X-' « Le Président d'Haïti, prenant sa place, invita les dé
putes a s asseoir. Un instant après, il prend la parole, et, dans une allocution remarquable, il confirme à la Chambre le succès de la négociation, déjà annoncée par les journaux ; il fait sentir que cette circonstance, affermissant la paix sur des bases inébranlables, dégage le jeu de Fadministration ipuhVique des entraves qui 671 ralentissaient V action; il dit qu'il espère que désormais Xowè, les fonctionnaires publics, chacun en ce qui le concerne, concourront de zèle au bien du pays; il ajoute, qu'il était sans doute des améliorations à faire, mais qu'il fallait se garder de l'esprit d'innovation si funeste aux États; et il termine par faire sentir à la Chambre, que la patrie comptait sur son concours pour opérer le bien. »
Si cène fut pas exactement le sens des paroles prononcées par Boyer, le tort lui est seul impulaijif; car, consi-
118381 ciiM'iînE 1. 5
gnées ainsi dans le procès-verbal de la séance et publiées, elles allaient légitimer les aspirations de l'Opposition aux yeux de la nation.
H. Dumesle répondit à ce discours: «La Chambre en )) délibérera et votera une adresse en réponse à l'honorable » discours que vient de prononcer le chef du pouvoir exé- » cutif. » Puis il offrit à Boyer « au nom de la nation et de » ses représentans, V accolade patriotique qui doit à jamais » sceller l'union constitutionnelle de la Chambre et du pre- » mier magistrat delà République. » Boyer ne pouvait refuser en cette circonstance ce qui était en usage depuis assez longtemps dans cette solennité ^ Après sa sortie de la Chambre^ une commission fut formée pour préparer l'adresse qu'elle chargea H. Dumesle de rédiger.
Dans la séance du 20, la Chambre reçut un message du Président d'Haïti, accompagnant une liste de trois candidats qu'il proposa pour qu'elle élût un sénateur en remplacement du sénateur Maillard, décédé. Elle passa en comité général oii elle fit la remarque, que le Sénat ne lui avait point donné avis de cette vacance dans son sein, ainsi que le prescrivait l'art. 118 de la constitution. Cependant, elle procéda à cette élection, mais en prenant la résolution de s'en abstenir à l'avenir dans tous les cas semblables; le citoyen Michel (de Jacmel) fut élu sénateur 3.
La Chambre était fondée à faire cette observation ; car le Sénat n'avait nul motif pour ne pas remplir cette formalité à laquelle il était égalementtenu envers lePrésident d'Haïti, par le même article constitutionnel : s'il l'avait exécuté
1 Nous avons déjà dit qne ce singulier usage s'était introduit dans la Chambre, par imitation de ce qui se passe dans les loges maçonniques. On finit par ne plus le pratiquer, parce qu'il était réellement inconvenant.
2 Les autres candidats étaient MM. Rouanez et Calice Bonneaux. La candidature de M. Michel fut peut-être de quelque ii;fluence sur la décision de la«iChambro ; il avait été au Mole en même temps que H. Dumesle, et ils étaient liés d'amitié.
« ETUDES SUU L IIlfJTOlUE I) HAÏTI,
envers ce dernier, pourquoi s'était-il abstenu de le faire à l'égard de la Chambre?
Après cette élection, elle reprit la séance publiqae où elle proclama le sénateur Michel. Aussitôt, H. Dumesle prononça le discours suivant, précurseur de l'adresse qu'il rédigeait pour être présentée à Boyer.
« Législateurs, — Cette seconde session commence sous les plus heureux auspices. Deux traités, conclus avec la France, terminent les questions qui mettaient tant de fluctuations dans nos rapports avec cette puissance. Lepremier posant, sur les larges bases du droit naturel, le principe sur lequel repose notre indépendance, le salue à la face de l'univers; le second est le terme de nos incertitudes sur la question financière; et nous ne croyons pas trop avancer de dire que l'un et l'autre concourront, quoique diversement, à effacer les traces de la malheureuse influence que l'ordonnance du 17 avril 1825 exerça sur le pays.
« Le premier magistrat de la République, en venant renouveler son alliance avec la nation et présider à l'ouverture de la Chambre, vous a confirmé ce que déjà les papiers publics vous avaient annoncé. Cet événement, qui était dans les prévisions de ces esprits généreux consacrés aux destinées du siècle, ouvrira toutes les voies de prospérités au travail et à l'industrie; il facilitera le jeu de la machine politique, s'il est habilement saisi. Toutefois, il met dans les mains du gouvernement les moyens de donner du développement à ses vues utiles et de s'occuper d'une manière efficace de ces améliorations qui sont devenues le plus impérieux besoin d'un pays qui périssait de langueur.
« Lorsque le génie de la civilisation agite le monde de son souffle créateur, et qu'il imprime à tous un mouvement irrésistible de profjres, le peuple qui demeure stationnaire,
rétrograde, par cela seul qu'il est débordé de toutes parts par ceux qui marchent d'un pas ferme vers ce but sublime des sociétés humaines '' .
« Ainsi, vous avez soupiré après l'instant où l'ec^wca^io^i prendrait parmi nous-cet essor qui pût faire reposer vos regards sur l'avenir avec la douce émotion de l'espérance. Vos pensées se sont arrêtées sur ses bienfaits, et vous vous êtes dit : Si l'éducation a été l'objet des soins les plus constans des gouvernemens anciens et modernes, qui ont cherché les vraies sources de la félicité publique, c'est qu'elle est à la fois créatrice et conservatrice, qu'elle place les institutions dans les mœurs, exerce son influence divine sur Tespritetle caractère des nations, échauffe leur patriotisme, transmet à chaque génération les trésors d'expériences amassées par celles quil'ont précédée, agrandit la sphère de leurs idées, fertilise l'immense domaine de l'industrie, et concourt par toutes les voies à la splendeur d'un pays.
« En suivant la statistique des anciens et des nouveaux États, eten portant une attention particulière sur ceux qui se sont formés sous nos yeux, ou ont commencé l'œuvre de leur civilisation depuis notre existence civile et politique, vous avez dû vous étonner de la lenteur de nos progrès ! Mais cette halte ne serait-elle pas l'effet des impressions du passé et de l'attachement aux idées qui ne sont pas en harmonie avec l'esprit du siècle? L'avancement des États, comme le bonheur des citoyens, est le secret de la science sociale; cette science embrasse leur bien-être matériel comme leur bien-être moral j c'est par elle que les magis-
1 Jusqu'à cette session, la Chambie avait adopté la même devise que le Sénat au Bulletin des lois : o Le saint dn peuple est la loi suprême. » H. Dumesle lui proposa et elle adopta celle-ci : " Liberté, Ordre public. Civilisation, Progrès, coiumc <' plus analogie à l'esprit du siècle et au besoin des améliorations exprimé par la » Chambic. «
8 ÉTUDES SUR l'histoire d'ïîaïti.
trais et les chefs des peuples, donnant une action vivace aux institutions, mettent en honneur la probité, la justice, le dévouement à la patrie, et toutes les vertus qui ennoblissent l'être intelligent. Par elle, l'armée, proportionnée aux besoins de la paix, les tribunaux, les finances^ la marine, la police intérieure et des côtes, en un mot, toutes les parties de l'administration publique reçoivent une utile et salutaire direction, C'est surtout par elle que l'agriculture, le commerce, les arts et l'industrie, favorisés, grandissent à l'ombre protectrice des lois et sous l'appui de lajouissance publique : les encouragemens qu'elle distribue avec sagesse, enfantent tous les prodiges dont l'imagination de l'homme est susceptible.
« Ainsi, vous avez compris qu'Haïti, riche de tous les dons de la nature et possédant dans son sein des élémens précieux de civilisation; qu'Haïti, placée sous un ciel qui féconde le génie, débarrassée des entraves qui arrêtent encore sa marche, n'attend que le mouvement d'impulsion pour atteindre le but auquel elle aspire.
» Sans doute, elle recevra cette ùnpulsion du chef auquel ses destinées sont confiées ; nous en avons pour garant ce désir du bien public dont nous retrouvons et le gage et l'expression dans ses éloquentes proclamations, où il parle au cœur d'une nation généreuse, pleine d'amour et de vénération pour ses premiers magistrats, lorsqu'ils fixent et ses affections et ses espérances. . » Sans doute , de grands objets d'ordre et d'intérêts publics vont être offerts à votre méditation durant cette session. L'hommage que vous rendez aux principes conservateurs, l'aptitude et le dévouement que vous porterez dans le soin de saisir^ de consacrer tout ce qui sera bon et utile, ne pourront jamais être égalés que par l'ardeur des
nSoSj CîlAriTRE 1. vï
vœux d'un peuple anxieux de son avenir. Mais, législateurs, qu'il soit permis à celui qui s'honore de votre choix, à celui à qui vous avez fait la faveur insigne d'appeler une nouvelle fois à présider vos délibérations, de vous entretenir encore de tout ce que votre mission a d'important pour vous-mêmes.
)) Souvenez-vous que vous n'êtes* pas seulement les mandataires du peuple, que vous n'êtes pas seulement ses députésj mais bien ses rcprésenlans ,• que ce titre, vous revêtant d'une plus grande portion de confiance, vous impose des obligations beaucoup plus sacrées que celles attachées à ces premières dénominations; qu'il place, en un mot, votre responsabilité dans vos consciences. ■ )),En vous déléguant le aVo?Y d'employer la puissance de la parole pour exprimer ses sentimens, ses vœux et ses besoins, pour faire entendre la voix impérieuse de ses nécessités, la nation a voulu que vous fussiez les apôtres de la vérité; que vos accens fussent aussi purs qu'elle est simple et majestueuse ; que vous ne fussiez jamais enflammés que de la noble et sublime passion du bien public, ni entraînés que par le saint enthousiasme du patriotisme. Si la modération s'unit toujours dans vos âmes au sentiment éclairé du devoir, vous ne profanerez jamais l'énergie jusqu'à la confondre avec l'emportement.
>) La modération donne de la dignité à l'énergie, elle fait briller aux yeux du législateur la lumière constitutionnelle, ce guide qui doit sans cesse diriger cette puissance de conviction dont l'empire souverain annonce la destination de l'homme dans l'univers !!! »
Cette allocution fut accueillie avec satisfaction par la Chambre, qui en arrêta l'insertion au Dullcdn des lois. Elle ne prouve pas seulement l'habileté de Vavocat, mais encore
10 ÉTUDES SUR l'hJSïOIRE d'hAÏTI.
celle du tribun, du chef de rO}Dpositioii, qui, au moment de présenter à celle assemblée l'adresse qu'il veut faire voter par elle, la prépare à cet acte qui va devenir le programme définitif de tout ce que la Chambre des communes prétend obtenir du pouvoir exécutif, dans l'intérêt de la nation. On ne peut disconvenir que H. Dumesle possédait, pour le rôle l^qu'il jouait, te tact des convenances dont il fallait user envers Boyer, en le sommant, pour ainsi dire, de sortir de cette attitude qu'il avait prise à l'égard de la Chambre, pour se refuser d'exercer l'initiative constitutionnelle qui était dans ses attributions.
Le 2S avril, la Chambre reçut un nouveau message du Président d'Haïti, avec une liste de trois candidats pour un sénateur à élire en remplacement du sénateur Oriol, décédé. Cette fois, elle ajourna l'élection jusqu'à ce que le Sénat se fût conformé à l'art, i i8 de la constitution, et elle en avisa le Président d'Haïti : c'était lui dire de porter le Sénat à être plus scrupuleux observateur du pacte social.
Enfin, dans la séance du 27, la Chambre prit connaissance du projet d'adresse au chef du pouvoir exécutif, qu'elle approuva unanimement. Voici ce fameux acte longuement médité :
« Président,
» La Chambre, pleine encore de l'impression que votre discours d'ouverture a faite sur elle, vient vous porter l'expression des vœux et des sentimens d'une nation magnanime qui vous a confié le soin de son salut, et qui, fière des glorieux souvenirs que réveille en elle le traité qui recon-
1 Le 30 avril, eu effet, le Sénat adressa un message à la Chambre, qui en prit lecture le 2 mai et procéda iiiimédiatoment à l'élection du citoyen Décossard {de Jérémie). Les deux autres candidats étaient encore WM. Rouauez et Calice Bon-neaux.
naît le principe de son indépendance^ vous félicite de l'heureuse issue d'une négociation dont l'objet excita si longtemps les incertitudes et les anxiétés du pays.
» Un autre traité, dont le texte, comme celui du premier, lui a été transmis par les papiers publics, et dont vos paroles lui ont confirmé l'existence, termine la question de l'indemnité et révèle au monde notre morale politique.
» En arrêtant nos regards sur le premier, nous y reconnaissons le triomphe des idées libérales et le résultat du mouvement d'entraînement du siècle. C'est le fruit de votre constante sollicitude et de ce sublime dévouement qui fait préférer l'honneur de la patrie à tout autre intérêt. Mais, si l'on examine la conjoncture dans laquelle il s'est ofifert, on lui trouvera l'aspect d'un de ces événemens inattendus, d'une de ces faveurs que le sort se plaît à vous prodiguer comme pour marquer votre destination. Cette circonstance met en votre possession les moyens d'asseoir l'avenir du peuple haïtien sur les bases d'une régénération nouvelle ; elle agrandit votre puissance du bien, en immortalisant les trophées de la liberté !
» Ainsi donc, elle dégage de la contrainte, l'action de cette faculté ordonnatrice dont l'emploi judicieux vivifie les Etats et les conduit au bonheur.
» Ainsi, elle trace autour de vous un cercle de gloire que vous remplirez, nous n'en doutons pas, d'utiles et fécondes institutions, qui ranimeront l'espérance d'un peuple qui vénère son premier oiagistrat, mais dont les pensées s'élancent dans l'avenir, en fixant le présent avec l'inquiétude de ce désir du bien, qui cherche la réabté dans les dispositions généreuses du gouvernement.
» La Chambre n'ignore pas qu'à côté de l'avantage
12 ÉTUDES SUR L'iîISTOmE d'hAÏTI.
{['améliorer est le danger d'ùmover ^ mais elle sait aussi que, lorsque les réformes sont Tœuvre de la sagesse, lorsqu'elles sont réclamées par un impérieux besoin, lorsqu'une intelligence de progrès préside à leur introduction, qu'elles sont analogues aux principes conservateurs et dans l'esprit des institutions, qu'elles servent à leur donner des développemens vivaces, le danger cesse, et il ne reste que le bien et l'utile.
» En applaudissant aux succès de vos etîbrts, la Chambre ne se le dissimule pas : le traité financier, à part les obligations actuelles, est un mandat tiré sur la postérité ; et si nous léguons à la génération future l'honneur d'en acquitter les derniers termes, transmettons-lui du moins le présent avec toutes les garanties qu'exige l'avenir. Comblons nos cavités sociales qui sont, dans les prévisions des esprits éclairés, des abîmes où vont s'engloutir les espérances des peuples, si la prévoyance n'en fixe les destinées. Non, ce n'est pas innover que de consacrer des principes pour empêcher que l'ordre ne soit abandonné au hasard des variations politiques ; au contraire, c'est accomplir un devoir sacré, c'est aiïermir la société K
» La plus grande célébrité dont les annales du monde offrent le témoignage, le génie qui pensait avoir dérobé le feu du ciel pour en doter sa patrie^ a dit : « La vie d'un I) homme est trop courte pour faire le bonheur d'une » nation; les institutions seules peuvent conquérir l'a- » venir. »
» Cette pensée était aussi dans le cœur de votre illustre prédécesseur; il en était profondément ému, lorsqu'au milieu des plus violentes convulsions civiles, il osa déposer
1 Ce paragraphe et le précédent répondaient an discours de Doyer, sur le daiigo;- de « l'esprit d'innovation si fnnctc aux Etats. »
la dictature confiée à son patriotisme jusqu'à la paix intérieure, pour appeler les pairs de la nation à convoquer une assemblée de révision. C'est à cette époque de crise et d'agitation que naquit la constitution de 1816, qui, malgré ses imperfections, eut la vertu de moraliser et de tranquilliser la République durant plus de vingt années.
» Cet exemple. Président^ est digne d'être imité.
» Le choc qui existe entre les principes fondamentaux et les dispositions réglementaires de la constitution sont une antinomie qui doit disparaître du code des droits et des devoirs. L'expérience proclame cette vérité : les dispositions réglementaires d'une constitution arrêtent le jeu libre des ressorts du gouvernement, dont les principes fondamentaux sont le mobile; elles amoindrissent la somme de bien qui doit découler de son action. La nation vous swpj3Zie donc d'assurer son avenir ; vous en avez la puissance et le génie : aujourd'hui que la paix est imperturbable, il n'est plus temps d'ajourner. Exprimez un vœu, et bientôt des mains régénératrices reconstruiront l'édifice social. Ravivez nos institutions qui sont déjà menacées de vétusté, parce qu'aux yeux du pays, elles sont insuffisantes pour les besoins de la société '.
» La situation présente offre le spectacle de la lutte des vieilles théories contre la nécessité des améliorations : rendez impossible la réaction contre les idées, et vous empêcherez le retour du passé.
» Les peuples sont ce que les gouvernemens les font ; ils
1 On reconnaît qne H. Dumfisle s'était pénétré de Tobservation faite , avec jnstesse, pr.r Machiavel, sur la nécessité où se tronvent les religions et les républiques, pour durer longtemps , d'être, ramenées souvent à leur principe. — Yoyex lî chapitre l^' de li 3s partie des Discours sur la première Dérade do Tite- Live.
iA ÉTUDES SUR l'histoire d'haÏTI.
se soumettent avec plaisir au joug salutaire de la félicité publique, et ce joug ennol lit leurs affections, fait éclore les vertus privées et patriotiques, là oii elles reçoivent les encouragemens du gouvernement et où les lois les honorent.
» Les lumières peuvent seules faire avancer un Etat, leur foyer est Yéducationj si elle reçoit parmi nous des soins propres à lui imprimer une physionomie nationale^ elle s'associera aux institutions et concourra avec elle à former les mœurs, l'esprit et le caractère delà nation. Toutefois, leur alliance donne de l'extension aux pensées, agrandit la sphère de la civilisation et fait du bonheur des peuples une science de tradition.
» Que l'agriculture, le commerce QiV industrie, ces législateurs du 19® siècle, deviennent les véhicules de notre prospérité future, et l'avenir est saisi !
» Alors le système social sera pondéré, les vices qui rongent le corps politique cesseront d'exister, et ces rapports annuels qui annoncent une administration florissante là où il n'existe qu'abandon et dépérissement, n'en imposeront plus à personne ''. Alors, Topinion, cette reine du monde, recouvrant sa noble indépendance, dispensera l'éloge et le blâme, sans craindre qu'on l'accuse d'être l'écho de la malveillance.
» Vannée que nécessitent les besoins de la paix, dépositaire de la gloire nationale, gardienne de nos sécurités, sanctifiera ces armes conquérantes de l'indépendance, en les dévouant à la défense des libertés publiques.
1 A cette époque , Boyer obligeait les commandans d'arrondissement à lui faire un rapport, à la fia de chaque année , sur l'état dc-s cultures , du commerce, sur la police , elc. , et il faisait publier tous ces rapports. Au dire de presque tous ces officiers supérieurs, tout prospérait; mais l'Opposition pensait le contraire.
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» Notre législation est vide de plusieurs dispositions dont l'absence se fait éminemment sentir. Elle invoque :
» Une loi sur X?^ police intérieure et des côtes, et un nouveau mode d'organisation des tribunaux, qui classe la justice distributive en tribunaux de première instance et d'appel, en laissant toutefois aux deux extrémités de cet ordre de choses, les tribunaux de paix et de cassation; en ufl mot, une loi sur l'organisation de l'administration générale ; — une loi sur la régie et l'administration des douanes-, — des __.aA^'^ modifications sur la loi relative à la formation de la garde , ,> ,,< , nationale ; — une loi qui rende la responsabilité des grands fonctionnaires réelle, et sou-mette à son empire les commandans d'arrondissement ; — une loi qui donne un centre ci^4^^" d'activité à l'administration de ï agriculture, et qui éta- ■ blisse un grand fonctionnaire responsable; — une loi qui favorise les inventeurs àQS dMis utiles, et leurs introducteurs dans le pays ; — une loi qui fixe le taux du loyer de l'argent — et frappe l'usure; — une loi qui fixe le sort des vétérans de la gloire nationale et donne plus de virilité k l'administration; — une loi qui destine exclusivement les condamnés fiouv crime aux travaux des routes et voies publiques; une loi qui favorise la propagation des bêtes à cornes, désigne les lieux où elles peuvent être gardées sans nuire au progrès de l'agriculture, et indique aussi en quels lieux elles doivent être abattues ; — une loi avantageuse à V exportation des bêtesà-cornes de la partie de l'Est ; — la restriction du pouvoir des juges de paix déjuger sans appel ; — une loi sur l'administration des épaves ; — une autre qui établisse la réunion des amendes à la caisse de l'enregistrement; — le budget des dépenses publiques, pour donner à la Chambre la mesure des impôts qu'elle est appelée à voter chaque année.
ilî ËTCISÈS SÛR L^ÎIStômÉ D^'hà'iTÏ»
« Ces lois, ces dispositions, ainsi que la révision dû pacte social, sont les plus pressantes nécessités du pays. Il en est d'autres^ sans doute, non moins nécessaires, mais celles-ci doivent les précéder et leur servir, pour ainsi dire, d'introduction.
» Si nous examinions à présent l'instabilité de certaines lois, nous nous étonnerions de les voir s'arrêter tout à coup comme frappées d'inertie, après avoir pris un essor rapide. Dans ce nombre, on distingue le code ruraL II est tombé, et sa chute a écrasé l'agriculture ; mais, il faut le dire, il a subi le sort de toutes les institutions qui ne sont pas dans l'esprit d'un siècle de perfectionnement ; sa chute ne saurait être le résultat des attaques partielles auxquelles il a été en butte. Privé de- la sanction de l'opinion, l'intérêt même n'a pu le garantir d'une désuétude hâtive; mais nous croyons pouvoir avancer, sans craindre d'être contredit, que ce code, modifié et approprié aux besoins de l'époque présente, produira les plus heureux effets.
» L'humanité sollicite, à grands cris, la mise en exécution de la loi sur les hospices : votre cœur entendra sa voix !
» Voilà, Président, l'expression fidèle de la pensée nationale. Nousvousla rapportonsavec cette confiance qu'inspire le sentiment du devoir ; car il est dans la nature du gouvernement représentatif de révéler, de consacrer toutes les vérités utiles, d'en faire le domaine public du pays.
» Puisse cette franchise être appréciée! puisse-t-elle vous porter à rendre à la Chambre ce pouvoir d'opinion sans lequel une représentation nationale n'est qu'une fiction ! '
» La gloire du civilisateur vous est offerte; accomplissez votre auguste mission parmi nous. Réveillez dans tous
les cœurs la grande passion du bien public, et faites que, lorsque la loi commune vous aura ravi aux affections de ce peuple intéressant, vous viviez encore dans ses souvenirs. Que votre génie règne toujours dans ses conseils, et vous exercerez une nouvelle influence sur ses destinées! ! »
Cette adresse fut portée à Boyer, le 28 avril, par une députation de neuf représentans y compris le président et les secrétaires de la Chambre. Deux jours après, elle rendit compte de sa mission en ces termes :
» Le Président d'Haïti a fait l'accueil le plus honorable à votre députation. Il s'est entretenu avec elle sur l'objet de l'adresse, et lui a dit enfin que cette adresse étant l'œuvre de la réflexion, il avait besoin du temps moralement nécessaire pour y répondre. »
Dans la séance du 27, la Chambre avait reçu du Président d'Haïti et du secrétaire d'État^ deux dépêches lui transmettant les comptes généraux de la République pendant l'année 1857. D. Saint-Preux proposa d'ajourner tout examen de ces comptes, jusqu'à ce que le secrétaire d'Etat eût fourni un tableau explicatif des recettes et des dépenses, ce que d'ailleurs ce grand, fonctionnaire promettait défaire incessamment, pour se soumettre aux désirs exprimés . en 1837 par la Chambre. Et dans la séance du 30, celle-ci t^'»prit connaissance d'une pétition qui lui fut adressée de Paris, à la date du 15 avril 1837, par MM. Saint-Rémy, Burin Megeet Linstant fils , trois jeunes Haïtiens qui y suivaient un cours de droit. Cette pétition avait pour objet, ! i^^ d'ériger une statue pédestre à Pétion, sur la place oii sont déposés ses restes et qui porte son nom ; elle indiquait les dimensions que pourrait avoir cette statue, le prix qu'"elle coûterait, étant exécutée par un habile sculpteur français, le costume sous lequel Pétion pourrait être représenté
(celui de génural ou de sénateur), et la somme à payer devrait être le produit d'une souscription nationale, afin que tous les citoyens pussent y concourir et honorer davantage la mémoire du Père de la Patrie, fondateur de ses institutions civiles et politiques. Cette pétition, d'ailleurs bien rédigée, basait la proposition sur les sentimens les plus patriotiques et les considérations les plus morales.
Dans les circonstances où se trouvait la Chambre des communes à l'égard de Boyer, la pétition était une sorte de bonne fortune pour elle; elle l'accueillit avec joie, et chargea son président H. Dumesle « d'en faire la commu- » nication particulière au premier magistrat de la Répu- » blique, en lui offrant son concours pour accomplir ce » projet éminemment patriotique^ et dont Texécution ho- » norera la nation. » Depuis vingt ans, une loi l'avait ainsi ordonné; mais il était dit qu'elle serait une lettre morte, Boyer reculant toujours devant les dépenses qu'exigeait une telle oeuvre. Cependant, dans la séance du 2 mai, H. Dumesle dit à la Chambre:
« Représentans,nos conférences avec le chef du pouvoir exécutif offrent toujours cet échange deprocédés affectueux, qui est le gage de l'union constitutionnelle à laquelle vous avez consacré une offrande qui ne peut être méconnue. Il a témoigné le plus vif désir de voir la consécration monumentale de la plus grande célébrité de notre histoire; il rappelle que dès 1848, la Chambre des représentans des communes a voté l'érection d'un monument à la gloire du grand Pétion, et que, si les circonstances l'avaient forcé d'ajourner jusqu'ici l'exécution de ce projet, il espérait que rien nepourrait désormais arrêter l'effet de cette disposition législative. »
Cette réponse de Boyer^ comme on le voit, était une vraie
fin de non-recevoir opposée à la pétition ci-dessus. Au reste, il avait reçu des signataires une lettre dans le même but, et une autre lettre fut aussi écrite au Sénat à cet effet. Le Sénat considéra qu'une loi étant déjà rendue, c'était au Président à la faire exécuter; mais il ne lui communiqua pas sa pensée \
Le lecteur pressent bien, sans doute, que Boyer ne fit aucune réponse à l'adresse de la Chambre des communes, non pas seulement parce qu'il la considéra « comme l'ex- D pression des vues d'une Opposition tracassière, le rêve )) des idéologues, des ambitieux de cette assemblée, qui » l'entraînaient dans une voie pleine de périls pour la 1) tranquillité publique ^ ; » mais parce que le vote de cet acte coïncida avec un événement inattendu dont nous parlerons bientôt, et qui justifia jusqu'à certain point le silence qu'il garda envers la Chambre^. Néanmoins, essayons d'examiner cette adresse et les vues qu'elle présenta dans le but que poursuivait l'Opposition, incarnée pour ainsi dire en H. Dumesle.
Reconnaissons d'abord, que s'il fut un instant qui parût propice à une sorte de rajeunissement des institutions publiques,pour les mettre en rapport avec les idées nouvelles qui surgissaient de l'instruction répandue dans une grande portion de la société, c'était certainement celifi où les traités conclus récemment avec la France avaient définitivement consacré l'indépendance et la souveraineté d'Haïti,
1 Par une lettre du 22 mai 1837, que j'ai sous les yeux, M. Linstant m'envoya les trois documens en me chargeant de les remettre à leur adresse ; ce que je fis, La Chambre et le Sénat étaient alors en ajournement , et n'en prirent connaissance qu'en 1838.
2 Expressions de Boyer en parlant des opposans.
3 A vrai dire, l'adresse n'étant que la réponse au discours du Président à l'ouvortnie do la Chambre, il n'av;iit pas à v répondre.
en diminuant sa dette envers cette puissance d'une somme considérable. Désormais, il n'y avait plus à redouter de sa part une arrière-pensée, des prétentions sur le territoire de la République, et c'était à l'administration du pays à pourvoir à l'exécution des engagemens contractés, afin de ne lui donneraucun prétexte de récrimination ou de plainte. Aussi, ne doit-on pas s'étonner que le chef de l'Opposition saisit cet instant pour exposer toutes les vues'de celle-ci. Il le fit avec un grand tact, une habileté remarquable, en observant envers Boyer toutes les convenances compatibles avec le régime parlementaire, et, il faut le dire, avec le caractère personnel du Président qui était sensible aux louanges ; il lui en prodigua pour mieux le disposer à accueillir les idées consignées dans l'adresse, ou pour le mettre en tort aux yeux de la nation, dans le cas où Boyer les repousserait.
Parmi ces idées, la plus importante, sans contredit, est celle qui était relative à la révision de la constitution, dont le Sénat seul devait avoir la proposition aux termes de cet acte, mais que la Chambre osa faire à la suggestion de H. Dumesle, pour se rendre plus populaire. Toutes les autres, toute cette énumération de lois réclamées comme des améliorations à introduire dans lalégislationdu pays, étaient subordonnées à celle-là. Le but à atteindre,c'était la diminution dtt pouvoir accordé en 1816 au Président d'Haïti, surtout par cette initiative des lois qui était attribuée à lui l'i^ seul, dont Boyer ne voulait pas faire usage au gré de l'Op-
position. Dans la pensée de celle-ci, une assemblée de révision l'eût accordée aussi à la Chambre des représentans et au Sénat, et Dieu sait quelle modification fat sortie encore du nouveau pacte social, dans les autres attributions du pouvoir exécutif, dans la durée de cette magistrature,
une fois que cette assemblée eût commencé son œuvre de rénovation! Car, à cette époque, l'Opposition avait excité une foule d'esprits à une défiance irraisonnable à l'égard du chef du pouvoir exécutif, par rapport à Boyer personnellement. Autant. on avait eu confiance en Pétion, ou plutôt, autant il avait pu faire agréer ses vues pour nos institutions politiques, autant Boyer eût été impuissant à les maintenir dans la nouvelle constitution, parce qu'il n'inspirait pas la même confiance et qu'il n'exerçait pas la même influence que son prédécesseur.
La constitution de 1816 renfermait, il est vrai, bien des imperfections, et nous avons signalé ce que, selon nos appréciations personnelles, nous y avons considéré comme telles. Mais nous avons dit aussi que : « si les hommes »> appelés à fonctionner dans les hautes positions législa- » tives et executives se pénétraient bien de l'état réel du » pays, rien n'eût pu empêcher cet acte de lui procurer » tous les avantages désirables ; » et pour cela» qu'il au- » rait fallu que tous les conservateurs, que tous les pou- I) voirs politiques sussent se garder de toute présomption » et de toutes préventions les uns envers les autres, etc. » La chose était difficile, nous le savons, mais non pas impossible : car nous remarquons dans l'adresse de la Chambre cet aveu : « que, malgré ses imperfections, la constitution » de 1816 eut la vertu de moraliser et de tranquilliser la >' République durantplus de vingt années. » Était-ce donc peu de chose qu'un tel résultat, et la constitution, telle quelle, ne pouvait-elle pas produire encore ces mêmes avantages? De ce qu'il s'y trouvait des dispositions réglementaires qui auraient pu ne pas y figurer, s'ensuivait-il, comme le prétendait l'adresse, que ces dispositions « arrê-
II talent le jeu libre des ressorts du gouvernement dont
» les principes fondamentaux sont le mobile, et qu'elles I) amoindrissaient la somme de bien qui doit découler de » son action? »
Mais, toute la pensée de cet acte était renfermée dans l'invitation qu'il faisait à Boyer d'imiter Pétion, en « dépo- 1) sant la dictature, pour rendre à la Chambre son pouvoir n d'opinion sans lequel une représentation nationale n'est » qu'une fiction. » Cette dictature ne pouvait être que la concentration des attributions ministérielles dans les mains de Boyer, surtout V initiative des lois que le Président d'Haïti exerçait seul; car si la Chambre la partageait, on aurait vu pulluler les projets que chacun de ses membres eût pu produire, et alors elle aurait eu son « pouvoir d'opinion. » Il nous semble qu'on doit reconnaître en quoi consistait ce pouvoir si désiré : c'était, à l'imitation de la chambre des députés, en France, ou de celle des communes en Angleterre, la faculté de discourir à son aise, de discuter contre les orateurs du gouvernement^ — les secré taires d'État ou ministres^ — pour obtenir des votes de l'assemblée qui auraient tellement contrarié les vues du gouvernement, qu'il eût été obligé, comme dans ces pays-là, de nommer de nouveaux ministres parmi les chefs de la majorité, en renvoyant les autres ; c'était enfin le régime parlementaire qu'on voulait avoir dans toute sa vérité.
Eh bien ! dans cette hypothèse même, la révision de la constitution n'était pas d'une nécessité indispensable. Elle avait prévu, art. 225^ que « sur la proposition du Président » d'Haïti, la Chambre des communes pourrait créer d'au- » très offices de secrétaire d'État, si les besoins du service )» l'exigeaient. » Déjà, nous avons émis notre opinion à cet égard, en disant que : dès la réunion de tout le territoire
d'Haïti sous le gouvernement de la République, une telle création aurait dû avoir lieu, afin que le Président ne concentrât pas dans ses mains, toutes les attributions que lui donnait la loi de 1819 sur les grands fonctionnaires, et nousy avons ajouté les raisons politiques qui militaient en faveur de cette création ^ En 1858, c'était possible encore, c'était même plus convenable qu'en 1 822 ; car Boyer avait atteint sa 62^ année, et il n'avait plus la même activité d'esprit et de corps que lorsqu'il prit les rênes du gouvernement et quelque temps après; l'exercice du pouvoir depuis vingt ans, joint à des événemens et des circonstances si multipliés, l'avait fatigué. C'est alors surtout qu'il aurait dû appeler autour de lui, d'autres ministres moins âgés que lui et que ceux qui le secondaient, pour l'aider à administrer, à gouverner le pays, à maintenir son influence d''une manière profitable à la nation.
Mais, à ce sujet, nous devons franchement avouer que, si nous trouvons que H. Dumesle fit preuve de beaucoup de présomptio7i dans renonciation de ses vues pour reconstituer, réorganiser l'État (abstraction faite de toute idée rétrospective sur sa conduite aux affaires, quand il y parvint en 1845), nous savons aussi que la regrettable vanité de Boyer était le plus sérieux obstacle à ce que nous venons de dire : de là sa persistance à laisser les choses dans l'état où elles étaient '^. Personne n'aurait pu lui faire comprendre, n'aurait même osé lui dire : qu'il fallait un changement dans ses habitudes de gouverner, d'administrer, d'en-
1 Voyez tome 8 de cul uuvrago, page 406.
'2 Plus d'nn« fois, en ma présence et en celle dft bien d'autres personnes, faisant allusion au mot progrès dont se servaient les opposiius pour exprimer leurs désirs, le l'iésident a dit : « Je ne suis pas un l.omme de ce siècle, un iiomino de proyrès comme » certains faiseurs de discours; » et il appuyait fortement sur l'accent grave de ce mot. tnujonrs en riant do ses adversaires.
trer dans les plus petits détails des affaires publiques, — en partageant les attributions qu'il s'était fait donner par la loi de 1819, indépendamment de celles qui résultaient delà constitulion, — en déléguant ces attributions ministérielles sur lesquelles il eût conservé néanmoins toute son influence puisqu'elles auraient été exercées sous ses yeux et de concert avec lui.
Si le Président était un homme à admettre cette idée, une loi aurait pu créer ces offices de secrétaire d'État, de manière à distribuer les différentes branches du service public en six départemens ministériels, pour y faire représenter, autant que possible, les six départemens territoriaux de la République par des citoyens pris dans leur sein: mesure politique convenable, selon nous, pour rattacher davantage les populations au gouvernement central, pour satisfaire leur amour-propre et annuler l'esprit de division entre elles, résultant des anciennes luttes intestines. Cette loi aurait pu organiser ces ministères en un conseil que présiderait le Président d'Haïti. Une telle organisation avait son germe, sa raison d'être, dans l'art. 147 de la constitution, disant : « En cas de vacance par mort, démission ou déchéance du Président, le ou les secrétaires d'Etat exer- » ceront en conseil l'autorité executive, jusqu'à l'élection » d'un nouveau Président. » Et puis, ces différens ministères auraient pu avoir, chacun, une organisation qui eût admis des chefs de division et autres employés qui se formeraient à la pratique des affaires publiques dans l'administration générale de l'État; on eût créé ainsi une pépinière de sujets jeunes^ propres à remplacer, selon leurs talens, les hommes de la vieille génération qui étaient an pouvoir et dont la mort décimait les rangs à chaque instant. C'était là un des moyens à employer pour « assurer l'ave
nir, le saisir, » selon l'expression de l'adresse de la Chambre ^
Elle l'éclamait en faveur « des lumières, de l'instruction » publique, d'une éducation nationale, x et vraiment, il y Ù^.^^ ayaitbeaucoup à faire sous ce rapport. Jusqu'alors, le Portau-Prince seul avait un lycée, et les autres principales villes de simples écoles primaires. N'était-il pas temj)s de créer d'autres lycées dans chaque chef- lieu de département, des écoles secondaires dans chacune des autres villes principales et des écoles primaires dans chaque bourg, d'instituer une chaire de £/ro27, au moins, dans les vuesdeformerdesmagistrats éclairés^ etc. Cette diffusion des lumières, cet enseignement des premières connaissances si utiles à l'homme, devenait un devoir spécial pour le gouvernement du pays; il est inutile d'insister à ce sujet, de faire remarquer tous les avantages qu'il devait en retirer. Mais Boyer, dont l'esprit d'économie était toujours porté à réduire les dépenses publiques, ne se préoccupait guère de cette nécessité 2.
L'armée, seule, occasionnait une dépense annuelle de (i^,y(^i plus de 1,200, 000 gourdes pour sa solde etson entretien; les r f troupes n'étant pas casernées, faisant un simple service ^^ f\jMr&^ postes, et étant composées de petits propriétaires, de cultivateurs dans les campagnes, ou d'ouvriers et d'industriels dans les villes et bourgs, n'était-il pas possible de trouver un moyen d'opérer une notable réduction sur leur solde,
1 C'est, sans contredit, le meilleur résultat obtenu de la révolution de 1843.
2 Je présidais la commission d'instruction publique, quand j'allai remplir ma mission
en France. D'après l'ordre de Boyer, j'achetai à Paris dis livres, des cartes géographi- / / n mt â ques, etc. pour le lycée et l'école de marine récemment établie au Port-au-Prince, ' r^ "^Ir" et deux pièces d'anafcomie plastique pour l'école de médecine. A mon retour, causant -^ '
avec le Président d'enseignement public pour avoir visité plusieurs établissemens, je lui dis qu'il me semblait utile, alors, de fonder des lycées dans les chefs-lieux de département. 11 me répondit qu'il n'était pas possihle de faire de telles dépensef, à raison de la dette nationale. i---C ^^
sans en diminuer le nombre^ afin d'appliquer le chiffre de cette réduction à l'enseignement public ^ ? >^ Quant à cette série de lois réclamées dans l'adresse, il y en-avait déjà sur les différentes matières indiquées ; mais évidemment, c'était là une tactique du chef de l'Opposition pour faire paraître Boyer, aux yeux du peuple, comme ne'â'^eani toutes les parties du service public. H. Dumesle pi'oposait une nouvelle organisation des tribunaux civils, en tribunaux de première instance et d'appel, et cela ne doit pas étonner de la part d'un avocat; mais nous avons dit quelle était l'opinion raisonnée d'un magistrat français à cet égard, approuvant la simple organisation de nos tribunaux civils^ et l'opinion de ce jurisconsulte vaut bien au moins celle de ce représentant ^.
Que dire ensuite des deux lois demandées « pour favo- » riser la propagation des 6êtes-à-cornes, et l'exportation de » celles de la partie de VEst, en indiquant aussi en quels » lieux devraient être abattues celles destinées à la con- » sommation intérieure? » L'esprit insinuant du chef de l'Opposition se décelait dans cette demande ; il voulait y
1 Eu octobre 1837, lorsque les plénipotentiaires français étaient annoncés, je m'entendis avec mon frère, C. Ardouin, ponr présenter au Président quelques idées sur les finances dn pays, en vue des engagemeus définitifs qu'on allait contracter envers la France; mon frère rédigea ce projet. Il consistait surtout à réduire les dépenses relatives à l'armée, à ne solder régulièrement, chaque mois, à ne donner des rations en argent, chaque semaine, qu'aux militaires faisant le service des postes (environ 5,000 hommes dans toute la République), à payer néanmoins les officiers non employés dans les postes, de la moitié de leur solde. Quelques jours après avoir remis ce projet à Boyer, il nous dit qu'il l'avait examiné avec attention, et que c'était le plan qui entrait le plus dans ses idées, parmi tant d'autres qui lui furent soumis: mais il no le mit à exécution, en partie, que dans la session de 1841 où une loi fut rendue pour mettre la moitié de l'armée en congé, etc.
A ceux de mes concitoyens qui croiraipnt que je me vante incessamment des vues ou des conseils que je soumis à Boyer, j'ofi'ie de leur exhiber ce projet dont j'ai gardé copie. On ne doit pas oublier, d'ailleurs, que j'ai besoin de me défendre contre toutes les imputations dont je fus l'objet de la part de l'Opposition, pour avoir soutenu le gouvernement, par des considérations politiques qu'il est inutile de dire ici
2 Voyez tome 8 de cet ouvrage, dans une note de la page 411, où j'ai rapporté l'opinion de M. Isanibert sur notre organisation judiciaire.
gagner les représentans de l'Est qui formaient dans la Chambre une sorte de tiers-parti, et qui étaient toujours prêts àappuyer le gouvernement dont ils n'avaient point à se plaindre.
De toutes ces réflexions que nous venons d'émettre, nous concluons que le Président avait certainement bien des choses à faire, à cette époque, pour ranger l'opinion publique de son côté, pour ne pas la laisser égarer par l'Opposition de la Chambre ; et c'était facile, possible du moins, car après le vote de l'adresse du 27 avril, les conservateurs se rapprochèrent du pouvoir exécutif, à raison de l'événement que nous allons relater.
Le l*^"" mai, la fête de l'agriculture fut solennisée à la y capitale. Le Président d'Haïti, le Sénat, la Chambre des i}^.^^^ communes, les magistrats et les fonctionnaires publics y assistèrent. Pendant que le cortège se rendait à l'église, Boyer avait à sa droite le président du Sénat, et à sa gauche H. Dumesle, président de la Chambre.
Durant la marche, quatre hommes armés suivaient le y^y^ cortège dans l'intention de tuer Boyer: c'étaient les nom- -■^^''''■'^ mes Raymond, Augustin Gabriel, Desfontaines et Cazimir /^ ^i^ Etienne, dit Manga. Mais ne pouvant y pénétrer, ils ne réussirent point dans leur affreux dessein, et ils ne le tenté- ' : - ' rent même pas ; l'un d'eux déclara ensuite qu'il avait voulu tirer, de loin^ un coup de pistolet sur Boyer, mais qu'il craignait d'atteindre H. Dumesle qui marchait à son côté. La cérémonie étant achevée, les quatre assassins se réunirent et se concertèrent sur ce qu'il y aurait à faire néanmoins pour parvenir à leur but. Comme le général Inginac était indisposé, qu'il ne s'était point trouvé à la fête, et qu'il se tenait en ce moment sur son habitation appelée
Monrepos, à une lieue de la ville, les assassins convinrent entre eux qu'il fallait y aller le tuer, présumant que Boyer se trouverait à ses funérailles et qu'alors ils pourraient effectuer leur projet contre lui. Ils convinrent en outre , ({u' Etienne Manga se rendrait de suite sur sa propriété située dans les montagnes de Léogane, à la section duBeauséjour, pour soulever les cultivateurs de ce lieu; qu'Augustin Gabriel^ après la mort de Boyer, irait avec d'autres conjurés (ils étaient assez nombreux) s'emparer des sommes monnayées que le gouvernement avait fait déposer dans un magasin de la ville Pétion. Raymond et Desfontaines se chargèrent d'assassiner le général Inginac.
Les antécédens connus de ces quatre conspirateurs sont : que Raymond était un ancien sergent-major au 8' régiment; Etienne Manga, ancien sergent, et Desfontaines, ancien soldat de la garde du Président ; et Augustin Gabriel, de la classe civile. Par suite de révélations faites, d'autres complices furent impliqués dans cette conspiration : c'étaient Cadet Corvel, Augustin Mercier, Michel Abraham^ Romain et Chavanes, anciens chefs de bataillon au 11^ régiment, le capitaine Bois, de la gendarmerie, le capitaine Hyppolite, de la garde, et d'autres encore dont les noms nous échappent. M^'h^/^ Deux femmes y figuraient aussi : Justine, concubine de Raymond, Sannite^ concubine d'Augustin, et leur jeune fils nommé Numa.
Raymond, Desfontaines, Cadet Corvel et Michel Abraham se rendirent, dans la soirée du 1*'" mai, chez Justine qui demeurait tout près de l'habitation Monrepos. Lk,ih imaginèrent d'écrire une lettre qui serait attribuée au colonel Lamarre, du 21* régiment de Léogane, par laquelle ce colonel informerait le général Inginac, commandant de cet arrondissement, que des troubles civils se manifestaient à
Léogane. Cette lettre, écrite par Desfontaines^ devait leur procurer l'accès de la maison d'Inginac, qu'ils réveilleraient dans la nuit sous prétexte de service public tres-pressé et de la part du colonel Lamarre : ce qui porterait le général à ouvrir sa porte et ce qui faciliterait son assassinat.
En effet, le 2 mai, à 2 heures du matin, les quatre assassins se transportèrent à Monrepos. Raymond frappa à la porte en disant : qu'il était porteur d'une lettre du colonel Lamarre. Le général Inginac se leva et vint lui-même pour la recevoir. Raymond la lui remit. Pendant que Madamei' j^ Inginac approchait une bougie allumée pour que son mari JL^^t^^ pût la lire, Raymond déchargea un pistolet à bout portant à la tête du général. La balle l'atteignit derrière l'oreille et sortit par la bouche ; il n'était heureusement que blessé gravement et fut renversé. Raymond et ses complices prirent la fuite, le croyant mort du coup. On peut juger de l'effroi, de la douleur que ressentit Madame Inginac en ce moment; mais reprenant son courage dont elle donna tant de preuves, elle envoya appeler aussitôt le docteur Smith, son gendre, qui était en ville, pour panser la blessure ; et par les soins habiles du docteur, le général Inginac fut bientôt guéri. Elle fit aussi donner avis de ce crime au colonel Victor Poil, commandant la place, sans pouvoir désigner l'assassin. Cet officier se rendit immédiatement à Monrepos, accompagné d'une garde. Le Président y alla dans la matinée, ainsi qu'une foule d'amis du général Inginac, tous sympathisante son sort; le 5, il fut porté en ville I. •
Il n'y avait guère de conjectures à faire sur la cause du
I En juillet suivant, le Président promut Inginac au grade de général de division.
crime commis sur lui ; caria combinaison imaginée par les assassins indiquait assez qne c'était un crùne politique, et des indices tinrent fortifier cette pensée.
Un lieutenant des chasseurs à pied de la garde, nommé Aupont, demeurant au Carrefour-Trutier,à peu de distance de Monrepos, fit savoir aux autorités : que le 1" mai, vers 1 1 heures du matin, Etienne Manga, étant chez lui, avait dit : « que dans deux ou trois jours, on entendrait tirer des " coups de fusil ; que la Chambre des communes allait 1) changer toutes les lois, qu'elle ferait donner 5 gourdes n aux soldats pour leur solde, etc. » Dans la soirée du 2, un nommé Candiau alla au palais et demanda à parler au Président ; il lui déclara : qu'Augustin Gabriel lui avait fait proposer par Sannite, sa femme, de se joindre à lui pour piller l'argent qui était en dépôt à la ville Pétion. Dès lors, le gouvernement fut sur la trace de ce complot de bas étage, — les paroles d'Etienne Manga, chez l'officier Aupont, ne pouvant raisonnablement être interprêtées autrement, que comme des espérances conçues par cette tourbe d'assassins et de pillards, d'après l'adresse delà Chambre des communes, du 27 avril, qui avait produit une grande émotion dans la capitale.
Après avoir entendu Candiau, Boyer donna l'ordre de l'arrêter, ainsi qu'Augustin Gabriel et Sannite, et d'envoyer des troupes à Pétion pour en augmenter la garnison. Le Président fit aussitôt commencer une information judiciaire parle ministère public, pour découvrir les ramifications de cette conspiration ^ . Caudiau soutint ses révélations, pendant que les deux autres soutenaient un système de dénégation qui s'évanouit plus tard. Un pistolet, fraîche-
1 M. Saladiii Lnraoïir orciipait cette charge près le trilmnal civil.
ment déchargé avait été trouvé sur le terrain de Monrepos, dans la matinée du 2 ; c'était celui dont Raymond s'était servi pour perpétrer le crime: il fui reconnu pour avoir appartenu à Cadet Corvel^ ancien gérant de cette habitation. Après l'audition de Candiau, il fut mis en liberté comme révélateur et devant être témoin. D'autres arrestations eurent lieu ensuite à la capitale, des individus reconnus complices de la conspiration.
Dans l'intervalle, Etienne Manga, rendu à la section du Beau séjour dont la compagnie de garde nationale était sous son commandement, réunit les hommes de cette compagnie en armes et se porta au fort Campan, en leur disant d'abord qu'il fallait le garder pour le gouvernement, attendu qu'il y avait un soulèvement au Port-au-Prince ^ Mais une fois en possession de ce fort, il leur déclara qu'il y avait lieu de seconder le soulèvement pour renverser Boyer dont l'administration était contraire à la prospérité du peuple, ce que la Chambre des communes avait constaté, etc. Raymond, Desfontaines et Michel Abraham,qui, après l'assassinat du général Inginac, s'étaient promptement rendus auprès d'Etienne Manga, appuyèrent la proposition de ce dernier. Mais à ces mots, les gardes nationaux imitèrent la conduite des citoyens de Milot, l'année précédente, lors delà révolte du colonel Izidor Gabriel; ils abandonnèrent successivement leur capitaine. Raymond et
1 Dans ses Mémoires de 1843, pages 94 et 95, luginac dit que dès le moi? de mars, il avait ité informé qu'un complot s'ourdissait; qu'à une revue de la garde nationale de !a commune de Léogane, passée le 1er avril, il avait parlé aux citoyens pour les prémunir contre cette tentative de troubles, et qu'Etienne Manga lui-même le félicita des paroles qu'il avait prononcées, etc. ,
Klienne Manga se voyait sur le point de perdre sa petite propriété, pour avoir i^inprunté une somme et passé une vente à réméré de ce bien, en garantie du payement. Les conspirations ont souvent pour cause le mauvais état des affairt^s d'un lioiiime.
Michel Abraham en firent autant et se portèrent dans l'arrondissement de Jacmel pour s'y tenir cachés. Desfontaines, le jeune Nunia Augustin que son père avait envoyé auprès d'Etienne Manga, et Augustin Mercier^ rallié à lui aussi, restèrent avec lui ; tous les quatre quittèrent le fort Campan et se rendirent à l'habitation d'Etienne Manga, le 4 mai.
Déjà, le colonel Lamarre, informé de la tentative de révolte, marchait à la tête du 21" régiment et de la garde nationale de Léogane contre ces révoltés. En apprenant sa marche, ceux-ci se réfugièrent au milieu des bois d'une habitation voisine, où se trouvait un ajoupa qu'ils occupèrent. Lamarre apprit leur fuite et le lieu de leur retraite; il envoya, durant une forte pluie, un détachement de sa troupe qui cernal'ajoupa pour les faire prisonniers. Etienne Manga fit résistance et eut la tête tranchée; Augustin Mercier trouva le moyen de s'évader (il fut arrêté ensuite, à quelquesjoursde là), et Desfontaines et le jeune Numa furent faits prisonniers et envoyés au Port-au-Prince. Ce jeune homme fit des révélations qui procurèrent l'arrestation de plusieurs des complices de son père, chez qui se réunissaient les conspirateurs, étant le chef apparent de la conspiration.
Le Président avait expédié le commandant Garât à Léogane, puis le citoyen C, Ardouin, substitut du commissaire du gouvernement autribunal de cassation, qui rencontra Lamarre sur l'habitation d'Etienne Manga, après la mort de celui-ci; et le citoyen Bance, substitut du commissaire du gouvernement au tribunal civil, à Jacmel. Tous trois étaient porteurs d'ordres relatifs à la recherche des coupables. Bientôt la bonne police du général Frédéric, commandant de l'arrondissement de Jacmel, opéra l'arrestation de
Raymond et de Michel Abraham dans les mornes: ils furent envoyés à la capitale.
L'instruction commencée par le ministère public et le juge d'instruction, fut bientôt dévolue à l'accusateur militaire qui l'acheva. Un conseil spécial fut formé et présidé par le colonel Viau, du P'' régiment d'artillerie : le lieutenant B. Carriéj du même corps, remplit les fonctions d'accusateur. Le 17 mai, le conseil se réunit à l'effet de juger les accusés au nombre de treize; il y avait quatre autres, contumax.
Raymond et Desfontaines avaient fait les aveux les plus complets durant l'instruction du procès; ils les renouvelèrent à l'audience publique, pendant qu'Augustin Gabriel et les autres persistaient à tout nier. Raymond déclara audacieusement : « qu'étant tous mécontens des deux traités q z -7- » que Boyer venait de conclure avec la France, ils avaient » résolu sa mort afin de changer le gouvernement ; que » n'ayant pu exécuter leur dessein pendant la cérémonie du » l^"" mai, ils avaient espéré en trouver l'occasion en tuant » le secrétaire général, aux funérailles duquel le Président » n'aurait pas manqué de se trouver, etc. » Desfontaines confirma ces déclarations, en désignant Augustin Gabriel comme le chef de cet horrible complot et chez qui ils se réunissaient tous. Ce dernier, pressé par les deux autres, leur dit enfin : « Vous dites que j'étais votre chef? Eh bien! » taisez-vous, ne déclarez plus rien. » lisse turent en effet. Cette apostrophe de sa part fit penser que d'autres révélations auraient pu surgir des déclarations de Raymond et de Desfontaines.
Il fallut suspendre l'audience du conseil spécial, à cause de plusieurs témoins qui furent entendus le lendemain. Les accusés avaient tous des défenseurs publics, soitchoisis
oi ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI.
par eux, soit nommés d'office, pour défendre leur cause; ces officiers ministériels remplirent leur devoir, mais les faits étaient plus éloquens i .
Le 18 mai, le conseil spécial condamna à la peine de mort Augustin Gabriel^ Raymond, Desfontaines, Corvel, Michel Abraham et Augustin Mercier ^ et à trois années de réclusion tous les autres accusés. Le lendemain matin^ les cinq premiers subirent leur condamnation au Port-au- Prince; Augustin Meï'c^ef fut envoyé à Léogane où il fut exécuté.
En sortant de l'audience, après le prononcé du jugement, Raymond avait dit aux juges : « Je vous fais mes » complimens, magistrats. » Et Augustin : « Quoi! je vais » mourir pour d'autres! » Sur le lieu d'exécution, le premier dit au public, « que le peuple avait un bandeau sur » les yeux Cjui rempêchait de voir que le gouA^ernement le » trahissait. » Tous s'accordèrent à espérer « qu'ils se- » raient vengés par la Chambre des communes ^. »
On reconnaît, dans ces paroles, l'influence exercée sur l'esprit de ces conspirateurs, par les actes de l'Opposition dans la Chambre des communes et surtout, en dernier lieu, par son adresse du 27 avril. Si des hommes éclairés étaient satisfaits de son langage, de ses propositions au pouvoir exécutif pour en obtenir tout ce qu'elle considérait comme des améliorations au système gouvernemental et administratif, les ignorans traduisirent ces vœux en accusations contre le Président d'Haïti, et ils se crurent autorisés à employer l'assassinat et le pillage des deniers publics pour améliorer leur situation personnelle. Le danger du régime
1 C'étaient MM. Laborde, D. Lespinasse, Saiiders, MuUery , Daphnéî Zamore et Nathan.
2 Tous les condamnés à la réclusion furent internés dans pUisieurs communes de l'Est, où ils restèrent jusqu'en 1843. Alors, on proclama qu'ils étaient des victimes innocentes de la tytannie de Boyer.
parlementaire, pour un pays comme Haïti, ressortait de ces faits /, .
Dans ces circonstances, avons-nous dit, l'opinion publique se rapproelia du Président, parce qu'elle voyait que la société était menacée d'une grande perturbation, sinon d'une subversion totale. Le jour de l'exécution à mort des condamnés, on vit toute la garde nationale à cheval se réunir spontanément aux troupes, pour prêter main- forte et manifester par là le concours des citoyens.
La Chambre des communes elle-même avait senti la nécessité de donner au pays et au gouvernement, un témoignage public de ses sentimens. H. Dumesle la convoqua dans une séance extraordinaire, qui eut lieu l'après-midi du 2 mai, après la séance du matin où elle élut le sénateur Décossard. On est seulement éioîiné qn 'û ne saisît pas l'instant de cette réunion ordinaire, pour prononcer les paroles "^"'-^'■^^*^' que nous allons reproduire, puisque l'attentat contre la vie du secrétaire général avait eu lieu dans la nuit et avait mis toute la capitale en émoi : c'est une preuve qu'il subit la pression de l'opinion publique.
En ouvrant la séance, à 4 heures, il dit à ses collègues : « qu'un événement sinistre a frappé les esprits d'horreur « et de surprise; qu'une entreprise d'assassinat, suivie de » l'effet, avait eu lieu sur la personne du secrétaire gêné- » rai vers la fin de la nuit dernière; que sans doute les » membres en particulier en avaient connaissance; mais » qu'il importait au corps de faire éclater son indignation » contre cet acte odieux; qu'en conséquence il proposait à » la Chambre de députer son bureau vers le chef du pou-
1 11 y a bien d'antres pays où ce régime présente des dangers réels ! Et pourqiicii donc le chef de l'Opposition , devenu ministre en 1844, fit-il cesser les séances de l'asscinbléo législative et emprisonner son président Dumai Lespinasse? Un certain limjcristr a en l'honneur de concourir a sa mise en liberté.
56 ÉTUDES SUR LHISTOIUE DHAÏTI.
» voir exécutif, pour lui exprimer ses regrets de c'ei atïreux » événement, et en même temps pour s'informer si la sécu- » ri lé publique est menacée, i » La Chambre accepta la proposition, et le lendemain, son président et ses deux secrétaires virent Boyer. Dans la séance ordinaire du i mai, cette députation rendit compte de l'accueil qu'elle avait reçu. Le Président lui aura dit ! « qu'il n'en attendait pas n moins des hommes moraux et amis de l'ordre public qui » composent la Chambre, et que la tranquillité ne sera » nullement troublée. La vertueuse indignation que vous » avez fait éclater, ajouta H, Dumesle, contre un crime si n nouveau parmi nous, et qui prouve une si froide atro- » cité dans son auteur, a été appréciée. »
Trois jours après, on sut dans le public que certains accusés du complot dont s'agit avaient parlé de la Chaml)re des communes et de son adresse dans leurs déclarations. Cette particularité porta H. Dumesle à proposer à la Chambre, dans la séance du 7, d'envoyer une grande députation auprès du Président d'Haïti, « pour s'informer de » l'état des choses et lui porter de nouveaux témoignages » du dévouement de la Chambre au maintien des princi- » pes constitutionnels. « La proposition fut acceptée, et six membres furent choisis pour s'adjoindre au bureau, et un message adressé au Président pour lui demander le jour et l'heure où la députation pouvait se présenter au palais. Il y fut répondu que ce serait le lendemain : elle s'y rendit.
Le même jour, une députation envoyée par le Sénat se trouvait aussi auprès du Président : c'était à raison de la révolte d'Élienne Manga qui venait d'être comprimée. Les deux corps avaient ainsi pensé devoir faire une démarche
1 bullelin des lois, n° 2,
auprès du chef du gouvernement, afin de prouver leur attachement, sinon à sa personne qui avait couru des dan-^ gers, du moins aux institutions publiques.
En présence de ces deux députations, le Président manifesta les sentimens qu'il éprouvait sur la situation pré' sente et sur celle qui pouvait résulter dans l'avenir, des opinions exprimées inconsidérément par les hommes éclairés et surtout par les corps politiques. Il reprocha à la Chambre d'avoir fourni aux anarchistes, des prétexles pour/^'t^Ct4/'c commettre un assassinat sans exemple précédent, pour troubler l'ordre public et essayer de renverser le gouvernement afin de se livrer au pillage; il dit que c'était l'adresse /',-{■ g^.^^ de la Chambre et les discours imprudens prononcés dans son sein qui étaient cause de ces mauvaises passions, parce .-a-c ®gj^ que ces actes représentaient le gouvernement comme ne Jo<tt^^ voulant rien faire pour le pays, etc.
Ces reproches s'adressantplus particulièrement à H. Dumesle, et comme président de la Chambre, il prit la parole pour se^ disculper et disculper ce corps, en prétendant que ses actes étaient dans la nature des choses et dans « le pou= voir d'opinion » qu'elle devait exercer dans l'État, etc.
A ces mots , des membres de la députation du Sénat prirent aussi la parole pour lui faire observer, que la Chambre semblait croire qu'elle seule devait avoir ce « pouvoir d'opinion, » et que c'était un tort de sa part, une prétention insolite, puisque le Sénat et le Président d'Haïti avaient des attributions bien supérieures à celles de la Chambre, d'après la constitution, et qu'ils devaient parconséquent exercer plus d'influence sur l'opinion publique et sur les affaires de l'État.
Il s'ensuivit dès lors une vive discussion entre les membres des deux députations, Boyer la fil cesser, en les in-
38 ÉTL'DES si;n l'histoire d'haïïi.
vilant d'être modérés et de tenir le secret sur cette discussion, dont les mah^eillans pourraient vouloir tirer partie dans rintérôt de leurs vues coupables j et il leva la séance.
Mais, recommander le secret à seize membres réunis, du Sénat et de la Chambre, le recommander à H. Dumeslequi ne visait qu'à la popularité; leur recommander la modération, c'était prêcher dans le désert. Les passions, au contraire, allaient animer les rapports entre les deux branches du corps législatif. Déjà le Sénat s'était en quelque sorte vu rappeler à l'ordre, par la juste exigence de la Chambre, pour ne s'être pas conformé à l'art. 118 de la constitution dans les cas de vacances dans son sein. Le 9 mai, lendemain de la discussion entre les deux députations, H. Dumesle prononça les paroles suivantes, à l'ouverture de la séaiice de la Chambre.
« Représentans, — Votre dépu tation s'est rendue au palais national où était une réunion des membres du Sénat, et a été admise à la même audience. Le chef dupouvoir .A. exécutif lui a donné de nouvelles assurances que le mou-
vement insurrectionnel des montagnes de Léogane sera ê^*.t:v bientôt comprimé ', et que la paix publique ne cessera pas kl, ^ - de régner au milieu même du bruit des armes. Dans cette 4 j conférence, il s'est élevé des objections sur l'exercice du * ^ " a pouvoir d'opinion » dont vous avez donné l'exemple dans votre adresse en réponse au discours d'ouverture du Président d'Haïti; mais comme ces objections ne sauraient se soutenir en présence des vérités de droit public proclamées par le siècle, votre commission s'est abstenue de dé-
1 A la date du 8, la révolte d'Etienne Manga était déjà compiimée. Une proclamation du Président'pamt ce joiu-la et l'annonça au pcnple, de même que l'attentat commis sur la général Iiiginac,
rouler la théorie sur laquelle repose l'application des principes constitutionnels; car cette théorie est devenue, en quelque sorte, une tradition de bon sens. Elle s'est donc bornée à prouver, avec concision, que par son essence la Chambre est l'expression de la volonté populaire, qu'il lui appartient d'exposer les vœux, les nécessités et les sentimens de la nation, et a laissé au pays et au monde entier à apprécier votre adresse, et surtout à juger si elle est une anticipation sur les prérogatives des autres pouvoirs. Du reste, elle a laissé tomber un mot sur les iierfides insinuations que des êtres, qui professent l'art de la délation, ont cherché à diriger contre le corps, toutefois en se pénétrant de la pensée que vous ne pouvez descendre jusqu'à vous justifier contre d'ignobles calomnies. »
La Chambre, satisfaite de ce rapport, en ordonna l'impression au Bulletin des lois. Mais avant que cela ne pût se faire, H. Dumesle fit publier ce rapport sur le journal l'Union '"c Une certaine agitation en résulta dans le public; les opposans approuvèrent naturellement les représeiitans de prétendre au « pouvoir d'opinion, » et, en conséquence, ils blâmèrent les sénateurs de le dénier à la Chambre.
Boyer en prit de l'humeur. A l'audience du dimanche 20 mai, il déclara hautement : « que la Chambre s'étant » plue à agiter l'esprit public par son adresse qui réclamait » une foule de choses^ il ne lui présenterait aucun projet » de loi ; et que si les agitateurs persévéraient, il met- » trait de côté la constitution pour faire juger et fusiller » n importe qui QQY-à\i àdiiOYicé comme ourdissant des tra- » mes contre la tranquillité publique ^. »
Ces paroles si graves ayant été prononcées le lendemain
1 Ce joninal était rédigé pur M, Emile Naii et d'autros jciiues hommes de son âge.
2 Dans sa séance du 18, la Cliamljre avait adopté sa nouvelle devise si\r la proposition de H. Dumesle,
de l'exécution à mort des assassins du secrétaire général, quelques individus attachés au Président Youlurent prouver leur zèle; ils s'entendirent avec certains représentans, pour que ceux-ci proposassent à la séance de la Chambre, le lundi '^i^VexjJulsion de son sein de H. Dumesle,D. Saint- Preux, Yalencia, E. Lartigue, Couret et Beaugé, tous six des plus ardens parmi les opposans. Mais ce projet étant par.venuà la connaissance deBoyer, dans la journée même du 20, il y mit empêchement. La Chambre en eut également connaissance. Dans sa séance du 1 6, elle avait élu Couret, président en remplacement de H. Dumesle; en ouvrant celle du 21, Couret invita ses collègues à passer en comité général : sur sa proposition, la Chambre résolut immédiatement de suspendre ses séances jusqu'au lundi 28, et elle se sépara.
Tandis qu'elle détournait ainsi l'orage qui avait été sur le point d'éclater dans son sein, le Sénat s'était réuni également. Se ravisant tardivement^ la députation que ce corps avait envoyée, le 8 mai, auprès du Président d'Haïti, crut devoir imiter celle de la Chambre en rendant compte de ce qui s'était passé ce jour-là au palais national; elle le fit en ces termes :
« Citoyens sénateurs, — La députation que vous avez envoyée auprès de S. E. le Président d'Haïti, s'est acquittée de sa mission. Son Excellence a été satisfaite des sentimens que les membres du Sénat lui ont fait exprimer dans cette déplorable circonstance, où l'indignation et l'horreur de tous les bons citoyens se sont manifestées d'une manière si remarquable. Une députation de la Chambre partageait avec nous l'audience de Son Excellence ; c'était l'occasion d'une effusion de sentimens et de pensées patriotiques. Nous en avons profité pour présenter quelques réflexions
tendantes à démontrer combien il importait à l'ordre et à la tranquillité publique^ que les difîérens pouvoirs de l'État fussent d'accord et marchassent enharmonie, afin d'atteindre plus sûrement le but désiré, — celui de là prospérité nationale. Nous avons ajouté : que l'on ne pouvait se dissimuler, qu'entraînée par des esprits turbulens, quelquefois la Chambre s'est occupée de questions en dehors de ses attributions, et s'est écartée des limites tracées par le pacte constitutionnel; que, par cette conduite imprudente, on pourrait lui reprocher d'avoir fourni des prétextes aux malveillans et aux anarchistes pour colorer leurs projets de subversion. Nous n'avons pas entendu sans étonnement le chef delà députationde la Chambre répondre avec amertume à nos observations, en quittant l'objet de la discussion pour se retrancher derrière une théorie du pouvoir d'opinion, qu'on ne pouvait pas de bonne foi invoquer ici, à moins qu'on ne prétende mettre en question la constitution elle-même et saper toutes nos existences politiques. Mais, citoyens sénateurs, s'il n'a fallu à votre députation que du bon sens et quelque peu devrai patriotisme pour relever ces. folles imaginations, ne devez- vous pas, comme elle, être assurés que la nation fera justice de ces vaines théories qui ne tendent qu'à fasciner les esprits et à attirer sur le pays des maux infinis ? »
Le Sénat arrêta l'impression de ce rapport, qui ne produisit pas sur l'esprit public le même effet que les paroles prononcées le 9 mai par H. Dumesle à la Chambre, parce qu'il venait un peu trop tard pour rendre compte de la discussion qui avait eu lieu au palais entre les députations de ces deux corps. Le bureau du Sénat ayant voulu que cq rapport parût aussi dans l'fMzo??, le général Inginac^ avisé de son intention, fit tous ses efforts pour s'y opposer, pré-
voyant ])ien qu'une animosité en naîtrait entre la Chambre et le Sénat. Il essaya, au contraire, de rapprocher les deux corps; et à cet effet, il convoqua chez lui H. Dumesle, D, Saint-Preux et d'autres représentans, afin de concerter avec eux une sorte de rétractation de la part de la Chambre. Pendant qu'il s'occupait de cette bonne œuvre, le Sénat lui envoya ce rapport pour être publié officiellement dans le Télégraphe, Apprenant cela, H.Dumesle et D. Saint- Preux engagèrent leurs collègues à ne pas céder au désir du secrétaire général, qui sévit lui-même forcé d'obéir à l'invitation du Sénat. Il s'ensuivit une rupture complète entre les deux branches du corps législatif.
Dans ces entrefaites, des malveillans, des pervers osèrent adresser au Consul français une lettre anonyme, dans laquelle ils lui disaient : a que la nation veut acquitter la i^H^i/H^-v^^i dette contractée envers la France; mais que le Président ^ i.^ » ayant t'o/e l'État, il avait fait déposer dans les banques
~J) * » d'Europe 22 millions de francs que le gouvernement
\^iy\4M. » V j^ français pourrait y faire saisir. » Cette lettre était signée : » L'Épée, successeur d'Etienne Manga. » M. Cerffber s'empressa de l'adresser au secrétaire général, en lui exprimant l'étonnement et l'indignation qu'il en éprouvait. Ces mêmes misérables firent parvenir en même temps à la Chambre des communes, une autre lettre anonyme, par laquelle ils l'invitaient « à persister dans la voie de son » adresse du 27 avril, afin de renverser le Président ; et » que si la Chambre n'y réussissait pas, mille poignards fe- » raient justice du chef de l'État.» La Chambre imita la conduite du consul français : elle fit parvenir au Président cette lettre anonyme.
Il était évident que de lâches séditieux, complices des assassins-conspirateurs qni venaient de subir une juste pu-
nition, essayaient encore de lrou])ler la tranquillité pn])lique
par leurs infâmes calomnies contre le Président et par les
excitations au crime adressées à la Chambre. Tout autre
chef que Boyer s'en fût indigné, et avec raison. Mais lui, dont ^ J ^^^
le caractère vif et le tempérament ardent le portaient trop ^ .
souvent à un emportement toujours regrettable dans sa (^^v^'y^^^'^^
haute position^ il ne put se contenir. Se rappelant que la £}fj
même manœuvre avait ete insidieusement employée, 1 an- ^" ^
née précédente, auprès du général Guerrier^ û lira de son
bureau le billet anonyme qui lui avait été adressé, pour le
comparer aux lettres mentionnées ci-dessus. Il résulta de
cet examen et, dit-on alors, d'un rapport qui lui fut fait
par le général Inginac, que Boyer soupçonna le sénateur
Pierre André d'être l'auteur du billet adressé au eénéral /^
Guerrier, s'il n'était pas aussi celui des lettres anonymes, y
A l'audience du dimanche 5 juin, en présence du grand^^^^^^^*-^^-^^ nombre de sénateurs, de représentans et de fonctionnaires^^jj;,,^^...,^^^/,-^^^ publics qui se trouvaient au palais, il communiqua ces ano - ^
nymes à tous en leur tenant un langage qui prouvait sa profonde irritation, et il leur dit que l'auteur de ces machinations perverses était parmi eux. Il eût sufti d'un geste, d'un de ses regards perçans pour faire comprendre à cette assemblée, sur (/!/i planaient ses soupçons, si certaines personnes n'y avaient été peut-être initiées d'avance : aussitôt le vide se fit autour du sénateur Pierre André qui, naturellement, i^avnt troublé. Pour la plupart des auditeursde cette /-- ^ dénonciation lancée avec tant de feu et si publiquement / /
par le chef de l'État, le malheureux Pierre André était ai- j4i^<-ti:^U^ teint dans sa considération, co/wamm du crime reproché; '-lC^^ car tout examen préalable devenait inutile, du moment que le chef avait paru lui-même convaincu. La séance fut levée dans ce sentiment général.
