me réfère à ma lettre à vous adressée le i 8 de ce mois, par mes aides de camp qui ont accompagné vos envoyés au Cap. J'espère que vous avez trouvé dans ma dépêche en réponse à votre ouverture (verbale), dans mon ordre du jour du 1 7 courant, dans le rapport de vos
1 La lettre des quatre généraux signataires fut écrite par Prézeau. Le président eut le torl de lui garder une certaine rancune a ce sujet, comme s'il eût pu refuser de l'écrire dans le mompiit ou l'on venait d'assassiner huit individus.
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propres envoyés, toutes les assurances possibles sur mes intentions pacifiques. Je n'ai pour boussole que la constitution de la République, qui a été l'ouvrage des Représentais du peuple, tant du Nord que des autres départemens. Je ne suis dominé par aucune ambition particulière ; je n'agis que pour faire mon devoir. Je me plais à croire, qu'après avoir concouru à abattre la tyrannie de Christophe, vous ne voudriez pas méconnaîtrele gouvernement légal de la Nation et compromettre, par de fausses vues, la sécurité publique.
« Je n'ai jamais fait un acte qui fût contraire à mes devoirs. En répondant à Sir Home Popham, sur sa proposition, que je formais des vœux pour la réconciliation des Haïtiens, je n'ai pu penser porter atteinte à la constitution de l'Etat ; je ne pouvais pas non plus le faire.
« L'armée qui s'avance avec moi ne compte, dans le Nord, que des frères et des amis; elle n'est point destinée à combattre : je l'ai déjà dit, et je le répète avec plaisir. Si on veut s'opposer à sa marche, on pourra l'essayer ; les premiers coups ne partiront pas d'elle ; mais, malheur à celui qui oserait donner le signal de la guerre et du deuil ! îl sera responsable à la Nation, à l'univers entier, du sang qu'il fera verser et duquel je serai toujours très-avare. La postérité le jugera d'après les faits qui seront clairement exposés aux philanthropes des deux mondes.
« Signé : Boyer. >;
La première remarque à faire sur la lettre des généraux du Cap, c'est qu'elle reprenait la formule des actes de 1807 : liberté, — indépendance, et non pas égalité, comme dans la République ' ; ce qui nous porte à penser
1 Au commencement de 1807, Christophe adopta cette formule dans ses actes ; à la fin de
qu'ils n'aspiraient qu'à rétablir l'Etat d'Haïti, avec un Président Généralissime des forces de terre et %e mer, une Altesse Sérénissime, peut-être sous la réserve d'avoir ensuite une Majesté Rotjale ou Impériale. Que pouvait-on attendre d'ailleurs de plusieurs de ces hommes, vains et orgueilleux de leurs titres de noblesse héréditaire ou à brevet ? Se croire des êtres privilégiés, d'une nature supérieure à celle de leurs concitoyens, ayant cependant la même origine qu'eux : c'était le nec-plus-ultrà de leurs idées.
Et comment se peut-il que quatre généraux seulement, au milieu de plus de cent autres, signèrent cette lettre au Président d'Haïti, en se qualifiant « d'organes du peuple « et de l'armée du Nord-Ouest ? » Etait-ce là le cachet d'une représentation populaire, propre à arrêter la marche de son armée ?
Toutefois, nous aimons le ton et le style de la réponse de Boyer, empreinte du sentiment de la fraternité haïtienne , de ménagemens pour l'amour-propre de ses compagnons d'armes, guidés par des vues personnelles ou erronées, et d'un esprit de conciliation qui le plaçait au niveau de Pélion ramenant au giron de la République, des frères égarés dans le Sud. Comme son illustre prédécesseur, il sentit en cette circonstance qu'il ne pouvait avoir d'autre langage que celui de la persuasion, pour honorer son propre caractère et honorer aussi le système républicain.
Mais déjà ce langage fraternel, transmis au Gap par les aides de camp du président et par les envoyés des
la même année et rians les premiers momens de sa monarchie, il la supprima. Cependant, en 1818 et 1819, il y faisait écrire : liberté, indépendance ou la mort. Il eut toujours. l'égalité en horreur.
généraux, avait produit son effet, en même temps que ces généraux avaient enfin compris le vœu réel des populations de l'Artibonite et du Nord. Le 21 octobre, veille de la réponse du président, ils firent publier au Gap l'acte suivant :
Liberté, Egalité, Indépendance.
République d'Haïti.
Adresse au Peuple et à l'Armée.
« Citoyens, Soldats !
« Les magistrats et les généraux soussignés vous annoncent avec la plus vive joie, qu'ils viennent de déclarer solennellement qu'il n'existe plus aujourd'hui à Haïti, qu'un seul gouvernement et qu une seule constitution.
