‹ Études sur l'histoire d'Haïti (volume 5)Chapitre 4 sur 7 · CI1AP1TIIR IX · texte numérisé non relu

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l'amiral anglais de sa sollicitude pour le bonheur de son pays1.

Après avoir visité tous les établissemens du Port-au- Prince qui offraient de l'intérêt à sa curiosité, et la maison de Pétion à Volant le Tort, Sir Home Popham repartit le 1er mai dans la nuit, en disant au président qu'il allait au Cap pour faire les mêmes propositions de paix au Roi d'Haïti 2.

Rendu là, l'amiral étant sur la frégate la Cybèle, adressa à Boyer une lettre en date du 14 mai, qu'il lui expédia par le brig V Ontario; il lui disait : « Que le Roi « est sincèrement disposé à entrer dans un arrangement « de la plus parfaite amitié avec ses amis de l'Ouest et du « Sud. » Il joignit à sa lettre un extrait de celle que lui écrivit Christophe à ce sujet, pour mieux convaincre le président, de la sincérité des intentions royales, et que les députés que Boyer devrait envoyer dans le Nord seraient en parfaite sécurité. L'amiral dit, en outre, qu'il avait fait voira Christophe une copie des bases du traité à inter-

1 Le S avril, irois semaines avant l'arrivée de l'amiral anglais, Boyer répondait a une lettre de Laîné de Villévêque, du 1er septembre 1819, et lui disait :

« Quant aux dissensions intérieures qui divisent notre pays, c'est sans doute un malheur « bien déplorable, mais je ne pense pas qu'elles doivent causer la moindre inquiétude h « S. M. Très-Chrétienne : c'est une querelle de famille qui se réglera tôt ou tard, et la « République est assez forte par elle-même pour ne pas avoir besoin de secours étrangers « contre des frères dont elle plaint l'égarement, et contre les tentatives du chef qui les re- « tient sous l'oppression... »

Ce passage dit assez ce qui lui était insinué, sinon proposé. Si nous donnions ici toute sa lettre, on verrait d'ailleurs quel beau langage son patriotisme tenait a ce philanthrope.

2 Le 9 juillet 1832, It. Sutherland (ils déclara au comité d'enquête du parlement britannique, qu'il alla au Cap avec Sir Home Popham, en 1819 et 1820, et qu'il fut admis a la cour de Christophe avec qui il dîna, en compagnie de l'amiral. Il ajouta que Christophe le voyait avec déDance, a cause de la préférence que 15. Sutherland père avait donnée a Pétion sur lui.

Ainsi, dès 1819, alors que les insurgés de la Grande-Anse étaient vaincus. Sir Home Popham se préoccupait des projets ultérieurs de Boyer a l'égard de son royal protégé.

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venir, — copie qu'il avait laissée au président ; et que des passeports et sauf-conduits seraient expédiés pour ces députés U

« Quanta la sincérité et aux bonnes dispositions du Roi, « en ce moment^ je n'en doute pas, ajouta l'amiral; et « vous pouvez compter qu il remplira exactement tous « sesengagemens... Considérez cet objet très -sérieuse- « ment: c'est la cause de l'humanité, et il ne dépend « que de vous de me donner toute assistance pour l'ac- « complir... Ne pensez jamais à faire la guerre ; ne tentez « pas d'avancer au delà de vos frontières : car, si vous le « faites, je vous considérerai comme agresseur, et vous « serez responsable aux yeux du monde entier des consent quences de la guerre civile, et d'autant plus, quejedé- « clare avoir été témoin des bonnes dispositions du Roi en « cette occurrence. Ecrivez-moi clairement et franche' « ment à ce sujet, afin que j'essaie d'aplanir les difficul- « lés... »

Nous ignorons quelle fut la réponse écrite de Boyer à cette étrange let!re de l'amiral anglais ; mais elle n'a pu être que la même qu'il lui fit verbalement 2. Le projet de traité tendait à établir des relations entre les sujets des deux États; à ce qu'ils s'unissent pour défendre le territoire haïtien en cas d'attaque de la part de la France ; à soumettre ce traité au jugement de toutes les nations qui avaient contribué à l'abolition de la traite des noirs, et particulièrement la Grande-Bretagne, en le faisant insérer dans tous les journaux de l'Europe.

Il faut applaudir, sans doute, aux sentimens philan-

1 Selon l'amiral, c'était a la République de faire le premier pas envers le Royaume. On doit excuser cette idée d'un sujet anglais.

2 On verra dans le dernier chapitre de ce volume ce que Boyer en dit lui-même.

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thropiques de Sir Home Popham. Nous savons, en outre, qu'il fut un excellent et vaillant amiral de la marine britannique, et qu'il fit des choses glorieuses pour son pays; mais nous ne trouvons pas qu'il ait donné en celle circonstance la preuve d'une grande capacité diplomatique, — à moins que, comptant sur l' inintelligence de Boyer et des citoyens de la République d'Haïti, il n'ait pas jugé digne de lui d'en montrer. En effet, il ne pouvait pas agir plus maladroitement pour dévoiler la crainte qu'éprouvait son royal protégé, d'une campagne contre le Nord, qu'en menaçant le président de le considérer, en ce cas, comme agresseur, qu'en le rendant responsable des conséquences de la guerre.

îl n'y avait vraiment qu'un officier de la marine anglaise qui pût concevoir l'idée de venir se poser en conciliateur entre Christophe et Boyer, lorsque les conv mandans des navires de guerre de S. M. B. avaient si souvent fait preuve de partialité pour Christophe ! L'amiral de la station de la Jamaïque avait-il pu ignorer la conduite tenue dans la rade du Port-au-Prince, pendant le siège de cette ville, par les officiers des deux frégates qui s'y trouvaient ?

Les appréhensions de Christophe étaient telles, l'impartialité de Sir Home Popham si sincère, qu'on assure qu'après avoir reçu la réponse de Boyer, ces deux amis jetèrent lts bases d'une convention suivant laquelle la Grande-Bretagne serait sollicitée de fournir au Roi d'Haïti, 40 mille Africains parmi ceux que les navires de guerre de cette puissance prendraient sur les bâtimens négriers capturés, parce que Christophe voulait recruter son armée par ces infortunés, n'ayant plus confiance dans les Haïtiens qui la formaient. Il était assez clair-

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voyant pour apercevoir le mécontentement qui existait déjà dans son royaume; car, quels que soient les succès de la tyrannie, il arrive toujours un moment où le tyran se voit menacé de la haine du peuple qu'il opprime.

Sir Home Popham retourna à la Jamaïque. Sa mort et celle de Christophe, dans la même année, tirent avorter le projet conçu entre eux ■ .

Quelques semaines après la visite de cet amiral à Haïti, le gouvernement acquit, la conviction de la prévarication du citoyen Cator, trésorier aux Cayes, dont la conduite inspirait des suspicions; après vérification de sa comptabilité et de sa caisse, il y fut constaté un déficit s'élevant à l'énorme somme de 142, -124 gourdes et 15 centimes. Le président destitua d'abord le délinquant et le dénonça ensuite au Sénat, en vertu de l'art. I24de la constitution ; un décret d'accusation lancé contre lui le renvoya pardevant le tribunal compétent à le juger. Cator fut jugé et condamné à la restitution de cette somme \.

L'attention publique fut bientôt détournée de cette scandaleuse affaire, par l'incendie qu'éprouva le Port-au- Prince dans la journée du 15 août, et qui occasionna des perles bien supérieures à celle-là. Vers midi, le feu prit par accident à l'oratoire d'une dame qui célébrait aussi la

1 On peut ajouter foi a ce projet entre Christophe et Sir Home Popham, puisque en 1839, en faisant un traité avec la République d'Haïti pour avoir son concours dans la répression de la traite, la Grande-Bretagne lui lit proposer de recevoir les Africains qui seraient capturés par ses propres navires de guerre.

2 Nous ne pouvons dire si Cator fut condamné a subir une détention ; mais nous savons qu'il offrit ses biens pour en percevoir les revenus, afin de rembourser l'État : ce qui fui accepté par ordre du président. Ce qu'on en retira fut insignifiant, à côté de la grosse somme soustraite au trésor public. Cator n'avait pas assez de capacité pour la charge qu'il exerçait ; il était d'un caractère faible, et il fut la dupe de certains employés sous ses ordres : de la l'indulgence de Boyer envers lui. ce qui fut néanmoins d'une fâcheuse influence sur la gestion des finances.

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fête patronale de la paroisse ; il se communiqua aux matières inflammables d'une pharmacie voisine, et le vent d'ouest soufflant avec force en ce moment, l'incendie se propagea rapidement et dévora environ 300 maisons en peu d'heures; le commerce de détail, situé dans la rue des Fronts-Forts, fut ruiné par ce malheurenx événement.

Dès le lendemain, le président rendit un arrêté qui affranchit des droits à l'importation, les matériaux nécessaires à la reconstruction des propriétés incendiées. C'était venir au secours des habitans qui avaient souffert de ce désastre; mais parmi eux, il y en avait qui étaient encore plus à plaindre, par la perle de tout ce qu'ils possédaient; ces derniers avaient droit à une assistance immédiate. Plein du sentiment de son devoir, Boyer adressa an Sénat un message pour provoquer un décret qui permît d'affecter une somme au soulagement des plus nécessiteux. Par cet acte, rendu le 24 août, le Sénat autorisa le secrétaire d'État à disposer du quinzième de toutes les sommes existantes à la trésorerie générale. Il y avait environ 300 mille gourdes : ce furent donc 20 mille gourdes qui en sortirent pour cet objet \ Une commission, présidée par le grand juge Fresnel, fut chargée de cette distribution; et le public augmenta l'allocation par une souscription volontaire que le conseil de notables recueillit.

1 Les recettes de l'année 1820 s'élevèrent d'après les comptes généraux, à la somme de 2,213,440 gourdes, et les dépenses a celle de 1 ,809,228 gourdes ; d'où il résulta une balance favorable de 404,212 gourdes. Il est évident que dans les receltes, les sommes provenant du trésor de Christophe ne furent point comprises, ayant été portées dans un chapitre distinct. — Les produits de la République, dans cette année, furent : 23,200,000 livres de café ; 343,000 livres de coton ; 435,000 livres de cacao ; 413,000 de sucre ; l,87u,000 livres de campêche, etc., le tout en chiffres ronds.

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En même temps, le président adressa une lettre à la commission de bienfaisance, pour l'inviter à s'adjoindre des commerçans nationaux et étrangers, afin de parvenir à des arrangemens, à des attermoiemens entre les créanciers et les débiteurs du commerce, plus ou moins ruinés par l'incendie. Cette sollicitude du chef de l'État était dans l'intérêt des uns et des autres, et eut pour but essentiel d'éviter des procès entre eux, de sauvegarder la bonne foi dans les transactions commerciales du pays \.

Dans la prévision des éventualités qui pouvaient surgir d'un moment à l'autre, et où l'armée serait appelée à rendre à la patrie ses services accoutumés, le président, dont le désir de l'ordre se décelait successivement par tous ses actes, voulut fixer les droits et les devoirs des militaires des corps de troupes d'une manière équitable et invariable. En conséquence, le 48 septembre, il publia un règlement sur la formation des conseils d 'administration dans lesrégimens de ligne, et sur les attributions de ces conseils.

« L'institution militaire, dit-il, étant dans ce pays la « sauvegarde de l'indépendance nationale, rien ne doit m être épargné pour assurer à l'armée de la République, « cette force morale qui la portera à rendre avec enthou- « siasme, dans toutes les circonstances, les services « qu'on attend d'elle... »

Ce règlement établit dans chaque régiment un conseil d'administration dont les membres furent à la nomination duPrésidentd'Haïti, ou des autorités militaires auxquelles

1 Boyer ne se borna pas a cela; dans la session de mi, il proposa au corps législatif ane loi qui accorda aux commerçans incendiés, un délai de cinq années pour se libérer envers leurs créanciers.

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il déléguerait ce soin. Ces conseils furent chargés de la formation des matricules des corps, de l'annotation des faits qui pourraient porter à distinguer chacun des militaires par leur conduite, afin de les récompenser par leur avancement quand il y aurait lieu ; et ce sont ces conseils qui nommaient tous les sous -officiers, à moins de désignation spéciale du chef de l'État dans des cas fort rares : chacun d'eux était présidé par le colonel du régiment. D'autres dispositions de ce règlement tendaient à entretenir l'esprit militaire et à exciter une généreuse émulation parmi les défenseurs du pays.