En sortant du palais, le sénateur inculpé si gravement se rendit chez le général Inginac, probablement pour trouver quelque consolation, quelque appui auprès de lui ; mais là, oii d'autres personnes s'étaient portées également, Pierre André se vit interpelé, apostrophé par le secrétaire général qui lui demanda avec vivacité, « s'il pouvait déclarer, en » conscience, qu'il n'avait aucune connaissance des choses » qui avaient motivé les soupçons du Président ? » Dans sa pénible situation, Pierre André ne put opposer que des larmes versées abondamment; et ce qui résulte souvent de la conviction de l'innocence qui se sent outragée injustement, fut interprété comme un indice, sinon une preuve de la culpabilité reconnue intimement.
Dans ces circonstances, il fallait un bouc émissaire : le Sénat, corps politique autant que législatif, se réserva de le trouver et de le charger de tous les péchés d'Israël pour le chasser dans le désert. A sa séance du lundi 4 juin, un de ses membres osa proposer à ses collègues d'expulser de leur sein celui qui avait, disait-il, compromis l'honneur du corps; il fut appuyé dans sa motion si insolite. Pierre André, présent, protesta de son innocence et essaya de se justifier par les sentimens de gratitude qu'il devait au président Boyer, par sa position de chef d'une nombreuse famille : ses collègues le contraignirent à sortir de cette séance à huis-clos. La délibération continuant sur la proposition d'expulsion, pure et simple, un sénateur demanda l'exhibition des pièces qui motivaient l'accusation et qu'il n'avait pas vues ; un autre proposa d'en référer préalablement au Président d'Haïti; enfin, un troisième, s' appuyant judicieusement sur la constitution, demanda l'observation des articles relatifs à la mise en accusation d'un sénateur, afin de procéder régulièrement comme le voulait le pacte
[1858] CHAPITRE I. 43 yO /
social. Toutes ces représentations furent inutiles devant Xd,!^'^^^^-^ . majorité prévenue et passionnée : elle prononça Veœpulsmi j^y\.^gÙL^ de Pierre André. Elle aima mieux imiter la Chambre des communes dans ses momens d'égarement, sans réfléchir aucunement aux funestes conséquences d'une. décision dénuée de toutes les formes, de toutes les garanties établies dans la constitution, qui devait être toujours la seule boussole du Sénat qui en avait la garde.
C'était suicider ce corps essentiellementmodérateur dans l'Etat; c'était procurer une grande satisfaction à la Chambre des communes, un beau texte aux déclamations de l'Op- # position établie dans son sein. Désormais, le Sénat ne pourrait plus exercer aucune influence sur l'opinion publique, pour la rallier au pouvoir exécutif dans sa lutte contre cette Opposition systématique, dont les conséquences pouvaient être fatales au pays, par le renversement de Boyer de ce pouvoir.
Supposons, au contraire, le Sénat résistant à l'emportement momentané de Boyer, examinantavec calme la dénonciation qu'il avait portée contre Pierre André, lui deman- i ^ dant ofticiellement les pièces anonymes pour les comparer / K ^^ avec l'écriture de ce sénateur, pour l'entendre dans ses ^^^^r *^ moyens de justification; il est probable qu'il en fût résulté une appréciation tout autre, une décision de non lieu à l'égard de l'inculpé; mais peut-être seulement la censure ou les arrêts durant quinze jours, conformément au règlement du Sénat qui avait adopté ces peines, prévues en l'art. 77 de la constitution, si Pierre André venait à être convaincu d'avoir tenu quelques propos légers qui donnèrent lieu de le soupçonner d'être l'auteur des écrits anonymes. Enfin, le Sénat, qui crut en cette circonstance fortifier l'autoiité du Président, oublia entièrement cette
j^-V-tl*"<M«,
sentence fameuse : « On ne s'appuie que sur ce qui résiste. »
Le même jour, i- juin, le Sénat adressa un message à la Chambre pour l'informer que « la clameur publique ayant n signalé le sénateur Pierre André comme l'auteur des » lettres anonymes, » il avait décrété « à l'unanimité » l'expulsion de ce sénateur de son sein. En conséquence, le Sénat prévint la Chambre qu'il y avait lieu de le remplacer ; il donna une pareille information au Président d'Haïti.
Après cette décision, Pierre André se présenta au palais pour voir le Président j mais l'entrée lui en fut refusée.' Le 9 juin, le ministère public requit le juge d'instruction de décerner contre lui un mandat d'amener qui, après son interrogatoire, fut converti en mandat de dépôt. Le lendemain, ces deux magistrats firent une descente de lieux chez lui et en sa présence, afin de rechercher dans ses papiers des preuves de sa culpabilité ; ils n'y trouvèrent rien dans ce but, et ils réintégrèrent l'inculpé en prison. Mais le lundi il, à 8 heures du soir, il fut remis en liberté, par ordre de Boyer qui arrêta ainsi toute poursuite ultérieure à son égard.
îl devenait évident que le Président regrettait déjà de l'avoir signalé comme auteur des lettres anonymes. Il en donna une preuve incontestable, en se refusant de proposer à la Chambre des communes, des candidats pour qu'il fût procédé à son remplacement au Sénat ; et il fit encore plus, en lui payant sesappointemens mensuels comme sénateur, de sa cassette particulière. îl est vrai que ce sénateur n'avait cessé de lui adresser des lettres, dans lesquelles il protestait de son innocence et lui rappelait ses bontés anté-^ rieures qui commandaient sa gratitude.
[1858] CHAPITRE I, àj
Revenons à la Chambre des communes. Le 28 mai, elle avait repris ses séances suspendues pendant huit jours.
Dans celle-ci, D. Saint-Preux fit une proposition qui, au terme du règlement, dut être communiquée à ses sections pour avoir leur opinion; elles l'examinèrent immédiatement et l'approuvèrent. Dans la séance du 50^ cette proposition fut lue publiquement, après que le président Couret eût prononcé un discours exprimant le regret que les représentans devaient éprouver, à l'occasion de la controverse qui avait eu lieu entre la députation de la Chambre et celle du Sénat, laquelle tendait à détruire toute harmonie entre les grands pouvoirs de l'Etat. Il invita ses collègues à ne conserver aucun ressentiment à ce sujets et il témoigna l'espoir que le Président d'Haïti proposerait à la Chambre des projets de loi; ces paroles étaient motivées sur la déclaration que le Président avait faite publiquement au palais, le 20 mai. Quant à la proposition de D. Saint-Preux, elle consistait « à donner au Président des gages du désir de » la Chambre démarcher toujours d'accord avec lui; » et il demanda à la développer dans la séance du 4 juin. Ce jourlà, il pria ses collègues de ne l'entendre que le 6; la veille avait eu lieu la fameuse audience du palais relative aux lettres anonymes, et il voulait attendre le résultat prévu à l'égard du sénateur Pierre André.
Enfin, la séance du 6 arriva. Dix orateurs prirent la pa* rôle sur la proposition de D. Saint-Preux, dont le but es-sentiel était de réfuter le compte-rendu de la députation du Sénat dans sa séance du 21 mai. Parmi tous les discours prononcés en cette occasion, celui de l'auteur de la proposition fut sans contredit le plus important, comme il fut le plus long : par ce motif, nous croyons devoir en reproduire les principaux passages, et parce que ce représentant
étant le second chef de l'Opposition, il nons semble juste d'exposer les principes sur lesquels il s'appuyait, aujourd'hui qu'il comparaît devant l'histoire et la postérité.
Il commença par rappeler , qu'en apprenant le crime commis sur la personne du secrétaire général , crime précurseur d'une révolte à main armée, la Chambre s'était empressée d'envoyer une députation au Président d'Haïti^ pour lui exprimer l'indignation et l'horreur qu'elle éprouvait de ces deux faits anarchiques, et sa ferme intention de concourir au maintien, à la défense de la constitution menacée par les révoltés; que cette députation se trouva en même temps au palais avec celle du Sénat, et que celle-ci « osa déverser le blâme sur les intentions de la Chambre, » à la face du pouvoir que nous affectionnons tous ; » il cita les expressions outrageantes employées par ces membres du Sénat, tant à cette audience que dans leur compterendu : « esprits turbulens, yeux fascinés, prétextes à la » malveillance et aux anarchistes , folles imaginations , » vaine théorie de pouvoir d'opinion, maux infinis attirés 6 sur le pays. » Il continua ainsi :
« Faut-il le dire? des mots sont sans importance, quand les choses n'existent pas. Faut-il le dire encore? quand la justification est désespérée^ la calomnie est un refuge. Mais, non : l'horison vient de s'éclaircir, ayons foi dans les convictions du Sénat!... Il est désormais incontestable que le nuage qui recelait les esprits turbulens, les folles imaginations, les malveillans, les anarchistes, tous les maux enfin, le nuage qui renfermait*la tourmente révolutionnaire était dans l'atmosphère du Sénat. Honneur à la Chambre ! Elles se conçoivent, ces calomnieuses imputations dirigées con*tre notre incorruptible patriotisme! Toutefois, la Chambre ne s'abaissera pas à relever de telles erreurs. S'il était dans
l'État une autorité dont le Sénat fût justiciable, la Chaml)re l'aurait sommé d'y rapporter la preuve de ses outrageuses allégations...
» Ainsi, autre chose est un conseil législatif, soumis à des volontés supérieures; autre chose, une représentation nationale, non soi( ver aine, mais indépendante. Sous un gouvernement qu'on appelle constitutionnel, la puissance représentative est la pondération du pouvoir exécutif. Le but utile de l'institution de ces deux grands pouvoirs, c'est de lutter constamment d'opm/o/?,, jusqu'à ce qu'ils aient saisi le grand secret de combler les vœux publics. Le Sénat est revêtu d'un pouvoir essentiellement modérateur ^ chargé d'établir l'équilibre entre la nation et son chef : il prend part à l'administration; // fixe les dépenses, il décrête le budget. Mais possédant une plus grande extension de puissance législative, la Chambre exerce le veto absolu, en ce sens qu'elle sanctionne ou improuve l'administration, en accordant ou refusant les impôts dont l'initiative lui appartient exclusivement.
» S'il m'est permis de me fier à mon intelligence, c'est bien là la théorie des droits et des devoirs du gouvernement de la République, précisée par la constitution.
» Je soutiens donc, que toutes les fois qu'une assemblée législative est libre de déduire les motifs qui ont déterminé ses résolutions, elle est indépendante; et cette indépendance lui confère l'investiture du pouvoir d' opinion sur tout ce qui peut devenir l'objet des lois... De là le droit et le devoir de la Chambre de proclamer toutes les vérités de sa conviction. En etïet, c'est par son organe que le pouvoir exécutif doit apprendre le bien à faire et le mal à corriger. . , Les représentans des communes sont appelés à placer sous les yeux du Président d'Haïti, la véritable situation intc-
50 ÉTUDES SUR l'histoire u'jIAÏTl.
rieure de la République, sinon la mission de représentant est une dérision, une comédie où nul citoyen dévoué, nul homme de bien, nul homme éclairé n'acceptera désormais de rôle... Qu'on se le persuade; la tranquillité sera inébranlable, lorsque l'inviolabilité sera une garantie réelle et non le privilège du mal, que les députés auront le courage d'émettre leurs opinions au milieu des dangers les plus imminens. . . Tout ce qui n'est pas principe est arbitraire: la théorie du pouvoir d'opinion découle de la constitution qui pose la stabilité civile et politique de la nation sur des bases solides. Il est clone démontré que cette théorie du pouvoir d'opinion n'est pas une chimère, non plus une création d'esprits turbulens et de folles imaginations...
r- Vingt-cinq années forment l'âge requis pour être représentant. C'est donc implicitement entendu que la pétulance et la candeur de jeunesse, dont il ne faut point se corriger avant le temps, sont des conditions représentatives... Si donc les débats de la Chambre n'offrent pas ces tièdes méditations, ce calme injustement exigé, ne seraitil pas raisonnable d'imputer au tempérament des députés l'émotion irritante de la parole et le bouillon du patriotisme avec lesquels ils expriment leurs opinions ?
)) Le Sénat est modérateur par devoir et par cette prudence qui est inséparable d'un âge refroidi. Si ses actes cessent d'être l'image de cette modération qui est l'unique puissance qui ne trahit pas, de cette impassibilité qui n'aliène jamais la prééminence du sage ; si ses actes, dis-je, sont la triste peinture des mécomptes d'une rivalité illusoire, très-poliment le Sénat nous permettra de renvoyer tout entier le compte-rendu de sa députation à ses auteurs... Le Sénat n"a pas le droit de cem'w/Y^r la conduite delà Chambre...
[1858] CilAlMTRE I. o\
» En vain Ton conteste à la représentation nationale Je pouvoir d'opinion. Il y a pourtant vingt ans que, dans cette même enceinte, sur la table de la loi, au milieu des agitations convulsives, en présence du tyran du Nord, qui secouait la torche des discordes civiles au sein de la République, le Président d'Haïti, de cœur excellent, a pro. clamé ce pouvoir :
« Citoyens législateurs, dit-il, j'aurai souvent besoin » de l'assistance de vos lumières; et puissé-je toujours j> vous trouver disposés à me communiquer tout ce c{ui » pourra tendre à consolider l'œuvre de la félicité pu- » blique. »
... « Ne nous arrêtons donc pas aux futile résultats d'un choc inattendu et d'une lutte involontaire entre la députation de la Chambre et celle du Sénat. D'un pas ferme, que la représentation nationale marche à l'accomplissement de sa mission d'amélioration, d'ordre et de progrès ; qu'elle jette un voile d'oubli sur tout ce cpa'elle peut avoir de griefs à venger, maintenant surtout que le Sénat a lieu de se repentir, puisqu'il dit avoir trouvé dans ses membres le machinateur de toutes ces mésintelligences... »
L'orateur conclut à l'envoi d'une députation auprès du Président d'Haïti, dans le but qui a été dit plus avant. Il est inutile de citer aucun des autres discours qui furent ensuite prononcés, même une simple allocution de H. Dumesle qui parla le dernier : tous conclurent de la même manière. La députation fut aussitôt formée de neuf membreSj parmi lesquels se trouvaient les deux chefs de l'Opposition, et le président de la Chambre adressa un nieseagc au Président d'Haïti pour l'annoncer et lui demander le jour où il lui conviendrait de la recevoir. Boyer y répondit le6 même, (pi'une indisposition (il avait la fièvre) s'opposait
à sa réception, mais que la Chambre pouvait lui écrire ce qu'elle avait à lui communiquer.
Dans la séance du 8, où sa réponse' fut lue^ la Chambre se décida à lui adresser un message qui fut exactement le discours que son président Couret avait préparé pour cette occasion. C'était une assurance à lui donner du désir de la représentation nationale de marcher en harmonie avec le pouvoir exécutif, etc. Le lendemain, Boyer répondit à ce message : .... « Je m'attendais à une communication de la » Chambre sur des objets spéciaux j mais je n'ai trouvé dans » ses paroles que des idées générales sur la bonne harmonie ') qui doit régner entre les corps constitués et sur les dispo= » sitions que témoigne la Chambre de concourir au bon- )) heur du pays. Sans doute, la patrie a dû compter sur tous
» les fonctionnaires publics Toujours invariable dans
)) mes principes, les complots de quelques pervers ne sau- » raient me faire dévier de la ligne que je me suis tracée. »
Cette réponse mit fin à toutes ces communications que la Chambre voulait avoir avec le Président par ses députations, afin de discuter verbalement sur les objets d'intérêt public. Si les opposans en recherchaient incessamment l'occasion, de son côté, Boyer resta convaincu qu'elles étaient parfaitement inutiles -
Malgré sa déclaration, faite publiquement le 20 mai, il proposa à la Chambre un projet de loi sur l'administration des douanes. Il avait été reconnu que celle de 1855 avait tarifé les droits à l'importation des marchandises exotiques à un taux trop élevé, à raison de la loi de la même année qui faisait payer ces droits en monnaies étrangères. Une commission spéciale de fonctionnaires publics fut chargée de remanier le tarif, en appelant même des négocians nationaux et étrangers pour les entendre dans leurs observations
à ce sujet ; il en résulta un travail plus en harmonie avec le cours des marchandises sur les places de commerce du pays. Le projet de loi avait donc d'avance l'assentiment public. La Chambre ne put qu'accueillir la loi; mais l'Opposition qui la dominait, qui la dirigeait, prétendit que le tarif y annexé, établissant un impôt sur le peuple, était entièrement dans les attributions de la Chambre. En conséquence, celle-ci vota ce tarif, le 9 juillet, comme s'il émanait uni' quement de son initiative; et les dispositions réglementaires de l'administration des douanes, d'après la proposition du pouvoir exécutif . Le 10, elle adressa les deux lois au Sénat avec un message longuement motivé pour justifier cetti prétention.
C'était placer le Sénat dans la fausse position, ou de sanctionner cette prétention en votant ces lois telles queU les, ou de les rejeter. Mais le Sénat, considérant que lepro^ jet primitif améliorait le système douanier, qu'il était une nécessité actuelle, et argumentant de l'art. 158 de la constitution qui attribuait au Président d'Haïti « les relations » extérieures et tout ce qui les concernait; » le Sénat vota une loi unique, en y substituant la formule usitée dans les cas de proposition faite à la Chambre par le Président d'Haïti: celui-ci la promulgua le 23 juillet.
Le 1 0 même, la Chambre avait clos sa session de trois mois. La .discussion avec le Sénat sur ce point n'était pas possible, du moins pour la présente année. Il est à remarquer que la Chambre ne voulut voter, ni la loi sur les patentes, ni la loi sur l'impôt foncier, parce que celles qu'elle avait décrétées en 1857 furent rejetées par le Sénat, par les motifs qui ont été déduits. L'administration se trouva ainsi forcée de faire percevoir encore ces impôts, en 1859, d'après les lois précédentes déjà interprétées par le secré-
taive d'État Imbert, sur l'ordre du Président; et celte mesure allait faire éclater une opposition à Jérémie, de la part de certains contribuables.
Pendant la session législative et après^, diverses circulaires du Président d'Haïti, du secrétaire d'Etat et du grand-juge, sur des objets du service public, et adressées aux comraandans d'arrondissement et aux fonctionnaires relevant des deux ministres, furent publiées. La commission d'instruction publique fit un règlement pour l'école nationale de médecine et une autre pour l'école nationale de navigation, établies à la capitale. Enfin, cette année î 85vS se termina par un arrêté du Président qui interdit l'étalîlissement des spéculateurs en denrées dans les lieux où il n'y avait ni juge de paix, ni préposé d'administration des finances, à partir du l"*'" janvier 1859.
■IS39. — Prorogation de la session législative au 12 août. — Uefiis d'impôts à Jérémie. — Négociations pour un traité de commerce et de navigation entre la Grande-Bretagne et Haïti. — La République prend des arrangemens avec les porteurs de titres de son emprunt de 1825. — Ouverture de la session législative. — H. Dumesle et David Saint-Preirx font deux motions qui sont adoptées et insérées dans l'adresse de la Chambre. — Boyer lui propose des candidats au sénatoriat. — Son message au Sénat sur le système monétaire du pays. — Le Sénat réintègre le sénateur Pierre André dans ses fonctions. — Discussion de l'adresse de la Chambre; elle l'envoie au Président d'Haïti, — Compte-rendu de la députation sur l'accueil qu'elle a reçu. — La Chambre élit un sénateur pour cause de décès. — H. Dumesle fait publier un article sur la question de la loi des douanes. — Boyer fait rectiiier le compte-rendu de La députation de la Chambre. — Il lui propose trois nouveaux candidats au sénatoriat. — Elle refuse l'élection et demande nne liste générale des candidats pour cinq sénateurs à élire, -?• Boyer soirmet la question au Sénat. — Sou message et celui du Sénat à CK sujet. — Message de la Chambre concernant des bruits sinistres et insistans pour avoir la liste générale. — Boyer lui demande des explications sur ces bruits; ensuite il lui répond sur la question de la liste générale, en lui envoyant copie du message du Sénat à ce sujet, — Publication de toute cette correspondance.— Le 4 octobre, la Chambre discute de nouveau la questisndes listes de candidature ; discours véhément de D, Saint- Preux a cette occasion. — La Cambre décide de protester préalablement a l'élection des sénateurs.— 31 de ses membres font scission et protestent contre cette décision; ils adressent leur protestation à Boyer et en demandent la publication,— Séance orageuse du 6 octobre an palais de la présidence , allocution de Boyer aux officiers militaires, destitutions prononcées, •=- 37 représentans reconstituent le bureau de la Chambre, et élisent un sénateiTr sur une liste de trois candidats, — Une députation va annoncer ce résultat à Boyer ; elle ge rencontre au palais avec une députation du Sénat; accord et félicitations entre les deux députations qui rétablissent ainsi l'harmonie entre le Sénat et la Chambre. — La Chambre somme six représentans opposans de se rétracter, sinon ils seront éliminés de sou sein. Ils persévèrent dans leurs opinions et envoient leur déclaration motivée. — Le 9 octobre, la Chambre déclare qu'ils sont éliminés. — Elle informe le Président d'Haïti et le Sénat de cette résolution.— Destitutions de fonctionnaires publics au Port-au-Prince et à Jérémie, dans ce dernier lieu a cause d'une médaille en or décernée à H. Dumesle. — Boyer rétablit dans leurs emplois ceux qui font leur soumission. — H. Dumesle et D. Saint-Preux sont arrêtés et emprisonnés au Petit-Goave ; Boyer les fait relaxer. — Sa proclamation du 10 octobre. — Adresse à Boyer par les officiers supérieurs du Porl-au'Princc, suivie de beaucoup d'autres dans toute la République. — Réflexions sur tous les faits précédens. — La Chambre rend diverses lois. — Message du Sénat au Président d'Haïti sur le système monétaire , et mesures qu'il propose pour l'améliorer. — Mission envoyée à Jérémie ; le colonel Frémont en devient commandant.
Les faits qui avaient eu lieu en 1838 et l'atlitude ([vie la Chambre des communes avait prise envers le iiouNoir e.vé»
56 ÉTUDES SUR l'histoire iV HAÏTI.
cutif, faisaient prévoir de nouvelles agitations dans la session législative de la présente année. Ce fat sans doute par ce motif que Boyer crut devoir en éloigner l'époque, en publiant une proclamation, le 25 février, qui ajourna la réunion du corps législatif au 12 août suivant; car aucune cause apparente ne légitima cet ajournement. Evidemment, le Président commençait à se fatiguer de cette lutte incessante que lui suscitait l'Opposition, installée dans la Chambre des communes depuis deux ans. Mais, éloigner le danger ce n'est pas le détruire ; c'était seulement procurer au pays' un repos momentané pour respirer à son aise. Aussi verra-t-on que l'Opposition ne lui tint pas compte de cette intention, parce qu'elle était impatiente de lui faire entendre sa voix.
En attendant ce moment^ elle se refléta à Jérémie. Un certain nombre de contribuables de cette ville refusèrent de payer l'impôt des patentes et celui établi sous le nom d'impôt foncier, par l'exemple que traça le fonctionnaire public entre les mains duquel aboutissent tous les revenus de l'État. Ce fut M. Honoré Féry, trésorier particulier de cet arrondissement, qui assuma sur lui cette responsabilité. Il considéra, que le Sénat ayant rejeté les lois que la Chambre avait rendues sur ces matières, en 1 857, et que la Chambre n'ayant pas voté d'autres lois en 1838, ces impôts ne devaient pas être exigés des contribuables, parce qu'il n'appartenait ni au secrétaire d'État des finances, ni au Président d'Haïti, de suppléer au silence des lois y relatives. M. Féry possédait des propriétés urbaines soumises à l'impôt sur la valeur locative des maisons, et une habitation rurale, qu'il avait relevée de ses ruines, où il produisait du sucre et du sirop pour alimenter une guildiverie établie sur cette habitation, qui fabriquait du rhum ou du
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tafia ; le sucre et le sirop étaient soumis à l'impôt foncier, les deux derniers produits au droit de patentes. Homme de bien, citoyen éclairé, fonctionnaire irréprochable dans sa gestion, M. Féry jouissait à juste titre de la considération générale, non-seulement à Jérémie , mais dans tout le pays. En le Yoyant refuser de payer ces impôts, les contribuables durent se croire autorisés à un pareil refus. Le général Segrettier dénonça le fait et le fonctionnaire au chef de l'État'. Mais à cause des égards qu'il devait à M. Féry, le Président envoya à Jérémie le sénateur Bazelais, avec la mission de le persuader de revenir sur sa détermination, présumant bien que les autres contribuables se guideraient encore sur lui. Cette mission eut tout le bon effet que désirait le Président, M. Féry s' étant laissé persuader, s'il ne fut pas entièrement convaincu ^.
Peu après, le 2 mars, la corvette anglaise la Dee arriva de la Jamaïque, ayant à son bord M. Courtenay, nommé consul général à Haïti et plénipotentiaire de S. M. B., chargé de proposer au gouvernement de faire « un traité de commerce et de navigation, » entre la Grande-Bretagne et la République. Admis par le Président, deux jours après son arrivée, M. Courtenay entra bientôt en conférences avec MM. Imbert, Voltaire et Inginac, grands fonctionnaires, et le sénateur Gayot. Mais elles ne tardèrent pas à être rompues par divers motifs.
Le plénipotentiaire anglais proposa : 1° que ses natio- /ji^W^t*. naux eussent la faculté de construire des temples pour les -'^
divers rites religieux qu'ils professent, et des cimetières particuliers pour les inhumations; 2° l'admission des noirs
1 Le général Segrettier était d'ailleurs en incsintclligence avec M. Féry.
2 Nous dirons Lientol les motifs particuliers que M. Féry ii iJii aroir pour refuser de payer ces impots,
§8 ÉTUDES SUll L HISTOIRE D HAÏTI.
capturés par les navires de guerre de sa nation sur ceux qui se livraient à la traite, moyennant une somme à payer par la République, aux équipages de ces navires de guerre; 5° que les bâtimens marchands de la Grande-Bretagne fussent traités comme les bâtimens haïtiens dans les ports d'Haïti, à charge de réciprocité; A° enfin, il déclara que les ports de la Jamaïque seraient ouverts au commerce et aux bâtimens haïtiens, si le gouvernement de la République s'engageait à ne modifier en aucune manière, durant dix années consécutives, les tarifs annexés à la loi rendue sur les douanes en 1838.
Le gouvernement n'admit que la seule proposition rela^ tive aux noirs capturés, sauf à débattre le chiffre de la rémunération, îl ne pouvait consentir aux autres qui étaient aussi contraires à la constitution politique qu'aux intérêts bien entendus du pays. Le commerce à établir entre Haïti et la Jamaïque ne pourrait jamais être assez important, pour le payer au prix qu'en demandait la Grande-Bre" tagne.
Le plan proposé par M. J. Laffitte, pour la libération de l'emprunt d'Haïti, n'ayant pas été agréé des prêteurs, Boyer avait envoyé à Paris, à la fin de 1838, MM. Frémont et Faubert afin de prendre' des arrangemens avec eux. Les bonnes dispositions montrées par M. le comte Mole, président, du conseil des ministres, pour faciliter ces arrangemens par ses avis^ avaient déjà préparé les prêteurs à entendre raison, à faire des sacrifices à l'instar du gouvernement français. MM. Frémont et Faubert leur firent un exposé de la situation financière de la République, dans une assemblée générale où se réunit la majorité d'entre eux. Il en résulta une convention d'après laquelle les prêteurs consentirent : i° à abandonner 20 coupons d'intérêts échus,
de 1828 à 1838; 2° à réduire l'intérêt primitif de 6 pour cent, à 3 pour cent ; et ce, moyennant l'affectation, par le gouvernement haïtien, d'un million de francs annuellement pour le payement des intérêts et l'amortissement successif d'un certain nombre d'actions par le tirage au sort. Le service de l'emprunt étant ainsi réglé, M. J. Laffitte opéra immédiatement, pour l'année 1859, le tirage au sort et le payement des intérêts, avec le million qui avait été versé dans sa caisse l'année précédente. 11 venait d'ailleurs de recevoir un nouveau million que Boyer fit expédier en France, en même temps que la somme de
quinze cent mille francs destinés à l'annuité de l'indem- ^-^ V.. ni té. Ces deux dettes continuèrent a être exactement
payées jusqu'à sa chute, en 1843. Dans les premiers jours«^'^'^^»^'^^ de juillet, MM, Frémont et Faubert arrivèrent au VQ>t\r^x\~7lyf y^ Prince sur la corvetle la Sabine, partie de Toulon ; le 8, le Président réunit les principaux fonctionnaires et magistrats, et leur donna connaissance des arrangemens que ces envoyés avaient conclus d'une manière si avantageuse pour le pays.
La prorogation de la session législative amena à la capitale les membres de la Chambre des communes et ceux du Sénat, à la mi-août. La Chambre se constitua à la majorité de 39 représentans sur 72 dont elle se composait : M. Georges Jean-Baptiste (de Vallière), fut élu président, et les secrétaires étaient MM. Kenscoffet ïmbert. Le lendemaiUj une députation en prévint le Président d'Haïti. Le Sénat^ moins diligent, ne put se constituer en majorité que le 29 ; M. B. Ardouin fut élu président, et BIM. Bazelais et J. Noël, secrétaires. Ce corps adressa un message au Président d'Haïti pour l'informer de sa constitution, et en
même temps de six remplacemens à opérer clans son sein, par le décès d'un sénateur et l'expiration prochaine des fonctions de cinq autres. La Chambre des communes en fat également avertie par un message '',
Dès le 19,Boyer avait procédé à l'ouverture de la session, en improvisant un discours. La Chambre, ne voulant pg»s en faire un résumé, comme l'année précédente, lui adressa un message pour lui en demander copie; il répondit que l'ayant improvisé, il ne s'en souvenait plus. Cette demande était même superflue; car, le président de la Chambre lui ayant dit, au terme du règlement, qu'elle y répondrait par une adresse, on va voir dans cette adresse de quoi Boyer l'entretint.
Dans sa séance du 28^ pendant qu'un comité la rédigeait, H. Dumesle et D. Saint- Preux firent chacun une motion en proposant qu'elles y fussent consignées : l'une était relative au changement opéré, par le Sénat, dans la rédaction des deux lois rendues en 4858 sur les douanes; l'autre consistait à demander, que le Président d'Haïti présentât une liste générale de candidats pour les six sénateurs à élire en remplacement de ceux désignés par le Sénat. Ces deux motions furent adoptées. Mais le 50, avant le vote de l'adresse, Boyer adressa à la Chambre un message accompagnant une liste de trois candidats, pour l'élection d'un sénateur en remplacement de M. Sully, décédé en fonction. La Chambre ne tenait pas séance ce jour-là.
Le 51, le Président adressa au Sénat un message, par lequel il lui demandait son avis « sur les moyens les plus •0 propres à amener lamodification du système monétaire » de la République, sinon actuellement, du moins à une
1 Les six sénateurs à remplacer étaient : MM. Sully, décédé. Frémout, Bavard, Noél Piron, J, Georges et Labbée dont les fonctions allaient expirer.
» époque le plus rapprochée possible. » Cette question importante était à l'ordre du jour, elle préoccupait beaucoup d'esprits désireux de voir cesser l'émission continuelle du papier-monnaie ou billets de caisse, par le trésor publie, depuis l'année 1826. Le Sénat prit connaissance de ce message dans sa séance du 2 septembre, et chacun de ses membres fut invité à examiner la question posée par le pouvoir exécutif, afin de la débattre plus tard.
Dans la même séance, ce corps s'occupa d'une lettre que lui adressa M. Pierre André, tendante à obtenir sa réintégration parmi sesmembres.il esta remarquer que le Sénat, ayant vu que Boyer n'avait pas proposé à la Chambre des candidats pour qu'il fût remplacé en i858, s'était abstenu de le désigner de nouveau dans ses messages relatifs aux autres remplacemens à opérer dans son sein : la conséquence inévitable de cette abstention était la réintégration pure et simple de ce sénateur dans ses fonctions. Cependant, lorsqu'en comité général, le Sénat délibéra sur sa demande, on vit encore l'égarement de l'année précédente se faire jour parmi quelques-uns des membres qui avaient voté l'expulsion; des paroles peu convenables furent prononcées, et l'un des opposans à la réintégration demanda le vote au scrutin secret. Ce vote eut lieu d'après le règlement et produisit 5 boules noires et 8 boules blanches^, sur les treize sénateurs présens. La majorité décida ainsi la réintégration de Pierre André, par un décret qui rapporta celui de 1838. Huit jours après, ce sénateur vint reprendre ses fonctions.
La Chambre des communes s'était réunie aussi le 2 septembre. Une foule de citoyens, déjeunes hommes surtout, occupaient la partie de la salle des séances réservée au \n\~ blic, pour entendre le projet d'adresse qui ''tait à l'ordre
■ oétc^^ii jo^^i'J du reste, depuis 1837, il y avait toujours un auditoire nom])renx.
Le représentant Daguerre (du Port-au-Prince) eut la mal- JjLiJjÙ heureuse idée de demander que ce projet fôt «■ lu^ discuté, "'^ » adopté et expédié au pouvoir exécutif en comité général,
» avant que la lecture en fut donnée au public. Car, enfin, )) ajouta-t-il, à qui écrivons-nous? Est-ce au public ou » au clief de l'État...? » Il fut très-facile aux membres de rOppositionde repousser cette proposition insolite. Beaugé, E. Lartigue et D. Saint-Preux prirent successivement la parole à cet effet, et Daguerre monta quatre fois à la tribune pour soutenir son opinion ; \e public finit par se montrer impatient de son insistance et témoigna son improbation. La Chambre alla aux voix et décida la lecture et le débat de l'adresse séance tenante. La voici:
« Président, — Les représentans des communes, obéissant à la voix impérieuse du devoir et conduits par le patriotisme vers le dépositaire de la confiance publique, viennent vous présenter l'expression des sentimens nationaux dont ils sont les organes.
^' (■( Si des circonstances particulières ont retardé l'arrivée de la plupart d'entre eux, ils n'en sont pas moins tons demeurés d'accord, que la prorogation de la session a du être commandée par une impérieuse nécessité. Le désir que le Président d'Haïti a constamment manifesté d'assnrer, d'affermir les principes constitutionnels^ la nécessité d'en conserver l'intégrité, en sont du moins des gages. Toutefois, la Chambre est heureuse du concert qui existe entre sa persuasion et les assurances que vous lui donnez, que la paix publique est établie sur des bases durables. Elle pense qu'à aucune époque de notre existence politicjue, l'administration du pays ne s'est trouvée plus avantageusement
placée pour donner aux formes conservatrices la réalité qu'elles attendent, pour faire grandir les âmes avec les institutions, pour organiser la liberté légale sur les bases de la liberté politique.
» Mais, elle ne le dissimulera pas. Elle osait s'attendre à être entretenue des grands intérêts du pays, de ses relations extérieures ; et, sans alléguer la raison constitution^ nelle, les circonstances semblaient lui promettre d'être initiée aux affaires public|ues, pour que son concours offrit l'alliance de la conviction et du dévouement. Cependant, elle n'a pas entendu sans une profonde émotion le témoignage c|ue vous rendez du bon esprit qui anime le peuple haïtien. Oui, Président, la confiance de ce peuple en ses chefs est un vrai modèle, il est digne d'être éclairé ; il est digne du bonheur que produisent la sagesse des institutions et ces principes salutaires qui donnent la vie aux États, assurent leur avenir, et les élèvent au plus haut degré de splendeur et de gloire. Qu'il soit donc permis aux représentans de ses vœux et de ses besoins, de vous exposer encore que son agriculture, son commerce et son industrie, ces sources fécondes de la prospérité; que le développement de son intelligence, que les progrès auxquels il aspire, que son système monétaire enfin réclament un regard protecteur du Président d'Haïti.
» La Chambre n'en saurait douter; votre volonté dit bien dont elle retrouve l'expression dans ces actes accueillis par l'enthousiasme du patriotisme, salués par les vœux pujjlics, et enregistrés par l'espérance des citoyens, s'accomplira e//^/i, et les causes du malaise public disparaîtront du sol denotrebelle patrie.
» Arrivée à une époque de transition sociale, la cinquième législature a fait de la vérité le palladium de ses
devoirs. Les entreprises malicieuses n'ont jamais osé y pénétrer ; le saint amour de la patrie a dirigé toutes ses inspirations j elle a proclamé les principes d'ordre, de liberté, d'amélioration et de conservation. En invoquant les voies du progrès, elle a exalté les bienfaits de l'éducation et du travail ; elle a surtout rendu hommage aux brillantes qualités qui vous distinguent; elle a attesté que la gloire du civilisateur vous était réservée, que vous en aviez reçu la mission de l'estime publique. Mais elles'esL fait un devoir de chercher les vrais principes de la société, de les séparer de l'erreur, d'éviter la confusion dans l'action constitutionnelle ; et elle a pu s'applaudir de l'harmonie de ses idées avec l'opinion éclairée du pays et celle des esprits les plus éminens du siècle. C'est ainsi que, portée par un avertissement du Sénat à étudier la théorie de notre constitution à l'égard des remplacemens à faire dans son sein, elle a dé couvert que l'élection des sénateurs manquerait de légalité, si elle n'était le résultat d'un véritable concours dans la candidature. Elle a reconnu indispensable que la liste générale offre à la liberté du choix, les voies larges indiquées par la constitution pour éviter l'inconvénient du douhle concours.
» L'adresse que la Chambre a eu l'honneiu" de vous pré* senter à l'ouverture de la session dernière, exprima des vœux qui étaient sans doute dans votre cœur; elle n'a donc fait qu'aller au devant de vos intentions. Le sentiment intime du vrai et du juste uni au patriotisme, la dicta ; ce sentiment est encore pour la Chambre une garantie qne, retournant vos pensées vers les améliorations qu'elle sollicite, vous comblerez les espérances du pays.
» En parcourant l'échelle des droits et des devoirs, la Chambre a remarqué qu'une des causes qui retardent le
plus le développement des principes et ralentissent le jeu de ^"^ ^
la machine politique, c'est que les grands fonctionnai res^f^'^'y''^' ces orateurs du pouvoir exécutif, se dispejisent à' assister '^^^j aux séances des Chambres et parconséquent de prendre part aux discussions des intérêts publics. Pour donner toute l'extension possible à l'accomplissement de leurs devoirs constitutionnels, la Chambre des représentans leur offre la concession dont le gouvernement qui a le plus anciennement essayé le régime constitutionnel donna le premier l'exemple; c'est d'admettre avec ces grands fonctionnaires des commissaires de leur choix auxquels il serait permis, au besoin, de porter la parole pour leurs commettans et en leur présence. Ce moyen remplira le but d'une des dispositions les plus essentielles du pacte social '' .
« La Chambre ne terminera pas sans renouveler ses doléances sur le budget des dépenses publiques dont la forme est proclamée depuis 1817. L'honneur national, intéressé à l'acquittement des conditions de la paix, nous avertit sans cesse que la loi des dépenses est un des principaux moyens d'atteindre à l'ordre et à l'économie; il nous apprend aussi que ce n'est qu'à l'aide de ces deux puissances que notre administration prospérera, et que nous parviendrons à donner à l'univers la preuve incontestable de notre probité politique, et aux citoyens le sentiment de leur liberté et de leurs droits.
1 La Chambre avouait ainsi, qu'elle reconnaissait peu d'aptitude en Mil. Imbert et Voltaire à discourir, à discuter' avec ses orateurs.
En ma qualité de président du Sénat, j'allais voir Boyer assez souvent. Il me fît lire l'adresse de la Chambre; arrivé à ce passage, je lui dis : « Eh ! bien, Président, ce serait « un moyen, pour le goiivernement, d'éclairer la majorité et de la porter à être plus n en harmonie avec vous. — Non, me répondit-il, c'est inutile; cette majorité sera tc/U- » jours entraînée par les avocats qui la dirigent depuis trois sessions ; ils un sont pas de » bonne foi. »
66 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTL
« Le souvenir des conflits qui agitèrent la dernière session a trop vivement occupé la sollicitude des membres de la représentation nationale, pour qu'ils ne cherchent pas encore à rétablir l'harmonie entre eux et les autres grands pouvoirs de l'État. Sans doute, ils ont pu se dire, en interrogeant leurs consciences : « Nous avons fait tout » ce qui était possible pour maintenir l'accord des pou- » voirs. » Mais l'amour du pays, la modération dont ils font vœu de donner toujours l'exemple, tout leur dit qu'ils ne sauraient faire trop pour ranimer les sympathies nationales, et obtenir le noble et précieux résultat cju'ils désirent. Ils viennent donc supplier le Président d'Haïti de convoquer en conférence une députation du Sénat et une de la Chambre des communes sous sa présidence. Les temps sont arrivés où les discussions, loin d'être des brandons de discorde, sont des phares qui éclairent la route du vaisseau public. C'est par elles qu'on parvient à la découverte des vérités utiles et à saisir le secret de la science sociale. Dans cette conférence se traiteront les grands intérêts nationaux. Là, les questions qui forment les dissidences d'opinion entre ceux c[ui sont chargés d'appliquer, de vivifier les principes constitutionnels, seront discutées, et de la discussion naîtra la lumière. Là aussi se résolvra, en faveur de tous, la question de F inviolabilité dans l'exercice et hors l'exercice des fonctions législatives, et de cette conférence ressortiront les vraies et saines doctrines; elle sera pour la patrie l'inauguration d'une ère de bonheur, et pour la postérité, la conférence d'harmonie. »
La discussion étant ouverte sur ce projet d'adresse, le représentant Daguerre fut le seul qui prit la parole pour faire observer que, d'après la constitution, la Chambre ne
]î8o9| CHAPITRE II. G7
pouvait exiger du Président d'Haïti une liste générale de
candidats quand il y avait lieu d'élire plusieurs sénateurs;
qu'en conséquence, le paragraphe de l'adresse concernant
ce point devait en être retranché. Mais D. Saint-Preux lui ^"r^j^^tM
répo^ndit : « que la Chambre avait déjà résolu que la ;
•) liste générale serait demandée, qu'il n'avait pas assez'., 0.)
» d'ascendant, pas assez de puissance d'entraînement poui/'"^'^'''^'^
» la porter à revenir sur sa résolution... Arrière vos vues,
» votre système et vos doctrines, ajouta l'orateur. En
» suivant le système du collègue Daguerre, la liberté du
H choix, je le répète, est tuée ; la Chamhre*et ses opinions
» seront pour rien dans la composition du Sénat. En effet,
n quel compte a jamais tenu un sénateur à la représen-
» tation nationale pour ses honorables suffrages? Agis-
» sent-ils ainsi envers le pouvoir qui nous les propose?
» Je réclame l'ordre du jour. »
Et cette adresse fut adoptée par tous les représentans, moins Daguerre. Elle en disait assez, certainement, au pouvoir exécutif. MaisE. Lartigue monta à la tribune et signala une foule de besoins pour la ville de Jérémie, et de maux dont souffrait sa population : « La prison faisait » horreur à l'humanité^, les prisonniers pour toutes sortes X^^'^^ » de délits y étaient confondus ensemble et mal nourris /. , A^ » avec 25 centimes par semaine ; l'église nécessitait d'ur- , t » gentes réparations; la police était nulle; la ville récla- Iptl^yt^ » mait une fontaine, un hospice pour les pauvres indi- )) gens, etc. » L'orateur demanda l'insertion de son discours au Bulletin des lois, et ses réclamations dans l'adresse : la Chambre accorda le premier point et passa à l'ordre du jour sur le second. Elle nomma, en comité général, neuf de ses membres pour la dépulation qui devait apporter son adresse au Président d'Haïti : 11. Du-
mesle et D. Saint-Preux en faisaient partie. Ce fut alors qu'elle prit connaissance du message du Président, du 50 août, qui proposait trois candidats afin de remplacer le sénateur Sully, décédé.
Dans la séance du 4 septembre, la députation rendit compte de sa mission auprès de Boyer, en ces termes :
« Représentans, — L'accueil que le Président d'Haïti a fait à votre députation est des plus gracieux. Il a proposé des observations sur la forme de la présentation de l'adresse et sur sa constitutionnalité. Votre députation a expliqué la raison de la révision de cette partie des anciens règlemens de la Chambre, et ses explications ont satisfait l'attente du pouvoir exécutif : il a apprécié la réforme d'un usage illusoire, sans objet certain, remplacé par des procédés vraiment parlementaires dont l'adoption est une utilité et un progrès. Et, si jamais les témoignages d'affection donnèrent l'espérance d'une réponse favorable, c'est dans cette circonstance; car le Président d'Haïti, rappelant des souvenirs chers à la patrie, a dit à votre députation : « Soyons fidèles à la mémoire du grand » Pétion, en conservant, en perfectionnant son œuvue » immortelle, et répétez à la Chambre, qu'elle peut être » fermement assurée que je serai toujours dans son sein » de cœur, pour affermir les principes constitutionnels et » pour défendre avec elle toutes les libertés publiques. » L'arbitraire n'a pas de plus grand ennemi que moi. » Législateurs, que ces paroles mémorables retentissent sans cesse dans cette enceinte, et qu'elles soient la consécration d'une époque constitutionnelle ! »
En ce moment, l'ordre du jour appelait la Chambre à décider si l'élection d'un sénateur aurait lieu parmi les trois candidats déjà proposés. On pouvait s'attendre à ce
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que cette élection ne se fit pas, en vertu de la réclamation consignée dans l'adresse pour avoir une liste générale à propos de six sénateurs qu'il fallait remplacer; mais D, Saint-Preux fit observer « qu'il s'agissait d'un remplace- » ment pour cause de décès, que cela constituait une eX" )) ception, et que le paragraphe de l'adresse n'était appli- )) cable qu'aux cinq autres dont les fonctions cesseraient » bientôt. » Son observation ayant été prise en considération, la Chambre élut sénateur le colonel Chardavoine, aide de camp du général Borgella ^ Elle en informa le Président d'Haïti et le Sénat, en motivant cette élec^ tion.
En attendant l'impression du Bulletin des lois^ l'adresse de la Chambre, les discours prononcés dans son sein, le compte-rendu de sa députation, etc., parurent le 7 septembre sur le journal rUnion, n° 4. H. Dumesle y fit publier en même temps un article destiné à justifier sa motion relative à la loi sur les douanes ; il commençait ainsi :
« La question de l'impôt des douanes, une des plus importantes qui ait occupé les deux Chambres d'Haïti à la session dernière, a fixé l'attention de ces célébrités européennes qu'on peut appeler les oracles du droit public de l'époque présente. Ce point d'économie politique^ qui no peut soulever le moindre doute dans l'esprit des hommes qui ont étudié de bonne foi la théorie de notre constitution, a été défini par M. Dupin aîné dont l'opinion est conforme à celles des lord Brougham, des Daniel Oconnel, des
1 Le fait vrai qui détermina cette élection est que H. Dumesle et D. Saint-Preui avaient beaucoup d'estime pour le colonel Chardavoine, et qu'en cela ils voulaient être agréables au général Borgella. Il faut dire la vérité en histoire, autrement elle ne serait d'aucune utilité pour les peuples. Qu'on nous pardonne, ou qu'on nous sache gré do la dire toujours : le pays avant tout !
70 ÉTUDîiS SUR l'histoire d'haïti.
îsambert , des Odilon Barrot, des Laine de Yillévêqiie, etc., etc., et des plus savans économistes des États- Unis. La voici : — « On demande si les impôts directs et » indirects prélevés par l'administration des douanes, font » partie des contributions publiques pour la proposition » et l'assiette desquelles l'initiative appartient à la Cham- , » bre des représentans d'Haïti, aux termes des articles 57 » et 155 de la constitution de ce pays?» Et cette opinion, ou réponse faite à la question propo- ' "&ée par H. Dumesle à ces personnages, concluait à dire : « que la loi des douanes rentrait dans les attributions » de la Chambre. » De là la conséquence : que le Sénat n'avait pas eu raison d'agir comme il avait fait en 1838, par rapport à la loi sur les douanes.
Pour le dire en passant, on reconnaît que H. Dumesle, par sa correspondance, recherchait autant de popularité à l'étranger que dans son pays même. En produisant l'opinion de ces personnages, il fortifiait l'Opposition dont il était le chef évident '' .
Mais la députation de la Chambre, dans son compterendu, ayant prêté à Boyer des paroles qu'il n'avait pas dites, à ce qu'il paraît, il fit publier dans le Télégraphe du 8 septembre, un article officiel qui rétablissait la vérité sur l'entretien qu'il avait eu avec cette députation. Et, comme ?*epon5e à l'adresse concernant la proposition de candidats fl ^^-v^ pour le sénatoriat, il envoya à la Chambre un message accompagnant une liste de trois candidats, afin qu'elle élût un sénateur en remplacement de Frémont dont les ^„^^tA^ /''^'fonctions allaient expirer le 12 octobre suivant. Ce mes-
1 Et en 1843, on adressa une lettre à M. Isambert, pour lui demander des conseils snr la réorganisation de la République, sur la refonte de sa législation tout entière; k-ltre devenue célèbre dans nos annales.
sage, en date du 9, disait à la Chambre : « que le pouvoir ^^^ » exécutif voyait avec étonnement l'étrange préoccupation » qui la portait à vouloir changer aujourd'hui le mode de ' "' » proposition et d'élection des sénateurs, après l'usage » suivi à cet égard depuis plus de vingt ans; et il rappelait » que dans son entretien avec la députation qui lui apporta » l'adresse, le Président avait déclaré qu'il agirait comme D il avait fait antérieurement. »
Le même jour, 9 septembre, la Chambre tint sa séance en comité général pour prendre connaissance de ce message; le 11, en séance publique, elle décida qu'elle néli- I r ait /pas un sénateur sur la liste de trois candidats adressée / par le Président; le 15, elle n'eut pas de séance, et le 16, ,/ elle lui écrivit un message pour expliquer les motifs qui la portaient à exiger une liste générale de candidats pour les cinq sénateurs qu'il fallait élire. Elle déclara: « que le long » usage suivi à cet égard ne pouvait prévaloir sur les dis- » positions de la constitution ; que dans les temps passés on » avait pu /"ai/sser leur sens, mais qu'aujourd'hui il fallait » cesser ces erreurs; qu'en méditant les art. 101, 102, 107^ » 108 et 109 de Tacte constitutionnel, la Chambre demeu- » rait convaincue que le Sénat doit être renouvelé intégran lement comme elle-même ; que les remplacemens à y 3) opérer pour cause de mort, de déchéance ou de démission, » restreignaient la durée de ces remplacemens dans le » cercle du temps à parcourir pour accomplir la]période de 1) neuf années de l'élection primitive; enfin qu'en tout cas, B soit qu'il s'agît d'un renouvellement total ou partiel du » Sénat, il fallait une liste générale de candidats, afin » de donner toute {[extension désirable à la liberté du » choix, i
C'était une théorie toute nouvelle que la Chand)rc adop-
tait sur la foi des deux avocats qui la dirigeaient. Que devait faire le Président d'Haïti dans une telle circonstance ?
Le 17, il appelales sénateursBayard^Bazelaiset Ardouin, afin de leur donner communication du message de la Chambre et de prendre conseil d'eux. Ces sénateurs furent unanimes à l'engager de s'adresser au Sénat, éminemment intéressé dans la question pour avoir son complément, et à lui demander son opinion sur le sens des articles cités de la constitution.
Précédemment, dans la session de 1858^ l'un de ces avocats,—David Saint-Preux, — -avait reconnu, le 6 juin, « que la représentation nationale, la Chambre, était indé- )) pendante, mais non souveraine^ que sa mission était de ■p /i/i(er constamment d'opinion; et que le Sénat était revêtu » d'un pouvoir essentiellement modérateur, chargé d'établir » V équilibre entre la nation et son chef, etc. »
L'avis des trois sénateurs était donc basé, et sur la constitution elle-même et sur l'aveu de l'un des deux chefs de l'Opposition. Mais Boyer hésita à le suivre ^JL&avait qu'une grande partie du public s'était passionnée pour ces prétentions de la Chambre, que plusieurs sénateurs étaient liés d'amitié avec H. Dumesle et D. Saint-Preux^ et il craignait même que le Sénat n'adoptât leur opinion. Les trois sénateurs le rassurèrent à ce sujet, en lui disant: « que depuis que la Chambre avait soulevé la question d'une liste générale de candidats, les membres du Sénat l'avaient examinée, non en séance, mais dans leurs réunions habituelles, et qu'ils ne pensaient pas qu'elle eût rai son. »
Sur cette affirmation, le Président se décida à adresser, le 18, un message au Sénat : il l'accompagna de celui de la Chambre, du 16, et d'une copie de son propre message du 9 écrit à ce corps. On y lisait :
« L'adresse que la Chambre des représentans des communes a Yotée dans sa séance du 2 de ce mois, a mis au grand jour le plan de réformes qu'elle croit pouvoir introduire, de sa propre autorité, dans l'application de la loi fondamentale de l'État.. .
» La Chambre avait, d'abord, parfaitement compris que l'article 107 n'entendait parler que du renouvellement partiel des sénateurs j mais^ s' apercevant, sans doute, que dès lors l'exigence, de sa part, d'une liste unique^ générale^ de proposition, ne pouvait être sérieusement soutenue contre le texte de cet article qui prescrit la présentation d'une liste pour chaque sénateur à élire ; préoccupée surtout de la pensée dominante d'élargir le cercle de son vote, en limitant celui de l'initiative du pouvoir exécutif, elle a maintenant recours à une autre combinaison d'où elle s'efforce de faire sortir le principe du renouvellement intégral du Sénat ; et si elle ne prétend pas l'imposer dès à présent, c'est que, dans son système, elle n'oserait tenter ouvertement de renverser, tout d'un coup, l'édifice constitutionnel que la nation a élevé, au prix de tant d'épreuves sanglantes...
» Je me bornerai à rappeler que le renouvellement des sénateurs doit être partie/, et que l'initiative du pouvoir exécutif ne peut être limitée; d'un autre côté, que l'idée actuellement émise d'un renouvellement intégral du Sénat, semblable à celui de la Chambre des représentans, ne saurait se concilier ni avec la permanence de ce corps, consacrée par l'art. 114, ni avec la nature de son institution qui a pour but de conserver, comme le feu sacré, aussi longtemps que la constitution elle-même subsistera , les traditions de son culte et de ses dogmes. — Je m'arrête ici. « Le Sénat est chargé du dépôt de la constitution
^jiyyL^t^C^
(art. 113).... )j C'est donc au Sénat que je dois m' adresser, dans cette circonstance, pour lui demander la solution de cette question :
« La Chambre des représentans des communes a-t-ellc » le droit d'interpréter, à son gré, la constitution ; et, par » suite, de changer aujourd'hui le mode observé, depuis » plus de vingt ans^ pour procéder aux remplacemens à » opérer dans le sein du Sénat? »
Le Sénat se réunit extraordinairement, le 20, pour prendre connaissance, à huis-clos, de ce message. La délibération s'ouvrit immédiatement sur son objet. La plupart ^^^^^ des membres présens, au nombre de dix-sept, prirent la ^ jT parole sur la question et opinèrent contre les prétentions
4/ t^/j'Vî^t-^fi/cle la Chambre des communes, d'exiger une liste générale tryyic^M?' '^' ^^ candidats; à l'unanimité, moins une voix \ le Sénat décida donc en faveur de l'opinion du Président d'Haïti. Il chargea son bureau, auquel furent adjoints deux autres membres, de préparer un message en réponse à celui du Président, lequel projet lui serait présenté dans la séance ordinaire du lundi 23 septembre. Ce jour arrivé, le message fut approuvé et signé de quinze sénateurs présens à la séance ^. Une députation l'apporta au Président dans l'après-midi; il en fut on ne peut plus satisfait, dans la pensée surtout que la Chambre renoncerait à ses prétentions, en voyant deux des trois grands pouvoirs constitutionnels d'accord sur l'interprétation des articles du pacte social invoqués par elle-même.
Ce message fut longuement motivé, d'après l'opinion du
1 Celle du sénateur Dieudonné, qui observa le mutisme le plus complet.
2 Les sénateurs Dieudonné et Rigaud, opposans, n'assistèrent pas à cette séance, afin de ne pas signer le message du Sénat, Lien que Rigaud eût voté, le 20, comme ses autres collègues.
iùMeÀ^
comité chargé de sa rédaction, qui résuma ainsi celles professées dans la discussion partons les sénateurs qui avaient pris la parole. Il élait essentiel, en effet, que le Sénat prou- ^^
vât à la nation, qu'il avait de bonnes raisons pour approuver le Président d'Haïti contre les prétentions de la Cham- (XMM-*^' bre des communes; car les deux corps ayant été en une ')\?''lAÂ^ sorte d'hostilité, et l'Opposition répandant le bruit que le fj'drt'W''^ Sénat ne jouissait pas de son indépendance, surtout depuis l'affaire de Pierre André, il était convenable de raisonner son message d'après la constitution. Le comité de rédaction visa à un autre but en discutant cette question : c'était de convaincre la majorité de la Chambre, que les chefs de l'Opposition égaraient par des argumens spécieux, afin de ramener l'harmonie entre ce corps et le chef de l'État par la puissance du raisonnement; et ce but à atteindre résul" tait de la mission du Sénat, reconnu par l'un et l'autre pouvoir comme étant le pouvoir modérateur, conciliateur entre eux ''. Aussi le message disait-il :
<i — Le Sénat remarquera que ce n'est pas bien comprendre l'exercice d'un pouvoir défini et circonscrit par le pacte fondamental, que de confondre, comme le fait la Chambre des représentans, ce pouvoir constitutionnel avec les théories adoptées par plusieurs de ses orateurs, sur la forme qu'ils croient plus convenable de donner à la présentation des candidats nécessaires pour les remplacemens à opérer au Sénat. En effet, la Chambre n'est qu'une branche du pouvoir législatif; elle ne saurait avoir le droit de réformer la constitution en adoptant toutes les subtilités qu'on pourrait produire à sa tribune pour en empêcher la
1 Je sais bien que l'Opposition m'attribua uniquement ce moyen employé pour con vaincra la majorité, "parce qu'elle sut que j'avais rédigé le message. Elle le qualifia lio machiai/éli(jue; mais je viens de dire quel fut le motif du comité.
76 ÉTUUEs SUR l'histoire d'haïti.
religieuse exécution. En interprétant donc les art. 101, 102^ 107, 108 et 109 de la constitution comme elle l'a fait, la Chambre des représentans, entraînée dans une fausse voie^ donnerait à penser, s'il était possible qu'elle y persistât de nouveau, qu'elle ne prétend pas seulement limiter, circonscrire la prérogative que cet acte a accordée au Président d'Haïti pour la présentation des candidats; mais qu'elle veut insensiblement s'arroger le droit de donner une direction 'politique à la marche du gouvernement, et que, de progrès en progrès, elle en viendrait à fixer l'époque où le Sénat devra être intégralement renouvelé, selon les idées émises à sa tribune. Si telle n'est pas textuellement la déclaration consignée dans son message du 16 courant, telle est du moins l'induction nécessaire de ses opinions sur le sens de ces articles constitutionnels.... »
Le message examina ensuite le vrai sens de ces articles, rappela que depuis l'institution de la Chambre ils furent toujours compris de cette manière par les trois grands pouvoirs, réfuta l'opinion du renouvellement intégral du Sénat ,par sa permanence et ses nombreuses attributions, en le comparant à celui de la Chambre qui, arrivant tous les cinq ans, « peut quelquefois apporter dans l'exercice de ses » fonctions des Yues prématurées . » Et il disait :
« Comment pourrait-on donc soutenir que le vœu de la constitution ait été de soumettre le Sénat au renouvellement intégral ? Comment concevoir qu'un pouvoir qui est chargé principalement de conserver, de maintenir dans leur intégrité les principes qui animent le gouvernement, qui, par sa nature même, doit avoir un esprit de suite dans ses opérations ; que ce pouvoir, enfin, soit exposé^ dans le cas du renouvellement périodique de tous ses membres à la fois, à cesvariatio?is d'idées et de vues politiques qu'un
tel changement pourrait amener? Dès-lors, on doit franchement reconnaître qu'il est impossible que les rédacteurs de la constitution aient entendu que le Sénat doit être intégralement renouvelé ^ »
Et le message conclut négativement sur la question po-' sée au Sénat par le Président d'Haïti, à la fin du sien en date du 18 septembre. Toutefois, la délibération et le vote du Sénat ayant eu lieu à huis-clos, on n'en sut que le résultat dans le public ; car le Président ne s'empressa pas même d'en donner communication à la Chambre des communes.
Dans l'intervalle, celle-ci avait renouvelé son bureau, le 19, en nommant H. Dumesle pour son président. Le 26, la Chambre adressa un nouveau message à Boyer, dans le but de l'informer d'abord, que « des bruits sinistres, an- » nonçant des projets plus atroces encore, venaient de » frapper les oreilles des hommes attachés à leur pays par » les plus puissantes affections du cœur, et les avertir qu'ils » devaient expier dans leur sang leurs convictions consti- » tutionnelles ; que le nom du Président, qu'accompa- » gnaient de si nobles^ de si précieux souvenirs, . était le » mot dont on se servait pour encourager cette funeste en- » treprise"; » et ensuite, de dire au Président, que la Chambre venait de découvrir dans ses archives des documens dont elle ne se doutait pas, qui légitimaient de sa part la demande d'une liste générale de candidats, par le même procédé dont A. Pétion avait usé en 1817 pour l'élection de six sénateurs, procédé que Boyer lui-même avait imité, le 24 septembre 1821, dans un cas semblable; et ce mes-
1 On pouvait conce"voir le rcnoiivellcmcnt du Sénat par sériôs, par tiers, comme le prescrivait la con:;titutioa de 1806; mais non ^is intégralement. Le renouvellement par séries se concilierait avec la permanence de ce corps, parce qu'il y conserverait l'esprit de tradition. Voyez la note 1 à la page 208 du 8* tome de cet ouvrage.
sage fut accompagné des deux listes générales, envoyées en communication.
La veille, dans la séance publique de la Chambre, lecture avait été donnée de ces documens et le message ci-dessus avait été résolu. Aussitôt, les opposans de la Chambre et dans le public, de faire grand bruit de cette découverte qui, selon eux, prouvait que la législature avait raison, puisque Boyer et son prédécesseur avaient agi comme elle le désirait.
Quand le Président reçut ce message, il fit appeler le sénateur Ardouin^ président du Sénat, vers sept heures du soir, le 26, pour le lui communiquer. îl lui dit : « Voilà » tous mes raisonnemens et ceux du Sénat renversés, àpro- » posdela liste générale, puisque Pétion en avait adressé » une à la Chambre et que j'ai suivi son exemple, sans m'en f> ressouvenir aucunement. — Rassurez-vous, Président, lui v répondit son interlocuteur: j'ai lu toutes les archives du » Sénat, et je sais que vous êtes dans le vrai de la question, » comme Pétion y était lui-même. En 1817, quand il pro- » posa à la Chambre 18 candidats pour l'élection de six sé- » nateurs, il présenta une seule liste, il est vrai, mais il la » fractionna par groupes de trois candidats pour chaque » sénateur à élire, en séparant ces groupes par un trait. Jl » fit plus : prévoyant que la Chambre pourrait croire qu'elle » avait le choix entre ces 18 candidats, il chargea le prési- « dent de cette législature, M. Pierre André, d'expliquer " son intention d'après le vœu de la constitution, afin » qu'elle n'élût les 6 sénateurs que dans les groupes dis- » tincts de candidats. Cequejevous dis. Président, estcons- » taté dans le procès-verbal de leur élection dont la Cham- » bre envoya une copie au Sénat '. En 1821, vous avez agi
1 Voyez a ce sujet, la 2;74e page du 8e tome de cet ouvrage.
1) comme votre prédécesseur ; vous avez proposé, le 24 sep- » tembre, 1 5 candidats pour l'élection de 5 sénateurs, en >. fractionnant la liste; le 26, vous avez encore proposé » 15 candidats de la même manière, en reproduisant » M. J. Thézan, non élu le 24, mais élu le 26. Ainsi la » Chambre n'a pas raison devons opposer aujourd'hui votre » procédé et celui dePétion : ses orateurs l'égarent. Demain » matin, je vous apporterai en communication les procès- » verbaux de la Chambre qui sont aux archives du » Sénat . »
Après s'être convaincu de la vérité de ces assertions, Boyer répondit, le 26 septembre, à la partie du message de la Chambre concernant le prétendu assassinat médité contre les membres de l'Opposition. Il le fit avec une énergique indignation :
« Mais d'où viennent ces bruits? dit-il. Quels en sont les auteurs ? Voilà, ce me semble, ce que la Chambre, avant de leur donner une extrême publicité, aurait dû chercher à connaître et à signaler d'une manière précise. D'un autre côté, comment expliquer dans le message de la Chambre, ce mélange de soupçon qu'elle accorde à ce projet abominable, et d'hommage rendu aux sentimens dn Président d'Haïti? Si la Chambre ne croit pas à la vérité des bruits dont il s'agit, pourquoi l'éclat qu'elle leur a donné? Pourquoi la démarche officielle qu'elle fait auprès de moi, et qui pourrait blesser la délicatesse de mon caractère ? Si elle y croit, c'est une offense plus grave encore, que je repousse de toute l'énergie de mon âme et dont l'opinion nationale ferajustice. Ma vie privée, ma carrière publique, sont au
1 Dans son message du 23 septembre, le Sénat avait parlé de l'interprétation donnée par Pétion à la constitution, et de celle suivie par Boyer d'après lui ; mais le Président n'y avait pas fait attention*
grand jour... Je m'attends que la Chambre reconnaîtra qu'il est de son devoir de me donner, sur la dénonciation contenue dans son message, les explications indispensables que je suis dans l'obligation de lui demander, afin d'être fixé sur ce qui y a donné lieu. . . »
Mais la Chambre garda un silence absolu à cet égard, et il est probable que l'Opposition qu'elle avait dans son sein n'avait imaginé ce moyen que pour se rendre intéressante aux yeux du public.
Le 28, Boyer répondit à la seconde partie de son message, relative à la liste générale et à la grande découverte des précédens de 1817 et de 1821 . Cette fois, son argumentation fut péremptoire, et il devait convaincre la Chambre^ si les opposans avaient voulu qu'elle fût convaincue. Après avoir rappelé ce qui eut lieu depuis le commencement de la session et cité les messages de Pétion et le sien, le Président dit :
« La Chambre serait dans une grande erreur, si elle pouvaitpenser que j'eusse oublié ces précédens. . . Que renferme la question ? Deux points distincts : V initiative et la nornination. V initiative appartient au pouvoir exécutif... la '*'^f ""/ ^ Chambre ne la conteste pas, seulement elle veut la régler, '^^^^^ la limiter. La nomination est du domaine de la Chambre :
point de difficulté à cet égard. Mais, quelle est la pensée des art. 107 et 108, si ce n'est de faire de V initiative la base principale de l'élection, et de lui subordonner le reste? Tel est, en effet, l'esprit de ces articles qui ne donnent à l'initiative du pouvoir exécutif d'autres limites que la généralité des citoyens, c'est-à-dire les limites mêmes de la nation; tandis qu'ils restreignent le droit de nomination de la Chambre dans le nombre de trois candidats par chaque proposition. Et dans quel but? pour assurer au Sénat une
ll8Ô9! CHAPIÏKE I[. 8i
uiguiiisalio]! qui, dérivant direclenientdii pouvoir exécutif et recevant néanmoins la sanction de la Chambre, piit transformer ce corps en un pouvoir iiiodérateur destine â maintenir l'harmonie entre les deux autres pouvoirs, et à rappeler à l'observation des principes celui d'entre eux qui s'en écarterait... Néanmoins, comme dans une question aussi importante, il m'a paru qu'il ne convenait pas que je fusse moi-même juge de mon droit, j'ai réclamé sur ce point l'opinion du Sénat. Ce corps me Ta envoyée par son message en date du 25, dont j'adresse sous ce pli une copie à la Chambre.
« Si, après avoir mûrement examiné, et mon présent message et celui du Sénat, laCluunbre continue de persister dans l'opinion qu'elle a tout récemment adoptée, la nation sera à même d'apprécier quel est celui des deux pouvoirs, de la Chambre ou du Président d'Haïti, qui se place en dehors de ses attributions. »
Le lendemain, le Télégraphe publia officiellement toute ■^r<^ ^^^ cette correspondance, à partir du message présidentiel à-^^x^^^ ciMu>. 9 septembre. Cette publication eut le bon eflet de mettre la hyid^A.^ Chambre en demeure de se prononcer ; ses orateurs le com-' prirent.
Si l'Opposition qui la dirigeait était seulement animée de l'esprit du gouvernement représentatif, de celui delà constitution prise dans son vrai sens et dont elle réclamait sans cesse la littérale exécution, elle eût dû déférer à l'opinion exprimée par les deux autres grands pouvoirs, sur la question soulevée par elle, sans y trouver une nouvelle occasion de manifester des sentimens peu dignes d'ellemême. Les précédens qu'elle avait invoqués, de la part de Pélion et de Boyer, réduits à leur jus!e valeur, luien faisaient même une o!-ligalion [)lus stricte. Elle aurait dû remarquer ... 0
82 ÉTUDES SLR l'hISTOIRE d'hAÏTI.
aussi. que, par son insistance, elle avait réussi à amener Boyer à ne pas compter sur sa seule puissance, et à consulter le Sénat sur la solution qu'il fallait donner à cette importante cjnestion. C'était là^ sans cloute, un grand résultat obtenu en faveur du gouvernement représentatif. Mais, après tout le tapage qui avait eu lieu à la Chambre; après avoir entraîné-lamajorité de cette assemblée et de nombreux citoyens dans le public à penser comme elle, — que le Président d'Haïti devait fournir une liste générale, unic[ue, de quinze candidats pour l'élection de cinq sénateurs; après la mésintelligence survenue l'année précédente et subsistante encore entre la Chambre et le Sénat, l'Opposition aurait cru déchoir, perdre son « pouvoir d'opinion, » se suicider enfin, si elle s'était rangée purement aux opinions émises par le Sénat et par le Président d'Haïti dans leurs messages; Dans sa séance publique du lundi 30 septembre, la Chambre entendit la lecture de ces messages. Son président H. Dunlesle dit : « qu'elle devait prendre un délai moral » afin d'y réfléchir et d'yrépondre avec la sagesse qui con- » vient à la représentation de la nation. » Plusieurs représentans insistèrent pour que la Chambre, au contraire, prît immédiatement une décision ; maisD. Saint-Preux appuya le président pour ajourner la décision au vendredi i octobre : « Messieurs, dit-il, moi aussi, moi-même je puis » céder comme beaucoup d'entre nous; mais avant de « céder, il faut mûrir, il faut approfondir cette question de >) l'élection des sénateurs. » On alla aux voix; une quinzaine démembres votèrent pour la décision immédiate, la majorité pour l'ajournement au -I octobre. Douze orateurs S'inscrivirent pour parier sur la question. f/i j i \ L'auditoire était nombreux; il allait être plus nombreux ^ /tj encore à cette nouvelle séance. Des murmures d'improba-
[1859] GHAPITKE 11. <So
tion sortis de son sein avaient accueilli les paroles des représentons qui opinèrent en faveur de la décision immédiate; Tautorité militaire jugea convenable de renforcer la garde ordinaire de la Chambre pour y maintenir l'ordre, à l'intérieur. H. Dumesle s'en aperçut et demanda des explications à ce sujet à l'otïicier commandant cette garde; celui-ci lui répondit que sa consigne était d'être entièrement aux ordres du président de la Chambre, pour assurer sa police.
X A cette fameuse séance, trois orateurs seulement prirent la parole pour conseiller à la Chambre de se rallier purement à l'opinion du Sénat et du Président d'Haïti .-c'étaient Kenscotf, Roquirol et Daguerre. Mais huit autres furent d'diYis de protester contre cette opinion avant d'y souscrire: c'étaient Beaugé^ Tesson, Lochard, Obas fils, Lartigue, Pierre Charles, Imbert et Loizeau. Ce dernier fit savoir le vrai motif qui portait l'Opposition à vouloir exiger du pouvoir exécutif une liste générale de quinze candidats pour les cinq sénateurs à élire : « Vous n'avez pas oublié, ^^^^yZ^'j^^ y) sieurs, dit-il, que l'année dernière, lors de l'élection des ^ AilM^ » sénateurs Michel et Décossard, élus sur deux listes par- i/tr74 » tielles, les citoyens Rouanez et Calice Bonneaux, recom- -l/L^j^ » mandables d'ailleurs sous tous les rapports^ furent deux // •) fois et successivement proposés, et qu'ils le seraient, o, 4, ?> S, 6 et 7 fois même, s'il y avait eu autant de sénateurs •) à élire. »
Or, malgré le mot « recominandables «> dont se sei'vit cet orateur, le fait vrai était : qu'aux yeux de l'Opposition, M. Rouanez i)assait pour être un favori de Boyer, (|ué M. Galice Bonneaux était considéré comme tel aussi, ayant été aide de camp du Président i. C. Bonneaux
1 En ce moment , il était commissaire du giuivonirnicnt pics le IriLmiKil de cassation;
81 ÉTUDES SUl'i LHlblOlKE DHAÏTI.
avait nu autre tort, — celui d'avoir pris une part active à l'arrestation des représeutans, dans l'atVaire du 30aoùti8!22.
Il résultait maintenant de tous ces discours, que l'Opposition semblait renoncer à l'idée de faire concourir les quinze candidats exigés, à l'élection des cinq sénateurs , pour admettre néanmoins cette liste générale fractionnée comme Pétion et Boyer l'avaient fait antérieurement; et ce, afin que ce dernier n'eût pas la faculté de reproduire les mêmes candidats à la même session. Mais tous ces orateurs repoussèrent les argumens du message du Sénat avec plus ou moins d'aigreur; ils lancèrent des traits contre ce corps, en rappelant les faits de Tannée précédente entre les deux branches du corps législatif, notamment la substitution que le Sénat avait opérée, de son chef, dans la loi rendue sur les douanes.