« Citoyens, Soldats î la paix est faite, plus de guerre parmi nous ! Tous les Haïtiens sont frères et réunis. Le président Boyer et son armée vont bientôt entrer en cette ville, pour recevoir et donner le baiser de paix et de fraternité. Préparez-vous à les recevoir avec tout l'enthousiasme qui caractérise de vrais Haïtiens.
« En conséquence, nous répétons mille fois ces cris, gage à jamais du bonheur et du salut de la patrie :
« Vive la République d'Haïti ! Vive l'Indépendance î Vivent la Liberté et l'Égalité ! Vive le Président Boyer !
« Nous vous engageons à les répéter mille fois avec nous.
« Donné en l'hôtel de ville du Cap, le 21 octobre 1820, an M' de l'indépendance d'Haïti.
« Signé: P. Romain, Richard, Chaules Pierre, Lebrun, Prophète Daniel, Joseph Sainte-Fleur, Montpoint, Guerrier, Prévost, et de 48 autres généraux ou magistrats. »
Cet acte fut accueilli avec un indicible enthousiasme par l'armée et le peuple du Nord, par la population du Cap, la première, qui l'entendit publier. Il terminait, enfin, une guerre civile de quatorze années entre des frères, enfaiis d'une même famille; il mettait le sceau à la politique humaine d' Alexandre Petiok qui prédit sans cesse cet heureux résultat '.
En arrivant à Plaisance, le 25 octobre, le Président d'Haïti reçut cet acte par ses aides de camp. Il s'empressa de l'adresser au Sénat de la République, en lui disant que les généraux du Nord ayant reconnu son autorité, ce département pouvait être considéré comme réuni sous la constitution qu'il allait proclamer au Cap. Toutefois;, sa prudence l'avait porté à ne pas envoyer à ce corps, la copie de la dépêche des généraux, du 19, ni celle de sa réponse du 22 : il ne voulait pas que l'on conçût à la capitale, des inquiétudes sur l'issue des événemens, pendant que l'armée était en marche : ce ne fut que le 29 décembre suivant, à son retour du Nord, qu'il adressa copie de ces documens au Sénat.
Au fait, la reconnaissance de l'autorité de la République et au Président d'Haïti, par certains généraux du Nord, Romain et Richard surtout, n'était que simulée, par les circonstances qui les dominaient. Ils voyaient l'entraînement général du peuple et des troupes vers la cessation de toute hostilité, de toute division de territoire; ils savaient que le président venait avec une armée de plus de 20 mille hommes, et ils se soumirent, avec Var-
1 » Savez-vous ce qui me frappe? C'est l'insuffisance de la force a rien fonder. Il y a deux puissances dans le monde : le sabre et l'esprit ; et, à la fin, l'esprit tue le sabre. » - ISapoléon 1".
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rière-pensée d'intriguer plus tard pour tâcher de ressaisir la proie qui leur échappait des mains *.
Les aides de camp du président, informés de cet esprit mal intentionné, en firent leur rapport. Le général Nord Alexis, dont les sentimens étaient si honorables, avait même été obligé de les accompagner jusqu'à Plaisance, avec son corps de chevau-légers, pour les protéger contre une embuscade que Romain avait fait poser vers le Camp-Coq, pour les assassiner8.
Cette information porta le président à faire accélérer la marche de l'armée pour arriver au Cap, et déjouer ces intrigues factieuses. Cette armée était d'une discipline, d'une tenue admirables, par les soins des généraux commandant les diverses divisions. Partout sur son passage, les populations des campagnes accouraient pour la voir 3. Le digne et vertueux Magny, en tête avec sa division, allait enfin retrouver sa famille après huit années de séparation.
La plupart des généraux et des officiers de tous grades vinrent au-devant du Président d'Haïti, tju'ils rencontrèrent au Morne Rouge et qu'ils complimentèrent, en lui présentant leurs hommages de dévouement à la République. Illes accueillit avec cette gracieuse affabilité qui lui était particulière, en les félicitant de la résolution patriotique qu'ilsavaient prise de s'y réunir, pour reconstituer désormais l'unité haïtienne, si nécessaire, si indis-
1 On sera convaincu de cette assertion, dans la relation des faits en 1821.
2 Le vieux colonel Macaya, qui iigura en 1793, éiait le chef de celte embuscade placée sous le nom de poste, soi-disant pour faire la police de cette partie de la route. Arrivé la, le général INord lui tint un langage menaçant, en lui déclarant qu'il n'ignorait pas de qui il avait reçu des ordres pour exécuter le projet qu'il venait déjouer avec son corps de cavalerie.