Le malheur semblait poursuivre la ville du Port-au- Prince. Après le désastreux incendie du 45 août, un terrible ouragan s'abattit sur elle, le 28 septembre, et enleva la toiture de bien des maisons que le fou avait épargnées. Les dispositions de l'arrêté du président lui profitèrent encore et servirent à relever le courage remarquable des habitans de cette cité. Dans la plaine du Cul-de-Sac, les eaux de la Grande-Rivière, grossies par une pluie torrentielle, produisirent une inondation qui emporta beaucoup d'animaux et des cases de cultivateurs : plusieurs personnes périrent dans cette nuit affreuse. La tempête ne se fit pas moins sentir dans les montagnes avoisinantes, et la récolte du café en souffrit.

C'étaient sans doute deux catastrophes déplorables pour la capitale de la République, que cet incendie et cet ouragan dans l'intervalle d'une quarantaine de jours. Mais, quand les flammes changeaient sa fête patronale en une journée de désolation pour tous ses habitans, aucun d'eux ne pensait que, presque au même instant, la justice de la Providence frappait, enfin, le cruel Tyran qui, depuis quatorze ans, affligeait le Nord et l'Arlibonite

par ses barbaries : pour avoir été lente à se prononcer, elle n'en fut pas moins exemplaire.

Le 15 août, Henry Christophe assista à la messe chantée à l'église de Limonade par un prêtre nommé Jean-de- Dieu, qui avait remplacé Corneille Brelle. Christophe était assis sur un trône; et pendant que le prêtre prononçait son sermon, le Roi fut soudainement frappé d'apoplexie et renversé la face contre terre : il reçut immédiatement les secours du docteur Stewart, mais la moitié de son corps resta paralysée * . Il semble que si la Providence permit à la science médicale de le rappeler à la vie, ce ne fut que pour lui réserver l'humiliation d'assister à la chute de son autorité sanguinaire, que pour punir en lui cet orgueil excessif, cause de tous ses crimes.

Dans le chapitre suivant, le lecteur verra comment arriva ce drame si longtemps prévu, si impatiemment attendu .

1 Le prêtre Jean-de-Dieu fut si saisi de cet événement, qu'il mourut trois jours après.

. Christophe ordonne de nouveaux travaux de défense a Saint-Marc. — Au Cap, ses généraux conspirent contre lui. — Insurrection de la garnison de Saint-Marc. — Elle se soumet a la République en envoyant une députation au Port-au-Prince. — Boyer envoie des généraux et des troupes a Saint-Marc, et ordonne la réunion des autres régimens a la capitale. — Christophe envoie des forces contre Saint-Marc : cette place résiste. — Il veut envoyer les troupes du Cap contre elle. — Le général Richard les soulève : les populations du Nord participent au mouvement. — Pillage et dévastation des châteaux royaux, etc. — Christophe veut aller réprimer l'insurrection : sa paralysie l'en empêche. — Il envoie sa garde sous les ordres de Joachim Deschamps : elle fait défection en faveur des insurgés. — En apprenant cette nouvelle, Christophe se suicide. — Pillage et dévastation du palais de Sans-Souci. — Madame Christophe et ses filles, assistées de Dupuy et Prézeau, font porter le cadavre a la citadelle Henry et y vont l'enterrer. — Assassinat des deux fils de Christophe et de six autres individus. — Appréciations sur son gouvernement, son administration, son caractère et sa conduite en tous les temps,

Quand la proclamation du Président de la République eut annoncé la fin de la révolte de la Grande- Anse et donné lieu à croire qu'il méditait d'autres projets, Christophe ne s'était pas borné à solliciter de Sir Home Popham, qu'il vînt à Haïti pour s'entremettre de la paix entre lui et le président ; il avait ordonné de nouveaux travaux de défense à Saint-Marc , pour garantir celte place de l'entreprise qu'il redoutait ; il y avait fait envoyer des munitions de guerre et de bouche, en farines, salaisons, etc.

Le maréchal de camp Jean Claude commandait Saint-

Marc depuis plusieurs années, et obéissait à Paul Romain, prince du Limbe, qui avait le commandement supérieur de tous les quartiers de l'Arlibonite et qui résidait à la Petite-Rivière. Au fond, Jean Claude n'était pas un méchant homme ; mais, possédant la confiance du roi et obligé d'exécuter ses ordres sévères pour la défense de la place, il dut mettre de la rigueur dans les travaux qu'elle nécessitait : ce qui occasionna le mécontentement des troupes de la garnison habituelle, de la population de la ville, de celle des campagnes avoisinantes, hommes et femmes, appelés à y participer ; et ce mécontentement les prédisposait à une insurrection.

Dans le Nord même, les esprits en sentaient le besoin pour se débarrasser de la tyrannie qui pesait sur eux depuis si longtemps. Pour la première fois, peut-être, tous les généraux de Christophe voyaient ce tyran pâlir en prévision des éventualités de la guerre, redoutant l'avenir, n'ayant plus foi en son étoile, après avoir reconnu son impuissance à attaquer ses ennemis, dans son voyage à Saint-Marc, en 1818, où il fut cause de la mort de Toussaint Brave 5 enfin, appeler à son aide un amiral anglais» De ces observations à une conspiration contre son pouvoir et sa vie, contre la dynastie qu'il avait fondée, la pente était naturelle; car ces généraux devaient espérer qu'il y aurait possibilité d'établir un autre gouvernement à leur profit. Aussi lisons-nous, dans un ouvrage publié à Paris en 1826 :

« Dès le mois de juillet 1820, des bruits alarmans « pour le maintien de la royauté dans le Nord d'Haïti « avaient pénétré jusqu'en Europe : on y parlait d'une « conspiration vraie ou supposée ourdie par sept des « principaux dignitaires de Christophe, pour l'établisse»

« ment d'une République semblable à celle du Sud. Une « nouvelle plus extraordinaire se répandit : on assura « que le roi Henry Ier était mort dans les premiers jours « de ce mois, et que sa famille cachait cet événement dans « le but d'éviter une révolution qui aurait pu écarter du « trône le prince royal Victor Henry... ' »

Bientôt nous citerons un document émané de quelques généraux du Nord, qui confirme en effet, que le projet du renversement de Christophe existait avant les événemens survenus à Saint-Marc; et pour que la nouvelle en parvînt en Europe dans le mois de juillet, il faut que cette conspiration ait été conçue, au plus tard, immédiatement après le départ de Sir Home Popham,qui était encore au Cap à la Onde mai.

Toutefois, il était difficile de la mettre à exécution, parce que le despotisme, la tyrannie avilissent tellement les âmes, les rendent si pusillanimes, que la crainte les retient dans la torpeur de la soumission, jusqu'à ce qu'une circonstance imprévue vienne les enhardir. Le danger réel qu'il y a d'être trahi par ceux qui ont le même intérêt à se défaire d'un tyran, et auxquels on est forcé de communiquer sa pensée pour avoir leur concours, est encore une cause qui s'oppose longtemps à sa chute. Mais cette circonstance désirable arriva enfin : ce fut la Providence qui la produisit en frappant Christophe d'apoplexie. Du moment que cette maladie lui avait laissé sa compagne ordinaire, — la paralysie, — qui l'empêchait d'agir physiquement, la conspiration devenait plus facile à exécuter. Cependant, les conjurés en étaient encore à leurs

1 Histoire de l'île d'Haïti par Placide Justin, d'après les docurnens de Sir J. ISarskelt. En 1823, Charles-Malo avait publié aussi, à Paris, une Histoire d'Haïti où se trouvent les mêmes assertions, dans une note de la page 365 de ce volume.

désirs, à leur projet, quand un incident inattendu en donna le signal.

Une querelle survint à Saint-Marc entre le général Jean Claude et le colonel Paulin, commandant la 8e demibrigade qui y tenait garnison. Peut-être Paulin n'ignorait-il pas l'existence de la conspiration du Nord * ; d'un caractère orgueilleux, d'ailleurs courageux, il osa résister à son chef qui le dénonça à Christophe. Celui-ci manda Paulin à Sans-Souci, le vexa par des paroles injurieuses ; et, sur ses réponses pleines de fermeté, il ordonna de le dégrader, de lui arracher ses épaulettes. Mais Paulin fut assez audacieux pour arracher lui-même la croix de Saint- Henry qu'il portait à sa boutonnière et la jeter par terre, en disant au roi : « Cette croix m'a été donnée par vous , « mais quant à mes épaulettes, je les ai gagnées et con- « quises sur le champ de bataille : vous ne pouvez me les * arracher ! » A ces mots, à ces gestes que l'exaltation de l'honneur inspirait, Christophe, en fureur, ordonna que Paulin fût décapité; mais la reine, présente à cette scène,' intercéda en sa faveur et obtint qu'il fût seulement envoyé à la citadelle Henry où on le mit aux fers.

La connaissance de ces faits parvint à Saint-Marc et décida du sort de Christophe. Ils portèrent les sous-officiers et les soldats de la 8e à l'exaspération , car ils souffraient plus que leurs officiers; et, aimant leur colonel, sa courageuse conduite à Sans-Souci les électrisa. Al'insu de leurs chefs, ils se communiquèrent la pensée d'un soulèvement. Un sous-officier de la garnison de la Petite-Rivière vint à Saint-Marc et fut mis dans le secret,

{ Un neiii écrit publié au Port-an-Prince et intitule: Détails sur l'insurrection de Sdinf* Mon- cl kes Gonaïves.m 1821,1e dit formellement.

sans doute pour en faire la propagande dans son corps ; à son retour, il. en parla à son chef de bataillon qui en fît le rapport au général Romain. Aussitôt, Romain quitta la Petite-Rivière avec Bazin, devenu général et comte des Verrettes, et se rendit à Saint-Marc, à la tête d'un bataillon d'infanterie et de quelques escadrons de cavalerie : il y arriva dans la soirée du dimanche 1er octobre.

Le lendemain, il passa la revue et l'inspection des troupes, artillerie, 8e, etc., sans rien dire de ce qu'il savait; mais il convoqua dans son logement, pour l'aprèsmidi, tous les officiers de ces corps. Là, il leur demanda des renseignemens sur la trame qui s'ourdissait dans la garnison ; tous lui répondirent qu'ils l'ignoraient. L'un d'eux lui proposa de s'en informer par les sous-officiers, en désignant le sergent-major Antoine, de la 8% dont l'intelligence et la résolution étaient remarquables : la nuit allait se faire en ce moment, Romain envoya un aide de camp appeler Antoine ; il s'adressait justement au chef de la conjuration.

Antoine, se considérant perdu s'il se présentait pardevant le général, communiqua instantanément à ses compagnons la résolution de prendre les armes dans le moment même, après avoir répondu à l'aide de camp qu'il allait le suivre. Loin de se rendre chez Romain, il sortit avec un fort détachement de la 8e, afin d'aller rallier d'autres militaires de ce corps qui étaient dans divers postes et de prendre des munitions à l'arsenal que gardait l'artillerie : il y réussit, parce que les sous-officiers et soldats de l'artillerie étaient leurs complices.

Dans ces entrefaites, le général Jean Claude avait monté à cheval pour inspecter les postes et veiller contre toute surprise ; il vint à rencontrer un des détacliemens

de la 8e ; il cria qui vive et tira un coup de pistolet dans l'obscurité : les soldats firent feu sur lui et l'abattirent ; il n'était que blessé mortellement à la gorge. La révolte avait éclaté! il fallait la soutenir ou périr : c'est ce que comprirent les militaires de la 8e, guidés par le sergentmajor Antoine.

Les coups de fusil avaient donné l'alarme chez le général Romain, qui attendait vainement ce sous- officier, après avoir renvoyé les officiers qu'il avait réunis chez lui, pensant qu'il n'y avait eu que des propos tenus sans projet arrêté ; et ces officiers ne s'étaient même pas empressés de retourner à leurs postes. Mais alors, Romain comprit d'autant mieux ce dont il s'agissait, qu'on vint lui apprendre la mort de Jean Claude : il monta à cheval avec Bazin, et se mita la tête de l'infanterie et de la cavalerie qu'il avait emmenées de la Petite-Rivière, afin de comprimer cette révolte.

Mais les officiers de la 8e avaient enfin rejoint leur corps qui était très-nombreux et que dirigea le chef de bataillon Constant Paul, officier aussi brave que méritant à tous égards : tous suivirent le mouvement des soldats. Romain se vit forcé de sortir avec ses troupes de l'enceinte de Saint-Marc, dans la nuit même; il alla occuper les forts du dehors, notamment celui du Diamant qui domine cette ville, pour attendre de nouvelles forces. Il paraît qu'il adressa une dépêche à Christophe, l'avisant de cet événement, puisque le roi envoya des troupes du Nord sous les ordres du général Guerrier, qui devait rallier celles des Gonaïves et joindre Romain.