Le rôle que le représentant D. Saint-Preux jouait dans l'Opposition, mérite une mention particulière du discours qu'il prononça dans cette séance : aussi bien ses lumières supérieures à celles des autres orateurs lui valent cette distinction. Répondant d'abord à certaines paroles de son collègue Roquirol, qu'il considérait comme un fait personnel, il dit :
« Les principes que je professe me donnent la conscience de toujours rendre hommage à la vérité, alors même qu'elle fait honneur à mes plus acharnés et puissans ennemis. Le représentant Roquirol m'aurait-il fait l'injure de penser qu'il m'arrive d'être flatteur quelquefois^ et que c'est pour plaire que je l'ai dit et que je le répète encore : Sous aucun gouvernement le peuple haïtien n'a eu plus de garanties, contre l'arbitraire et le despotisme, qu'aujourd'iiui. »
[18o9| ciiu'i-rnR ii. ~ 8,"
Mais il expliqua sa pensée, en faisant allusion à la cous- ^j J-^2yCL^>tA. titution dont Pétion dota le pays, c en créant la repré- J,^'^''''^^' » sen talion nationale pour contrepeser le pouvoir exécutif '~^''~' » empêcher le retour du despotisme et donner au peuple » le sentiment de ses droils, de sa force et de son de- » voir... »
« Ainsi, poursuivit-il, les garanties dont le peuple jouit actuellement, pour être plus efficaces que celles de ces époques de despotisme et d'anarchie, ne sont certainement pas toutes les garanties qu'assure à la nation la constitution revisée. L'armée est-elle formée, entretenue, organisée, payée et gouvernée conformément à l'art. 38 de cette constitution? Le mode de son recrutement, celui de l'avancement de ses officiers, et la durée du service militaire, sont-ils réglés par une loi? L'agriculture, le commerce^ l'industrie, les arts et les sciences, reçoivent-ils cette protection légale que leur assure la constitution? L'administration générale des tinances n'esl-elle pas un épisode des administrations de ces temps déplorables, abandonnée à l'arbitraire? Les dépenses publiques même^ en ce moment où le pays esl obligé envers une grande puissance étrangère, sont-elles réglées par un budget voté d'avance, pour empêcher la dilapidation des revenus publics? Enfin, le peuple est-il aussi heureux que la féctmdité du sol lui donne le droit de l'être? »
A ce moment seulement, le président de la Chambre s'aperçut que son lieutenant s'écartait de la question ; il l'y rappela.
L'orateur discourut alors sur le texte de l'art. 108 delà constitution et y trouva de nouveau et suivant sa manière de Tinterpréler^ que le pouvoir ex<M'utif était tenu de présenter à la (Chambre une seule lisle de (piinze candidats
pris dans la généralité des citoyens, possédant des talens, des vertus et du patriotisme, qualités requises par l'article 104^ et non pas une liste distincte pour chacun des cinq sénateurs qu'il fallait élire dans cette session.
« Car, dit-il, la Chambre a besoin d'être en garde contre l'affection qui, en haute politi(|ue, est la plus dangereuse des passions, et dont l'influence, dans la composition du Sénat, peut donner au pays un gouvernement de famille ^ Sans doute, le plus affreux, le plus désespérant désenchantement attaché au malheur, c'est la défiance de l'avenir. Eh! pourtant, le système dans lequel on persiste nous l'inspire! Est ce là l'intention du peuple? Etait-ce là le but de la révolution? Non! sans doute non! Au nom du peuple, qui est essentiellement souverain -, au nom de V armée, au nom de sa pauvreté et de ses souffrances, je proteste de toute la force d'une âme libre et fière de ses convictions profondes et intimes, contre toute élection partielle et successive , contre toute délibération de la Chambre elle-même, dont l'objet serait de fouler aux pieds l'exemple que nous a légué l'immortel fondateur de la République, si digne d'une admiration pleine d'estime, si digne enfin d'une noble imitation ! »
Supposant ensuite que la Chambre cédât au vœti dii pouvoir exécutif et du Sénat, l'orateur dit :
« La Chambre deviendra complice et assumera la responsabilité de cette manœuvre aristocratique ; elle contribuera à fermer les portes du Sénat au talent, à la vertu et au patriotisme, dont le malheur serait, non de déplaire, mais
1 L'Opposition reprochait à Boyor, la présence an Sénat de MM. Bazelais, son gendre, ft IMadioii, son neven par alliance Elle lui reprochait encore, nous venons de le dire, d'avoir proposé denx fois MM. Ronanez et C. Bonneaiix. Voilà à quoi cette phrase faisait allnsion, si elle n'y comprenait pas encore d'antres sénateurs « rédacteurs de messages. »
de ne point appartenir à ce petit nombre de privilégiés qui, depuis vingt années, alternent tour à tour au Sénat et aux grandes fonctions administratives, quoique dénués de cette lionoral)le passion du bonheur des citoyens, qui seule affermit les gouvernemens et rend imperturbable Ig. paix publique. »
Engageant ensuite la Chambre à persévérer dans l'interprétation qu'il donnait à l'art. 108, l'orateur dit :
« Que de graves conséquences ne doivent pas découler des erremens dont vous voulez sortir,! Si vous y retom^ bez..., vous mettrez dans les mains du pouvoir exécutif, s'il est méchant, le plus puissant moyen d'organiser le despotisme légal. Il composera un Sénat à sa dévotion, lequel sera le plus terrible instrument de ses funestes desseins. Alors, vous aurez cessé d'être, ou l'âge vous aura éloignés de cette tribune, et le boulet que vous aurez lancé contre la liberté, ira mourir sur la tête de vos fils et de vos neveux! »
Après ces considérations générales le fougueux tribun continua ; ~
h Entre un pouvoir qui, Siy antT initiative des lois d'amélioration , s'obstine à ne point adhérer à aucune des plaintes , des doléances du peuple , et l'assemblée de ses représentans, qui n'a pas le droit de lui demander compte de sa résistance à l'accomplissement du bien public ; en présence de la misère générale , quel moyen reste-t'il pour obtenir les améliorations sociales? Or, quand un tel moyen ne se trouve pas dans l'organisation politique, les représentans conservent leur honneur et leur intégrité, en protestant contre la force, la violence et l'arbitraire; dont on pourrait se servir pour leur arracher un consentement que réprouvent leur conscience et la consti-
88 K'iiDKs sri; i.iiistoiije dh.vïti.
tiilioii, qui esl TcMoile polaire (le leurs aciions. la question est arrivée à son point cnlminant.
» Examinons Vimmiociion inconstiUitionnelle du Sénat
dans cette affaire Il est vrai que depuis l'ouverture de
cette législature, il s'est appliqué, avec une préoccupation persécutrice, à provoquer, à outrager et à censurer injurieusement la Chambre, comme si les représentans du souverain pouvaient dépendre et être placés sous l'obéissance d'un Sénat, ouvrage de leur vote! Eh! comment ne s'arrogerait-il pas cette puissance incommensurable et despotique, ce Sénat qui, en 1825, sans discussion des intérêts nationaux, accepta l'ordonnance du 17 avril dont les dispositions causèrent une telle crise dans le commerce, que les contre-coups ont jeté le pays dans cet état &q pauvreté dont il ne se relèvera jamais, tant que le Sénat n'abjurera pas son système stationnaire ? Ce Sénat qui, en 183i, au mépris de l'art. 161 delà constitution dont les principes ne confient au pouvoir exécutif que la simple surveillance de la perception des contributions publiques, et à la faveur de son funeste veto ou plutôt de Vahus qu'il en fait, priva la Chambre de l'initiative du mode de perception des impôts, et la conféra au pouvoir exécutif sous le titre de régie '. Ce Sénat qui, en 1837, a rejeté les lois de patentes et d'impôt foncier votéesparlaChambrepour l'année 1838, sons le prétexte inconstitutionnel qu'elles avaient empiété sur les attributions du pouvoir exécutif qui , en matière d'impôt, n'a que des ordres à donner pour en faire opérer le versement. Ce même Sénat, bien qu'il ne puisse exercer son veto absolu qu'une fois, mais s'embarrassant si peu de la constitution et de cette misère générale qui accable
1 .l'ai déjà dit que colle distii.ction entre les lois d'impôt et leur régie, fut provoquée en 1833 p.Ti- le sénateur .1, r,enr?»,<, .;mi des cliefs de l'Opposition.
I 18Ôi)] CllAPlTP.E 11. 89
loules les familles, quelle que soit leur condiliou, rejeta souyerainement les mêmes lois de patentes et d'impôt foncier, adoptées pour cette année dans un esprit relatif à la stagnation des affaires, et autorisa la perception arbitraire des quotités d'impôt que les représentans du peuple n'ont pas consentie. Ce Sénat qui, dans la même année 1838, usurpa sur les pouvoirs de la représentation nationale l'initiative de la loi d'impôt indirect prélevé aux douanes sur les consommations du peuple, à dessein d'illimiter la puissance exécutrice, de détruire l'équilibre social et d'arracher à la Chambre cette force indispensable pour contre-
peser l'autorité envahissante de l'exécutif Ce Sénat qui
a expulsé de son sein un de ses membres^ parce qu'il avait cru faire hommage de la violation de la constitution, en se prosternant devant un pouvoir dont les actes sont soumis à son contrôle, et qui n'a pas rovgi de la réintégration du sénateur accusé ; s'il n'est pas coupable, du moins il n'est pas justifié aux yeux du pays. Lorsque les garanties sénatoriales sont des déceptions, des illusions trompeuses, des pièges tendus à la confiance, que peuvent être les garanties publiques dans un tel état de choses?
» C'est encore ce Sénat qui, aujourd'hui, vient s'ingérer dansunequestionqui, par sa nature, est préexistante à sa composition, uniquement pour jouir de sa toute-puissance législative. Aux ^qux cl' un ennemi si «cArtrne de la représentation nationale et deses vœux de progrès et d'amélioration, Haïti et le monde civilisé, à l'avance, demeuraient persuadés que la Chambre n'aurait jamais eu raison. En général, on s'attendait à tous les sophismes les plus grossiers comme les plus limés, ([ui auraient une tendance à tout déguiser. Le message du ScMiat a confirmé ces prévisions
9t) ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI.
» Enfin, Messieurs, le Sénat sépare les orateurs et la tri-, bnne, de la Chambre, sans douledans la secrète intention de signaler les représentans qui ont le courage de leur opinion, à la vindicte de quelque puissance vengeresse : comme s'il ignorait que le système dominant est en désaccord avec la disposition des esprits, comme si le pays, si les citoyens, les familles, tous les Haïtiens enfin, ne préféreraient le malheur qu'on leur fait appréhender, à cette misère hideuse qui jette toutes les espérances dans une longue et cruelle agonie. La Chambre ne séparera pas le Sénat, de ses rédacteurs de messages et décomptes-rendus, parce que la Chambre n'a pas à incriminer la jouissance de la liberté d'opinion; m§iis elle signalera au pays toutes les déviations de la constitution, tous les abus de ses plus saintes maximes; en un mot, elle dira : — de violation en violation^ d'interprétation en interprétation, le Sénat transformera la constitution en un code de despotisme pour le méchant qui saisira les rênes du gouvernement.
» Je persiste et je vote qu'il n'y ait point d'élection, à moins qu'on n'ait remis tous les candidats pour l'élection des sénateurs. Je vote, avant tout, pour la protestation préalable contre la décision du Sénat. »
« Le président de la Chambre mit aux voix : si l'on vo- » tera la protestation avant dépassera l'élection du séna- « teur à élire? A une grande majorité, la Chambre a décidé : )> que la question préalable est la protestation, et ensuite » V élection du sénateur. La séance publique est levée et ren- » voyéeàlundiT octobre, La Chambre passe en comité » général ^ . »
Le fait est que, sur 55 membres présens, 52 votèrent
1 La Feuille du Commerce, ;\ clufaiit du îiullelin des lois, nous a fourni tout ce que nous veni is de rapporter.
[1859] CHAPITRE II. 9i
pour discuter le projet de protestation au lundi suivant^ '(]Lê%^i mais acquis dès le 4, et 21 votèrent contre cette résolution, - ^ '
On peut concevoir l'agitation qui eut lieu à cette séance du 4 octobre, tant parmi les représentans que dans X&r/J/VhMi' nombreux auditoire qui y assistait, quand les paroles \é-' \l, ^ p^^^{ hémentes de D. Saint-Preux remuaient toutes les fibres. Ceux des membres de la Chambre qui étaient en opposition à ses opinions n'osèrent pas aborder la tribune; ils craignaient les murmures da public, qui accueillaient Daguerre toutes les fois qu'il y montait lui-même; mais ils se réser^ vèrent une action extérieure, afin de se séparer de la majo^rite qui venait de décider qu'une protestation préalable serait rédigée contre l'opinion du Sénat et du Président d'Haïti.
A cet effet, le 5 octobre, ils signèrent, au nombre de 51, une protestation contre la résolution de la Chambre et qu'ils adressèrent à Boyer, Après lui avoir dit qu'ils ne voulaient ' ;- f^ point coopérer à aucun acte subversif de l'ordre et de la tranquillité publique, ils ajoutèrent ;
« Nous vous présentons donc , Président, notre protestation qui renferme nos motifs, en nous réservant de les expliquer plus amplement au peuple, si le cas y échet. Nous prions V. E. de ne pas taire ces circonstances à la nation^ et d'ordonner que la publicité de ces pièces ait lieu sous le plus bref délai pour notre garantie légale , tant envers elle qu'envers les autres pouvoirs délégués par l'acte constitutionnel. » — La protestation se terminait ainsi ; « Nous déclarons, en outre, à la nation et à la Chambre, -protester contre tout ce qui a été fait à la séance du vendredi 4 du courant. Nous déclarons de plus a la Chambre notre détermination de ne plus assister à ses séances, jusqu'à ce qu'elle ait pris une marche plus en
92 ÉTIDKS SLU l" H IhTUl !',!■: d'iIAÏTI,
. harmonie avec nos convictions, et qui noiis assnre la libre manifestation de nos opinions. »
Ces deux pièces parurent le 6 octobre dans la partie officielle du Télégraphe ' . •
Si l'on ne considère que le résultat définitif de l'entreprise formée par l'Opposition, convaincue ou non des doctrines qu'elle professait, — le renversement de Boyer du pouvoir, — en se plaçant à son point de vue, on applaudira sans doute à ses efforts dans le but qu'elle poursuivait, aux attaques passionnées contre le pouvoir exécutif, contre le Sénat, dont le discours prononcé par D. Saint- Preux otïre l'expression. Mais, si l'on se reporte à Tannée 1859, si l'on examine froidement ce résultat définitif en lui-même, pour juger s'il a \>roàmt phts de bien-que de mal pour la patrie, peut-être blâmera-t-on l'Opposition et son véhément orateur d'avoir poussé les choses si loin. Après avoir proclamé, en 1858, que » le Sénat était revêtu d'un » pouvoir essentiellement modérateur, cliargé d'établir » l'équilibre entre la nation et son chef, » comment cet orateur pouvait-il décliner l'opinion de ce corps, ainsi qu'il le fit, par des paroles aussi acerbes, en lui supposant de perverses intentions contre les libertés publiques, en faisant remonter ses accusations jusqu'à l'acceptation de l'ordonnance de Charles X, pour mieux prouver, selon lui, que le Sénat connivait avec le Président d'Haïti pour faire le malheur du pays, pour opprimer la nation? Si les membres de la Chambre, ou plutôt de l'Opposition, avaient
^ Je (lois dire ici que ces cleux. actes furent rédigés par M. Auguste Bronard, devenu par la suite un chaud opposant an gonvernement de Boyer. J'affirme, sur mon honneur, qu'il m'en montia les projets qui furent retouchés par le général Inginac. Voyrz ce que ce général dit à ce sujet dans ses Mémoires de 1843, page 96. M. A. Bronard et son oncle Valéry Renaud firent des démarches actives auprès des rcprésentans de la partie de l'Est, pour les déteiminor à se rallier au pouvoir exécutif. A chacun sa part de responsabilité devant la postérité I
[1859] CHAI'llKE H. 95
leur opinion sur le sens qu'il fallait donner aux art. 107, 108 et 109 de la constitution, ceux du Sénat pouvaient Lien aussi avoir la leur; et en leur contestant ce droit, c'était faire preuve d'une prétention insoutenable ; de même qu'en suspectant la sincérité du patriotisme des sénateurs, on prouvait une prévention injuste. Les antécédens des hommes, opposés les uns aux autres dans cette interprétation constitutionnelle^ '^pouvaient se comparer, et les sénateurs n'avaient rien à redouter dans cette comparaison.
Le seul reproche, fondé en apparence, que l'Opposition pouvait faire à Boyer dans la présentation des candidats, était celui qui fut exprimé par le représentant Loizeau (de Jacmel), en rappelant que le Président avait reproduit, dans la session de 1838, une seconde fois, deux des mêmes candidats, MM. Rouanez et C. Bonneaux. Mais la constitution ne luiôtait pas textuellement cette faculté; en cela, il se faisait tort à lui-même, en faisant pensera la généralité des citoyens, qu'il ne trouvait pas en quelque sorte parmi eux des personnes aussi distinguées que ces candidats pour être présentées à la Chambre. Mais quand l'art. 112 permettait la réélection d'un ancien sénateur, après un intervalle de trois années entre l'expiration de ses premières fonctions et cette réélection, les autres citoyens auraient donc eu autant de raison de se plaindre, et du Président et de la Chambre?
Il est certain qu'en demandant une liste générale de quinze candidats^ l'intention de l'auteur de cette proposition avait été : que l'élection des cinq sénateurs roulerait parmi ces candidats, sans fractionnement. Il ne parut soumis ;i l'idée du fractionnement (pie lorstpie la Chambre, ayant opposé à Boyer son propre [)récédent en 18121, et
celui de Pétioii en 1817, le Président lit remarquer ce fractionnement. Eh bien ! en admettant qu'il eût envoyé une liste générale , on est autorisé à penser que, même après cette remarque , l'Opposition eût fait adopter la première pensée de la proposition. Gomment aurait-on pu ensuite porter la Chambre à revenir sur cette élection ainsi consommée? Il aurait fallu, de guerre lasse, accepter les sénateurs élus, et cela eût été une règle pour l'avenir.
Qu'on ne croie pas que nous faisons là une supposition gratuite; car il parut dans la Feuille du Commerce du 6 octobre un article signé : Le Patriote, qui expliquait la véritable pensée de l'Opposition dans la question qu'elle sou^ leva. L'auteur de cet article examina la théorie de la constitution de 1846, afin de prouver que la Chambre seule avait raison à ce sujet. Il dit que dans l'article 107 se trouvaient V initiative aiUvihnéG au pouvoir exécutif pour k présentation des candidats, et V élection, et non pas la nomination, réservée à la Chambre; « que les listes parf> tielles facilitaient la reproduction des mêmes candidats » et annihilaient la coopération delà Chambre; quePétion » avait sainement interprété la constitution, son ouvrage ; » et cependant, en parlant de la liste générale qu'il envoya à la Chambre, en 1817, l'auteur de l'article dit encore :
« La Chambre avait à remplir ses obligations tracées par » l'arti 108, à élire sur cette liste. Or, rien ne limite cette » élection à chacune des fractions de la liste ; la liberté du » choix est absolue sur la liste fournie. Si les suffrages de la » Chambre ont porté sur chacune des six propositions, » c'est que cette élection est née de sa volonté; rien ne la » lui imposait ' »
1 L'article signé le Patriote fut attribué à M. Uiimai Lespiuasse, défenseur publie à la capitale. 11 l'avoua plus tard.
Ainsi donc, même en reconnaissant que Pétion comprenait mieux que personne le sens delà constitution, puisque « il avait présidé à la révision de celle de 1806, » l'Opposition n'admettait pas qu'il fût fondé à fractionner la liste générale qu'il fournit, afin que la Chambre n'élût les six sénateurs que parmi ces groupes de candidats, comme il chargea son président Pierre x4ndré de l'expliquer à ses collègues! La Chambre était souveraine!
D'après les doctrines émises par l'Opposition, on peut concevoir que si le Sénat avait résolu la question des listes de candidature telle qu'elle le voulait, pour contraindre Boyer à fournir à la Chambre une liste générale, la révolution eût été complète alors; car le chef de l'État eût perdu tout son prestige aux yeux du peuple, le Sénat eût été placé à la remorque de la Chambre, dirigée elle-même par les innovateurs dont l'éloquence l'entraînait sur cette mer orageuse.
Aussi Boyer se saisit-il de la protestation qui lui fut remise dès le 5 octol)re, par les 51 représentans qui se séparèrent de leurs collègues. Le dimanche 6, après avoir passé l'inspection des troupes de la capitale, entouré d'un grand état-major, il revint au palais de la présidence. Les troupes l'avaient accueilli au cri de : Vive le Président d'Haïti ! Il ordonna que tous les corps d'officiers se rendissent au palais ; la plupart des magistrats et des fonctionnaires publics -^ ^ > s'y trouvaient déjà réunis. En montant l'escalier du péris- -^^^J'^^^'^^ tyle, le Président rencontra M. David-Troy, directeur de /Va.^^ l'école nationale primaire , qui lui avait été dénoncé, il paraît, comme ayant approuvé la marche de l'Opposition, de même que presque tous les jeunes hommes de son âge. Boyer ne put se contenir; il adressa à David-ïroy les plus vifs reproches, en lui rap[)elaiit ([u'il n'avait cessé d'avoir
i>0 ÉïtUKS SLU l'hISTOUÎE DllAÏTl.
clos boutés pour lui depuis sa sortie du lycée, et il tinit par le (lestiluer de remploi qu'il occupait '. David-Troy se conduisit avec dignité; il essaya d'abord de donner des explications; mais voyant que le chef de l'État en était pbis irrité, il se retira du palais pendant que celui-ci y entrait, emportant sans doute dans son cœur le souvenir de ces reproches et de sa destitution si publiquement prononcée ; car il resta toujours opposant.
La scène qui suivit celle-lù fut plus orageuse encore. Boyer, à l'apogée d'une regrettable colère, tonna contre les membres de l'Opposition ([u'il qualitia de factieux qui voulaient le renversement du gouvernement et des institutions du pays, qui égaraient l'opinion publique, etc., etc. Il fit une chaleureuse allocution aux officiers militaires au milieu desquels il se plaça, pour les inviter à défendre le gouvernement contre les machinations des pervers. Le cri de : Yive le Président d'Haïti! répondit à ces paroles, et jamais on ne vit les militaires plus animés du désir d'obéir à ses ordres, quels qu'ils fussent. Plusieurs ofliciers supérieurs, dégainant leurs sabres à moitié ou y portant la main, lui dirent : «Parlez, Président, et vos ennemis dis- » paraîtront! — Non, leur répondit-il, non, ne faites rien » à ces misérables! Si vous m'aimez, ne touchez pas à un ') seul de leurs cheveux ! » Les chefs des corps reçu-
j M j rent l'ordre de tenir les troupes cantonnées durant une se-
1 marne.
"Ni «^ Cette mesure, cette colère, ces accusations portées contre les opposans, la publication de la protestation des 51 repré-
1 Jl. Emilo Nau, employé d'administration, fut aussi destitué. Le journal VUninn qu'il rédigeait et qui avait publié les actes de l'Opposition, cessa de paraître. Ces deux dentitutions et d'autres qui les suivirent, achevèrent de rendre opposans tous les jeunes hommes du pays, àpeu d'eiccptions près.
[1839] cHAmiiE II. 97
sentans : tout faisait pressentir quelque chose de grave à la i^ iAxoM Chambre des communes; Le 7 octo])re, pendant que le corn- . ^.^ T^ mandant militaire du Port-au-Prince faisait publier une ordonnance , pour défendre toute réunion de citoyens dans le but « de traiter de matières politiques, soit dans » les rues ou places publiques, soit dans l'intérieur des » maisons, sous peine d'être considérés comme séditieux, » arrêtés et poursuivis, » 57 inemJ^res de la Chambre se réunissaient au local de ses séances : ils form.aient la majorité de ce corps, même dans le cas où tous les représentans eussent été à la capitale. Les o\ protestans avaient réuni /y
à eux six autres memljres. Ils prirent la résolution de re- ' ' ' constituer la Chambre, de reformer son bureau, en nom- " -^-^'£*-^ mantPhanorDupin, président, Latortue et Kenscoif, secré- (^ ^.^:.. taires.. Immédiatement après, ils procédèrent à l'élection ,. ^ r d'un sénateur, pris parmi les trois candidats que le Président d'Haïti avait proposés, le 9 septembre : M. Tassy (du Cap-Haïtien), fut élu en remplacement du colonel Frémont. Unedéputation de neuf représentans, y compris les membres du bureau, alla de suite au palais annoncer à Boyer ce qui venait de se passer à la Chambre.
Le Sénat s'était réuni aussi le lundi 7, jour ordinaire de ses séances. En l'absence de tout travail, il avait jugé convenable, dans les circonstances actuelles, d'envoyer une députation auprès de Boyer : cette députation était déjà au palais quand celle delà Chambre y arriva. Introduite dans la même salle, mais se tenant au côté opposé à celui où se trouvaient les sénateurs, cette députation de la Chambre vit venir le Président d'Haïti au devant d'elle. Dès que Boyer eut su l'objet de sa visite, il l'annonça à haute voix à la députation du Sénat : celle-ci se porta aussitôt auprès des représentans et !es félicita de la résolution qu'ils avaient
98 ÉTUDES SUU l'histoire d' HAÏTI.
prise et qui mettait \m terme aux anxiétés publiques. Des
poignées de main se donnèrent et la réconciliation entre le
Sénat et la Chambre s'opéra de cette manière ^.
UatmÂ/û ' "^® lendemain, la Chambre reconstituée se réunità l'extra-
^ ordinaire. Elle arrêta que : « les représentans H. Dumesle,
KJit' » D. Saint-Preux, Beaugé, E. Lochard, E. Lartigue, Cou-
^j, » ret et Loizeau, ayant provoqué une collision entre les
"^) pouvoirs politiques sur l'interprétation des art. 107, 108
» et 109 de la constitution, seront sommés de comparaître
» pardevant la Chambre pour se rétracter , faute de quoi ils
» seront éliminés de son sein. »
Les six représentans désignés ne s'étaient point présentés, ni à la séance du 7, ni à celle du 8. En recevant la sommation ci-dessns, ils rédigèrent ensemble une déclara- , tion motivée dans laquelle, loin de se rétracter, ils soute-
î naient leurs opinions d'après leurs convictions sur le sens de
ces articles constitutionnels. Ils adressèrent cette déclara- (û tion à la Chambre. Celle-ci se réunit le 9, et après en avoir
pris lecture, elle décréta V élimination de H. Dumesle, D. Saint-Preux, Beaugé, E. Loclïard, E. Lartigue et Couret, attendu que Loizeau seul comparut à la séance et adhéra à l'œuvre de la majorité. La Chambre envoya immédiatement une députation auprès du Président d'Haïti pour lui annoncer la mesure qu'elle venait de prendre.
Le même jour, le Sénat se réunit à l'extraordinaire. Sa députation envoyée le 7 auprès de Boyer, lui rendit compte de sa rencontre au palais avec celle de la Chambre : il ordonna l'impression des paroles prononcées à cette oc-
,-K^ \ L'histoire, pour être complète, doit dire que cette réconciliation fut encore scellée par des bouteilles d'excellent vin de Champagne que fit apporter Boyer. Il était heureux de voir terminer tout conflit entre les pouvoirs politiques. Hélas ! pourquoi ne fut-il l^ pas doué d'un caractère moins ardent I
casion. Ensuite, il répondit au message de la Chambre qui l'informait de l'élection du sénateur Tassy, en la félicitant de cette résolution prise dans l'intérêt de la paix publique . En annonçant à son tour cette élection au Président d'Haïti, le Sénat lui exprima sa satisfaction de l'harmonie heureusement rétablie entre les trois grands pouvoirs politiques. Boyer répondit le lendemain à ce message et s'en félicita également ''.
Dans ces circonstances^, le pouvoir exécutif se vit obligé à des mesures de sévérité à l'égard d'un certain nombre de fonctionnaires publics qui avaient manifesté de l'opposition envers lui. Le 9 octobre, le grand juge écrivit une lettre au commissaire du gouvernement près le tribunal civil du Port au-Prince, par laquelle il lui ordonna de no", tifier à ce tribunal, que les citoyens Dumai Lespinasse, défenseur public, et Charles Devimeux, notaire public, étaient suspendus de leurs fonctions.
Le Président d'Haïti lui-même écrivit au général Segrettier, commandant de l'arrondissement de Jérémie, pour Vinîormev qu'il destituait tous les fonctionnaires de cette ville qui avaient voté « une médaille en or » avec des inscriptions louangeuses au représentant H. Dumesle, en lui faisant remettre par E. Lartigue, et cette médaille et une adresse, signée d'eux et de beaucoup de citoyens, où sa conduite à la Chambre des communes était considérée comme l'œuvre d'un bon citoyeii;, d'un excellent patriote, qui demandait des réformes et des améliorations dans les institutions du pays. M. Honoré Féry, trésorier particulier
1 La Chambre élut ensuite, successivement, C, Bonueauî, Pli. César, Dalzon et Ckégaray, sénateurs eu remplacement de ceux dont les fonctions allaient expirer. On remanincra ici que le Sénat ne témoigna sa satisfaction, qu'à raison de l'éloctiou du sénateur Tassy; il ignorait ce qui se passait à la Chambre le même jour, pendant que les deux corps étaient en séance.
à Jérémie, était l'auteur de cette adresse et du vote de la médaille; et son exemple, joint à la grande considération dont il jouissait, avait déterminé tous ceux qui y concoururent.
Cettedécision du chef de l'État produisit une profonde sensation à Jérémie : la plupart des fonctionnaires destitués adressèrent au Président des lettres privées par lesquelles ils lui déclarèrent : qu'ils n'avaient point entendu faire de l'opposition au gouvernement, qu'ils avaient été induits en erreur sur le sens du vote de la médaille et de l'adresse, etc. Tous ceux qui firent ces déclarations privées furent replacés dans les emplois qu'ils occupaient ^ Mais M. Féry et d'autres restèrent opposans par le fait même de leur destitution, et ne croyant pas qu'il était de leur honneur de se rétracter d'un acte qu'ils avaient souscrit en toute liberté^.
1 11 est juste de dire que la plupart d'entre eux s'étaient laissés persuader, que la Chambre marchait en harmonie avec le Président, d'après le compte-rendu do la députation en date du 4 septembre, publié sur la Feuille du Commerce.
2 Au commencement de ce chapitre, on a vu nu acte d'opposition de la part de M. Féry, dans le refus de payer la patente à laquelle il était soumis. L'histoire doit tout dire des hommes dont elle parle, afin que l'on sache les motifs de leur conduite; et ce que je vais relater, je l'ai su du président Boyer lui-même, dont on jugera aussi la conduite.
En 1837, M. Féry était venu au Port-au-Prince, appelé par le Président. Celui-ci me dit, après qu'il eût prononcé toutes ces destitutions à Jérémie, qu'ayant été mécontent de W. Merlet, substitut, du commissaire du gouvernement, il avait voulu placer M. Féry commissaire près le tribunal civil de ce ressort; que lui ayant proposé cette charge en lui témoignant le désir qu'il l'acceptât, M. Féry avait cédé à ses instances et recommandé M. Numa Paret , son gendre^ pour lui succéder dans la charge de trésorier, étant déjà chef de ses bureaux et d'une probité honorable. Boyer accepta à son tour et promit à M. Féry de lui envoyer incessamment des lettres de provision pour lui et pour son gendre. Mais, me dit-il, à peine M. Féry était il retourné à Jérémie, qu'il fut dénoncé par le général Segrettier comme voulant favoriser le curé de la paroisse, dont la conduite scandaleuse avait suscité des plaintes de la part des autorités publiques et d'une grande partie des paroissiens. Alors, Boyer revint sur sa détermination et envoya un brevet de commissaire du gouvernement à M. Jlerlct, sans rien faire dire à M. Féry. Or, ces deux hommes étaient déjà en mésintelligeuce : on conçoit quel dut Être le sentiment éprouvé par M. Féry, en voyant élever en grade son antagoniste dont le Président s'était plaint a lui-même, et en ne recevant aucune explication de sa part.
Quand Boyer m'eut dit ces choses, je lui répondis : « Je ne m'étonne pas de l'opposition que fait M. Féry à votre gouvernement; car permettez-moi, Président, de
H. Duniesle, D. Saint-Preux et les autres repr^ éliminés de la Chambre des communes, n'avaient pi à quitter la capitale pour se rendre aux lieux de leur ..^ixiicile. Dans cette circonstance, le général Inginac, commandant l'arrondissement de Léogane, commit un acte arbitraire empreint de rancune: il envoya l'ordre au colonel Cerisier, commandant de la place et de la commune du Petit-Croave, d'exiger de H. Dumesle et de D. Saint-Preux l'exhibition du passeport qu'ils auraient dû prendre de l'autorité militaire de la capitale pour voyager à l'intérieur, et au cas qu'ils n'en seraient pas porteurs, de les arrêter et de les mettre en prison : ce qui eut lien. Or, le passeport n'était jamais demandé par qui que ce soit dans l'étendue de la République; chacun voyageait librement.
Aussitôt que Boyer eut appris l'exécution de l'ordre donné par le secrétaire général, il le fit révoquer et élargir les ex-représentans en blâmant Inginac. Néanmoins, cette persécution resta dans leur esprit et dans leur cœur, à la charge du pouvoir exécutif; et ils lui en voulurent davantage, par le langage tenu par le Président dans la proclamation qu'il publia le 10 octobre. Voici les principaux passages de cet acte adressé « aux Haïtiens, » et qui leur rappelait l'harmonie, la bonne entente qui avait toujours existé entre les trois grands pouvoirs, depuis la publication de la constitution de 1816 :
« Il était réservé à la SMégislature de voir attenter à cet
» vous faire observer, qu'il n'avait pas sollicité la charge du ministère public, que c'es^ a VOUS qui lui avez fait cette offre; et après avoir espéré de recevoir sa nomination et » celle de son gendre comme trésorier, en ne recevant de vous aucune communication à n ce sujet, son mécontentement est bien légitime. « Le Président convint à peu près de son toit, et il me dit que son intention avait été de proposer M. Féry parmi les candidats au sénatorial dans la session de cette année, mais qu'il n'avait pu le faire à raison de la médaille et de l'adresse qui l'accompagnait. On sait que M. Féry devint le chef de l'Opposition à Jérémie et qu'il coutiibua beaucoup à la chute de Boyer.
ordre de cîioses. Déjà, lors de sa première session, en 1857, la Chambre des représentans des communes, dominée par une poignée d'hommes pervers, avait donné le signal d'une dissidence dangereuse; toutefois, elle ne fit que s'essayer à des attaques qui devaient bientôt prendre un caractère plus hostile. En î8o8, le masque tomba, et l'on vit paraître cette adresse insidieuse qui eut pour résultat l'assassinat et la révolte du 2 mai. La révolte étouffée, les assassins punis, les factieux craignirent avec raison que l'opinion natio-' nale ne leur imputât les évènemens qui avaient eu lieu : car les coupables avaient fait de terribles aveux, car il y avait une accablante coïncidence entre la publicité de V adresse et l'exécution du complot. On ne crut donc pas prudent de refuser son concours au pouvoir exécutif.
« Aujourd'hui, plus de frein . Enhardi par la modération du gouvernement, cette poignée de factieux a voulu s'arroger à elle seule la souveraineté ; elle a prétendu régenter le Sénat et le pouvoir exécutif; elle a foulé aux pieds les formes constitutionnelles observées et consacrées depuis plus de vingt ans j enfin, comblant la mesure, elle a fait à la tribune un appel public à la sédition, après s'être représentée comme exposée à devenir martyr de ses convictions et du saint amour deja patrie^. Eh ! quelle est donc la fatalité attachée à lu 5* législature, que chacune de ses sessions est le présage de quelque événement sinistre, ou de quelque agitation séditieuse^?... Que voulaient donc les factieux? Renverser la constitution pour renverser le gouvernement, se saisir du pouvoir pour fonder le règne de l'oppression...
1 Les mots soulignés dans ce passage, le sont axissi dans la proclamation.
2 Allusion à l'affaire du dragon de Saint-Marc arrêté en mai 1837 près de la chauibre de Boyer, et ranni d'nn poignard ; à l'assasinat du général Inginac, à la révolte d'Etienne Manga, en mai 1838, et à nne .Hiitic affaire passée à Saint-Marc.
» Dans ces graves circonstances, les commandans d'arrondissemens et decommnnes, les commissaires, du gonvernement et tous antres officiers publics préposés à la répression des crimes ou délits, sont chargés^ sous leur responsabilité personnelle, de poursuivre et de faire punir, conformément à la loi, tous agitateurs qui tenteraient de troubler l'ordre public. »
Pendant les agitations de la capitale, au mois d'octobre, il se passait un fait à Saint-Marc, dont aucun acte du gouvernement ne fit mention spécialement, mais seulement par cette simple allusion qu'on trouve dans la proclamation ci-dessus.
Le général Bonnet fut informé à temps, qu'une conspiration ourdie dans la plaine de l'Artibonite, devait éclater dans la ville par sa mort projetée. Il paraît que le licenciement du régiment des dragons de l'Artibonite, ordonné en 1857, avait été la cause originelle de ce complot par le mécontentement qu'il produisit. Quoi qu'il en soit, les auteurs visibles furent arrêtés et interrogés afin d'être jugés par un conseil de guerre ; l'un d'entre eux, envoyé auprès du général Guerrier pour le décider à se déclarer chef du complot, fut arrêté par lui et expédié garotté au général Bonnet. Ce qu'il y eut de singulier dans cette affaire, c'est que l'un des prévenus déclara que le général Guerrier était lui-même l'âme du complot, et que, peu auparavant, il était venu de Saint-Michel passer une nuit dans l'Artibonite, chez le nommé Denis, ancien capitaine d'artillerie, reconnu pour être l'organisateur du complot. On dut passer outre sur cette déclaration en faisant juger les prévenus, à raison de l'arrestation opérée par le général Guerrier. Denis et deux auties furent condamnés à mort et exécutés à Saint-Marc. Pendant l'instruction du procès, l'ancien ca-
pitaine Joute Lérissé, arrêté comme complice, se donna un coup de couteau dans le ventre et n'en mourut pas, ayant été soigné ; mais il fat condamné avec d'autres à un emprisonnement durant quelques années. Dans cette affaire, des soupçons planèrent sur l'ancien représentant de Saint- Marc, nommé Adam, qui était un ami du général Guerrier et qui avait oî)tenu antérieurement l'estime et la confiance du général Bonnet ''.
Quelques jours après la publication de la proclamation de BoyCr, les principaux ofïiciers militaires de la garnison du Port-au-Prince lui présentèrent une adresse collective signée d'eux, par laquelle ils le remercièrent d'avoir fait une mention honoralile de la conduite tenue par les troupes, durant les récentes agitations, et d'avoir dit « qu'elles avaient bien mérité de la patrie. » Ils lui rappelèrent tous les principaux évènemens antérieurs ; que durant la guerre de l'indépendance et longtemps après, les troupes haïtiennes ne recevaient ni solde, ni rations, ni vêtemens, et qu'elles n'ont pas moins toujours agi sous les ordres de leurs chefs, dans l'intérêt de la patrie; qu'aujourd'hui et depuis longtemps, les troupes recevaient du gouvernement tous leurs besoins et qu'elles ne pourraient être dupes des factieux qui essayaient de les flatter pour les entraîner au désordre et à méconnaître leurs devoirs envers le chef de l'État; qu'elles reconnaissaient clairement que ces factieux voulaient la révision de la constitution, pour y introduire
1 A la fin de la même année, le général Bonnet vint au Port-au-Prince, et j'eus occasion 'Itft^'^' j^g causer ave lui de cette affaire. 11 me dit qu'il étaitjcouvaincu qu'elle avait été le frnitdes menées secrètes du général Guerrier, de même que la révolte d'Izidor; qu'il était venu à la capitale expressément pour affirmer à Boyer toutes les particularités qui motivaient sa conviction, mais que le Président, influencé par Inginac, ne la partageait pas. 11 est certain du moins qu'Inginac était l'antagoniste de Bonnet et suggérait souvent des pré- -ventious contre lui, peut-être par réminiscence de la scission du Sud, en 1810. Sans la présence de Bonnet à Saint-Marc, la Nord eût prononcé la sienne dans l'espoir d'y eu traîner l'Artihouite.
(1859] cnAPiTP.K n. 103
des cliangemens funestes à la prospérité du pays, notam- -v oi:!^ ment en ce qui concerne « la présidence à vie et l'exclu- ;X » sion de la race blanche de la société haïtienne, etc. » /O ^ Enfin, ces officiers priaient le Président de compter sur la^ '■"^'t'^ fidélité et l'obéissance de toute l'armée de la République dont ils se rendaient les organes ' .
, Cette adresse fut publiée dans le Télégraphe du 27 octo- / bre ; elle servit de type à une foule d'autres de la part des 'UJ-t^'Cl autres corps de l'armée, des généraux et autres officiers, des magistrats et des fonctionnaires publics dans toute l'étendue de la République. A l'envi. chacun se plut à témoigner de son dévouement au chef de l'État et de son désir de coopérer avec lui au maintien des institutions politiques du pays ; et ces actes ne servirent c[ue trop à porter Boyer à penser que l'Opposition ne pourrait rien de plus que ce qu'elle avait fait, que de son côté il devait persévérer clans sa manière de voir les choses et d'administrer comme par le passé.
Cependant, il aurait dû réfléchir, cpantà l'Opposition et à ceux qui s'en étaient déclarés les organes dans la Chambre des communes, qu'elle et eux ne s'arrêteraient pas là et qu'il n'était pas dans la nature des choses, que des représentans exclus, expulsés ou éliminés de cette Chambre, en violation ouverte du pacte social qui garantissait la liberté de leurs opinions, se soumissent passivement au décret rendu par leurs collègues. Aux yeux du public éclairé et de la majorité du peuple même, l'exclusion prononcée contre eux dans ces circonstances ne devait paraître que l'effet d'une passion, ou d'une intimidation exercée sur
1 n est certain que divers colonels s'étaient adressés au secrétaire général Inginac, pour lui manifester leur désir de donner publiquement à Boyer un témoignage de leur fidélité. Il leur conseilla de faire nue adresse collective, et ils le prièrent de la rédiger pour eiix.
l'esprit de la Chambre parle Président d'Haïti, Sans donte^ cette exclusion était en grande partie le résultat de l'intimidation : mais, pour être juste envers Boyer, on ne doit pas oublier qu'il se trouvait dans la Chambre, des hommes qui avaient contribué à l'exclusion de H, Dumesle et de D. Saint-Preux, en 1855, et que, dans la séance du 3 juillet 1837 (nous l'avons fait remarquer), D. Saint-Preux avait prononcé des paroles violentes contre ces hommes qui ne lui répondirent point alors, mais qui gardèrent le ressentiment produit par ces paroles: de là l'exclusion de 1859 contre les deux chefs de l'Opposition et contre les autres représentans qui suivaient leur drapeau. Quand la Chambre
^ ^ reconstitua son bureau, le 7 octobre, qui fut élu président?
r^Jj^^'^ Phanor Dupin, Qui fut élu principal secrétaire ? Latortue ;
Mk *iàù c'est-à-dire, l'es deux représentans qui avaient le plus se- 'condé Milscent dans l'exclusion de 1 835.
n\ lÀ^^ ^^^^ autre considération ressort de celle de la présente année et devait frapper les esprits, sinon dans le moment même, du moins dans un court espace de temps. De quoi les représentans exclus étaient-ils accusés par la Chambre ? « d'avoir provoqué une coUisioîi entre les pouvoirs poli- » tiques sur l'interprétation des art. 107, 108 et 109 de la » constitution. » De quoi étaient-ils accusés par le Président d'Haïti dans sa proclamation ci-dessus? « d'être une » poignée d'hommes pervers, de factieux, qui avaient » voulu s'arroger la souveraineté pour régenter le Sénat » et le Douvoir exécutif, qui avaient fait un appel public » à la sédition, qui voulaient renverser la constitution » pour renverser le gouvernement, se saisir du pouvoir » pour fonder le règne de l'oppression. » Que l'on compare ces expressions à celles d'autres proclamations de Boyer, à propos de conspirations avortées qui entraîné
rent la mort des coupables, et l'on verra que c'est à peu près la même formule.
Or, le bon sens public ne pouvait manquer de faire cette comparaison et de dire : —Ou les représentans signalés ainsi sont coupables, et ils devaient être mis en état d'arrestation pour être jugés par la haute cour de justice ; — ou ils n'ont fait qu'user d'un droit constitutionnel en exprimant leurs opinions librement, et alors la Chambre ne pouvait les exclure de son sein, quand d'ailleurs la constitution ne lui en donnait pas le droit. En se posant ce dilemme , le public devait adopter la seconde proposition et considérer l'exclusion prononcée contre les représentans comme une oppression, déterminée surtout par l'intimidation exercée sur la Chambre par le Président d'Haïti ] car les circonstances favorisaient ce jugement, et c'était la troisième fois que la Chambre agissait ainsi à l'égard de ses membres, la deuxième fois à l'égard de H. Dumesle et D. Saint-Preux. Et alors, les représentans exclus devenaient « des victimes innocentes » aux yeux du public, Boyer perdait par là le prestige de la raison, et l'Opposition voyait ses rangs mieux garnis ^
Tel fut le déplorable résultat de cette affaire.
Bientôt après, la Chambre rendit, sur son initiative, les lois sur l'impôt foncier et sur les patentes, et d'après la proposition du pouvoir exécutif, une loi cjui porta amen-^i/'t/^-^^^^ dément au code rural en attribuant aux commandansmili- firtAJ^ tairesdes communes, seuls, la police des campagnes qu'ils
1 Puisqu'une nouvelle majorité de la Cliambie s'était formée pour repousser les doctrines de l'Opposition, il n'y avait qu'à la laisser parler inutilement et à voter toujours a contre elle; les opposans auraient fini par se lasser. Si on les avait laissés faire, 7 ils auraient sans doute protesté contre la liste partielle de trois candidats, mais ils auraient élu un sénateur ou se seraient abstenus de concourir à l'élection. Dans tous les cas, la'Cliambre, pas pins que le Sénat, n'avait le droit d'exclure ses membres.
partageaient auparavant avec les jnges de paix ; une loi sur la régie des impositions directes, enfin une loi sur la répression de la traite des noirs.
Cette dernière loi avait paru nécessaire, à l'occasion des négociations qui eurent lieu pour un traité de commerce et de navigation entre la Grande-Bretagne et la République et dont il est parlé au commencement de ce chapitre. Elle assimila la traite à la piraterie et donna le droit aux navires de guerre haïtiens » de capturer tout bâtiment^ n'im- » porte sa nationalité, qui serait surpris, faisant ou venant » de faire la traite, et de l'amener dans un des ports de la » République. S'il s'y trouvait des Haïtiens concourant à » ce crime, ils seraient livrés aux tribunaux criminels ju- » géant sans assistance du jury, et punis de mort; si des » étrangers, ceux-ci seraient remis au consul de leur » nation pour être livrés à la juridiction de leur pays, etc. »
Quant au Sénat, qui vota aussi ces lois, il put enfin répondre au message du Président d'Haïti, du 51 août, qui le consultait « sur les moyens qu'il croirait les plus propres à » amener la modification du système monétaire d'Haïti. » Sa réponse fut datée du 21 octobre; elle se résuma ainsi :
« 1° Nécessité absolue d'équilibrer les dépenses de l'État avec ses recettes ; — 2° Réduction autant que possible dans les chapitres de dépenses qui en sont encore susceptibles'; — 5° Perception plus intégrale des revenus du fisc par les agents de l'administration des finances; — 4'^ Augmentation du droit d'exportation sur les principaux produits du pays ; — 5° Création d'un nouvel impôt sur les liqueurs fortes fabriquées et consommées dans le pays ; — 6° Em-
'1 A vrai dire, les dépenses faites pour l'armée, en soldo, habillement, équipement, rations, étaient les seules qui comportassent des rédnctions.
[i859j CHAPITRE II. i09
ploi du surplus des revenus qui serait obtenu par les précédentes mesures, à amortir annuellement une partie des billets de caisse (papier-monnaie) ; — 7" Emploi du surplus des droits d'importation perçus en monnaies étrangères, à racheter les mêmes billets pour les amortir également. »
Chacun de ces moyens était développé dans le message du Sénat, pour mieux en prouver la possibilité graduelle, afin de ne pas apporter des perturbations dans les transactions du pays. Cet acte remonta à l'origine du papier-monnaie^ créé en 1826 par suite de l'engagement contracté de payer une indemnité à la France ; il examina aussi l'infériorité existante dans la monnaie métallique d'Haïti comparée à celle des autres nations, pour conclure, c[ue le gouvernement devait tendre à faire disparaître, graduellement, l'une et l'autre monnaie, afin de pouvoir en frapper une qui pût « remplacer la monnaie métallique actuelle » par une monnaie nationale d'ane valeur réelle , surtout » dans les vues de faciliter les petits échanges, » ce qui aurait permis aux monnaies étrangères, ou tout au moins à celle d'Espagne, de circuler concurremment.
Mais, pour obtenir ces résultats, pour opérer des réductions, surtout dans les dépenses faites pour l'armée, il fallait, non-seulement un esprit de suite dans l'administration, mais un état de paix, de tranquillité intérieures, et non des agitations incessantes produites par une Opposition systématique, contre un chef qui avait sans doute des défauts dans son caractère obstiné, mais qui possédait aussi des qualités du cœur, fort appréciables dans un pays telqu'HaVti'. M^^
1 Je snis fondé à dirç, qu'après cette session de 1839, Boyor était dégoûté du pouvoir /r/7"^Z^tjé^/ù cl qu'il eut la pensée de s'en démettre, Maik, des cousidératious politiques lui ayant C^'*^ (
été cxpobées, en luênie temps qu'il prévoyait no pas pouvoir habiter paisiblement ^^ \
Au moment où la session législative était close , le 19 novembre, le Président expédia à Jérémie M. Paul, administrateur des finances du Port-au-Prince, et le colonel Gupidon , aide de camp, afin de transmettre aux fonctionnaires publics de cette ville sa ferme volonté de maintenir l'ordre, que ceux qui venaient d'être révoqués et qui persistaient dans leur opposition essayaient de troubler. En même temps, Boyer nomma le colonel Frémont, son aide de camp, pour y aller prendre le commandement de la place et de la commune, et concourir avec le général Segrettier aux mesures nécessaires aux vues du gouvernement. Le calme se produisit dans le moment à Jérémie et dans son arrondissement, mais l'Opposition n'y fut pas moins vivace et rancunière.
Elle le devint encore dans cette ville, à propos d'une cir- /l£,/^ culaire, en date du 30 novembre, que le grand juge adressa
/Ij/ff aux commissaires du gouvernement près les tribunaux civils, pour leur rappeler V illégalité des ventes d'immeubles af'iéfS faites à des étrangers, contrairement à la constitution. A Jérémie, se trouvait le sieur Smith, anglais, qui habitait le pays depuis 1804 et qui avait acquis des propriétés. Il était un intime ami de M. Féry qui s'intéressa naturellement à sa position. Mais comme ce qui le concerne à cet égard vint à prendre des proportions plus larges en 1841, nous renvoyons à en parler dans le narré des faits à cette époque.
1840. — Mesures admiiistratives en faveur de l'agriculture et du commerce national. — Session législative : loi sur l'érection d'une chapelle destinée à recevoir les restes à.'A. Pétion ; loi portant modifications an code civil. — Message du Président d'Haïti exposant les motifs de ces modifications : leur examen. — Le Sénat reçoit communication des traités conclus avec la Grande-Bretagne et la France, pour faciliter la répression de la traite. — 1841. — Affaire de ï, B. Smith, anglais qui prétend être citoyen d'Haïti : rapport d'uue commission a ce sujet. — Le Sénat sanctionne les traités ci-dessus qxii sont publiés. — Projet de traité entre Haïti et la Belgique ; pourquoi il n'aboutit pas. — Session législative ; diverses lois rendues sur différentes matières; sur les délits commis par la voie de la presse, sur la police urbaine, etc., — Publication du journal le Manifeste et d'autres. — M. Granier de Cassagnac arrive ail Port-au-Prince ; ce qui s'ensuit. — Affaire du faux monnayeur Charles Touzalin. — Conduite de M. Levasseur, consul général de France, à cette occasioni — Le Manifeste pilblie contre lui un article outrageant; condamnation prononcée contr M. Dumai Lespinasse, rédacteur du journal et auteur de l'article. — Ce qu'exigeai» M» Levasseur* ~ Il rompt toutes relations Officielles avec le gouvernement et se retire à bord de la corvette lé B'ei'céau. — H requiert que l'amiral commandant la station des colonies françaises vienne au Port-au-Prince avec des forces maritimes.
Dans ses diverses adresses au pouvoir exécutif, votées sous l'inspiration de l'Opposition qui la dirigeait, la Chambre des communes, avait réclamé des mesures spéciales en faveur de l'agriculture et du commerce, comme si les lois existantes n'y avaient pas pourvu. Ainsi, quanta l'agriculture, on ne pouvait reprocher à Boyer d'avoir été avare d'ordres, de circulaires, d'arrêtés incessans pour qu'elle fût protégée par toutes les autorités secondaires. Après le code rural de 1826, qui était une spécialité à cet égard, une loi du 29 juillet 1828 vint permettre « d'abattre les
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» bêtes à cornes qui seraient trouvées dans les champs clos » et cultivés, » parce que ce code prescrivait de n'établir des battes, de n'élever des bestiaux que dans les lieux écartés de toutes cultures. Mais, sans faire précisément de tels établissemens, bien des propriétaires élevaient sur leurs habitations des bestiaux qui nuisaient à leurs voisins. Le 1^' février delà présente année^ le Président rendit un arrêté en exécution de ces dispositions législatives, les prescrivant de nouveau. Cet acte constata que des autorités même avaient établi des battes à la proximité des terrains en culture et il donnait aux propriétaires des campagnes la faculté, le droit de réprimer cet abus de pouvoir dans l'intérêt delà production agricole.
Six jours après, le secrétaire d'État Imbert adressa une circulaire aux administrateurs des iinances pour leur prescrire de faire exécuter les dispositions des art, 9 et 25 de la loi du 19 novembre 1859, sur la régie des impositions directes, conçues pour la protection due au commerce national. L'art. 9 disait ; « Le commerce de détail en achats » ou ventes, soit sur une place, soit de port à port, ou de » commune à commune, ou par le cabotage, est interdit » aux étrangers et à leurs bâtimens. » Le 25° disait : « Il » est défendu aux armateurs ou capitaines faisant le cabo- » tage dans les ports ouverts au commerce extérieur, de n recevoir à leur bord des pacotilles appartenant à des » étrangers, sous peine d'une amende de 25 à 100 gourdes. » L'amende contre les étrangers ou leurs bâtimens sera D de 100 à 1000 gourdes, outre la confiscation des mar- » chandises faisant I'oIjj et de la contravention. »
Le commerce et Tagriculturedu pays étaient donc l'objet de la sollicitude du gouvernement. Mais ses intentions étaient-elles toujours appréciées, ses ordres toujours exé-
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cLitésVQae d'opposans ne prêtaient pas une oreille complaisante aux plaintes que formaient des étrangers, toutes les fois qu'il revenait /à prescrire l'observation de la législation à leur égard? En 1837, on avait été à même de savoir les suggestions de certains négocians étrangers, quand la Chambre des communes demanda la suspension, sinon l'abrogation de la loi sur le payement des droits d'importation en monnaies éti'angères. Et que de fonctionnaires publics, préposés pour l'exécution des lois, se montraient insoucians ou indifférens à cet égard? Un opposant nous dirait, sans doute, qu'il fallait les révoquer. Oui, répontlrions-nous, ce serait bien s'il était possible d'en trouver de meilleurs. Au reste, on a vu depuis d'autres gouvernemens, d'autres régimes ; on a vu ce qui est plus décisif encore, on a vu les opposans à V œuvre; la question est jugée, car ils n'ont pu mieux faire que Boyer-
La session législative de cette année eut lieu à l'époque ordinaire. La Chambre des communes rendit sept lois, dont cinq sur la proposition du pouvoir exécutif et les deux autres d'après sa propre initiative : 1 o loi sur l'affermage des l)iens domaniaux ; 2° loi sur la vente des mêmes biens ; oo loi sur l'administration curiale dans les églises catholiques : ces trois lois mettant plus d'ordre et de régularité qu'antérieurement dans les matières dont elles traitaient; ¥ loi sur les patentes pour l'année iSil ; S'' loi sur l'impôt foncier; 6 ' loi sur l'érection d'une chapelle destinée à recevoir les restes d'Alexandre Pétion ; enfin, 7*^ loi portant modifications au code civil d'Haïti. //
Les causes de l'inexécution de la loi de 1818, sur Térec- ;,/ / tion d'un mausolée en l'honneur de Pétion, ont été expo- /■r
sées plusieurs fois dans cet ouvrage. De[)uis plusieurs an- J? />
nées, saconq^agne, Madame Joute Luchenais (devenue celle /"^
/QnM^^^^i^\
114 ÉTUDES SUR l'histoire DHAÏTI.
de Boyer, au même titre), avait fait commander à Paris un mausolée de très-beau marljre blanc, exécuté par un habile sculpteur, pour renfermer le cercueil dePétion, et un autre pour celui de sa fille Célie; mais elle n'avait pu obtenir de Boyer de les y placer dans le modeste tombeau de la place Pétion où ces cercueils sont déposés''. En 1840, il accueillit ou conçut l'idée d'affecter à l'érection d'une chapelle pour les recevoir, l'emplacement situé au Port-au- Prince où naquit Pétion , sur lequel on voyait encore la maison qui avait appartenu à sa mère; ((e là le projet de loi que la Chambre des communes vota d'urgence, et que le Sénat sanctionna, mais qui devait rester sans exécution par le fait de Boyer lui-même. L'art. 2 de cette loi disait : « Cette chapelle sera bâtie sur l'emplacement où naquit le » fondateur de la République, et dont la propriété a été, » pour cet objet, abandonnée au profit de l'Etat par sa fa- » raille '. » Et l'art, 3 était conçu ainsi : « Tout ce qui re- » garde l'étendue, la forme et la magnificence de ce mouun nument , est laissé à la haute direction du gouverne- » ment. »
Par les soins du Président, M. Rouanez, qui avait des connaissances en architecture, dressa un plan et un devis pour cette chapelle qui aurait répondu à l'objet qu'on avait en vue : d'honorer la mémoire du grand citoyen dont
1 Os marbres, exposés aux iiijiii'es du temps et écornés eu partie, gisent encore près de la place Pétion. On ne conçoit pas le refus fait à cette femme, qui voulait avoir la satisfaction de marquer sa gratitude envers Pétion, et donner un témoignage de tendresse à son intéressanse fille que la mort enleva à la fleur de rage.
2 L'art. 2 de la loi votée par la Chambre disait seulement : « Cette cliapoUe sera bâtie sur l'emplacement où naquit le foiidatcru- de la République. » Présidant le Sénat, je fis l'observation à mes collègues, que l'Etat ne pouvait pas disposer ainsi de cette propriété sans un acte de vente ou d'abandon de la part de la famille de Pétiou. Le Sénat avant agréé ces observations, elles furent communiquées à Boyer qui les accueillit et porta la Chambre à y consentir ; de 11 le second membre de cet article, mais j'ignore s'il y eut réellement un acte notarié constatant l'abandon, ainsi qu'il en était convenu.
[i840] CHAPITRE Ht. lis
toute la vie avait été consacrée au Ijonheur de son pays. Mais, le cliitTre de la dépense ayant été porté (autant que nous nous en ressouvenons) à 70 mille piastres, Boyer recula devant Vénormité du sacrifice que le trésor national eût fait; il ne fut plus question de chapelle, ni d'aucun autre monument en l'honneur de Pétion. Son successeur semble n'avoir pas compris qu'il ne devait pas léguer ce soin pieux à un autre chef d'Etat, et qu'en ajournant tou jours le vœu de la nation, il se faisait un tort immense dans l'opinion publique.
A cette époque même, on n'accueillit pas, on reprocha à Boyer les nombreuses modifications qu'il proposa aux chambres législatives, sur certaines dispositions du code civil de 1826, et que les législateurs acceptèrent et sanctionnèrent. Outre l'Opposition dont le rôle était de désapprouver toujours^ il y eut bien des esprits éclairés, amis du gouvernement, qui pensèrent que ces modifications altéraient trop les principes admis par les nations civilisées, dans les relations de la famille et dans les conventions sociales. Afin de mettre" le lecteur à même d'apprécier ce j^ugement, nous allons exposer les idées émises par Boyer, dans son message adressé à la Chambre des communes, le 30 avril , avant de parler des principales de ces modifications.
« Citoyens représentans^
» Depuis quatorze années que le code civil d'Haïti a été promulgué, la nation a pu apprécier l'avantage de possé-^ der un corps de lois, où se trouvent réunis, sous des classifications claires et précises, tous les principes qui régissent les deux grandes divisions du droit civil, lespersonncs et les biens. Mais Texpérience ayant démontré la nécessité
116 ÉTUDES SUR LHISiOlRF. DHAÏII,
de modifier plusieurs de ces lois, afin de mieux les approprier aux mœurs et aux besoins de la généralité des citoyens, il devient urgent d'y apporter les changemens que réclame la civilisation du pays.
» La condition de Venfant naturel mérite d'être améliorée : sa reconnaissance résultera de tout acte authentique. Admis au nombre des meml)res de la famille, il héritera de / ■ /j ^^"^ ^^^ ascendans et de tous ses collatéraux, comme ceux-ci 4^tAj^ hériteront de lui : sa part sera moitié de celle de l'héritier légitime. Il peut même acquérir f/es t/ro^ïs égaux, s'il vient à être légitimé soit par le mariage des auteurs de ses jours, soit par le mariage de l'un des deux avec une tierce personne.
)) Tout le monde gémit de voir les biens du mineur, déjà assez réduits par les formalités ruineuses des partages, se convertir, par les licitations ou les ventes , en de modiques sommes que dissipe bientôt la négligence ou la prodigalité d'un tuteur. Désormais, les partages se feront en famille, et ce qui reviendra au mineur, en fait d'immeubles, après Tacquittement des dettes, demeurera inaliénable. Cette garantie réelle donnée au mineur, permettra de lever l'hypothèque légale qui frappe tous les biens du tuteur, et sera ainsi, pour l'un et pour l'autre, un véritable bienfait.
» Il a paru convenable d'étendre la capacité du mineur émancipé. Arrivé à cette époque de la vie où il doit se choisir une carrière, et souvent même un établissement, il faut qu'il puisse disposer de ses biens actuels pour se préparer un avenir. Il sera donc habile à faire, mais avec l'assistance de son curateur, tous les actes à' aliénation que le majeur peut faire seul : s'il abusait de cette capacité, le bénéfice de r émancipation lui serait aussitôt retiré.
)) D'après le système du code de 1826, la femme mariée ne peut passer aucun acte, autres que les actes de pure ad-
miiiistration, sans y être autorisée par son mari , et à défaut, par la justice. Cette interdiction provient-elle de la faiblesse du sexe ? Non , sans doute , puisqu'ayant la célébration comme après la dissolution du mariage, la femme, si elle est majeure, jouit de la plénitude de ses droits. C'est donc un hommage rendu à la puissance maritale. Mais, combien l'homme paie cher cette prééminence ! Une hypothèque générale pèse sur les biens du mari^ et lorsqu'il en veut disposer, il faut, pour garantir l'acquéreur, que le mari obtienne, à son tour, le consentement de sa femme ; et si, dans un moment de caprice ou d'humeur, il plaît à la femme de le lui refuser, le mari n'a pas même la ressource du recours à la justice.
» Les bases du régime de la communauté et du régime dotal ont été aussi changées. Rien ne s'oppose maintenant à ce que la femme commune en I)iens, ou séparée de biens, ait la libre disposition de ses propres. Le fonds dotal ne sera plus tenu en dehors du commerce du mari que par exception ; car Vinaliénabilité cessera d'être le principe d'un régime qui deviendra ainsi plus accessible aux diverses positions sociales.
» Enfin, deux modifications bien simples apportées au système hypothécaire, vont rétablir la confiance dans les transactions, en donnant aux tiers les garanties qu'ils peuvent désirer. Lr publicité de tous \q^ privilèges et de toutes hypothèques par la voie de l'inscription, mettra à découvert la situation du débiteur ; et la transcription des titres de mutation purgera les immeubles de toutes charges et même de tous droits antérieurs.
» Je ne m'étendrai pas davantage , citoyens représentans, sur les changemens que renferme le projet de loi que vous avez sous les yeux ; ils ont tous pour but d'amé*^
H8 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI.
liorer nos institutions civiles ; et à ce titre, ils appellent au plus haut, degré la sollicitude de la législature. La Chambre, je n'en doute pas, apportera toute son attention à l'examen des systèmes nouveaux qui lui sont présentés, et elle en fera l'objet de ses plus sérieuses méditations.
» J'ai l'honneur, etc. Signé : Boyer''.))
i/Lafi ■ -^^ ^^^ rendue d'après cet exposé de motifs, remplaça
'/". 95 articles du code par autant d'autres, en ajouta 14 sous fe „ des numéros his, et en supprima 66.
/ ' Le premier qui fut modifié était l'art. 14 relatif aux personnes C[ui, en vertu de la constitution , sont habiles à acquérir la qualité de citoyen d'Haïti. Cet article les obligeait, « à leur arrivée dans le pays, » à se présenter devant le juge de paix du lieu pour déclarer leur intention à cet égard. Mais il pouvait se faire que de telles personnes n'eussent pas cette intention tout d'abord, qu'elles voulussent seulement habiter Haïti comme étranger, ou qu'elles voulussent examiner, étudier le pays avant de s'y résoudre: le nouvel art. L4, par sa rédaction, prévoyait ces cas en leur laissant la faculté de se présenter devant le juge de paix à toutes époques. Il prévoyait aussi le cas oii ce magistrat aurait lieu « de douter » de l'origine du postulant, et alors celui-ci serait tenu d'en justifier, soit par un acte de notoriété, soit par titres légaux.
Plusieurs des formalités relatives à la célébration du mariage, aux actes préparatoires, furent ou modifiées ou supprimées^ surtout quant aux oppositions, afin de donner plus de facilité à ce contrat civil si peu pratiqué en Haïti.
Les art. 199, 200, 201, 202 et 203 du code s'oppo-
1 Je sais f£iie M. Villevalei.v, notaire du gouvcniemeut et secrétaire particulier ilii -Président, contribua heanconp a lui faire adopter cette loi, par l'expérience qu'il jivait acquise dans les matières dont elle traite, et par les ohservations publiées en France par des jurisconsultes, surtout à l'égard du régime hypothécaire.
[1840] CHAPITRE III. ii9
sant à bien des actes de la part de la femme mariée, à moins d'y être autorisée par le mari, ou par la justice en cas de refus, furent remplacés par cet article-ci sous le n^ 201 : « La femme peut, sans l'autorisation de son mari, » recevoir un capital mobilier ou immobilier, s'obliger, » hypothéquer, acquérir et aliéner à titre gratuit ou oné- » reux, même ester en jugement, et généralement faire » toute espèce d'actes et de contrats, » i^
Ainsi, la femme était émancipée, tant à l'égard du mari*^^'^*^''*'^^ ^ qu'à celui du tribunal civil ou de son doyen, pour tous ces actes de la vie civile concernant ses intérêts propres»
Cependant, elle restait soumise a son mari dans le cas
suivant, art. 204 nouveau: «La femme ne peut ètvfy^^.^ ^Ji,^t^
» marchande publique sans l'autorisation de son mari,
» Les obligations que la femme, autorisée à être mar-
» chande publique, contracte pour ce qui concerne son
» négoce, engagent aussi le mari, s'il y a communauté
» entre eux. » La protection réclamée en faveur du com-
merce nécessita cette exception dans le nouveau système.
Les art. 206 à 2H inclusivement furent supprimés: ils avaient rapport au cas de condamnation du mari à des peines emportant la flétrissure, au cas d'interdiction ou d'absence, où la femme devait se faire autoriser par le doyen pour ester en jugement.
Ces nouvelles dispositions devaient paraître singulières aux magistrats, aux notaires, aux avocats, habitués à l'étude du droit civil français et aux commentaires de tant de jurisconsultes qui en ont traité dans leurs ouvrages, et dont l'opinion servait de boussole dans l'application du code civil d'Haïti. Aussi en fut-on généralement choqué. Mais, si l'on examinait et si Ton examine encore aujourd'hui, l'extrême différence exislant entre la civilisa-.
120 ÉTUDES SUR l'hJSTOIRE d'haÏT(.
tioii française et l'état si peu avancé de celle d'Haïli, entre lesmœursdes deux sociétés et les idées prédominantes dans chacune d'elles, peut-être aurait-on été moins froissé de ces modifications introduites dans le code haïtien. La ci- - yilisalion ne s'improvise pas chez un peuple quelconque ; elle est l'œuvre des siècles, du progrès des lumières, des institutions sociales perfectionnées successivement ' .Le régime colonial a pesé si longtemps en Haïti, il y a laissé des mœurs si différentes de celles de la France, quant à la constitution de la famille surtout, qu'une législation aussi avancée que l'est celle de cette ancienne métropole, aurait pu, ce nous semble, ne pas être adaptée immédiatement en tous points au jeune pays qui en tire son origine. Et si l'on considère que depuis son indépendance, il a toujours manqué de l'influence qu'exerce le pouvoir religieux chrétien sur les âmes, pour les porter à consacrer les liens de famille /^/ ' par le mariage, on pourra reconnaître que la législation
^ , seule était insuffisante dans cette œuvre. Elle était même si f impuisante à cet égard, que le chef du gouvernement qui \yi.UJ'-'Oij fit adopter ces codes pour le pays, que Boyer ne subit pas ^i^.-^.^.'t'C^'^/rinfluence qu'elle aurait dû exercer sur son esprit, pour légitimer les liens qui l'unissaient à sa femme ; car il fit la même faute, il eut le même tort que Pétion à ce sujet. En ne traçant pas l'exemple du mariage à ses concitoyens, il n'est pas étonnant qu'il ait été amené sitôt à proposer à la lé- Hrv^'^^ gislature, cette émancipation de la femme mariée, quant q^ihw à l'exercice de ses droits civils, qui, du reste, avait paru avoir sa raison d'être, dans l'aptitude incontestable jlMIl/iM , des femmes haïtiennes à gérer, à administrer leurs pro- %4v-.*<^' près biens, en dehors de la volonté de leurs maris, et
1 N usant pas dire qu'elle est Vœurre du temps (pour cause), j'exprime mon idée par d'antres mots.
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même des tribiinaiix. C'est parliculièremeiil dans le commerce qu'elles prouvent cette aptitude ; mais là, elles disposaientdes valeurs qui ne leur sont confiées que par le crédit dont elles jouissent et qui sont la propriété d'autrui ; il fallait alors le consentement du mari pour s'y livrer, et il s'obligeait en même temps qu'elle et sur ses propres biens, en cas de communauté entre eux. A un autre point de vue, la femme ne jouissant pas encore dans le pays de cette considération, de ce respect qui lui est dû par l'homme qui s'unit à son sort^ qui contracte avec elle une société où elle est égale par sa personne, peutêtre était-il convenable de l'émanciper quant à l'exercice de ses droits civils, afin de porter son mari à ces égards.
Les mêmes idées présidèrent à l'extension donnée à la capacité du mineur émancipé, assisté toutefois de son curateur, dans un pays où l'homme se forme plus tôt, et physiquement et moralement.
Le sort de V enfant naturel attira spécialement l'attention du législateur, par l'état civil de la très-grande majorité du peuple haïtien, par la rareté du mariage occasionnée par les causes déduites ci-dessus.
D'après le code, « les enfans nés hors mariage, autres » que ceux provenant d'un commerce incestueux ouadul- » térin, légalement reconnus avant le mariage subséquent » de leurs père et mère, peuvent être légitimés par ce ma- » riage. »
Le nouvel article 502 ne faisait plus de leur légitimation une simple faculté pour le père et la mère, mais elle naissait « par le fait seul du mariage subséquent. » Rien n'était plus juste, et par conséquent plus moral, que cette légitimation légale, puisque ces enfans avaient été reconnus
avant le mariage, ou qu'ils pouvaient l'être dans l'acte même de célébration.
Cet article donna de plus une faculté « à chacun des fu- » turs époux, avec le consentement de l'autre, de légiti- » mer^ dans l'acte civil de leur mariage, les enfans naturels » qu'il aurait eus particulièrement (d'une autre personne), » et qu'il aurait reconnus auparavant. » Et par le nouvel article 504, des enfans naturels ainsi légitimés, « issus » de l'un des futurs époux, n'auraient droit cju'à la suc- » cession de celui qui les aurait légitimés. »
Ces divers cas arrivaient souvent dans le pays; en disposant ainsi en faveur des enfans naturels, la nouvelle loi établissait l'union et la concorde dans les familles, par son équité basée sur l'amour que pères et mères doivent avoir pour tous leurs enfans.