3 Pendant que l'armée marchait sur le Cap, le général Nicolas Louis allait a la tète d'un* folonn» «'emparer du Port-de-Paix, où il entra sans coup férir.
pensable au bonheur de tous les citoyens. Et sous l'inspiration de ses propres sentimens de satisfaction de voir cesser la guerre civile qui fit leur malheur, en entrant au Cap parla Barrière-Bouteille, le 26 octobre, Boyer dit : « Cette ville devient aujourd'hui le Cap-Haïtien. »
Son entrée se fît entre la division Magny et la division Borgella. 11 était précédé et escorté d'un nombreux étatmajor; la population de cette ville l'accueillit par de chaleureuses acclamations, aux cris de : Vive la République ! Vive le Président d'Haïti ! tandis que les cloches de l'église étaient en branle et que l'artillerie des forts le saluait \ Il assista aussitôt à un TeDeum qui fut chanté pour remercier et louer Dieu de l'heureux terme qu'il mettait aux dissensions intestines des Haïtiens, sans effusion de sang. Boyer occupa ensuite le palais situé près de l'église, sur la place d'armes, le même qui servait à Christophe.
Dans la même journée, il lit publier la constitution de la République et une proclamation adressée auxHaïtiens. fl y disait :
« Les temps de discorde et de division sont passés... « Le jour de la réunion et de la concorde, le plus beau de « ma vie, est enfin arrivé2 !... Enfans de la même fa- « mille, vous êtes tous ralliés à l'ombre de l'arbre sacré « de la Liberté : la Constitution de l'État est reconnue « dans tout Haïti. Du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest, la « République ne compte plus que des citoyens dévoués à « sa prospériié et à son indépendance.
■ 1 Un peintre haïtien, du Cap, a fait le tableau historique de l'entrée de Boyer en cette ville, qu'on voyait au palais du Port-au-Prince.
2 En ce moment, Boyer put comparer sa haute position au Cap-Haïtien, a celle ou il s'était trouvé dans la même ville, en 1802, lorsqu'il faillit d'être noyé par rapport a ses liaisons d'amitié avec Pétion. En 1820, il en recueillait lous les avantages.
« Je ne vous rappellerai pas l'histoire de vos malheurs : « le souvenir n'en doit être conservé que pour vous en « faire éviter de semblables à l'avenir... La Constitution « de la République, ouvrage des Représentais de tous les « départemens, a établi de sages garanties contre l'arbi- « traire. Si, depuis quatorze ans, elle a fait le bonheur de « ceux qui lui sont restés fidèles, elle fera également le « bonheur de ceux que le rebelle Christophe avait en- « traînés dans l'erreur et qui se rallient aujourd'hui au « gouvernement constitutionnel —
« Je regrette que le sang, dont je serai toujours avare, « ait coulé le 1 8 de ce mois : toute ma sollicitude ten- '( dra à l'épargner. Mon ordre du jour, du h 7, envoyé « exprès au Cap, par mes aides de camp, n'a pas dû y ar- « river assez tôt pour sauver la vie aux fils de Christophe « et à quelques officiers qui s'étaient fait trop remarquer, « en exécutant ses ordres barbares —
« Haïtiens! le passé est oublié l... Rendons grâces à « l'Être suprême qui nous a permis de nous réunir, pour « nous donner mutuellement le baiser fraternel. Invo- « quons sa toute-puissance, afin qu'il nous inspire des « idées de paix et de sagesse, et que nous puissions laisser « à nos enfans, une existence assurée, un pays libre et « indépendant.
« Vive la République ! Vive la Constitution ! Vivent la « Liberté et l'Égalité ! »
Il y a des pensées patriotiques dans cette proclamation du chef de l'État, du successeur dePétion qui avait fondé la République pour garantir les droits et assurer le bonheurdu peuplehaïtien tout entier! Pétion lui avait tracé un noble exemple dans la pacification du Sud. Dans l'une et l'autre circonstance, c'étaient des frères, des enfans d'une
490 ÉTUDES SUR LH1STOIRE D'nAÏTI.
même famille que le gouvernement constitutionnel ralliait autour de l'autel élevé à la patrie commune. Les destinées d'Haïti ne pouvaient être fixées qu'à ces conditions ! Si Pétion mérita les louanges de la postérité pour sa conduite envers le Sud, Boyerne les mérita pas moins pour la sienne envers le Nord.
La famille de Rigaud avait été respectée et protégée par son prédécesseur; il se fit un devoir d'étendre également toute sa sollicitude sur la famille de Christophe, placée dans une situation encore plus malheureuse, et avec d'autant plus de mérite, qu'il étouffa tout ressentiment contre la mémoire du tyran qui avait fait périr son frère, uniquement à cause des liens qui les attachaient l'un à l'autre. Boyer se rendit auprès de la Veuve de Christophe et de ses filles, pour leur offrir des consolations et leur donner l'assurance de sa protection; il le fit avec un sentiment de louable délicatesse, en leur adressant les paroles les plus affectueuses. Dans l'excès de sa gratitude pour ce témoignage d'une bienveillance à laquelle elle ne s'attendait point, peut-être, Madame Christophe se jeta aux genoux du président , pour l'en remercier : « Relevez-vous, Madame, lui dit-il en lui prenant « la main : c'est votre frère, c'est votre ami qui se pré- « sente pardevant vous et vos demoiselles , pour vous « consoler toutes trois dans le malheur dont vous êtes « frappées. Le Chef de la République ne saurait éprouver « d'autres sentimens pour vous. » Et il leur demanda la permission de les embrasser avec ce respect dû à leur infortune : son émotion leur prouva la sincérité qu'il mettait dans ses procédés.