De leur côté, les militaires de la 8e, reconnaissant qu'ils auraient à soutenir une lutte sanglante, écoutèrent l'avis de leur commandant Constant Paul, qui leur conseilla de

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se soumettre à la République, en envoyant une députation au Président d'Haïti. L'artillerie partagea cette résolution qui lui fut conseillée également par le souslieutenaot Victor Toby, jeune frère du colonel Paulin et quartier-maître de ce corps. En conséquence, on trancha la tête de Jean Claude qui fut mise dans un sac, pour servir de preuve matérielle de la sincérité de la soumission de la garnison de Saint»Marc ; et des officiers furent expédiés au jour, le 3 octobre, pour la porter au Port-au- Prince avec une lettre signée de Constant Paul, demandant de prompts secours : ils y arrivèrent le 4 au matin. Ils firent savoir à Boyer que la garnison de Saint-Marc se composaitdela 8e, d'un bataillon d'artillerie et d'un escadron de cavalerie, en ajoutant les autres particularités qui avaient eu lieu V.

Le président accueillit les officiers venus auprès de lui avec la bienveillance la plus empressée; il les complimenta ainsi que les braves dont ils étaient les organes, sur la résolution patriotique qu'ils avaient prise de se réunir à la République, qui n'aspirait qu'au bonheur de tous les Haïtiens. Il leur promit d'envoyer sans délai des forces à Saint-Marc pour les soutenir, en attendant qu'il pût s'y rendre lui-même. Mais il jugea qu'il était important d'y expédier par mer, de suite, un officier général renommé pour en prendre le commandement et diriger la défense : le brave Bauvoir fixa son choix, qui ne pouvait être meilleur. Cet officier partit le h même, avec le colonel Malette et les chefs d'escadron Souffrant, Saladin et Backer, tous aides de camp du président, chargés de porter ses parolesà la garnison de Saint-Marc, de l'argent

I D'après le Vé/égmplic du 8 ocl'obre, fi" 3<j.

pour la solder, etc. ; trois barges armées formèrent cette expédition. Bauvoir, promu au grade de général de brigade, fut chargé de remettre à Constant Paul un brevet et des épaulettes de colonel, afin de prendre le commandement de la 8e : c'était récompenser en même temps les services et les sentimens de deux citoyens honorables.

Constant Paul méritait d'autant plus cette distinction, qu'il ne conçut pas même l'idée de s'attribuer un grade supérieur à celui de chef de bataillon, tandis que le jeune et présomptueux Victor Toby prit le titre de général de brigade, en s'affublant de l'habit, du chapeau et des insignes de Jean Claude.

Le général Bauvoir et ses compagnons arrivèrent à Saint-Marc dans la nuit du 5 octobre et y débarquèrent le 6 au jour. Ils furent accueillis avec l'empressement le plus chaleureux par la garnison et la population de la place. Depuis le 3, elles supportaient une canonnade que dirigeait contre elles le général Romain, des divers forts extérieurs qu'il occupait, sans pouvoir tenter un assaut, n'ayant pas assez de troupes et la place étant fortifiée on ne peut mieux. L'air martial de Bauvoir, sa réputation militaire connue de la garnison, son courage, communiquèrent encore plus de résolution aux troupes qu'il fit solder immédiatement. Les aides de camp du Président d'Haïti retournèrent au Port-au-Prince, après avoir rempli leur mission.

Dans l'intervalle, le président avait fait partir le général de brigade Marc Servant avec le 7e régiment et d'autres corps. Il était rendu aux portes de Saint-Marc le 8 au soir, mais il ne put y entrer que le 9 au matin. La place avait essuyé, dans la journée du 8, un assaut que sa brave garnison repoussa vaillamment; après avoir

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subi une canonnade des plus vives. Le général Bauvoir se montra fidèle à ses antécédens du Môle et de la ligne extérieure du Port-au-Prince.

C'était encore à Romain et Guerrier qu'il opposait son intrépidité, comme à ces temps reculés. Le général Guerrier étant arrivé au secours de Romain, ils avaient pu tenter cet assaut. Mais, dans la soirée du 9, ils évacuèrent les forts qu'ils occupaient, pour se rendre auCap. Non-seulement ils avaient pu savoir l'arrivée des troupes sous les ordres de Marc Servant, mais ils avaient appris le suicide de Christophe qui avait eu lieu 24 heures auparavant.

S'il est vrai qu'une conspiration avait été formée contre lui dans le Nord, il est impossible que ces deux principaux généraux n'en aient pas fait partie. En combattant contre la garnison de Saint-Marc et pour la cause royale, c'est que la soumission de cette place à la République d'Haïti contrariait leur plan primitif, qui était d'établir un gouvernement indépendant d'elle. Quel qu'il dût être, l'évacuation qu'ils opérèrent facilita la défection, en faveur de la République, des corps de troupes de l'Artibonite, la 4e, la 20e, etc., et des populations de ces quartiers.

Aussitôt l'arrivée, au Port-au-Prince, des officiers porteurs de la tête de Jean Claude, le président avait expédié l'ordre au général Benjamin Noël de se tenir prêt avec ses troupes pour marcher sur les Verrettes, afin d'aider aux défections et de seconder la place de Saint-Marc dans sa résistance. Il avait écrit également à tous les commandans d'arrondissement de l'Ouest et du Sud, de réunir celles qui étaient sous leurs ordres respectifs et de les envoyer à la capitale, — ces officiers supérieurs devant

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tous rester à leurs commandemens pour le maintien de l'ordre, à l'exception toutefois du général Borgella qui fut mandé avec le régiment d'Àquin '. Les généraux Lys et Francisque furent aussi appelés par le président.

Dans tous ces lieux, comme au Port-au-Prince, l'enthousiasme des troupes fut à son comble. Chacun de ces braves soldats, de même que leurs officiers, comprit à l'égal du Président d'Haïti, que la Providence avait marqué la fin du règne affreux de Henry Christophe dans l'insurrection de Saint-Marc, et que la République réclamait le concours de tous ses défenseurs ; à la voix de leurs chefs, ils se réunirent sans effort sous leurs drapeaux. Néanmoins, le 8 octobre, le président publia un ordre du jour à ce sujet, parce qu'un gouvernement doit toujours se faire entendre en de telles circonstances. La réunion successive des troupes à la capitale, donna lieu à la formation de diverses colonnes qui, sous les ordres des généraux Nicolas Louis, Bergerac Trichet et Frédéric, se rendirent à Saint-Marc.

Tandis que les généraux Romain, Guerrier et Bazin soutenaient sa cause contre cette ville rebelle, le Roi d'Haïti voulut leur envoyer de nouvelles forces pour l'enlever et la punir d'une aussi horrible trahison. A cet effet, il expédia l'ordre au général Richard, duc de la Marmelade et gouverneur du Cap-Henry, de réunir les troupes de cette ville afin de les mettre en marche : c'était le 6 octobre. Mais Richard était l'un des principaux auteurs de la conspiration qui s'ourdissait depuis quelques mois, s'il n'en fut pas le chef: d'accord avec ses complices, il

1 Le colonel Colin remplaça Borgella provisoirement a Aquin dont il commandai! lu place.

[1820] chapitre x. 447

entraîna les troupes, au contraire, et se prononça contre le roi, dans la soirée du même jour.

On conçoit quel dut être l'étonnement de Christophe, lorsqu'il connut le soulèvement de Richard et des autres officiers supérieurs avec ces troupes; à quelle fureur il dut se livrer lorsqu'il apprit que le trésor du Cap était devenu la proie de ces hommes, naguère si courbés sous le joug de fer de sa tyrannie ; que ses châteaux, ses haras étaient livrés au pillage des soldats et des cultivateurs; lorsqu'il vit, de Sans-Souci, ses belles plantations de cannes livrées aux flammes dans la plaine de Limonade ! *. Car toutes ces choses eurent lieu aussitôt qu'on se fût prononcé contre sa cruelle autorité. Mais en même temps, la délivrance des nombreux prisonniers chargés déchaînes, compensait, aux yeux de la société, ces actes de désordre inévitables de la part d'un peuple secouant le joug qui pesait sur sa tête depuis quatorze années.

Ce fut sans doute la plus grande punition que Dieu pût infliger à cet homme dont la vanité et l'orgueil se complurent pendant si longtemps à avilir ses concitoyens, ses égaux, à leur imposer une obéissance servile, par l'exercice d'une autorité capricieuse qui ne trouvait de satisfaction que dans les crimes les plus monstrueux. Après l'avoir frappé d'impuissance physique, la Providence voulut qu'il assistât à la chute de ce pouvoir sanguinaire, qu'il vît le Peuple Souverain reprendre tout son empire pour l'anéantir. Car, qu'est-ce que la mort pour

1 Outre les véritables palais de Sans-Souci et du Cap-Henry, il y avait sept autres résidences qualifiées ainsi dans différentes villes. Quant aux châteaux, ou anciennes habitations coloniales, il y en avait quinze désignés chacun par un nom particulier : ainsi, les Délices de la Reine, Belleme-le-Roi, la Conquête, la Victoire, la Gloire, Tenez-y, Mettez-y, etc. La plupart étaient des sucreries, d'autres, des cotonnrrics dans la plaine de l'Artibonito.

un Tyran, si elle n'est pas précédée de ces circonstances qui l'humilient, qui portent le désespoir dans son âme? C'est là ce qui constitue la moralité qui ressort comme enseignement dans l'histoire des nations. Quand elles ont le malheur d'être opprimées par leurs chefs , il faut qu'elles puissent nourrir l'espérance qu'un jour arrivera où Dieu punira ainsi ces pervers de leurs exécrables forfaits.

Toutefois, Henry Christophe était doué de trop d'énergie , d'un caractère trop impérieux , pour s'avouer à lui-même que son règne abhorré était fini. Reconnaissant que sa paralysie s'opposait à ce qu'il montât à cheval pour aller combattre ses sujets révoltés, il imagina un moyen extrême de donner à ses membres la vigueur dont ils étaient privés. Il se fit faire un bain de rhum et de piment dans lequel il se plongea pendant une heure ; et durant ce temps, ses serviteurs lui faisaient des frictions avec de la flanelle. Le remède d'invention royale produisit l'effet désiré ; il sortit du bain, tout joyeux de l'idée d'être en mesure de se mettre à la tête de sa garde haïtienne et d'aller détruire les révoltés du Cap '. Après s'être habillé militairement et avoir fait venir son cheval, il sortit de sa chambre. Mais une grande stupéfaction lui était réservée au-dehors : frappée comme d'un coup de foudre au grand air, Sa Majesté s'affaissa et tomba sur les genoux, en présence de toute sa garde. Elle semblait demander pardon à Dieu de tous ses crimes. Il fallut enfin emporter cette personne sacrée sur son lit où elle fut déshabillée.

1 De toule sa maison militaire, composée d'artillerie a cheval, de gardes du corps, d'infanterie et de chevau-légers, ces derniers seuls avaient d'abord pris part à la révolte du Cap ; mais cette cavalerie était le corps le plus redouté dans le Nord.

Aux yeux de tous ceux qui l'environnaient à Sans- Souci, le Roi n'était plus que l'ombre de lui-même; mais, chose étonnante! la crainte les retenait encore dans l'obéissance , tant est puissant sur l'âme des hommes le respect dû à l'autorité!

Enfin, le dimanche 8 octobre, Christophe, en robe de chambre, coiffé d'un énorme chapeau rond à grands bords (tenue peu royale, peu faite pour imposer), se fit porter dans la galerie extérieure de son palais; et là, assis dans un fauteuil, il fit défiler devant lui les troupes de sa garde, en distribuant quatre gourdes à chaque soldat, pour les exciter à aller combattre les révoltés. Il leur dit d'une voix débile, qu'il ne voulait que la liberté de ses concitoyens, mais que sa noblesse l'avait trahi, parce qu'elle aspirait à les rendre esclaves ; qu'il leur permettait de tuer tous les révoltés et de se livrer au pillage de la ville du Cap !.

La garde haïtienne, sous les ordres supérieurs de Joachim Deschamps, secondé surtout du général J.-B. Riche, partit au cri de : Vive le Roi! en promettant de mettre tout à feu et à sang.