Enfin, le nouvel article 305 ne faisait plus une obligation pour le père ou la mère d'un enfant naturel, de le reconnaître « par un acte spécial devant l'officier de l'état civil, » lorsqu'il n'aurait pas été reconnu dans son acte de » naissance; » mais « par tout acte authentique en mi- » nu te. »
A l'égard de la « puissance paternelle, » le code dispose surtout en faveur du père marié, et l'art. 324 rend sept autres de cette loi du code « communs aux pères et mères « des enfans naturels reconnus. » Le nouvel article 324 disait : « Les dispositions des articles 314 et suivans, jus- » ques et y compris le précédent 525, sont communs aux » pères et mères des enfans naturels légalement reconnus, » avec cette distinction que, si le père et la mère ne vivent » pas sous le même toit, la puissance paternelle appar- » tiendra exclusivement à celui des deux avec qui demeu- » rera l'enfant et qui en prendra soin. » Que de cas sem-
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blables n'existent pas dans le pays ! En les réglant ainsi, la nouyelle loi prévenait une foule de contestations entre hommes et femmes, auteurs des jours d'enfans naturels reconnus par eux.
La loi n° 15 du code contient l'article 576, disposant pour le cas où un trésor sera trouvé dans un fonds appartenant à un propriétaire. La nouvelle loi publia un article 576 bis ainsi conçu ; « Pendant vingt années^ à comp- » ter du jour de la promulgation de la présente loi, tout 5) trésor qui sera trouvé dans un terrain ayant primitive- » ment fait partie des domaines de la République, appar- » tiendra, moitié k] l'État, et moitié au propriétaire du » fonds. Si le trésor a été découvert par un tiers, il sera » partagé en portions égales entre l'Etat, le propriétaire du » fonds, et celui qui l'aura découvert. Si le trésor est » trouvé dans une propriété de l'Etat, celui qui l'aura dé- » couvert en aura le tiers, et le reste appartiendra à » l'Etat. »
L'esprit fiscal de Boyer se traduisait dans ce nouvel article. Ses motifs étaient : que l'Etat ayant vendu les biens du domaine public à très-bas prix, afin de rendre le plus grand nombre des Haïtiens propriétaires, n'avait pu, par cela même, aliéner en même temps les trésors qui y auraient été enfouis et que l'on parviendrait à découvrir ^ .
1 L'art. 576 bis, volé par la Chambre des communes sur la proposition du Président, attribuait à l'État la ioUUité du trésor. Lorsque la loi fut mise en discussion au Sénat que je présidais, je réclamai contre cette fiscalité que je trouvais injuste. Antérieurement, eierçant le ministère public, j'avais entendu les plaintes de quelques propriétaires de biens du domaine, dans les fonds desquels le gouvornement avait fait pratiquer des fonilles pour y chercher vainement dos trésors, sans nul souci des détériorations occasionnées par ces fouilles. Je réussis à faire partager mon avis par le Sénat qui chargea son bureau de proposer à Boyer, « que le propriétaire du fonds eût la moitié de tout 1) trésor que le gouvernement y découviirait. » Il y consentit et cette modification fut agréée parla Cliauibrc.
Dans la loi n" 16 «sur les successions, » d'importans changemens furent introduits en faveur «des enfans naturels. » L'art. 605 du code dispose : « que les enfans légiti- » mes ou leurs descendans succèdent à tous leurs ascen- )) dans, etc. ; » mais l'art. 606 veut que : « les enfans » naturels n'héritent de leur père ou mère, ou de leurs » ascendans naturels , qu'autant qu'ils ont été reconnus. » — Ils n'héritent jamais des ascendans légitimes de leur » père ou mère. » Le nouvel article 606 avait supprimé l'adjectif nafi/re/s qualifiant « ascendans, » et le second paragraphe de l'ancien article: de sorte que, les enfans naturels venaient en concurrence avec les enfans légitimes, pour hériter des « ascendans légitimes » de leur père ou mère.
D'après l'art. 608 du code : « s'il y a concours de des- » cendans légitimes et de descendans naturels^ la part de » l'enfant naturel devra toujours être le tiers de la part de » l'enfant légitime, etc. » Par le nouvel art. 608, cette part de l'enfant naturel avait été fixée à la moitié.
L'art. 624 exclut l'enfant naturel, même reconnu, de la succession des collatéraux légitimes de ses père ou mère ; et réciproquement, ces collatéraux n'ont aucun droit à sa succession, sauf l'exception consignée dans l'art. 625 , en faveur de ses frères ou sœurs légitimes, dans certains cas. Mais le nouvel article disait : « Dans toute succession colla- » térale, s'il y a concours d'héritiers légitimes et d'héri- » tiers naturels, de la même ligne, le partage s'opérera » entre eux en observant la proportion établie en l'art. 608 » (nouveau). — L'enfant naturel hérite de ses collatéraux » des deux lignes, lorsqu'il a été légalement reconnu par )) son père et par sa mère; s'il n'a été reconnu que par l'un » des deux, il n'hérite que des collatéraux appartenant à
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» la ligne de celui de ses père on mère qui l'a re- » connu.
Ces modifications apportées au code civil haïtien ont pu paraître et peuvent encore paraître de nature à ne pas, favoriser le mariage en Haïti ; mais , outre les raisons déjà déduites, le législateur de 1840 se préoccupa en cela des, ^ i^if;^'<4^ mœurs régnantes qui, malgré la loi , répugnent à faire une (}U',i^' différence entre des frères ou sœurs légitimes', et des frères .-■» ^» ^^ ou sœurs naturels. Dès lors , et vu l'immense majorité de ces derniers, surtout dans les masses , n'y avait-il pas jus- ■^'^S' ^f tice à les favoriser dans le partage des successions, plus que ne le fait le code? à leur accorder la moitié, au lieu du tiers, de la part afférente aux enfans légitimes? Les pères ou mères du pays n'aiment-ils pas également les uns et les autres? Toujours est-il cpe la nouvelle loi, en établissant encore une différence dans les parts d'héritage, suscitait ainsi les pères et mères à légitimer par le mariage les liens qui les unissaient.
A l'égard du « partage des biens » entre cohéritiers, ou de la «licitation, » la nouvelle loi avait substitué un notaire pour y procéder au lieu du tribunal civil , après une réunion des parties intéressées, de leurs tuteurs ou curateurs, en « assemblée de famille, » sous la présidence du « juge de paix» de la commune où s'ouvre la succession. Les règles prescrites à ce sujet furent très-étendues, afin de garantir les droits de chaque partie. — Ainsi que le disait le message de Boyer à la Chambre des communes, on avait voulu éviter « les formalités ruineuses des partages » dans tous les cas où il y a des mineurs, ou des interdits ou des aijsens. En effet, les nombreux actes y relatifs, faits pardevant les tribunaux civils, le papier timbré et l'enregistiGiiient auxquels ces actes sont soumis, les frais rêve-
Il26 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI.
liant aux défenseurs pu])lics employés nécessairement dans ces cas, la lenteur mise dans toutes ces procédures : tout contribue à réduire beaucoup la valeur des successions. Ensuite, les^tribunaux civils du pays ayant tous des juridictions fort étendues, tous ces frais et les lenteurs augmentent considérablement, quand l'ouverture d'une succession a lieu dans les communes éloignées du siège d'un tribunal
L'objet de la nouvelle loi était donc de favoriser les partages, en les faisant régler par les familles elles-mêmes sous la présidence du juge de paix de chaque localité. Mais, cette partie de la loi nouvelle fut, sans contredit, ce qui fit jeter les plus hauts cris aux avocats, presque tous opposans au gouvernement de Boyer : aussi , l'un d'entre eux profita- t-il des premiers momens de la révolution de 1 845 pour la faire abroger sous la dictature du gouvernement provisoire de cette année , et avec elle bien d'autres lois \
Nous nous arrêterons à ces explications qui, avec le message présidentiel, suffisent pour faire apprécier les motifs des modifications que le législateur avait cru devoir apporter aux dispositions du code civil.
A la fin de 1859, le gouvernement de Sa Majesté Britannique avait fait proposer à celui de la République, d'accéder aux conventions existantes entre la Grande-Bretagne et la France, dans le but de rendre plus efficaces les mesures antérieurement adoptées pour parvenir à la répression de
1 Voyez le décret du 221 mai 1843 proposé et rédigé par l'avocat Franklin, conseiilel' du gouvernement provisoire. Mais il se trouvera sans doute un ministre de la justice qui examinera ce que cettcloi avait de bou et d'utile, pour proposer an gouvernement haïtien de le consacrer de nouveau. Nous signalons surtout les dispositions relati-Ves kYenfdnt naturel.
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la Traite. Cette proposition ayant ol6 accueillie avec empressement, un traité avait été signé^ le 23 décembre, entre le consul général^ M. Courtenay, et le sénateur Yiallet, portant accession à ces conventions, sauf quelques modifications jugées nécessaires par rapport à la situation d'Haïti au milieu des Antilles. Le Sénat était alors en ajouruement ; mais pendant la session législative, le 22 mai, Boyer lui adressa un message qui lui donnait connaissance de ce fait, en lui soumettant le traité pour être examiné, en attendant que les ratifications de la Reine de la Grande-Bretagne parvinssent à Haïti. Le 50, le Sénat lui répondit : qu'il trouvait ce traité parfaitement en harmonie avec les principes de la République, et avec l'intérêt naturel qu'elle porte à la race noire. Par cette approbation, le Président d'Haïti était autorisé à ratifier lui-même ce traité, pour recevoir ensuite la sanction du Sénat. Ces ratifications, de part et d'autres, n'eurent lieu que l'année suivante, et nous y renvoyons à en parler de nouveau.
Le gouvernement de Sa Majesté le Roi des Français ayant eu avis du traité conclu le 25 décembre 1859, chargea M. Levasseur, son consul général à Haïti, de faire une semblable proposition au gouvernement de la République; et le 29 août 1 840, le sénateur Bazelais signa avec lui un autre traité d'accession dans le même but et à peu près dans les mêmes termes. Le Sénat ne put en avoir connaissance que dans la session de l'année suivante.
Une singulière affaire survint à Jérémie au mois de janvier 1841, dans laquelle on put reconnaître jusqu'à quel point l'Opposition de cette localité se laissait égarer par son aveuglement qui la portait à tout contester au gouvernement; On ))oun'a juger ses procédés par les faits ci-après.
l'-^S ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI.
Dès 1804^ un sieur T. B. Smith, anglais, vints'établii' en celle Tille en qualité de négociant consignataire^, en obtenant de Dessalines des lettres-patentes pour exercer cette industrie. Deux ans après, l'Empereur, se trouvant à Jérémie pendant sa dernière tournée dans le Sud, ordonna son renvoi du pays, soit que M. Smith lui en eût donné réellement sujet, soit qu'il fût encore sous la fâcheuse influence des mauvais sentiraens qui occasionnèrent l'assassinat de Thomas ïhuat à Jacmel. Cet ordre allait être exécuté, quand survint l'insurrection des Cayes, cjui entraîna la mort de Dessalines. En celle circonstance, le général Férou envoya M. Smith à la Jamaïque pour en rapporter des armes et des munitions. On peut facilement croire que cet étranger remplit cette mission avec zèle : il acquit dès-lors des titres à la considération des autorités et des citoyens. La révolte de la Grande-Anse lui fournit encore l'occasion de prouver son attachement au nouvel ordre de choses; il se joignit à la garde nationale pour aider au maintien de l'ordre public. Dans sa prospérité, rendant des services aux uns et aux autres, il finit par se faire considérer à Jérémie comme ayant des droits à la qualité de citoyen ; il obtint des patentes à ce titre pour l'exercice de son industrie, il acquit même des propriétés urbaines et rurales en son nom, il se maria en 4835 à une haïtienne. Dans tous ces actes et dans des procès qu'il eut pardevant les tribunaux, il fut qualifié de citoyen.
Cependant, en 1819, sur le refus cpielui avait fait le conseil des notables, de lui délivrer une patente comme haïtien, M. Smith adressa au Président une pétition appuyée de plus de cent signatures, dans latpielle il sollicitait une « letlre de naturalisation » du chef de l'Etat pour faire cesser tout doute sur sa qualité. iMais, le 20 juillet, le Pré-
[18-41} CHAPITRE ni. l"-29 />
sident écrivit au général Bazelais et aux autorités compo- Q^^^^^*^^^ > sant le conseil de notables, et leur enjoignit de ne pas con- ^"^'^i^^ ' sidérer cet étranger comme ayant acquis la qualité de d^-^-^''^'^'^^^ toyen, en félicitant le conseil du refus qu'il lui avait fait. ^ ^ Par ces ordres, Boyer. réfuta surtout les prétentions de ■ l/^^H^^^ M. Smitli^ d'après l'art. 28 de la constitution de 1806, corroboré par l'article 58 de celle de 1816, pour s'être trouvé présent dans le pays, avoir été admis dans la République à cette époque. C'était juger de la question comme le Sénat et Pétion en avaient décidé à l'égard de M. Olivier Carter^ autre Anglais, en 1812 '. Malgré cette décision, d'autres autorités de Jérémie continuèrent postérieurement à qualifier M. Smith de « citoyen d'Haïti. » En 1828, la commission chargée de taxer les personnes pour la contribution extraordinaire, à raison de leurs propriétés, consulta M. Imbert, secrétaire d'Etat, à ce sujet; et ce fonctionnaire ordonna de taxer les propriétés possédées par le sieur Smith : de là l'idée que le gouvernement lui reconnaissait la qualité de citoyen, puisqu'il n'ordonnait pas en même temps de poursuivre l'annullation des actes en vertu desquels il les possédait, ce qui aurait dû avoir lieu dès 1819. Et notez qu'en 1828 le sieur Smith avouait lui-même, dans une lettre du 20 mars adressée à cette commission, « qu'il existait une équivoqrie dans son état civil. »
Il avait sufïi des ordres dn Président, en 1819, pour le rendre mécontent; et quand l'Opposition prit naissance à Jérémie, lié d'amitié avec M. Féry, le sieur Smith s'n rangea avec toute l'ardeur de son caractère irascible : personne n'était autant que lui actif dans les idées de résistance au gouvernement. Le 6 février 1840, dans la circulaire du secrétaire d'Etat aux conseils de notables ,
HVovMZ toiiift 8 -lo cet o;iv;a?e, pages 58 rt iiiivantes.
T. ïl.
relative à la défense faite aux étrangers d'exercer aucune industrie réservée aux nationaux, il disait à celui de Jérémie : « Tel est le sieur Smith qui s 3 disait Haïtien. » La patente lui fut donc encore refusée à ce titre. Aussitôt, les opposans de Jérémie se joignirent à lui pour se plaindre du gouvernement : son irritation fut telle, que le ministère public lui intenta un procès au tribunal civil du lieu, aux fins de voir 'prononcer Tannullation de son acte de mariage et des actes translatifs des propriétés acquises par lui, avec défense de prendre désormais la qualité de citoyen. Le tribunal ayant sursis à prononcer sur la demande jusqu'à la production d'une copie en forme de la lettre du Président d'Haïti au conseil de notables, du20 juillet 1819, le ministère public le prit à partie en le dénonçant au tribunal de cassation.
Mais le Président jugea nécessaire de faire examiner par une commission les diverses questions qui se rattachaient à cette affaire^ afin de les éclairer aux yeux du public. Cette commission fut présidée par le secrétaire d'Etat Imbert, et composée du grand juge Voltaire, du secrétaire général Inginac, de l'amiral Panayoty, des sénateurs Pierre André, G. Bonneaux et B. Ardouin , du colonel Victor Poil^ des commissaires du gouvernement Louis Charles et F, Redon, près le tribunal de cassation et le tribunal civil du Port-au-Prince. Elle fit son rapport au Président d'Haïti la 12 mars, lequel fut imprimé. La commission examina les dispositions des constitutions successives du pays, de ■ puis l'acte d'indépendance; l'interprétation donnée en 1 812 par le Sénat et Pétion, de l'article 28 de celle de 1806, en insérant la pétition du sieur 0. Carter et les autres actes y relatifs; la conduite tenue en 1822 à l'égard des blancs qui se trouvaient dans la partie de l'Est; les faits rela^tifs
au sieur Smith, en produisant les lettres du Président, du 20 juillet 1819; et elle conclut enfin :
« A ce que l'erreur commise en diverses fois par les officiers publics de Jérémie, en qualifiant le sieur T. B. Smith de citoyen, en passant des actes en sa faveur contrairement aux diverses constitutions du pays^ ne saurait lui conférer la qualité dCEaïtien ; que ces actes étaient nuls de droit et devaient être annulléspar le tribunal civil, à la requête du ministère public ; que cet étranger devrait faire l'abandon ou une sorte de rétrocession des biens immeubles qu'il avait illégalement acquis, en faveur de ses enfans ou de qui lui plairait. » Quant à l'acte de mariage de 1855, la commission n'opina pas pour son annullation, biencjue le gouvernement défendit de tels actes, en Haïti, entre Haïtiens et étrangers, parce que le code civil, art. 155, les autorisait en pays étranger.
La commission, réfléchissant aux diverses circonstances de cette affaire, crut devoir proposer au Président l'adoption d'une mesure par forme de règlement d'administration publique, en exécution de la constitution et de l'art. 14 du code civil. Cette mesure devait consister à faire tenir à la secrétairerie générale du gouvernement un registre destiné à l'enregistrement,
l*' Des noms et qualités de tous les blancs qui étaient actuellement reconnus Haïtiens et habiles à en exercer les droits, en délivrant à ceux qui n'en auraient pas reçu, dans la partie de l'Est^, des lettres de naturalisation dont la forme serait rendue publique, avec mention^ sur le journal officiel;, des noms et qualités civiles de ces citoyens ;
2° Des noms et qualités de tous ceux qui, aux termes de l'art. 44 de la constitution^ sont habiles à jouir des droits civils et politiques qu'ils n'exercent qu'après a\'oir rempli
les formalités prescrites par le code civil. — Il était entendu que cette disposition n'aurait d'effet que pour V avenir et à l'égard des personnes qui viendraient résider en Haïti, dans l'intention d'en devenir citoyens.
Le Président se borna à faire publier le rapport de la commission, qui démontrait que les prétentions du sieur Smith étaient contraires à la constitution. Le ministère public ne reçut point Tordre de poursuivre Tannullation des actes notariés qui le concernaient ; son action en prise à partie contre le tribunal civil de Jérémie n'eut point de suite. C'est que Boyer n'agissait point en haine de ses ennemis, et qu'il était plus porté qu'on ne le croyait alors à user d'indulgence. Il considéra que le sieur Smith y avait droit par un séjour de 57 ans dans le pays, par les services qu'il avait pu rendre aux citoyens de Jérémie, par son mariage avec une Haïtienne, par la possession même des propriétés qu'il avait illégalement acquises, d'après l'erreur des officiers publics. Cet étranger était d'ailleurs d'un âge avancé et d'une santé débile ; il y aurait eu une sorte d'inhumanité de la part du pouvoir à faire agir contre lui ; et Boyer fit bien en s'abstenant, car il ne vécut pas longtemps après cette affaire.
Mais l'Opposition, à Jérémie, lui tint-elle compte de sa modération? Elle profita de cette affaire pour pousser les hauts cris; elle s'enhardit contre le chef du gouvernement que, pour son malheur, elle ne pouvait pas comprendre alors, tant la voix des passions prévalait dans cette localité el dans d'autres endroits \
1 La commission m'avait chargé de rédiger son rapport h Boyor. Lorsqu'il fut publié, Cft rapport devint im nouveau grief pour l'Opposition tout enliiire contre moi; car l'année précédente, j'avais dû répondre à un écrit anonyme que fît M. Féry, à propos du la destitution des fonctionuaires publics de Jérémie, et dans ma réponse je justifiais [C droit du gouvernement de prononcer cette destitution, parce qu'aucun fonctionnaire n'a celui d» lui faire opposition.
[l8il) CHAl'lTPvE III. iùù
Boyer n'adopta pas davaiilage la mesure proposée par la commission, relativement au registre à tenir à la secrétairerie générale. Il est \rai qu'en 1804 même, peut-être n'en fut-il pas tenu pour constater le nombre des blancs auxquels Dessalines délivra des lettres de naturalisation ; cette probabilité existe en présence du message du Sénat concernant le sieur 0. Carter, à qui ce corps demandait la production d'une telle lettre pour être admis à jouir des droits d'indigénat '.
Et quant aux personnes désignées par l'art. 44 delaconstitution de 1816, nous ne croyons pas qu'il y en ait beaucoup qui auront reçu du Président d'Haïti l'acte prescrit au S"* paragraphe de l'art. 14 du code civil. Aussi est-il certain que des individus de cette catégorie, après avoir longtemps joui publiquement de la qualité d'Haïtien, oui réclamé leur nationalité primitive, selon les circonstances où s'est trouvé le pays. De deux choses l'une, cependant : ou vous consentez volontairement à être « citoyen d'Haïti» qui vous ouvre ses bras, et alors vous devez en supporter les charges et les inconvéniens, tout en jouissant des droits que cette qualité vous confère ; — ou vous devez rester ce que vous étiez, étranger, en mettant le pied sur le sol de cette patrie, sans vous mêler de ses affaires intérieures, sans prétendre exercer aucun droit attaché à l'indigénat.
En mai de cette année, le Président présenta à la sanction du Sénat, les deux traités d'accession conclus par la République avec la Grande-Bretagne et la France, pour
1 On a vu dans vine note précédente, que Louis-PLilippe avait désiré savoir quel était le nombre des blancs qui jouissaient de la qualité d'Haïtien, et qu'il parut iiicré. dule à la réponse qui lui fut faite à ce sujet. Il avait raison de l'être, car aucun antre gouvernement que celui d'Haïti n'aurait été aussi négligent dans ce cas, qui formai une exception à la règle générale posée par la constitution du pays.
154 ÉTUDES sun l'histoire d'haïti.
favoriser la répression de la traite. Le 19 du même mois, cette sanction ayant été obtenue, un arrêté du Président ordonna la publication officielle de ces deux traités.
Après ceux de 1858^ conclus avec la France, S. M. le Roi des Belges avait nommé un consul au Port-au-Prince en la personne de M. Seeger, l'un des associés de la maison Weber qui entretenait des relations commerciales avec le port d'Anvers '. En 18 il, ce consul fut chargé de proposer au gouvernement haïtien, de conclure un traité d'amitié et de commerce pour consolider les rapports entre la Belgique et Haïti. A cet effet, Boyer donna ses pouvoirs au sénateur Tassy, et le traité eut lieu ; et par un message au Sénat, en date du 51 juillet, il lui en donna communication, en attendant qu'il fût soumis à la ratification du Roi Léopold. Quoique Sa Majesté ne Tait pas ratifié, il est convenable de faire connaître quelles étaient les vues de Boyer à cet égard, par cette partie du message du Sénat, en réponse au sien :
« Ainsi que le porte votre susdit message, le traité repose sur le principe général du traitement accordé à la nation la plus favorisée, et non sur celui de la réciprocité. Le Sénat pense comme vous. Président, que c'est sur cette base qu'il convient de traiter avec les puissances dont les nationaux entretiennent des relations avec Haïti, puisque dans l'état actuel de notre commerce et de notre navigation, il serait sans utilité pour le pays de stipuler des avantages dont il ne pourrait pas profiter, tandis que les
1 En 1838, ayant en Thouneur d'être présenté à S. M. le Roi des Belges qui se trouvait à Neuilly, je lui parlai des relations commerciales que la Belgique entretenait avec Haïti, par le port d'Anvers, et je lui citai M. Seeger, principal associé, alors, de la maison Weber. L'année suivante, M. Seeger reçut sa commission de consul.
[I8il| CHAPITRE III. 15S
étrangers retireraient tout le fruit de la réciprocité qui serait établie en leur faveur. Le Sénat approuve donc la teneur de ce traité. »
Depuis que M. Saint-Macary avait souscrit le traité avec le gouvernement français et que Boyer ne voulut pas ratifier, il était décidé à ne plus consentir à aucune clause de réciprocité^ dans ceux relatifs au commerce que la République pouvait faire avec les puissances étrangères. C'est pourquoi, en 1858, dans l'art. 5 du traité politique entre la France et Haïti, il ne fut question que du « traitement fait à la nation la plus favorisée.» Mais, comme par ce même article, les deux gouvernemens s'étaient réservés de faire incessamment un traité spécial pour régler les rapports de commerce et de navigation entre les deux pays, plusieurs fois M. Levasseur, consul général, avait présenté des projets à cet effet. Boyer ne voulut jamais en accepter aucun, aimant mieux que la législation douanière réglât les choses, selon que le conseilleraient les intérêts du pays. Ce fut la cause de la non-ratification par S. M. le Roi des Belges,du traité dont il vient d'être fait mention : il trouva que ces stipulations générales ne nécessitaient pas un tel acte entre la Belgique et Haïti.
La session législative se passa avec autant de calme cette année qu'en 1840. Le pouvoir exécutif avait préparé divers projets de lois qui furent proposés et votés par la Chambre des communes et par le Sénat :
1° La loi qui exemptait, durant trois années consécutives, du payement de leurs patentes, ceux des habilans de la ville des Cayes qui furent victimes de l'incendie dont elle souffrit en 1840.
2° Une nouvelle loi sur les successions vacantes, abrogeant celle de 1852, et réglant mieux cette matière.
156 ÉTUDES SUR l'histoire DHAÏTI.
5° La loi qui autorisait le Président d'Haïti à prendre, dans l'intervalle de deux sessions législatives, les mesures ([u'il jugerait convenables pour modifier ou chang:rle système monétaire de la République, si les circonstances le nécessitaient, sauf à soumettre ensuite ces mesures à la sanction de la législature pour être converties en loi. A cette époque, Boyer songeait sérieusement à ce projet sur lequel il avait consulté le Sénat, en 1859, et il parut urgent de laisser à Padministration toute la latitude dont elle avait besoin.
P La loi qui modifiait celle de 1825 relative aux appointemens et solde des autorités militaires et des troupes de ligne. Par cette loi, les appointemens et la solde furent augmentés; et en vue de l'amélioration que le système monétaire du pays allait subir, la condition des militaires de tous grades était fixée équitablementj les colonels ne recevaient que 90 gourdes, ils recevraient désormais i 00 gourdes; les soldats, au lieu de 5 gourdes, en recevraient 4-, etc. Il était facultatif au Président d'Haïti de faire alterner dans le service, les sous-officiers et soldats, par des congés de trimestre ou de semestre; mais les officiers seraient censés toujours en activité pour recevoir leur solde : l'exécution de la loi fut fixée à partir du 1*"" janvier 1842. A la fin de 1841^ une circulaire du Président prescrivit, en effet, aux commandans d'arrondissement, de mettre la moitié de chaque corps de troupes, en congé de trimestre, dès le l*^"" janvier suivant; mais cette mesure, qui devait produire une grande économie dans les dépenses relatives à l'armée , fut contrariée par les évènemens qui survinrent.
5" La loi qui établit un impôt de 5 gourdes sur le tafia, et de 6 gourdes sur le rhum, par chaque l^yrriqre de ces li-
queurs fortes, à partir du 1^^ octobre de Tannée courante. En exécution de cette loi, le secrétaire d'Etat Imbert fit un règlement pour la régie de cet impôt.
6° La loi sur l'organisation de la haute cour de justice. La constitution de 1816, comme celle de 1806, avait institué cette haute cour ; et, nons l'avons déjà dit, par ses dispositions à ce sujet, ce tribunal aurait pu fonctionner sans une organisation particulière, et appliquer les lois pénales qu'observaient les autres tribunaux civils, surtout depuis la publication du code pénal en i827. Cette loi ne fut qu'une déférence tardive à l'opinion publique qui la réclamait, par rapport aux fréquentes exclusions que la Chambre des communes prononça contre ces membres et que le Sénat eut le tort d'imiter une seule fois.
7° La loi portant amendement à quatre articles de celle de 1854, sur l'organisation des conseils militaires et sur la forme de procéder devant lesdits conseils. Cet amendement était nécessité par l'état actuel du pays, dans le moment où le nombre des généraux de l'armée était trèsrestreint et où la plupart des arrondissemens n'étaient commandés que par des colonels.
8° La loi portant modification à celle de 1826 sur l'organisation des troupes de ligne. Par cette loi, en cas de guerre, tous les Haïtiens de l'âge de 1 6 ans jusqu'à 25 ans, et non compris dans les exemptions qu'elle établissait^ pouvaient être recrutés pour faire partie de l'armée. En temps de paix, les recrutemens ne pourraient avoir lieu que pour remplacer les militaires décédés ou congédiés, sur l'ordre donné aux commandans d'arrondissement par le Président d'Haïti. Ces commandans devaient désigner ceux qui seraient recrutés parmi les jennes gens de l'âge prescrit cidessus. Sept cas d'exemptions étaient fixés; lorsqu'on était:
V propriétaire de bien rural et qu'on faisait valoir sa terre
^ye^Wi
soi-même j 2° cultivateur pourvu d'un contrat synallagma-
tique conformément au code rural ; 5° chef d'un établissement de commerce ou d'industrie ; 4° marié et non séparé de son épouse; 5° fils unique d'une famille ; 6° l'un des fils au choix du chef de famille ; 7° enfm^ ceux qui, apprenant des arts ou métiers, auraient des contrats non encore expirés. Tous ceux qui seraient enrôlés, à partir de la promulgation de cette loi, obtiendraient leurs congés après douze années de service, sauf le cas d'invaUdité justifiée.
A cette époque, on congédiait les militaires qui avaient dix- huit années de service; ensuite, on devait successivement congédier ceux de seize, de quatorze, de douze années de service, pour entrer dans les termes de la loi.
9° La loi additionnelle au chapitre 3 de la loi n° 6 du code d'instruction criminelle, concernant les crimes ou délits commis par des /t/^/es hors de leurs fonctions et dans l'exercice de leurs fonctions. Cette loi rendait les dispositions du code communes aux tribunaux de paix, de commerce, criminels, et à tout juge du tribunal de cassation, dans les cas prévus ; et si le tribunal de cassation lui-même était prévenu de forfaiture, il serait dénoncé par le pouvoir exécutif au Sénat qui, s'il y avait lieu, le renverrait devant la haute cour de justice.
lO» La loi portant modifications au code pénal et au code d'instruction criminelle^ à un article seulement de chacun de ces codes.
L'art. 78 du code pénal contient une disposition commune à deux paragraphes de la 2^ section de la loi n° 4 de ce code, « sur les crimes contre la sûreté intérieure de
» rÉtat, » et dit seulement : « Seront punis comme coupa- » blés des crimes mentionnés dans la présente section, tous » ceux qui, soit par discours tenus dans des lieux ou réu- » nions publics, soit par placards affichés, soit par écrits » imprimés, auront excité directement les citoyens ou lia- » bilans à les commettre. »
Il y fut ajouté : « Si les auteurs des écrits imprimés sont » inconnus ou ne résident pas en Haïti, ou si les écrits » portent de faux noms d'auteurs, les éditeurs, et à défaut » d'éditeurs, les imprimeurs en seront réputés les auteurs » et punis comme tels. Néanmoins, dans le.s cas où les sus- » dites provocations n'auraient été suivies d'aucun effet, y> les auteurs , ou ceux réputés tels , seront simplement » punis d'un emprisonnement d'un an à cinq ans. »
L'art. 51 o du code d'instruction criminelle, de 1856, exceptait déjà du jugement par jury, — « les faits de faus- » ses monnaies, etc., ceux de vol emportant peine afflic- » tive ou infamante, l'incendie, et tous autres faits qui sont a ou seront prévus par des lois spéciales. »
Il y fut ajouté : « Les crimes prévus aux articles 65, Gâ, .. 65, 66, 67, 68, 69, 78 (ci-dessus), 224, 225, 226 et 227 » du code pénal; » c'est-à-dire, ceux commis contre la sûreté intérieure de l'État, et ceux concernant toute association de malfaiteurs, envers les personnes ou les propriétés 1 .
Par cette loi, on reconnaît que Boyer se préoccupait un peu tard de ces deux maximes politiques : « Les gou- » vernemens sont faits pour prévoir, non-seulement ce'qui » doit arriver, mais ce qui peut arriver. » — « Les gou-
1 Cette loi fut abrogée en 1843 ; mais par une autre publiée en <845, aucune cause criminelle ne peut être distraite de la connaissance du jury, à l'esception des crimes qui sont jiic;és par les tribiHiani militaires on les cours martiales.
1 iO ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI.
Yenieiiieiis qui ne se défendent pas se suicident. » Nous dirons bientôt ses motifs.
11*^ La loi sur la police urbaine. — La surveillance de la police des campagnes avait été déjà attribuée auxcommandans des communes, par la loi du 15 novembre 1839; celle des villes, bourgs et postes militaires leur fut encore dévolue par la présente loi, sous les ordres des commandans d'arrondissement. Cependant, la police urbaine devait être exercée par ces officiers militaires présidant un conseil composé du ministère public, dans les villes où siègent les tribunaux civils, du juge de paix, de l'agent des finances et des membre s du conseil de notables : ce qui lui adjoignait au moins cinq fonctionnaires civils dans les plus petites communes, pour délibérer ensemble, une fois par mois, ou plus souvent s'il y avait urgence, « sur les faits ou » les mesures de police qui tendraient à consolider le bon » ordre ou qui seraient reconnues utiles à chaque loca- » lité. » En cas de mesures extraordinaires, ils devaient faire rapport de leurs vues au commandant d'arrondissement qui les soumettrait, avec ses observations, au Président d'Haïti dont l'approbation serait indispensable pour leur exécution. Cette loi créait des commissaires principaux de police pour les villes du Port-au-Prince, des Cayes, du Cap-Haïtien et de Santo-Domingo, et en outre, des commissaires de sections et d'îlets, selonl'importance des lieux; les autres, désignés par le conseil de la commune, exerceraient leurs fonctions gratuitement durant une année, et pourraient être renouvelés s'ils y consentaient. Les principaux objets dont la police doit s'occuper furent indiqués par la loi : l'arrestation des vagabonds, la poursuite des malfaiteurs, la propreté des rues, etc. Le corps de police, la gendarmerie, la troupe de ligne, en cas de besoin la
[184l| CHAPITRÉ IIÎ. 111
garde nationale, devaient être employés à l'exéciition des mesures qui seraient prises. Les obligations imposées aux propriétaires, locataires, aubergistes, etc., furent aussi déterminées ^ .
Les lois annuelles sur les patentes et sur l'impôt foncier furent également votées par l'initiative de la Chambre des communes.
— Les motifs qu'avait le pouvoir exécutif pour obtenir du corps législatif des modifications à l'art. 78 du code pénal et à l'art 315 du code d'instruction criminelle, étaient fondés sur la marche, on peut dire audacieuse^, quoique appuyée sur la constitution , de l'Opposition qui s'organisait chaque jour contre le gouvernement.
Dès le 4 avril de cette année, un nouveau journal hebdomadaire avait paru à la capitale sous ce titre : le Manifeste ^. Il avait pris pour épigraphe l'art. 31 de la constilution disant : « Nul ne peut être empêché de dire, écrire et ») publier sa pensée. » Il pouvait ajouter ce second paragraphe. « Les écrits ne pourront être soumis à aucune cen- ») sure avant leur publication, » et il se borna au premier; mais le gouvernement se rappela que le troisième paragraphe de cet article disait : « Nul n'est responsable de ce qu'il » a publié que dans les cas prévus par la loi, o et il fit faire la loi du 6 août dont s'agit.
Déjà de nombreux articles politiques avaient paru dans
1 Les diflérentes lois rendups dans cette session ayant porté mon nom, comme prcsi- (IfîU du Sénat, M. Isambert me fit l'iioanoiir de m'adresser sa lettre du 18 noveniliie 18il que je ne rerus que le 6 mars 1842. On sait que je la publiai avec ma ré[jonse, pour me justifier du reproche que ce jurisconsulte me faisait, de concourir à l'oppression systématique d'une partie de mes concitoyens. La loi sur la police urbaine fut considérée par lui, comme organisant « des comités de salut public en Haïti, etc. «
2 M. Dumai Lespinasse était le fondateur et le principal rédacteur de ce journal. Suspendu on 1839, de ses fonctions d'avocul, l'autoiilé l'y ava't rétabli quelque temps après l'apparition de'ce journal.
^■-^fj^'e/^^ ce journal, et la même imprimerie publiait deux autres pe- . A 'gfsj^ tites feuilles sous ce titre : le Maringouin et le Cancanier. Il ne parut pas nécessaire au gouvernement de faire ce qui a lieu dans d'autres pays : d'imposer par une loi des conditions à l'industrie des imprimeurs, aux éditeurs de journaux, à leurs gérans, les peines établies par le code pénal lui semblantsuffisantespour larépression des délits commis ^^•*^par la voie de la presse. Le cas échéant, c'était aux tribunaux à en faire une juste application; mais dans un prochain avenir, on allait reconnaître l'inefficacité de ces moyens légaux.
Si, au mois de mars, un accueil bienveillant avait été fait, au Port-au-Prince comme en d'autres lieux, à M. John Candler, quaker anglais, et à M. Victor Schœlcher, abolitioniste français, qui vinrent visiter Haïti \ — au mois d'avril, peu de jours après la fondation du Manifeste^ une réception différente fut faite à M. Granier de Cassagnac qui arriva à la capitale sur la corvette française la Perle, venant de la Martinique. On avait été avisé de sa prochaine visite, et à peine était-il débarqué, le 17, que dans la soi- / '':^- !JéiÂéê^frée une trentaine de jeunes hommes allèrent au devant de UtS' ' /t^l l'iiôtel de la marine où il logea, effectuer un charivari qu'ils avaient médité, au souvenir des publications furibondes que ce partisan de l'esclavage, cet ennemi de la race africaine avait faites, deux ans auparavant, dans la Revue de Paris, pour soutenir ses opinions contre l' affranchissement des esclaves dans les colonies françaises. Or, les esprits les plus généreux, en France, réclamaient cette mesure humanitaire, et en 1840, la commission présidée par
1 M. John Candler a publié un volume sur son voyage à Haïti. M. V. Schœlcher en a publié un également. On a p\i remarquer dans ces volumes la différence qiii existe entre un quaker et un abolitioniste
M. le dac de Broglie, avait fait son important rapport au gouvernement sur cette question, en concluant en faveur de l'abolition de l'esclavage. M. G. de Gassagnac ne s'était pas borné à applaudir à l'asservissement des noirs , aux préjugés ridicules qu'il fait naître contre leurs descendans ; il s'était plu à proclamer sa haine contre les Haïtiens : son voyage dans la République ne fut envisagé par ceux dont nous parlons que comme un défi, qu'il leur jetait, sous les auspices du pavillon français, et qui méritait d'être relevé de cette manière. Il dînait à l'hôtel, en compagnie de plusieurs officiers d'un navire de guerre anglais qui était dans la rade \ à côté de la Perle, quand le charivari se fit entendre ; ayant su que son nom était prononcé, que cette farce était à son adresse, il parut effrayé, a-t-on dit alors, au point de réclamer la protection de ces officiers ou leur concours pour sortir de ce pas. Enfin il fit prévenir M. Levasseur, son consul, qui envoya auprès de lui le chancelier du consulat avec lequel il s'y rendit pour y passer la nuit; il jugea prudent de se rembarquer sur la Perle, dès le lendemain matin.
Malheureusement, quelques gamins étaient accourus au bruit du charivari, et ils avaient envoyé des pierres sur le balcon de l'hôtel ; ce qui mit fin à cette sérénade d'une nouvelle espèce. En cette circonstance, plus risible que sérieuse, M. Levasseur crut l'honneur français intéressé à la punition de ceux qu'il appelait «les coupables auteurs » d'une tentative (['assassinat sur la personne de M. G. de Gassagnac, » bien que l'autorité militaire, avisée du fait, eût envoyé de suite une garde pour le protéger et dissiper l'attroupement formé devant l'hôtel de la marine. Nous
1 Le brig le Victnr, capitaine Dawson, arrivé de la nirliade le 16 avril.
144 ÉTUDES SL'n l'histoire d*ii\Vti.
omettons cU^ erses autres circonstances relatives a cette affaire, pour dire seulement quelles auteurs du charivari, après avoir subi un emprisonnement de vingt-quatre heures'', furent traduits pardevant le tribunal de police qui les acquitta, à la grande satisfacticn de la population de la capitale.
Après ce jugement^ MM. Dsimai Lespinasse et Charles Alerte allèrent abord de laPejie apporter à M. G. de Gassagnac un cartel que lui adressa M. Gharles Nathan, qui lui proposait de vider le duel sur le pont du navire, si le commandant y consentait; mais ils n'obtinrent qu'un refus entouré de protestations en faveur des Haïtiens. Quelques jours après, les auteurs du charivari donnèrent un banquet et un bal où l'élite de la population fut invitée; et le Manifeste publia des extraits des articles de M. G. de Cassagnac contre la race africaine, afin de justifier l'indignation qu'ils avaient dû éprouver en voyant ce champion de l'esclavage oser mettre le pied sur le sol d'Haïti ^.
Dans ce même mois d'avril où M. Levasseur agissait en faveur de ce Français, il en dénonça un autre officieusement à Boyer^ pour avoir conçu le projet de faire fabriquer à Paris de faux billets de caisse de dix gourdes qu'il devait introduire à Haïti. Cette démarche ayant ensuite porté le consul à des actes regrettables et même à cesser toutes relations avec le gouvernement haïtien, à la fin de cette année, la gravité de cette résolution nous obligera préciser quel-
■l Messieurs L. Cerisier, P. Klic, A. Elle, Saul Liaiitaud, Emile Nan, Merlef, Madiùu fils, Sainl-Amand , etc., etc. Durant leur empiisonuemeut , ils reçurent une foule de visites : tontes nuances d'opinions politiques disparurent dans ce témoignage d'intérêt.
2 Rendu aux Etats-Unis et en France, M. Graiiicr de Cassagnac publia dans ces deux pays la relation de, sa mésaventure à Haïti, selon l'impression qu'elle avait dit produire sur son esprit déjà prévenu contre les sauvages qui habitent cette île.
M8iî j CHAPITRE !1I. \ i')
qiies faits et circonstances qui en dépendent, atin que le lecteur en juge impartialement.
îl faut qu'il sache d'abord, que M. Levasséur se laissait facilement aller à des préventions contre les fonctionnaires publics du pays, qu'il essayait souvent de traiter dédaigneu- (^ sèment, en abusant de son esprit parfois caustique. Parmi eux, le général Inginac, avec qui il était le plus en rapport à cause de ses fonctions de secrétaire général qui en faisaient le ministre des relations extérieures, était celui qui éprouvait le plus ces préventions injustes, tant les agents français, en général, se persuadaient bénévolement qu'il inclinait toujours en faveur des Anglais, qu'il n'aimait pas la France. Déjà, en mars 1840, ce sentiment de prévention avait porté M. Levasséur à adresser au Président, une lettre où il lui dénonçait le secrétaire général comme coupable d'une action que lui imputaient légèrement certains commerçans de la capitale, pour avoir infliiencé le Président, disait-il, dans une mesure relative aux traites que l'administration des finances recevait d'eux auparavant, et qu'elle ne voulait plus admettre en payement des droits de douane. Le Président lui avait fait répondre par M. Imbert : *• On a peine à concevoir, M. le consul géné- » rai, que vous ayez pu vous laisser entraîner à accueillir « une atroce calomnie que la malveillance seule a pu in- I) venter... Le grand fonctionnaire dont vous citez le nom » est incapable d'une telle action : il possède la pleine el » entière confiance de S. E . , par les longs et utiles services » qu'il a rendus à son pays, par son dévouement aux inté- » rets nationaux, par sa fidélité constante envers sa pa- » trie, et il ne saurait, non plus que qui que ce soit, in- » fluencer l'esprit juste et équitable du chef de l'Etat, pour » le porter à prendre aucune résolution contraire aux
T. XI. io
» principes qui le distinguent.... » Après cette réponse, le général Inginac avait provoqué une entrevue avec M. Levasseur en présence de témoins, afin de le convaincre qu'il avait été dupe de la malveillance, et il s'en était suivi une réconciliation entre eux, dans l'intérêt des bons rapports entre leurs pays respectifs ''.
Revenons à la dénonciation officieuse du consul général : il s'agit du jeune Charles Touzalin, frère du chancelier du consulat, dont l'affaire fit beaucoup de bruit à cette époque.
Dès 1859, G. ïouzalin était au Port-au-Prince où il avait formé une association avec deux Haïtiens pour la filtration des eaux ; leur établissement ne put continuer. Le 15 mars 1840, il partit pour la France où, disait-il, il allait chercher les moyens de fonder une brasserie à son retour au Portau-Prince. Mais rendu à Paris, il fit fabriquer du papier à filigranes, semblable à celui qui était employé à l'émission des billets de caisse de dix sourdes d'Haïti : l'intermé- ^ diaire dont il se servit pour cette fabrication se nommait Régnier Becker. En septembre de la même année , il revint au Port-au-Prince, emmenant avec lui un brasseur, mais sans apporter les ustensiles nécessaires à une brasserie; il avait seulement une petitejpartie de marchandises qu'il voulait 'consigner à la maison Desèvre et Dejardin, respectables négocians français ^de la place. Ces négocians refusèrent la consignation, parce que, dès son arrivée, C. Touzalin confia à M. Desèvre le but principal de son voyage en France. M. Desèvre dévoila ce projet à M. Levasseur, dans l'intérêt du commerce et du pays où il faisait
1 Daus cette entrevue, je servis de témoin à M. Levasscur, et je fus heureui de eoueourir à sa réconciliation avec le général Inginac, afin de favoriser les bons rapports entre mon pays et la France. Le colonel A'ictor Poil était le témoin du secrétaire général.
[1841] CHAPITRE ni. 147
ses affaires honorablement, après avoir engagé C. Touzalin à renoncer à son coupable projet. Mais celui-ci ayant osé lui renouveler la proposition de coopérer à la circulation de faux billets, ce négociant remit cette fois au consul général une dénonciation écrite contre lui. Il est constant qu'en décembre suivant, M. Levasseur expédia C. Touzalin à Jacmel pour y recueillir la succession de l'abbé Lota, décédé curé de cette ville. Revenu au Port-au-Prince;, il repartit dans lemêmemoispourlaFrance, disant cju'il allait y chercher un pétrin mécanique, à raison d'une société qu'il contracta avec un nommé Lapeyre, Français, boulanger établi en cette ville. Mais au lieu du pétrin ce fut de l'impression des faux billets qu'il s'occupa.
Au mois d'avril J8I1, un commis de la maison Desèvre et Dejardin, informé du projet bien arrêté de ce jeune homme, crut devoir le dénoncer par écrit à M. Levasseur : ce commis était M. Audray, Français, décoré de la légion d'honneur. Le consul général se décida alors à faire part à Boyer de ces informations, verbalement, en lui promettant d'écrire au gouvernement français, afin que la police recherchât C. Touzalin et mît obstacle à son coupable projet. De son côté, le Président, en le remerciant de cet avis, prit l'engagement de contraindre seulement ce jeune homme à quitter Haïti, s'il parvenait à y retourner.
Dans les premiers jours du mois d'août, les faux billets arrivèrent en partie au Port-au-Prince par un navire français, et il paraît qu'ils furent remis au boulanger Lapeyre, chez qui il en a été trouvé par la suite. Le 27 du même mois, C, Touzalin y arriva par la voie de Saint-Thomas. Interpellé par le consul général, il lui jura qu'il avait i-enoncé entièrement à son pi'ojet; et, sur cette assurance
mensongère, M. Levasseiir, indignement trompé par ce coupable, s'empressa d'affirmer au Président, qu'il n'était même pas nécessaire de le surveiller, qu'il répondait de lui « corps pour corps : » ce sont les expressions dont il se servit dans son entretien verbal. Le Président, à son tour, dut se rassurer par cette affirmation.
C. Touzalin n'avait pas apporté le pétrin mécanique cpii avait été le but avoué de son voyage en France ; et aussitôt son retour, il loua un terrain à Martissant, tout près du Port-au-Prince, pour y faire de la chaux, prétendait il. On dit alors et on crut que M. Levasseur l'avait aidé dans cette nouvelle entreprise pour une somme de 300 gourdes. Cependant, dans le courant de septembre, de faux billets de dix gourdes parurent dans le commerce ; en octobre, on en découvrit un plus grand nombre, et le 26, deux Haïtiens, dont les noms nous échappent, Lapeyre et un autre étranger furent emprisonnés par l'autorité judiciaire, comme prévenus d'avoir mis en circulation ces faux billets. C. Touzalin alla les visiter et tint des propos qui firent naître des soupçons contre lui qui avait paru, antérieurement, s'être associé avec Lapeyre. Le 27, l'autorité fit une descente de lieux chez Madame veuve Touzalin, sa mère, et n'y trouva rien qui pût le compromettre ; le même jour, dans l'après-midi, elle alla faire une perquisition à la campagne de Martissant et n'y trouva non plus aucune trace de délit. Quoique présent à ces deux opérations , C. Touzalin n'était point arrêté ; il le fut le 28 octobre. Pendant ({ue la police judiciaire allait avec lui à cette campagne, M. Levasseur vint à passer sur la route, et il recommanda au colonel Victor Poil d'avoir pour lui tous les égards possible, « car il était assuré, disait-il, que ce jeune homme » n'était nullement coupable ; > il l'exhorta lui-même à la
[ISil] CHAPITRE III. ii9
fermeté^ en ajoutant que, en sa qualité de Français, C. Tonzalin devait compter sur sa protection. Rien n'était plus naturel, sans doute ; mais dans la circonstance, ces paroles étaient déplacées.
En etfet, le lendemain 29, le consul général adressa à Boyer une lettre « confidentielle » par laquelle il sollicitait de lui un entretien particulier; mais comme il savait que le Président était malade et qu'il ne pourrait probablement pas le voir, il lui demandait en même temps d'ordonner qu'on suspendit toutes poursuites contre C. Touzalin, afin de remplir la promesse que le Président avait faite à son égard, et que, a avant 15 ou 20 jours les faux billets se- » raient livrés au gouvernement, parce que lui, le consul
> général , avait paré aux inconvéniens qu'il redoutait. »> Il s'agissait de colis contenant une masse de faux billets que M. Levasseur savait avoir été expédiés du Havre par le navire le Saint-Jacques qui était en mer.
Mais ceux qui circulaient déjà au Port-au-Prince et qui avaient motivé l'action du ministère public, qui les avait introduits ? Et comment le consul général pouvait-il vouloir ainsi arrêter le cours de la justice à l'égard de C. Touzalin qui l'avait trompé, au point qu'il répondit de lui au Président, « corps pour corps? »
Le 4 et 5 novembre, M. Levasseur renouvela « confidentiellement » sa demande d'un entretien privé avec Boyer, qui continuait d'être malade et ne pouvait la lui accorder. Cette seconde lettre commençait ainsi : « Président, on » vous trompe ... Pardonnez-moi l'extrême franchise de » cette expression, mais c'est le cri de ma conscience, et je » ne puis l'étouffer. Oui, Président, on vous trompe en
> cherchant à confondre deux affaires distinctes, celle de » G. ïouzalin et celle des hommes qui ont mis de faux bil-
» lets en circulation. On espère pouvoir vous dégager » de votre parole envers le consul de France, en vous » persuadant qu'il n'a pas tenu ses engagemens envers « vous...»
Ne pouvant recevoir M. Levasseur, le Président chargea le général Inginac de lui dire : qu'il ne pouvait arrêter les poursuites dirigées contre C. Touzalin par le ministère public, puisqu'il y avait d'autres prévenus en cause par rapport à l'émission de faux billets, et que ce jeune homme paraissait de connivence avec eux, malgré ses assurances données au consul général. On dut donc attendre la fin de l'instruction commencée. Mais le 24 novembre, la chambre du conseil ordonna l'élargissement de Lapeyre et de l'un des deux Haïtiens, renvoya le second et l'autre étranger au tribunal correctionnel, etC. Touzalin seul au tribunal criminel''. Ce prononcé parut si inique à Boyer, qu'il résolut de relaxer ce dernier à condition de son renvoi du pays, et par suite de relaxer également les deux autres prévenus. Le général Inginac notifia verbalement cette décision à M. Levasseur qui lui dit de retenir C. Touzalin encore en prison, afin de l'embarquer sur le brig de guerre français rOresi^e qui devait partir dans peu de jours. Cependant, le 3 décembre le consul général lui adressa une lettre où il se plaignait, en des termes peu mesurés pour le caractère personnel et officiel du secrétaire général, de la détention continue de C. Touzalin, Cette lettre fut la cause d'une vive aigreur entre eux, le général Inginac venant à penser en outre que, dans sa lettre du 4 novembre au Président, M. Levasseur avait fait allusion à lui. Enfin, le 3 décembre,
i Aussitôt qu'il eût été élargi, Lapeyre qiiitta le Port-an-Prinee, Un nouveau locataire de la boulangerie où il demeurait, y décoiivrit des faux billets de dix gourdes et appela l'autorité judiciaire qui vint les prendre en dressant procès-verbal. Ces billets étaient semblables à ceux qui circulaient.
C. Touzalin fut mis en liberté et embarqué le lendemain sur la corvette le Berceau où il passa quelques jours avant d'être expédié par un navire américain qui allait à New- York : le 15 décembre il mourut à bord de ce navire.
Le 5, le Saint-Jacques parut devant le port. M. Levasseur se rendit à son bord, en compagnie de M. Lartigue, commandant du Berceaii, et exigea du capitaine Curet la remise du sac aux lettres et des colis dans lesquels il savait que se trouvaient les faux billets de dix gourdes expédiés de France à C. Touzalin et consorts, notamment une pierre tumulaire destinée à M. Darius Kenscoff, Haïtien : il fit porter ces colis à bord de la corvette. Le lendemain, il en avisa le général Inginac en lui disant de désigner deux citoyens notables pour assister à l'ouverture des colis, abord du Berceau, et à la vérification des faux billets qui y seraient trouvés. Mais le général Inginac lui fit observer qu'une pareille opération devait avoir lieu à la douane, en présence de l'autorité judiciaire qui en dresserait procèsverbal ; que les colis, considérés comme marchandises et en contenant sans nul doute, devaient être soumis à lavérificationdesolFiciersdeladouane en mêmetemps, conformément aux lois du pays, et que ce serait les violer que de condescendre au désir du consul général, puisque le capitaine Curet lui-même a\'d\t protesté contre leur saisie à sou bord, afin de couvrir sa responsabilité envers les chargeurs et les assureurs.
M. Levasseur persista dans sa résolution, et le 8 décembre il procéda à l'ouverture du colis contenant la pierre tumulaire; son procès-verbal atteste qu'il y trouva « une » masse compacte de papiers qui a été reconnue être » composée de feuilles portant chacune l'empreinte de six » billets semblables à ceux qui circulent en Haïti pour la
i 52 ÉTUDES sur» l'histoire dhaïti.
» valeur de dix gourdes, mais auxquels manquaient les » signatures apposées sur les véritables billets en circula- H tion. » Le consul général fit brûler ces feuilles sans en constater le nombre, et n'en réserva qu'une seule dans l'intention de la remettre au Président, pour lui prouver qu'il avait rempli la promesse qu'il lui avait faite d'empêcher l'introduction de ces faux billets en Haïti. Le 9^ en effet, il la lui adressa avec une lettre accompagnée en outre d'une copie de son procès-verbal, et d'une copie 'de sa lettre au secrétaire général par laquelle il avait réclamé le concours de deux notabilités haïtiennes. Quant aux autres colis saisis sur le Saint-Jacques, il les fit remettre intacts à la douane avec la pierre tumulaire.
En recevant ces documens^, Boyer ordonna au général Inginac de faire comparer la feuille de faux billets avec ceux que l'autorité judiciaire avait saisis dans la circulation et qui avaient motivé les poursuites contre C. ïouzalin et consorts. Le 40, cette opération eut lieu par les citoyens J. Elie, directeur de la chambre des comptes^ Pinard, directeur de l'imprimerie nationale, E. Seguy Villevaleix et Hugues Tran, notaires du gouvernement, et Ducoudray; ils re«îonnurent et déclarèrent par procès-verbal, que ces billets produits comme échantillons étaient « identiquement » les mêmes que les autres, auxquels C. Touzalin avait sans doute apposé les fausses signatures, puisqu'il était arrivé au Port-au-Prince le 27 août et que les faux billets n'avaient paru dans le commerce que dans le courant du mois de septembre.
n est à remarquer que les signatures des billets émis par le trésor n'étant pas toujours les mêmes, et les faux billets devant paraître neufs dans la circulation, ce faussaire éméri!e avait eu la précaution de se réserver d'y apposer les
IlSii] CHAPITRE m. Ibri
fausses signatures, dans le pays même, pour mieux suivre ces variations de véritables signatures. Or, antérieurement à sa coupable entreprise, on avait remarqué son talent en fait de calligraphie ,• il avait même fait exécuter à Paris une carte de l'île d'Haïti dans son premier voyage en France, après l'avoir dressée au Port-au-Prince et montrée en manuscrit à diverses personnes.
Le secrétaire général reçut l'ordre d'accuser réception à M. Levasseur^ des documens qu'il avait adressés au Président, en récapitulant tous les faits relatifs à cette vilaine affaire; il le fit le 1 1 décembre, et sa lettre se termina ainsi : « Le Président d'Haïti me charge. Monsieur le consul gé- » néral, de vous témoigner sa satisfaction pour le zèle que » vous avez déployé dans cette circonstance où, si vous » n'avez pas obtenu tout le résultat que vous attendiez, on » ne peut s'en prendre qu'à la duplicité de l'homme indi- » gne pour lequel vous avez intercédé, que dans la fausse » conviction où vous étiez qu'il avait seulement projeté son » crime et qu'il ne l'avait pas consommé. Ainsi, le gou- » vernement, en se bornant à ordonner la déportation de B Charles Touzalin^ avec défense qu'il ne paraisse jamais » dans le pays^ à peine d'encourir les plus graves consé- > quences, donne une nouvelle preuve de son désir de ne » laisser échapper aucune occasion de cimenter les rela- » tions amicales qui existent entre Haïti et la France. »
Par cette lettre, justice était certainement rendue aux intentions de M. Levasseur. Mais le 12 décembre, le journal le Manifeste publia un article diffamatoire contre lui, en disant que dans l'affaire de G. Touzalin, a saconduite avait été » astucieuse et criminelle ; qu'avec de faux dehors, un lan- 1) gage fourbe et hypocrite, il avait réussi à se faire quel- » ques dupes chez nous ; qu"il avait forcé la main au gou-
i5i ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti.
» vernement pour obtenir la mise en liberté du faux mon- » nayeur, etc. » Et notez que la même feuille contenait un autre article injurieux et outrageant contre le grand juge Voltaire et signé par le notaire C. Devimeux.
Dans la matinée du 15, M. Leyasseur alla voirie général Inginac chez qui il trouva le notaire Yillevaleix et M. Redon, commissaire du gouvernement, que le secrétaire général avait mandé afin de lui dire : que M. Dumai Lespinasse, rédacteur du Manifeste, devait être poursuivi à raison de l'article diffamatoire contre le consul général de France. Aussi, quand celui-ci s'en plaignit à lui, il ne put qu'exprimer l'indignation qu'il éprouvait de cette offense; mais il dit au consul général, que s'il voulait lui adresser une plainte officielle à ce sujet, cette pièce appuierait l'action du ministère public : ce fut ainsi convenu entre eux.
De retour au consulat, M. Levasseur lui écrivit immédiatement; mais comme s'il doutait encore que le gouvernement hésitât à cet égard, il écrivit : « Si, par des motifs )) que je ne puis prévoir, il en était autrement, je me trou- » verais dans la pénible nécessité de rompre les relations » officielles que j'ai mission d'entretenir, et d'en référer » au gouvernement de Sa Majesté, etc. »
Le secrétaire général trouvant cette menace au moins inopportune et susceptible d'être mal accueillie par le tribunal, alors que l'auteur de l'article diffamatoire avait osé dire déjà que, dans l'affaire de C. Touzalin, « le consul » général avait forcé la main au gouvernement, » il chargea le chancelier du consulat, porteur de la plainte, de dire à M. Levasseur de la refaire pour ôter ce passage.
Celui-ci y consentit; mais dans sa nouvelle plainte formulée le 14, il dit : « Je sais, M. le secrétaire général, que
[1841] CHAPITRE m. ' 155
n déjà des mesures sont prises par la justice pour que l'of- » fense dont, je [me plains soit punie par les tribunaux, » conformément à la loi sur la presse j mais cette mesure » ne constituerait pas, pour le consul général de France, » une réparation suffisante. Sa position officielle exige » quelque chose de plus... » Et alors il demanda que le gouvernement fit insérer prochainement dans le Manifeste et dans le Télégraphe, journal officiel : 1° « une réproban tion formelle de l'article injurieux et calomniateur publié » dans le premier de ces journaux; 2° une déclaration » explicite du ho7i accord qui n'a cessé de régner entre le » gouvernemenf de la République et le consul général de » France, dans toutes les mesures cjui ont élé jugées néces- » saires pour faire avorter les projets &' introduction de » faux papier-monnaie par un Français. »
Le secrétaire général devait d'autant moins condescendre à ces exigences, que dans sa lettre du 1 1 au consul général, tout en terminant par rendre justice à ses intentions, il avait relaté tous les faits qui prouvaient qu'il n'y avait pas eu « bon accord » entre le consul général et le gouvernement, notamment la singulière opération faite à bord de la corvette le Berceau. Il se borna donc, le 15, à répondre à M. Levasseur : « que l'autorité judiciaire était saisie de » l'affaire et qu'il était à espérer que le jugement qui in- » terviendrait à cet égard remplirait, par sa publicité, » l'objet de ses désirs. » Il ajouta : « Le maintien des bons » rapports entre les deux nations, et la continuation de la » considération dont vous jouissez de la part du gouver- » ne ment de la République, sont le meilleur désaveu qui » puisse être opposé aux allégations outrageantes dirigées » par un particulier contre le consul général de France. » En outre, les lois d'Haïti n'auraient pas autorisé le gouver-
io6 ÉTUDES SLR LHISTOIRE DllAÏTI.
nemeiit à exiger aucune insertion dans le Manifeste: à propos des délits commis par la voie de la presse , elles établissaient seulement des peines contre leurs auteurs.
M. Levasseur ne fut pas satisfait de cette réponse. Le 16 il écrivit à Boyer, et se plaignit des procédés du secrétaire général en lui envoyant copie de leurs lettres respectives. Le Président chargea le grand juge de lui répondre : « Que » l'article diffamatoire dirigé contre le consul général de » France l'avait péniblement affecté, ainsi que tous les » fonctionnaires de la capitale; que la justice était saisie » de cette affaire; que c'était la marche généralement » suivie dans tous les pays où la presse est libre. Il est à » regretter qu'une dissidence se soit élevée à cette occa- » sion entre vous et le secrétaire général ; mais cette dissi- » dence, quelle qu'elle soit, n'est pas de nature à porter » la moindre atteinte au bon accord qui existe entre Haïti » et la France,... »
Kn même temps qu'il écrivait au Président, le 16, M. Levasseur adressait aussi au général Inginac une lettre dans laquelle il lui reprochait, en termes inconvenans, ce qu'il appelait « un système de déceptions » de la part du secrétaire général à son égard. Mais le 18, ce fonctionnaire lui répondit et releva ses expressions et ses injustes accusations, en lui rappelant les explications verbales qui qui avaient eu lieu entre eux et les faits qui s'étaient passés depuis le 15, après la publication de l'.article diffamatoire.
Le même jour, le 18, le consul général répondit à la lettre du grand juge, de la veille, et renouvela sa menace de rupture de toutes relations avec le gouvernement. Cette menace n'étant suivie d'aucun effet, le 19 décembre,
[1841] CHAPITRE IH. doT
M. Levasseur adressa une note au Président d'Haïti^ par laquelle il lui déclarait que : « En rompant ses relations of- » ficielles avec le gouvernement haïtien et en se retirant à » bord de la corvette de S. M. le Berceau pour y attendre p les ordres du gouvernement du Roi, le consul général de •) France laisse à terre son chancelier pour veiller à la con- » servation des archives de la chancellerie et du consu- » lat, etc. Dans tous les cas, il place ses nationaux, leurs » biens et leurs personnes, sous la protection du droit des » gens, et il compte particulièrement, pour leur sûreté, » sur la loyauté du Président d'Haïti. » A midi, le consul général fit abaisser son pavillon consulaire ; et escorté des ' commandans Lartigue et Doret, du Berceau et de VOreste^ et de quelques-uns de leurs officiers, il se rendit à bord de la corvette.
Le 19 aussi parut un article officiel dans le Télégraphe,
annonçant cet événement et disant : « Comme il a été pro-
» cédé ici, en cette circonstance, de la manière qu'il est
» d'usage dans les autres pays, les rapports de bonne in-
» telligence entre les deux Etats ne sauraient en être aflec-
» tés; et quels que soient les événemens ultérieurs, le
» gouvernement haïtien continuera à suivre la marche
» qu'il a toujours tenue pour affermir de plus en plus les
» relations existantes, en observant religieusement les
» principes qui régissent les nations, d
Dix jours après, le tribunal correctionnel, ayant entendu la déposition faite par M. Curet, capitaine du navire le Saint- Jacques, « affirmant en partie les faits relatés dans » le journal /e Manifeste du 12 décembre, » relativement aux colis saisis à son bord, et : « Attendu que ces faits dé- » terminent des imputations qui caractérisent un délit » d'injure; que, néanmoins, la précision voulue, pour
D donner toute la force à la diffamation, ne se rencontre » pas clans l'espèce; — Attendu que, bien qu'il soit permis » d'écrire et de publier sa pensée, cependant la loi ne laisse î) point à personne la faculté, quelle que soit la véracité » des faits, de se servir d'expressions outrageantes ou inju- » rieuses contre qui que ce soit; — Attendu qu'il demeure » constant que le Manifeste du 12 décembre courant, » contient des expressions outrageantes contre le sieur Le- » vasseur, consul général de France;... Par ces motifs et » en vertu de l'art. 520 du code pénal..., le tribunal con- « damne le prévenu J. -F. Dumai Lespinasse..., à 80 gour- 1» des d'amende (maximum delà peine établie par cet arti- )) cle), et ordonne la suppression du n° 37 du Manifeste, » conformément à l'art. 957 du code de procédure ci- » vile^.»
Les procédés de M. Levasseur avaient paru si extraordinaires et si vioiens au public, qu'il applaudit à ce jugement qui, en écartant la prévention de diffamation, ne prononça que la peine relative à l'injure. L'Opposition de la capitale, dont M. Dumai Lespinasse était devenu le chef depuis qu'il publiait le Manifeste, s'en réjouit surtout en le voyant sortir presque triomphant du ministère public agissant par ordre du gouvernement. Mais on va voir bientôt que le consul général de France, qui s'était volontairement emprisonné à bord du Berceau ^, imagina de servir la cause des opposans pour se venger et du général Inginac et du gouvernement, tout en essayant de trouver moyen de sor-
1 Dans ce procès, M. D. Lespinasse se défendit avec talent ; il fut assisté de plusieurs de ses confrères du barreau de la capitale. Apriis le jugement, il fut porté du tribunal jusque cliez lui, en signe de triomphe ; et une souscription patriotique solda aussitôt l'amende et les frais auxquels il était condamné.
2 S'ennuyant très-souvent d'être renfermé à bord du Berceau, M, Levasseur se faisait mener en canot sur la côte de Bizoton ; il y trouvait Ses chevaux et se promenait agréablement pendant plusieurs heures. Cela faisait i ire auPort-au-1'rince.
tir de la position qu'il s'était faite. En effet, il s'empressa d'écrire à la Martinique et de requérir que l'amiral commandant la station des colonies françaises vînt au Port-au- Prince avec des bâtimens de guerre, afin de contraindre le gouvernement haïtien au 'respect qui lui était dû, comme représentant du gouvernement français dans la République.
Dans le chapitre suivant, on verra quel fut le dénouement final de cette affaire. ?
1842. — Proclamation du Président d'Haïti qui convo(ïue lesélecthnrs pour le renouvellement de la Chambre des communes. — Publications à ce snjet par le Manifeste. — Lettres de M. Lartigue an secrétaire d'État Irabert, et réponses, — Arrivée de plusieurs navires de guerre et de l'amiral Arnous-Dessaussays, appelé par M. Levasseur.
— Entrevue de cet amiral avec Boyer. — 11 désapprouve la conduite du consul général et sollicite du Président la reprise de ses fonctions. — Boyer y consent, sous la promesse que lui fait l'amiral de conseiller son rappel au gouvernement franrais. — Elections générales : un grand nombre d'opposan? sont élus reproscntans. — Dispositions où se trouve Boyer ; conseils qui lui sont donnés. — Publication des journaux le Temps et le Patriote. — Arrivée d'un légat du Pape ; il arrête un projet de concordat pour régler les affaires religieuses, et se reud à Rome : ce qui en empêche la conclusion. — M. Imbert est révoqué de la charge de secrétaire d'État et remplacé par M. Pilié. — Promotions de généraux ; réflexions à ce sujet. — Convocation eïtraordinaire du Sénat. — Message du Président d'Haïti à ce corps, à propos de la réélection des représentans éliminés de la Chambre en 1839. — Réflexions à ce sujet.
— Réponse du Sénat, suivie de considérations sur la situation politique. — Projet du retrait intégral des billets décaisse, combattu en conseil ; Boyer y renonce.
— Condamnations judiciaires contre MM. Devimcui Rinchère et David Saint- Preui.
La 5* législature avait terminé son mandat l'année précédente par une session assez laborieuse : le moment arriva où il fallut la remplacer par une autre. Le o janvier , le Président d'Haïti publia une proclamation dans laquelle il disait :
« Citoyens électeurs, c'est pour la sixième fois que vous êtes appelés par la constitution à élire les membres de la Chambre des représentans des communes. Je ne vous retracerai pas vos devoirs, vous les connaissez. Votre expérience vous prémunira contre l'esprit d'intrigue et de cote-
[I8i2] CHAPITRE IV. 161
rie; el l'amour du bien public vous portera à ne donner vos suffrages qu'à des citoyens vertueux, et qui sachent que le premier titre du législateur à la confiance de ses concitoyens est le dévouement à la patrie. Je fais des vœux pour que la prochaine législature ne compte que des députés animés du désir de concourir, dans les voies constitutionnelles, à tout ce qui peut promouvoir l'amélioration de notre législation, la prospérité de la République et le bienêtre de la nation... »
Ce langage était bien celui que le chef de l'État devait tenir aux électeurs ; mais chacun allait l'entendre selon ses idées et ses sentimens.
Dès le 26 septembre précédent, le Manifeste avait publié un article, au sujet de la loi électorale de 1834, sur la formation de la liste des électeurs par les conseils de notables de chaque commune. Il reprochait aux électeurs l'indifférence, l'insouciance qu'ils avaient mise jusqu'alors à se rendre aux assemblées communales pour élire leurs représentans; il les engageait à ne pas négliger ce devoir pour les prochaines élections de 1842 ; et comparant les dispositions de la constitution disant : « Il faut avoir atteint l'âge » de majorité pour voter dans les assemblées commun nales, » à celles de la loi électorale qui fixaient cet âge à 25 ans, il concluait que cette loi était contraire à la constitution qui n'exigeait que la majorité civile de 21 'ans; que la constitution devait être plutôt observée que la loi. Aussi ce journal se récria-t-il bientôt contre la prétention du conseil communal du Port-au-Prince, à n'admettre sur la liste que les électeurs de 25 ans ; et cette trompette, embouchée à la capitale, en présence du chef du pouvoir exécutif, fut entendue d'un bout de la République à l'autre : partout on se prépara à lutter contre les conseils des communes, à se
présenter aux élections, dût-on même n'avoir pas atteint les 21 ans j car la jeunesse des villes ou bourgs, en général, était entraînée vers le but bien connu que l'Opposition se proposait d'atteindre.
D'un autre côté, le même journal, à son apparition, avait publié, en forme de prospectus, un article intitulé : « Point » de journal sans politique ; » à celui-ci avait succédé un 'autre ayant pour titre : « Pourquoi Haïti n'est-elle pas plus avancée en civilisation ? » Ces deux articles, remarquablement écrits, avaient donné un nouvel essor à l'Opposition répandue dans tout le pays; suivis de bien d'autres, ils recommandaient les jeunes hommes qui contribuaient avec M. Dumai Lespinasse à la rédaction àuMcmifeste. A l'envi, tous ceux de leur âge se sentirent appelés à rajeunir, pour ainsi dire, « la représentation nationale » dans la Chambre des communes. Afin de réveiller le patriotisme des électeurs de la capitale, le journal publia successivement la liste de ceux qui étaient inscrits d'office au conseil des notables, en invitant les autres à y aller réclamer leur inscription. Il finit par poser, le 50 janvier, à la veille des élections, comme candidats, de l'Opposition évidemment, MM. Dumai Lespinasse, Covin aîné, Emile Nau, pour être représentans, et d'autres pour être leurs suppléans. Il en fut de même dans les principales villes ; et dans celles dont les représentans avaient été éliminés de la Chambre en 1839, il était naturel que les mêmes citoyens reparussent devant leurs électeurs.
Il est à remarquer, quïndépenciamment des articles pu-* bliés par le Manifeste, pour traiter de toutes les questions importantes qui étaient à l'ordre du jour dans l'opinion publique, le 7 novembre ce journal en fit paraître un sous ce litre : « Utopie de Pierre Gebor. » Sous ce voile, il était à
l'adresse de Boyer dont Tanagramme était à peine dissimulée i. Il fut compris par tous le& adeptes, et d'autant mieux que, ne contenant que de banales accusations for- • ./
mutées par l'envie et la haine, il était à la portée delà plupart d'entre eux : les opposans ne cachèrent point d'ailleurs l'intention de l'article qui représentait Boyer comme un despote égoïste.