La Veuve de Jean-Jacques Dessalines se trouvait aussi au Cap-Haïtien. Boyer lui donna également les témoigna-
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gesde sa respectueuse sympathie, en allant la voir et lui offrir toute l'assistance dont elle aurait besoin. Elle avait auprès d'elle deux filles naturelles de son mari, et d'autres jeunes personnes qu'elle avait élevées comme si elies eussent été ses en fans l.
Ces deux familles se rendirent au Port-au-Prince à !a fin de l'année, sur l'invitation du président qui voulait les voir près de lui, pour leur continuer sa haute protection et leur donner de nouvelles preuves de l'intérêt affectueux qu'il prenait au sort que les événemens politiques leur avaient fait, il ne pouvait mieux honorer la République dont il était le chef.
Dans la situation des choses, il était indispensable que le gouvernement se donnât toutes les garanties de sécurité pour le maintien de son autorilédansle Nord, comme dans l'Artibonite. En conséquence, le général Magnyfut placé commandant de l'arrondissement du Cap-Haïtien : personne n'en était plus digne que lui s. Néanmoins, agissant dans un esprit de conciliation, Boyer laissa le général Richard en qualité de commandant de la place ; mais on verra que cet homme ambitieux démérita de la confiance que le président eut dans ses sentimens et son jugement.
Il plaça également au commandement de l'arrondissement du Fort-Liberté, le général Jacques Simon; à celui du Trou, le général Pierre Poux; à celui du Borgne, le
1 Si Boyer 11e fit pas donner, par l'État, une pension a la Veuve de J.-J. Dessalines, je sais qu'il lui donnait fréquemment des sommes d'argent de sa cassette particulière. Cette respectable femme était digne de sa sollicitude.
% Magny méritait a tous égards ce témoignage de grande distinction : aucun général n'était l'Ius propre que lui, a faire comprendre aux troupes et aux populations du IS'ord, le régiiue 'le la République qu'il avait étudié durant huit années au Port-au-Prince.
492 étcdes suit l'histoire d'haïti.
général Bottex; à celui de la Marmelade, Je général Guerrier; à celui du Môle-Saint-Nicolas, le contre-amiral Bastien : tous cinq officiers du Nord. Mais il confia l'arrondissement de la Grande-Rivière, au général Quayer Larivière ; celui du Port-de-Paix, au général Nicolas Louis; celui de Plaisance, au général Obas *.
Et dans l'Artibonite, le général Francisque eut le commandementde celui des Gonaïves ; le général Bonnet, celui de Saint- Marc, la place étant commandée par le général Marc Servant; la commune des Verrettes, par le général Bazin, celle delà Petite- Rivière, par le général Victor Toby s.
Les communes des deux départemens, non désignées ici, restèrent sous le commandement d'officiers qui avaient servi sous Christophe, et les autres généraux passèrent à l'état-major général de l'armée. Le général Bergerac Trichet resta en garnison au Cap-Haïtien, avec les 10e et 24e régimensde l'Ouest qu'il commandait5.
Les fonctionnaires de l'ordre judiciaire et de l'administration civile furent tous choisis et nommés parmi les citoyens des deux départemens, réunis désormais à la République. Des tribunaux civils furent formés au Cap- Haïtien, aux Gonaïves et au Port-de-Paix.
En proclamant l'oubli du passé, le chef du gouvernement était sincère dans le sentiment qui le portait à ne voir que des frères parmi ses concitoyens : aucune persécution n'eut lieu contre aucun d'eux. Boyer honora
1 Obas fut promu a ce grade dans ces circonstances. 11 était sénateur.
2 Bonnet était pour l'Artibonite, ce que Magny fut pour le Nord.
5 A l'occasion d'une velléité d'émeute, manifestée au Cap-Haïtien par les d" et 2* régimens d'infanterie de cette ville, le président avail reconnu qu'il fallait y laisser ces deux corps de l'Ouest avec un général capable de seconder le général Magny au besoin, pour le maintien de la tranquillité publique : Bergerac Trichet répondit parfaitement a sa confiance.
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encore son caractère et la haute position qu'il occupait dans son pays, en repoussant les insinuations d'un individu qui vint lui désigner celui qui avait exécuté les ordres barbares de Christophe, à l'égard de son jeune frère Souverain Brun. Il lui répondit : <r Mon frère n'a « sans doute péri qu'à cause de moi ; mais je ne suis pas « venu ici pour venger sa mort. J'ai fait mon devoir « comme chef de l'État, en ordonnant l'oubli du passé, et « je punirai quiconque trangressera cet ordre. » L'officier désigné fut laissé au commandement qu'il exerçait. Cet exemple de généreuse modération fît comprendre à tous, qu'aucune récrimination ne serait tolérée.