Jusqu'alors, les généraux révoltés n'avaient fait aucun mouvement contre le palais de Sans-Souci ; mais, avertis des dispositions ordonnées par Christophe, ils se portèrent au Haut-du-Cap, où la rencontre eut lieu. Quelques coups de fusil furent tirés pour l'honneur du drapeau ; car la propagande révolutionnaire s'était si bien faite dans les rangs de la garde haïtienne, qu'elle passa tout entière du côté des révoltés au cri de : Vive la Liberté ! Son chef principal prit la fuite pour retourner auprès du

1 Ce récit est emprunté au N" 4 de la Concorde, journal que Ip général Prévost, ex-ministre de Christophe, publiait an Cap en 1821.

450 ÉTBDES SUR l'ïIISTOIRE d'iïAÏTI.

Roi ou se cacher, tandis que Riche et la plupart des autres officiers fraternisèrent avec ceux du Cap. Toutes ces troupes réunies se disposèrent alors à marcher sur Sans- Souci.

Après le départ de sa garde, Christophe était resté dans la même position sur la galerie; il avait ses deux filles auprès de lui, les princesses Améthyste et Athénaïs. Son agitation, ses inquiétudes augmentaient à chaque instant; car il ne savait pas quelle serait l'issue de la marche de sa garde contre les révoltés, et il apercevait les tourbillons de fumée qui prouvaient l'incendie des cannes de ses diverses habitations. A tout moment, il ordonnait à un officier de charger ses armes, à d'autres d'aller s'enquérir des nouvelles. La nuit survint, et un jeune officier arriva au palais et lui apprit que sa garde avait fait défection, qu'on allait se porter contre lui. Il était alors dans sa chambre : il fit appeler sa femme et ses enfans , et leur donna les derniers témoignages de sa tendresse, en leur disant de se retirer et de le laisser avec ses valets. Par ses ordres, ceux-ci lui donnèrent de l'eau pour se laver les mains et les bras, puis du linge blanc*. Ces préparatifs annonçaient certainement sa résolution de se suicider ; et vraiment, dans la situation désespérée où il se trouvait, il n'eût pas convenu que sa famille même cherchât à l'en détourner. Quand il eut reçu ces choses de ses valets, il les renvoya de sa chambre. A peine en étaient-ils sortis, qu'on entendit la détonation d'une arme à feu : Henrv Christophe avait mis fin à ses jours, en se donnant un coup

1 La Concorde,^' 1. Par cette ablution et ce linge blanc, il semble que Christophe croyait se laver de tous se? crimes et paraître devant Dieu avec le costume rie l'innocence.

de pistolet au cœur1! Sa famille, ses serviteurs, quelques officiers restés encore au palais, se précipitèrent dans sa chambre : ils le trouvèrent renversé sur son lit, baigné de sang.

Enfin, le Tyran n'était plus! Il s'était fait justice à lui-même ; il avait vengé la société de sa propre main !

La certitude acquise de ce fait n'était propre qu'à occasionner la plus grande confusion, le désordre le plus complet dans le palais de Sans-Souci. Les chefs du Cap avaient tracé un exemple en permettant le pillage de celui de cette ville, des châteaux royaux situés dans les campagnes, de tous les établissemens appartenant à la couronne, soit à leur profit, soit à celui des troupes et de la multitude : les nombreux serviteurs, la population de Sans-Souci et le peu de soldats qui y étaient encore, commencèrent immédiatement le sac de cette riche demeure royale ; c'était à qui en emporterait le plus, de toutes les choses précieuses rassemblées à grands frais dans ce palais.

Tandis que ce pillage s'accomplissait dans le tumulte le plus violent, Madame Christophe, en femme dévouée, en épouse fidèle à son mari, aidée de ses deux filles non moins attachées à la mémoire de leur père, toutes trois pleines de courage, ne songèrent qu'à donner la sépulture à son cadavre, pour le soustraire aux mutilations, aux fureurs d'une multitude effrénée. Pour remplir ce pieux devoir, il leur fallait néanmoins l'assistance d'of-

1 On a prétendu que quelque temps auparavant, il avait demandé au docteur Stewart, Écossais qui dirigeait une école de médecine et de chirurgie au Cap, quelle était la partie du corps où un homme résolu a se suicider avec un pistolet devait plntôt frapper pour mourir instantanément ; et que Stewart lui avait répondu : « Au cœur. » Si cette anecdote est vraie, c'est que Christophe ne se faisait plus illusion sur le terme de sa tyrannie.

liciers capables d'inspirer assez d'estime et de respect par leurs qualités personnelles, afin d'être écoutés de ceux dont on avait besoin. En cette circonstance difficile, elles ne virent à leurs côtés que le général Dupuy et le colonel Prézeau, les deux seuls hommes qui réunissaient ces conditions, parce que leur conduite à la cour de Christophe les avait toujours distingués entre tous les autres officiers : ces derniers s'étaient empressés d'aller faire leur soumission au Gap. Sensibles au malheur de ces femmes qui avaient pour eux la même estime que leur accordait Christophe, Dupuy et Prézeau réussirent, à force d'argent néanmoins, à persuader quelques soldats de porter le cadavre à la citadelle Henry pour l'y enterrer : on le mit dans un hamac. Dans la nuit même, Madame Christophe et ses demoiselles, escortées de leurs deux fidèles amis, marchant tous à pied, s'y rendirent avec les restes du Roi qui avait mis tout son orgueil à construire cette forteresse.

Ce fut avec peine et une précipitation extrême, qu'ils purent foire admettre et placer le cadavre dans la partie appelée le Cavalier de la citadelle, située au sud, en le recouvrant d'un peu de terre. Car, à la vue de ces restes d'un homme qui leur avait fait tant de mal, qui avait fait périr tant de victimes dans la construction de la forteresse, la garnison, les nombreux ouvriers, les cultivateurs et les cultivatrices, servant de manouvriers pour les travaux, les prisonniers délivrés de leurs chaînes, tous s'ameutèrent et voulurent jeter le cadavre dans la profonde ravine où Christophe lui-même avait fait précipiter tant d'innocens. Dupuy et Prézeau seuls pouvaient apaiser cette effervescence si naturelle : ils s'empressèrent de soustraire leurs vertueuses protégées aux insultes

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de cette multitude et de les ramener en lieu sûr, afin de négocier avec les chefs en révolte pour les faire respecter \

Nous ne pouvons dire où se trouvaient, ni ce que firent dans ces momens périlleux, les deux fils de Christophe : Eugène, l'aîné, enfant naturel d'une autre femme que son épouse, et Victor Henry, prince royal, qui était l'héritier présomptif de sa couronne. Mais, ces infortunés jeunes gens ne tardèrent pas à être le point de mire de l'ambition des chefs de la révolte du Cap. Quel que fût leur dessein ultérieur, ces chefs crurent qu'ils devaient impitoyablement y sacrifier ces deux rejetons de la dynastie fondée par Christophe : ils résolurent leur assassinat, en comprenant dans cet acte affreux plusieurs individus qu'ils détestaient. Le 18 octobre, ils firent tuer en même temps Victor Henry, Eugène, Vastey, les généraux Jean-Philippe Daut, Joachim Deschamps, Achille, Dessaliues jeune et Toussaint.

Ce fut ce qu'il y eut de plus blâmable dans la révolution du 8 octobre; car les fils de Christophe n'auraient pas été plus redoutables que ne le furent ceux de Dessaliues, malgré l'hérédité instituée en leur faveur, sa royauté n'étant plus possible. Les autres victimes n'étaieut pas plus coupables que bien des survivans , que ceux qui les firent tuer. Et quant au pillage des trésors du Cap, de Sans-Souci et de la citadelle, des couronnes et autres joyaux enrichis de pierres précieuses, des effets mobiliers qui ornaient les palais et châteaux royaux, des animaux qui se trouvaient dans les haras, il s'explique par la tyrannie même de Christophe qui avilit les âmes. La

1 Ils conduisirent ces personnes abandonnées de tous, sur une petite habitation du nom de Lambert, près du Cap, qui appartenait à Madame Christophe.

plupart des généraux s'enrichirent à la citadelle, où il y avait des sommes immenses *.

Évidemment, l'intérêt public, le rétablissement de la liberté et de la dignité humaine, n'avaient pas été leur mobile : de là cet esprit personnel, cette avidité coupable.

Quel était donc le but de leur conspiration, avant l'insurrection de Saint-Marc? Se proposaient-ils de continuer la Royauté dans le Nord et l'Artibonite, au profit de l'héritier du trône de Christophe? Mais ils n'avaient pas tardé à l'immoler, ainsi que son frère. Voulurent-ils la continuer au profit de l'un d'eux qu'ils auraient élu, ou revenir tout simplement au gouvernement aristocratique qui la précéda, de 1807 à 4811, sous le nom d'Etat d'Haïti ? Les faits qui se sont passés alors ont prouvé seulement, que ces généraux ne voulaient pas se soumettre à la République d'Haïti ; car ils n'ont publié aucun acte, ils n'en eurent pas même le temps, et il n'est nullement probable, comme l'a prétendu l'ouvrage cité plus avant, qu'ils eussent l'intention d'établir « une « République semblable à celle du Sud2. » Elle eût entraîné l'égalité entre tous les citoyens, et il paraît qu'ils voulaient conserver leurs titres de noblesse. Mais les événemens marchèrent contre leur gré; ils furent contraints de s'y résigner 3.

Suspendons le récit de ces événemens, afin d'appré-

1 On a dit que Richard fut celui qui en prit le plus, et qu'il enfouit sa fortune.

2 Placide Justin prétend même que « le 1S octobre, le Nord et le Kord-Ouësl se consti- « tuèrent en une République dont Paul Romain fut nommé Président. » Comme Romain était le plus ancien des généraux de cette partie, ils l'auront reconnu peut-être sous ce titre, mais sans établir pour cela une République.

5 On rapporte, qu'en retournant au Cap après l'évacuation devant Saint-Marc, le général

cier le gouvernement de Henry Christophe dont l'absolutisme et la tyrannie surpassèrent ceux de tous ses prédécesseurs. Il faut juger sa conduite dans son administration tant vantée par les Etrangers et certains Haïtiens, tous séduits par l'apparence de la prospérité qu'offrait son royaume et le faste qui entourait sa cour.- Il est vrai qu'en général, l'imagination des hommes se laisse facilement éblouir par les grandeurs et les pompes du pouvoir, de la puissance, sans examiner si elles ennoblissent réellement l'autorité des chefs.

Celle qu'exerça Christophe dans le Nord et l'Artibonite, en qualité de Président-Généralissime ou de Roi, ne fut évidemment qu'une longue usurpation de la souveraineté populaire, ou tout au moins une application insensée de théories politiques à l'usage de l'arbitraire qui était dans sa nature personnelle : — insensée, en ce qu'il méconnut le but de la grande révolution commencée dans le pays, dès 1791, par les hommes de la race noire, et poursuivie incessamment dans tous les événemens postérieurs pour y atteindre, — la liberté et l'égalité, et avec ces droits, tous autres aussi essentiels dans tout état social, la propriété, la sûreté, etc. ; — insensée encore, en ce que son égoïsme et son orgueil lui persuadèrent que le despotisme était le meilleur moyen d'assurer son autorité et de la perpétuer. Trop aveuglé par ces passions ou ces sentimens qui le dominaient, qui distinguaient son caractère fastueux, il ne put reconnaître que

Guerrier arracha sa croix de Saint-Henry et la jeta avec mépris, en disant : « Dès mes « jeunes ans, j'ai servi comme militaire sous les drapeaux d'une République : aujourd'hui, «je dois rester républicain, comme je l'ai toujours été au fond du cceur. »

Et l'on remarqua que les généraux Romain et Bazin ne limitèrent point. Guerrier se distinguait, en effet, par ses honorables sentimens : il fut un des quelques généraux auxquels Christophe n'osa jamais donner des coups de bâton.

06 ÉTUDES SLR l'hiSTOIUE DU Ali I.

le despotisme dégénère facilement en tyrannie, parce qu'il exige une tension continuelle des ressorts de l'autorité pour se faire obéir, et que le despote arrive ainsi aux actes les plus cruels1.