Ce fut donc dans cette situation des esprits que parut la proclamation du Président. Mais suivons l'ordre chronologique, afin de donner suite aux vues et aux intentions de M. Levasseur^ consul général de France, retiré volontairement à bord du Berceai*.-
Dans le courant de janvier, le gouvernement voulant expédier des fonds en France pour les échéances de l'indemnité et de l'emprunt, le secrétaire d'État Imbert écrivit au commandant Lartigue pour lui proposer de charger ces fonds sur le Berceau, si cette corvette devait partir pour la France, comme il en avait été question déjà : depuis 1858, l'administration employait toujours cette voie. M. Lartigue lui répondit : « que ce navire ne partait pas, mais que » d'autres navires de guerre devant incessamment arriver {/h^ U^'- - )) dans le port, d'après le vœu manifesté par le général '^' ' '^'- ' » Inginac, qu'il s'en présentât aux approches des pro- » chaînes élections pour les représentans, afin de contenir » l'Opposition, le secrétaire d'Etat pourrait charger les » fonds sur l'un d'entre eux. »
Cette réponse, remise au Président^ le surprit extrêmement; il ne crut pas le secrétaire général capable d'avoir manifesté un tel vœu^ non plus qu'il ne l'avait jugé auteur
1 U était signé T. B., et si l'auteur écrivit Pierre Gel/or, les opposans savaient qu'if fallait lire : Pierre Yebor. On dit même alors que plusieurs exemplaires de ce numéro du Manifeste parurent avec cette anagramme, mais que l'auteur de l'article, ayant eu peur d'une poursuite, fit substituer un G à l'Y, dans les autres. t
16i ' ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI.
de l'action coupable qui lui fut imputée en 1840 par M. Levasseur. Boyer attribua cette réponse à l'influence du consul général , d'après sa mésintelligence avec le général Inginac ; et, après l'avoir communiquée à ce dernier , il ordonna au secrétaire d'État de repousser cette insinuation malveillante, en preliant dès lors la résolution, quoi qu'il en arrivât, de demander au gouvernement français le rappel de M. Levasseur. De son côté, le général Inginac, indigné d'une telle inculpation, adressa une lettre à M. Lartigue pour y donner le démenti le plus formel.
M. Imbert, on le sait, n'estimait pas le secrétaire général; et inclinant toujours en faveur de l'Opposition, il communiqua la lettre de M. Lartigue à certains opposans : le Président eut connaissance de ce fait et pensa aussitôt à sa révocation. Soit qu'ils crussent ou non à la véracité de l'inculpation, les opposans se saisirent de cette « flèche du Partbe » lancée contre le secrétaire général, considéré comme l'organe du Président d'Haïti, afin de mieux assurer leur élection.
^ Ainsi que M. Lartigue l'avait annoncé, mais par un autre motif, quelques jours après on vit arriver dans le port successivement, la corvette la Circé, les brigs le Hussard et leBisson. Et le samedi 29 janvier, le brig le Laurier et la frégate VArmide, ayant à son bord l'amiral Arnous-Des* saussays, jetèrent aussi l'ancre à côté d'eux.
Pendant que l'amiral mandait à son bord M. Levasseur et le commandant Lartigue, il fit saluer le pavillon haïtien par la frégate; ce salut fut aussitôt rendu par le fort Alexandre. L'amiral adressa ensuite à Boyer une lettre par laquelle il lui demandait une audience; il lui fut répondu que le Président le recevrait le lendemain dimanche, à 7 heures du matin. A cette heure, l'amiral vint au palais
[1842) CHAPITRE lY. i6o
escorté de plusieurs de ses officiers. BoyerreçutM. Arnous avec cette courtoisie qui lui était propre, et eut avec lui un entretien particulier qui dura une heure environ. Nous dirons ici ce que le Président fit savoir ensuite à plusieurs sénateurs et à des fonctionnaires publics.
L'amiral Arnous lui dit : « que, appelé par le consul » général de France avec des navires de guerre, après la » retraite sur le Berceau, son premier soin avait été de » l'entendre, ainsi que M. Lartigue, pour savoir les cir- » constances qui l'avaient porté à rompre ses relations » officielles avec le gouvernement haïtien; et qu'après » avoir entendu les explications de M. Levasseur, et lu sa ï correspondance avec le secrétaire général et le grand » juge, il n'avait pas hésité à le blâmer de la résolution » qu'il avait prise, de même qu'il 7i' approuvait pas ses » procédés dans l'affaire de Charles Touzalin. » L'amiral conclut, cependant, en demandant à Boyer de condescendre à ce qu'il reprît ses fonctions consulaires, même d'après l'article oftîciel publié dans le Télégraphe du 19 décembre qui faisait pressentir cette disposition de la part du Président.
Boyer lui répondit, en lui faisant savoir tout ce que, naturellement^ M. Levasseur n'avait" pas pu lui avouer par rapporta l'affaire de C. Touzalin; mais il l'informa aussi dQ sa conduite antérieure. Il se plaignit de la lettre écrite par M. Lartigue au secrétaire d'État, qu'il n'attribuait qu'aux obsessions de M. Levasseur. Il dit à l'amiral : qu'il consentait bien à ce qu'il reprît l'exercice de ses fonctions consulaires, mais qu'il était résolu à demander son rappel au gouvernement français ; qu'il avait assez de motifs pour justifier de la légitimité et de la convenance d'une pareille demande, et qu'il espérait que le gouvernement du Roi lui
donnerait cette satisfaction^ attendu que ses soins constans ont toujours été d'entretenir de bons rapports entre Haïti et la France.
L'amiral Arnous le pria de n'en rien faire, en lui promettant de rapporter lui-même au gouvernement du Roi ce qu'il avait reconnu et appris du Président, pour prouver que le rappel de M. Levasseur devenait une nécessité''.
Sur cette assurance, Boyer consentit à s'abstenir de la démarche qu'il projetait. — Il fut arrêté entre le Président et l'amiral que le secrétaire général et le commandant Layrle, du Hussard, régleraient le cérémonial relatif à la reprise des fonctions du consul général; et ils convinrent entre eux que M. Levasseur adresserait une lettre à ce sujet au Président qui lui ferait répondre favorablement. Cela étant fait, le 1'" février dans Taprès-midi, le consul général descendit sur le quai, escorté de plusieurs officiers de marine, et précédé de quelques matelots qui portaient le pavillon du consulat. Du quai, il se rendit au palais où le Président l'accueillit, et il alla ensuite au logement qu'il occupait 2.
Au mois d'avril suivant, un bâtiment français arriva au Cap-Haïtien avec des journaux où on lisait : que M. Levasseur serait remplacé dans ses fonctions à Haïti, par M. Baradère, alors consul général de France à Guatemala. Ainsi, l'amiral Arnous avait rempli sa promesse au Président. Mais le nouveau consul général n'avait pas encore paru, quand survint la révolution de 1843.
Le 1" février^ toutes les assemblées communales étaient réunies pour l'élection des représentans et de leurs sup-
J Cet amiral a confirmé ce que lions avions dit déjà de la conduite honorable de bien d(es offlciers supérieurs de la marine française envers notre pays.
2 L(i Télégraphe dn 30 janvier annonça officiellement que M. Levasseur reprenait ses fondions consulaires.
pléans; le scrutin allait décider, sinon du sort de la République, du moins de celui de son gouvernement. A la capi- ^ q taie, 279 votans se présentèrent et formèrent d'abord le / ''.^^ . bureau de l'assemblée en nommant M, Dieudonné, ancien (y~^(M^ sénateur, pour la présider; ce choix indiquait que l'Opposition, dont il était un membre ardent, triompherait par ^y . ses suffrages. En effet, le 2, sur 284 votans, M. Dumai ' " /'7
Lespinasse obtint 221 voix; du 5 au 5, MM. Covin aîné et —
Emile Nau furent élus également représentans de la com-^^. .'^'-vrv. % niune, le premier, par 260 votans, le second, par l99.fî^1/ttA - 1^9 Le 7, il n'y en avait plus que 90 qui élurent suppléans MM. Charles Alerte, David-Troyet T. Bouchereau.
La bataille était gagnée au Port-au-Prince, Elle le fut aussi dans toutes les villes principales : aux Cayes^ par la * --^ réélection de M. Hérard Dumesle et l'élection de M. Lan- '
dun ; à Aquin, par celle de M. David Saint-Preux; au Petit- Goave, par celle de M. Edouard Lochard ; à Jérémie , par celle de M. E. Lartigue; aux Gonaïves, par l'élection de MM. J.-B. Dupuy et J.-B. Damier; à Saint-Marc , par celle )^
de M. Rinchère; à l'Anse-à-Veau, par celle de M. Charles Devimeiix; à Santo-Domingo, parcelle de MM. Benoît et Alcius Ponthieux; à Léogane, par celle de M. Dorsain- v'
ville Dautant, etc.
En face d'une telle manifestation, et, on peut le dire^ de l'insouciance de la grande majorité des électeurs qui s'é- . ' /- talent abstenus de se présenter aux assemblées communales, le général Tnginac crut devoir renouveler auprès ^^...^^.^^ deBoyer le conseil qu'il lui avait donné, l'année précé- "^^ '^'^'^ dente, de faire publier un journal semi-officiel afin de traiter, dans le sens du gouvernement, les questions importantes que traitait le Manifeste^ d'exposer la situation du pays dans sa partie politique, financière, etc., pour essayer
d'éclairer le public. Il lui conseilla également l'établisse- "\ ment de lycées aux Cayes^ au Cap-Haïtien et à Santo-Do-
3 mingo , d'écoles secondaires dans les autres principales
^ villes, d'écoles primaires dans chacun des bourgs, en édic-
^ tant une nouvelle loi sur l'instruction publique. Il lui
,^ parla de la nécessité de faire préparer le budget de l'État,
^ tant en recettes qu'en dépenses, pour la prochaine session
^ législative; de faire exécuter les travaux de réparations
?^ aux canaux et aux fontaines de la capitale^ comme en d'au-
^' très localités où cela serait urgent, etc. Le secrétaire gé-
néral, qu'on a tant calomnié, reconnaissait que l'Opposition avait gagné du terrain,- qu'il était temps de compter avec elle, puisque le Président lui-même voulait certainement le bien public et gouverner le pays, autant que possible, selon les lois.
Le dimanche 6 février, à raison des opérations électo- • raies de la semaine, il y eut au palais de la présidence une grande réunion de fonctionnaires publics et de citoyens. Après la parade des troupes, Boyer y revint sans avoir fait sa promenade habituelle en ville; les officiers supérieurs de la garnison s'y rendirent après lui. Les trois grands fonctionnaires, MM. Imbert, Voltaire et Inginac, n'y parurent point, étant indisposés ou malades.
Chacune des personnes présentes dans la grande salle, dite (/es généraux^ croyait que Boyer allait se prononcer sur les élections qui venaient d'avoir lieu à la capitale et sur celles d'autres villes qui étaient déjà connues. Mais loin d'articuler aucune parole à ce sujet, se montrant calme, il appela le sénateur B. Ardouin et le fit asseoir à son côté pour causer avec lui à voix basse. Il lui dit : « Eh bien ! » ces messieurs qui s'appellent opposans au gouvernement » ont réussi à se faire élire représentans, ici et dans plu-
» seurs autres communes, d'après les rapports qui me sont » parvenus. Il n'y a pas de doute qu'ils viendront à la » Chambre dans l'intention d'agiter de nouveau le pays » qui a besoin de sa tranquillité, qui veut son repos. Que » faudra-t-il faire en présence d'une telle situation? La » plupart des fonctionnaires publics se montrent d'une » mollesse singulière , les citoyens eux-mêmes se laissent T> entraîner aux idées subversives de tout ordre. On semble » ne pas envisager la position réelle de la République, et » vouloir, sans y penser, compromettre l'état présent des H choses aussi bien que l'avenir de la patrie! Le général T> Inginac m'a entretenu de plusieurs mesures qu'il croit >> nécessaires de prendre dans l'actualité, notamment de » la publication d'un journal destiné à éclairer le pu- » blic; mais qui s'en chargerait? Je ne vois que vous qui » ne craignez pas d'émettre vos opinions. »
Le Président faisait beaucoup d'honneur à son interlocuteur, en lui parlant ainsi. Ce sénateur, confident des idées expriméespar le général Inginac, répondit au chef de l'Etat : « Je me chargerai avec plaisir de la publication de ce » journal; peut-être pourra-t-il produire quelque bien; » mais, seul, je ne pourrai suffire à cette tâche. Il y a au- » tour de vous^ Président, d'autres fonctionnaires publics » qui peuvent m'aider par leurs connaissances variées; car » le journal devra traiter bien des questions pour éclairer le » public: le général Inginac lui-même, MM. J. Elie, Ville- > valeix, Faubert et d'autres encore; on fera appel à leurpa- » triotisme. Mais, Président, soutfrezque je vous le dise avec » franchise. C'est en vain que le journal essaierait dejusti- » fier le gouvernement et de le soutenir dans l'état présent » des esprits, s'il n'est pas soutenu lui-même par le gouver- » nement. Le temps est arrivé, Président, où le gouverne-
» meni; doit sentir la nécessité de marcher à la tête des réfor- » mes demandées de toutes parts par l'opinion éclairée de la B nation. Parmi elles, il y en a qui ne sont pas réalisables » en ce moment, mais il y en a qui le sont et qui doivent » appeler votre attention ; en y satisfaisant, on prendra » probablement patience pour les autres. Mainlenant on 3> attaque journellement la constitution, après l'avoir pré- » conisée : c'est par rapport à l'initiative des lois qu'elle « donne au Président d'Haïti et dont l'Opposition vous fait » le reproche de ne pas user pour les besoins publics, » Quoique fort imparfaite à certains égards, cette consti- » tution permet de faire tout le bien possible. Il y a anssi » des mesures purement administratives que le gouverne- » ment pourrait et devrait prendre, afin de satisfaire aux '^ , » besoins des populations. Parmi /es 7'e/b?^wesnecessazVes^ je
» voiis indique une nouvelle loi sur l'instruction publique » qui créerait des lycées aux chefs-lieux principaux des défj ' » partemens, des écoles secondaires en d'autres villes, des ' » des écoles primaires partout. Parmi les mesures d'ad- » ministration, la réparation et l'entretien des rues et pla- » ces de la capitale qui sont dans l'état le plus pitoyable, » la réparation des canaux et des fontaines de cette ville, » car on y boit de l'eau souvent bourbeuse : les habitans » souffrent de cet état de choses, et en faisant reconstruire n les fontaines du port pour fournir de la bonne eau aux » navires étrangers, en deux ou trois ans les droits perçus » à ce sujet auront couvert toutes ces dépenses ' . »
Ces paroles furent bien accueillies. Le Président consentit à faire préparer une nouvelle loi sur l'instruction
] On me dira, peiifc-étse : Pourquoi n'avez-vons pas indiqué en même temps tontes les réformes que vous jugiez nécessaires? — La réponse à cette question sera dans les faits qu'on verra ensuite, et qui donneront la mesure des vraies dispositions où se trouvait le Président.
publique, à ordonner que les travaux de réparation des
canaux et des fontaines fussent confiés à l'ingénieur Le-
sage que le général Inginac lui avait désigné à cet effet ^^
en disant au sénateur qu'il fallait faire paraître le journal
immédiatement, qu'en défendant le gouvernement il serait
soutenu. Il ajouta: a Je suis résolu à prendre bien des me-
y> sures, indépendamment de celles que m'a proposées le
» général Inginac; les finances surtout en exigent, on
» préparerale budget de l'année prochaine pour leprésenter
» à la Chambre. Mais je dois vous le dire, il faut que M. Im,-
» bert cesse d'être secrétaire d'État, Depuis assez long-
1) temps , il montre un mauvais vouloir que je ne peux
» plus supporter; il y a au moins six mois qu'il n'est pas
» venu me voir; il me fait dire qu'il est malade, et je sais
» qu'il se promène tous les soirs. L'année dernière, je
» voulais le révoquer et je fis venir ici M. Pilié dans l'in-
» tention de nommer celui-ci à sa place, mais je sursis
» encore par considération pour ses anciens services. De-
» puis cela, il a continué de me déplaire par les relations
)) qu'il entretient avec les opposans; je sais qu'il leur ^"-^'^-^
» fournit des renseignemens sur les opérations financiè- ^
)) res de l'État. Sa récente conduite à propos de la lettre
» écrite par M. Lartigue à la suggestion de M. Levasseur,
» a achevé de me dégoûter de lui. Mais dites-moi fran-
» chement, si vous croyez M. Pilié capable de gérer les
I) finances dans l'état actuel des choses : sinon, dési-
» gnez-moi une autre personne. ^
Le sénateur Ardouin ne s'attendait pas, ceiHainement, à être appelé ainsi, par la confiance du Président, à le conseiller dans une telle mesure; mais, dévoué à son gouver-
1 M. Lesage était alors juge au tribunal de cassation, mais il n'avait pas cessé d'être ingénieur. ^
nement, il lui parla avec franchise. Après lui avoir cité toutes les personnes qui étaient encore dans l'administration des finances ou qui avaient fait partie de cette administration, — le Président lui faisant des objections à l'égard de chacune d'elles, — il lui dit, qu'à son avis M. Pilié était celui qui devait fixer son choix; qu'il était depuis longtemps administrateur des finances d'un arrondissement important; qu'il avait acquis dans ces fonctions une réputation bien méritée par sa probité exemplaire; qu'il était généralement estimé de tous les honnêtes gens; et qu'il serait, sans nul doute, bien accueilli du public, pour remplacer M. Imbert; qu'en le nommant secrétaire d'Etat, ce serait encore suivre l'ordre hiérarchique. Mais le sénateur ajouta: (i Si vous prenez cette mesure. Président, vous n'oublie- » rez pas que M. Imbert est un ancien serviteur du pays, » qui, malgré les défauts que vous lui trouvez, mérite vos ï> égards, comme il avait mérité ceux de Pétion. Vous lui » ferez jouir d'une pension honorable, en rapport avec )) la haute position qu'il occupe depuis 1810. »
« C'est là mon intention, reprit Boyer : il aura une pen- » sion convenable ' .» Et le Président annonça qu'il allait, dans la journée même, écrire à M. Pilié de venir de suite à la capitale. Il se leva alors pour congédier l'auditoire qui attendait en silence, et pour ne parler qu'aux officiers supérieurs de la garnison dont il s'approcha et qui croyaient . recevoir l'ordre de tenir les troupes en cantonnement, comme il en avait été en d'autres circonstances ; mais il n'en fut rien.
- On ne savait que penser du calme inaccoutumé que Boyer
1 Je crois que cette pension fut fixée à 3,000 gourdes, ou au moins à 2,500. Mais on sait que M. Imbert n'en voulut point, et qu'eu 1843 il se fit payer une année d'appointemens, — 4,000 gourdes, — « parce que Boyer n'avait pas eu le droit de le révoquer de
» ses fonctions. »
[l8-il2j CHAPITRE IV. 175
avait montré dans cette audience, et de l'absence de tout discours de sa part. Chacun se livra à ses propres conjectures, présumant néanmoins que le Président prendrait tôt ou tard quelques mesures. Quatre jours après, on vit paraître le premier numéro du journal ministériel qui eut pour titre: Le Temps, ayec cette épigraphe: — Ordre public ^ paix, prospérité. Les améliorations sont l'œuvre du temps ^ . Son premier article tint lieu de prospectus, en expliquant le but que se proposaient ses rédacteurs. Il annonça les travaux relatifs aux fontaines de la capitale, et probablement ceux qui répareraient ses rues. Un article sur les finances exposa la situation réelle de cette branche de l'administration générale, en précisant le chiffre des billets de caisse en circulation et celui de la monnaie d'Espagne existant au trésor général, et mettant le public au courant desversemens faits ou à faire pour la dette étrangère. Un autre article de politique intérieure s'adressa à toutes les personnes sensées, pour leur faire comprendre ce qui pouvait résulter d'agitations incessantes dans le pays. Et au second numéro, un nouvel article sur les finances mit le public à même de savoir ce qui avait été déjà payé sur l'indemnité consentie envers la France, ce qui restait à acquitter, ce qui était déjà payé sur l'emprunt de 1825 et le reste de cette dette. Un autre article intitulé: de fOp^ position et de ses conséquences, à l'adresse des opposans, exposa carrément ce qui pouvait résulter de leurs tendances".
Si l'on fut généralement satisfait d'être informé de la vraie situation financière du pays, on ne fut pas moins
1 Cette épigraphe fournit matière à bien des sarcasmes. Un agent consulaire m'ayant demandé pourquoi je l'avais choisie,' je lui répondis: «Le journal ministériel devait r> exprimer par là, le système de temporisation dugouv.';rnement qu'il soutient.»
frappé, nous osons le dire, des vérités contenues dans ce dernier article et dans le précédent sur la politique intérieure. L'effet qu'ils produisirent sur les esprits, paraissant à quelques jeunes hommes, de nature à rallier au gouvernement bien des personnes qui hésitaient entre lui et l'Opposition, ils conçurent aussitôt l'idée de publier un nouveau journal destiné à discuter les questions à l'ordre du jour, sinon avec plus de talent que ne le faisait le Manifeste, du moins avec plus de tact et de modération que n'en montrait cette feuille depuis son apparition. Ils sentirent qu'il fallait combattre la force effective du gouvernement, non par l'einportement, mais par la raison, toujours plus propre à désarmer la force, ea essayant de convaincre le pouvoir qui en disposait. Ce fut, si nous ne nous trompons pas, le principal motif' de la publication du Patriote, fondé par MM. A. Dupuy, A^^ Elle, Saint-Amand et Emile Nau, ancien rédacteur de r Union qui disparut en 1859.
Si le Manifeste battait en brèche les institutions politiques en démontrant, selon ses idées avancées, les vices de la constitution de 1816, ses imperfections en ce qu'elle avait donné trop de pouvoir •àuVré&ident d'Haïti, en présence de la Chambre des comiiiunes qui, seule ^ devait exercer « la » souveraineté nationale, » — le Patriote élucidait surtout les questions d'économie sociale ou politique, par des idées apf)ropriées à l'état actuel des choses '' .
Nous ne parlons pas de la Feuille du Commerce qui avait tant abusé, de l'arme de l'Opposition, qu'elle s'était usée entre ses mains : d'ailleurs, cette atmô était maniée parmi homme d'un âge aussi avancé que celui des hommes qui
\ Vers la fin de l'année, cependant, le Patriote fit choi'us aux attaques de son confrère contre la constitution : c'est qu'alors on conspirait.
[J8i2] CHAPITRE IV. 175
étaient au pouvoir, et alors c'était le règne des jeunes intelligences qui s'annonçait pour le saisir.
Quant au Temps, il avait déclaré qu'il ne ferait point de polémique : il se borna d'abord à exposer des faits sur toutes les questions, afin d'essayer de prouver que le pays , qu'on prétendait être si rétrograde en toutes choses, avait fait des pas immenses dans la voie tracée aux nations pour parvenir à la civilisation. A l'égard des finances de l'État^ il prouvait les économies opérées successivement parla haute administration sur toutes les branches des dépenses publiques. En traitant de l'agriculture, il prouva que ses produits avaient eu constamment une ^^jX^^î marche ascendante par le régime libéral de la République ■ V Jsj-tÙ^ et par l'équitable distribution des terres en faveur de tous les citoyens. Sous le rapport de l'industrie, et particulièrement des arts et métiers, il disait qu'on n'était pas resté stationnairej, qu'on avait fait des progrès réels. A la fin et malgré sa répugnance pour la polémique, il se vit obligé de soutenir la constitution contre les théories exposées par le Manifeste.
Mais le Temps fut-il lui-même soutenu par le gouvernement, ainsi qu'il en avait reçu l'assurance? Les actes du pouvoir étaient-ils de nature à produire cet heureux résultat? C'est ce dont on jugera par les événemens survenus durant cette année. Avant d'en parler, citons ce qui se passa dans un autre ordre d'idées, aussi intéressantes que celles qui ont en vue les intérêts matériels des peuples.
Le 29 janvier, pendant que l'amiral Arnous arrivait au Port-au-Prince, un autre personnage y débarquait d'un rv j^y ^^a, navire américain venant de New- York. Le révérend Joseph "^ ^ ■
Kosati, évêque de Saint-Louis, dans l'État du Missouri (Etats-Unis), nommé légat du Saint-Père Grégoire XVI,
venait auprès du Président d'Haïti afin de régler, de concert avec lui^ les alîaires du culte catholique, apostolique et •' - romain en Haïti '. Accueilli gracieusement par lePrésident, il ne tarda pas à entrer en conférences avec une commission désignée à cet effet, et de ces conférences sortit le projet de concordat qui suit et que nous transcrivons tel qu'il fut rédigé, le 17 février :
0/hh'âjâ^-cL'i " "^^ ^°"^ ^^ '^ Très-Sainte et Indivisible Trinité.
« Sa Sainteté le Souverain Pontife Grégoire XVI, et Jean- Pierre Boyer, Président de la République d'Haïti,
« Reconnaissantégalementlanécessitédepourvoir^ d'une manière solide et définitive, à ce que réclame l'état actuel de l'Eglise dans l'île et République d'Haïti^ pour le plus grand bien et avantage de la religion catholique qui est professée par la majorité des Haïtiens, ont nommé, pour parvenir à ce but;
« Sa Sainteté, — le révérend Joseph Rosati, évêque de Saint-Louis, légat du Saint-Siège, muni de pleins pouvoirs ;
« Le Président d'Haïti, — le général Joseph Balthazar înginac, secrétaire général ; les sénateurs Pierre André et B. Ardouin ; Seguy Villevaleix, chef des bureaux de la secrétairerie générale ; et Eugène Seguy Villevaleix, secrétaire particulier du Président d'Haïti, pareillement munis de pleins pouvoirs; * « Lesquels, après l'échange de leurs pleins pouvoirs res- . ;?^' pectifs, ont arrêté la convention suivante :
«Art. 1"'. La religion catholique, apostolique et romaine étant professée par la majorité des Haïtiens, continuera d'être spécialement protégée ainsi que ses ministres.
1 L'abbé Cessens, qui joua tiu si grand rùle eu Halli par la suite, ■vint au Port-ati- Piince avec le légat et s'en retourna avec lui.
« Art. 2. Il ne sera établi, pour le présent, clans la République, qu'un seul diocèse dont le siège est fixé an Port-au-Prince. Si les besoins de la religion l'exigent, sur la demande qui en sera faite par le Président d'Haïti au Saint-Siège, il sera établi d'autres évoques dans la* République, et il y sera érigé un archevêché.
'i Art. 5. Le Président d'Haïti nommera les archeA^êques et les évêques; et si le Saint-Siège leur trouve les qualités requises par les saints canons, il leur donnera l'institution canonique.
«Dans le cas que le Saint-Siège ajournerait ou refuserait l'institution canonique dont il est parlé plus haut, il devra en informer le Président d'Haïti.
<r Art. 4. Les archevêques et les évêques, avant d'entrer en fonctions, prêteront directement entre les mains du Président d'Haïti, le serment suivant :
« Je jure et promets à Dieu, sur les saints évangiles, de » garder obéissance et fidélité au gouvernement établi par » la constitution d'Haïti, et de ne rien entreprendre, ni di- » rectement ni indirectement, qui soit contraire aux droits » et aux intérêts de la République. »
« Art. 5. L'archevêque et les évêques d'Haïti recevront un traitement annuel du trésor public.
« Art. 6. Les évêques nommeront leurs grands vicaires, dont le choix ne pourra porter que sur des personnes agréées par le Président d'Haïti.
a Dans le cas de décès ou de démission de i'évêque diocésain, celui des vicaires généraux qu'il aura désigné et déclaré premier grand vicaire; ou, à défaut de celte désignation, le plus ancien d'entre eux dans Tofiice de grand vicaire, administrera en chef le diocèse ; les autres, s'il y (Ml a, exerceront sous lui leur charge, pendant la vacance
(lu siège épiscopal, et ce, en verlu des pouvoirs extraordinaires accordés, à cet effet, par le présent concordat.
(( Art. 7. Les évêquesne pourront apporter aucun changement à la circonscription actuelle des paroisses, ni en ériger de nouvelles que de concert avec le Président d'Haïti.
« Art. 8. Aucune institution ni fondation pieuse nepourront être établies sans l'autorisation du Président d'Haïti.
« Art. 9. Les évoques nommeront les curés et les vicaires des paroisses, ainsi que les supérieurs, directeurs et professeurs des petits et grands séminaires, dont le Président d'Haïti aura autorisé l'établissement.
« Ils examinerpnt Içs lettres de prêtrise, les démissoriales, les exéats et autres lettres testmioniales des ecclésiastiques étrangers qui se présenteront pour exercer, dans la République, le saint ministère ; mais leur choix, tant pour les curés et les vicaires des paroisses,^que pour les supérieurs, directeurs et professeurs, ne pourra se fixer que sur des personnes agréées par le Président d'Haïti.
« Art. 10. Les vicaires généraux, les curés et les vicaires des paroisses, avant d'entter en fonctions, prêteront, entre les mains de l'autorité civile désignée par le Président d'Haïti, le même serment que lesévêques.
« Art. 1 1. Il ne sera porté aucune entrave à la libre correspondance des ministres du culte catholique, en Haïti, avec le Saint-Siège, sur les matières de religion.
« Art. 12. La formule suivante de prière sera récitée^ou chantée à la fin de l'office divin, dans toutes les églises catholiques d'Haïti : Domine salvam, fac Rempublicam, cum Préside Jiostro N.,. et exaudi nos in die quâ in.vocaverimns te.
« Art. 15. Dans le cas que l'un des successeurs du Président aclLiel de la République d'Haïti ne professerait pas la religion catholique, le présent concordat sera modifié par une nouvelle convention, par rapport aux droits mentionnés dans les articles précédens, et qui ne pourraient être exercés par des personnes non catholiques.
«t Art. 14. Les fonds curiaux ne seront employés qu'à l'entretien du culte catholique et de ses ministres, ainsi qu'aux frais et dépenses des séminaires et autres établissemens pieux autorisés par le Président d'Haïti.
« L'administration de ces fonds sera confiée, dans chaque paroisse , sous la haute surveillance de chaque évêque, au curé concurremment avec le directeur du conseil de notables, lesquels choisiront un caissier parmi les citoyens du lieu.
« Art. 15. Il est déclaré de la part du Président d'Haïti, et il est bien entendu, de la part du Saint-Siège, que l'exécution des stipulations du présent concordat ne pourra être entravée par aucune interprétation contraire résultant des lois actuelles d'Haïti.
« Art. 16. Le présent concordat sera ratifié de part et d'autre, et l'échange des ratifications devra avoir lieu dans le délai de. :. . ou plus tôt si faire se peut. »
Si le lecteur se rappelle ce que nous avons dit de l'évêque J. England, légat du Saint-Siège, en 1834, et les difficultés qu'il opposa à la conclusion d'un projet de concordat, les obstacles qu'il rencontra ensuite à Rome, pour faire adopter celui auquel il avait consenti en 1856, le lecteur verra que le Saint-Siège, lui-même, avait modifié ses idées à l'égard d'Haïti, depuis que la France eut signé avec la République les traités de 1858. Il est vrai de dire aussi que la commission haïtienne trouva en révêrjue Rosati, Italien de
naissance, un esprit de conciliation qne n'avait pas son prédécessenr, qui avait toute la ferveur religieuse qu'on remarque dans les Irlandais.
- Boyer fut très-satisfait du projet ci- dessus. Il avait fait recevoir et traiter le légat Rosati avec tous les honneurs dus à son rang et tous les égards qu'il méritait comme envoyé du Saint-Père, et il l'avait fêté au palais de la présidence. Sa mission étant terminée, le légat partit bientôt sur la corvette le Berceau qui se rendait en France, emportant la pro- /^ messe du Président, qu'il enverrait à Rome, dans le courant de l'année, un ou deux agents chargés de ses pouvoirs, afin de signer un concordat définitif d'après celui du projet cidessus. Telle était son intention réelle ; mais les événemens poHtiques qui survinrent, et l'affreux tremblement de terre du 7 mai suivant, dont nous parlerons, le portant à ajourner l'envoi des agents, il finit par ne plus y penser, il paraît, et les choses en restèrent là, fort malheureusement pour Haïti et pour l'honneur de la religion catholique qui avait tant besoin d'être réglée sur des bases fixes. L'évêque Rosati, après avoir passé quelque temps dans une vaine attente^ décéda avec le regret de ne pas voir son œuvre achevée.
Le Président avait dit au sénateur Ardouin, qu'il était résolu à prendre bien des mesures qu'il n'énonça pas. Dans la même semaine^ il fit savoir au comité permanent du Sénat, qu'il était nécessaire de convoquer ce corps à l'extraordinaire pour une communication qu'il avait à lui faire, et cette convocation se fit pour le 10 mars. Dans son numéro du 15 février, le Marti fesie en avisa le public, et le Temps répéta cet avis le 17. On fut généralement curieux desavoir le motif d'une telle mesure.
[1842] • cHAPiiKE IV. i8.l
En attendant, M. Pilié arriva de Jacmel. Le Président lui ayant proposé d'accepter le porte-feuille des finances, il y consentit malgré les scrupules qu'il éprouvait, à raison de son estime pour M. Imbert qui était son chef immédiat depuis si longtemps. Le 20 février, Boyer rendit un arrêté par lequel il annonça cette nomination, « Attendu que le » citoyen Imbert, secrétaire d'État, à cause de son état » de maladie prolongé, n'a pu, depuis quelque temps, » donner aux hautes fonctions qui lui sont attribuées, le » soin et l'activité nécessaires, et qu'il importe, dans » l'intérêt du bien du service , de remédier à cet » état de choses. » Cet acte fut publié le lendemain matin.
Mais, dans la soirée du 20, il y avait eu grand dîner au palais. Le cdonel Hogu s'y trouvait ; il était un intime ami de M. Imbert. Longtemps opposé au Président, il venait de se laisser persuader parle général Inginac, de se rallier au gouvernement et d'accepter le commandement de l'arrondissement des Gonaïves, pendant que le général Segrettier (logé chez Inginac depuis trois mois au moins), qui avait contribué à ce résultat par ses conseils donnés à Hogu, sollicitait lui-même en vain d'être remplacé dans le com mandement de l'arrondissement de Jérémie, à cause de la ferveur de l'Opposition dans cette ville ^ .
A raison de l'intimité qui existait entre M. Imbert et le colonel Hogu, Boyer, après le dîner, chargea ce dernier d'aller annoncer à son ami, avec tous les ménagemens possibles, la mesure qu'il venait de prendre : il lui dit de remplir cette mission dans la soirée même, parce que l'arrêté serait publié le lendemain matin. Ainsi, le Président
1 Boyer fui mal inspiré en refusant de remplacer le général Segrettier, sou ancien ami il est vrai.
182 ÉTUDES SUR L HlSTOllîE d'hAÏTI.
observa toutes les formes convenablesencettecirconstance. Mais, clans celte soirée aussi , M. Imbert, assis seul sur la galerie de sa maison, avait été frappé d'un coup de sang ou d'une légère apoplexie. Des passans s'en aperçurent en le voyant étendu par terre; ils le relevèrent, assistés de ses enfans qu'ils appelèrent de l'intérieur de la maison ; ces derniers firent venir le docteur Merlet qui lui donnait des soins, quand le colonel Hogu arriva chez lui. Hogu ne pouvait pas remplir sa mission dans l'état où il trouva M. Imbert; il revint le lendemain matin et rencontra le docteur qui continuait ses soins. Il prit le parti de lui confier l'objet de ses deux visites, et le docteur lui répondit qu'il y aurait danger pour le malade à lui annoncer sa révocation : il s'en abstint. Durant ce temps, l'arrêté du Président se publiait en ville, au son des tambours, comme toujours pour les actes du gouvernement. Aussitôt, grand émoi surtout parmi les opposans; ils affluèrent chez l'exsecrétaire d'État qui reçut des visites de beaucoup d'autres personnes, en raison de sa maladie réelle et même de sa révocation; car il jouissait dé l'estime publique. Mais, ce qui fut singulier et ce qui s'explique suffisamment, c'est que le Manifeste du 27 février, après avoir inséré dans ses colonnes l'arrêté du 20, publia un avis signé de l'un des fils de M. Imbert, qui donnait une sorte de démenti à l'assertion du Président, touchant « son état de maladie prolongé, » en convenant néanmoins « qu'il n'a éprouvé » depuis longtemps que de bien légères indispositions » dont le service public n'a jamais eu à souffrir, et adju- » rant le témoignage du public et celui des employés qui » concourent à ce service ^. » Inutile d'ajouter que M. Im-
1 On prélendit alors que M. Dnmai Lespinasse avait conseillé et rédigé cet avis.
[18i2[ CHAPITRE IV. 185
bert, heureusement dégagé de son apoplexie, devint plus que jamais opposant à Boyer. On lui imputa même d'avoir dit que le Président n'ayait pas le droit de le révoquer, parce qu'il avait été nommé secrétaire d'Etat par Pétion.
Dans la journée même du 6 février, le sénateur Ardouin avait vu le général Inginac et il lui avait rendu compte de sa conversation du matin avec le Président. Le secrétaire général ne partageait pas son opinion à l'égard de M. Pilié pour être le nouveau secrétaire d'État; il eût désiré le choix d'un homme moins âgé. « Voltaire et moi, lui dit-il, nous » sommes à peu près caducs par notre âge et nos infirï> mités; Pilié est de notre âge, quoique plus conservé » que nous. Il faudrait un homme politique, en ce mo- » ment;, à la charge du secrétaire d'État, et Pilié ne l'est 3) pas. Il a de plus une timidité qui l'empêchera d'obtenir » du Président bien des mesures nécessaires dans l'actua- » lité; et il faudrait l'y pousser afin de parer aux éven- » tualités qui s'annoncent. Le Président est obstiné, et il V doit être combattu par dés raisonnemens qui lui prou- » vent l'urgente nécessité de se mettre à la tête des ré- » formes, dont plusieurs sont justement demandées par » l'opinion publique et très-réalisables. Je m'efforcerai » d'aller le voir demain pour le détourner de l'idée qu'il » a de nommer Pilié. »
Cela ne put avoir lieu, comme on vient de le voir. Cependant, M. Pilié étant entré en fonction, le g^méral Ingi nac lui prêta tout le concours de sa vieille expérience. Il lui conseilla de demander aux administrateurs des finances, i" un état de tous les employés sous leurs ordres, avec l'âge de leurs services, afin de provoquer du Président des avanccmens parmi eux; 2 > un état concernant cerlaiiies
18 i ÉTLDES SUR l'hISTOIRE d'hAÏTI-
impositions publiques dont la perception était assez négligée, afin de savoir ce qui en était encore dû par les contribuables, etc. Ce dernier état devenait nécessaire pour la formation du budget que le secrétaire général avait même commencé pour son collègue. Il lui conseilla encore de changer le mode de la comptabilité de l'État, en adoptant celui des Anglais, conforme à ce qui se pratique parmi les commerçans, etc. Deux circulaires du secrétaire d'État parurent dans le journal officiel du 6 mars pour avoir ces renseignemens de la part des administrateurs.
De son côté, le Président se décida à faire, le 27 février,
, . cinq promotions parmi les colonels, commandant de ces ar-
r ^^ rondissemens. C'étaient les colonels Victor Poil, de celui du
/ / Port-au-Prince; Malette, de celui de l'Anse-à-Veau; So-
|}l^P . lage, de celui d'Aquin ; Desmarattes, de celui du Môle; et Mouscardy, de celui de la Grande-Rivière: ils furent élevés au grade de général de brigade.
. ^vvwy^.^jvv ÏJ^ fit bien de récompenser ainsi leurs anciens services; mais il n'aurait pas dû s'arrêter à ceux-ci seulement; plusieurs autres arrondissemens étaient aussi commandés par des colonels également méritan s, et par leurs services et par leurs qualités : ils auraient dû être élevés au même grade. Il y en avait d'autres qui commandaient des places importantes sous des généraux de division ; ils auraient pu jouir de la même récompense. D'anciens généraux de brigade eussent pu être faits divisionnaires. Parmi les premiers, Alain, au Port-de-Paix; Cadet Antoine, àPuerto- Plate; Bouzy, au Mirebalais; Lamarre, à Leogane; Hogu lui-même, aux Gonaïves, etc. Parmi les seconds, il y avait Cazeau, aux Cayes; Frémont, à Jérémie ; Antoine Jérôme, à Jacrael; Alv, àSanto-Domingo; Mendoza, à Azisa, etc.
[1842J CHAPITRE IV. 18o
Quant aux généraux, Riche, Lacroix, Carrié, Lazare, Obas, Voltaire, Segrettier, Gardel et Panayoty méritaient leur promotion au grade divisionnaire K
Le Président aurait dû, ce nous semble, envisageant la situation politique, ne pas hésiter a réorganiser l'armée tout entière, en procédant aux nombreux reraplacemens d'officiers, qu'il y avait à faire dans le$ corps; car il y existait des lacuries. Son système d'économie avait poussé les choses jusqu'à interdire, dans les troupes, même des remplacemens de" simples caporaux : les plus anciens soldats en faisaient le service, sans iouir de.la solde v attachée, sans pouvoir porter a leurs bras le morceau de drap rouge, signe de ce premier grade. Evidemment, ce système adopté par Boyer avait eu pour but de réduire insensiblement l'état militaire du pays, par les extinctions naturelles surtout dans les états-majors, à ce que comportait la situation de ses finances et la paix dont il jouissait à l'extérieur. Mais, du moment qu'il avait laissé grandir l'Opposition à l'intérieur, par son obstination à ne pas user de son initiative pour opérer les réformes qu'elle ^A-'- "" "j, sollicitait de son pouvoir, il aurait dû comprendre que ce {}
pouvoir n'avait d'autre appui que V armée, et il fallait f>- t^fc-^^^. alors la satisfaire dans tous ses rangs pour empêcher sa défection en faveur des agitateurs. En outre, ce système préparait, à son insu, l'effrayante réaction qu'on a vue / ensuite, dès la chute du Président, en faveur des grades / militaires.
Boyer comptait de plus, sur les dispositions paisibles des
1 Au 27 février, il y avait 5 généraux de division et 9 généraux de brigade, quand le ^;^ ^/
Président promut les 5 colonels dont il s'agit. Les 9 généranx de brigade étaient tons de viens militaires, arrivés à ce grade depuis longtemps ; leur promotion aurait été pour tnx et pour le pays une grande satisfaction.
) i8B ÉTUDES SUR l'histoire d'haïïi.
'WCMM (tv^ masses, affectionnées à son gouvernement, qui a eu heureu- MiJ ^^"^^^^* '® temps de lesiaire jouir de la politique judicieuse et équitable de son prédécesseur, continuée par lui; mais en tout paySj les masses sont à peu près inertes pendant les entreprises révolutionnaires. La plupart du temps elles laissent faire, elles assistent passivement aux querelles des classes éclairées supérieures, tant que leurs intérêts ne sont pas menaces, ou qu on ne les remue pas.
Le 12 mars, le Sénat se réunit en la salle de ses séances, et adressa un message au Président d'Haïti pour l'informer de sa constitution en majorité de 14 membres. Deux jours après, il reçut la réponse à ce message et l'avis donné par le chef du pouvoir exécutif, que les grands fonctionnaires de l'Etat se rendraient dans son sein, afin de lui faire une communication concernant les affaires publiques. En conséquence, il fixa au 15 la séance extraordinaire où ces grands fonctionnaires pourraient se présenter, et il en avisa le Président.
Dans les deux séances précédentes, les citoyens s'étaien réunis en grand nombre dans les deux salles latérales du palais du Sénat; le 15 il y eut affluence, particulièrement de jeunes gens. Aux premiers sénateurs se réunit un autre, ce qui portait leur nombre à 15. Le Sénat avait formé son bureau en nommant B. Ardouin, Président, Pierre André et Bazelais, secrétaires. Vers 9 heures du matin, MM. Pilié, secrétaire d'Etat, Voltaire, grand juge, et Inginac, secrétaire général^ se présentèrent à la séance publique et furent reçus avec le cérémonial convenable. Assis dans l'enceinte du Sénat avec ses collègues, le secrétaire général se leva et remit un message du Président d'Haïti, auquel ils étaieiiitchargésd'ajouter des explications. Aprèsen avoir
brisé le cachet, le président du Sénat dit à ses collègues, au terme du règlement, qu'il y avait lieu d'en prendre lecture à huis-clos, qu'alors les grands fonctionnaires s'expliqueraient aussi. Ce fut un grand désappointement pour l'auditoire qui espérait que tout se passerait publiquement, ^^^ / ^v jiiais personne ne se retira, dans l'attente du résultat.
A huis-clos, le Sénat entendit la lecture du message qui suit, en date du même jour 15 mars.
« Citoyens Sénateurs,
» Des intrigues , ourdies dans la pensée comme dans le but de renverser l'ordre de choses établi, ont fait sortir de l'urne électorale les noms de quelques hommes déjà trop connus par leurs projets subversifs^ et que la 5^ légis
lature avait éliminés de son sein pour avoir osé attenter auv f^ a ,
ff
maintien de nos institutions fondamentales. La résolution t-^ '* ■ /?^
de la Chambre des représentans ayant reçu la sanction du u
Sénat, par son message du 9 octobre 1859, dans lequel il ^j^ j(
me manifesta sa satisfaction de cette haute mesure qui réta- '^^xy ol'Uj(^
blissait une heureuse harmonie entre les trois grands pou- h}^~,^>^ /Vv
voirs constitutionnels ; les corps civils et militaires de l'Etat v i
m'ayant, dans leurs adresses, exprimé le même sentiment
que tous les bons citoyens ont partagé^ serait-il permis de
voir dans la réélection de ces mêmes hommes autre chose
qu'un acte d'hostilité contre le vœu national?
» Personne plus que moi ne respecte l'indépendance des assemblées électorales; mais il s'agit ici de savoir si le vote partiel d'un petit nombre d'électeurs est capable de détruire l'effet du vote solennel de la majorité de la Chambre des communes, et si des hommes qu'elle a éliminés^ il y ^ trois ans, à cause de leurs coupables tentatives, pourront, de nouveau, siéger au sein delà représentation nationale qu'ils ont profanée, et en présence des autres pouvoii's (pi'ils ont
188 ÉTUDES SLR l'hISIOIKE d'hAÏTI.
yonlii anéantir. Enfin, il s'agit de savoir quelle devra être h marche à suivre par le Sénat et par le Président d'Haïti, dans le cas où la nouvelle Chambre des représentans des communes déclarerait valide réiection des hommes dont il est parlé plus ha(^ t
» Citoyens sénateurs, désirant toujours m'environner de vos lumières et de votre patriotisme, je viens, par le présent message, demander l'opinion du Sénat sur ces graves cju estions.
» J'ai l'honneur, etc. Signé : Boyer. »
Le secrétaire général prit ensuite la parole et développa les considérations contenues dans ce message, en faisant un sombre tableau de la situation où la République allait se trouver, sileséliminésde 1859 faisaient partie delà nouvelle législature. Ses collègues l'appuyèrent, et ils se retirèrent ensemble pour laisser le Sénat libre de délibérer à ce sujet ; trois sénateurs les accompagnèrent jusqu'au péristyle '' .
Il y avait une assertion erronée dans le message du Président d'Haïti, quand il disait que, par son message du 9 octobre 1 839^ « le Sénat avait donné sa sanction à la I) résolution de la Chambre des communes concernant la » haute mesure de l'élimination de plusieurs de ses mem- » bres, qui rétablissait une heureuse harmonie entre les » trois grands pouvoirs constitutionnels. » Il suffit de rap- » peler les faits pour le prouver.
Le 7 octobre, une majorité cle 57piembres de la Chambre s'y était réunie; elle avait dissous son bureau et re-
1 Ces grands fonctionnaires étaient venus en voiture ; ils avaient pu en descendre assez bien ; mais quand il leur fallut y remonter, cela faisait peine à voir, du moins pour les généraux Inginac et Voltaire : leurs aides de camp durent les soutenir. Et ce spectacle avait lieu deyant une jeunesse ardente 1...
[1812] r.ii.vMTHK IV. 489
formé nii autre; elle avait ensuite élu un sénateur sur la liste de trois candidats présentée par le pouvoir exécutif, et envoyé une députation au Président pour lui annoncer cette élection. Cette députation avait rencontré celle du Sénat au palais présidentiel le même jour et elles avaient opéré la réconciliation entre les deux Chambres qui étaient brouillées depuis la session de 1838. Le 8, la Chambre des communes somma les dissidens d'adhérer à l'élection du sénateur, faute de quoi ils seraient éliminés. Le 9, le Sénat se réunit pour entendre le rapport de sa députation du 7 sur ce qui s'était passé au palais, et prendre lecture du message de la Chambre qui lui annonçait V élection du sénateur. Obligé par la constitution d'en informer le Président d'Haïti, le Sénat saisit cette occasion pour lui « manifester sa satisfaction de cette mesure, » c'est-à-dire de l'élection dont s'agit, qui rétablissait l'harmonie entre les trois grands pouvoirs : ce fut l'objet de son message du 9 octobre. Pendant qu'il l'adressait au pouvoir exécutif, la Chambre recevait une protestation de ses membres dissidens et prononçait leur élimination : ce dont elle informa le Président d'Haïti. Les deux corps étaient en séance en même temps, le Sénat ne pouvait savoir ce qui ce passait dans la Chambre.
Ainsi l'assertion était crroner, et cependant elle formait la base du message de Boyer au Sénat, pour le consulter sur- les'opérations électorales qui ramenaient les éliminés de 1839 dans la nouvelle Chambre des communes. II est vrai ensuite que dans les nombreuses adresses des corjjs constitués, des autorités civiles et militaires, des corps (le troupes, on avait applaudi à réliminalion.
Toutefois, le recours du Président d'Haïti au Sénal le mettait dans la plus fausse position qui puisse ari'iver à un
HK) ÉTUDES SUR l'iIISTOIRE d'hAÏTI.
corps politique, chargé spécialement du maintien des institutions. Chacun des sénateurs présens à la séance le sentit, et il y eut de leur part une sorte d'hésitation à donner leur avis. Le Sénat ne pouvait relever Veneur de l'assertion de Boyer; il reconnaissait qu'il n'avait pas le droit de s'immiscer dans les opérations électorales; c{ue la Cham- .^bre seule en jugeait dans la vérification des procès-verbaux d'élection, pour .prononcer leur maintien, ou leur annulation, si les agents du pouvoir exécutif dénonçaient et prouvaient qu'il y avait eu des infractions à la constitution (art. 60).
Il est vrai que Boyer respectait l'indépendance des assemblées électorales, — nous en avons déjà fait la remarque^ — et de sa part, en cela, il y avait plutôt insouciance ou négligence de ses devoirs en ne proposant pas aux électeurs des candidats du choix du gouvernement, comme font tous les gouvernemens constitutionnels, sauf à laisser à ces assemblées la plus grande liberté clans leurs opérations. Il repoussait « le vote partiel, disait-il, d'un » petit^nombre d'électeurs, » en présence « du vote solennel de la majorité de la Chambre des communes. » Mais les électeurs qui se présentèrent aux assemblées avaient agi d'après la constitution^ tandis que la majorité de la Chambre l'avait violée. Les éliminés de 1839 n'étaient pas renvoyés dans la même Chambre, mais dans une nouvelle législature, indépendante et du Sénat et du Président d'Haïti. Et ce dernier demandait au Sénat « quelle de- » vrait être la marche à suivre par eux, dans le cas où la » nouvelle Chambre des communes déclarerait valide l'é- » }) lection des hommes dont il s'agissait ! »
L'avis du Sénat à ce sujet ne pouvait être de quelque poids, ne pouvait exercer quelque influence sur l'esprit pu-
]1842] CHAPITRE IV. 19i
blic, qu'autant qu'il serait fondé sur la constitution; et pour qu'il le fût, il aarait fallu dire à Boyer tout ce qu'il y avait eu de contraire à ce pacte fondamental de la part de la 5' législature, en 1859 , et dans les adresses envoyées au pouvoir exécutif; et de plus , ce qui était encore inconstitutionnel, dans son message du 15 mars. Le Sénat le pouvait-il, sans proclamer, par ce seul fait, une révolution dans l'Etat, en se plaçant ainsi à la tête de l'Opposition? Dans la situation des choses, c'était impossible; chacun des sénateurs le reconnut.
Mais il appartenait peut-être à un militaire de trancher la haute question qui se présentait au corps. Le sénateur colonel Bouzy fut le premier à émettre son opinion contre l'admission des éliminés à la nouvelle Chambre, pour fortifier le Président d'Haïti dans sa pensée; et c'était à ses collègues de la classe civile à trouver des argumens plus ou moins plausibles pour l'appuyer devant la nation. Le sénateur Rouanez exposa la situation difficile du pays avec beaucoup de lucidité, et termina son avis par la légende du Sénat : « Le salut du peuple est la loi suprême. » Plusieurs autres opinèrent dans le même sens^ de même que le sénateur B. Ardouin, qui céda le fauteuil de la présidence, afin de donner son avis. Approuvant celui de M. Rouanez, il proposa au Sénat de former une commission qui serait chargée de la rédaction de la réponse à faire à Boyer, laquelle devrait exposer la situation de la République, telle qu'elle apparaissait au Sénat. Ainsi fut la résolution du corps : le })ureau s'adjoignit deux"autres membres, et le 19 mars le Sénat approuva et vota ce travail. Après un préambule où |se trouvaient rappelés les termes du message présidentiel, celui du Sénat disait :
« Le temps est arrivé, Président, où l'opinion de la na-
102 ÉTUDES SLR l'histoirr \)'n\'\T\.
lion doit êlro fixoe sur les projets que cerlains hommes n'ont cesséde former, depuis quelques années, dans le but de renverser la constitution de l'Etat et les pouvoirs auxquels elle a plus particulièrement attribué la direction générale des affaires publiques. Il n'est plus permis à personne de douter des intentions qui animent ces individus : leurs acies, leurs discours, leurs vcrux ont reçu une telle publicité, qu'elle devient un éclatant témoignage de ces projets criminels. C'est à la source de tous les pouvoirs constitués qu'ils ont remonté, pour attaquer la société dans son état actuel, afin de substituer à l'ordre de choses existant un avenir indéfini qui peut être un mystère pour les moins clairvoyans, mais qui n'en saurait être un pour les hommes doués de quelque sens. C'est à la constitution, enfin, qu'ils osent prétendre de porter une main sacrilège, parce qu'ils savent fort bien qu'ils ne pourraient attaquer les pouvoirs dirigeans, sans se montrer coupables envers ce pacte fondamental dont ces pouvoirs tiennent leurs prérogatives. Ainsi, on les a vus dans la session de 1858, égarant la majorité de la Chambre des représentans, persuadera ce corps qu'il devait prendre l'initiative à l'égard de la re^mon de la constitution, tandis qu'au Sénat seul il appartient de faire cette proposition ; on les a vus alors indiquer au Président d'Haïti la nécessité de plusieurs lois dont Tajournement n'avait eu lieu jusque-là que parla situation politique où Haïti s'était trouvée à l'égard de l'étranger. Ils sentaient bien que cette situation ayant changé par les traités conclus en 1838, le pouvoir exécutif n'e?// pas hésité à promouvoir le bien qu'il est plus spécialement chargé de produire ; mais ils voulaient, par cette insidieuse manifestation, se donner, aux yeux de la nation, le mérite d'avoir provoqué des mesures utiles, afin d'essayer de
conquérir l'opinion en leur faveur. Persévérant dans celte tactique, ils ont encore cherché, clans la session de 1859, par l'adresse de la Chambre, par les discours qu'ils ont prononcés dans le sein de cette assemblée, par la résistance opiniâtre qu'ils ont faite, lorsqu'il s'agissait d'élire plusieurs sénateurs pour remplacer ceux dont les fonctions allaient cesser, à se créer uneposition dominante dans l'État, en prétendant cpie la Chambre des représentans, produit de l'élection directe des assemblées communales, était appelée à exercer, elle seule, la souveraineté nationale. Et lorsque le Sénat, à qui la constitution a confié le soin de conserver les institutions que le peuple s'est données sous le patronage du plus illustre de ses citoyens, eut exercé son pouvoir modérateur dans l'interprétation de cette question qui divisait la Chambre et le pouvoir exécutif, ne les a-ton pas vus encore, anathématisant le premier corps de l'Etat, lancer nombre d'accusations virulentes contre lui, et terminer enfin la séance du 4 octobre 1859, en appelant la sédition à leur aide?
» Si de tels actes ne suffisaient pas pour fixer l'opinion publique sur les projets de ces hommes, ils auraient pris soin eux-mêmes de les dévoiler depuis le moment où la majorité de la Chambre des représentans, revenue de l'erreur où elle avait été entraînée par d'astucieux moyens, s'honora aux yeux de la nation et de la postérité, en se séparant de ceux qui l'avaient égarée. Car, bien que tous les corps constitués, toutes les autorités civiles et militaires, la garde nationale et nomlire de citoyens privés aient donné un assentiment unanime à cet acte d'un patriotisme éclairé, on a vu ces hommes dont il est question persévérer àsequalifier de« mandataires du peuple, «continuer à publier leurs doctrines su])\ersives/'garantplus ou
raoiiiS la partie de la population qui, par son âge inexpérimenté, ne se défiant pas des hommes et peu versée dans la connaissance des choses, est toujours en tous pays la plus aisée à séduire, parce que, réunissant aux illusions de la jeunesse l'ardent désir du bien qui l'anime ordinairement, elle donne par cela même un accès facile aux insinuations de la malveillance.
» Les choses en sont venues à ce point, Président, — il faut le dire, — que ne doutant pas du succès qu'ils se promettent, on les a vus, à la veille des élections et depuis, manifester les opinions les plus extrêmes sur notre état social. Pour ces hommes audacieux, ce succès est tellement certain, qu'ils ne cachent déjà plus les changemens qu'ils comptent d'introduire dans nos institutions, dans l'acte constitutionnel; car, après avoir naguère défendu de leurs éloges cet acte auquel Haïti doit sa tranquillité et la réunion de toutes les parties de son vaste territoire sous le drapeau national, ils lui attribuent maintenant tout ce qu'ils considèrent comme des maux dans l'état actuel de notre société.
» Ainsi donc, Président, lorsque des réclamations inquiètes sont continuellement publiées pour parvenir à des progrès, à des améliorations que les auteurs de ces publications ne définissent pas, il est permis de n'y voir souvent qu'un moyen d'insinuation pour égarer les citoyens, en leur faisant accroire que le gouvernement se refuse à tenter tout ce qui est possible et exécutable dans l'intérêt du peuple. Certes, ce n'est point au chef dont la longue administration s'est illustrée par des actes ad-mirables de vertu civique, par des événemens si glorieusement accomplis, qu'on serait fondé à reprocher d'avoir négligé d'exécuter ce qui lui paraissait propre à promou-
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voir le bonheur public : les lumières qui le distinguent parmi ses concitoyens sont, pour le Sénat, comme pour tous les hommes de bien, un sûr garant que, suivant attentivement les progrès de la raison publique^ il saura toujours provoquer du corps législatif son concours pour pouvoir opérer, dans l'ordre moral comme dans l'ordre matériel, ce qui deviendrait un besoin pour la nation. Sentinelle vigilante placée pour veiller nuit et jour au salut de la patrie^ à son avancement moral, à sa prospérité, an bonheur de chacun de ses citoyens, il n hésitera jamais, comme par le passé, à prévenir les besoins sociaux, en faisant un noble usage de cette précieuse initiative que lui attribue le pacte fondamental.
» Si le Sénat s'est livré à cette dissertation sur la situation de notre pays. Président^ c'est pour mieux arriver à l'examen des questions que votre message lui a présentées à résoudre. En considérant toutce quia eu lieu depuis plusieurs années, et depuis la session de 1859 surtout, le v^œu national manifesté si publiquement, si énergiquement, à l'égard des hommes dont les projets révélés ont été cause de leur déchéance prononcée par la Chambre des représentans, le Sénat ne saurait hésiter à dire que ces hommes, réélus par l'influence d'intrigues ourdies parmi un petit nombre d'électeurs qu'ils ont réussi à égarer, à séduire, ne sauraient de nouveau siéger au sein de la représentation nationale, sans violenter la conscience publique qui les a frappés de sa réprobation, sans faire injure à la o" législature qui les a frappés d'une interdiction nécessaire par cette élimination solennelle , après avoir été témoin de leurs coupaljles tentatives; ils ne sauraient rentrer dans le sein de la Chambre, sans exposer riiarmonie si indispensablo entre les grands
pouvoirs de l'Élat à se rompre de nouveau, en jetant ainsi une nouvelle perturbation dans le pays.
» Le Sénat se plaît donc à espérer, Président, que la 6" législature, composée de citoyens qui doivent réfléchir sur les malheurs que nos divisions passées ont attirés sur notre patrie, sentira la convenance, l'indispensable nécessité d'écarter, datis la vérification des pouvoirs, les quatre hommes qui ont été l'objet d'une déchéance si méritée. Sans doute, les nouveaux représentans ne voudront pas faire penser à la nation qu'ils veulent rentrer dans les erremens qui ont agité la session de 1859 à son début; ils considéreront que l' admission de ces hommes serait cependant une preuve que, loin de répudier leurs doctrines subversives, ils entendent les adopter; et envisageant toutes les conséquences d'une résolution aussi contraire au vœu, à l'espoir du pouvoir exécutif, du Sénat et du peuple haïtien, les représentans, n'en doutons pas, sauront faire, en vue du salut de la patrie^, ce qui, dans les circonstances actuelles, devient pour eux un impérieux devoir; ils l'accompliront en prenant aussi la détermination de concourir loyalement avec les autres pouvoirs^ à tout ce qui sera jugé utile au bien-être public.
» Quoi qu'il en arrive cependant, Président, vos devoirs sont tracés par l'art. 149 de la constitution. Vous devez pourvoir à la sûreté intérieure de l'Etat. Les moyens d'exé- Aju UJj^y cution seront entre vos mains ce qu'ils ont toujours ^JjLiM^AH- été : l'emploi de la force nationale avec cette hauTte pru- A^ 62j • "' dence et cette magnanime modération qui vous ont conquis l'estime de la grande majorité des citoyens, qui savent que leur bonheur dépend de l'ordre et de la tranquillité publique.
» Dans tous les cas, vous trouverez le Sénat toujours
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disposé à vous prêter son concours ponr sauver la chose publicpie : fidèle à la ligne de conduite qu'il a toujours suivie, il ne peut oublier que « le salut du peuple est la loi suprême. »
Treize sénateurs présens à la séance du 19 mars signèrent ce message. M. Rouanez^ qui avait reconnu la situation si grave du pays et conclu son opinion dans le sens qu'on vient de lire, prétexta de maladie pour ne pas s'y présenter et signer; le colonel Bouzy avait malheureusement succombé, le 17, à une congestion cérébrale ^
Le 25, Boyer publia une proclamation dans laquelle il rappelait au peuple ce qui avait eu lieu dans la session de 1859; il disait :
« — La résolution adoptée contre plusieurs députés, parjures à leur mandat, était un acte de sévère, d'indispensable justice : le rétablissement immédiat de l'ordre et du calme Ta justifié
» La Chambre des députés qui va bientôt se réunir pour commencer la 6^ législature^ comprendra ce que l'intérêt du bien public et sa propre dignité lui prescrivent de faire pour le maintien de la tranquillité publique et de l'harmonie entre les grands pouvoirs de l'Etat.
» Déjà le Sénat, dans cette grave circonstance, s'est assemblé pour veiller au dépôt sacré de la constitution, et pour otfrir son concours patriotique au pouvoir exécutif, qui saura remplir les obligations qui lui sont imposées....
» Ayez confiance dans la sagesse comme dans l'énergie
1 Des opposans osèrent dire que ce loyal et brave ofTicier avait été empoisonné pour avoir opiné au Sénat contre le gouvernement ! Il devait dîner avec ses collègues cliez In secrétaire général, le 17 au soir: sa maladie l'en empêcha. Bouzy a mérité les regrets de ses compagnons d'armes, de ses collègues au Sénat et de Boyer ; car il possédait de belles qualités. La patrie n'oubliera jamais qu'il était à coté de Pétioii dans le danger (juc C0i>-' rut ce prnii.d citnyon lo !''>■ jniivior 1807,
du gouvernement : cependant, avant de recourir à l'emploi des moyens dont il est investi pour la sûreté de la République, il mettra au premier rang de ses devoirs, Ja modération dont il a donné tant de preuves »
Ce qu'il y avait de singulier dans ces deux actes du Sénat et d\x pouvoir exécutif, c'est qu'ils parlaient du maintien de la constitution, alors qu'il s'agissait de la m'o/er: c'était une triste chose. Néanmoins, si le lecteur se rappelle ici tout ce qui s'était passé dans les sessions législatives de 1 838 et 1839, ce qui s'en était suivi jusqu'alors, les discours, les écrits publiés dans les journaux, il ne pourra disconvenir que le message du Sénat faisait une peinture fidèle de la situation du pays, d'après le travail incessant de l'Opposition sur les esprits. Placé entre elle, ou plutôt entre ses chefs et Boyer, le Sénat ne devait-il pas jore'/bVer le chef de l'Etat à eux, et le soutenir contre leurs projets avoués hardiment? C'est pourquoi il traça ce tableau pour être offert aux yeux des fonctionnaires publics, des citoyens, des pères de famille, qui, tous, avaient besoin de leur repos, de leur sécurité, plus encore que de changemens notables dans la constitution, d'améliorations formulées avec tout l'art naturel aux oppositions qui s'élèvent contre les gouvernemens , pour capter les esprits généreux. Nous ne nions pas cependant que ces deux actes étaient de nature à exciter l'amour-' propre des opposans, à provoquer leur persévérance.
Une telle situation présentait trois voies pour en sortir : ou une révolution^ par le renversement de Boyer du pouvoir, afin que ce pouvoir passât aux mains de la Chambre des communes, c'est-à-dire à H. Dumesle et D. Saint-Preux; — ou une dictature temporaire ou cowp d'Etat, qui ei'it fait dissoudre la Chambre pour appeler les citoyens à élire des représentans plus modérés, parce que ces tribunspréten-
fA.
daient qu'elle seule devait concentrer et exercer « la souveraineté nationale; » et cela, au cas que la nouvelle législature admît ces deux chefs de l'Opposition ; — ou, enfin, une marche à peu près constitutionnelle ^ si la législature ne lesadmettait pas, ponrprouver qu'elle ne voulaitpas rompre ^ ^"^ , l'harmonie entre les grands pouvoirs; car cette harmonie, /^'^-«''''^^ fir*^ cet accord qui leur était nécessaire , ne pouvait pas ^H<M^^^~exister, si ces tribuns rentraient dans la Chambre, en face d'un chef du caractère de Boyer.
Nous avons dit plus avant que le Sénat ne pouvait pas proclamer une révolution, en désapprouvant le Président d'Haïti. Par son message, il ne conseilla pas la dictature ou le coup d'Etat; mais cet acte en renfermait certainement l'idée, quand il lui rappelait ses devoirs tracés par l'art 149 de la constitution, et en lui disant : « Vous devez pourvoir à la sûreté intérieure de l'Etat, « et que lui-même « n'ou^ blierait pas que le salut du peuple est la loi suprême. » On dira sans doute que, de la part du Sénat, c'était là une grande trahison envers « ce peuple souverain. » Mais nous répondons que pour juger de pareilles mesures, il faut considérer les circonstances critiques où se trouve un pays; et les circonstances où se trouvait la République, en 1842, auraient pu justifier cette mesure extraordinaire, s'il ne restait pas la troisième voie indiquée ci-dessus : une marche presque constitutionnelle. Et que l'on remarque que cette dernière voie fut indiquée dans le message du Sénat, avant l'autre qui n'était qu'un pjs-aller dans la situation. a?- iZ-^'"
Le sénateur B. Ardouin, qui en fut le rédacteur et qui avait eu avec Boyer l'entretien relaté à la date du 6 février, tout en exprimant la pensée du Sénat, croyait sincèrement que le Président était résolu à prendre tou-
tes les mesures propres à satisfaire l'oj)iuion sage et modérée des gens de bien. Afin de l'y encourager encore, il crut que le Sénatétait dans l'obligation, à travers les justes louanges que ce corps donnait à son administration, de lui faire entendre des vérités utiles pour ce chef luimême et pour le pays, mais sous la forme convenable dans l'occurence; il les consigna dans cette partie du paragraphe où il parlait « des lumières qui distinguaient » Boyer parmi ses concitoyens, qui le porteraient à sui- » vre attentivement les progrès de la raison publique, » afin de prévenir les besoins sociaux, en faisant un no- » ble usage de Vinitiative que la constitution lui attri- » buait.» N'était-ce pas dire au Président, qu'il y avait beaucoup à faire pour pallier aux yeux du peuple la violation que le pacte fondamental allait subir, qu'il devait se mettre à la tète des réformes, des améliorations réclamées par l'Opposition ' ?
Dans la situation où se trouvait le pays, Boyer pouvait et devait apercevoir qu'elle visait à une révolution, et il aurait dû se pénétrer de cette grande vérité exprimée par un homme de génie: « Les révolutions conduites et exécu- » tées par nn chef tournent entièrement au profit des mas- « ses, tandis qu'au contraire les révolutions faites par les » masses ne profitent souvent qu'aux chefs ^, » L'intérêt
J^.^-d-U.A.''^^' 1| Je ne crois pas que j'ai eu plus de mérite que mes adversaires de cette époque; je
, f ne prétends pas non plus que j'ai été exempt de préventions à leur égard. Mais, en me
'.jL^yxk/Xt^ji^'fvJi^ ressouvenant que j'ai payé de huit mois d'emprisonnement la rédaction de différens mes-
/ (1 sages du Sénat et les divers écrits politiques que j'ai publiés, je pense qu'il m'est permis
A IVyi XJ^À aujourd'liui d'exposer les idées et les convictions qui m'ont animé ; le lecteur en jugera.
Au reste, j'ai trouvé dans cet emprisonnement, comme dans le long ei^iil que j'ai subi plus
tard, une compensation assez large pour que je n'en conserve aucune rancune : l'un et
l'autre m'ont appris a réfléchir plus qu'auparavant.
2 Napoléon 1er a dit aussi : « Dans les révolutions, il y a doux sortes de gens: cens » qui les font, et ceux qui en profitent, o Le despotisme brutal a largement profité de celle de 1843.
[1842] CHAriTRE IV. 201
qu'il portait certainement à ses concitoyens aurait dû l'cclairer assez pour qu'il prévît, et l'anarchie et le despotisme peut-être sanguinaire qui surviendraient par suite d'une révolution conduite parles hommes qui s'opposaient à sou gouvernement; et ce, malgré eux et leur patriotisme dont on ne peut douter.
D'un autre côté, supposons un instant que la nouvelle législature eût voulu sacrifier les quatre éliminés de 1839, « à l'harmonie des pouvoirs, » il y fût resté encore une vingtaine d'opposans plus jeunes qu'eux, ayant des idées peut-être plus avancées que les leurs. Quand cette phalange eût formulé ensuite les mêmes vœux de réformes et d'améliorations, il est possible que Boyer se serait vu contraint d'y consentir, sous peine de passer ^owr trop rétrograde aux yeux de la nation. Le Sénat lui-même aurait été forcé de l'y engager, pour ne pas se discréditer complètement. Mais on verra bientôt ce qui se passa à la réunion des nouveaux représentans des communes.
Au moment où cette crise politique allait éclater, Boyer conçut l'idée d'une mesure financière qui eût eu, à notre avis, les plus malheureuses conséquences pour son gouvernement. On avait tant écrit, publié sa pensée sur le système monétaire du pays, on avait adressé tant de mémoires à ce sujet au Président, que, revêtu par la loi du 20 juillet 1841 du pouvoir de prendre toutes les mesures qu'il jugerait convenables pour améliorer ce système, il se décidait à opérer immédiatement le retrait de tout lepapiermonnaie (billets de caisse). A cette époque, il y avait environ 3,555,000 gourdes en billets de dix, de deux et d'une gourde, en circulation dans toute la République, et en réserve au trésor général une somme d'environ 800,000 piastres fortes, disponible, parce qu'on venait d'en expédier
500,000 pour payer l'annuité de la dette étrangère, indemnité et emprunt, pendant l'année courante.
Le Président convoqua au palais un conseil pour lui faire part de ce projet : il était composé de MM. Pilié, Inginac, Bazelais, Madiou, B.Àrdouin, J. Paul, S. Villevaleix, E. S. Villevaleix, Victor Poil. Il leur fut donné lecture des actes préparés à cet effet par le secrétaire particulier du Président, et celui-ci leur demanda leur avis. Ce projet consistait à démonétiser les billets de caisse, à partir du 1'^'" mai suivant, et à rembourser leur valeur en piastres fortes à raison de 50 gourdes de billets pour un doublon, bien que dans le commerce on en fît l'échange à 40 gourdes.Or, comme le trésor n'avait cjue 800,000 piastres et qu'il en fallait 1,200,000 pour cette opération, Boyer s'était laissé persuader qu'on aurait pu effectuer un emprunt dans le pays s'élevantà la différence, c'est-à-dire 400,000 piastres. Cet emprunt eût porté intérêt à 5 pour cent, tant que l'État n'aurait pu le rembourser intégralement. Cette opération étant faite, les recettes comme les dépenses publiques s'effectueraient indifféremment en piastres ou en monnaie nationale métallique dont le chiffre d'émission était de 2,675,000 gourdes, circulant, sans compter la somme inconnue de fausse monnaie introduite à diverses époques.