Le gouvernement ne pouvait pas laisser à la citadelle Henry (qui reprit alors le nom de Laferrière, de celui de l'habitation sur laquelle elle fut construite), les sommes importantes qui s'y trouvaient encore après le pillage des généraux ; il fallait les transporter à la trésorerie générale de la République. Le président forma à cet effet une commission chargée de compter ces fonds, en or et en argent, d'en constater le montant par des procèsverbaux journaliers de chaque opération, de les envoyer au Cap-Haïtien d'où ils furent expédiés ensuite au Portau-Prince, sur le garde-côtes la Mouche, à la fin de novembre *.
Ce navire fut placé sous le commandement spécial de Panayoty, élevé au grade de contre-amiral, pour accompagner en même temps son ami, le général Lys, dont la maladie s'était aggravée à tel point, qu'il demanda au président de l'envoyer mourir au sein de sa famille. Ce brave officier n'eut pas même cette satisfaction ; car il
i Dans ses Mémoires, B. Inginac évalue ces fonds à la somme d'environ 1,600,000 gourdes, et ce chiffre paraît être assez exact.
trépassa en mer. La République perdit en lui l'un de ses fondateurs les plus éminens, et il fut généralement regretté '»
Quelques jours après son entrée au Cap-Haïtien, le président avait publié une proclamation pour ordonner la restitution au trésor public, des diamans, des joyaux
1 Lys (Pierre-Charles) naquit au Port-au-Prince le 22 décembre 1775, et mourut le 28 novembre 1820, en vue deMont-Roui. Envoyé fort jeune en France, il y reçut une brillante instruction qui, jointe au physique le plus agréable, au caractère le plus franc et aux qualités du cœur le plus aimant, le fit estimer généralement de ses concitoyens. Parmi eux, les militaires appréciaient en lui cette bravoure rare, ce courage calme a la guerre, qui le distinguaient, cette bonté inépuisable qu'il avait pour ses inférieurs : ses égaux ne furent jamais envieux des positions qu'il occupa successivement, tant ses relations étaient affables. Lys montra toujours un désintéressementpatriotique. Revenu dans le pays au commencement de 1791, il se lia intimement avec Pétion, et devint, a 16 ans, le lieutenant de cette célèbre compagnie d'artillerie don t son ami fut le capitaine. Devenu chef de bataillon de cette arme, Lys commanda la place du Petit-Trou jusqu'en 1800 où il s'expatria avec Rigaud et ses autres officiers ; il ne revint a Haïti qu'après la déclaration de l'indépendance, pour s'attacher de nouveau a Pétion et contribuer avec lui a la fondation de la République. Promu au grade de général de brigade, le 26 juillet 1809, son brevet constata 12 campagnes, 16 actions d'éclat, une blessure a l'attaque du fort du Mirebalais, en 1808. En cette qualité, il commanda les arrondissemens de Jérémie et du Port-au-Prince ; et s'il se laissa entraîner dans l'opposition du Sénat contre Pétion et dans la déplorable scission du Sud, on a vu quelle a été sa brillante et valeureuse conduite dans le siège du Port-au-Prince. Ses dépouilles mortelles furent enterrées au fort National (devenu fort Alexandre) qu'il avait si bien défendu, à côté des entrailles de Pétion. L'élite de la population de la capitale assista a ses obsèques qui furent dignes de ses services.
Dans sa maladie au Cap-Haïlien, Royer lui donna les témoignages de la plus vive amitié, de même que Rorgella : ses autres compagnons d'armes, les généraux du Nord aussi, le visitaient souvent. Lys s'honora en accueillant sans rancune, J. Chanlatte qui l'avait maltraité dans sa diatribe contre le Sénat. Chanlatte était constamment chez lui; et, pour se distraire de ses souffrances, Lys lui faisait réciter les plus belles poésies des grands poètes français : ce que Chanlatte entendait a merveille.