Mais, que disons-nous? L'instinct du crime, de la cruauté, de la férocité, ne fut-il pas plutôt dans la nature exceptionnelle de cet homme toujours altéré de sang? Pour en juger, qu'on se rappelle sa conduite pendant les hécatombes ordonnées par Toussaint Louverture, en 1799; — après le siège de Jacmel, en 1800; — dans la répression de la révolte des cultivateurs du Nord, en 1801 ; — à l'égard de ces cultivateurs, lorsqu'il les désarmait par ordre de Leclerc, an 1802; — envers les habitans de l'Est, dans la campagne de 1805; — dans l'insurrection de la péninsule du Nord et au siège du Môle, de 1807 à \ 810; — envers tes blessés et les prisonniers de Sibert, en 1812; — dans les immolations qu'il ordonna durant la même année, et qui couvrirent de deuil l'Artibonite et le Nord; — et, enfin, dans le sacrifice journalier des innombrables victimes qui périrentsuc-

1 Dans la Notice sur H. Christophe, déjà citée, par J.-B. Francisque, on lit ce qui suit : « Le général en chef (Christophe) conspua avec Pétion... Dessalines fut tué.. . On convint de donner a l'État une forme libre et républicaine : idée digne des anciens, et belle et magnanime... Une constitution fut établie. Sauf quelques défauts non capitaux, elle était un chef-d'œuvre de la vraie science sociale : les principes éternels et sacrés de la liberté y étaient posés avec toute leur clarté et leur vérité, et rappelaient l'homme "a.sa dignité primitive... Mais Christophe ne voulut pas accepter cette constitution qui parut, a ses yeux, lui laisser trop peu d'autorité... Il se qualifie, dans ses actes, Généralissime des forces de l'État... Le Généralissime se fit couronner Bui, et donna a penser aux bons citoyens que la destinée de ce pays était d'être toujours régi par des chefs absolus, quelque dénomination qu'ils prissent. L'on vit alors le spectacle d'une cour, d'une noblesse, des ducs, des princes, etc., et une monarchie héréditaire... Son gouvernement reposait principalement sur la terreur dont il en avait fait le ressort. Aussi fit-il tout trembler pendant sa vie, et s'en servit-il pour tout ployer sous sa volonté orgueilleuse et arbitraire. Il fit sentir sa dureté également au peuple et a l'armée, qu'il condamnait a des travaux continuels... » N'ous sommes heureux d'avoir retrouvé cette appréciation judicieuse du règne de H. Christophe, par un eitoy«n éclairé de noire pays.

[I8i0] CHAPITRE X. 457

cessivemeut à la citadelle ou ailleurs. Non! à moins d'être de la même nature que celle du Tigre, un homme ne se complaît pas à verser autant de sang* que le fit Henry Christophe.

C est à son palais de Sans-Souci surtout que, durant quatorze années, il fit sentir le poids de son joug de fer. Assis ordinairement sur une espèce de trône qu'il avait fait placer entre les branches d'un Caymittier de la terrasse attenante au palais, il y rendait ce qu'il appelait la justice, dans sa prétention d'imiter Louis ÎX exerçant réellement cet attribut des rois sous les chênes de Vincennes, de même que, dans le faste de sa cour, il croyait imiter Louis XîV *. Les nobles qui la formaient étaient tenus de se rendreau palais avant le jour, quelque temps qu'il fît, en grand costume et pour attendre le lever de Sa Majesté, dans l'attitude du respect servile qu'elle exigeait. Nul d'entre eux n'osait regarder ce roi en face; tous tremblaient à son approche, dans la crainte qu'un caprice ne le portât à ordonner leur décapitation : ce qui, dans son langage ironique et barbare, s'appelait « changer la tête, » comme la mise aux fers s'appelait « une paire de bas de soie aux pieds. » Quand il sortait de sa chambre pour venir sous le Caymittier, vingt sentinelles portaient les armes en même temps, toutes les issues du palais étant gardées. Ses nobles officiers se rangeaient en ligne, le front courbé vers la terre, mais jetant chacun un regard à la dérobée sur lui, afin de s'assurer si sa physionomie respirait le calme, ou l'agitation précurseur d'un ordre de rigueur ou d'un arrêt de mort. Des cachots

1 Vastey et J. Chanlatte, surtout, le lui persuadaient dans leurs écrits. Ce dernier lit un opéra intitulé : La partie de chasse du Roi, pour comparer son maître a Henry IV, dans un opéra du même litre.

488 études sur l'histoire d'iiaïti.

étaient tout près du palais, pour recevoir les prisonniers qui n'étaient pas envoyés à ceux de la citadelle Henry, à deux lieues de là f.

Dans ces derniers cachots, une infinité de victimes ont péri d'une mort plus ou moins lente, selon la force de leur tempérament; leur agonie commençait dès qu'elles y entraient, par le froid, l'humidité, la privation d'air, de clarté et de nourriture. Les infortunés que la colère du tyran faisait jeter du haut de la forteresse, dans le profond précipice nommé la Ravine du Grand-Boucan, étaient certainement plus heureux, si l'on peut s'exprimer ainsi, de mourir immédiatement*.

La citadelle, construite sur la chaîne de la montagne nommée le Bonnet-à- V Evêqne, d'une élévation de plusieurs centaines de toises au-dessus du niveau de la mer, et faisant partie de l'ancienne habitation Laferrière, donne par elle seule une idée du caractère de Henry Christophe : il en fit un monument de sa vanité, de son orgueil, de son despotisme et de sa cruauté inexorable. Commencée dès les premiers mois de 1804, elle n'était

1 Cette période est écrite d'après le journal la Concorde, du 3 juin 1821, N° 4.

Le palais de Sam-Souci fut construit sur la pente d'une colline de l'habitation Milot, ancienne sucrerie. Le site en fut bien choisi, car on y jouissait d'une belle vue, de même que son aspect avait quelque chose d'imposant quand on y venait de la plaine. Bâti sans plan primitif et agrandi successivement, son architecture était irrégulière ; il y avait un rez-de-chaussée, un étage et un belvédère d'où l'on découvrait au loin. Sur sa droite, était la salle du trône où Christophe tenait son grand conseil, et au-dessous, plus bas, était l'église en rotonde. Sur la gauche se trouvait la terrasse du Caymillier ; puis, des logemens pour les secrétaires et d'autres officiers, et des remises pour les nombreuses voitures de la cour. Derrière le palais étaient un jardin et un parterre où des fleurs et des légumes étaient cultivés avec soin ; l'eau d'une source de la montagne y tombait en cascades ponr alimenter des bassins et des fontaines. Plus loin se trouvaient l'arsenal, les casernes de l'artillerie, de l'infanterie et de la cavalerie, l'imprimerie, l'hôtel des monnaies, etc. Toutes ces constructions étaient en maçonnerie et couvertes en ardoises ou en tuiles : le tremblement de terre de 1842 les a démolies en partie.

2 Souverain Brun, frère de Boyer, y fut précipité. Quand, du haut de la citadelle, on jette les yeux dans ce gouffre, on se sent disposé au vertige.

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pas encore achevée en octobre 4820, parce qu'il y faisait exécuter toujours de nouveaux travaux, pour entretenir l'oppression sous laquelle toutes les têtes étaient courbées. De nombreux ouvriers de tous états y étaient employés ; des prisonniers encore plus nombreux, ayant la chaîne aux pieds, faisaient le service de manouvriers, concurremment avec des hommes et des femmes arrachés de la culture des champs, d'un boutdu royaume à l'autre. Il est entendu qu'aucun de tous ces malheureux ne recevait un salaire quelconque, puisqu'ils travaillaient au * Boulevard de la Liberté nationale. » lis ne recevaient qu'une mince ration en vivres du pays, insuffisante pour réparer leurs forces : aussi en mourut-il une infinité dans ces travaux incessans *. Les murailles de la forteresse, qui est assise sur le roc vif, ont quinze ou vingt pieds d'épaisseur et sont d'une hauteur prodigieuse. Il y a plusieurs batteries superposées les unes sur les autres au moyen de fortes voûtes ; elles sont garnies de canons du plus gros calibre, de mortiers et d'obusiers, tous en bronze : il a fallu l'énergique volonté de Christophe pour faire traîner ou portera une telle élévation ces pièces d'artillerie,la plupart d'un poids énorme. Les batteries étaient désignées sous le nom de : e Batteries du Roi, de la Reine, « du Prince Royal, des Princesses Royales2. » Des casemates, des magasins, des poudrières, un arsenal, une place d'armes, un logement en forme de palais, où se trouvait le trésor de la couronne, et surtout de nombreux cachots souterrains à côté des citernes remplies

i Des témoins oculaires ont évalué a cl() mille individus des deux sexes, ceux qui ont péri dans la construction de la citadelle, sans compter les victimes désignées d'avance a la mort.

2 Améthyste, l'aînée des deux filles de Christophe, mit elle-même le feu a une pièee de 56, le jour où l'on inaugura avec pompes la Batterie de la Reine.

460 études sur l'histoire d'haïu.

d'eau, tout est réuni dans la citadelle Henry, construite avec tout l'art possible \ Un immense dépôt de fusils et d'autres armes, de boulets, de bombes, d'obus, de poudre, etc.' en faisait le lieu presque unique d'approvisionnement de tous ces objets de guerre, pour le peuple haïtien, disait le tyran, en cas d'invasion du territoire par une puissance étrangère, par la France principalement, en vue de laquelle la forteresse fut d'abord construite. Raisonnant toujours ainsi, il s'autorisait à la continuation de ces ouvrages gigantesques pour le pays ; mais au fait, il y trouvait un moyen d'oppression pour satisfaire à son goût de domination absolue.

On a beaucoup vanté l'état prospère du royaume de Christophe, parce qu'il vendait de grandes quantités de denrées au commerce étranger: du sucre, du coton, du café. Mais comment obtenait-il ces produits? Aux dépens du peuple entier qui était effectivement misérable. Ayant choisi pour ses châteaux royaux les plus belles propriétés rurales des anciens colons, il y faisait réunir, contre leur gré, de numbreux cultivateurs pris de toutes les autres, qui y travaillaient en ateliers sous un régime plus dur que dans l'ancien système: il fallait bien qu'il obtînt des résultats étonnans, qu'il eût des denrées à vendre, afin d'augmenter son trésor, d'entasser des sommes considérables en numéraire1. Avec elles, il se procurait de

1 Le tremblement de terre de 1842 a lézardé presque toutes les voûtes et les murailles de la citadelle. Sur la même chaîne de montagnes où elle a été élevée, se troupit la maison appelée le palais du Ramier : de l'a on découvrait les montagnes du Dondon, de la Marmelade, la plaine du Nord, etc. Quatre blockaus de grande dimension l'entouraient et le reliaient a la citadelle.

2 Si l'on ajoute foi aux renseignemens fournis par un agent consulaire de France au Cap- Haïtien et pris sur les lieux, en 1819, on aurait exporté de ce seul port, le principal du royaume de Christophe : 1,200,000 livres de sucre; 18,500,000 livres de café; 200,000 livres de cacao : 2,000,000 livras de colon; 300,000 livres de tabac ; 230,000 d'acajou

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l'étranger touslesapprovisionnemensde guerre, les effets d'habillement et d'équipement pour ses troupes, et surtout tous les objets de grand luxe qui ornaient son palais de Sans-Souci et ses châteaux, qui servaient à sa personne et à celle des membres de sa famille, — couronnes enrichies de diamans et autres pierres précieuses, carrosses, etc., etc.

Mais le peuple du Nord et de l'Artibonite était-il heureux sous une telle administration? Si Christophe avait l'intelligence du despotisme, il n'avait certainement pas la bienveillance d'un législateur, d'un chef de gouvernement humain. Ses preneurs, étrangers ou nationaux, ne jugeaient des choses qu'à leursuperficie, à l'apparence delà prospérité factice qui en découlait. L'armée, les généraux, nobles de tous étages, le peuple enfin, jugèrent différemment en conspirant, en se révoltant contre le tyran, dès que la Providence eut marqué la fin de son règne, en le frappant d'impuissance physique. Son prestige, son pouvoir s'écroulèrent aussitôt, et il n'eut d'autres ressources, pour se soustraire à leur juste vengeance, que la résolution désespérée de se suicider. Sans le dévouement de sa famille et l'assistance qu'elle reçut de deux cœurs généreux, on ne sait ce que serait devenu son cadavre jeté siprécipitammentdansuncoinde la citadelle1,

1,500,000 de campêche, etc. Mais le coton se produisait dans l'Artibonite, et le sucre principalement dans le Nord, et il y a lieu de croire que l'exportation générale du rojaume était un peu plus considérable.