Ce plan de finances était sans doute séduisant pour toutes les parties prenantes au trésor public ; mieux eût valu en recevoir des piastres ou de la monnaie métallique malgré l'agiotage que subissait cette dernière dans le commerce, car elle n'était pas au pair avec les piastres. Mais il fallait savoir si les recettes balançaient les dépenses publiques : c'était une des objections à faire au plan proposé, indépendamment du doute qui restait dans l'esprit sur la possibilité
de réaliser l'emprunt de 400,000 piastres^ . Or, depuis 1826 il avait fallu émettre annuellement une somme plus ou __^
moins forte de billets de caisse pour équilibrer les recettes f^z
avec les dépenses; depuis 1856 les recettes en piastres, effectuées dans les douanes, avaient une destination spéciale : .uM^^ le payement de la dette nationale envers la France. Dans l'actualité et dans l'avenir, pouvait-on se promettre d'opérer une réduction notable dans les dépenses publiques, afin de les porter au niveau des recettes qui s'effectuaient en monnaie métallique, rarement, et presque toujours en billets de caisse? En vertu de la loi du 20 juillet 1841, le Président avait adressé, en octobre suivant, une circulaire aux commandans d'arrondissement, qui leur ordonnait de ,- ^ ,-^ mettre en congé de trimestre la moitié de l'armée, afin de '/t^î'.v 4^u ne rationner et de ne solder que la moitié qui resterait au service, pour obtenir une diminution dans les dépenses; et à peine cet ordre fut-il exécuté, le l*"' janvier, que les élections générales des représentans^ agitant le pays, for- jLa^(r\, cèrent le gouvernement à le rapporter et à maintenir toutes ^ Vt^
les troupes sur pied.
C'était donc pendant cette crise politique et au moment où la Chambre des communes allait se réunir, qu'une crise financière serait tombée sur le pays, pour être exploitée par l'Opposition systématique qui s'acharnait contre Boyer. Avec sa mauvaise foi ordinaire , elle n'eût pas manqué de crier contre l'échange du doublon à 50 gourdes de billets de caisse, tandis que le cours commercial était de 40 gourdes ; après avoir demandé si souvent le retrait
1 En 1841, les recettes s'élevèrent à 2,510,o51 gourdes, et les dépenses à 2,766,583 gourdes; partant un déficit de 266,032 gourdes comblé par l'émission de 670,800 gourdes de billets de caisse. La récolte donna, en café, 34, 11"), 000 livres; eu coton, 160,000 livres; en cacao, 640,000 livres; en tabac, 3,220,000 livres; en campôche, 45,000,000 litres; en bois d'acajou, 6 millions de pieds réduits.
î/yuut^
intégral de ce papier-monnaie, « pour alléger la mishre n extrême du peuple souverain, » elle eût entravé l'emprunt qui était nécessaire pour cette opération.
Toutes ces considérations, toutes ces difficultés frappèrent MM. S. Villevaleix, J. Paul, B. Ardouin et ïnginac surtout. Ils exposèrent franchement leurs opinions au Président, pour le porter à renoncer à ce plan financier qui leur paraissait dangereux. Le sénateur B. Ardouin lui dit : « On vous promet de toutes parts de contribuer à l'em- » prunt ; mais persuadez-vous, Président, qu'il y a peu de » fortunes dans le pays, peu de personnes qui possèdent » de la monnaie étrangère ; et rappelez-vous encore les )) belles promesses c[ui vous furent faites pour payer l'in- « demnité à la France, et la conduite qu'on a tenue quand » parut la loi sur la contribution extraordinaire. » — Après avoir raisonné longuement pour prouver la nécessité de conserver le papier-monnaie et de n'en opérer le retrait que graduellement, en améliorant successivement les finances de l'État, le général ïnginac prononça ces mots : « Pré- » sident, si vous faites cette opération, je ne crains pas de » vous le dire , votre gouvernement sera renversé. » Boyer lui répondit : « Il y a longtemps qu'on le menace d'un » renversement, et il est encore debout. Enfin, Messieurs, » ajouta-t-il, je vois que vous n'êtes pas du même avis que » moi. J'ajourne donc ce projet qui pourra être repris » plus tard. »
Qniconcjue a pu bien apprécier le caractère du président Boyer, reconnaîtra qu'il n'ajourna ce projet que parce qu'il fut convaincu des inconvéniens qui lui furent exposés.
Il faut mentionner ici trois condamnations judiciaires qui contribuèrent à exalter l'Opposition contre le gouvernement.
[iS'i'ii] CHAPITRE IV. 205
On a vu au chapitre préccdeiU que M. C. Devimeux, révoqué de sa charge de notaire par le grand juge depuis 4859, avait publié dans le Manifeste du 12 décembre 1841 un article outrageant contre ce grand fonctionnaire. Poursuivi par le ministère public, il s'était laissé condamner par défaut, le 20 dudit mois, à une année d'emprisonnement. Il brigua ensuite les suffrages des électeurs de l'Anseà-Veau qui le nommèrent représentant de cette commune, bien qu'il n'y fut pas domicilié, ce qui était contraire à l'art. 61 de la constitution. Se prévalant de cette élection, il fit opposition au jugement^ et le tribunal correctionnel maintint sa condamnation en ordonnant l'exécution provisoire de ce nouveau jugement, vu que le fait imputé était antérieur à l'élection et que le citoyen élu ne devenait définitivement représentant et membre de la Chambre des communes, qu'après la vérification de ses pouvoirs par la Chambre réunie et la prestation du serment exigé par le règlement de ce corps. Tels furent les motifs du jugement auquel M. Devimeux se déroba en partant pour la Jamaïque.
Le ministère .public poursuivit ensuite M. Rinchère, directeur de l'école nationale de Saint-Marc, à raison d'un article qu'il publia dans le même journal, le 25 janvier. Mais, élu représentant de cette commune le 2 février, assigné le 7, M. Rinchère excipa vainement de cette qualité devant le tribunal correctionnel, qui le condamna aussi à une année d'emprisonnement, le 21, mars. Ce jugement reçut son exécution.
Enfin, M. David Saint-Preux, éla président de Tassem- l '^ i ^''^ Ijlée électorale d'Aquin et réélu représentant de cette com-^^^ .^^/VIA^ mune à une majorité de 110 voix sur 11 i votans, ayant a ^ Tasaaa fait insérer dans le Manifeste du 20 février, le discours qu'il
avait prononcé à cette occasion, le ministère public le poursuivit au même tribunal correctionnel du Port-au-Prince. Assigné à y comparaître, il fit défaut, mais il envoya des conclusions par lesquelles il déclinait ce tribunal qui n'était pas celui de son domicile, en excipant an surplus de sa qualité de représentant. Le tribunal n'eut égard ni à l'un ni à l'autre de ces moyens, en vertu de l'art. 14 du code d'instruction criminelle qui donnait au minislère public le droit de poursuivre l'inculpé au lieu où le discours incriminé avait acquis la publicité, et par les mêmes motifs que ses précédons jugemens : il condamna M. David Saint-Preux à trois années d'emprisonnement. Ce jugement par défaut, rendu, le 28 mars, fut ensuite exécuté.
Mais l'Opposition considéra ces trois actes comme des 'persécutions , et la révolution qui survint l'année suivante sembla donner raison à cette observation d'un historien : « Les persécutions judiciaires, tous les faits de l'histoire » l'attestent, furent toujours le signe précurseur de la » chute des systèmes politiques assez mal inspirés ou assez » faibles pour chercher \mQ protection dans les rigueurs de » la justice ^ » En preuve, il cita l'exemple des Stuarts, en Angleterre , de la Convention et des Bourbons de la branche aînée, en France.
Sans prétendre contester ce qu'il y a de judicieux dans cette observation, on peut dire que la chute de ces gouvernemens a été occasionnée par bien d'autres causes, et nous essayerons de prouver que la chute de Boyer est dans ce cas.
1 Histoire des deux Restaurations, par M. A. do Vaiilabellc.
CHÂPiTBE V.
Agitation an Pcrt-aii-Prince. — Ordounances de police y relatives. — Ré\inion des représentans. — Protestation de 20 d'entre eux contre l'admission des éliminés de 1839. La Chambre, en majorité, les admet dans la vérification des pouvoirs, et élit président M. Laudun. — Le 1 2 avril, une nouvelle majorité annule cette élection et nomme président M. J.-B. Tassy. — Tous les opposans se retirent de l'assemblée, — La Chambre prononce l'exclusion des éliminés de 1839 et de six autres représentans et de leurs suppléans. — Le Président d'Haïti ouvre les travaux de la session. — La Chambre accorde nn délai de vingt jours aux opposans pour revenir dans son sein, sinon ils seront considérés comme démissionnaires; ils n'optempèrent pas. — Elle appelle leurs suppléans ; ceux-ci refusent de siéger. — Elle fait poursuivre M. Dumai Lespinasse, qui est condamné à une année d'emprisonnement et qui part pour la Jamaïque. — Réflexions au sujet de ces actes. — Projet de loi sur l'instruction publique, retiré bientôt par Boyer ; pourquoi?— Deux lois sont rendues et sept sénateurs élus par la Chambre; fin de la session. — Tremblement de terre du 7 mai; son effet dans l'Artibonite, le Nord et le Nord-Est. — Reproches faits à Boyer en cette occasion. — Capture illégale de denx bâtimens espagnols, et ce qui s'ensuit. — Manœuvres de l'Opposition sur divers points de la République. — Mesure intempestive .ordonnée par Boyer. — Décès de plusieurs généraux.
A raison des précédens que le lecteur connaît, il prévoit sans doute ce que nous allons relater dans ce chapitre.
Le Télégraphe du 24 mars ayant pu]3lié les messages du Président d'Haïti et du Sénat, et la proclamation concernant les représentans éliminés en 1859, une agitation inusitée fut remarquée à la capitale : l'Opposition voulut essayer ses forces. Déjà , dans la soirée du 17, pendant le dîner qui eut lieu chez le général Inginac , une troupe de jeunes gens avait passé devant sa maison en chantant des
208 ÉTUDES SUR l'iII.STOIHK d'hAÏTT.
. , , /tk ,//.... , conplels de la Marseillaise : ils s'claient dissipés à l'approche de quelques militaires envoyés du bureau de la place. On remarqua ensuite que les agitateurs se procuraient des armes prohibées par les lois, telles que stylet; poignard, etc. : le 26 mars une ordonnance de police parut pour en défenfrwy^^^ dre la vente et le port, sous peine de poursuites et de punilion contre les délinquans. Le 28, une autre fut publiée pour défendre les attroupemens qui se formaient incessamment, et menacer les délinquans de l'application delà loi y relative.
Ces faits se passaient à l'occasion de l'arrivée successive des nouveaux représentans dont la réunion était prescrite au l^"" avril. Le 2, quinze d'entre eux, auxquels s'en joignirent cinq autres quelques jours après, s'entendirent pour rédiger une jjrotestation contre l'admission, à la Chambre, des éliminés de 4839 , « attendu que la mission du député » à la représentation nationale n'est point et ne peut être » de former dans le sein du corps législatif, une opposition » systématique dans le but conçu à l'avance d'entraver la » marche des travaux de ce corps et de rompre l'harmonie » sans laquelle il lui est impossible d'accomplir l'exercice » de ses fonctions, etc., entendant se séparer de tous autres » représentans qui ne voudraient pas concourir à cet acte, » et se réservant, dans ce cas, d'aviser, de concert avec le » Sénat et le pouvoir exécutif, aux moyens de sauver la » chose publique des malheurs dont elle est menacée'. » Cette protestation avait été imaginée par le général Jnginac, pour former une majorité qui serait ainsi soustraite à r influence des opposans : ils étaient en grand nombre parmi les représentans. A cet effet, il fit appeler successi-
1 Bulletin des lois, n" 1^^. Toutes les cilations qui tuivront celle-ci i:oiité£alcu)cut tirées de ce Bulletin et du n» %.
vement les premiers arrivés à la capitale pour les faire entrer dans cette voie, employant toutefois les raisonnemens les plus propres à les persuader de- ne pas agiter le pays qui avait besoin de son repos, leur donnant en outre l'assurance que Boyer était très-disposé à satisfaire aux justes exigences de l'opinion publique. Il fit même appeler chez lui plusieurs des opposans dont il estimait le caractère et les sentimens patriotiques, afin de les rallier au gouvernement, en leur exposant combien Tunion et l'harmonie entre les citoyens de la République réclamaient de tous le sacrifice d'opinions trop avancées dans l'état actuel des choses ; mais il ne réussit pas à persuader ces derniers.
Enfin, les représentans^ étant rendus en majorité au palais de la Chambre des communes , commencèrent leurs opérations par la vérification des pouvoirs de chacun d'eux, sous la présidence du citoyen J"" Lafortune , doyen d'âge, représentant du Mirebalais. Il est facile de concevoir que les signataires de la protestation du 2 avril ne purent parvenir à faire partager leurs opinions par les jeunes capacités qui se trouvaient en leur présence. Loin d'exclure, dans la vérification des pouvoirs, les quatre éliminés de 1839, on les admit comme membres de- la j^iouvelle législature. Ainsi, l'espoir du Sénat et du Président d'Haïti était ■ déçu. Le 9, la Chambre se constitua en formant son bureau: ' •
M. Laudun fut élu président. Ce choix prouva que la majorité votait pour l'Opposition. Néanmoins, ce ne fut pas sans difficulté qu'elle parvint à ce résultat : indépendamment y^^^'^ des signataires de la protestation^ d'autres représentans hésitaient'sur le parti qu'ils devaient prendre. Informé de cela, après la séance, le général Inginac convoqua chez lui ■'les uns et les autres, afin de combiner do nouveaux moyens de succès, dans le sens du gouvernement.
T XI. li
2i0 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI.
L'auditoire avait été comble dans toutes les séances préparatoires au palais de la Chambre ; une agitation fébrile avait marqué ces journées : un fort détachement de troupes
^^^ alla se réunir à la garde ordinaire du palais.
Le 9 était un samedi ; la Chambre ne put être en majorité le lundi 1 i , comme il était dans ses habitudes de siéger ce jour-là. C'est que le travail ministériel se poursuivait. Mais le 12, dès 6 heures du matin , le représentant Lafortune, en tête de la cohorte gagnée au pouvoir exécutif par le secrétaire^général, qui se dévouait corps et âme « au 'T>-^- » maintien de l'harmonie des grands pouvoirs, au salut de
■ '^'J^"^'] ( » la patrie , » Lafortune s'empara et du palais et du fau- '" ' ' teuil de la présidence sur lequel il s'assit. A la nouvelle de ce fait extraordinaire;, les opposans, moins alertes, se rendirent à la Chambre ; et malgré quelques obstacles qu'ils rencontrèrent à la porte, de la part de la garde, se revêtant de leurs écharpes aux couleurs nationales, ils pénétrèrent dans l'enceinte. La législature offrit alors un pénible spectacle ; l'agitation prit un caractère scandaleux parmi les représentans, les discours s'entrecroisèrent. M. Laudun réclama vainement sa place de président élu, sur le fauteuil ;
^h^/M-^^^%, Lafortune y tint bon en disant : « Ma tête dût-elle tomber à mes pieds, que je ne céderai pas le fauteuil '' ! »
Ce fut alors un épouvantable tintamarre. Les opposans" reconnurent, mais un peu tard, que la majorité n'était plus de leur côté; ils prirent tous la résolution de se retirer du palais de la Chambre, pour se séparer ensuite de leurs collègues : noble ^'ésolution, sans doute, en la ju-
1 Ce brave Lomme, Africain de naissance, avait su apprendre à lire et à écrire ; ' mais son accent trahissait son origine , ce qui ne diminuait pas son mérite. Dans un ar-
ticle du Manifeste, M. Dumai Lespinasse raconta cette scène de manière à le tourner en.» ridicule; il écrivit ^s paroles selon sa prononciation t « Ma tète za mes pieds, zé né » cédéré pas la fouteille. » Cette plaisanterie amusa les opposans et le public, mais le ïédacteur du Manifeste la paya un peu cher.
géant au point de vue des principes constitutionnels, mais qui devait, un an après, se traduire en une révolution ^ peut-être pour le malheur de la patrie commune.
Les représentans restés en séance étaient au nombre de 56, formant plus de la moitié de la représentation nationale, dans le cas où elle serait réunie en totalité. Quelques jours après, plusieurs autres arrivèrent dans la capitale et se joignirent à eux.
Après la sortie des opposans, M. Lafortune exposa à ses collègues les motifs de sa conduite en cette circonstance : « G 'est qu'une prévention planait sur la tête de » M. Laudun, avant son admission à la représentation » nationale, et qu'il avait été dénoncé à la justice pour » outrages faits à un magistrat civil : ce que les repré- » sentans ignoraient au moment qu'ils lui donnèrent » leurs suJÏrages ^ . Or, les représentans, blessés dans leur » dignité, avertis maintenant, ne pouvaient maintenir » à la présidence de la Chambre celui qui a besoin d'une .» justification devant la justice, des poursuites étant diri- « gées contre lui.» Sur ce, la Chambre déclara « nulle et non avenue » la nomination de M. Laudun à la présidence; et à la fin de cette séance, elle annula également tous les procès-verbaux des séances précédentes. On verra pour quels motifs.
M. Lafortune, encore au fauteuil, déclara qu'en outre de MM. H. Dumesle, D. Saint-Preux, Lochard etLartigue, éliminés en 1839, il y avait MM. Dumai Lespinasse, Covin aîné, Emile Nau, Dorsainville Dautant, Benoît et
/xj^yi^i^^ry
\ M. Laiidnn avait été directeur de l'imprimerie nationale des Cayes. 11 fut destitué en 1839, pour un discours qu'il prononça dans un Lanqnet donné à H. Dumesle; de là son élection comme représentant: c'était d'ailleurs un homme de mérite.
•212 ÉTUDES SUK l'histoire d'iIAÏTI.
A. Ponthieux, « qui partageaient ostensiblement les mê- » mes opinions et persistaient à faire valoir les nomina- « tions de ceux-là qui sont tenus pour être réprouvés par » le vœu national ; et que, de plus, un acte de protesta- » tion a été dirigé contre eux-mêmes. »
En effet, après que la Chambre eut reformé son bureau sous la présidence de M. J.-B. Tassy, l'un des représentans du Cap-Haïtien, elle prit lecture d'une dépêche du grand juge qui lui adressait quatre protestations : contre les élections de la capitale, celles de Santo-Domingo, de l'Anse-à-Veau et de Dalmarie. « La Chambre statuant, » avant toute chose, sur les députés réélus qui furent éli- » minés par la 5^ législature, à résolu, à l'unanimité, » qu'elle partage cette sage et prudente mesure : en con- » séquence^ elle a arrêté que ces députés, parjures à » leur mandat, ne pourront point, vu leur indignité, sié- » ger dans son sein.» Kt elle renvoya au lendemain, pour débattre la motionfaite parM. Lafortune et statuer sur l'objet de la dépêche du grand juge. A cette séance du lo, la Chambre rejeta d'abord la protestation envoyée par le grand juge contre la nomination de M. Lapaquerie, représentant de Dalmarie, et l'admit parmi ses membres. Puis, prenant en considération la motion relative aux élus du Portau-Prince, cleLéogane, de Santo-Domingo, quipartageaient les opinions des éliminés de 1859 : « Considérant que par )) l'effet de ces opmions subversives, des attroupemens » en grand nombre eurent lieu aux alentours de la Cham- ') bre ', que des paroles outrageantes et incendiaires ont été » proférées à haute voix pendant la séance du 6, et qu'au ' /■r » sortir de cette séance, les députés ont été hués dans les ^^ '' » rues, sans égard au respect qui leur est dû ; » la Chambre f\j'"ï"^^A'\\ -' ^*^^^^^'^ éliminés de son sein , MM. Dumai Lespinasse, Co-
vin aîné, Emile Nau, Dorsainville Dautant, Benoît et A. Ponthieux. Le 15, qlle comprit leurs suppléans dans l'élimination prononcée contre eux. Quant à M. Devimeux, élu représentant de l'Anse-à-Veau , elle ajourna sa résolution jusqu'à ce qu'il se présentât avec ses pouvoirs : ce qu'il ne fit pas et ce qui entraîna sa déchéance.
A la séance du 15, M. Pierre Charles, représentant d'Ennery^ prononça un discours qui contenait sa profession de foi^ à l'endroit de l'opposition systématique qu'on voudrait faire au pouvoir exécutif. « Loin de moi, dit-il, )) la pensée que nous devions adopter aveuglément toutes « les dispositions des projets de lois qui nous seront pré- » sentes, Nous tomberions dans l'excès contraire, nous » trahirions la confiance de nos concitoyens. Notre devoir » est de marcher entre ces deux extrêmes. Discutons tout, » de bonne foi et avec loyauté; admettons ce qui est bon » et utile ; proposons des modifications à ce qui serait dé- » fectueux; rejetons, mais en gardant les convenances, ce » qui nous paraîtrait contraire au bien public, si toutefois » rien de pareil peut être supposé devoir jamais être pro- » posé à la Chambre. » Et la Chambre tout entière approuva cette profession de foi, en complimentant ce député de l'avoir faite.
Le Président d'Haïti, informé de la constitution de cette assemblée, avait fixé au 1 6 la séance de l'ouverture de ses travaux. Ce jour-là, « Son Excellence, après s'être recueil- » lie, a exprimé sa satisfaction de se voir au sein de la » Chambre, et l'a remerciée de sa coopération franche et » loyale au rétablissement del'ordre; et elle a dit qu'elle ne » cessera de faire tous ses efforts pour enchaîner l'anar- » chie. Elle a encore exprimé qu'elle Voyait avec peine » que des esprits exaltés, depuis quelque temps, voiï-
). draient troubler le pays ; mais qu'elle se dispensera de
» donner aucun développement ; qu'elle compte non-seule-
)) ment sur le concours de la Chambre, mais sur celui de
» tous les bons citoyens animés de l'amour de la patrie et
» désireux de son bonheur... »
Le président de là Chambre répondit d'une manière analogue à ces paroles, en rejetant sur les éliminés de 1859 et sur leurs partisans, la cause des agitations de la capitale et des débats qui eurent lieu dans cette assemblée. « La pa- » trie reconnaissante,* dit-il, admire de jour en jour votre » belle âme, qui n'a autre chose en vue que le bonheur de » tous et les intérêts généraux. Lorsque nous fixons nos » regards sur votre administration, tout à la foiB pater- » nelle et éclairée, nous devons nous étonner que de cer- » tains esprits se tourmentent et veulent en tourmenter » d'autres qui savent mieux prévoir, et mieux apprécier vos » efifortS;, votre constante sollicitude qui ne tend qu'à con- » solider et améliorer. Il est heureux pour Haïti que ce » courage impassible et cette grande vertu dont votre cœur »■ est doué, assurent à tous les Haïtiens que le vaisseau de » l'État est hors des écueils... »
Le 16, après l'ouverture des travaux de la Chambre, le
chef du pouvoir exécutif adressa un ordre du jour aux
militaires de la garnison de la capitale , qui, depuis un
mois, étaient restés à leurs drapeaux. Il les complimenta
sur leur conduite en ces temps d'agitation : « Vous venez
IP (3^-7-J-- » de prouver à la fois, et votre indignation contre les me-
/lÉi-mt')^^ » nées de la malveillance, et votre respect pour la loi.
^ ilH^Âf » Votre conduite vous fait honneur et couvre de confusion
» vos calomniateurs; vous pouvez vous en glorifier, vous
» serez toujours, comme je l'espère^ les fidèles défenseurs
» de l'Etat, l'effroi des méchans; et vous justifierez cons- H tamment ma confiance en vous. »
Dans ses séances des 21 et 22 avril, la Chambre examina la conduite des représentans qui, sansune permission d'elle, avaient quitté la capitale pour se rendre dans leurs communes respectives. Elle leur accorda un délai de vingtjours pour rentrer dans son sein ; et que ce délai expiré, ceux qfîi ne s'y conformeraient pas, seraient considérés comme (f démissionnaires, » et leurs suppléans seraient appelés à les remplacer. Le 29^ elle prononça la déchéance de M. Rinclîère, sur la connaissance acquise du jugement qu'il avait encouru etde son exécution: 'elle appela son suppléant, ainsi que ceux des quatre éliminés de 1839, à venir siéger en leur place. Mais aucun de tous ces suppléans, également de l'Opposition, n'obtempéra à cette invitation.
Une fois entrée dans la voie des rigueurs, la Chambre des communes ne pouvait guère s'y arrêter. Le n° 5 du Manifeste du 17 avril lui en fournit une nouvelle occasion: elle considéra cette feuille, qui parlait de la séance du 12, comme « fausse, dérisoire, dangereuse et blessant la dignité
nistère public obtint un jugement par défaut du tribunal 'hy/T^rtâd correctionnel qui le condamna à une année d'emprisonné- ^; " ment. Mais M. Dumai Lespinasse partit pour la Jamaïque''.
On remarquera que, par suite des éliminations pronon cées et des démissions constatées parla Chambre, à raison de l'abstention volontaire de plusieurs de ses membres,
1 M. Devimeiii et lui, en choisissant cette île pour refuge, indiquaient ainsi j
à bien des Haïtiens la voie de salut qu'ils suivraient également un peu plus tard,
l^^Atfyy/À'
216 ÉTUDES SLR l'hISTOIRE d'iIAITI.
' <?,^)7-n ' environ une douzaine de communes ne s'y trouvaient pas reprc%entées, et que parmi ces dernières figuraient quatre chefs-lieux de département : le Port-au-Prince, les Cayes, les Gonaïves et Santo-Domingo, La ville du Cap-Haïtien ^jÀ^yi.. n'était elle-même représentée que par M. J.-B. ïassy, —
M. T. Dejoie, second représentant, s'étant abstenu.
L'abstention volontaire était déjà une protestation publique contre l'inconstitutionnalité des décisions de 4a Chambre ; mais, considérée par elle comme « démission » de la part des représentans, elle prenait un caractère aussi grave que celui des éliminations que cette législature n'avait pas plus le droit de prononcer que la précédente. ' Une telle situation devenait un danger réel pour la stabi- - lité des institutions; elle devait porter tous les esprits à réfléchir sur les procédés de la Chambre et du gouvernement qui ne parlaient que de leur maintien. Aux yeux de l'Opposition, ce n'étaient déjà que de vains mots; à ceux des citoyens qui étaient désireux de tranquillité, de paix publique, ces procédés n'étaient que de flagrantes irrégularités qu'on ne pouvait défendre par aucun raisonnement. Et était-il possible que les fonctionnaires de l'Etat, que les chefs militaires, que l'armée tout entière, ne fussent pas influencés par l'Opposition qui plaidait en faveur des principes conservateurs de la constitution elle-même, toute défectueuse qu'elle la trouvât?
Alors, que devait faire Boyer, avec le concours qu'il trouvait dans la Chambre des communes, désormais obligée à faire des actes propres à réparer au moins, à pallier ceux que nous venons de relater, — avec l'appui que lui assurai t le Sénat dans la marche du gouvernement ? Il .devait, plus que jamais, faire usage de l'initiative attribuée au Président d'Haïti pour proposer, dans cette session
même, bien des projets de loi que l'opinion réclamait; il devait ordonner bien des mesures d'administration reconnues urgentes ; il devait, enfin, se mettre à la tête des réformes jugées utiles par les esprits les moins prévenus contre lui. En agissant ainsi, il fût entré dans la- voie indiquée parle message du Sénat en date du 19 mars, à côté de l'idée exprimée dans ce message, d'une « dictature temporaire » qui n'était plus nécessaire, puisque la Chambre des communes aA^ait, non-seulement écarté les éliminés de 1839, mais tous les autres membres de l'Opposition.
Supposons un instant que Boyereût senti la convenance, la nécessité de renoncer aux attributions ministérielles qu'il s'était fait donner par la loi subsistante de 1819, relative aux grands fonctionnaires, et qu'il eût saisi cette circonstance grave pour proposer au corps législatif lacréation d'autres offices de secrétaires d'État, comme le permettait la constitution. En les organisant de manière à laisser à ces ministres des attributions réelles pour administrer leurs départemens, et à ne réserver au chef de l'État que l'impulsion gouvernementale; en les instituant pour former un consei/^ présidé par lui, qui délibérerait avec lui sur toutes les mesures de gouvernement et d'administration jugées utiles au bien public, afin que la responsabilité ne pesât pas s?w' lui seul ^ en appelant à ces hautes fonctions un homme de chaque département territorial, pour satisfaire auxsusceptibilités locales, même aux amours-propres et aux vanités individuelles; si Boyereût pris cette résolution, en même temps qu'il eût agi comme nous venons de le dire, et qu'il eût fait des promotions dans l'armée, n'aurait-il pas réduit l'Opposition à l'impuissance? Il avait en sa faveur, depuis vingt-quatre ans, des faits éclatans qui avaient marqué son administration, qui la recommandaient aux
218 ÉTUDES SUR l'histoire d'uAÏTI.
esprits judicieux, par le patriotisme qu'il y avait déployé; ses lumières, sa modération, même dans les circonstances où il avait paru très-énergique pour soutenir son pouvoir, étaient des garanties pour la nation. Les opposans, quels qu'ils fussent, pouvaient-ils lui en offrir autant? Au fait, l'arme de l'Opposition n'était maniée que par des avocats qui n'avaient jamais pratiqué les affaires publiques, et qui, par ce motif, ne pouvaient pas inspirer la même confiaiîce que ce chef; on fût resté sourd à toutes leurs déclamations postérieures, tout en leur tenant compte, sans doute, des réclamations qu'ils avaient faites en faveur du progrès.
Il est, pour tout gouvernement qui est attaqué par l'opinion publique, un moment solennel qu'il faut savoir saisir afin de la ramener à lui; s'il laisse échapper cette occasion, il est perdu! Malheureusement pour le pays, tel devait être le sort de celui de Boyer ; les défauts de son caractère l'y entraînaient, malgré les lumières de son esprit.
On a vu^ dans le chapitre précédent, quelles étaient ses dispositions au 6 février, à propos de quelques mesures qui lui furent conseillées par le général ïnginac. Celui-ci, par ses ordres, avait fait rédiger le projet de loi sur l'instruction publique, le seul qui fût préparé- pour la session législative ; mais Boyer en avait fait retrancher ce qui concernait l'établissement d'écoles secondaires dans les principales villes qui n'auraient point de lycées, telles que les Gonaïves et Saint- Yague, chefs-lieux de département, Jacmel et Jérémie, chefs-lieux d'arrondissement. Voici un extrait de son message à la Chambre des communes, en lui adressant ce projet :
« Le projet de loi qui accompagne le présent message établit une école primaire dans chaque chef-lieu d'arrondissement ou il n'en existe pas encore. De cette manière
l'instruction élémentaire^ la plus nécessaire de toutes, sera également répartie sur les divers points du territoire, et partout à la portée du peuple. La création de trois lycées dans les villes des Cayes, du Cap-Haïtien, de Santo-Domingo, offrira à la jeunesse, dans ces grands centres de population où le besoin d'une instruction plus élevée se fait sentir, les moyens de se préparer à remplir digqi^ment les différentes carrières auxquelles elle se destinera \.. n
Dans l'état actuel des choses, ce projet était insuffisant ; néanmoins, la Chambre, qui avait reçu trois jours auparavant les comptes généraux de la République renvoyés à l'examen de son comité des finances, s'empressa de prendre lecture de ce projetj le 7 mai elle le discutait pour la deuxième fois. Quelques jours après, Boyer le lui fit demander, sous prétexte de le retoucher : le fait est, que la grande catastrophe du 7 mai, — le tremblement de terre, — l'avait porté à le retirer tout à fait par motifs à'écojiomie. Inutile de dire qu'il ne fut plus question du budget de 1845 qui avait été préparé par les soins de MM. Pilié et Inginac.
Lorsque ce dernier eut vn retirer le projet de loi sur l'instruction publique, tout insuffisant qu'il fût, il fit appeler M.'B. Ardouin, alors président du Sénat, et il lui dit ; « Savez-vous que le Président a retiré ce projet ? — Non . » — C'est ce qui a eu lieu cependant. J'ai inutilement fait )> tous mes efforts pour persuader le Président de laisser » voter cette loi, qui serait quelque chose dans la situation » où nous sommes. Il m'a répondu qu'il y aura trop de
1 Notez qu'en 1822, à la réunion de la partie de l'Est, il y avait une université ou *^/*l.-, / grand collège à Santo-Domiiigo, entretenu par le gouvernement espagnol, et que peu i^ c^Jf)'1'^-y\\M'6
après Boyer supprima est établissement pour y substituer une simple école pri *
maire
» dépenses à faire, par suite de cet affreux tremblement » de terre, et il ne veut plus entendre parler du budget. » Aliezdonclevoir,. jevous en prie, peut-être serez- vous » plus heureux que moi. »
Le lecteur pressent que le sénateur ne fut pas plus heureux que le secrétaire général; il échoua complètement dans sa démarche. « Comment voulez-vous, lui dit Boyer, » qu'on établisse un lycée au Cap-Haïtien renversé de {pnd » en comble, et dont la population est à moitié sous les » ruines? — Mais, Président, les villes des Cayes et de » Santo-Domingo sont debout; elles- peuvent avoir leurs » lycées, le Cap-Haïtien devra être relevé, il aura le sien » plus tard. — Il est impossible de faire de semblables dé- » penses, ni pour le Cap-Haïtien, ni pour les autres villes, » lorsqu'il faut aller au secours des populations qui ont » éprouvé un si grand désastre, lorsque tous les édifices » publics, renversés, exigeront des sommes énormes pour » leur reconstruction K »
La Chambre des communes n'eut donc à rendre que deux lois : l'une qui fut proposée par le pouvoir exécutif, pour exempter de l'impôt foncier et de celui des patentes, les habitans des communes des départemens de l'Artibomidj du Nord et du Nord-Est, qui avaient été dévastées par le tremblement de terre; l'autre qu'elle vota d'elle-même, pour prélever les mêmes impôts dans les autres départemens. Ce furent là tous les travaux législatifs de cette année. La Chambre élut en outre sept sénateurs : MM. Ce-
1 Cependant, 1842 fut une année assez prospère. Les recettes s'élevèrent à'. a somme
,'.v de 3,273,435 gourdes, y compris une émission de 236,200 gourdes de billets de
caisse, et les dépenses à 2,o45,74b gourdes. Il y eut à l'exportation, eu chiffres ronds,
I'' 41,000,000 de livres de café, 880,000 de coton, 417,000 de cacao, 2,520,000 de
>\^C\rJ'^ tabac, 19,000,000 de campêche, 1,600,000 de gayac, et 4,997,000 pieds réduits d'à-
cajou.
risier, Dagiierre, J, Paul, S. Villevaleix, E. Berthomienx, Corvoisieret Bénis ^.
La plupart des représentans des localités victimes du fléau avaient hâte de retourner à leurs foyers pour s'assurer du sort de leurs familles. Aussi bien, leur oisiveté à la capitale aurait pu les dispenser de continuer à siéger. On remarquait sur leurs figures le signe du découragement, après avoir sacrifié les principes constitutionnels au repos et à la paix de la République. Ils ne trouvèrent point, — il faut le dire, — une compensation auprès du pouvoir exécutif: jamais Boyerne parut plus éloigné délaisser penser que la Chambre des communes avait été intimidée par l'appareil de la puissance militaire, indépendamment de la conviction réelle plus ou moins forte, de chacun de ses membres, qu'il fallait à tout prix cesser toutes ces agitations qui troublaient le pays. Des attentions prévenantes, de la part du Président, eussent été de bon goût, du moins, dans de telles circonstances; car si un gouvernement veut être soutenu avec dévouement, il faut qu'il sache faire beaucoup en faveur de ceux qui lui en donnent des preuves. Aucun chef ne pratiqua mieux cette maxime quePétion : aussi on personnifiait la patrie en lui.
Le tremblement de terre que l'ile d'Haïti tout* entière éprouva le 7 mai, et qui fut ressenti en même temps à Porto-RicO;, à Cuba, à la Jamaïque, à la Nouvelle-Orléans et dans tous les États du sud de l'Union américaine^ fut un de ces fléaux destructeurs qui frappent l'imagination de l'homme, en le pénétrant d'une invincible terreur en présence de la nature et de son auteur. Depuis la découverte
1 Les cinq premiers entrèrent en fonction, eu remplacement de MM. IMiili|ipe César, Bouzy et C-JBonncaui. décédés, et de MM. Paret et B. Ardouin. Les deux deiiiiers devaient ri niplaccr, l'année snivante, MM. Pierre André et Viallet,
de l'Amérique, bien des événemens semblables ont frappé ces difïerens pays : le nôtre garde le souvenir de ceux qu'il a essuyés en. i 56-4, 1684, 1691, 1701, 1715, 1754, 1751 / et 1770; il gardera encore le souvenir de celui de 1842, car il fut effroyable. Commencé heureusement vers 5 heures et demie de l'après-midi, il dura cinq minutes entières. Tout le côté nord de l'île, depuis la presqu'île de Samana jusqu'au Môle Saint Nicolas, fut la partie la plus tourmentée. On remarqua que, pendant ces cinq minutes, la terre éprouvait un mouvement oscillatoire de l'est à l'ouest : dans le Nord, il y eut aussi trépidation, ce qui fut cause de la chute de toutes les constructions en maçonnerie. En une minute au plus, celles des villes du Cap-Haïtien, du Port-de-Paix, du Môle Saint-Nicolas, du Fort-Lil)erté et de Saint-Yague, n'étaient qu'un monceau de décombres. Au Cap-Haïtien, il périt environ 5,000 âmes, la moitié de la population; au Port-de-Paix, environ 200; à Saint-Yague, 200; dans les autres lieux un peu moins. Au Port-de-Paix, la mer se retira à 200 pas du rivage et revint ensuite pour envahir la ville à plus de 15 pieds de hauteur : ceux qui avaient échappé à la chute des édifices, furent noyés. A Saint-Yague, la rivière d'Yaque se partagea en deux portions, laissant un passage'à sec; la portion supérieure remonta *A'^ers sa source, puis revint avec impétuosité se réunir à l'autre. Au Fort-Liberté, à Monte-Christ, la mer se joignit aux eaux des rivières du Massacre et d'Yaque pour inonder les campagnes voisines. Des sources d'eau salée et de bitume surgirent dans plusieurs montagnes sur le littoral. Durant toute la journée du 7, l'atmosphère était chargée de nuages et il ne venta point; aussi la chaleur
était étouffante : vers midi, on avait aperçu un météore igné. .
Aux Gonaïves, à Saint-Marc, an Port-au-Prince, à Santo- Domingo, toutes, les constructions en maçonnerie furent plus ou moins lézardées; plusieurs furent renversées dans les deux premières villes. Partout, les édifices publics subirent le sort de ceux des particuliers \ Au désastre déjà si grand, par le renversement des propriétés, se joignit bientôt un incendie dans les charpentes, occasionné par le feu des cuisines : c'est ce qui arrive toujours en pareil cas. De sorte que les malheureux habitans qui se trouvaient sous les décopibres, ou blessés ou non, périrent par le feu avant qu'on pût leur porter secours. Des secousses plus on moins violentes suivirent le tremblement de terre dans la nuit du 7 au 8^ dans les journées du 8 et du 9, et pendant quelques jours encore.
C'était un affreux malheur pour le pays, et surtout pour les départemens frappés plus spécialement par le fléau. On eut à regretter que des actes de brigandage furent commis en cette circonstance douloureuse. Dès le matin du 8 mai, les campagnards de l'arrondissement du Cap-Haïtien se ruèrent sur les débris de cette villepour piller ses infortunés habitans occupés à dégager, autant que possible ;, leuh parens qui étaient sous les décombres. Il faut dire cependant, — car c'est la vérité, — que des habitans mêmes de cette ville leur avaient tracé le mauvais exemple de cette coupable convoitise : le sens moral fit place à un brutal égoïsme ne rêvant que spoliation. Les uns et les
autres profitèrent de la désorganisation de l'autorité publique dans cette ville ; car le général Charrier, comman-
'I Le frontispice du palais du Sénat était surmonté des armes de la Ilépubli(j[ue, en pierres; ces armes tombèrent: les opposans considérèrent ce fait comme un présige malheureux pour le Sénat lui-même , un signe précurseur de sa propre chute.
dant de l'arrondissement, le colonel C. Leconte, commandant de la place, presque tous ses adjudans et d'autres fonctionnaires, étaient ou blessés ou morts. A Saint-Yague, il y eut semblable chose , mais parce que là , le curé , mû par la superstition, avait porté les habitans à abandonner la ville pour se fixer dans un endroit éloigné de son site '. Au Port-de-Paix , les campagnards ayant tenté d'agir de la même manière, le colonel Alin, commandant de l'arrondissement, en fit prévotalement fuàiller un qui fut arrêté en flagrant délit : l'ordre se rétablit immédiatement. A la nouvelle qui leur parvint du pillage qui se commettait au Cap- Haïtien, les généraux Obas et Mouscardy rassemblèrent les troupes des arrondissemens du Limbe et de la Grande Rivière, et s'y rendirent pour rétablir l'ordre. Le colonel Phélipe Basquez se porta également à Saint-Yague avec les gardes nationaux de l'arrondissement de la Véga, le colonel Cadet Antoine, avecceux dePuerto-Plate. Ces divers officiers supérieurs organisèrent,, en outre , des secours en vivres du pays qui furent apportés dans ces deux villes ^. Au Cap-Haïtien, les chefs de bataillon Bottex et Bélonie Narcisse prirent d'eux-mêmes un commandement provisoire, mais nécessité par la circonstance , afin d'arrêter le pillage et de pourvoir aux besoins des habitans. Le curé Torribio contribua beaucoup aussi, par ses exhortations évangéliques, ou à diminuer le mal ou à faire venir des vivres des campagnes environnantes.
A la première nouvelle du désastre des villes du Nord, le Président y avait expédié des officiers pour savoir l'état
\ Le Président se vit obligé d'y envoyer l'abbé Péna, natif de cette ville, mais alors curé de la Croix-des-Bouqncts, afin de relever l'abbé Solano auteur de ce fait d'abandon.
2 Les habitans de Puerto-Plate et de, la Véga ouvrirent aussi une sousoriplion en argent au profit de ceux de Saiut-Yague.
réel des choses, et ordonné l'achat de farines et d'autres comestibles pour y être envoyés. Le citoyen Pierre Morin se distingua par son zèle patriotique, en faisant charger ces provisions sur sa goélette, sans exiger aucun fret et après avoir contribué aune souscription publique qui fut ouverte par le conseil des notables de la capitale : le citoyen Guerrier l'imita en offrant aussi son bâtiment pour un second envoi. En citant tous ces noms , pour rendre hommage à la vérité et aux sentimens qui guidaient ces personnes, nous nous plaisons encore à mentionner ceux des commerçans étrangers, particulièrement MM. Seeger et Tweedy, et ceux des commerçans nationaux, MM. Mirambeau frères, Preston, Aug. Elle, A. Dupuy, Rowe, etc. , qui contribuèrent largement à la souscription. Du reste, presque tous les habitans de la capitale y prirent part. Les femmes s'occupèrent de suite à fournir de la charpie et du vieux linge pour le pansement des blessés. Les officiers de santé Lahens, Chrisphonte, Marchand et Jean, furent envoyés dans ce but par le gouvernement/et à eux se joignirent spontanément deux anciens élèves de l'école de médecine, MM. Siméon Daguerre etC. Landais. A Jacmel, aux Cayes, à Jérémie et dans d'autres villes, des souscriptions eurent également lieu en faveur des victimes du fléau.
L'Histoire se doit à elle-même, de ne pas omettre un nom ou un fait qui peut être loué devant la postérité. C'est en lui révélant les belles et bonnes actions, que les générations apprennent à les imiter pour honorer leur patrie , de même qu'elles se gardent de celles qui méritent le blâme.
Lorsque Boyer apprit les désordres survenus au Cap- Haïtien, il ordonna de rassembler (juatrerégimens pour s'y
226 ÉTUDES surx l'histoire d'haïti.
porter ; mais ayant su ensuite que les généraux circonvoisins avaient rempli cette tâche, il contremanda cet ordre, par la raison que ce serait accumuler des bouches inutiles sur le lieu du sinistre oii les provisions manquaient. Il fit paraître une proclamation, le 48 mai, dans laquelle il exprima une vive indignation à propos de ces actes condamnables ^
Mais l'Opposition, toujours active et prête à saisir les moindres occasions de censurer le gouvernement , se plaignit de l'inaction du pouvoir central en cette circonstance. Ella lui reprocha de n'avoir pas même envoyé au Cap-Haï- Ia-^jt»*^ ' tien un officier de grade élevé (ceux qui y allèrent n'étant ^^"^^ r que de grades inférieurs), pour le représenter auprès des âit^'^' populations victimes de ce désastreux événement et leur 't^- /porter des paroles de sympathie, en même temps qu'il fe- ''*-^^"' rait punir, sur les lieux, les campagnards qui s'étaient joints aux citadins pour piller leurs infortunés concitoyens. Elle eût voulu que des sommes d'argent fussent immédiatement distribuées aux plus nécessiteux , et qu'un million de gourdes fût affecté pour la réédification du Cap-Haïtien seul , à cause de son importance politique et commerciale.
Il y avait certainement de l'exagération dans ces désirs, mais les plaintes étaient assez fondées. Lorsqu'une calamité extraordinaire frappe de ses rigueurs une partie de la population d'un pays, il est du devoir de son gouvernement de montrer une active sollicitude envers elle; et si le chef de l'État lui-même ne peut se porter sur les lieux pour lui donner des témoignages de sa sympathie, la consoler par des paroles qui expriment ses sentimens personnels, qui
/ 1 Boyer fut même malade à cette occasion, tant son tempérament nerveux était im-
y\jJ\fYi'^(^ pressionnable.
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Fencom^agent dans son affliction, il ne doit pas se reposer seulement sur les autorités locales, il doit se faire représenter par un fonctionnaire d'un rang élevé dans la hiérarchie gouvernementale 1 . Boyer aurait donc pu employer ce dernier moyen; les ministres de l'État étant des hommes moins valides que lui-même, des généraux, même des sénateurs auraient pu être expédiés au Cap-Haïtien, au Portde-Paix^ à Saint- Yague, pour agir en son nom ; revêtus momentanément de la représentation de son autorité pour cet objet spécial, leur présence eût été d'un bon effet, et sur le cœur des infortunés qui gémissaient de la mort de leurs parens et de la perle de leurs propriétés, et sur l'esprit du reste de la nation.
Mais le président Boyer avait le malheur de croire qu'il ne devait se reposer que sur lui-même, en toutes choses. l^i^^rz^L£-' '■■'■' Arrivé à 66 ans, son ancienne activité physique et Intel- y'/' lectuelle n'était plus la même; il ne soupirait évidemment f'^
qu'à obtenir une grande quiétude dans l'exercice de son pouvoir. La dernière crise parlementaire, terminée si facilement, la lui procurait, et il s'y plaisait, sans entrevoir^ peut-être, qu'il y avait un abîme au fond de cette situation anormale.
Cependant, les faits imputés à plusieurs individus résidant au Cap-Haïtien, pour avoir pris part au pillage de cette ville, étaient trop révoltans pour que le gouvernement n'en recherchât pas les preuves, afin de les faire poursuivre et punir. A cet effet, une commission d'enquête,
1 En 1856, on a vu un grand Souverain, uu noble cœur, en Europej se porter luimême au secours des populations de son Empire qu'une inondation extraordinaire exposait à tous les maux.
En 1859, le Président Fabre Geffrarda prouvé aussi sa sollicitude envers la population de l'Ause-d'Eyuaud, qui subit les désastres d'un ouragan; ne pouvant s'y transporter, il y a envoyé un officier général chargé de distribuer des secours et d'e.tpri mer ses sympathies.
2128 ÉTUDES SUK l'histoire d'hAÏTI.
composée de grands fonctionnaires et d'autres personnes, entendit les accusateurs et les inculpés. Ses opérations eurent lieu avec une lenteur inévitable, puisqu'il fallait appeler de si loin les uns et les autres ; elle mit plusieurs mois à I cette enquête qui se termina par le jugement et la condam-
nation de deux personnes seulement, le colonel Bobo et le capitaine Emile Moreau, à trois années d'emprisonnement ou de réclusion ^ Les autorités reconstituées au Cap -Haïtien, ayant saisi bien des objets pillés, un avis officiel, du 6 août, accorda un délai de deux mois pour les réclamer, faute de quoi ils seraient vendus à l'enchère, pour être le produit de cette vente réuni au montant des souscriptions en faveur des victimes du tremblement de terre.
Un arrêté du Président, de la même date, ordonna ' le retrait intégral des billets de caisse de dix gourdes qui étaient encore dans la circulation. Déjà, les deux tiers des • billets de cette quotité, émis par le trésor, en avaient été retirés et anéantis. L'arrêté fixa le 31 octobre suivant comme délai pour la cessation de la circulation de ces bil- ?/0»^M<f""à^ lets et leur démonétisation. En conséquence, à partir du ;^^^;^^2,j^^i6août, le trésor dut rembourser leur valeur en piastres, à ' ' raison de 50 gourdes de billets pour un doublon; ce qui
eut lieu. Il fut constaté ensuite, par un avis officiel du secrétaire d'État publié le 12 novembre : que le trésor avait émis une somme de 2,196,000 gourdes depuis le 26 mai 1827 jusqu'au oO septembre 1859, et qu'au 25 octobre 1842, il avait retiré celle de 2,195,850 gourdes, que partant, il ne devait plus y avoir que 170 gourdes à rembourser, ou 17 billets de 10. Mais, à cette date, il s'en
'1 Les procès-verbaux de l'enquête furent publiés en trois brocliures; ils révélèrent de^ {ails ignominieux ; le trésor publie avait été également pillé. Bobo est le même personiiiige qui joua un si grand rôle quelques années après.
présentait encore une grande quantité. Boyer fut excessi- ..^{;^g^ vement irrité de ce résultat qui prouvait, ou qu'il y avait eu fraude, ou qu'il y avait eu négligence dans les opérations . V^f^'^ du retrait, en acceptant de faux billets qui circulaient. Enfin, après deux jours d'hésitation, il ordonna à l'administration de passer par ces fourches caudines, afin de ne pas porter atteinte au crédit de l'État^ le trésor remboursa donc une valeur de 179,000 gourdes en sus de l'émission totale.
Ce surplus énorme pouvait provenir réellement de l'acceptation de faux billets par le trésor, non-seulement dans cette dernière opération, mais antérieurement dans le retrait successif des billets de cette quotité ; car on en avait remarc{ué qui étaient fort bien contrefaits, et il n'était pas possible de vérifier cette masse par les cahiers ^à souche du trésor, puiscjue les talons s'usaient promptement dans la circulation.
Selon son habitude, l'Opposition tira parti de la courte hésitation du gouvernement, pour l'accuser de vouloir manquer à ses engagemens envers le public : ce qui accrut l'irritation du Président. Chaque jour apportait donc son contingent aux causes diverses d'un divorce entre le chef de l'État et une portion de la nation.
Bientôt après, une nouvelle circonstance se présenta à la capitale, que l'Opposition exploita encore. .
Le gouvernement avait ordonné que la corvette de la"^^ République, la Pacification , allât en croisière sur \es'l;-c<t,^4Â<t côtes du Nord, afin d'y faire la police, d'arrêter les, jjUJlM contrebandiers qu'on disait être dans ces parages. Ce // navire était commandé par l'enseigne Candiau Michel qui, '
n'en trouvant pas, se crut obligé de prouver néanmoins le zèle qui l'animait. Il rencontra deux bâtimens espa-
gnols, la Golondrina et la Nuestra Senora ciel Carmen, qui, yenant d'Espagne, se rendaient à l'île de Cuba, chargés de comestibles et d'autres marchandises. Candiau les arrêta, mit garnison à leur bord^ abaissa le pavillon espagnol et y substitua celui d'Haïti, prétendant que ces deux bâtimens, l'un felouque, l'autre goélette, étant très-près de terre, lui paraissaient être, le premier un pirate, le second mwq prise qu'il aurait faite. Opérant cette capture le 5 novembre, Candiau se rendait au Cap- Haïtien avec les deux bâtimens, quand une tempête contraignit la goélette à relâcher au Môle, et la Pacification aux Gonaïves : la felouque entra seule dans le premier port. C'était là qu'il se proposait de vérifier si ses soupçons étaient fondés; mais la goélette ayant rejoint la corvette haïtienne, elles vinrent au Port-au-Prince, sur l'ordre du gouvernement qui, ayant appris ces faits,, voulait avoir l'explication de la conduite de Candiau. Le 18, il comparut devant une commission de hauts fonctionnaires avec les deux capitaines espagnols qu'il avait retenus abord delà Pacification. La commission reconnut le tort qu'il avait eu de capturer ces bâtimens; elle ordonna la remise de la goélette à son capitaine, en attendant l'arrivée de la felouque mandée au Cap-Haïtien. Mais ce capitaine s'aperçut que deux aspirans haïtiens avaient pris des objets pour une valeur de So^ piastres et 25 centimes : cette somme lui fut aussitôt payée par le trésor, et les aspirans déférés au jugement d'un conseil spécial militaire qui les condamna à trois années de réclusion* Lorsque la felouque arriva, son capitaine reconnut aussi qu'il avait été pris à son bord des objets dont la valeur était de 69 piastres,, que le trésor lui remboursa.'
Les deux capitaines espagnols paraissaient satisfaits, et
[1842] CHAPITRE V. 2oi
des égards que Candiau avait eus pour eux à son bord, et de la décision de la commission, et des restitutions qu'elle ordonna. Cependant, étant àuxGonaïves, ils avaient eu l'idée de faire un protêt contre l'arrestation illégale de leurs bâtimens. Ils le formulèrent au Port-au-Prince, à la chancellerie du consulat de France, vu l'absence d'un consulat espagnol dans la République. On ne peut nier qu'un tel acte ne leur fût commandé dans l'intérêt de leurs armateurs, puisque ces bâtimens avaient été capturés mal à propos et détournés de leur route depuis un mois : ils le firent le 4 décembre, en y consignant une réclamation de 14,000 piastres comme indemnité justement due. Mais il paraît qu'à cette chancellerie, il leur fut suggéré de réclamer aussi une réparation, pour l'honneur du pavillon espagnol qui avait été abaissé sans motif sur leurs navires. Ils présentèrent ce protêt à la commission des hauts fonctionnaires; et M. Levasseur, agissant comme consul général d'une puissance amie de l'Espagne, voulut intervenir pour appuyer leurs réclamations. La commission déclina cette intervention et décida, en présence des deux capitaines appelés à cet effet : « qu'il n'était point dû de réparation » pour le pavillon espagnol, attendu qu'aucun outrage ne » lui avait été fait; et qu'il n'était pas non plus dû d'in- » demnité 8i\ix deux capitaines, parce que le retard que » pouvaient avoir éprouvé la Golondrina et la Niœstra )) Senora del Carmen n'était que le résultat de circons- » tances fortuites et indépendantes de la volonté du goû- )) vernenient de la République '• . »
C'étaient là de mauvaises raisons ; car il est admis en principe, que tout gouvernement est responsable du fait de ses agents, commis au détriment des droits d'une nation
1 Télégraphe du 18 décembre, n° 51,
étrangère ou de ses sujets, sauf à lui de punir ces agents s3lon les lois de son propre pays. Or, la commission avait reconnu le tort de Candiau Michel pour avoir capturé, sans motifs valables, les deux bâtimens espagnols. Probablement, sa décision lui était inspirée par l'intervention de M. Levasseur dans cette affaire ; elle ne vit que lui, suggérant les réclamations sous ces deux rapports, Eli bien! en admettant qu'il en fût ainsi^ ce consul général étant requis de donner son assistance aux sujets d'une puissance amie, ne faisait que ce qu'il aurait fait et dû faire si des navires français s'étaient trouvés dans le même cas des navires espagnols. On doit toujours avoir égard au droit d'autrui et au respect qu'exige une nation pour son pavillon, puisqu'on voudrait pour soi-même le même égard. Que M. Levasseur ait été influencé aussi par sa position envers le gouvernement haïtien qui avait fait demander son rappel par l'amiral Arnous, peu devait importer à ce gouvernement^ s'il avait suggéré une juste réclamation.
Le 6 décembre, les deux navires espagnols partirent du Port-au-Prince et se rendirent à l'île de Cuba. Il paraît qu'avant leur arrivée dans cette île, le gouverneur général avait appris leur capture. Le 44, la corvette à vapeur Coiigreso, commandée par Don José M. de Pointillo, vint de sa part les réclamer. Cet officier adressa à cet effet une lettre fort polie à Boyer, dans laquelle il demandait la cause de, la détention de ces navires et si leurs capitaines n'avaient pas protesté à ce sujet, tout en remerciant le Président d'avoir ordonné qu'ils fussent remis en liberté de continuer leur route. Le 15, le secrétaire général lui répondit et lui donna les explications relatées ci-dessus. Le même jour, M. de Pointillo adressa une nouvelle lettre à Boyer et lui dit : qu'il avait pris connaissance et copie, qu'il lui en-
voya, du protêt formulé au consulat français; qu'il trouvait juste la demande d'indemnité et qu'il priait le Président de l'accorder; qu'enfin, il réclamait lui-même une réparation pour le pavillon espagnol, laquelle il espérait du Président, « en promettant de correspondre de suite à » toutes les démonstrations de satisfaction qu'il pourrait » recevoir. »
Mais le 16, le secrétaire général eut l'ordre de lui répondre négativement sur ces deux points, « attendu que le j> gouvernement haïtien avait fait tout ce qu'il devait faire » dans cette circonstance , et que le \ pavillon espagnol » n'avait reçu aucun outrage. » Il ajouta : « qu'il serait » déplorable que des réclamations pour des faits qui » n'ont point existé , donnassent lieu à des difficultés )) que le gouvernement espagnol , bien informé de ce » qui s'est passé , ne chercherait certainement point à faire » naître^. »
Après avoir reçu cette dépêche, M. de Pointillo partit pour Cuba, et le gouvernement destitua l'enseigne Candiau Michel de son commandement.
Dans l'intervalle, la frégate espagnole Isabelle II avait' capturé les goélettes Amitié et Jeanne, caboteurs haïtiens, en forme de représailles, et les avait amenées à Saint- Yague de Cuba, en y laissant le pavillon haïtien et les équipages et les passagers qui furent traités avec tous les égards possibles; les passagers eurent la faculté de se promener dans la ville, et l'un d'eux ayant été malade, il fut soigné par un médecin aux frais des autorités.
Le o janvier suivant, le Congreso reparut au Port-au- Prince, et M. de Pointillo reproduisit, au nom du gouverneur général de Cuba, la demande de réparation envers le
1 Trh'fjrajihf dn 18 déct'mhre.
pavillon espagnol, en se déclarant prêt, de nouveau, à y répondre de manière à honorer le pavillon haïtien. A l'égard de l'indemnité, il dit : que le gouverneur général se reposait entièrement sur la bonne foi du gouvernement haïtien pour en fixer le chiffre de concert et d'après une juste appréciation du tort occasionné par la capture des navires de sa nation. Cet officier conféra au sujet de ces deux choses, avec une commission de fonctionnaires réunie chez le secrétaire général. Les deux demandes furent alors admises comme étant justifiées par les faits. En conséquence, le fort Alexandre tira une salve de 21 coups de canon ; au premier coup^ la Pacification arbora le pavillon espagnol à son grand mât. Le Congreso. hièsa également le pavillon haïtien à son grand mât, en répétant la salve. Cette corvette retourna de suite à Saint-Yague d'où elle revint le
24 janvier, ayant à son bord un haïtien passager de la goôllette Jeanne , qui attesta des faits ci-dessus relatés. La demande d'indemnité fut portée au chiffre de 1900 piastres qui furent alors payées par le trésor. Au retour du Congreso à Saint-Yague, les deux caboteurs haïtiens furent relaxés, après avoir reçu , chacun , des provisions pour
25 jours, de la part des autorités de cette ville.
Telle fut, enfin, la solution de cette question internationale, qui aurait dû être ainsi résolue dès le premier moment.
Il est à remarquer que , pendant leur séjour au Port-au- Prince, les capitaines espagnols s'étaient enquis des commerçans de cette ville , de tout ce qui pouvait établir des relations fructueuses entre Haïti et l'Espagne, sous le rapport de l'échange des produits de ces deux pays. M. de Pointillo lui-même, qui se conduisit dans cette affaire avec toute l'urbanité d'un chevalier espagnol, fut chargé de
prendre des renseignemens à ce sujet et de demander un exemplaire, du tarif des douanes haïtiennes qui lui fut remis par le général Inginac. De sorte que, de la malencontreuse capture commise par l'enseigne Candiau Michel , allaient naître, entre l'Espagne et Haïti, des relations commerciales qui eussent rapproché les deux nations, si la révolution de 1 8-io ne fût survenue ^ . Ainsi il en avait été de la mission de Dravermann, en 1814^ entre la France et la jeune République.
Il est presque inutile de parler du rôle que joua l'Opposition durant cette affaire : on peut le concevoir. Le journal le Manifeste alla jusqu'à proposer qu'il fût établi un impôt extraordinaire de -1 millions de piastres, pour subvenir aux frais d'armement d'une flotte qui, partant d'Haïti avec des troupes, irait faire la conquête de Cuba, en y proclamant la liberté générale des esclaves de cette île, en y incendiant tous les établissemens agricoles. Et lorsque le gouvernement accorda les justes demandes réclamées, ce fut un concert de malédictions jetées par les patrctes qui aspiraient à régénérer le pays. C'est qu'alors, ils étaient dans le secret de ce qui se préparait contre lui.
A Jérémie, où s'élaboraient , comme aux Cayes , comme au Port-au-Prince et ailleurs , des idées révolutionnaires, c'était dans des « banquets patriotiques» qu'elles se mani festaient assez clairement. Les opposans imaginèrent ces' réunions, qu'ils faisaient dans les campagnes sur les habitations des petits propriétaires, pour mieux les endoctriner. Par des discours, par des toasts, ils excitaient les désirs de ces paisibles citoyens en faveur du nouvel ordre de choses qu'ils espéraient fonder, en leur promettant surtout une
1 A la un de mars 1843, le Congreso revenait dans ce but au l'ort-au-Prince. Ayant appris le départ de Boyer, M. de Pointillo retourna a Cuba.
256 ETUDES SUR l'histoire d'iuïti.
vente plus avantageuse de leurs produits, et l'achat des marchandises étrangères à un prix au-dessous de leur va- , leur actuelle; car, selon eux, la mauvaise administration de l/f^U^y?! j>i Boyer, le papier-monnaie qu'il avait fait émettre par le trésor, le payement des droits d'importation en monnaies ^gifXÀ'^jl étrangères, etc. , n'étaient que des mesures calculées pour amener la misère du peuple. Hélas! en tenant ce langage passionné contre le chef qui avait procuré la sécurité des familles par le retour de l'ordre dans la Grande-Anse , les opposans de cette localité n'entrevoyaient pas quelle réaction naîtrait dans les idées des populations, lorsque leur impuissance à mieux faire que lui serait démontrée à leurs yeux !
Aux Cayes, dans les autres principales villes, dans toutes les communes du département du Sud, où les populations sont si ardentes, si inflammables, c'était le même langage, sinon public, du moins confidentiel ; et là aussi , la même réaction devait avoir lieu.
Comme si le gouvernement lui-même travaillait à sa propre ruine, il ordonna une mesure qui devait y contribuer. Déjà, les fonds perçus dans les ports ouverts au commerce étranger, pour droit d'importation, ayant une destination spéciale, — le payement envers la France, — les administrateurs des finances les expédiaient successivement à la capitale pour être déposés au trésor général. Quand le gouvernement voulut opérer le retrait des billets de dix gourdes, il y avait encore nécessité de les acheminer à la capitale. Mais dans les derniers mois de cette année, Boyer conçut la funeste idée d'y faire envoyer par les administrateurs tous autres fonds, en billets ou en monnaie métallique : de sorte que les appointemens des fonctionnaires publics, la solde des troupes, devaient être touchés au tré-
|i8i2j CHAPITRE V. 257
sor du Port-au-Prince. En décembre, on y vit arriver tous les quartiers-maîtres des corps de l'armée, à l'occasion d'une revue de solde. C'était imposera ces officiers payeurs un voyage inutile et des frais injustes, en même temps que les troupes devaient s'impatienter du retard mis à recevoir leur solde ^ .
Le pays avait fait une grande perte, la ville du Cap- Haïtien particulièrement, par la mort du général E. Bottex arrivée le 10 février de cette année. Nous avons déjà parlé de l'ordre qu'il rétablit et qu'il maintint dans l'arrondisse- ^^,^^ / i'ffi ment dont le commandement important lui fut confié en 1837. C'est à lui, à sa sollicitude éclairée, qu'on avait du la parfaite restauration de la belle église du Cap-Haïtien, qui avait été incendiée en 1802 et qui fut achevée en 1 841 : le tremblement de terre du 7 mai n'en a fait que des ruines. On a dit à sa mort, non sans quelque raison peut-être, que le vieux projet de scissmi entre le Nord et la République avait été repris par certains esprits inquiets, aussitôt qu'il cessa de vivre ; car il s'y était toujours opposé. On a même assuré que, sans le tremblement de terre, cette grave folie eût été essayée dans cette année même. On sait du reste qu'elle fut tentée en 1844.
Le colonel Charrier, fait général de brigade, succéda à Bottex. Ayant eu une cuisse brisée dans l'événement, ce vieil officier ne tarda pas à mourir, et le général Obas resta chargé de cet arrondissement.
Le 24 octobre suivant, un autre vétéran du pays, le con-
1 En décembre, l'administrateur C. Ardonin adressa à M. Tilié une lettre particnlièrc pour lui faire connaître ces inconvéniens. 11 lui disait: « On conspire ouvertement I) aux Cayes ; donnez-moi donc l'autorisation d'échanger contre des billets de caisse les « doublons que le trésor vient de recevoir, afin de payer les troupes et les fonctionnaires .. publics... .) Et il fallait cacher ces choses à Boycr, sons peine de passer à ses yeuj pour être pusillanime !
tre-amiral Panayoty, mourut à la capitale, sincèrement regretté de tous les gens de bien. Nous avons assez parlé de lui et des grands services qu'il rendit en sa qualité de marin expérimenté, pour ne pas y revenir ici.
Il est remarquable que la mort éclaircissait chaque jour les rangs de cette génération de 1 790, au temps où une autre allait lui arracher le pouvoir des mains. Ne furent-ils pas plus heureux de mourir, ceux-là qui n'assistèrent pas à ce spectacle, que ceux qui le virent?...
Au moment où nous allons relater ce fait déplorable, nous croyons devoir présenter ici le résultat obtenu dans l'administration du pays, par le chef qui le gouvernait et qui appartenait à cette première génération. Le tableau suivant complétera celui que nous avons fourni à la fin de l'année 1826, pour les principaux'produits exportés et pour la recette et la dépense générales.
Café.
Coton. Cacao.
Sucre.
Tabac. Campêche, 0,783,436:17,412,276 1,009,098 23,889,645 0,867,048 16,439,304 2,086,6l6|l1,09l,069 1,223,71 6 105,821,970 0,890,569 06,036,238 1,995,049 07,888,936 2,102,791 25,946,068 1,725,389 39,283,205 3,219,690 45,071,591 2,318,6121 19,003,497
Gayac.
Acajou, 3,667,372 4,343,218 3,989,918 5,419,988 4,954,943 4,798,262 4,880,873 5,903,477 4,072,641 6,009,682 1,399,56014,096,716
Voici, dans les mêmes années, le chiffre de la recette et
de la dépense.
Recette en gourdes.
Dépense en gourdes.
1843. — Article officiel du Té/é(/r(7;)/ie concernant les patentes des étrangers. — Décès du général Bonnet à Saint-Marc. — Incendie au Port-au-Pnnce. — A cette occasion, les opposans de cette ville provoquent une insurrection ans Cayes. — Manifeste révolutionnaire de la Cl Société des droits de l'homme et du citoyen, n — EUe nomme Charles Hérard aîné (Rivière), « chef d'eiécution des volontés du peuple souverain et de ses résolutions, » en lui confiant la dictature. — Le général Borgeila veut en vain prévenir, par ses conseils, un attentat contre le gouvernement. — Le 27 janvier, les opposans des Cayes se réunissent en armes sur l'habitation Praslin. — R. Hérard écrit à Borgeila à ce sujet ; celui-ci en informe le Président d'Haïti et prend des mesures militaires contre les insurgés. — Proclamation du Président qui investit Borgeila du commandement du Sud; paroles qu'il prononce. — Réflexions à ce sujet. — Ordres du jour de Borgeila. — Les insurgés en fuite, se rendent dans la Grande-Anse. — Insurrection dans cette partie. — Suite des événemens.— Influence de Fabre Geffrardsur les succès de l'insurrection. — L'armée révolutionnaire, grossie par la défection des trou» peSj marche contre la ville des Cayes. — Propositions faites pour sa soumission et conditions posées par Borgeila ; elles ne sont pas acceptées. — La défection de deus régimeus facilite l'entrée de l'armée révolutionnaire. — Conduite de R. Hérard: actes qu'il proclame. — Le colonel Toureaux fait sauter l'arsenal. — Appréciation de la défection de Fabre Geffrard en faveur de l'insurrection.
L'année 184^5 s'ouvrit sous de fâcheux auspices poui' Haïti. A la capitale, le {"janvier, un temps sombre voila le soleil à son lever ; une petite pluie fine tomba, comme le V janvier 1807. Si le bruit de la mousqueterie et la détonation du canon de guerre ne se firent pas entendre comme en ce jour de douloureuse mémoire, les esprits n'étaient pas moins inquiets sur l'avenir de la patrie.
Le chef de l'État s'était absenté de la ville et se tenait sur l'une de ses habitations de la plaine voisine, pour éviter de
1240 ÉTUDES SLii l'histoire d'haïti,
recevoir des complimens, d'entendre des vœux auxquels il n'ajoutait plus foi. Aucun des grands fonctionnaires ne parut à la cérémonie de la fête de l'indépendance, dont la direction fut laissée au général Victor Poil, commandant de l'arrondissement. Quelques fonctionnaires et employés l'assistèrent. La journée fut donc triste; car la division d'opinions politiques, existante entre la plupart des citoyens, n'était pas propre à la rendre gaie comme autrefois.
Si le Président s'éloignait de beaucoup deses concitoyens, 55- -^^..c^" , il n'était pas moins dégoûté, et depuislongtemps, des étrangers résidans dans le pays, qui, la plupart, applaudissaient à /— l'Opposition dont ils espéraient « des réformes radicales, » en cas de succès. On conçoit qu'il s'agit ici « des droits de cité et de propriété » que bien des opposans étaient d'avis de leur concéder. Dans cette disposition d'esprit, le Président fit publier dans le Télégraphe du l^"" janvier, un avis officiel par lequel les conseils de notables et les juges de paix étaient invités à délivrer des patentes, pour l'année, à tous étrangers qui, antérieurement, avaient obtenu de lui la licence nécessaire pour exercer leur commerce ou leur industrie ; mais en leurs noms personnels et sans y comprendre leurs associés, également étrangers. Par cet avis^, Boyer évitait tout rapport avec eux^ même par pétitions.
Le lundi 9 du moiS;, vers minuit, le général Bonnet termina à Saint-Marc, à l'âge de 70 ans, une carrière de plus d'un demi-siècle employée au service de son pays. Ce fut encore un motif de regrets pour la République dont il avait été l'un des plus zélés fondateurs. Nos lecteurs se ressouviendront de tout ce que nous avous dit de lui, dans les phases diverses de nos révolutions, à propos de ses talens et de sa haute capacité politique, administrative et militaire.
La perte de ce vétéran ne marqua pas seule cette journée j la capitale vit dévorer douze de ses îlets par un affreux incendie. A trois heures de l'après-midi, le feu prit dans le laboratoire de la pharmacie du sieur I)aumesnil, qui était située dans la rue Républicaine, en face du marché de la ^ place Vallière. Deux heures auparavant, le feu y avait pris \uf . et on l'avait éteint : cet étranger persista dans l'opération ^Jj/iûJ\ ou préparation qu'il faisait de ses drogues! On lui avait fait des observations à ce sujet, mais on n'avait point donné avis du fait au commissaire de police A. Lafontant, logé tout près, et dont la propriété fut aussi brûlée. C'était le troisième incendie sorti des pharmacies du Port-au-Prince pour étendre la désolation dans cette capitale ; le 15 août 1820, le 16 décembre 1822, et cette fois encore. Ce dernier atteignit bientôt deux autres pharmacies, — celles des docteurs Merlet et Jobet, — et de ces foyers, les flammes se communiquèrent aux maisons de leurs environs avec plus d'intensité. Il y avait eu beaucoup d'empressement à se porter sur le lieu du sinistre; mais les constructions embarrassaient ceux qui s'y rendirent. Ils n'y trouvèrent non plus ni eau, ni seaux à incendie, ni haches, ni échelles à crochets^ ni pompes, dans ce premier instant qui décide de tout. Le vent soufflait du nord, assez faiblement; il passa bientôt avec force à l'ouest, puis au sud-ouest. A sept heures du soir, les douze îlets n'étaient qu'un monceau de cendres. Aux pertes des propriétés immobilières se joignirent celles éprouvées, par les propriétaires ou les locataires, de leurs meubles et autres effets, et par les marchandes des rues Républicaine et Fronts-Forts, des immenses râleurs qu'elles avaient en marchandises dans leurs boutiques.