A cette époque, on regretta que Royer n'eût pas élevé Lys au grade de général de division qu'il méritait parses longs services et pour avoir puissamment contribué a la pacification de la Grande-Anse. On pensait aussi qu'il aurait dû profiter de la Réunion du Nord pour élever au même grade, les anciens généraux de brigade de la République qui avaient été nommés par Pétion, en même temps que lui, en 1809, avec d'autant plus de convenance, qu'il y avait de nombreux généraux de division parmi ceux de Christophe : six autres de plus dans l'armée n'auraient pas dérangé l'économie militaire du pays, et Marion, Nicolas Louis, B. Leblanc, Lamothe-Aigron, Frédéric et Bergerac Trichet méritaient bien cette récompense, par leurs services et le concours qu'ils donnaient à Boyer depuis plus de deux ans.
et de l'argenterie, dits de la couronne, qui avaient été pillés à Sans-Souci et dans les autres châteaux ou palais de Christophe, attendu que tous ces objets appartenaient à l'État ; et la restitution à des officiers généraux et des particuliers, de beaucoup d'animaux qui leur furent dérobés dans les momens de désordre qui suivirent la révolte du Cap et la^mort du tyran. Cet acte était basé sur les considérations les plus morales, afin d'inspirer en même temps des idées d'ordre et de subordination et des sentimens d'honneur, aux populations qui avaient secoué le joug affreux de Christophe. Mais il ne produisit aucun effet, quant aux restitutions ordonnées, parce qu'aucun des pillards ne voulut s'avouer coupable par l'exécution de cette mesure : en restituant au trésor, chacun devait en prendre récépissé de ce qu'il aurait remis; c'eût été le moyen de se faire connaître. On considéra cet acte comme intempestif, puisque le gouvernement ne pouvait contraindre les généraux eux-mêmes, à restituer au trésor les sommes qu'ils avaient enlevées à la citadelle ou ailleurs.
Le président fit mieux sans doute, en ordonnant des revues de solde en faveur des troupes de Christophe, en congédiant les vieux soldats auxquels il délivra de nombreuses concessions de terrain, à titre de don national, pour rémunérer les services qu'ils avaient rendus à la patrie, en même temps que les généraux et les officiers de tous grades recevaient leurs dons nationaux, comme ceux de l'Ouest et du Sud.
Il forma aussi des commissions chargées de répartir entre les cultivateurs des habitations possédées par Christophe, à titre de domaine de la couronne, le quart des denrées existantes sur ces biens qu'ils avaient cultivés ; et d'autres commissions pour la vérification des
titres de propriétés de nombreux particuliers qui avaient été dépouillés de leurs biens et qui n'avaient pu les réclamer, ou de ceux qui s'étaient réfugiés dans la République, durant la guerre civile, et qui retournaient dans leurs foyers.
Le Port-de-Paix devint un port ouvert au commerce étranger, pour favoriser les habitans de la péninsule du Nord qui étaient dans la plus profonde misère : ceux qui y revinrent de la République purent profiter également de cette mesure qui récompensait le dévouement qu'ils lui avaient montré. En même temps, le président accorda une distinction particulière aux corps de cavalerie connus sous le nom de chevau-légers, qui avaient pris une grande part dans la révolution du 8 octobre, en en formant un seul régiment de carabiniers de la garde du gouvernement, ayant son cantonnement au .Cap-Haïtien. Cette troupe d'élite servit bientôt après au maintien de la tranquillité publique dans le Nord.
Le 24 novembre, un arrêté du chef de l'État ordonna ce qui suit :
« Le 1er du mois de décembre prochain, à 7 heures du « matin, le palmiste, emblème de la Liberté, sera planté <( dans chaque commune du Nord et de l'Ouest d'Haïti, « qui s'est ralliée à la République, au milieu de la place « d'armes, par les autorités constituées, civiles et milice taires du lieu; des salves d'artillerie annonceront ce « beau jour, la garnison prendra les armes, et il sera « chanté un Te Deum en actions de grâce. »
En fondant sa monarchie et sa noblesse, Henry Christophe n'avait pas seulement supprimé l'égalité entre les citoyens ou sujets de son royaume ; mais il avait détruit aussi la liberté dont ils auraient dû jouir. lien avait bien
laissé le mot dans ses actes ; et, pour leur ôter jusqu'au désir de recouvrer la chose, il en avait ou abattu ou laissé périr l'emblème le plus significatif aux yeux des populations qui ne savaient pas lire *.
Le même jour où l'arrêté du Président d'Haïti fut publié, on vit paraître devant le Cap-Haïtien deux frégates françaises : elles venaient avec une sorte d'opportunité pour justifier la mesure que cet acte ordonnait, et qui était destinée à réveiller le sentiment de la liberté dans le cœur du peuple de cette partie de la République.
C'étaient la Gloire et la Gléopâtre, sortant de la Martinique, et l'amiral Duperré montait sur la première. Ayant appris la mort de Christophe et les événemens qui se passaient, l'amiral venait, pour s'en assurer dans l'intérêt de son pays. ïl adressa d'abord une lettre au gouverneur du Cap, pour demander la remise de six matelots et un mousse composant l'équipage d'une goélette, qui était sortie de la Martinique dans la même année et qui fut capturée par un navire du Nord. Il y rappelait que, s'étant trouvé à la Havane, quelque temps auparavant, il avait procuré la liberté à des Haïtiens qui y étaient détetenus pour avoir été sur les côtes de Cuba en contrebande ; et il demandait qu'on agit avec réciprocité par rapport à l'équipage français.