1 Ayant visité cette forteresse en 1824, on me fit voir l'endroit où ce cadavre fut placé; un morceau du hamac qui avait servi a le porter était détaché du reste, par la dégradation de la terre qui le recouvrait. Avisé que le toit du cavalier était en mauvais état, le président Boyer avait fait poser un plancher au-dessus de la partie où reposaient les restes de Henry Christophe, pour les garantir de la pluie; mais ce plancher se pourrit avec le temps, et les osseroens étaient a découvert en janvier 1848, «juand j'allai visiter la citadelle une seconde fois.

Revenu au Cap-Haïtien, j'engageai les secrétaires d'Élal Hyppolite et .1. Paul, mes col-

Nous avons souvent comparé le gouvernement et l'administra lion de Pétion à ceux de Christophe ; mais il n'y a aucune comparaison, aucun parallèle à établir entre ces deux hommes. Ils étaient d'une nature essentiellement différente, et ils ontinflué d'une manière tout à fait opposée sur les destinées de la portion du pays qui fut soumise respectivement à leur autorité. Pétion, guidé par le bon sens du génie politique et par la bienfaisance, a laissé des institutions durables qui l'ont emporté à la lin sur celles que Christophe avait fondées , parce que ce dernier ne se laissait guider que par la vanité et l'orgueil, et le désir de dominer ses semblables, par l'étroit égoïsme que ces vices engendrent. Pétion a fait le bonheur du peuple par la liberté : Christophe l'a rendu misérable à force d'oppression.

« Christophe avait de grandes vues pour introduire la « civilisation en Haïti, » ont dit ses aveugles admirateurs qui se sont étayés surtout sur son ordonnance relative à l'instruction publique, et sur la présence dans le Nord de quelques étrangers qu'il fit venir à cet effet. Mais cette ordonnance ne fut qu'un acte de pure complaisance

lègues, de nous réunir tous trois pour proposer au président Pierrot d'ordonner l'érection d'une tombe dans la citadelle, afin d'y placer ces ossemens d'un homme qui avait été un tyran cruel, il est vrai, mais qui fut un des chefs remarquables du pays. Cette proposition fut accueillie et la tombe préparée, au milieu de la place d'armes. L'avènement du président Riche empêcha l'opération, qu'il fit ensuite exécuter, en janvier 1847, par mon frère C. Ardouin, secrétaire d'État de l'intérieur : lui et A. Dupuy, secrétaire d'État de la guerre, en firent la proposition a Riche.

A ceux qui blâmeraient la mienne, je répondrais : — « Ministre de la Justice, je dus croire qu'il était de mon devoir de faire donner la sépulture aux restes d'un grand criminel, ainsi qu'on le fait pour tous autres qui sont frappés par la loi. — Ministre de l'Instruction publique, il était encore dans mes attributions de provoquer une mesure qui tendait a inspirer des idées morales, en éloignant jusqu'à l'apparence de la vengeance dans l'état où se trouvaient ces ossemens, pour laisser a l'histoire et a la postérité leur mission de juger la mémoire de Henry Christophe. — Enfin, Ministre des Cultes, je ne devais pas oublier que la Religion commande de laisser a Dieu la punition finale des coupables, et que

[1820] chapitre x. 465

envers les philanthropes anglais qui lui conseillèrent de répandre les lumières dans son royaume; car il n'y établit que des écoles d'enseignement primaire, sous la direction de quelques professeurs protestans, de la fin de 1818 à 1820. Christophe, qui interdisait l'examen des actes affreux de son administration, ne pouvait vouloir sincèrement éclairer son peuple ; car il eût été en contradiction avec son despotisme : ce mode de gouvernement exige un mutisme absolu, et les esprits ne s'éclairent que par la parole et la discussion.

Eu preuve du prétendu génie qu'on lui attribua, on a dit qu'il eût voulu changer l'idiome et même la religion du peuple haïtien, en lui faisant adopter la langue anglaise. Ce ne serait alors, de sa part, qu'une sottise de plus ajoutée à tant d'autres : la religion protestante facilite la liberté des âmes dont Christophe ne voulait pas. En se rendant indépendans de la Grande-Bretagne, les États- Unis n'ont pas eu la pensée, qui eût été ridicule, d'abam donner la langue anglaise pour adopter la langue française. Les colonies espagnoles ont également conservé la langue de leur ancienne métropole, en s'émancipant. Pourquoi donc Haïti eût-elle désiré de rompre avec la langue française, comme elle a rompu avec la France? *;. Mais, Christophe fut réellement conséquent avec le système despotique qu'il pratiquait, quand il refusait d'admettre les Français et leurs navires dans les ports de

la charité chrétienne impose l'obligation de l'oubli des injures, des offenses, même des plus grands crimes. »

1 II n'est pas possible de croire que Christophe eut cette idée, quand on lit les actes de son gouvernement et les écrits publiés par ses secrétaires ; car on ne peut qu'y trouver la preuve qu'ils voulaient écrire en français aussi bien que possible. Le Code Henry seul offrit une rédaction contraire au bon sens, parce qu'on voulait y dissimuler l'adoption de la législation française.

464 études sur l'histoire d iiaïti.

son royaume, — non, parce qu'il montra en cela plus de dignité et de patriotisme que Pétion, ainsi qu'on l'a dit ; mais parce que son gouvernement n'aurait pas pu supporter V examen des hommes de cette nation, qui sont naturellement expansifs et qui auraient trouvé dans la similitude du langage, un moyen de communiquer leurs idées et leurs réflexions à ses sujets : danger qui n'existait pas pour lui avec les Anglais, les Américains et tous autres Etrangers, plus portés à se taire sur ce qu'ils voient chez les autres peuples.

Dans la République, gouvernée avec tant de sagesse et de bonté, Pétion n'avait rien à craindre de l'esprit frondeur des Français, parce qu'il savait que les citoyens se moqueraient d'eux, s'ils s'avisaient de leur faire la moindre observation. En les admettant, toutefois sous un autre pavillon que celui de la France, il obtint pour son pays le profit de leurs lumières personnelles, l'entrée de leurs livres et des professeurs pour l'enseignement de la jeunesse, des marchandises dont on avait conservé le goût ; et avec leur commerce, une concurrence utile à la vente des produits haïtiens et au développement de la production agricole. Il obtint enfin le retour dans la patrie, de nombreux citoyens que les événemens révolutionnaires en avaient éloignés depuis longtemps.

Il nous semble que de tels résultats ont mieux valu pour les Haïtiens, que ces ridicules prétentions de dignité royale dans lesquelles Christophe s'enveloppait, pour ainsi dire, pour repousser les Français et leur commerce. Il eût voulu que le gouvernement de France le reconnût, àpriori, comme Roi d'Haïti, même dans les dépêches qui lui seraient adressées pour faire des ouvertures de négociations; mais c'était demander l 'impossible . Car, en le

fi 820] cHAï'iTRt: x. »itfô

qualifiant ainsi, c'eût été tout d'abord une reconnaissance de l'indépendance et de la souveraineté d'Haïti : ce que la France ne pouvait pas faire, il faut l'avouer '. Certainement, il eut raison d'être indigné de la conduite de son gouvernement de 1814, dans la mission deDauxion Lavaysse et consorts ; mais Pétion, qui ne s'abusait point sur les projets odieux que ce gouvernement avait conçus, se conduisit avec plus d'habileté en cette occasion ; et en définitive, son système politique a obtenu ce qu'il avait voulu.

Christophe ne voulait traiter avec la France, que sous la médiation de la Grande-Bretagne. Pétion avait désiré aussi obtenir cette médiation; mais on a vu que cette puissance la déclina. L'eût- elle accordée à Christophe, quand elle ne l'a jamais reconnu officiellement, selon les formes diplomatiques, ni en sa qualité de Président-Généralissime, ni en celle de Roi ? Cependant, la conduite tenue à Haïti par les officiers de sa marine, a prouvé que ses sympathies étaient plutôt en faveur du Nord que de l'Ouest; mais il n'y a eu rien d'officiel de la part de son gouvernement : il a laissé ses nationaux exploiter le monopole qui leur était à peu près assuré sous Christophe, et les avantages commerciaux que leur accorda Pétion. Pétion a donc bien agi, dans l'intérêt de son pays, en admettant le commerce français dans les ports de la République ; il en a fait son auxiliaire le plus puissant pour plaider la cause de l'indépendance d'Haïti. Toutefois, la Grande-Bretagne l'a plaidée aussi ; elle l'a servie puissamment par sa sollicitude pour l'abolition de la traite

l A. l'égard d'Haïti, la France était dans une autre situation que les États-Unis, par exemple, dont le gouvernement avait nommé un agent commercial pour résider « au Cap- Français de Saint-Domingue. »

t. vin. 30

4G6 ÉTUDES SUU l'||IST01RE d'iiaïti.

des noirs; et ce n est pas nous qui refuserons jamais de reconnaître le choit qu'elle a à la gratitude des Haïtiens et de la race noire tout entière.

Enfin, nous résumons nos observations à l'égard de Henry Christophe, en faisant remarquer que nous avons successivement reconnu les qualités dont il était doué, et au premier rang desquelles il faut placer son énergie, son courage, sa volonté ferme,, sa persévérance. L'esprit d'organisation hiérarchique dont il fit preuve aussi eût été une qualité appréciable, s'il n'était pas contraire à tous les droits conquis par le peuple haïtien avec son indépendance; car son système aristocratique et monarchique n'était que la reproduction de l'ancien régime colonial, de même que celui établi par Toussaint Louverture. On s'était soulevé contre les 'privilèges des colons, on avait résisté à la France, pour jouir de la liberté et de X égalité. Toussaint Louverture avait rétabli les colons dans leurs privilèges, et Christophe leur substitua ses nobles privilégiés en prenant lui-même le titre de Roi qui en comporte de plus grands encore, se substituant ainsi au Roi de France. Les populations soumises à ses ordres perdaient donc le fruit de la révolution. Elles perdaient encore par son système de gouvernement ; car, en expulsant les colons et en confisquant leurs biens, la justice voulait que ces biens fussent partagés entre le plus grand nombre des citoyens, et non pas entre des privilégiés, pour constituer des fiefs et des apanages. La distribution des terres faite aux officiers inférieurs, la vente générale des biens du domaine non réservés, ordonnées tardivement par Christophe, furent tout à fait insuffisantes.

S'il subit l'influence des idées traditionnelles du Nord, qui portaient à l'absolutisme, il faut reconnaître aussi

que son caractère personnel s'y prêtait merveilleusement» Mais il aurait pu, s'il avait été mieux intentionné, tempérer ce régime par la justice et l'humanité, tandis que sa cruauté instinctive n'a fait de lui qu'un exécrable Tyran*.

1 Le livre publié en 1824 par Hérard Duraesle, sous le litre de: Voyage dans le Nord d'Haïti, etc., offre une infinité de traits de la vie privée et publique de Henry Christophe, en appréciant avec une haute intelligence le déplorable système de gouvernement qu'il adopta. Nous y renvoyons nos lecteurs nationaux, qui verront aussi dans cette estimable production, une appréciation raisonnée et consciencieuse du système politique de Pétion,de ses actes, des beaux traits de toute sa vie, et du reste, bien des opinions sur nos fastes révolutionnaires, avec lesquelles nous sommes heureux de nous trouver en parfait accord.

Mesures militaires qne prend le Président d'Haïti. — li se rend a Saint-Marc où l'armée de la République est réunie. — Sa proclamation au peuple et a l'armée de l'Artibonite et du Nord. — Son ordre du jour annonçant la mort de Henry Christophe. — Les généraux du Gap lui expédient des députés : il les renvoie avec des aides de camp porteurs d'une dépêche qui les invite a se réunir a la République. — Marche de l'armée sur le Nord. — Soumission des Gonaïves. — Boyer s'y rend avec une faible escorte et trouve les troupes mutinées: elles lui obéissent. — Il écrit au Sénat et lui rend compte de ses opérations. — Il se rend a Pongaudin pour y attendre l'armée. — Lettre qu'il y reçoit des généraux du Cap qui l'invitent a retourner au Port-au-Prince. — Sa réponse. — Ces généraux se soumettent avant de la recevoir, et proclament la Réunion du Nord a la République. — Boyer en informe le Sénat et poursuit sa marche sur le Cap. — Il y fait son entrée en l'appelant Cap-Haïtien. — Il y publie une proclamation et la constitution de la République, en ordonnant l'oubli du passé. — Il protège les familles de Christophe et de J.-J. Dessalines, et laisse en fonction l'officier qui a fait mourir son frère par ordre du premier. — Il organise l'administration militaire, judiciaire et civile, dans le Nord et l'Artibonite, et l'ait transporter au Port-au-Prince les fonds trouvés à la citadelle. — Mort du général Lys. — Boyer délivre les dons nationaux aux officiers de tous grades, et des concessions de terrain aux vieux soldats qu'il congédie. — II fait donner aux cultivateurs le quart des denrées récoltées sur les habitations de Christophe, ouvre le Porlde-Paix au commerce étranger, fait planter l'arbre de la Liberté dans les communes. — L'amiral français Duperré vient avec deux frégates en vue du Cap-Haïtien, et échange des lettres avec le Président d'Haïti. — Le président fait une tournée dans tout le Nord, en informe le Sénat, quitte le Cap-Haïtien et retourne a la capitale, où il adresse au Sénat des copies de sa correspondance avec les généraux du Nord. — Résumé de la troisième Epoque.