Ce désastreux événement produisit une profonde impression sur les esprits, après celui qui avait frappé, huit
242 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïtj.
mois auparavant, les principales villes du Nord et du Nord- Est. Naturellement, on fut porté à accuser ^ non l'administration municipale de la capitale dont le pouvoir était et a /7 A; toujours été nul, mais le gouvernement lui-même , de (/ ■ i''^^-"*"''^^* manquer de prévoyance et de résolution persévérante pour fp^ ~^'' la préserver mieux des incendies qui s'y renouvellent si Ù-^ souvent. La belle fontaine de la place Vallière, privée d'eau
iv^ depuis si longtemps, étant à deux pas de la pharmacie Dau-
mesnil^ on se plaisait à croire qu'il eût été facile de s'opposer au développement de l'incendie, si on avait pu en puiser là.
Quand la société souffre, dans ses intérêts matériels surtout, il n'est pas étonnant qu'elle cherche à qui s'en prendre. En Haïti, comme en France, on a l'habitude d'imputer au gouvernement tout le mal qui arrive sous ce rapport, sans lui tenir toujours compte du è^m qu'il opère par de bonnes mesures '• . C'est une réflexion que les gouvernans de notre pays devraient souvent faire ; et il ne suffit pas de commander, d'ordonner ce qui paraît utile au bien public, il faut encore veiller à l'exécution, veiller avec persévérance et fermeté; car, — il faut le dire, — on semble ^ , L^jj^ iiaimer k sentir les rênes et le mors. Plus d'une fois, notamf «(, A, , ' ment après l'incendie de 1832, des ordonnances de police - , avaient prescrit que chaque propriétaire ou locataire eût ■^^' ' ' deux seaux appropriés à ces événemens; jamais on ne les
a contraints à les avoir. Et que d'autres précautions ordonnées n'ont jamais eu de suite, ou par l'incurie des habitans, ou par celle des autorités secondaires ! Boyer lui-même n'eut-il pas le tort d'avoir négligé la réparation des fontaines de la ville, puisque tout dépendait de lui?
1 Je crois que c'est le spirituel Sterne qui a dit : qu'en France on impute à la faute du gouvernement, les années de grande sécheresse et celles oii il pleut beaucoup.
Quoi qu'il en soit, quelques opposans du Port-au-Prince saisirent cette circonstance douloureuse pour envoyer auprès de ceux des Cayes, un agent secret chargé de leur dire que le moment était opportun pour se prononcer ouvertement; que les esprits étaient arrivés au paroxysme de l'indignation et de la haine contre Boyer. M. Maurice Dupuy, négociant, désigna son commis, le jeune Dominique, qui partit avec cette mission dans laquelle il mit un zèle digne de son âge ^ .
L'Opposition allait donc prendre les armes, proclamer une insurrection contre le gouvernement ! Nous devons faire connaître ses actes préparatoires, tenus secrets, ou à peu près, jusqu'alors.
Le 1" septembre 1842, une réunion formée aux Gayes sous le nom de « Société des droits de l'homme et du » citoyen, » et présidée par M. Hérard Dumesle, arrêta et signa un acte intitulé : « Manifeste ou Appel des citoyens > des Cayes à leurs concitoyens, w contenant l'exposé des griefs de l'Opposition contre le président Boyer^ le Sénat, la Chambre des communes et la constitution de 1816.
Cet acte parla des hauts faits de nos devanciers et dit : « Dans quel état se trouve aujourd'hui le pays qu'ils ont » conquis pour nous? Qu'avons-nous fait de tant de beaux » exemples qu'ils nous ont laissés?... L'ambition, la cu- » pidité, l'hypocrisie, la fourberie, la bassesse, la délation, » l'égoïsme, n'ont-ils pas remplacé toutes ces vertus qui » honoraient nos prédécesseurs? Quelle est la cause de ce » déplorable état de choses? D'où vient notre hideuse mi-
^f^jJ-l^yt-M
1 On a dit que M. Maurice Diipily s'était entendu à ce sujet, avec MM. Franklin, Fa-" vard, Corin aîné, Ciiéri Archer, qui auraient eu connaissance des prôiiaratifs d'une insurrection aui Cayes.
244 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïtl
» sère? D'où vient le dépérissement de toutes les parties » de l'administration? Une réponseunique se faitentendre » de toutes parts : Ce sont nos vicieuses institutions ; le )) mal vient des défauts de notre constitution, des dispo- « sitions imprudentes de notre pacte social où l'on a ou- » blié, presque partout, que le peuple est souverain, où » ses droits les plus sacrés ont été aliénés; de l'impré- » voyance de nos constitutionnels qui ont confié au Sénat n et au premier magistrat de la République, des pouvoirs « si grands, si étendus, si absolus, qu'ils semblaient » croire l'humanité incorruptible et infaillible. Sous n l'influence de notre constitution vicieuse, il a été im- » possible de réformer les abus les plus crians'; il a été » impossible d'appliquer aucun remède salutaire à la dé- » pravation générale »
Raisonnant ensuite d'après ces prolégomènes, cet acte
examina comment « les trois pouvoirs à la fois étaient
» parvenus, en mettant en œuvre toutes les ressources in-
» sidieuses d'un despotisme hypocrite, alors qu'ils ne
0 , u » parlent que de principes, de bonheur général, de salut
, ^ ' ^') public, à trouver le moyen de fouler aux pieds les droits
(yf/xi^'HM/-, „ jgg piyg sacrés du peuple, de nous enlever nos libertés
Jr -^/^ » une à une, et de réduire le pays à cet horrible état d'a-
i-^^/t^' » brutissement. Démoraliser les citoyens, les réduire à la
» plus affreuse misère pour mieux les asservir, telle est
îfi'-^-i*. " ^^ tendance bien prononcée de ceux qui sont à la tête
h)) des affaires gouvernementales... »
9^ Puis, il passa en revue l'agriculture, la police y attachée,
l'instruction publique, les impôts, « V infernale loi qui
» établit les droits dédouane en monnaie étrangère, » —
le personnel de l'administration publique, les emplois tant
'civils que militaires, « occupés par des sujets incapables.
» immoraux, (iéconsidérés, qui n'ont su y arriver que par
» la flatterie, la délation , l'intrigue ou l'importunité ,
5 tandis que des citoyens patriotes, éclairés, conscien-
» cieux, vertueux, couyerts de titres, connus par d'émi-
•> nens services, parfaitement aptes, restent dans l'oubli,
w demeurent dans l'inactivité, s'ils ne sont persécutés ; ... »
— la liberté de la presse « qui n'existe plus de fait; » —
les tribunaux , confiés « à nombre de magistrats im-
» provisés et de créatures du chef, à qui Ton remet la ' ^ y
» destinée des citoyens; » — le jury, a aboli dans presque
» toutes les causes criminelles; » — la garde nationale
soldée (rarmée) : « n'est-il pas juste que l'on parvienne
» aux grades élevés par le mérite et V ancienneté ^ et non
» parla faveur et la protection?... la solde et Vavance-
» ment ne doivent poin t dépendre des volontés^ du caprice,
» ou du bon plaisir de celui qui commande... »
Puis encore : « Détournons nos regards du président
» Boyer; fixons-les sur les grands intérêts de la patrie : il
» ne s'agit en ce moment que des principes. Dans la balance
» delà chose publique, un homme n'est rien. Sans doute,
» ce sont nos défectueuses institutions qui l'ont fait ce
» qu'il est. Il sera par l'Histoire attaché au pilori de Vin-
)) famie, ce chef dont le règne de vingt-quatre années a
» détruit les nobles travaux de nos aïeux, qui nous a
j» ravi toutes nos libertés^ sans exception ; ce chef qui
» s'est gorgé de richesses et qui en a gorgé ses favoris, qui
» ne fait rien que pour ses satellites ; dont la politique
» n'a jamais été que de se maintenir au pouvoir, en sa-
» crifiant l'intérêt général, en pratiquant un machiavé-
» lique laisser-aller, en divisant les citoyens; ce chef qui
» s'est montré constamment l'ennemi acharné du progrès,
» des améliorations et de la civilisation, qui a tant de fois
246 ÉTUDES SUR l'histoire U HAÏTI.
» porté sa main sacrilège sur l'arche sainte de nos insti- » -tntions...
« Anathème! à jamais anathème à ce liberticide Sé- » nat ! à cet exécrable instrument de la tyrannie, qui a » eu l'impudeur et la mauvaise foi de dire : que le peuple » ne parle point, ne demande point une autre consti- » tution!... »
Enfin : « L'heure de la régénération a sonné!... Éxé- » cration et malheur ! cent fois 'exécration et malheur » aux égoïstes, aux lâches, à ces enfans dénaturés d'Haïti » qui auront été insensibles à la voix de la patrie, notre B première mère !.. * Cent fois exécration et malheur à » ceux qui ne se seront pas ralliés au drapeau de la li- » berté ! Guerre aux ambitieux qui chercheront à perpé- » tuer le régime du despotisme... »
•^ Après ce cri de guerre et quelques autres considérations générales sur la nécessité « d'asseoir les bases du bonheur » public,, en vivifiant l'agriculture, en activant le com- » merce, en protégeant l'industrie et les arts, en propa- » géant l'instruction publique^ en encourageant et favo- » risant les migrations, en augmentant, enfin^, partons les » moyens, notre population et nos ressources;;) et d'autres encore sur le danger de la Gérontocratie : — ce Manifeste annonça le changement de la constitution, en proclamant d'abord" un gouvernement provisoire, composé des nota- » bilités, tant dans la magistrature que dans l'armée, et » qui sont : les citoyens Imbert^ Bonnet, Borgella, Yoltaire » et Guerrier ; » c'est-à-dire, cinq vieillards d'un âge au moins égal à celui de Boyer. « Le gouvernement provi- » soire constitué, l'autorité du pouvoir exécutif, ainsi que » celle du Sénat et de la Chambre des représentans des com- » munes cesseront. » Puis venaient les attributions con-
férées à ce gouvernement pour former une « assemblée constituante, » afin d'avoir « une constitution des plus dé- » mocratiques, qui proclame hautement la souveraineté » du peuple et les principes de l'élection temporaire » dans la plupart des fonctions publiques, » notamment le pouvoir exécutif. « Le gouvernement provisoire aura » donc la dictature jusqu'à la réunion de l'assemblée cons- » tituante. Cependant, ses fonctions dureront jusqu'à la < » nomination du pouvoir exécutif, après quoi, elles cesse- » ront. »
« Toutefois, il sera, dès à présent, choisi aux Cayes un » patriote, dont le dévouement est connu, pour diriger » l'entreprise par nous provoquée. Il aura le commande- » ment de l'armée et le droit de la réformer, s'il y a lieu; » d'y faire toutes les mutations qu'il jugera convenables. » Sa mission terminée, ce chef rentrera dans la classe » des citoyens privés, sauf ce qui aura pu être décidé à » son égard par le gouvernement provisoire ou défi- I) nitif. »
Et le citoyen Charles Hérard aîné (Rivière), chef de ba-zv taillon au régiment d'artillerie des Cayes, fut de suitê"^^^'^^'^ choisi dans ce dessein. Il signa cet acte en qualité de « Chef d'exécution ; » H. Dumesle, en celle de « Président du comité;» Pilorge, P. U. Ledoux, D. Philippe et J.-B. Lacroix, comme « membres du comité; j) Laudun, F. R. Lhérisson et Thomas Presse, comme « secrétaires rédacteurs. »
Le 21 novembre 1842, un nouvel acte, constatant que le Manifeste a été présenté à la Société, par le comité chargé de sa rédaction, et a été discuté et adopté à l'unanimité; cet acte définit les pouvoirs donnés à Charles Hérard aîné (Rivière), investi de toute l'autorité executive :
trois articles y furent consacrés. Un quatrième article prescrivit le serment que chaque membre de la « Société » des droits de l'homme et du citoyen » devait prêter entre ses mains, « pour le salut et la régénération d'Haïti .» Dès lors il prit le titre de « Chef d'exécution des volontés » du peuple souverain et de ses résolutions. »
Tels furent les actes préparatoires d'organisation relative à l'insurrection que l'Opposition devait proclamer aux Cayes , aussitôt que le moment en serait venu ; de nombreuses adhésions y eurent lieu par la suite ''.
On trouve dans le Manifeste, le germe de toutes les autres accusations portées contre Boyer, quand cette entreprise eut été couronnée de succès. Le langage passionné dont les opposans se servirent à son égard, n'a rien que de fort naturel de leur part et par rapport au temps où ils écrivaient cette pièce : il faut toujours juger les actions des hommes à raison de l'époque et des circonstances où ils se trouvent, de même qu'on juge celles des gouvernemens, pour prononcer avec équité. D'ailleurs, on est toujours violent envers un chef que l'on veut renverser du pouvoir; on charge de couleurs sombres le tableau que l'on fait de son administration, pour mieux entraîner les masses; mais, c'est à l'histoire qu'il appartient d'en ménager les teintes, d'offrir la vérité, pour éclairer le jugement de la postérité.
L'Opposition sentait si bien que le peuple, en général, n'aurait pas été disposé à concourir au renversement du président Boyer, qu'il lui a fallu changer de tactique dès
1 J'ai appris d'une personne bien informée que ce Manifeste a été substitué à un autre acte très-modéré à l'égard de Boyer. Dans le premier plan conçu aux Cayes, chaque commune devait nommer secrètement un député; à un jour donné, tons les députés devaient être rendus au Port-au-Prince, afin de présenter à Boyer cet acte modéré par lequel ils le solliciteraient d'accorder au pays les réformes réclamées par l'Opposition. L'insurrection n'aurait eu lieu qu'en cas d'insuccès.
[1845] CHAPITRE Vl. 249
1859. L'année précédente, dans l'adresse de la Chambre, elle avait dit, en demandant la révision de la constitution ; « que cette constitution, malgré ses imperfections, 1) avait eu la vertu de moraliser et de tranquilliser la » République durant plus de vingt années. » Cette proposition insolite n'ayant pas été agréée par le Président et le Sénat, l'Opposition attaqua ce pacte fondamental , afin de saper ces deux pouvoirs ; elle ea vint à lui attribuer tous les maux, réels ou imaginaires, qu'elle voyait dans l'Etat et qu'elle a énumérés dans son Manifeste.
En cela, il y avait un dangerpour elle-même : c'est qu'elle prenait envers la nation un engagement solennel de réparer ces maux, de mieuo) faire que Boyer dans le gouvernement et l'administration du pays, sous peine de déchoir promptement dans l'opinion de tous et de tomber, à son tour, en présence de la situation qu'elle allait faire naître.
Il est peu de révolutionnaires qui se pénètrent de cette conséquence inévitable; et nous croyons avoir, dit une vérité prouvée par de nombreuses expériences, en parlant de Messeroux : « Il n'est pas donné à tout le monde de remplir » le rôle de révolutionnaire. Pour y réussir et se maintenir ^ » il faut avoir des antécédens honorables, du caractère et » de la capacité , sinon l'on est promptement sifflé sur le » théâtre où l'on se met en scène ^ . »
Le Manifeste avait désigné cinq personnages parmi les vétérans du pays, pour former le gouvernement provisoire ; mais il n'y en eut que trois qui répondirent à son appel.
Le général Bonnet venait de mourir le 9 janvier. Nous pouvons affirmer , d'après des témoignages dignes de foi , qu'ayant eu connaissance de cet acte par l'avocat Franklin qui alla ù Saint-Marc expressément pour le lui communi-
1 Voyez tome G. p. 309.
2S0 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI.
quer, il désapprouva cette entreprise comme dangereuse et devant produire plus de mal que V administration de Boyer, que lui-même trouvait fort imparfaite : nous ne disons pas son gouvernement. [A ce sujet, Bonnet dit des choses sérieuses à Franklin qui retourna fort abattu à la capitale. Indépendamment de sa haute capacité politique qui lui faisait prévoir l'avenir, Bonnet avait devant les yeux l'expérience de la scission du Sud à laquelle il contribua. Il avait vu encore par quels miracles, pour ainsi dire, s'était effectuée V unité haïtienne qui amena ensuite V unité politique et territoriale d'Haïti à laquelle il concourut si dignement. Il n'est donc pas étonnant qu'après ces faits si glorieux et se voyant sur le bord de la tombe , il ait repoussé l'idée d'une révolution par la chute de Boyer ^ .
Quant au général Borgella^ il avait les mêmes motifs politiques que son collèguepour repousser cette révolution, et, comme lui , il était infirme par suite de l'apoplexie qui l'avait frappé en 1840 ^. Si, au temps de toute sa vigueur , il n'avait pas voulu condescendre, par une ambition qui eût été condamnable, à conspirer contre le pouvoir de Boyer avec qui il avait plus d'intimité que Bonnet, ce n'était certainement pas en 4843 qu'il aurait pu se placer à la remorque de l'Opposition. Il savait à quoi s'en tenir de son langage et de ses plans de régénération, pour être convaincu qu'elle ne ferait pas mieux que le Président dont il n'approuvait pas, néanmoins, tous les actes. Sa vieille expérience des affaires, des choses et des hommes, lui
1 Entre autres choses. Bonnet aura dit à Franklin : <i Vous travaillez pour le gén néral Guerrier et pour le système du Nord. Une révolution démembrera la Répu- » bliqne. »
* Guerrier est effectÎTement parvenu au pouvoir; mais, dans sa courte administration, il
'ÎA^^X/LÀ-^'i a/refoulé l'ancien système du Nord et fait prévaloir celui de Pétioa auquel il s'était converti. Il a tracé ce bel exemple à Pierrot et Riche.
2 Cette appoplexie avait produit la paralysie de tout le côté gauche.
^■ecû - 4^rf«'
donnait aussi la prévoyance des événemens qui surgiraient infailliblement de la révolution à laquelle l'Opposi-! tion aspirait.
Dans cette conviction, ayant appris positivement que les opposans des Cayes avaient eu des réunions clandestines ; désireux de préve?iir plutôt que de j^itmV, et dans l'espoir qu'il pourrait réussir à les amener à des sentimens modérés, il convoqua au bureau de l'arrondissement, à la fin de novembre 1842, une assemblée des fonctionnaires civils et militaires, des officiers de tous grades des troupes et de la garde nationale de la ville et de la campagne ; et là , il tint à eux tous et à bien des citoyens qui furent aussi présens, le langage que son autorité supérieure^ que son expérience lui donnaient le droit de tenir, pour leur démontrer le danger des discordes civiles^ des maux qu'elles entraînent toujours, et la perturbation qui suit toute révolution. Borgellaleur dit, enfin, de réfléchir sérieusemet sur la situation réelle de la République dans l'actualité , après qu'elle eût traversé tant d'orages politiques ; et qu'il ne fallait pas la compromettre par le désir d'améliorations que chacun pouvait sans doute former, mais qu'on n'était pas sûr d'obtenir par l'agitation des esprits, et surtout par de coupables entreprises contre l'ordre établi et contre la paix publique.
Ces paroles firent impression sur la majorité de cette assemblée ; et Borgella se vit approuvé par tout son auditoire, tandis que quelques-uns, qu'il savait être fort compromis et qu'il aurait pu faire arrêter , persistaient intimement dans leur dessein ^ .
1 Eu descendant l'escalier, R. Hérard dit à quelqu'un : « Comme notre vieux général " est adroit! tout ce qu'il vient de dire n'est que pour endormir le Président; car il est Il d'accordavec nous, il a accepté iine place dansle gouvernement provisoire que nous éta- 11 blirons. » Et c'est par des assurances semblables, que les opposans grossissaient leur nombre.
Le général Borgella fut ensuite assez souvent renseigné des moindres démarches des opposans et de leurs trames; mais les personnes qui lui donnaient ces avis le priaient toujours de ne pas les mettre en évidence, en lui avouant qu'elles ne voudraient pas paraître en justice pour soutenir une dénonciation. C'était de la pusillanimité, et un embar* ras pour lui ; il fallait donc attendre que des actes notoires de la part des opposans vinssent autoriser des poursuites contre eux; mais ils s'en abstinrent, se bornant à faire une active propagande de leurs idées. Borgella en instruisit le Président^ et celui-ci lui répondit de s'assurer des faits, d'arrêter les individus pour les faire juger, car on ne devait vieufaived' arbitraire. C'était fort bien dit; mais comment prouver les faits, lorsque personne ne voulait les dénoncer légalement ? Comment arrêter préventivement des individus, sans donner suite à l'action de la justice?... On peut dire, enfin, que Borgella partageait, aux Cayes, cette espèce d'hésitation, ce laisser-aller que manifestait Boyer luimême à la capitale, en présence de l'Opposition de cette ville. Comme lui, il pensait qu'elle était impuissante à armer les citoyens contre le gouvernement; et il restait dans cette fausse sécurité^ la pire manière d'agir, peut-être, pour un pouvoir établi. Car, aux Cayes, indépendamment du jeune Dominique qui était venu du Port-au-Prince se mettre en relations avec les opposans, on avait vu M. Wilson Phips venir aussi de Jérémie dans le même but. Avant eux, MM. Benoit, représentant de Santo-Domingo, Normil Dubois, représentant du Petit-Trou, Artémise, de Saint- Jean, avaient paru aux Cayes, évidemment pour s'entendre avec le chef de l'Opposition, président du comité directeur. Le 26 janvier, il y arriva encore, de Santo-Domingoun jeune
homme nommé Ramon Mella, envoyé par les opposans de cette ville ; il repartit immédiatement.
Depuis peu de jours le bruit courait que le 26 janvier était celui fixé pour une prise d'armes j il y eut de l'agitation aux Cayes, chacun s'attendant à cette explosion. Le colonel Cazeau, commandant de la place et du 15" régiment, renforça la garde des postes les plus importans, et la journée se passa sans mouvement.
On disait depuis quelque temps que le chef de bataillon Rivière Hérard avait été choisi par les opposans pour diriger leur entreprise, et l'on avait remarqué qu'il faisait de ^' fréquens voyages dans les communes de l'arrondissement des Cayes, et qu'il alla même jusqu'à l'Anse-d'Eynaud, sans doute pour s'aboucher avec le général Lazare, commandant de l'arrondissement de Tiburon. Le vendredi . . 27 janvier, on ne fut donc pas étonné d'apprendre qu'il ^^^^^"^/^ avait réuni les opposans sur l'habitation Praslin qui lui ap- v. tenait^ et que les conjurés y étaient « en force. » Dans l'après-midi, le colonel Cazeau fit un mouvement militaire pour tenir les troupes de la garnison sous les armes; la garde nationale se réunit spontanément; les fonctionnaires publics et des citoyens privés se rendirent chez le général Borgella et y passèrent la nuit. Pendant cette nuit. M. P. Soray, vint de la plaine lui dire, qu'il était faux qu'il y eût réunion de conjurés à Praslin; que R. Hérard y était seul, mais qu'il était vivement indigné des soupçons qui planaient sur lui. Ce rapport était mensonger. Le colonel Cazeau lit arrêter le capitaine Merveilleux Hérard, frère de Rivière, qui était de garde à l'arsenal : on savait qu'il y avait eu entre lui et le lieutenant Thomas Presse, aussi de l'artillerie, une conversation qui parut suspecte. Le sous-lieutenant Louis Jacques et le sergent Barbot furent aussi arrêtés, sur l'avis des co-
j-i'-'-ji
25i ÉTUDES SUR l'histoire d'haÏTI.
lonels Toureaiix, commandant le régiment d'artillerie et directeur de l'arsenal, et Colin, commandant le 17* régiment ^ .
Le 28, vers 9 heures du matin, Bélus Ledoux, préposé d'administration au Port-Salut, vint de Praslin apporter à Borgclla une lettre de R. Hérard, par laquelle il exposait à ce général la situation des esprits tendus vers les améliorations désirées par le peuple, et la pensée régénératrice des patriotes réunis autour de lui : cette lettre se terminait par la proposition d'une entrevue. Le général dit à cet envoyé qu'irrépondrait à R. Hérard. B. Ledoux, en retournant à Praslin, dit à quelques personnes, que les patriotes étaient en grand nombre , et qu'ils se proposaient de venir attaquer la ville dans la nuit suivante, si une réponse favorable n'était pas faite à la lettre dont il était porteur. On ajouta à ce propos jactancieux, qu'en s'emparant desCayes, les patriotes ordonneraient le pillage et se vengeraient. Aussitôt l'alarme se répandit. Le bruit courut ensuite que les insurgés étaient déjà rendus sur l'habitation Coquet , à peu de distance : les tambours eurent l'ordre de battre le rappel ; mais les chefs de bataillon Dugazon et Gervais, des 1 5® et 1 7^ régimens, par excès de zèle, firent battre la générale : ce qui occasionna une vive alerte dans la ville.
Le général Borgella, voulant avoir un concours dévoué et raisonné de ses subordonnés, convoqua chez lui les officiers supérieurs et leur communiqua la lettre de R. Hérard. Tous, unanimement, opinèrent pour qu'il ne pactisât point avec l'insurrection ; ce à quoi il était du reste résolu par devoir et par conviction. Pendant que ce conseil délibérait, des fonctionnaires, des citoyens privés, accourus chez
1 On sait que depuis 1822, presque tous les régimens d'infanterie avaient perdu leurs anciens numéros, et qu'ils les entrepris en 1844. Nous préférons désigner celui-ci, qui était alors le 16% par ce numéro 17; ainsi nous ferons des antres.
[l84o[ CHAPITRE \I, 255
Borgella au moment de l'alerte, remplissaient son balcon. M. Armand Durcé dit au milieu d'eux : « La révolution est » dans tous les cœurs; que le général la proclame, et nous /
» le seconderons! »Le capitaine Fabre Geffrard, quartier- ""jf'f maître de la gendarmerie, s'adressant alors à l'administrateur C. Ardouin, lui dit : « Proclamons donc la révolution, » en criant : A bas le Président ! Vive le général Bor- » gella ! » Mais, ni l'administrateur, ni aucune autre personne, ne répondirent au désir de ces deux membres de l'Opposition.
Le 27, le capitaine Geffrard avait été à Praslin, et il en était revenu pour essayer d'entraîner Borgella dans le mouvement; mais il s'abstint de lui communiquer cette pensée, préférant sans doute l'y déterminer par le concours de l'administrateur et des personnes qui étaient chez lui, ce qui eût couvert sa responsabilité envers le gouvernement, par cette manifestation qu'on eût pu qualifier populaire. Reconnaissant , au contraire, que ce concours lui manquait et que les officiers supérieurs avaient opiné pour la répression de l'insurrection, Geffrard, lié par la parole d'honneur qu'il avait donnée, prit la résolution de rejoindre ses compagnons à Praslin. Il partit dans l'après-midi du , 28, en écrivant un billet qui fut remis ensuite à Borgella. Il lui donna une nouvelle assurance de son amitié, en lui promettant de le protéger, s'il y avait lieu, en lui recommandant en même temps sa famille. Son langage affectueux exprimait néanmoins cette situation de l'âme où se trouve un officier militaire qui ne déserte son poste que par des considérations supérieures quil'entraînent, telles qu'on en remarque dans les révolutions politiques. Nous apprécierons bientôt cette unique défection à laquelle le général Borgella fut extrêmement sensible.
!2o6 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI.
Elle le porta à ordonner l'arrestation du capitaine Tiiffet, de l'artillerie, sur la conviction acquise de ses sentimens en faveur des insurgés. Le commandant Rivière Hérard exerçait une grande influence sur plusieurs officiers de son corps, et il fallait la nullifier par des actes de précaution, sinon de rigueur. Le lendemain 29, le colonel Cazeau fit arrêter le lieutenant Thomas Presse, aussi de ce corps et neveu de Madame Borgella.
Dès le 27, Borgella avait écrit au Président pour l'informer de la révolte dont R. Hérard était le chef, et au général Solages, commandant de l'arrondissement d'Aquin, pour le requérir de venir aux Cayes avec le IS*" régiment et les gardes nationales de son arrondissement '' . Il en avait également informé le général Malette, commandant celui de l'Anse-à-Veau, afin d'y porter toute sa surveillance.
Le 29, il émit un ordre du jour devenu nécessaire dans l'occurence. Il faisait savoir que « le chef de bataillon » Rivière Hérard, aidé de quelques factieux et d'autres » gens qu'il a égarés, avait levé l'étendard delà révolte » et osé lui écrire pour en faire la déclaration. Il prétexte » le besoin d'améliorations sociales, comme s'il était pos- » sible d'en obtenir, en armant le fils contre le père, le » frère contre le frère, en exposant les propriétés. Je dois » compter sur l'honneur et les nobles sentimens du » peuple de cet arrondissement. En conséquence, le com- » mandant R. Hérard est déclaré traître à la patrie. »
Le général Borgella ne pouvait considérer autrement cet officier soumis à ses ordres, ni ceux qui l'aidaient dans son entreprise : celle-ci n'était, et ne pouvait être à ses
1 La dépêche de Borgella à Boyer lui parvint le dimaiicbc 29, à 3 lieui'es de l'apïèsmidi.
yeux, qu'une révolte à main armée. Car, c'était une question à savoir, si les populations s'y rallieraient et la seconderaient pour qu'elle devint une révolution à laquelle il dût se soumettre. Le gouvernement de Boyer, malgré tous les justes reproches qu'on pouvait lui faire, n'étaitpasune de ces odieuses tyrannies qui indignent tellement la conscience publique, que l'on est autorisé à se ranger de suite à côté de celui qui lève le drapeau de la liberté pour en affranchir son pays.
Cependant, le 28^, Borgella avait reçu avis du chef de bataillon Létang-Labossière, commandant le Port-Salut : que la majeure partie de la garde nationale de cette commune avait été se réunir aux insurgés de Praslin '' . La menace incessante que ceux-ci faisaient de marcher contre la ville des Caves, l'obligea à la garder avec toutes ses forces jusqu'à l'arrivée du général Solages et de ses troupes. A la parade du dimanche 29, celles des Cayes se grossirent de tous les militaires formant l'effectif des corps, et même des congédiés depuis quelque temps; la garde nationale était également bien réunie. Ce fut en ce moment que l'ordre du jour ci-dessus fut publié et accueilli par tous. Dans la nuit, Borgella reçut un nouvel avis du commandant Labossière : que les insurgés s'étaient présentés devant le bourg de Port-Salut et que R. Hérard lui avait demandé une entrevue qu'il refusa. Après ce refus, ce dernier avait rétrogradé sur Praslin.
Le 50, informé que Solages et ses troupes étaient près des Cayes, Borgella ordonna au colonel Cazeau d'en sortir avec les 15^ et 17^ régimens et un bataillon de la garde
1 R, Hérard était né dans cette commune : de là son influence sur une partie de ces kabitans qui avaient été les premiers à se déclarer contre le gouvernement de Dessalines.
258 ÉTUDES SUR l'ihstoiue d'iiaïti.
nationale de la plaine, de rallier celui de Torbeck, et de se porter contre les insurgés : ce colonel partit à 11 heures du malin. Solages arriva en ce moment, et ses troupes à midi. Borgella publia un nouvel ordre dujouroùil relatait les faits et disait : « qu'il avait l'espoir de ne trouver qu'un » petit nombre de coupables à livrer au glaive de lajus- » tice, et qu'il réclamait de nouveau le concours des bons » citoyens pour maintenir l'ordre et sauver l'État. » Dans cet acte, il qualifiait le chef de bataillon Rivière Hérard « de perfide, qui avait égaré les hommes qui l'en- » touraient. » La nuit survenant, il apprit que Gazeau n'avait pas rencontré les insurgés à Praslin : ils avaient abandonné ce lieu pour se porter au bourg des Coteaux où ils passèrent pour se rendre à l'Anse-d'Eynaud. Le colonel Cazeau les poursuivit jusqu'aux Anglais, bourgade située aux limites de l'arrondissement des Cayes.
Les insurgés étaient donc en fuites pour le moment du moins, après avoir reconnu leur impuissance clans cet arrondissement. Elle était telle, et leurs adhérens aux Cayes le reconnurent si bien, que, pendant qu'ils étaient encore à Praslin, MM. Castel et E. Labastille vinrent prévenir le général Borgella, qu'ils allaient s'y rendre pour essayer de les persuader à se dissoudre : peut-être leur démarche n'était que simulée, afin de les instruire de la vraie situation des Cayes. Quoi qu'il en soit, ces deux citoyens furent ensuite emprisonnés par ordre de Borgella, et avec eux, MM. Armand Durcé, Barjon fils. Layette et Giraudier.
Dans la même nuit du 50, ce général écrivit une lettre à
^ Bover pour lui rendre compte des faits ci-dessus relatés.
^^'UJm^'Eïi lui citant les principaux personnages qui entouraient
'e chef de bataillon IL Hérard, — MM. Hérard Dumesle
[1843] CHAPITRE VI. 2o9
(son cousin), Laiidun, Lhérisson et Pilorge, — il lui parla du capitaine Fabre Geffrard, qui l'avait abandonné le 28, en des termes qui prouvaient, et son affection pour cet officier et le regret qu'il ressentait de le voir se jeter dans les rangs de l'insurreclion. Borgella "avait raison de s'exprimer ainsi, car Geffrard était destiné, plus qu'aucun autre, à contribuer à sa réussite, comme on le verra. Il ajouta qu'il avait appris sa promotion au grade de chef d'escadron, et il envoya au Président des exemplaires de ses deux ordres du jour i.
Après le départ du colonel Cazeau, il y avait aux Cayes le bataillon d'artillerie et la garde nationale de cette ville. Le commandement de la place fut confié au colonel Toureaux, officier d'une grande activité et de beaucoup de résolution. Le iS'' régiment et les gardes nationales de Cavaillon, de Saint-Louis et d'Aquin vinrent renforcer la garnison. Le commandant Tessonaux eut ordre de se tenir au Camp Périn, avec le second bataillon de la garde nationale de la plaine, et là, il gardait la route qui conduit de cette plaine à la Grande-Anse, par le Plymouth.
Le général Borgella envoya l'ordre au colonel Cazeau de passer les limites de l'arrondissement des Cayes, afin de poursuivre les insurgés; et à cet effet, il lui expédia en même temps des lettres d'avis, adressées aux généraux Lazare etSegrettier, par lesquelles il requérait ces généraux, au nom du gouvernement , de laisser passer Cazeau dans le but de sa mission. Ayant su ensuite, par ce colonel, que le général Lazare avait quitté l'Anse-d'Eynaud p ourse por-
1 L'Opposition ayant pris les armes au nom du peuple souverain, elle fit des promotions dans SCS rangs d'abord, puis elle offrit des grades supérieurs aux officiers des tronpes du gouvernement, pour les embaucher à sa cause. Le comité populaire de Jérémie ayau ensuite promu le chef d'exécution à celui de général de division, ce dernier devint le dis-* pensateur de ces faveurs.
ter à Jérémieavec le 19^! régiment et la garde nationale, et que les insurgés l'y avaient suivi, il envoya l'ordre à Cazeau de s'emparer de l'Anse-d'Eynaud et de s'y retrancher. Cette mesure militaire devenait une nécessité, en présence de la situation qui se dessinait dans toute la Grande-Anse, comprenant les arrondissemens de ïiburon et de Jérémie. Il était évident que l'insurrection s'y étendait, après avoir échoué aux Cayes," Il fallait donc attendre les dispositions ultérieures que prendrait le Président d'Haïti. Le commandant Gaétan n'ayant opposé aucune résistance au passage des insurgés aux Coteaux, fut arrêté et conduit dans la prison des Cayes.
Il nous faut, ici, expliquer un fait qui a été reproché avec amertume au colonel Cazeau, parce qu'on en a ignoré la cause : celui d'avoir ordonné une décharge de mousqueterie sur les bâtimens de la sucrerie Praslin, quand il n'y rencontra pas les insurgés. On a considéré- ce fait comme un acte de vandalisme, à raison du regret que cet officier aurait éprouvé de perdre l'occasion de les faire prisonniers. Loin de là. — HérardDumesle, sachant que Cazeau gardait une certaine rancune au président Boyer depuis \ 820^ pour n'avoir pas été fait colonel de la garde à la mort d'Eveillard, lui avait proposé d'entrer dans la conjuration qu'il organisa en septembre IS^S. Cazeau le voulait bien, mais à condition qu'il aurait été le « chef d'exécution. » Il objecta qu'il ne pouvait se placer sous les ordres de Rivière Hérard, qui n'était pas aussi ancien militaire que lui et qui n'avait que le grade de chef de bataillon. Lorsqu'il reçut l'ordre du général Borgella, de marcher contre les insurgés réunis à Praslin^ il fit la confidence de cette proposition à l'administrateur C. Ardouin qui avait été soldat dans les chasseurs à pied de la garde, sous ses ordres, et il lui dit :
qu'il enverrait auprès des insurgés un officier chargé de leur faire savoir, qu'il profiterait de cette occasion pour se joindre à eux et revenir ensuite aux Gayes, tous ensemble, afin de porter Borgella à se prononcer en faveur de rinsurrection ; que de cette manière, il espéi'ait réussir à les arrêter tous, sans coup férir. Mais G. Ardouin lui répondit : « Vous avez été un bon ami de mon père, et vous m'avez » toujours accordé votre amitié; je dois vous parler avec » toute la franchise que vous me connaissez. Si vous agisj) siez ainsi, ceserait un piège que vous tendriez aux insur- » gés^ et vous devez vous en abstenir, pour votre honneur. » Votre mission est de les dissiper, de les combattre à » force ouverte ; ne faites que cela. » Gazeau reconnut la générosité de ce conseil dicté par une profonde estime ; et, mu alors par un sentiment chevaleresque, se doutant ou croyant que les insurgés n'étaient pas fort éloignés de Praslin, il fit faire par sa troupe la décharge de mousqueterie dont s'agit, afin de les avertir de sa présence sur les lieux. Telle était son intention.
On peut dire que Gazeau ne remplit pas ainsi son devoir militaire dans toute sa rigueur; mais qu'on n'oublie pas que la situation des choses et des esprits était telle, que les convictions flottaient , si on peut le dire, entre la fidélité due au gouvernement et l'Opposition qui l'attaquait incessamment. On verra ce brave officier payer de sa vie, la fidélité qu'il garda envers Boyer, que cependant il n'estimait pas, peut-être uniquement parce louable honneur qui retient le militaire à son drapeau.
Dès le 27 janvier, avons-nous dit, le général Borgella avait informé le Président de la révolte de Praslin; il lui adressa la lettre qu'il reçut de Rivière Hérard, et il continua, chaque jour, à le tenir avisé des événemens.
Le 2 février, Boyer publia une proclamation adressée à la nation, pour lui annoncer la révolte survenue dans la plaine desCayes, ce qui s'en était suivi jusqu'au 30 où les insurgés avaient fui. Il y faisait l'éloge de Borgella, des troupes et des gardes nationales des arrondissemens des Cayes et d'Acpiin. En parlant des insurgés, il disait :
« Les pervers ! C'est au nom de la liberté qu'ils méditaient le renversement des institutions qui garantissent à la nation ses droits les plus précieux ! C'est au nom de la morale qu'ils s'apprêtaient à armer les citoyens contre les citoyens, les frères contre les frères, les fils contre leurs pères ! C'est au nom de la civilisation qu'ils voulaient plonger Haïti dans les horreurs de l'anarchie ! Mais le peuple n'a pas été dupe de leur perfide langage; mais l'armée s'est montrée ce qu'elle a toujours été, fidèle à la patrie; mais la garde nationale n'a pas démenti le dévouement dont elle est animée pour le maintien de l'ordre et de la constitution. »
Cet acte annonça « que justice serait faite à l'égard des » factieux qui ont combiné et dirigé le mouvement insur- » rectionnel du 28 janvier, et qii'amîiistie pleine et entière » est accordée à ceux qui n'ont été qu'égarés et qui s'em- » presseront de faire leur soumission. » Et attendu qu'il importait de concentrer dans une seule direction tous les moyens destinés à amener la répression de l'insurrection, le général Borgella fut investi du commandement supérieur provisoire du département du Sud; les commandans d'arrondissement en dépendant furent enjoints à obéir à tous les ordres qu'il donnerait pour le rétablissement de la tranquillité publique.
A la parade qui eut lieu au Port-au-Prince le dimanche 5 février, les troupes de la garnison furent réunies au com-
]l84o] CHAPITRE VI, 263
plet. Boyer appela tons les officiers au milieu du Champde-Mars; il leur parla de l'insurrection, de son bnt, et des devoirs qu'ils avaient à remplir envers la patrie. Sa parole fut chaleureuse et éloquente, surtout lorsqu'il les entretint de la conduite du général Borgella : « Vous n'avez pas ou- » blié, leur dit-il, avec quel dévouement ce hrave général » amena la soumission du Sud à l'illustre Pétion^ pour » sauver la République ; avec quel courage il combattit » contre les troupes de Christophe, dans le siège mémo- » rable de 1812. Eh bien ! il vient de sauver encore la Ré* » publique, par sa fidélité à son gouvernement et à sa )) constitution. Imitez-le ! b
Hélas î que fit de Borgella, l'Opposition, l'insurrection triomphante? Elle en fit un complice des crimes imputés à Boyer, elle en fit un prisonnier aux Cayes ; et dans cette capitale qu'il avait défendue avec tant de bravoure, elle eût renouvelé ce tort, si la voix publique et de nouveaux événemens politiques ne lui eussent ouvert les yeux.
Boyer avait immédiatement envoyé l'ordre à tous les commai.dans d'arrondissement de l'Ouest, de l'Artibonite et du Nordj de réunir les troupes sous leurs ordres au grand complet, afin de les diriger dans le Sud, s'il y avait lieu. Après la parade du 5, il revint au palais de la présidence où se trouvaient les fonctionnaires publics et des citoyens privés; il parla de l'Opposition et de l'insurrection qui venait d'échouer aux Cayes. Mais il annonça qu'il n'avait aucune nouvelle de Jérémie et des autres communes de la Grande-Anse. « Les insurgés, "dit-il, s'y sont rendus sans )) doute, et si les généraux Lazare et Segrettier ne rem- » plissent pas leur devoir comme a fait le général Borgella, » cela pourra devenir inquiétant, et il faudrait combattre. » Les factieux veulent renverser mon gouvernement, mais
j^ 264 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti.
//.. pA^^" „ j}g j-jQ prévoient pas ce qui résulterait de leur succès : la (Ci^^j ^'- » désorganisation générale, la division du territoire de la %£^UyC-^' >J République, peut-être même la perte de notre nationale .'p^'^'' n lité : dans tous les cas, elle serait compromise. « <)'^^î^^^^-*^' Puisqu'il avait une telle pensée, il aurait dû comprendre qu'il jouait la dernière partie avec ceux qui n'avaient cessé d'attaquer son administration en la décriant de leur mieux ; et^ alors, il ne fallait pas se reposer sur l'insuccès de l'insurrection aux Cayes, et se borner à déférer au général Borgella le commandement du département du Sud : il aurait dû lui-même se porter dans ce département avec toutes les troupes de l'Ouest pour diriger les opérations militaires. Sa présence eût été aussi d'une grande importance politique, en fixant les dévouemens et la fidélité au drapeau. Ce n'étfiient ni le général Segrettier, ni le général Lazare , sans renom militaire, ni le « chef d'exécution » \ qui passait seulement pour bien connaître la théorie de
' , l'artillerie , ni , enfin , les avocats qui l'entouraient^ qui R. auraient pu opposer une résistance prolongée au chef de [j^i f rÉtat dont l'autorité eût paru plus redoutable alors '' ,
\^-^-^ Qu'avait-il réellement à craindre en quittant lacapilale?
^o/^A Les opposans de cette ville ? Ils n'étaient capables que de propos plus ou moins malveillans tenus discrètement. Dans ces momens-là, leurs journaux n'osèrent pas parler de l'insurrection, sur la simple invitation qui leur fut faite de s'en abstenir, ce qui était très-convenal)le. Et en laissant au général Victor Poil des troupes suffisantes, avec un pouvoir discrétionnaire, même avec la faculté d'appeler en ville la garde nationale des campagnes environnantes, les opposans seraient restés paisibles ; car, enfin, ils étaient aussi
1 Bien des vévohitionnaires ont avoué qne c'était ce qu'ils appréhendaient le plus*
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des conservateurs, et ils auraient compris le danger d'une collision. Ensuite, il est constant que les départemens de l'Artibonite, du Nord et de l'Est se sont maintenus en parfaite tranquillité jusqu'au dernier jour : l'idée de l'insurrection contre le pouvoir de Boyer ne s'y est pas manifestée, pour seconder celle du Sud.
Il y eut donc faute politique de sa part, en restant à la capitale. Il oublia cette maxime en matière de gouverne- .^ ' ment : « Le crime n'est pas toujours puni en ce monde, les y/-
» fautes le sont toujours. » Il est vrai que nous portons ce '/^^„<..^^'"'
il ' jugement après coup ; mais les gouvernemens sont faits /'
« pour prévoir, » et les paroles que nous venons de rapporter prouvent que Boyer avait assez bien prévu ce qui résulterait de sa chute '.
Les 2ie. et lâi'^ régimens et les gardes nationales de l'arrondissement de Léogane furent les premières forces qui allèrent dans le Sud. Ces troupes se rendirent à l'Anse-à- Veau où commandait le général Malette. A cet effet, le général Inginac qui, malgré son office de secrétaire général, était toujours commandant de l'arrondissement de Léogane, eut l'ordre de s'y porter pour mettre ces forces en mouvement. Il se rendit au Petit-Goave le 4 février, et le 5 elles défilèrent, avec toute l'apparence d'un grand enthousiasme en faveur du gouvernement. Mais à Léogane et surtout au Petit-Goave, il y avait des opposans actifs qui n'avaient cessé de travailler à embaucher les militaires, particulièrement les officiers. Dans cette marche, étant
1 Si la nationalité haïtienne n'a pas été anéantie, elle a été du naoins compromise par la séparation des départemens de l'Est, érigés en « République Dominicaine. » Peu après, un u Etat du Nord » l'ut constitué, pendant que le Sud était en proie à une barbare anarchie. Que serait-il advenu, si le sage Guerrier ne se fût trouvé dans l'Ouest, pour reconstituer l'ancienne République d'Haïti avec son unité politique, au moyen de la haute influence de ce département sur les destinées de la patrie
gardes nationaux, ils continuèrent cette manœuvre encore mieux, et ils furent secondés par ceux de Miragoane et de
' . v^^t^yt V r Anse-à-Veau, même par leurs femmes, leurs mères et leurs
filles qui partageaient leurs opinions, qui furent éprises de
' f l'insurrection et ne soupiraient qu'en faveur d'une révolu-
^ ^'•"^'*'^'' ' tion ; et ces personnes ne cessèrent pas de mettre en pratique, à l'égard des autres troupes qui passèrent ensuite dans ces villes, les mille petites attentions flatteuses que leur sexe sait employer pour réussir dans un dessein formé. Il faut dire aussi qu'elles y furent encore déterminées par les mesures de rigueur ordonnées par le général Inginac envers leurs parens.
Lorsqu'on apprit à Miragoane la prise d'armes de Praslin, il y eut des opposans qui allèrent aux Cayes pour juger par eux-mêmes de l'effet qu'elle y produisait; ils s'en retournèrent consternés, en voyant que les insurgés avaient été contraints de s'enfuir, et ils persuadèrent les autres de ne pas se manifester. Mais Inginac, empiétant certainement sur les attributions qui étaient réservées au général Borgella, chef provisoire de tout le département du Sud, et croyant bien faire, sans doute, envoya l'ordre au commandantGoguette, à Miragoane, et au général Malette, àl'Anseà-Veau, d'arrêter tous les opposans de ces lieux et de les lui envoyer sous escorte au Petit-Goave i. Sa qualité de secrétaire général donnait à penser à ces officiers supérieurs que c'était par autorisation de Boyer.
1 On m'a dit que son ordre portait : que les propriétés des opposans seraient confisquées au profit des troupes du gouvernement. Dans ses Mémoires de 1843, Inginac semble confirmer cette imputation ; il y dit : « qu'il se livra, dans sa lettre, à des consi- » dérations sur tout ce qui pourrait arriver de fâcheux à cens qui"se remueraient... I) En recommandant l'apposition des scellés par l'autorité civile sur les effets de cenx Il qui avaient été arrêtés ou qui avaient disparu, etc. » Voyez ces Mémoires, page 115. Mais les familles des opposans arrêtés ou en fuite, étaient là ; il n'y avait pas lieu de toucher à leurs hicns/
Les opposans eurent le temps d'être avertis de cet ordre, alors qu'ils apprirent le suicide du citoyen Siclay, au Petit-Goave, par suite de paroles vexantes et de menaces dont Inginac fut l'auteur; ils durent se croire menacés eux-mêmes d'incarcération au moins, sinon d'un sort plus rigoureux : car en même temps on emprisonna au Port-au- Prince, MM. Franklin, Saint-Amand, Covin aîné, Ducharreau, etc. Le général Malette arrêta et envoya à Inginac cinq citoyens qu'il fit emprisonner; mais les opposans de Miragoane, au nombre d'une vingtaine, s'embarquèrent dans des canots, et allèrent, soit à Jérémie, soit au Corail où ils trouvèrent les insurgés dont ils ranimèrent l'ardeur par le récit du danger qu'ils avaient couru. Ainsi, par la mesure politique très-intempestive que prit Inginac, il occasionna ce qui ne pouvait qu'être nuisible à la cause du gouvernement. Il ne se borna pas à cela; car il se permit de donner certains ordres pour les opérations militaires, lesquels pouvaient contrarier les dispositions prises par le général Borgella ; et cela, toujours dans les meilleures intentions.
En abandonnant la plaine des Caves, Rivière Hérard et ses compagnons savaient cju'ils pouvaient espérer du concours de la part du général Lazare, à l'Anse-d'Eynaud. On a dit que ce général s'était laissé persuader, que Borgella était convenu de se déclarer en faveur de l'Opposition, quand elle aurait pris les armes, et qu'il avait promis de la seconder aussi, d'autant plus volontiers, qu'en 1842, il aurait été très-irrité contre Boyer qui lui aurait écrit une lettre sévère, à propos de quelques matériaux destinés aux réparations de l'église de l'Anse-d'Eynaud, dont il aurait disposé. Que ce fait soit réel ou non, il suffisait de Tas-
siirance qui lui fut donnée de l'assentiment secret de Borgella, pour le déterminer lui-même. Et il faut dire que les opposans des Cayes et ceux des autres localités, ne négligèrent nullement ce moyen d'embauchage : ils faisaient accroire que les cinq personnages désignés dans le Manifeste du 1er septembre pour être les membres du gou« vernement provisoire, étaient d'accord avec eux, tandis qu'il n'en fut rien, assurément. D'autres bruits tout aussi inexacts circulèrent dans le même but : de paralyser les efforts du gouvernement et de ses défenseurs, de jeter l'incertitude dans les esprits, pour mieux les rallier à là cause de l'Opposition en armes contre le chef de l'État. Tantôt on disait qu'on ne visait pas à le déposséder du pouvoir, mais à obtenir de lui les améliorations réclamées pour le bonheur du peuple; tantôt on prétendait n'être armé que contre les vicieuses institutions politiques de la République, seules causes de tous les maux dont on se plaignait. « Le » colonel Rigaud (à Saint-Marc), le colonel Hogu (aux Go- » naïves), le général Guerrier (à la Marmelade), se sont rais » à la tête du mouvement, » disaient certaines lettres que nous avons sous les yeux ; et ces paroles, semées dans les masses, produisaient l'efTet désiré.
Quoi qu'ilen soit, les insurgés dePraslin étaient en route le 51 janvier pour se rendre à l'Anse-d'Eynaud, quand ce jour-là les opposans de Jérémie se déclarèrent contre le gouvernement en prenant les armes. Là, l'embauchage des militaires avait été plus facile qu'aux Cayes. Le chef de bataillon Philisaire Laraque, justement estimé de tous les citoyens par ses qualités personnelles, avait promis son appui à l'Opposition ; il se manifesta avec elle et entraîna tout. Le l^"" février, à la tête des gardes nationaux, il marcha contre l'arsenal qui lui fut livré sans coup férir, et de
là sur les troupes, 18° régiment et un bataillon d'artillerie, réunis sur la place d'armes par ordre 'du général Segrettier : elles se rallièrent à lui sans résistance, malgré celle que voulut opposer le colonel Frémont, commandant de la place. Ce colonel et son général furent mis à l'écart et gardés cependant chez eux avec la considération due à leur rang et à leur âge. Le citoyen Merceron, commandant de la garde nationale, attaché au gouvernement et désespéré de se voir débordé par les citoyens, se donna un coup de pistolet qui ne lui occasionna d'abord qu'une blessure, mais il en mourut ensuite.
Le mot d'ordre avait été envoyé d'avance au général Lazare, et de Praslin et de Jérémie : il se prononça à l'Anse-d'Eynaud le 1" février^ marcha de suite a^v^c le \ 9e régiment et les gardes nationales de son arrondissement sur Jérémie oii il entra le o, aux acclamations en- " thousiastes des patriotes, hommes et femmes. « Le géné- » rai Segrettier (dit Lazare dans une de ses lettres au co- )) lonel Cazeau^ en date du 6) poussé par un beau mou- » vement de patriotisme, en présence de l'enthousiasme » qui animait tous les cœurs consentit à me'joindre au pied » de l'autel de la patrie. Là, nous rappelant ce feu sacré » qui animait nos cœurs à l'aurore de la révolution, nous I) jurâmes, en face de l'armée et du peuple entier, de )) mourir ou d'assurer les droits et les garanties du peu- » pie. Le peuple reconnaissant, proclama le général Se- » grettier, général de division et membre du gouverne- » ment provisoire, et moi, général de division commandant » l'arrondissement de Jérémie, et chef de la première di- » vision de l'armée. Le commandant Rivière Hérard vient 1) d'entrer ici ; il a été proclamé général de division et chef M de la seconde division de l'armée. » Le général Lazare
270 ÉTUDES SUR l'histoire u'haïti.
adressa une lettre semblable au colonel Colin, commandant le 17' régiment, et Rivière Hérard, une autre à lui et Cazeau; ils les engageaient à prendre parti avec eux.
Si Segrettier céda au mouvement révolutionnaire, Frémont persista dans ses setitimens de fidélité au gouvernement de Boyer. Le -Président put reconnaître, avant de tomber, la faute qu'il avait faite, en 1842^ en n'acceptant pas la démission que Segrettier sollicita en vain, du commandement de l'arrondissement de Jérémie. En lui substituant Frémont en qualité de général de brigade^ il est plus que probable que les choses ne se seraient pas passées de cette manière.
Les colonels Cazeau et Colin s'empressèrent de transmettre au général Borgella les lettres ci-dessus mentionnées qui n'avaient eu aucune influence sur leur esprit.
De son côté, le comité populaire de Jérémie, composé de MM. H. Féry, Paret fils (Numa), T. A. Blanchet, Margron et P. Laraqne, et qui distribuait des grades militaires au nom delà souveraineté du peuple, avait adressé aussi à Borgella une lettre en date du 2 février, par laquelle il l'informait des événemens, et lui disait qu'il avait intercepté celle que ce général écrivit à Segrettier, le 51 janvier, en l'invitant à se déclarer en faveur du peuple. Le 5 février, ce comité lui écrivit de nouveau à ce sujet, et de manière à le convaincre de ce qu'il croyait être une nécessité, parles considérations qu'il exposa : — le peuple et les citoyens de Jérémie s'étaient lassés des violations continuelles de la constitution, qui furent cause que les représentans qui voulaient faire entendre leurs justes réclamations contre l'administration de Boyer, laquelle n'aboutissait qu'à la misère et au désespoir^ avaient été ignominieusement chassés de la Chambre des communes; il était urgent de régénérer la pa-
|18io] CHAPITRE VI. 271
trie en lui donnant de nouvelles institutions qui garantissent contre les empiétemensdes chefs futurs^ etc.;, etc. « Notre ») parti est résolument pris ; nous sommes au nombre de ') 6000 hommes jusqu'ici, disposés à vaincre ou à périr. )) Saint-Marc et les Gonaïves marchent" avec nous vers le » même but, ainsi que le Nord. Toute la côte, d'ici au I) Port-au-Prince, qui est ou comprimée ou en armes, par- » tage nos sentimens et notre enthousiasme". . . »
Le général Segrettier adressa également à Borgella, une lettre du 5 février, pour lui donner connaissance des événemens accomplis à Jéréipie. « L'Opposition, disait-il, a pris 1) une telle puissance ici, que tout m'a obligé de céder à sa » volonté. Je croyais encore avoir les moyens de faire quel- » que résistance, quand, au dernier moment^ j'ai vu des ^) masses énormes de la campagne arriver de toute part» et » se rallier aux mécontens de la ville. Le tableau le plus » effrayant s'est présenté à mon imagination : un massacre, )> le pillage, l'incendie et tous les maux inséparables de » semblables circonstances. J'ai cru donc devoir céder à M l'impulsion de mon cœur qui n'aura rien à me reproche]', n quoi qu'il puisse m'arriver... Connaissant votre cœur, » vous approuverez ma conduite; et si vous vous trouvez » dans la même position que moi, vous éviterez ce qui » pourra compromettre l'existence du troupeau dont vous I) êtes en ce moment le pasteur. »
MM. F. Brière, Fouchard, Cayemitte et R. Rocher étaient porteurs de ces deux dépêches, et chargés d'y ajouter de pressantes sollicitations verbales, pour porter le général Borgella à acquiescer à ce qu'on désirait de lui. S'il les avait considérés comme « des envoyés pacifiques, » placés sous la protection du droit des gens, quoique d'un parti hostile au gouvernement, il aurait pu les contraindre à re-
tourner à Jérémie, même sans réponse de sa part; mais il craignit que les troupes et la population des Cayes ne vissent dans ce ménagement, la preuve d'une hésitation en lui, et que cette idée ne fût nuisible à la cause qu'il défendait. Borgella ordonna donc qu'ils fussent emprisonnés comme « embauclieurs, » mais sans avoir l'intention de les faire juger comme tels''. En réalité, la situation des choses à Jérémie^ au 5 février, ne devait pas être envisagée comme constituant déjà une guerre civile dans laquelle les deux partis doivent avoir des égards pour leurs agents respectifs : la Grande- Anse était en révolte ^ en insurrection ÛV on veut, mais rien de plus.
En recevant du comité de Jérémie sa lettre du 2, Borgella reconnut que toute la Grande- Anse passerait infailliblement à l'insurrection; et ignorant alors que la proclamation de la même date lui conférait le commandement du Sud , il écrivit à Malette pour le conseiller de se porter avec le 16* régiment et les gardes nationaux de Nippes à l'ancien camp de Lesieur, situé vers Pestel, aux limites respectives des arrondissemens de Jérémie et de Nippes, afin d'empêcher l'insurrection de se propager dans le dernier, pendant que des Cayes, des troupes iraient garder les défilés du canton de Plymouth, pour s'opposer aussi à son irruption dans l'arrondissement des Cayes: un bataillon du 15* et des gardes nationaux de Cavaillon y furentenvoyéset renforcèrent les postes sous les ordres du commandant Tessonaux. Bientôt après, la proclamation du Président ^'^ / arriva aux Cayes avec le général Riche pour y être activé.
1 Ces envoyés étant les fils d'anciens amis de Borgella à Jérémie, il ne pouvait se décider à agir envers enx avec toute la sévérité des lois; et c'est pour avoir déjà pertiiiij a B. Ledoux, porteur de la lettre de R. Hérard, de retourner à Praslin, qu'il crut devoir retenir ceux qui vinrent de Jérémie ; il craignait réellement un mauvais efiet de leur renvoi. En ne les faisant pas juger, il entrait d'ailleurs dans la pensée de Boyer; je la ferai connaître dans le chapitre suivant.
Borgella envoya ce général prendre le commandement de ces forces; il se plaça au Camp Pcrin qu'il fit fortifier; il établit divers autres postes, avec cette intelligence de la guerre et cette activité qui le distinguaient.
Le 5 février, Borgella publia un nouvel ordre du jour dans lequel il relatait les faits survenus jusqu'alors, et les dispositions qu'il avait prises contre l'insurrection, en sa qualité de commandant du Sud. Il disait aux troupes et aux citoyens : « J'attends de chacun de vous^ une nouvelle » preuve de l'attachement que nous portons au chef de l'E- » tat, qui est la personnification du système qui a réuni » tous les fils d'Haïti sous une même bannière , qui assure » à chacun la libre jouissance de ses biens. Respect aux » propriétés, pardon aux victimes de l'erreur; mais justice » implacable contre les méchans et les pervers. »
Cet ordre du jour lui fut amèrement reproché plus tard, parce qu'il y qualifiait R. Hérard à'infâme, après avoir dit qu'il était « WaUre à la patrie et perfide. » Mais le chef d'une révolte ou d'une insurrection qui n'est pas encore une révolution ^diV son succès, ne peut être traité autrement. Qu'on lise aussi le Manifeste du l'-'^ septembre 1842 et les actes des chefs insurgés avant le succès de leur entreprise, et l'on verra comment ils parlaient du chef que la nation honorait depuis vingt-cinq ans.
Le général Malette reçAit alors des ordres positifs pour se rendre à Lesieur. Les troupes venant de l'arrondissement de Léogane devaient l'y renforcer par le 21"^ régiment et des gardes nationaux^ tandis que le 24« régiment et ceux du Petit-Goave viendraient aux Cayes pour avoir une destination ultérieure. Le colonel Lamarre commandait le 21% le colonel Désiré, le 24^
Le général ^lalette ne se montra nullement à la hauteur
de son devoir militaire. Malgré le conseil, d'abord, puis l'ordre qu'il reçut de Borgella , il n'était pas encore parti de l'Anse-à-Veau , quand le colonel Lamarre y arriva avec les forces qu'il commandait en chef jusque-là : ce colonel le devança à Lesieur. Dès ce moment, Malette aurait dû être remplacé par Lamarre qui avait plus de résolution ; il le fut ensuite, par la mollesse qu'il montra à Lesieur, mais il était trop tard; on avait perdu du temps, Lamarre n'ayant pu le déterminer à marcher sur Jérémie, peut-être sans défense alors, puisque les généraux Lazare et Rivière Hérard s'étaient portés avec toutes leurs forces contre les colonels Cazeau et Colin qui étaient à l'Anse-d'Eynaud.
Ces colonels et leurs troupes ne reçurent aucune preuve de sympathie de la part des habitans de ce bourg, et de ceux des Irois et de Tiburon : on leur refusait de leur vendre des provisions alimentaires, et il fellait attendre celles que l'administration des Cayes devait y envoyer. Ils ne manquaient pas de fonds, et ceux qui avaient été précédemment expédiés des Cayes pour payer les appointemens des fonctionnaires et la solde des troupes de l'arrondissement de Tiburon, tombèrent entre les mains du colonel Cazeau.
Les généraux Lazare et R. Hérard se firent précéder par le chef de bataillon Nazère Mouras , ancien officier du 17", qu'ils envoyèrent en députation à l'Anse-d'Eynaud. îl disait que les insurgés s'étaient armés contre les mauvaises institutions du pays , mais non contre Boyer, Ces paroles produisirent une certaine irrésolution dans l'esprit des militaires qui souffraient de privations, tandis qu'on assurait que Vabondance régnait du côté des insurgés. Crai-
[1843] CHAPITRE yi. 275
gnant des défections dans les rangs de sa troupe, Cazeau replia sur les Irois ^ . L'armée insurrectionnelle occupa de suite l'Anse-d'Eynaud; et pendant que Lazare écrivait à Cazeau pour l'enjoindre à se retirer hors de l'arrondissement de Tiburon, à lui remettre les fonds destinés aux fonctionnaires et aux troupes de cet arrondissement, — ce qu'il fit par un excès d'équité envers ces concitoyens ^, — R. Hérard avec sa division le contourna en se portant sur le morne de Tiburon, de manière à pouvoir lui couper la retraite sur ce bourg. Cazeau se décida à rétrograder une fois jusqu'aux Anglais. En ce moment^ la goélette qui lui apportait des Cayes les provisions de bouche, des objets pour son ambulance avec des officiers de santé et des fonds pour sa troupe , cette goélette fut capturée par les insurgés : ils se gardèrent d'agir avec réciprocité envers les troupes de Cayes. ,
La conduite du colonel Cazeau, en ces circonstances, jeta du louche sur ses vrais sentimens. Mais il faut prendre en considération la répugnance que, généralement, tous les officiers du gouvernement éprouvaient pour rallumer la guerre civile dans le pays ; ils espéraient presque tous, par la modération, ramener leurs frères insurgés à une soumission, désormais impossible, au chef de l'Etat, ou au moins à une transaction qui eût évité l'effusion du sang haïtien. Généralement aussi, fonctionnaires publics et citoyens privés^ tout le monde était frappé des actes inconstitutionnels qui avaient eu lieu successivement. On désirait un
1 Lazare avait été colonel du 17<= pendant longtemps. Cazeau dut craindre qu'il n'exerçât de l'influence sur ce corps.
2 Dans sa lettre du 9 février à ce sujet, Lazare disait ; « Je vous invite à me n faire parvenu- cette somme, comme chose appartenant aux serviteurs de la patrie " qui n'ont que trop souffert de la privation des diverses payes qui leui' sont dues » jusqu'à ce jour, u
27(5 ÉTUDES SUR LHISTOIUE d'hâÏTI.
changement de système de la part de Boyer, sans vouloir son renversement du pouvoir ; on espérait beaucoup des principes mis en avant par l'Opposition pour capter les esprits ; on n'entrevoyait pas que , pour parvenir à ses fins, elle s'était engagée dans la voie d'une révolution politique qui pouvait aboutir à une révolution sociale. L'Opposition elle-même n'apercevait pas, peut-être, toutes les conséquences qui résulteraient de son entreprise à main armée, après avoir plaidé la cause des principes générateurs de la société : elle ne voyait que l'assentiment secret qui était dans tous les cœurs^ et c'est ce qui l'encouragea dans cette entreprise et la porta à parler aussi affirmativement du con cours qu'elle trouverait partout.
Quoi qu'il en soit, revenu à la bourgade des Anglais, le /( lo février au soir, Cazeau y vit arriver le citoyen Guerrier
W^ir^^O- Moussignac et le docteur Loy/el (des Etats-Unis), qui lui apportèrent de la part du général Lazare, un brevet de « général de division, et chef de la troisième division de » l'armée populaire. » Ces deux hommes étaient chargés d'employer tous les moyens de séduction pour la lui faire accepter. Ils apportèrent aussi une lettre de R. Hérard, adressée au chef de bataillon Du gazon et au capitaine L. Greq, par laquelle ces officiers étaient invités à se rallier aux insurgés. Cette lettre disait : « Suivant les principes du » Manifeste... y nous ne devons sévir contre aucun haïtien , î) quel qu'il soit, pas même contre le Président d'Haïti, » puisque ses pouvoirs devront exister jusqu'à la forma- » tion du gouvernement provisoire ; alors, ils cesseront. » S'il veut accepter la présidence temporaire, elle lui sera j) accordée. Moi qui vous parle, suivant nos principes, je » dois rentrer dans la classe des simples citoyens, sitôt ma » mission terminée. . . Je vous offre (à Dugazon) le grade de
[l84oj CHAPITRE V!. 277
» colonel du 15^ régiment... et à L. Greq celui de chef de » bataillon.^) Cazeau arrêta les deux émissaires et les envoya sous escorte à Borgella, en lui adressant le brevet et les lettres. Ce général pensa qu'il fallait un acte de sévérité, du moins apparent, et il livra les deux émissaires à un conseil spécial qui les condamna à mort; ils se pourvurent en révision, le jugement fut maintenu, mais Borgella ne le fit pas exécuter ' .
Quoique convaincu de la fidélité du colonel Cazeau, par ce fait digne d'un officier honorable, Borgella qui le savait exposé à des souffrances physiques très-souvent ^ jugea en outre qu'il était opportun de placer un chef supérieur à la tête des 15* et 17e régiment : il envoya l'ordre au général Riche d'aller, du Camp Périn^ prendre le commandement de cette colonne, en emmenant avec lui le bataillon du 15*^ régiment et des gardes nationaux de la plaine et ceux de Cavaillon qu'il fit çncore renforcer par l'autre bataillon du 15^ et quatre compagnies de la garde nationale de la ville des Cayes, Le général Riche fut enjoint à marcher contre les insurgés, à les combattre pour reprendre l'Anse-d'Eynaud, et continuer, s'il était vainqueur, à les poursuivre jusqu'à Jérémie, partout enfin où il les rencontrerait, dans le but d'éteindre l'insurrection.
Le colonel Souffrant, étant venu du Port-au-Prince aux Cayes, en ce moment, avec le 23e régiment de Jacmel et le 26'^ de la Grande-Rivière du Nord, le colonel Désiré alla remplacer Riche au Camp Périn et dans la route du Ply-
1 Lorsqu'il fut frappé d'apoplexie eu 1840, le docteur Lowel se trouvait aux Cayes et lui porta des soins efficaces. 11 concilia ainsi son devoir politique avec la reconnaissance qu'il devait à ce médecin étranger. Celui-ci fat tellement effrayé de sa condamnation à mort, qu'il devint fou, et Borgella en éprouva un sincère regret. Etranger au pays, Lowel devait-il se mêler de nos querelles intestines iu point do servir d'agent provocateur de la désobéissance envers le gouvernement?
% 11 est constant quu le colonel Cazeau éprouvait souvent 4es s^iasmes à l'estomao*
i^ei^
moiith, ayant sons ses ordres le 24^ régiment et la garde nationale du Petit-Goave.
Par ordre de Borgella, en même temps que Riche se porterait contre l'Anse-d'Eynaud et Jérémie^ Lamarre devait marcher sur Jérémie avec les 16" et 21^ régimens, et Désiré avec la troupe qu'il avait sous ses ordres. Ces dispositions, on ne peut le nier, étaient les meilleures qu'on pût adopter pour acculer les insurgés sur un seul point j mais des circonstances que la fatalité sembla amener en leur. faveur, firent échouer ce plan militaire, et ils ne négligèrent rien également pour réussir dans leur but.
En prenant le commandement des troupes réunies aux Anglais, le général Riche se porta vivement à l'Anse-d'Eynaud où il ne trouva aucune résistance, les généraux Lazare et R. Hérard étant retournés à Jérémie avec leurs forces, pour se porter contre la colonne commandée par Lamarre qui menaçait les insurgés de ce côté-là. Avec son activité accoutumée, 'Riche allait partirde l'Anse-d'Eynaud, quand il reçut l'ordre du général Borgella de surseoir sa marche. C'est que Borgella avait appris que les régimens des Cayes avaient manifesté de la répugnance à servir ' sous ses ordres, à cause de la mauvaise réputation qu'il s'était faite pour avoir obéi trop aveuglément à H. (Uiristophe, quand celui-ci exerça ses atrocités en 1812. Borgella craignit que les colonels Cazeau et Colin, et les officiers de leurs corps, ne partageassent aussi cette répu^îiance des soldats et ne secondassent pas efficacement les opérations militaires, en même temps que les familles de Jérémie et des autres lieux seraient épouvantées de savoir que Riche était à la tête de ces troupes j ce qui ne pouvait qu'exaspérer davantage les insurgés en armes et s'opposer à toutes défections possibles dans leurs rangs. Triste con-
[1845] CHAPÎTRE Vî. 279
séquence de la conduite de cet officier supérieur, qui était destiné cependant à réparer glorieusement un jour les torts qu'il a eus à cette époque reculée, en gouvernant son pays avec intelligence et équité!
Le général Solages fut donc envoyé pour remplacer Riche. Il partit des Cayes le 20 février, avec le colonel Souffrant et le 26^ régiment, le colonel Cadet Lelièvre et la garde nationale d'Aquin qu'il commandait, emportant à Cazeau le brevet de « général de brigade » que Borgella venait de recevoir pour lui du Président : récompense que ses anciens services auraient du obtenir déjà et qu'il méritait par la belle conduite qu'il avait tenue en refusant le grade divisionnaire qui lui fut offert par les insurgés.
Des délais s'étaient écoulés pour opérer ce changement dans le commandement des forces qui allaient marcher de l'Ansé-d'Eynaud contre Jérémie. Il y avait encore une vingtaine de lieues à parcourir pour arriver à cette ville, et Solages devait rencontrer les insurgés en position avant d'y parvenir; car le général Lazare avait pu se porter à sa rencontre, par les événemens qui s'étaient passés à Lesieur.
Lorsque Lamarre reçut l'ordre de marcher contre Jérémie, il se trouvait malade au point de ne le pouvoir pendant une huitaine de jours. Le coloi^el Désiré, de son côté, était forcé d'attendre son mouvement pour opérer le sien; cependant il se porta jusqu'à la rivière Glace, dans la route duPlymouth.
Durant ce temps, le général R. Hérard, revenu à Jérémie avec Lazare, avait pu arriver le 20 février, avec des troupes du côté dePestel; et les succès de l'insurrection avaient été préparés déjà par le plus brillant de sesoffi-
ciers, — le colonel Fabre Geffrard, promu à ce gracie pour commander l'avant-garde de l'armée insurrectionnelle.
Geffrard était âgé alors de 56 ans''. Doué d'une haute 'intelligence, d'un cœur généreux, sa physionomie attrayante prévenait en sa faveur par un regard bienveillant, un sourire affectueux, et la franchise de sa parole persuasive. Réunissant à ces avantages celui d'être un cavalier accompli, il se distinguait entre tous par une activité qu'excitait son enthousiasme. Geffrard exerçait ainsi sur ses ' compagnons une influence qui les portait au dévouement le plus absolu envers lui personnellement, car ils savaient aussi qu'il était fidèle en amitié. Avec ses formes caressantes et le nom illustre qu'il portait, qui rappelait le général si justement aimé dans le département du Sud, il devait inspirer de l'intérêt pour la cause de l'insurrection, émouvoir l'esprit et le cœur des jeunes hommes de l'armée du gouvernement, et des vieux militaires qui avaient connu son père, qui l'avaient vu lui-même dans les rangs du 15° régiment, le fusil à la main et le havre-sac sur le dos, comme soldat. Si l'on veut trouver les causes du prestige qui entoure un homme dans les fastes révolutionnaires, il faut les chercher autant dans ces choses accessoires que dans ses qualités personnelles ; et nous ne craignons pas d'être déraenti, ni de passer pour trop flatteur, en parlant ainsi du colonel Geffrard.