1 A celle époque, Bruno Blanchet élait encore sur sa halte près de Saint-Jean. Il écrivit une lettre a Dugué, notaire du gouvernement au Port-au-Prince, a l'occasion de la mort de Christophe. Il lui disait que cet événement prouvait, comme la mort de Dessalines, que le despotisme ne pouvait durer toujours en Haïti ; et il ajouta : « Il faut sans doute rendre a « César ce qui est à César; mais que César rende aussi au peuple ce qui est au peuple. » Dugué crut y trouver une allusion a Boyer auquel il était déjà opposé, et a la constitution de 181G qui accordait au Président d'Haïti plus de pouvoir que celle de 1806. Dugué me fit lire celte lettre en me communiquant ses réflexions personnelles à ce sujet. Dans la narration des faits de 1822, je produirai des notes sur la constitution, de la main de Blanchet que le président avait chargé de préparer une révision de cet acte.
Rien n'eût été plus juste et plus agréable au Président d'Haïti, si Christophe n'avait pas eu la cruauté de faire tuer ces hommes et ce mousse. D'après les renseignemensqui lui furent donnés à ce sujet, le secrétaire général Inginac répondit à la lettre de l'amiral Duperré pour lui dire cette pénible vérité, et le remercier d'avoir débarqué les Haïtiens à l'Anse-d'Ëynaud, dont le commandant avait fait le rapport au président dans le temps.
Alors, l'amiral français adressa une nouvelle lettre au Président d'Haïti, qu'il fit porter par le capitaine Mallet, de la Cléopâtre. Il complimenta le président à propos des événemens qui venaient de réunir le Nord et l'Artibonite à la République, en lui donnant l'assurance des bonnes dispositions de la France envers elle, et que ces nouvelles y seraient bien accueillies. Le président répondit à sa lettre d'une manière analogue, et fit une réception gracieuse au capitaine Mallet. Après cet échange de bons procédés, les deux frégates continuèrent leur route à l'ouest du Cap-Haïtien.
Il faut dire aussi que le capitaine Mallet, reçu d'abord par le secrétaire général Inginac, avait eu une conversation avec lui sur les relations commerciales qu'il eût été convenable d'établir régulièrement entre les deux pays, afin de soustraire les navires français à la nécessité d'emprunter le pavillon d'autres peuples ; et en outre, il fut question entre eux de l'indemnité offerte par Pétion et repoussée jusqu'alors par le gouvernement français. Du rapport fait par cet officier et de la correspondance échangée entre l'amiral Duperré et le président, sortit la mission secrète de M. Du Petit-Thouars dont il sera parlé clans la narration des faits en 4821 \
1 Voyez les Mémoires de B. Inginac, pages -58 et 49.
[1820] r.iiAPrrttE xi. 499
Après une tournée de Boyer au Fort-Liberté, à la Grande-Rivière, et dans les autres localités voisines du Cap-Haïtien» il adressa un message au Sénat et lui dit que partout il avait parlé aux populations pour leur expliquer le régime de la République, et qu'il avait trouvé un excellent esprit en ses nouveaux citoyens, qui en assurait la parfaite soumission. Ensuite, il quitta le chef-lieu du Nord pour visiter les autres communes à l'ouest jusqu'au Môle, d'où il revint au Port-de-Paix pour prendre la roule du Gros-Morne et se rendre aux Gonaïves : dans tous ces lieux, il entretint les populations avec bienveillance pour leur faire oublier leurs longues souffrances. Enfin, le 17 décembre, le Président d'Haïti rentra à la capitale, deux mois après en être sorti pour remplir la plus belle mission qui puisse échoir au chef d'un gouvernement libéral : — la réunion, sous sa constitution, de populations naguère ennemies, sans effusion de sang, uniquement par la conquête des cœurs et des esprits.
Au moment du départ de Boyer du Cap-Haïtien, le brave Eveiilard, colonel de sa garde à pied, se mourait d'une maladie aiguë. Arrivé à Saint-Marc, le président le remplaça par le chef de bataillon Bédart, des grenadiers; et il promut au même grade de colonel, le chef de bataillon Cazeau, des chasseurs, pour commander la commune du Port-Salut où il se trouvait alors en traitement. Cazeau étant plus ancien chef de bataillon que Bédart, on supposa que le président l'avait ainsi éliminé de la garde, parce qu'il ne voulait pas que cette garde fût commandée par unnoir.
A peine les dissensions intestines venaient d'être terminées entre les Haïtiens, que des turbulens insinuaient la malveillance dans les esprits. Le fait est, que le pré-
sident n'agréait pas Cazeau qui lançait comme d'aulres, sous Pétion, des traits contre le général Boyer, commandant supérieur de la garde. Boyer n'agréait pas davantage le colonel Eveillard, par des motifs analogues, et cependant ce dernier était un mulâtre '.