Les généraux du Cap, avons-nous dit, durent $e résigner aux événemens accomplis contre leur gré.

En effet, après avoir envoyé plusieurs corps de troupes à Saint-Marc, le Président d'Haïti avait attendu l'arrivée

à la capitale de celles du Sud et des généraux Borgella, Francisque et Lys, pour s'y rendre lui-même. Dans l'intervalle, les bâtimens de la flotte y apportèrent les approvisionnemens et les objets de guerre dont l'armée aurait besoin, même une imprimerie destinée à la publication des actes du gouvernement.

L'ordre fut envoyé au général B. Noël de se porter aux Verretles, où il entra le 17> octobre, et à la Petite- Rivière qu'il occupa le 15. Pendant ce temps, Quayer Larivière, élevé au grade de général de brigade, marchait à la tête d'une colonne avec les colonels Lu nues et Obas, par LasCaobaset Hinche, pour atteindre la Grande- Rivière et Vallière.

Les divers régimens de l'Ouest et du Sud étant partis pour Saint-Marc, la garde du gouvernement sortit du Port-au-Prince le 15, et le Président d'Haïti, le 16. Dans l'après-midi, il était rendu à Saint-Marc où il data sa première proclamation adressée « au peuple et à l'armée de « l'Artibonite et du Nord *'. » Elle fut une profession de foi des principes politiques de la République d'Haïti, applicables à tous les Haïtiens, en rappelant que ses institutions avaient été fondées par le concours dés Représentans de tous les départemens à l'Assemblée constituante de 1806; mais que Christophe avait violé la constitution qu'ils publièrent, en venant attaquer le Port-au-Prince et occasionner la guerre civile, pour satisfaire à son ambition et dominer par le pouvoir absolu.

Depuis huit jours, ce tyran n'existait plus, et on igno-

1 Cette proclamation du 1G octobre fut imprimée au Port-au-Prince, avant le départ de Boyer pour Saint-Marc: il lit imprimer en même temps de nombreux titres de concessions de terre, pour en délivrer aux officiers de tous grades et aux soldats, dans l'Artibonite et le Noii. La propriété mwchzH Ae pair avec la liberté, sous les drapeaux de la République.

rait sa mort à Saint-Marc : c'est pourquoi le président

disait dans sa proclamation :

« La verge de fer qu'il aimait à appesantir sur vos têtes « va se briser enfin dans ses mains... La vaillante 8e demi- « brigade et la garnison de Saint-Marc viennent de vous « donner l'exemple ; empressez-vous de le suivre, et tous « les militaires qui se réuniront à la République, en ren- « dantdes services essentiels, seront récompensés conve- « nablement. Au jour de la douleur et de l'éloignement, u va succéder celui de la réunion et de la fraternité.

« Habitans de l'Artibonite et du Nord ! Militaires, mes « camarades d'armes ! les Haïtiens n'ont plus de combat « à se livrer entre eux. Rendons-en grâces à l'Éternel. « Oublions tout ce qui s'est passé : soyons toujours généu reux envers les malheureux. L'armée de la République « que vous voyez à Saint-Marc, dans la commune des « Verrettes, auxCahos, à Saint-Raphaël, à Vallière, n'est « destinée qu'à vous protéger et à faire respecter vos de- « meures, vos familles et vos propriétés : elle ne touchera « à rien de ce qui vous appartient ; elle achètera tout ce •< dont elle aura besoin. Empressez-vous, mes amis, à « relever dans vos communes l'arbre sacré de la Liberté « renversé par vos tyrans ; entourez-le, et livrez- vous à « la joie; mais sur toute chose, épargnez le sang de vos « frères , quels que soient les reproches que vous vous « croiriez fondés à leur faire. La République ne veut point « de conquêtes ensanglantées; elle n aspire qu à celle des « cœurs. S'il est de grands coupables, laissez aux lois le « soin de les punir, s'ils ne peuvent se disculper. Ou~ « blions le passé, je vous le répète, pour ne nous occuper « que de l'avenir. Venez avec confiance, mes enfans, « jouir du bénéfice de nos lois,., »

La voix d'un gouvernement qui proclamait de tels principes, qui les pratiquait envers ses citoyens, devait nécessairement être écoutée par des populations qui avaient tant souûèrtd'un régime diamétralement opposé. « Toutes les fois que la Vertu est en lutte avec le Vice, « le triomphe de celui-ci ne saurait être de longue durée. » Cette pensée était aussi exprimée dans ia proclamation, et la mort de Christophe venait de la justifier.

Boyer apprit celte importante nouvelle, le 17, par le citoyen Constant Saul envoyé à Saint-Marc par les généraux du Cap, pour l'annoncer et essayer de faire comprendre à sa garnison originaire, qu'en se révoltant contre le tyran, ils avaient eu l'intention de fonder une République h l'instar de celle d'Haïti, pour gouverner séparément l'ancien Royaume de Christophe 4. C'était une tentative machiavélique de leur part dont le but était d'exciter dans l'esprit des troupes de l'Artibonite, un revirement d'opinion. Elle échoua, non pas seulement par la présence du Président d'Haïti avec des forces imposantes à Saint-Marc, mais parce qu'en fraternisant avec leurs camarades d'armes, en revoyant ceux qui avaient fait défection à la République en 1812, au siège du Portau-Prince, les troupes et les populations de l'Artibonite surent qu'elles devaient avoir plus de confiance en son régime,qu'en celui qu'elles trouveraient sous le gouvernement des hommes qui n'avaient été, durant quatorze ans, que les suppôts de la tyrannie. Et n'était-il pas évident, qu'en prétendant établir une République, alors seulement,

1 C'est ce qui aura donné lieu a l'erreur commise par Placide Justin. Et pourquoi cette (hésitation des généraux, jusqu'à laisser écouler 8 jours après la mort de Christophe, sans annoncer cette nouvelle, sans faire connaître leurs intentions ?

472 études sur l'histoire d'iiatti.

ces généraux y avaient été contraints par les événemens accomplis à Saint-Marc et dansl'Artibonite?

Quoiqu'il en soit, le même jour, 17 octobre, le Président d'Haïti publia un ordre du jour pour annoncer la mort de Christophe. Dans le premier paragraphe de cet acte, il relata les circonstances qui avaient amené cet événement, de manière à ne pas admettre que le soulèvement du Cap et la défection de la garde haïtienne eussent eu un autre but que celui de se réunir à la République d'Haïti, une et indivisible.

« Le Président d'Haïti, dit-il, s'empresse de témoigner « sa satisfaction, au nom de la patrie, à tous les Haïtiens * qui, dans ces circonstances, ont servi utilement la cause « de la liberté et de V égalité, et de leur assurer que rien « ne sera épargné pour adoucir leur sort. Les militaires « qui sont en retard de faire leur soumission, doivent se « présenter sans crainte. La République est clémente, « parce quelle est forte ; elle na que des enfans à réunir « et point d'ennemis à combattre : ceux-là, seuls, qui ose- « raient résister au vœu du peuple, en se conduisant par « des vues particulières, seront livrés au glaive de la loi... « Il est défendu défaire couler le sang de personne : celui « qui se le permettra sera considéré comme assassin. Le « Président d'Haïti doit parcourir toute la partie du Nord, « avec des forces imposantes, non pas pour conquérir, « mais pour concilier et pacifier. Le peuple veut être libre, « il le sera : la constitution, seule, peut lui garantir ce << précieux avantage, parce que la constitution de la « République est l'ouvrage de ses Représentai. »

Cet ordre du jour était aussi habilement écrit que pensé. 11 reconnaissait les services que les militaires du Nord venaient de rendre à la patrie commune ; ils ne

[1820] chapitre :A. ATS

pouvaient donc se plaindre que le président les traitât avec orgueil. Mais en même temps, le président tenait le langage qu'il appartenait au Chef de l'État d'avoir en cette circonstance, en les avertissant tous, que l'opposition au vœu réel du peuple serait puni d'après la loi; et comme il se préoccupait des meurtres qui pouvaient se commettre, il défendit ces actes de fureur après avoir simplement conseillé de ne pas s'y livrer. Eu s'appuyant enfin sur la constitution de la République une et indivisible, le Président d'Haïti se posait en chef légal du pays, afin de faire sentir aux généraux du Nord qu'il ne reconnaîtrait aucun autre établissement de gouvernement particulier. Il ne pouvait parler plus dignement, qu'en se présentant comme conciliateur et pacificateur.

Cependant, les généraux du Cap, informés de la présence de nombreuses troupes de la République à Saint- Marc, et de l'occupation des Verrettes et de la Petite- Rivière par le général B. Noël, dès le 13 et le 45, se décidèrent à envoyer les colonels J.-J. Adonis et Edouard Michaud à Saint-Marc, chargés d'annoncer officiellement la mort de Christophe et ce qu'ils se proposaient depuis lors. C'était un ballon d'essai qu'ils lançaient à propos du l'établissement de l'Etat d'Haïti qu'ils prétendaient effectuer. Ces officiers n'étaient porteurs d'aucune dépêche ; ils arrivèrent à Saint-Marc dans l'après-midi du 1 8, et communiquèrent à Boyer leur mission verbale. Il les accueillit avec bienveillance, mais il était loin d'admettre une nouvelle division du territoire de la République par un État séparé ; car, dès le matin du 18, un ordre général de l'armée sortait de l'imprimerie de Saint- Marc, réglant sa marche pour se rendre dans le Nord.

Par cet acte militaire, l'armée était partagée en quatre

divisions et une puissante réserve, sous les ordres supérieurs du Président d'Haïti.

Le général de division Magny commandait la première, composée de 14 bataillons d'infanterie et de 4 escadrons de cavalerie. Il avait sous ses ordres le général de brigade Bauvoir et le général de brigade Victor Toby jeune, reconnu et confirmé tel par le président.

Le général de division Borgella commandait la deuxième, composée de 12 bataillons d'infanterie et de 2 escadrons de cavalerie. Il avait sous ses ordres les généraux Nicolas Louis et Bergerac Trichet.

Le général de division Bonnet commandait la troisième, composée de 6 bataillons d'infanterie seulement, ayant sous ses ordres l'adjudant-général Lacroix '.

Le général de brigade Benjamin Noël commandait la quatrième, composée de 8 bataillons d'infanterie.

Le général de brigade Lys commandait la réserve, composée de 6 bataillons d'infanterie de ligne, de 2 bataillons de la garde à pied, de 1 bataillon [des bombardiers et de 8 escadrons de la garde à cheval a.

L'ordre de l'armée disait : « Il est expressément dé" « fendu de toucher à la moindre des choses sur le terri- « toire qui sera parcouru, attendu qu'il n'est occupé que « par des frères et des amis* La discipline sera régulière- « ment observée : les honneurs militaires seront rendus « à tous les officiers décorés, suivant leurs grades... >

1 C'est alors que Bonnet reprit définitivement son rang dans l'armée, a la satisfaction générale. On sut bon gré a Boyer, au Porl-an-Prince surtout, de cette décision qui prouvait qu'ils étaient sincèrement réconciliés.

2 En venant a la capitale, Lys était déjà atteint de l'hydrolhorax dont il mourut peu après. Le docteur Williamson lui représenta le danger qu'il y avait pour lui de se mettre en campagne; mais il répondit que dans une telle circonstance, il devait donner sa vie a la patrie, d'une manière ou d'une autre. Noble dévouement qui ne peut étonner de la part <*'un militaire aussi distingué.

Et il prescrivait le cantonnement actif du reste des troupes dans tous les arrondissemens de l'Ouest et du Sud, sous les ordres de leurs commandans respectifs, pour le maintien de l'ordre, sauf les dispositions contraires qui les feraient appeler à l'armée. Le général de brigade Marc Servant resta commandant des dépendances de Saint-Marc, et le général de brigade Frédéric, de la commune des Verrettes et de ses dépendances, chacun ayant des corps de troupes sous leurs ordres. La capitale de la République et son arrondissement furent confiés au commandement supérieur du général de brigade Lamothè Aigron, sous-chef de l'état-major général de Tannée, dès le départ du président de celte ville.

Si toutes ces dispositions prouvent l'esprit d'ordre intelligent de Boyer, il est à remarquer, à l'honneur du peuple de la République, que d'un bouta l'autre de son territoire, tous les citoyens restèrent paisibles, soumis aux lois et laissant au gouvernement le soin d'accomplir les destinées de la patrie, sous la puissante protection de la Providence.

Ses dispositions étant prises pour pénétrer dans le Nord, le 18 même, le président renvoya les colonels Adonis et Michaud,et le citoyen Constant Saul, accompagnés de ses aides de camp Ulysse, Saladin, Souffrant et Backer, porteurs d'une dépêche, adressée aux généraux du Cap, qui renouvelait les assurances données dans sa proclamation du 46 et son ordre du jour du 17, en les engageant à profiter de l'heureux événement de la mort de Christophe, pour faire cesser toute division dans la famille haïtienne et consolider son indépendance nationale par son étroite union, parce qu'elle devait toujours

envisager des éventualités possibles de la part de la France.

Le 19 octobre, pendant que l'armée se mettait en mouvement pour commencer sa marche, un officier vint apporter au Président d'Haïti, une lettre du général de brigade Jérôme, commandant aux Gonaïves, qui faisait sa soumission à la République. Le 20, le président quitta Saint-Marc et se porta aux bords de l'Artibonite, que l'armée allait traverser par le bac Coursainl. Mais là, il apprit que les troupes des Gonaïves montraient un esprit hostile à la soumission de leur général Jérôme : elles y étaient excitées par des officiers que le général Romain y avait envoyés, car Romain espérait pouvoir résister à l'armée républicaine et avait même fait occuper la route de Plaisance par l'Escalier, pour s'opposer à sa marche.

Les troupes mettant beaucoup de temps à passer le fleuve dans le bac Coursaint, Boyer, impatient, le traversa avec une escorte de cavalerie de sa garde, d'environ 50 hommes, et les officiers de son état-major, et commit l'imprudence , non-seulement de s'aventurer ainsi dans une route dont il n'était pas sûr, mais de se porter en toute diligence aux Gonaïves où il trouva deux demi-brigades mutinées, rangées en ligne de bataille sur la place d'armes, et étonnées de voir le Chef de la République pénétrer jusque-là avec une si faible escorte. Comme tous ceux qui la formaient, Boyer reconnut sou imprudence; mais s'armant de courage et de résolution, il harangua ces soldats mutinés par des paroles chaleureuses, en ordonnant de les passer en revue pour recevoir un mois de solde. Heureusement qu'en ce moment, des bâtimens de la République, sous les ordres de Morette, entraient dans le port des Gonaïves au bruit de leur ar-

[1820] chapitre xi. 477

tillerie. Ces bâlimens avaient à leur bord quelques soldats de la garde à pied qui furent aussitôt débarqués avec des fonds qui servirent à payer la solde ordonnée. Les deux demi-brigades furent contenues dans le respect dû au chef de l'État ; mais, lorsqu'il sortit des Gonaïves, la plupart de ces militaires allèrent grossir les rangs des troupes encore soumises aux généraux du Cap *.

Avant de se rendre sur l'habitation Pongaudin, près des Gonaïves, pour y attendre l'armée, le Président d'Haïti adressa au Sénat un message pour lui rendre compte de ses opérations depuis son départ de la capitale jusqu'alors. Il le termina en annonçant au Sénat, qu'ayant une puissante armée sous ses ordres, pleine d'enthousiasme et augmentée de sept régimens d'infanterie et de cavalerie, ralliés à la République, ainsi que les populations de l'Artibonite, il se disposait à marcher en avant, pour pouvoir proclamer la constitution au Cap, et déjouer les factieux qui essayaient de se faire des partisans, afin d'empêcher la réunion du Nord.

Étant à Pongaudin, où il arriva dans la soirée du 20, n'ayant avec lui que son escorte de cavalerie, son étatmajor et lies quelques soldats de sa garde débarqués de la flotte, Boyer reçut aussitôt, par un dragon, la lettre suivante qu'il faut produire tout entière avec sa réponse :

Liberté, Indépendance.

Au quartier-général du Cap, le 19 octobre 1820, an 47e. Au citoyen Jean-Pierre Boyer, Président de la République du Sud-Ouest d'Haïti.

« Citoyen Président, « Les généraux, organes du peuple et de l'armée du

1 Mémoires de D. Tnginae, pages i\ à 43,

478 ÉTUDES SLR l'hISTOIRE D* HAÏTI.

Nord-Ouest d'Haïti, en prenant les armes pour abattre la tyrannie sous laquelle gémissaient depuis quatorze années leurs frères du Nord-Ouest, n'ont eu en vue que de rendre à la liberté et au bonheur leurs concitoyens, de substituer au gouvernement despotique et tyrannique de Christophe, des institutions justes et libérales, où chacun dût trouver sa garantie, sa liberté et ses droits. Mus par des motifs si puissans et humains, les généraux organes du peuple et de l'armée n'ont pas hésité à affronter courageusement la mort pour atteindre à ce but glorieux et honorable. Le Dieu des armées, protégeant cette sainte entreprise, l'a couronnée du succès le plus complet.

« C'est au moment même où les mandataires s'occupaient de ces institutions, qui consacrent les droits du peuple, que la proclamation du président Boyer, datée de Saint-Marc le 16 du présent mois, est parvenue, où dans les 5e et 68 paragraphes, sous l'appât de récompenses proportionnées à leurs défections, il provoque les militaires à quitter leurs rangs et à méconnaître l'autorité des chefs qui les ont dirigés et conduits dans l'heureuse révolution qui vient de s'opérer et qui a fait rentrer le peuple en possession de sa liberté. Les généraux organes du peuple et de l'armée voient avec indignation que cette impulsion, soufflée parle président Boyer, tend à amener des résultats que sa sagesse aurait dû prévoir.

« Par une erreur digne d'être rectifiée, le président Boyer paraît ignorer les événemens qui se sont passés dans cette partie-ci depuis le 8 du présent. Les colonels Jean-Jacques Adonis et Edouard Michaud, expédiés du Cap le 9, ont dû être arrivés à Saint-Marc, lieu de leur destination, avant le 16, époque delà proclamation susrclatée, et ont dû avoir suffisamment instruit de l'état

j 1 820] CHAPITRE XI. 479

des choses, lorsqu'ils "ont quitté cette première ville • .

« Le président Boyer attribue au 8e régiment le mérite d'avoir, le premier, donné l'exemple de la prise d'armes pour résister à la tyrannie. Tout en admirant la résolution déterminée de ce brave régiment, les généraux organes du peuple et de l'armée croient devoir faire connaître que c'est an Cap qu'a été conçu et exécuté le grand plan qui a renversé l'hydre de la tyrannie et du despotisme, et rétabli le peuple dans ses droits, et que cette conjuration date d'une époque bien antérieure à cette prise d'armes du 8e régiment *.

« Les généraux organes du peuple et de l'armée étaient loin de penser qu'au moment où leurs envoyés étaient en route avec des dépêches pour le président Boyer 3, pour lui faire part de l'heureux succès de leur entreprise et de l'ordre qui règne dans tout le Nord , il eût entrepris de faire des expéditions de troupes sur différens points, pour envahir le territoire du Nord-Ouest, expéditions qui ne peuvent être considérées que comme hostiles, vu que tout est dans l'ordre , ce qui, indubitablement, amènerait à des rixes où le sang haïtien coulerait inutilement par le fait des mouvemens de quelques imprudens, lorsque les deux partis doivent être avares de ce sang précieux.

<» Pour obvier à ces conséquences funestes, que de semblables expéditions entraîneraient infailliblement, les généraux organes du peuple et de l'armée, pénétrés de

i Ils n'arrivèrcnlà Sainl-Marc que le 18, un jour après Constant Saul. Il est impossible qu'ils n'y fussent pas arrivés plus tôt, s'ils étaient réellement partis du Cap le 9.

2 La conspiration du Cap a pu être conçue et machinée auparavant ; mais elle n'a éclaté que le G octobre, quatre jours après l'insurreetion de Saint-Marc.

5 Adonis et Michaud ne furent point porteurs de dépêches : cette allégation était contraire a la vérité ; du moins, s'ils en avaient, ils ne les remirent point.

480 ETUDES SUK L'HISTOIRE d' HAÏTI.

sentimens pacifiques et du désir de vivre en parfaite union et bonne intelligence avec leurs frères du Sud- Ouest, croient devoir inviter le président Boyer à rappeler immédiatement les troupes sous son commandement, détachées dans lesdites expéditions, et à retourner sur son territoire. Dans le cas contraire, il attirerait sur lui seul toute la responsabilité du sang qui pourrait être répandu, si Ton était dans la nécessité de repousser une force envahissant injustement le territoire d'un voisin paisible et tranquille et qui, dès le premier instant, a fait auprès du président Boyer, des démarches si loyales et si dignes d'éloges.

« Les généraux organes du peuple et de l'armée ne doivent pas laisser ignorer au président Boyer, qu'ils tiennent en leur possession copies de ses lettres et autres documens, dont Sir Home Popham avait fait remise à la secrétairerie d'Etat, sous le règne du tyran, dans lesquelles pièces le président Boyer manifeste le désir où il était, que la République d'Haïti fût reconnue par le gouvernement du Nord, ne prétendant pas se mêler en aucune manière du régime de ce dernier, pourvu que dans le cas d'une invasion étrangère, les Haïtiens se confèdèrassent pour la défense commune. D'après des sentimeus si authentiquement exprimés et qui sont en harmonie avec les principes qui doivent constituer le gouvernement que le peuple du Nord-Ouest est à même de se donner, les généraux organes du peuple et de l'armée sont fondés à croire que le président Boyer n'entreprendra rien de contraire à rétablissement de ce gouvernement \ Vouloir comprimer

1 D'après cette phrase, au 19 octobre la forme de ce gouvernement n'était donc pas encore fixée : on n'a donc pas pu dire que, dès le 15, une République avait été établie; ce mot ne se trouve pas même écrit dans toute celle lettre. Mais on y reconnaît que les généraux pré-

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cette volonté du peuple, c'est non-seulement commettre un acte attentatoire à sa liberté, mais c'est encore s'écarter de la saine raison, c'est fouler au pied les droits les plus sacrés. Les généraux organes du peuple et de l'armée sont d'autant plus imbus de ce principe naturel, qu'ils croient avoir autant de droits à la gratitude de leurs concitoyens que le président Boyer lui-même à celle du peuple du Sud-Ouest, et que, par conséquent, ils se croient fondés à commander légalement et constitutionnellement à leurs concitoyens, comme lui-même le président Boyer doit se croire fondé à commander à ceux qui ont confié leurs destinées entre ses mains.

« Tous ces motifs, franchement exposés, les généraux organes du peuple et de l'armée se flattent que le président Boyer prendra la détermination qui, seule, convient à son caractère et à son honneur, et qui, seule, peut lui mériter les éloges, l'estime et l'admiration des philanthropes de tous les pays, qui, avec l'Europe entière, ont les yeux fixés sur nous ; nous voulons dire, l'évacuation de la partie de notre territoire envahie et sa restitution dans toute son intégrité.

« Signé : Lebrun, Richard, Prophète Daniel, gêné raux de division le général de brigade Jean-Joseph Sainte-Fleur *. »

Boyer attendit que toute l'armée fût rendue à proxi-

tendaient proposer ensuite une confédération avec la République d'Haïti, pour le seul cas de la défense du pays contre l'agression d'une puissance étrangère : — idée semblable à celle du conseil départemental du Sud, pendant la scission, pour la défense commune contre Christophe ; idée creuse, dangereuse pour l'unité politique d'Haïti.

I Prophète Daniel, Sainte-Fleur et Nord Alexis étaient tous trois, colonels des trois corps de chevau-légers : le premier prit le grade de général de division ; le second, celui de général de brigade. Nord Alexis, d'un caractère plus sérieux, attendit que le Président d'Haïti l'élevlt à ce dernier grade, bien que sa troupe l'eût reconnu en cette qualité.

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