Revenu à la capitale, le président adressa au Sénat le message suivant, en date du 29 décembre. « Citoyens Sénateurs,
« Je vous adresse sous ce pli copie de la lettre que je reçus, le 20 octobre dernier, étant campé à Pongaudin, près des Gonaïves, de quelques généraux du Nord qui s'intitulaient « les organes du peuple et de l'armée, » et de la réponse que je leur fis le 22, étant alors au Poteau, à même de prendre la route du Cap.
« Dirigé par la prospérité de mon pays, j'ai cru prudent, eu prenant les précautions nécessaires pour accélérer la marche vers le Nord, de laisser ignorer à l'armée le contenu de cette dépêche virulente, afin de ne point l'exaspérer contre ceux qui en étaient les auteurs et dont j'ai paralysé complètement les vues particulières. Maintenant que la tranquillité est parfaite % je pense qu'il est important que le Sénat ait une entière connaissance de ce qui s'est passé, et que les copies des pièces aussi conséquentes restent déposées dans ses archives.
« J'ai la faveur de vous saluer, citoyens sénateurs, avec la considération la plus distinguée. « Signé : Boyer. »
1 Ace sujet, l'histoire doit faire remarquer, que Boyer ne voulut jamais, comme Pétion, donner un commandant supérieur aux divers corps de troupes formant sa garde: leurs colonels recevaient directement ses ordres. Durant les 25 années de sa présidence, l'arrondissement du Port-au-Prince même n'eut toujours que des commandans a titre provisoire, qui recevaient aussi, directement, ses ordres pour les moindres affaires.
2 Le même jour, 29 décembre, où Boyer écrivait cette phrase, le général Magny lui adressait une lettre par laquelle il lui dénonçait Richard, comme tramant une vaste conspiration conire la République ; mais il ne pouvait encore savoir cette particularité.
C'était le quatrième message qu'il adressait au Sénat, dans la circonstance la plus glorieuse qui se fût encore présentée depuis son avènement à la présidence, pour le tenir informé de toutes les opérations militaires et politiques qu il avait faites ; car la constitution donnait à ce corps une large part dans l'administration des affaires publiques en général.
On aime à voir le chef de l'État comprendre ainsi son devoir, afin d'entretenir l'harmonie entre les grands pouvoirs qui le régissent, et de se donner par là une nouvelle force d'action sur l'opinion nationale. Cependant, dans la même année, le président s'en était abstenu, à propos des singulières propositions faites par Sir Home Popham, probablement parce qu'aux yeux de la République, Christophe n'étant qu'un révolté, il n'y avait pas lieu de les prendre au sérieux. Mais, par la suite, on verra que dans toutes les occasions importantes, Boyer sut toujours agir envers le Sénat avec la déférence qu'il lui devait.
Si l'abstention de Pétion occasionna quelques reproches de la part de ce corps, en 1808, c'est qu'il y avait trouvé une sorte d'esprit de chicane, une opposition intempestive, à raison des circonstances de la guerre civile qui était alors en pleine activité, et des factions qui agitaient l'État ; c'est que ces reproches mêmes étaient le résultat de la mésintelligence existante entre les meneurs du Sénat et le président, et dont nous avons signalé les causes : mésintelligence qui aboutit à la réintégration inconsidérée du général Gérin dans ce corps et à son ajournement. Mais dans la suite, Pétion sut garder envers le Sénat la déférence qui lui était due, non qu'il y trouvât moins d'indépendance, mais parce que le palrio-
tisme de ses membres leur inspirait plus de calme» Par rapport au Sénat, il y a eu encore entre Pétion et Boyer une différence de situation. Pétion avait des antécédens et une position dans l'opinion publique que ne possédait pas Boyer ; son influence absorbait sans effort toutes autres qui essayaient de se poser en rivales : il pouvait donc moins ménager lesopposans dans le Sénat, lesquels lui étaient subordonnés, et dans l'ordre militaire et dans le parti politique qui érigea la République. Peut-être s'abstint-il de cette correspondance active que réclamait le Sénat, pour ne pas y mettre l'aigreur dont elle aurait pu se ressentir, et qui n'eût été propre qu'à froisser davantage ses adversaires.
Néanmoins, on doit regretter que ces procédés aient eu lieu entre les fondateurs de nos institutions républicaines, et que Pétion, comme étant le premier, le plus illustre parmi eux, n'ait pu lui-même tracer un exemple utile à cet égard, à cause des circonstances où il se trouvait au début de sa présidence.
Au moment où son successeur recueillait le fruit le plus important de sa sagesse politique, des faits se passaient dans la partie de l'Est d'Haïti, qui purent faire présager que bientôt, là aussi, Boyer irait moissonner pacifiquement d'autres lauriers que cette sagesse y faisait croître depuis longtemps. Mais ce serait empiéter sur une autre Epoque, que d'en parler ici.