Il avait demandé au général Malette une conférence, afin de le déterminera se rallier à l'insurrection; n'obtenant pas réponse, le 15 février il renouvela cette demande par une lettre où il exposait le but de cette prise d'armes^
1 11 est nô à l'Aiise-à-Veuii le 23 septembre ISOfii
]l84o] CHAPITRE VI. 281
en disant que les organes du peuple désiraient éviter l'effusion du sang de leurs frères, pour n'opérer qu'une révolution morale par la force de la raison. Par une seconde lettre du même jour, il annonça à Malette l'envoi de biscuits et autres provisions pour lui et ses officiers supérieurs, notamment le chef de bataillon A. Leriche, du 16^ régiment, « espérant, disait-il, que ce petit cadeau d'un soldat leur » serait agréable. » GefFrard savait qu'à Lesieur on avait des privations, puisque les cultivateurs étaient invités à ne pas vendre des provisions alimentaires aux troupes du gouvernement; et par ce cadeau, il prouvait à tous, que « l'abondance î> régnait de son côté. Mais le général Malette était déjà parti pour le Port-au-Prince. Si Lamarre envoya ces lettres à Borgella, comme firent les autres officiers qui en reçurent, elles n'avaient pas moins produit l'effet que leur auteur s'était proposé.
Le i8 février, Geffrard demanda aussi une conférence au colonel Désiré; et celui-ci ne lui faisant pas une réponse favorable, il eut assez confiance en son étoile pour arriver à lui^ avec une vingtaine de jeunes hommes qui l'escortaient,, en traversant les avant-postes à la rivière Glace. Cet acte de témérité, la présence de ce jeune colonel, ses paroles affectueuses, l'assurance qu'il donna que cette colonne était cernée, imposèrent au vieux Désiré et le fascinèrent; il refusa de se joindre aux insurgés, mais il laissa Geffrard retourner à son camp. Le 19 et le 20, Désiré reçut des lettres des généraux Lazare et R. Hérard qui l'engageaient à se réunir à eux, en lui offrant le grade de « général de brigade. » Ce colonel resta fidèle au gouvernement; mais il assembla un conseil de guerre qui résolut de rétrograder au Camp Périn, attendu que les forces ennemies étaient supérieures à sa
colonne qui était cernée, croyait-on, et que les soldats manquaient de nourriture.
Ce mouvement en retraite laissa Lamarre et sa troupe en face de toute l'armée populaire. Celle-ci marcha contre lui; le 21 février on était en présence, et si près les uns des autres, que Lamarre essaya, par ses discours, de convaincre ses adversaires du tort qu'ils avaient de s'être armés contre le gouvernement, des maux effroyables qu'ils allaient attirer sur la patrie commune. Ses paroles furent incisives et prononcées avec toute l'autorité de son âge et de son rang; elles irritèrent le jeune Dorvillier Bruno, neveu du général Segrettier, qui lui répondit avec véhémence. Lamarre, oubliant qu'il était le chef d'une troupe qui se reposait sur lui seul, sortit de ses rangs, s'avança sur ce jeune homme et le prit au collet, yyY\- en lui reprochant la hardiesse de ses paroles. En ce mo- .y , ment, un autre jeune homme de l'armée populaire dé- / pv^ chargea son pistolet sur ce colonel qui fut atteint mortellement. Quelques officiers du 21" régiment, dévoués à leur chef, le vengèrent en massacrant le meurtrier et le jeune Dorvillier. Un combat de peu de durée s'ensuivit entre le 21'' et la troupe populaire.
Mais la confusion s'était mise dans les rangs des troupes du gouvernement. Par son grade, le colonel Maignant, du 16e régiment, succédait de droit au commandement. Ses sympathies, celles du chef de bataillon A. Leriche et de presque tous les autres officiers de ce corps étaient en faveur de la cause populaire. Leur défection eut lieu, sinon immédiatement^ du moins peu après, dans la même journée; ils entraînèrent presque tout le i& régiment, et une partie du 21^ les imita, tandis que l'autre
nP
emporta le corps de Lamarre, qui ne tarda pas à expirer, jusqu'aux Baradères où il fut enterré.
La perte de cet officier, regrettable par ses qualités civiques et personnelles et qui n'eut pas le temps de recevoir le brevet de « général de brigade » que lui envoya le Président d'Haïti, et la défection opérée à Lesieur, allaient décider du sort du gouvernement; car tous les autres régimens qu'il fit passer dans le Sud imitèrent successivement la conduite tenue par le 16^ Depuis longtemps l'esprit de ce corps, officiers et soldats, était ébranlé par les menées des opposans de l'arrondissement de Nippes : c'est ce qui avait occasionné la lenteur que le général Malette avait mise à partir de l'Anse-à-Veau, et luimême paraît avoir été gagné par eux. Les ordres d'arrestation envoyés par le général Inginac, à l'Anse-à-Veau et à Miragoane, la fuite des opposans de ces villes, lesquels se trouvaient dans les rangs des insurgés à Lesieur, en face de leurs concitoyens, tout contribua à la défection du 16^ régiment.
Le 7)0% du Cap-Haïtien, et le 10°, du Mirebalais, étaient déjà arrivés aux Baradères ou plus loin, pour renforcer les troupes à Lesieur ; ils rétrogradèrent avec les fuyards et le 4% de Saint-Marc, qu'ils rencontrèrent du côté du Petit-Trou, et ces trois régimens s'arrêtèrent à l'Anse-à- Veau où était le général Lacroix, envoyé par le Président pour prendre le commandement de cet arrondissement.
Le général R. Hérard ne perdit pas un instant après la défection des troupes à Lesieur ; il se porta aux Baradères et au Petit-Trou (où les populations se rallièrent à lui), dans l'intention de marcher sur l'Anse-à-Veau. Le général Lazare fit volte-face afin de se porter à la rencontre de la colonne qui marchait de l'Anse-d'Eynaud contre Jérémie.
En avant et à deux lieues de cette ville se trouve la Ravine-des-Sables : une redoute y avait été élevée et gargée, comme poste avancé par un détachement. Le général , Lazare arriva à temps avec sa troupe et un canon, à l'endroit appelé le Numéro-Deux, à peu de distance de la redoute.
^ Le général Solages, arrivé à l'Anse-d'Eynaud le 22 féy vrier, partit de là le lendemain. En route^, on trouva sur % un arbre, une lettre qui annonçait la mort de Lamarre et y la défection de sa troupe; remise au général Cazeau, elle •P^Axéi/i^ fut lue à haute voix, et cette nouvelle produisit une pénible émotion dans toute l'armée. Cependant, Solages continua sa marche, en divisant ses forces en deux colonnes et une réserve : la première, sous les ordres de Cazeau, la seconde sous ceux du colonel Souffrant, et la réserve sous ceux du colonel Lelièvre. Le 25, l' avant-garde, parvenue à la Ravine-des-Sables, trouva le poste avancé, commandé par l'officier Clergeau, sur une éminence du chemin qu'il fallait gravir. Attaquée avec résolution, la redoute opposa une vive résistance qui fit perdre du monde ; le chef de bataillon Gervais, du 1 1% y fut tué ; mais ayant été contournée, elle fut abandonnée. Il était 4 heures de l'aprèsmidi, quand on fut en présence du gros de l'armée populaire, pourvue d'artillerie.
Solages se porta de sa personne en avant et demanda à parler au chef, comme s'il était possible désormais de s'entendre pour éviter l'effusion du sang. M. Élie Dubois, qui l'estimait, se présenta et lui parla avec affection ; il confirma la nouvelle de la mort de Lamarre, et de la défection du 16' régiment, dont les drapeaux flottaient dans les rangs de l'armée ennemie^ Apprenant que le général
Lazare était le chef supérieur, Solages voulait commettre l'imprudence de pénétrer jusqu'à lui ; mais Cazeau et ses officiers s'y opposèrent. Il cria alors : «A^ive le Président )i d'Haïti ! » dans le vain espoir d'un ralliement à la cause du gouvernement : on fut sourd à ce cri. En ce moment, il ordonna un mouvement en retraite, afin d'attendre le lendemain pour combattre avec plus d'avantage, vu l'heure déjà avancée. Mais l'ennemi profita de ce mouvement pour démasquer son canon et le décharger : par une habile manœuvre de Cazeau qui fit ouvrir ses rangs à temps, aucune victime ne tomba sous ce feu. Le combat ne pouvait plus être évité.
Cazeau l'engagea en marchant avec intrépidité contre les troupes ennemies, d'où un feu vif de mousqueterie partait et abattait ses vaillans soldats : il eut son cheval tué sous lui. Durant ce temps, Solages ordonna au colonel Souffrant de pénétrer dans un bois voisin, afin de contourner l'ennemi ; mais cet officier, d'une bravoure longtemps éprouvée, ne put y réussir : l'ennemi avait prévu ce mouvement, et il contraint le lo* à fléchir, au moment 011 ce corps voit tomber le vaillant capitaine Morisseaux. En vain Souffrant fait-il avancer le 26° pour soutenir le 15*; il ne peut gagner du terrain. Le colonel Lelièvre est lui-même forcé de prendre part au combat contre une colonne ennemie qui veut contourner l'armée entière; sa réserve soutient très-bien le choc. Mais alors le brave Cazeau tombe frappé à mort par une balle, et avec lui plusieurs officiers^ notamment le lieutenant Douin qui se crampona à l'un des drapeaux du i o", en se sentant blessé mortellement.
La retraite devenait impérieuse; le général Solages l'ordonna, en faisant emporter le cadavre de Cazeau, et des
blessés. Ce fut bientôt une déroute complète, beaucoup de soldats refusant de tirer ou jetant leurs fusils et gagnant les bois. On put cependant enterrer le cadavre de Cazeaù près du bourg de Dalmarie, et les blessés furent embarqués à l'Anse-d'Eynaud pour être transportés aux Cayes '' .
Ainsi, au combat du Numéro-Deux comme à Lesieur, la mort d'un brave officier devint funeste à la cause du gouvernement. Le destin sembla se prononcer contre lui : c'est qu'il y avait enthousiasme du côté des insurgés, et peu de conviction dans les rangs de ses défenseurs, malgré la fidélité qu'ils lui gardèrent.
Le même jour, 25 février, les insurgés obtenaient sur un autre point un nouveau succès, qui devait leur livrer tout le département du Sud. Du Petit-Trou, le général R. Hérard marcha contre l'Anse-à-Veau. Il suffit de son approche de cette ville, pour déterminer tous les militaires des 1% 1 0" et 50'' régimens à opérer une défection en sa faveur : aucun ne voulut combattre. Ce jour-là^ on vit le colonel Thomas Hector, du ¥, aller jusqu'à la Petite-Rivière de Nippes avec son corps, uniquement pour protéger le salut du colonel Bazelais, gendre du Président d'Haïti, qui avait marché avec lui en sa qualité d'ingénieur, et qui se voyait forcé de retourner au Port-au-Prince. Si T. Hector usa de ces formes courtoises dans sa défection, le colonel Fabre Geffrard, toujours actif à l' avant-garde, usa aussi d'une modération louable en cette circonstance : entouré de ses jeunes et bouillans cavaliers, il poursuivit quelques instans le colonel Bazelais, qui ne s'en effrayait pas toute-
1 J'écris la relation de la marche de Solages et des combats qui s'ensuivirent, d'après des notes de G. Ardouiu tenues sur les renseigiiemens qui lui furent fournis ; mais, il est possible (ju'il y ait des inesactitudes dans ce récit comme 'dans celui relatif à l'afTairc passée à Lesleur.
fois, et il sut arrêter l'ardeur de son escorte pour le laisser paisiblement continuer sa route.
Faisons ici un retour en arrière, afin de constater quelques faits.
Le général Borgella avait publié divers ordres du jour, les 16, 17 et 24 février, pour rallier aux drapeaux les sol- ^ clats et les gardes nationaux qui s'en étaient absentés /^^ momentanément ; pour menacer les personnes qui tenaient ; • i^^^J^ôtM aux troupes des propos séditieux, même des femmes qui, ' par leur position sociale, auraient dû s'en abstenir, d'être poursuivis criminellement; enfin, pour déclarer en état de siège tout le département du Sud, afin d'y faire régner exclusivement les lois militaires' De leur côté, les généraux Lazare et R. Hérard, ce dernier surtout en sa qualité de « chef d'exécution, » avaient émis des proclamations et ordres du jour dans le but révolutionnaire qu'ils poursuivaient. A ce sujet, on peut remarquer que le chef d'exécution ne fut pas avare de semblables actes, jusqu'au moment ou un gouvernement provisoire fut installé.
Quand Borgella apprit le désastreux résultat survenu à Lesieur, il avait envoyé le colonel Ghardavoine, son aide de camp, à la tête du 25" régiment pour renforcer le colonel Désiré au Camp Périn, afin d'être prêt à se reporter en avant dans la route du Plymouth, au cas où les généraux Solages et Gazeau eussent été vainqueurs. Aux Cayes, le 8' régiment, du Port-au-Prince, commandé
1 L'ordre du jour rolatif axix femmes lui fut sévèrement reproclié, comme si de telles personnes pouvaient impunément commettre les délits prévus par les lois. Bien des femmes ont contribué, dans ces circonstances, à la révolution dont elles s'étaient engouées, sans prévoir que la plupart d'entre elles verseraient d'abondc^ntes larmes avant longtemps.
par le colonel Bellanton , et un détachement de la garde à cheval du Président, sous les ordres du capitaine Fettierre, venait d'arriver, annonçant que le général Gardel, commandant l'arrondissement de Jacmel, pénétrerait bientôt dans le Sud, avec le 22^ régiment et les gardes nationales de cet arrondissement.
En apprenant l'insuccès de Solages,Borgella lui ordonna de rentrer aux Gayes avec les débris de sa colonne, et il y lit rentrer également les troupes et gardes nationales qui étaient au Camp Périn, avec les poudres qui s'y trouvaient; il envoya enclouer les pièces d'artillerie qui, depuis longtemps, avaient été placées sur l'habitation Boutellier. Car^ le commandant du Sud prévoyait bien que, hors le chef-lieu de ce département, tout le reste allait tomber aux mains du chef d'exécution, qui marcherait infailliblement contre lui avant d'avancer contre le dépaitement de l'Ouest.
A l'entrée de Solages, Borgella fit célébrer un service funèbre en mémoire du brave Cazeau et des militaires victimes à la Ravine-des-Sables et au Numéro-Deux, du vaillant Lamarre et de ceux qui périrent à côté de lui. Puis, autorisé par le Président d'Haïti, il promut au grade de général de brigade. Colin, Souffrant et Lelièvre, et il fit d'autres promotions justement méritées : celles de Bruno Picdeper au grade de colonel du génie; de Fettierre, à celui de chef de bataillon, etc, etc. Riche venait de recevoir le brevet de général de division, envoyé par le Président '' .
Ce général commandait la place des Cayes depuis son retour de l'Anse-d'Eynaud. Sous un tel chef, le service
'1 Le 19 février, je fus envoyé en mission aux Cayes, principalement pour autoriser le jénéral Borgella i faire des promotions dans les grades supérieurs.
et la défense étaient assurés. Il fit nettoyer et ouvrir les fossés de la ville par des cultivateurs de laplaine appelés en corvée ; les ponts en bois placés sur la rivière de la Ravine furent brisés, ceux en maçonnerie, gabionnés, ainsi que d'autres points qui offraient un accès dans la |'place. Le général Lelièvre eut le commandement de tous l<es gardes nationaux et gardait la ligne, de l'embouchure de la Ravine jusqu'à l'ancien fort où se trouve le confinent de cette rivière avec les fossés. Le général Colin, avec les 15' et 17^ régimens, défendait de ce point au pont de l'entrée où se trouvaient des pièces d'artillerie. De là à l'esplanade, les 15e et 25e régimens étaient placés sous les ordres du général Solages. Et le colonel Bellanton, ayant sous lui les 8® et 24« régimens, couvrait la ligne, de l'esplanade à l'embouchure de la rivière de l'Ilet, gardant aussi Ja poudrière située de ce côté-là. Le général Souffrant commandait la réserve, composée du 26e régiment et de quelques compagnies d'élite, et se tenait sur la place d'armes. L'arsenal était gardé par le colonel Toureaux avec lebalaillon d'artillerie. Enfin, le chef de bataillon Fettierre, bien digne d'une telle mission par ses qualités militaires, devait défendre le bureau de l'arrondissement où se trouvait le général Borgella, avec le détachement de la garde du Président et un autre du 17* régiment.
Ainsi, sauf les défections qui étaient possibles, la place des Cayes pouvait être bien défendue contre l'armée populaire. Mais ses habitans, les familles qui avaient leurs parens dans ses rangs, s'effrayaient et gémissaient d'avance de cette lutte fratricide, et c'était fort naturel quand on consi- - dérait encore que les communications avec le gouvernement central étaient désormais rompues, qu'ilavaitenvoyédansle Sud presque tous les corps de troupes. Aussi, dès le 4 mars, T. XI. 49
290 ÉTUDES SUR l'histoiue d'haïti.
avant l'arrivée de l'armée populaire qui ne parut près des Caves que le 8 dans l'après-midi, les principaux habitans se réunirent afin de présenter à Borgella leurs doléances, dans une pétition que rédigea le citoyen Emile Blanchard et qu'ils signèrent tous, ils y rendaient justice à ses sentimens^ à la sagesse avec laquelle il avait préservé la ville des dangers qui la menaçaient; ils applaudissaient à sa prudence, à son zèle pour le maintien de l'ordre et de la paix publique.
« Général, dirent-ils, Haïti ne rend point seule hommage à votre gloire militaire. Votre nom a traversé l'immensité des mers pour prendre place dans les annales de l'histoire où la postérité inscrit ceux des grands hommes de chaque peuple. Rien ne peut plus flétrir cette gloire acquise par cinquante ans de guerre et de glorieux travaux. Vos cheveux blancs, nobles et beaux comme les lauriers qui couronnent votre front victorieux, ont reçu la double consécration de la valeur, de l'amoiir et du respect de toute une nation.
» Sous l'impulsion d'un sentiment impétueux, irrésistible, Haïti s'émeut et s'agite. De tous les coins du territoire, la nation s'est levée et se pose debout, les, armes à la main, les uns pour revendiquer des droits méconnus, les autres pour garantir la République du désordre et de l'anarchie. Certes, nous devons tous défendre les institutions établies, maintenir les lois et le pacte fondamental de l'État; mais s'il y a des réformes indispensables, nécessaires à la prospérité nationale, s'il est des réclamations justes, fondées, qu'on les produise, qu'on les mette au grand jour. . . L'armée qui se présente à nos portes s'annonce au nom de la patrie^ au nom de la liberté, au nom des principes qui forment aussi la base de nos institutions. . . Tachons donc d'éviter
de répandre notre sang par nos propres mains, lorsqu'on pourrait peut-être s'entendre, et nous en remettre à l'autorité constitutionnelle de l'État pour décider de la question ... »
Et la pétition^ remise à Borgellapar dix citoyens, concluait par lui demander l'autorisation d'aller au devant de l'armée populaire pour essayer de s'entendre, sauf à se ranger à ses côtés, si les espérances et les sentimens de la population étaient déçus et méconnus.
Dans la situation des choses, Borgella ne pouvait rester sourd à de telles représentations; mais il avait son devoir politique et militaire à remplir avant tout. Il assembla un conseil de guerre composé de tous les officiers supérieurs sous ses ordres, afin qu'ils prissent connaissance de la pétition et qu'ils concourrussent avec lui à la décision qu'elle exigeait. La plus large liberté d'opinions fut laissée à chacun d'eux, et l'on vit manifester des sentimens opposés les uns aux autres. Les officiers de l'Ouest demandèrent tous, en leur nom et celui de leurs subordonnés, en cas d'accord avec l'armée populaire pour éviter tout combat, à retourner dans leurs foyers. Enfin, dirigeant la délibération dans ce sens, Borgella obtint du conseil de guerre, qu'on permettrait l'envoi d'une députation auprès du général R. Hérard, chef d'exécution, quand son armée paraîtrait. Le 5 mars, il répondit aux pétitionnaires en ces termes :
« En réponse à votre pétition qui m'a été remise, je vous adresse la copie du procès- verbal renfermant la décision du conseil de guerre réuni pour statuer sur votre demande. L'humanité, l'horreur du sang, et surtout du sang des frères, a dicté la con^jession faite en cette grave circonstance. Mais que cette œuvre de bienveillance ne soit pas considérée comme un acte de faiblesse ! alors tout serait sacrifié à
292 ÉTUDES stjîi l'histoire d'iiaiti.
rhonneur. Vous me désignerez les noms des citoyens qui doivent former la députation, afin que je leur donne un sauf-conduit. »
De son côté, le général R. Hérard avait vu rallier encore à son armée, à la Petite-Rivière de Nippes, le 22' régiment et les gardes nationales de l'arrondissement de Jacmel qui firent défection^ aussitôt que le général Gardel cessa de les commander. Parti de Saint-Michel, il avait passé à Miragoane le 24 février; et le 25, étant sur l'habitation Desvarieux, tout près de cette ville, il éprouva une attaque d'apoplexie qui lui paralysa la langue complètement , mais en lui laissant ses facultés intellectuelles. Obéissant à son devoir, il continua la route pour se rendre à l'Anse-à-Veau, suivant les ordres qu'il avait reçus. Mais, parvenu à la Petite-Rivière, il fut accablé par la maladie, et on dut l'embarquer dans un canot qui le transporta à Miragoane.
On remarquera cette fatalité qui frappa le même jour, 25 février, deux vaillans généraux^ Gardel et Cazeau, tandis que leur collègue Lacroix était fait prisonnier à l'Anseà-Veau, par la défection de ses troupes -
Bientôt, le général R. Hérard était rendu à Miragoane d'oii il partit pour se porter contre la ville des Cayes , en passant par Saint-Michel, Aquin , Saint-Louis et Cavaillon, et voyant se réunir à lui les populations de ces lieux. Il avait accueilli à l'Anse-à-Veau le représentant David Saint- Preux qui, étant dans la prison d' Aquin, avait obtenu du geôlier sa mise en liberté.
A l'approche de l'armée populaire des Cayes, la députation des habitans sortit et alla au devai^t d'elle : ces habitans trouvèrent le général R. Hérard sur l'habitation Bergeaud, à deux lieues de la ville. Ils demandèrent com-
mimication, tant pour les citoyens eux-mêmes que pour Borgella et ses troupes, du Manifeste révolutionnaire dont on parlait beaucoup, afin de savoir sur quelles bases on se proposait de « régénérer le pays : » ce qui prouve que bien des personnes, aux Cayes mêmes, n'en avaient jamais eu connaissance. Une sorte de fin denon-recevoir fut donnée à ce sujet par rapport au général Borgella personnellement; car on prétendait, à tort, qu'il lui en avait été donné communication avant la prise d'armes de Praslin. Toutefois , la députation revint en ville avec ce document , chargée, de la part du générai R. Hérard, de demander les conditions proposées pour la capitulation de l'armée du gouvernement. En sa présence et celle du conseil de guerre réuni de nouveau, le général Borgella fit donner lecture du Manifeste et des conditions qu'il mettait à son adhésion , lesquelles il avait fait écrire d'avance. Les voici :
a Le général de division Borgella, etc. , assisté de son conseil de guerre, après avoir pris connaissance du Manifeste contenant les réclamations du peuple, déclare l'accepter et propose aux chefs de l'armée qui s'avance, une fusion, un renouvellement de fraternité, aux conditions suivantes :
» Respect pour les personnes et les propriétés. Que nulle vengeance ne soit faite au profit des haines particulières. Que personne ne soit recherché, ni incriminé pour ce qu'il a dit ou écrit durant ces temps de troubles. Que chacun conserve son libre arbitre, c'est-à-dire, la faculté de prendre part aux événemens ou de se retirer. Enfin, que les troupes de l'Ouest, qui sont actuellement en cette ville, puissent s'en retourner dans leurs foyers.
» Le général répète qu'il se soumet aux volontés du peuple, parce qu'il ne voudrait point qu'il y eût encore une seule goutte de sang de .versée. Son patriotisme et
son amour pour ses concitoyens le lui commandent. Ainsi, que sa première condition soit acceptée et religieusement observée : Respect pour les personnes et les propriétés !
» Le colonel Chardavoine (sénateur), assisté des députés de la ville, est chargé d'apporter la présente déclaration,»
Si le sort du président Boyer et de son gouvernement allait se décider par la soumission de Borgella et de ses troupes, le sort de la Révolution de 1843 devait dépendre aussi de la sincérité avec laquelle « le chef d'exécution des )j volontés du peuple souverain » allait accepter ces conditions, posées par l'illustre Vétéran qui commença sa carrière militaire en 1791 , et qui eut dans le cours de sa vie tant d'actions dignes du vrai citoyen.
Le sénateur colonel Chardavoine et les députés se rendirent auprès du général R. Hérard, et revinrent au coucher du soleil du 8 mars, avec la pièce qui suit :
Liberté, ou la Mort.
République Haïtienne.
Au nom de la Souveraineté du peuple, Le Chef d'exécution de la volonté du peuple souverain et de ses résolutions,
Après avoir consulté le giron des comités populaires, et les propositions insérées dans la lettre du général Borgella demandant un mûr examen, a résolu d'ajourner la réponse à demain matin.
Salut en la patrie.
Signé : C. Hérard aîné.
Certifié par le président et les membres du giron,
Signé : Hérard Dumesle, Laudun, Bédouet '' .
1 Cet acte est écrit de la main de H. Dximesle. Bn changeant là dénomination dé la
[1845] CHAPITRE VF. 295
Aussitôt que l'on apprit que l'armée populaire approchait, une agitation toute naturelle eut lieu dans la ville des Caves, les troupes se préparant au combat, les familles en -redoutant l'issue. A cinq heures de l'après-midi, le général Borgella fut avisé par le colonel Augustin Cyprien, que le général Lazare pénétrait dans la plaine par la route des Coteaux. Les troupes du général R. Hérard s'avançaient déjà de tous côtés pour environner la place, par l'hahitation O'shiel et par la route du cimetière , les communications s'établirent de suite entre elles et la ville, par des canots qui traversaient la rivière de la Ravine et par d'autres points. Afin d'éviter une collision désormais inutile, puisqu'on traitait de la capitulation de la place, Borgella avait recommandé au colonel Chardavoine d'engager le général R. Hérard à donner l'ordre à ses troupes de ne pas tenter d'y pénétrer.
A 6 heures du soir, plusieurs officiers d'artillerie vinrent déclarer à Borgella , que les militaires de ce corps avaient abandonné les canons de l'arsenal , parce que le colonel Tqureaux, porté à une fâcheuse exaspération^ menaçait de faire sauter ce dépôt de poudre et d'armes. Colonel de ce corps, il avait toujours vécu en mauvaise intelligence avec le chef de bataillon Rivière Hérard, et directeur de l'arsenal, il conçut cette coupable pensée pour ne pas se soumettre au général de l'armée populaire.
Il aurait dû considérer que l'arsenal était un établissement public, une propriété nationale dont il ne pouvait disposer par la destruction, un tel événement devant en outre occasionner celle des propriétés privées contiguës,
République d'Haïti en celle de « République Haïtienne, » le chef de l'Opposition créa malgré lui une u République Dominicaine » sur le territoire de l'île. H ignorait les idées et les vrais sontimens qui existaient depuis quelque temps dans les départemen ts de l'Est.
un incendie même dans la ville des Cayes, en exposant encore bien des personnes à périr injustement. Mais, il est à remarquer que Toureaux avait souvent des travers d'esprit, des singularités qui prenaient le caractère de la mo^ nomanie : l'une de ces singularités consistait à imiter le costume ou du moins la coiffure de Napoléon 1", tant il était enthousiaste de la haute capacité militaire de ce grand capitaine ''. Il n'est donc pas étonnant qu'il soit arrivé à concevoir une idée si regrettable. Le général Borgella en fut désolé, et par rapport à cet officier lui-même qui avait été son aide de camp et qu'il aimait, et par rapport aux conséquences de sa résolution ; il envoya auprès de lui le capitaine Jean Lindor , son aide de camp, pour l'en dissuader j il ne réussit pas. Toureaux se maintint à l'arsenal.
A sept heures et demie du soir du 8, Borgella fut averti que les colonels Bellanton et Désiré, avec les 8" et 24* régimens, avaient fait défection, que l'armée populaire était ainsi devenue en possession de la poudrière et des forts de la Tourterelle et de l'Ilet. La place était donc entamée dans cette ligne. La nuit se passa dans cette situation. Le général R. Hérard en profita pour ne faire aucune réponse aux conditions posées pour la capitulation.
Le 9 mars, il pénétra dans la place avec toute son armée, Borgella ayant reconnu la nécessité de n'ordonner aucune résistance. Ce général tenta une nouvelle démarche auprès de Toureaux qui, seul à l'arsenal, en éloignait tout le monde par la crainte de périr inutilement. Il lui écrivit une lettre affectueuse pour le détourner de sa fatale idée ; ce brave y répondit en ces termes :
1 Au Port-au-Prince, on se rappnlle la mèjne maniw de Meyrèles, citoyen recommandable qui devint fou.
« Mon général, vos bontés me font baisser la tête ; je » suis sensible à tout ce que vous me dites par votre lettre » de ce jour. Je conviens que ma résolution est désespé- » rée, mais elle est prise. Pardonnez-moi, je vous prie ; » vous savez que vous régnez dans mon âme, et vous ré- » gnerez encore sur mes cendres.
« Je vous respecte jusqu'au tombeau ! Signé : Toureaux. »
La journée se passa ainsi, et l'on avait espoir qu'il finirait par céder. Le général Solages et lecolonelGliardavoine, ses amis, s'exposèrent même à pénétrer auprès de lui pour l'y engager : il fut sourd à leurs représentations. Entouré de poudre, ayant ses pistolets à la main, il ne pouvait y être contraint. Une demi-heure après'qu'ils furent sortis de l'arsenal, vers sept heures, Toureaux mit le feu aux poudres et périt. Les flammes de ce bâtiment communiquèrent le feu aux maisons voisines, mais la ville eut le bonheur d'échapper à l'incendie ^.
Par une lettre du 10 février, écrite à onze heures de la nuit, de la main du Président, il disait au général Borgella qu'il venait d'apprendre que « des individus, connus pour « être en relations intimes avec les révoltés, avaient suivi « le 24^ régiment du Petit- Goave, comme dragons de la a garde nationale^ sans doute avec de perfides intentions. « Prenez garde à eux. La prudence commande de les mettre « à l'écart, en sûreté; » c'est-à-dire en prison. C'étaient Messieurs Félix Poisson, Edouard Lochard, Bonnecase et si;^ autres désignés dans une note annexée à la lettre. Mais Borgella n'avait pas cru devoir incarcérer ces citoyens ; et lorsqu'il s'agit d'envoyer une députation de ceux des .Cayes
1 Par lin décret du chef d'exécution, du 12 mars, « tons les biens, meubles et im- » meubles de Toiireanx sont séquestrés pour être vendus au profit des familles qui n souffrent de cet acte de vandalisme de la part de .cet infâme suppôt de la tyran- « nie, etc. n
au devantde l'armée populaire, il avait fait mettre en liberté toutes les personnes qui étaient détenues par ses ordres dès le début de l'insurrection et successivement. En demandant « respect pour les personnes et les propriétés, )> au moment de traiter delà paix, il en traçait l'exemple.
Le chef d'exécution qui avait eu ses raisons pour ne pas traiter sur ces bases, dès son entrée aux Cayes, ordonna l'arrestation et l'emprisonnement de plusieurs officiers suiXA ^ Il i) P^'^^^^'^s j 1o du général Riche qui n'avait eu d'autres torts ^^^■''^•'^ en ces circonstances, que d'avoir montré une grande activité, comme militaire, à exécuter les ordres de ses supérieurs; mais qui payait ainsi la mauvaise réputation qu'il s'était faite sous le règne affreux de H. Christophe : car, pourquoi Solages et les autres généraux qui combattirent à la Ravinedes-Sables et au Numéro-Deux, ne furent-ils pas emprisonnés? 2° du chef de bataillon Lambert qui, en 1842^ avait été l'un des signataires de la protestation dirigée contre les élections de la capitale, et qui se distinguait par son dévouement au gouvernement qui l'avait accueilli à son arrivée de l'étranger.
Nous ne citons que ces deux hommes, et nous enregistrons encore l'acte le plus inconséquent, le plus injuste et le plus impolitique que le général R. Hérard ait rendu, parmi tant d'autres, dans l'exercice de son pouvoir dictatorial : — le décret du 10 mars par lequel, après avoir ouï la délibération du « comité régénérateur, » il déclara nuls et non ave- « nus tous brevets, commissions, diplômes, lettres de ser- « vice délivrés par Boyer, à partir du 15 janvier dernier, « comme impopulaires et liberticides. » Nous nous abstenons de reproduire le « considérant » qui accompagnait cet acte étrange, dans le temps où les grades militaires les plus élevés étaient accordés avec profusion à des hommes, à des
jeunes gens qui n'avaient jamais servi le pays parles armes, — excepté depuis le 27 janvier '.
Un autre acte révolutionnaire porte la même date du 10 mars, de la ville des Cayes. Mais l'indiscrète histoire est, de sa nature, investigatrice : elle constate ici que cet acte fut rédigé au Port-au-Prince, le 24 mars. C'est celui qui déclara « la déchéance du général J.-P. Boyer de l'office «le Prési- « dent d'Haïti, comme coupable de lèse-nation, » et le mit en accusation avec sept autres personnes considérées comme ses « complices, » pour être jugées par un jury national.
A côté de ces actes, citons aussi un trait du caractère de Hérard Dumesle,' auquel on doit applaudir :
En 1 841, il avait eu maille à partir avec l'administrateur Céligny Ardouin; une proposition de duel entre eux avait succédé à un procès au tribunal correctionnel des Cayes. Lorsque les députés de cette ville allèrent auprès du chef d'exécution, H. Dumesle chargea l'un d'eux de dire à C. Ardouin : qu'il aurait sincèrement désiré de lui prouver qu'il ne conservait aucune rancune, aucun ressentiment contre lui, à raison de ces faits, et de le couvrir de toute sa protection en entrant aux Cayes ; mais qu'il était entouré de gens animés de sentimens de vengeance à son égard, et par rapport à sa conduite dans l'administration des finances qu'il gérait avec trop de rigueur^ et parce qu'ils l'accusaient d'avoir été l'instigateur des actes du général Borgella dans ces derniers temps ; que, n'étant pas sûr de pouvoir le
1 Comment ! vous vous êtes mis en insurrection le 27 janvier, et vous avez déclaré mils, dès le lo, les brevets délivrés tardivemeni, par un chef qui gouvernait le pays depuis 25 ans, à d'anciens officiers de l'armée, vieux militaires qui l'avaient servi avec honneur, taudis que vous vous prévaliez du grade de général de division qui vous fut décerné par de simples citoyens au nom d'une abslruclion ! Et une telle faute, dans \m pays toujours soumis au régime militaire, à ce régime dont vous alliez avoir tant besoin pour vous soutenir I.»;,
soustraire à des vexations, il l'engageait à quitter les Cayes ^ .
G. Ardouin fut sensible à ce procédé généreux. Il profita du retour ordonné par le général Borgella, de deux gardecôtes qui étaient venus aux Cayes apporter des habilleniens de troupes, etc., par ordre du Président, et il partit sur l'un d'eux dans la soirée du 8 mars pour se rendre au Port-au- Prince. Il y arriva le 15 dans l'après-midi, et annonça à Boyer la capitulation des Cayes.
Toutes les autorités de cette ville étaient déchues de droit par l'entrée de l'armée révolutionnaire. Le colonel Fabre Geffrard fut nommé commandant de l'arrondissement. Ainsi qu'il l'avait promis à Borgella^ il eut pour lui tous les égards dus à son rang, à ses anciens services, au malheur de sa position actuelle, à son grand âge (70 ans) et à ses infirmités résultant de la paralysie dont il était affecté j et si ce général ne fut pas alors mis en prison, il dut à Geffrard cette considération qu'on eut pour lui. Ce colonel ne pouvait oublier que son père avait honoré Borgella de toute son amitié, qu'il l'avait toujours distingué parmi les officiers de cette époque; il ne pouvait oublier non plus, qu'à son tour, Borgella l'honorait lui-même de son affection et de son estime.
C'est ici le lieu, pour nous, d'apprécier la défection de Fabre Geffrard au 28 janvier. Nous avons dit commentelle eut lieu, et par quels motifs il s'y détermina : la parole d'honneur qu'il donna au chef de bataillon R. Hérard, l'engagement pris, sous serment, de se dévouera l'entreprise indiquée dans le Manifeste révolutionnaire, d'après ses propres convictions.
On a vu plus avant comment il se conduisit. Il ne tarda
1 Lp chef de l'Opposition reconnaissait ainsi, dèslors, qu'il était débordé.
pas à être relevé du commandement de l'arrondissement des Cayes pour se porter dans l'Ouest et contribuer à achever la révolution; et l'on sait qu'il ne cessa de jouir de l'estime publique dans ce département comme dans le Sud, à l'occasion des divers emplois qu'il y remplit'.
A l'époque où nous écrivons ces lignes, nous nous voyons gêné, en quelque sorte, dans l'expression de nos idées, pour motiver notre appréciation par tout ce que nous pourrions dire en faveur de Fabre Geffrard; la pudeur nous retient. Cependant, le temps a marché ; il a prouvé que la bonne réputation de ce citoyen s'était étendue dans les départemens de l'Artibonite et du Nord, comme dans les deux autres.
En savez-vous la cause? C'est que, dans toutes les circonstances de sa vie publique, il a montré une grande intelligence des choses et des afTaires de son pays, une modération digne d'éloges, un dévouement, un amour vrai pour tous ses concitoyens, ses frères^, sans distinction. En Haïti, ce sont les conditions indispensables du succès pour tout chef qui veut être honoré de son vivant et vénéré par l'histoire et la postérité. Voyez quel a été le sort de ceux qui eurent des sentimens contraires !
En parlant desantécédens de Pétion, depuis l'affaire des Suisses dont il prit la juste défense en 1791, et de sa défection en 1799 et de celle de 1802, nous croyons avoir prouvé que ces actes influens sur les destinées de ce chef et de son pays, ont eu pour" mobile ce profond sentiment de frater-
1 Pendant l'insurrection, une comète parut; elle était magnifique, et sa queue, vue de la capitale, se prolongeait au sud-ouest. Si le peuple vit dans sou apparition un présage de la chute infaillible de Boyer, la faveur dont il entourait déjà le colonel Fabre GeHiard le porta à dire de la comète : « C'est le panache de Gcil'rard ! » On sait, que les révolutionnaires portaient alors un panache blanc à leurs chapeaux. Et n'est-il pas curieUi qu'une autre comète, Vue en I808 au nord-ouest delà capitale, ait été envisagée par le peuple comme le précurseur de la révolution qui a renversé le singulier Empereur d'Uaiti?
nité; il lui a dû ses éclatans succès dans sa carrière politique. On sait du reste combien ses deux défections ont été utiles à la patrie.
Lorsque nous avons parlé de celle de Borgella en faveur de la scission du Sud, nous avons dit qu'il fvit entraîné à ce mouvement irréfléchi contre sa propre conviction^ mais que le pays a été ensuite heureux qu'il s'y ■fût jeté, parce qu'il devint l'auteur principal de la réconciliation qui sauva la patrie en 1812; et cette réconciliation n'aurait pas eu lieu d'une manière aussi admirable, si Borgella ne se fût montré l'ami, le protecteur de tous ses concitoyens dans le Sud.
Eh bien ! aujourd'hui que de grands événemens se sont accomplis en Haïti, que la Révolution de 1845 a, pour ainsi dire, terminé sa course par la restauration, le rajeunissement de la République, ne doit-on pas voir dans la défection de Fabre Geffrard, comme dans celles de Pétion et de Borgella, une de ces résolutions inspirées par cette divine Providence qui veille au salut des peuples ?
Un homme se trouve-t-il dans une situation politique grave ou périlleuse, s'il a du bon sens il règle sa conduite par le raisonnement, ou, le plus souvent, il se sent entraîné, malgré lui, à prendre un parti décisif, quelles que doivent être les conséquences de sa détermination. Cependant, sa détermination influe grandement sur le sort de son pays : n'est-il pas permis alors de reconnaître ou de penser qu'il n'a été qu'un instrument intelligent dans les mains de Dieu? La philosophie, comme la religion, nous enseigne que tout est mystère dans les choses de ce monde; mais il faut le concours du temps pour apercevoir ou constater ce qui est bien ou mal, et c'est là l'œuvre de l'histoire qui enregistre les actions des hommes.
Nous savons bien qu'il y a eu, dans ces derniers temps.
[1845] 'chapitre vi. 503
plusieurs hommes qui ont fixé l'attention publique; mais quel autre que le général Fabre GefFrard était mieux placé clans l'esprit des populations et de l'armée surtout, pour opérer la récente révolution qui a fait disparaître, comme par enchantement, cet Empire tyrannique qu'un égoïsme sanguinaire fonda sur des cadavres, qu'un stupide fétichisme dirigeait^ et qui, pour se perpétuer, joignit la désunion des citoyens et la force brutale, à la corruption et à la honteuse dilapidation des deniers publics?
On objectera, peut-être, que cet Empire a eu une longue durée, trop longue certainement dans l'intérêt de notre pays. Mais nous répondons d'avance à cette objection : que c'estencore un de ces mystères qui entrent dans les desseins delà Providence. Les nations, comme les individus, ont besoin de grands enseignemens pour leur expérience. Haïti devait faire la sienne au prix de tous les malheurs.
Mais cessons ces réflexions philosophiques, pour parler de la dernière phase de la Révolution de 1845.
ClUnTRË Vli,
Sentimeiis éprouvés par lo président Boyer, en apprenant l'insurrection de Praslin ; son dégoût du pouvoir. — Cettu disposition intime influe sur les mesures qu'il oi'donne.
— Promolions dans les rangs militaires. — La défection des troupes à l'Anse-à-Veau occasionne l'alarme au Port-au-Prince. — La garnison de cette ville soit et marche surLéogane. — Elle revient à. Gressier et marche de nouveau pour attaquer Léogane.
— Défection de l'arrondissement de Jacmel. — Disposition de Doyer à abdiquer le pouvoir et à se retirer à l'étranger ; offres que lui fait à cet effet le Consul de S. M. B.
— Combat à Léogane; défection des troupes, excepté la garde du Président. — Acte d'abdication remis au président du comité permanent du Sénat. — Boyer s'embarque sur la corvette Sajlla. — Le comité permanent du Sénat dresse procès-verbal de la réception de l'acte susdit et l'envoie au secrétaire d'État Pillé. — Ce grand fonctionnaire le fait publier avec une adresse aux Haïtiens. — Deux actes révolutionnaires rendus après le départ de Boyer. — Jugement sur ce chef. — Résumé de la sixième Epoque.
Dans le chapitre précédent, on a vu, qu'informé de l'insurreclion de Praslin, le président Boyer prit certainement des mesures pour s'opposer à sa réussite. Cependant, nous avons dit qu'il aurait dû, ce nous semble, se porter dans le Sud; car, bien que les insurgés eussent été impuiss^ns dans l'arrondissement des Cayes, le Président n'ayant eu d'abord aucune nouvelle de la Grande-Anse oii ils se réfugièrent, mais ayant su ensuite que les généraux Lazare et Segrettier avaient pactisé avec eux, il était encore temps qu'il prît cette résolution. Quels ont pu être les motifs de son abstention? C'est une question qui intéresse assez l'histoire de notre pays et le jugement qu'on devra porter sur ce
chef, pour que nous disions au lecteur ce que nous savons à ce sujet.
Lorsqu'il reçut du général Borgella la dépêche du 27 janvier qui lui annonçait la prise d'armes, il m'envoya une lettre de C. Ardouin qu'elle renfermait sous son pli ''. Mon frère m'entretenait de bien des particularités qui avaient précédé l'événement et qui l'avaient accompagné. Je crus qu'il était de mon devoir d'apporter cette lettre au Président : il fut satisfait de cette communication, et il me donna à lire la dépêche du général Borgella qui était plus concise, et une autre que lui avait adressée aussi le général Solages, lui disant qu'il allait se rendre aux Cayes selon la réquisition de Borgella. Je continuai à agir ainsi à l'arrivée de chaque courrier, car je recevais en même temps de nouvelles lettres'de mon frère.
En me voyant, Boyer me dit d'un air pénétré : « Eh bien ! » les opposans ont enfin levé le masque; ils sont arrivés » à ce qu'ils méditaient depuis longtemps contre mon » , gouvernement. Ils ne le trouvent plus convenable pour » le pays! Les malheureux! l'expérience dupasse n'est » donc rien pour eux! Et c'est aux Cayes, c'est dans le " Sud qu'ils osent faire un appel aux armes! Mais, j'espère » que le général Borgella réussira à dissiper cette révolte. »
Je lui appris alors que, dans le mois de décembre 1842, le général Solages m'avait écrit une lettre dans laquelle il me disait : qu'il venait d'apprendre que l'Opposition avait fait imprimer au Port au-Prince un Manifeste dirigé contre le gouvernement, et que ce pouvait être un bruit comme tant d'autres que les opposans faisaient circuler. « Mais,
1 J'aurai à citer mon nom si souvent dans ce chapitre, que je prie le lecteur de permettre que, dès à présent, je parle de moi à la première personne du singulier.
» me dit le Président, Solages ne m'en a point avisé, et » vous-même ne m'en avez rien dit? — N'étant pas plus » certain que lui de ce fait prétendu^ je ne vous en ai 9 point parlé, Président. »
J'ajoutai que j'avais appris aussi, que les opposans comptaient beaucoup sur le général Bonnet pour participer à tout mouvement qu'ils entreprendraient, et qu'ils disaient que le colonel Rigaud était d'accord avec lui. « J'i- » gnore, Président, si tous ces bruits étaient fondés; mais » maintenant que ce colonel, commandant de la place de » Saint-Marc, remplace provisoirement le général Bonnet » dans cet arrondissement, ne vous semble-t-il pas néces- » saire de le révoquer ? Rigaud est le parent des Hérard et » leur intime ami; je crois qu'il ne pourra pas seconder » franchement les mesures que vous ordonneriez; car^ » probablement, vous ferez venir à la capitale les troupes H de TArtibonite et du Nord pour les employer au besoin. j — Rigaud n'a aucune influence à Saint-Marc, répondit » le Président ; il ne pourrait rien faire pour contrarier mes » ordres. »
Cependant, quelques jours après, je sus que le sénateur colonel Dalzon était parti pour Saint-Marc, afin de remplacer Rigaud, Avant son départ, le Président avait fait mander de là le chef de bataillon Cazimir Vincent, commissaire des guerres^ pour s'enquérir de la conduite de Rigaud depuis la nouvelle de l'insurrection. Il avait appris que ce colonel, en faisant publier la proclamation du 2 février, eri avait plaisanté avec quelques jeunes hommes^ Cazimir fut renvoyé de suite à Saint-Marc, avec mission auprès des officiers supérieurs des régimens de cette ville^ d'arrêter et d'emprisonner Rigaud, s'il ordonnait le moindre mouvement contraire à l'obéissance due au gouver-
nement. Arrivé à minuit, Gazimir trouva ces officiers réunis ; ils veillaient, à raison de ce qui s'était passé dans la journée. — Vers 2 heures de l'après-midi, un canot monté par deux jeunes gens était entré à Saint-Marc, venant de Jérémie. Ces marins étaient porteurs d'une lettre qu'ils remirent au colonel Rigaud, et à laquelle il répondit immédiatement; puis, le canot repartit. Dans la soirée, ce colonel, escorté de ceux avec lesquels il avait plaisanté de la proclamation du Président, visita les postes de la ville; mais, parvenu à l'arsenal et voulant y entrer, l'officier de garde s'y opposa^, parce que les officiers supérieurs de la place lui en avaient donné l'ordre, dès l'arrivée du canot : ils suspectaient le colonel Rigaud de trahison. Ces officiers engagèrent Cazimir à repartir de suite pour la capitale, afin d'informer le Président de ces faits. C'est alors qu'il envoya le colonel Dalzon remplacer Rigaud''* Dalzon avait pour instructions : de le livrer au jugement d'une commission militaire, s'il tentait de faire la moindre résistance à l'ordre écrit de remettre le commandement; et, s'il y obéissait, de le faire arrêter et emprisonner. Mais, Rigaud ayant obéi sans murmurer, Dalzon se borna à lui dire^ qu'il ne fallait pas sortir de la ville de Saint-Marc : ce que fit Rigaud. Dalzon en informa le Président, à qui il répondit de luij par la surveillance qu'il avait ordonnée à son égard ^.
Tous ces faits me furent racontés par Boyer lui-même. Il était encore indigné de la conduite du colonel Rigaud, bien qu'il ne renouvelât pas l'ordre relatif à son emprison-
1 Le 8 février.
2 On sait cependant quelles vexations Dalzon subit de la part du général R, Hérard» pour avoir remplacé Rigaud à Saint-Marc. Ces injustices ont dii contribuer à la conduite (jue tint Dalzon dans la même année. Ce n'est pas une justification fjue je présente pour sa mémoire; mais je dois être impartial envers toiis mes couci* toyeus.
508 ÉTUDES SUR l'histoire u'haïti.
nement; et à cette occasion, il me dit comment il lui avait parlé affectueusement en lui donnant le commandement de la place de Saint-Marc : il avait voulu que cet officier fût sous les ordres du général Bonnet qui , ayant été aide de camp d'André Rigaud , aurait eu naturellement plus d'égards pour lui que tout autre commandant d'arrondissement.
J'appris aussi du Président, que de Jérémie il était arrivé un canot à la Saline, avec des paquets de dépêches et d'actes révolutionnaires adressés au général Guerrier et au colonel Cincinnatus Lecomte , commandant de la place du Cap-Haïtien, à qui un brevet de « général de brigade » était envoyé par R. Hérard, pour le porter à se déclarer en faveur de l'insurrection, de même que le général Guerrier dont on espérait le concours. Le commandant du poste de la Saline expédia ces paquets au Président, après avoir fait arrêter et emprisonner les émissaires, contre lesquels Boyer n'ordonna rien de plus.
Évidemment, il ne voulait pas sévir avec rigueur à l'égard des personnes reconnues complices de l'insurrection^ et je vais le prouver.
Le général Borgella lui ayant appris l'arrestation des hommes qui furent emprisonnés aux Cayes, lui proposa de les faire juger à la capitale, s'il le croyait nécessarre, après avoir obtenu du tribunal de cassation un arrêt de renvoi pour cause de sûreté publique. Mais , le 1 0 février le Président lui répondit :
« Lorsque la révolte éclate dans un pays et qu'elle menace de le plonger dans l'anarchie et la guerre, l'action de la justice civile doit être suspendue et remplacée par l'action militaire dont l'énergie, dégagée de toutes formes lentes ou évasives, peut seule sauver la chose publique.
(184oj CFIAPÎTRE V[!. 509
Mais il est bien entendu qu'on ne doit livrer à la justice des commissions militaires que ceux qui seront pris, combattant contre la République, ou qui seront reconnus être les chefs ou provocateurs de la révolte. Quant aux individus qui ont pu y avoir quelque part , mais qui ne se trouvent pas dans les deux cas ci-dessus exprimés, il vaut mieux les détenir en prison, après leur avoir fait subir les interrogatoires nécessaires^ et ajourner leur mise en jugement devant le tribunal civil jusqu'à l'époque où le retour du calme permettra de mieux apprécier la nature du délit dont ils se seront rendus coupables. . . »
Et, en post-scriptum, de sa propre main : «N'envoyez » pas ici les prisonniers dont il est question. »
J'étais auprès du Président, quand il donna l'ordre d'écrire cette lettre, au sénateur S. Villevaleix qui^, vu l'absence du secrétaire général Inginac, avait été appelé pour diriger la correspondance du gouvernement : elle n'avait jamais été plus active que dans ces circonstances \ Après que ce sénateur se fût retiré dans les bureaux, le Président me dit : « Il est inutile que je fasse juger qui que ce soit » en ce moment, ni que je dise au général Borgella d'en- » voyer ces prisonniers ici. D'ailleurs, ajouta- t- il en 0 souriant et d'un ton calme, qui peut me garantir que » cette insurrection ne deviendra pas une révolution , que » je ne serai pas renversé du pouvoir? Je vois parmi mes » concitoyens si peu de conviction du devoir qu'ils ont à » remplir envers la patrie ; cette Opposition a réussi à éga- » rer déjà tant de gens qui ne comprennent pas leurs véri- » tables intérêts, qu'il est fort possible qu'elle réussisse » dans ses desseins. S'il en arrive ainsi, tous ceux qui sont
1 Rien fies officiers remplirent des missions sur divers point? du pays.
» actuellement détenus seront mis en liberté ; mais si l'in- » surrection est étouffée, pourrai-je faire punir, eux ou » tous autres qui sont dans ses rangs et que l'on arrêterait? >> Il y aurait alors trop de coupables pour en frapper un » seul. Non, je ne le ferai pas. Quand j'ai fait rédiger le ») code pénal pour le soumettre à la législature, je n'ai pas » voulu que] la peine de la déportation y fût comprise » comme dans le code français , puisque notre constante » politique, d'accord avec la raison et nos intérêts, tendait » toujours à accueillir nos frères venant de l'étranger. Ge- » pendant, si l'insurrection est vaincue, j'aimerai mieux » commettre un acte arbitraire que de faire verser du sang, » en déportant tous ceux qui seraient reconnus coupables : » mieux vaudrait qu'ils fussent éloignés du pays pour un » temps plus ou moins long, que j'abrégerais, ou tout autre » chef à ma place. Au fait, les opposans à mon gouverne- » ment sont des insensés qui ne comprennent ni la situation » réelle de notre pays, ni leurs véritables intérêts; ils ont » perverti l'esprit public, et je ne leur souhaite pas autant » de mal qu'ils s'en feraient eux-mêmes par leur succès. » Oh ! ils s'en repentiraient, et en bien peu de temps ! j>
Les sentimens exprimés par Boyer en ce moment étaient trop louables, pour que je n'approuvasse pas sa résolution. Je lui dis que la déportation ou l'exil était déjà une peine assez redoutable, bien qu'elle laisse toujours l'espoir de rentrer dans la patrie, et qu'il vaudrait mieux, en effet, l'appliquer arbitrairement à l'égard des insurgés, le cas échéant.
Il me semble que le lecteur doit conclure de ce que je viens de dire : que le Président lui-même n'avait plus foi dans la durée de son gouvernement, et que s'il ne se porta pas avec les troupes dans le Sud, c'est que son dégoût du
[l84o| CHAPITRE VII. oM
pouvoir, qu'il éprouvait depuis quelques années, lui fit juger inutile cette mesure.
Sans doute, tout gouvernement est responsable envers le pays qu'il dirige, des résolutions qu'il prend; il doit veiller à sa propre conservation, agir efficacement pour atteindre ce but, dans l'intérêt même de la société qui lui a confié le pouvoir ; mais il faut aussi, pour le juger équitablement, prendre en considération les circonstances où il se trouve. L'excuse qu'on peut offrir pour le prési- '
dent Boyer, en 1843, et en supposant que sa présence dans le Sud eût empêché la révolution, cette excuse est tout entière dans l'âge où il était parvenu et dans les tracasseries incessantes de l'Opposition. Mais au point de vue rigoureux de l'histoire, on peut encore lui reprocher de n'avoir pas organisé son gouvernement de manière à avoir des conseillers officiels autour de lui, pour le stimuler en ^ , Têéù quelque sorte. Les grands fonctionnaires étaient des hom-^^^ ^ mes aussi âgés que lui, et auxquels, d'ailleurs, il ne laissait" point d'initiative; car tout dépendait de lui seul, et son caractère le voulait ainsi.
Il est arrivé cependant un moment où je me permis de lui dire, qu'il était à regretter qu'il n'eût pas été dans le Sud. Il me répondit : « Ma présence ici était nécessaire, » par rapport aux troupes que j'y ai envoyées; il fallait » les faire habiller, pourvoir d'armes qui leur manquaient, » pourvoir aussi au remplacement d'officiers supérieurs » qui manquaient dans plusieurs corps ^; et puis, qui n m'aurait remplacé moi-même à la capitale, en présence • » de l'esprit d'insubordination qui y règne? Personne! » Tout conseil à ce sujet eût donc été inutile? ^ • ,
1 On a vu arriver a la capitale un des régimens du ISord qui était commandé par wa />
capHuine. he. Président avait négligé d'y nommer colonel et chefs de bataillon. C'était ''r-:C-\ détn.iire toute émulation dans w. corps; aussi fit-il défection aux insurgés.
<;'lXX-Vt-«-r^^
312 ÉTUDES SUR L'ilISTOIIiE d'iIAÏTI.
Ce même jour, je hasardai encore d'appeler son attention sur la nécessité de faire des promotions dans les rangs supérieurs de l'armée, afin d'éviter des défections en faveur des insurgés qui, se targuant du principe de la souveraineté nationale, délivraient des brevets et en offraient aux officiers du gouvernement. C'était le 15 février, alors que le Président était informé de la tentative faite auprès du colonel Cazeau. « Oui, me dit-il, je vais récompenser les » anciens services de beaucoup d'officiers; mais il ne faut » pas qu'ils croient que je redoute leur défection : je dois » agir avec mesure. Vous voyez sur cette galerie, le » colonel Méreaux qui m'attend. Je l'ai fait appeler )) pour lui donner son brevet de général de brigade : » c'est un brave qai, même sans cela^ ne me trahirait 1' jamais. »
Et quatre jours après, le Président m'envoya aux Cayes pour autoriser le général Borgella à faire aussi des promotions, s'il le jugeait convenable, même au grade de général. Ma mission était de m'enquérir, en outre, de la situation des esprits dans cette ville et de ce que pensait Borgella de l'insurrection. En prenant mes instructions le 18 au soir, Boyer me fit voir les brevets qu'il devait envoyer : aux généraux Riche, Obas et Carrié, comme divisionnaires ; aux colonels Lamarre, Souffrant, Dalzon, Alain, Cadet Antoine, Hogu, comme généraux de brigade. « Puisque je vais aux Cayes, lui dis-je, j'apporterai les » brevets de Riche et de Souffrant, et je pourrai remettre 1) au général Inginac, au Petit-Goave, celui qui est desti- » nés à Lamarre : il le lui enverra. » — « Non, je les » enverrai. » Deux jours après, ceux de Riche et de Lamarre furent expédiés, trop tard pour ce colonel qui périt le 21 février, à Lesieur,
[Ig^S] CHAPITRE VII. 515
On sait du reste que les généraux Voltaire et Victor Poil furent faits divisionnaires, les colonels Lamitié, Denis Tréméré et Bertrand Jean, généraux de brigade; que bien d'autres promotions eurent lieu dans les grades inférieurs à ceux-là. Le colonel Frémont fut aussi nommé général de brigade ; mais son brevet fut confié à sa famille pour lui être remis en temps opportun.
Dès le commencement de l'insurrection, alors qu'il n'avait aucune nouvelle de la Grande-Anse, le Président fit expédier à Jérémie une barge pour y apporter des fonds destinés aux appointemens des fonctionnaires publics et à la solde des troupes. Ces fonds leur profitèrent dans leur insurrection'!. La marine militaire ne consistait plus qu'en deux petites goélettes et la Pacification. Le Président pensa à acheter un ou deux navires de commerce qui lui furent offerts à la capitale, lesquels étant armés pouvaient servir à porter des troupes qui auraient été débarquées sur le littoral, afin de concourir aux opérations militaires de celles que le général Borgella envoya à l'Anse-d'Eynaud. Mais il renonça à ce projet, et parce qu'il apprit la retraite du colonel Cazeau de ce bourg, et par rapport au prix qu'on demandait pour la vente de ces navires.
La nouvelle de la mort de Lamarre et de la défection d'une partie de ses troupes parvint au général Borgella clans la journée du 25 février, par une lettre que lui adressa, des Baradères, le citoyen Bauce que le Président avait envoyé en mission à Lesieur. Je partis des Gayes le lendemain matin pour rendre compte de la mienne au Président. Le colonel Bazelaisme trouva au Petit-Goavele 25 dans la soirée, et nous continuâmes immédiatement notre route.
1 Un autre envoi de fonds et de provisions profita ans insurgés le jour oi'i ils entrèrent l'Anse-à-VcN".
Ôii ÉTUDES SUR l'histoire d'iUITI.
Le général Inginac ayant appris la défection des troupes à TAnse-à-Veaii et à la Petite-Rivière ne pouvait plus rester au Petit-Goave où il n'avait ni soldats ni gardes nationaux ; il quitta cette ville dans la nuit même. Tandis qu'il était mal accueilli à Léoganepar la population^ par les femmes surtout qui lui reprochèrent la mort de Lamarre et celle de leurs parens dont on exagérait la perte, ce qui le contraignit à en sortir de suite pour se rendre au Port-au-Prince, le colonel Bazelais et moi arrivions en cette ville le dimanche 26, à 7 heures du matin.
. La garde à cheval était cantonnée sur l'habitation Le Tort, et les troupes de la garnison rangées sur la place Pétion pour y passer la parade. On savait déjà la déconfiture de Lesieur, notre arrivée fit soupçonnera tous ces militaires que d'autres défections avaient suivi celle-là '' .
Au palais, nous trouvâmes le Président s'habillant pour aller passer l'inspection des troupes. Mon retour s'expliquait par la mission même que j'avais reçue; mais celui du colonel Bazelais parut extraordinaire à Boyer. Lorsque cet officier lui en dit le motif, il resta étonné et indigné. Sa femme, présente à notre entretien, dit : « Comment ! même » le régiment du Cap-Haïtien vous a abandonné ! » Le Président, s"animant, nous dit : « Je ferai tirer l'alarme et battre » la générale, afin que toutes les troupes marchent contre » l'ennemi qui voudra envahir l'arrondissement de Léo- » gane. — A quoi bon? lui répondit le colonel Bazelais, » que j'appuyai. Président, vous pouvez ordonner qu'elles » soient mises en mouvement, sans recourir à ces sinistres » appels aux armes qui vont effrayer la population et faire » croire cpie le danger est plus grand. » Mais Boyer fit ap-
1 Le 28, on apprit à la capitale la mort de Cazeaii et la déroute des troupes an Numéro-Deux.
pelerle général Victor Poil qui, apprenant les événemens, exprima la même idée que lui. Nous repoussâmes en vain, de nouveau, cette mesure militaire; elle fut ordonnée, et aussitôt la capitale fut en proie à une fiévreuse agitation : tous les hommes s'armèrent, la garde nationale se réunit, tandis que les familles s'imaginaient que la ville allait être attaquée par l'armée populaire qui, en ce moment, se disposait à marcher contre les Cayes.
Le plus mauvais effet que devait produire cette alarme, c'était d'obliger les citoyens de la garde nationale urbaine à se trouver armés à côté des troupes. Ils étaient presque tous de l'Opposition ou ils allaient grossir ses rangs, à mesure qu'on apprendrait de nouveaux succès pour l'armée populaire; et l'alarme devait encore agiter les campagnes voisines de la capitale. Le Président ne tarda pas à reconnaître ce résultat, et il l'aggrava en décidant que la garde , nationale urbaine sortirait avec les troupes qu'on envoyait \'i i
pour occuper Léogane : c'était enfermer le loup dans la bergerie'.
Il ne donna pas le temps au général Inginac de respirer l'ftirde la capitale. En sa qualité de commandant de l'arrondissement de Léogane, il fut placé à la tête de cette petite armée, et il avait sous ses ordres les généraux Méreaux ,et Denis Tréméré. Confier à Inginac des troupes pour aller /^W^^ combattre l'ennemi, c'était l'exposer à peu près au ridicule :Qi^ jUx^du. il était myope, il n'avait jamais fait la guerre, et depuis sa blessure en 1838, il était affaibli physiquement. Mais, conservant ses facultés intellectuelles, il reconnut le danger qu'il y avait à occuper Léogane où les femmes travailleraient l'esprit des troupes. Il les plaça sur l'habitation Dampuce,
1 Les troupes sortirent le 27 février.
aux portes de celte ville. Malgré lui, les communications s'établirent sous tous les rapports. Son état maladif était tel, que Madame Inginac, toujours dévouée, fut obligée de se tenir auprès de lui dans le camp pour lui porter des soins. Le Président finit par le rappeler au Port-au-Prince, et le commandement passa au général Méreaux qui reçut l'ordre de rétrograder sur l'habitation Gressier.
Là, une active camaraderie s'établit entre les gardes nationaux et les troupes. Les citoyens^ bien pourvus de provisions alimentaires et de boissons qu'ils faisaient venir de la capitale, les partageaient avec les officiers et les soldats qui ne recevaient du gouvernement que la ration en argent. Il leur fut facile de corrompre la fidélité qui lui était due, tandis que la marche rétrograde sur Gressier ébranlait les esprits et opérait la défection des populations dans l'arrondissement de Léogane.
Le même effet devait se produire dans celui de Jacmel, quand l'on saurait que les troupes et les gardes nationales, sorties de là, avaient passé aux insurgés du Sud. Déjà, à Jacmel même , un mouvement en leur faveur avait eu lieu , sous la direction du citoyen Mode, jeune avocat, qui en- /7 ^ traîna les jeunes hommes. LePrésident avait dû y envoyer le
V-Ucé-^AA^^^^^^^^ Soulouque avec une centaine de chasseurs à cheval dont il commandait le régiment. Cet officier y avait rétabli l'ordre par la seule présence de sa troupe et sans être obligé de sévir. Mais il revint au Port-au-Prince, laissant Jacmel sous les ordres du colonel Antoine Jérôme, commandant de la place et provisoirement de l'arrondissement. Ce vieillard ne résista pas longtemps aux séductions de Mode. Celui-ci, en apprenant l'entrée de l'armée insurrectionnelle aux Cayes, institua un comité populaire qui délivra à Antoine Jérôme un brevet de « général de division, » et à lui-
[1845] CHAPITRE Vil, 517
même le grade de « colonel commandant de la place de Jacmel. » Tout cet arrondissement étant ainsi en défection, on s'empressa d'envoyer àLéoganeun fort détachement de patriotes, pour aider à la résistance de ceux de cette ville. Le Président fut informé aussitôt de ces événemens.
En faisant sortir les troupes, même sa garde à pied et à cheval, il avait ordonné des travaux de fortifications autour delà place du Port-au-Prince, particulièrement au Sud de cette ville. Mais les officiers du génie et d'artillerie employés à ces travaux, n'étaient pas plus convaincus que lui-même de leur efficacité. La meilleure défense consistait dans la fidélité et le dévouement des défenseurs du gouvernement, et au point où l'on était arrivé, il n'y avait guère à y compter.
Ici, je demande encore au lecteur la permission de relater quelques particularités qui me sont personnelles, mais qu'il est nécessaire qu'il sache, parce qu'elles se lient à ce qui concerne le président Boyer.
Dès le 27 février, M. Simonisse, avocat et opposant comme presque tous ses confrères, mais lié d'amitié avec moi, vint me voir. Il me demanda mon opinion sur la situation des choses, et si je pensais que le Président pourrait résister efficacement à l'entraînement qui gagnait tous les esprits en faveur d'une complète révolution. Je lui répondis cjueje voyais avec douleur c[ue tout y marchait rapidement, et que ce serait un grand malheur pour le pays, par les conséquences qui en résulteraient. « En ce cas, me dit-il, le « Président quitterait Haïti, sans doute. Que feriez-vous, » vous-même? — Je me soumettrais au nouvel ordre de » choses, à la révolution : n'est-ce pas le devoir de tout » citoyen ? — Mais, vous avez de puissans ennemis dans » les rangs de l'Opposition, pour avoir défendu le gouver-
» nement. Vous seriez exposé à des vexations, à quelque » chose de pire, d'après tout ce que j'ai entendu dire de » vous. Il serait donc prudent de vous éloigner du pays, » au moins pour quelque temps. — Je serais vexé, dites- » vous, je serais exposé à autre chose? Que feriez-vous » donc de tous les grands principes que vous tous avez pro- » clamés en face du pays? Vous ne respecteriez pas mes » convictions, la liberté de mes opinions politiques, lors- - » que vous plaidiez pour les vôtres? Et alors que je me » soumettrais à votre triomphe, j'aurais à supporter vos » persécutions ? En ce cas, vous feriez de belles choses en » Haïti ! » M. Simonisse ne put obtenir rien de plus que ces paroles.
Deux jours après, M. Thomas Ussher, consul de S. M.B., me fit l'honneur de venir aussi me voir. Depuis 1856, j'é- // tais dans les meilleurs rapports avec lui ; il m'accordait
son estime et son amitié, et j'y répondais par les mêmes sentimens. Il me fit des questions et réflexions semblables à celles de M. Simonisse, etjeluirépondis delà même manière. Mais il ajouta l'offre obligeante de me recevoir à bord de la goélette de guerre anglaiseFa^rJ^osamw/ic^a, qui était dans la rade avec la corvette Scylla, et de me faire conduire à la Jamaïque, si je me décidais à sortir d'Haïti pour quelque temps: je l'en remerciai. Après cela, il me demanda si le présidentBoyer n'avait rien dit dans mes entretiens avec lui, sur ses intentions en cas d'une révolution complète. Je lui répondis que non, et que je ne pouvais pas même chercher à le pressentir à cet égard, par respect pour sa position actuelle, « Eh bien ! me dit M. Ussher, si le Pré- » sident lui-même vous en parle, s'il vous témoigne son » intention de sortir du pays, veuillez lui dire que jemet- » trais à sa disposition la corvette anglaise pour le porter
» où il voudrait aller. En cela, je suis certain que je fe-
» rais une chose agréable à ma souveraine. Je vous ai tou-^
» jours dit que je n'approuvais pas entièrement l'ad- i O ^ '
» ministration du Président; mais aujourd'hui je suis ému ij ''^ '^''^a'^
» de la position où il se trouve envers Haïti qu'il a gou- Q^r^xAÀJ^
» vernée avec tant de talent, et je voudrais pouvoir
» lui prouver ma haute estime : je ne puis oublier qu'il
» a signé un traité avec la Reine de la Grande-Breta-
» gne. »
J'applaudis à ces sentimens et dis à M. Ussher que, le cas échéant, je communiquerais au Président son offre empreinte de tant de délicatesse. Ce moment survint bientôt : ce fut le 5 mars, jour où le Président apprit la défection de Jacmel et de spn arrondissement.
J'allai au palais où je le trouvai sous le péristyle. Il me parla à voix basse de la nouvelle qu'il venait de recevoir, et il me dit qu'il était surtout étonné que des hommes de bien, tels que M. P. Carriès et d'autres, eussent consenti à faire partie du comité populaire de Jacmel. Je lui répondis qu'il ne devait pas, selon moi, s'étonner de cet entraînement général |des esprits; que dans les révolutions, les hommes qui jouissent de la considération publique doivent y souscrire pour les modérer par leur concours aux actes que nécessite la situation ; et que je me persuadais que M. P. Carriès et les autres agissaient dans cette intention. S' apercevant que notre conversation pouvait être entendue des personnes qui étaient sous le péristyle, le Président me fit passer avec lui dans le salon des généraux.
Là, il me dit : « Donnez-moi votre avis sur la situation » où est le pays. Parlez-moi franchement comme vous it l'avez toujours fait.» Je lui répondis : |« Président je
» vois avec peine que vous ne pouvez plus vous mainle- « nir au pouvoir. Tout le département du Sud a dû passer » à l'insurrection, et c'est ce qui aura déterminé la dé- » fection de Jacmel et de son arrondissement, comme celui » de Léogane. Je crois que vous ne devez guère compter » sur la fidélité des troupes qui sont à Gressier : elles se- » ront probablement entraînées comme toutes les autres, )> et l'esprit public à la capitale me paraît aujourd'hui fort » hostile à votre personne. — Ehbien! je pourrais me re- » tirer à Saint-Marc... — Oui, repris-je aussitôt, oui. Président^ vous pourriez vous y rendre; et si vous fai- » siez un appel énergique aux populations de l'Artibonite » et du Nord, je crois qu'elles se réuniraient auprès de » vous, et peut-être les troupes de ces départemens qui » ont fait défection repasseraient de votre côté. Mais ce » serait un appel aux passions, ce serait rallumer dans le » pays la guerre civile que vous avez si heureusement » éteinte en 1820. Rappelez-vous, Président, que l'idée » d'une scission n'a cessé d'exister dans le Nord ; l'an- » née dernière encore^ il s'agissait de cela au Cap-Haï- » tien au moment où le tremblement de terre vint em- » pêcher cette folie. Irez-vous réveiller cette idée, servir » d'instrument à sa réalisation ? Gar^, on ne se réunirait au- » tour de vousquedans ce but, qu'aveccette arrière-pensée. » Le ferez-vous, Président, pour conserver un pouvoir » dont vous êtes dégoûté depuis plusieurs années ? Ce » serait agir contrairement à voti^ dignité personnelle et » au bonheur de votre pays. Il y a vingt-cinq ans que » vous le gouvernez selon qu'il vous a paru convenable à » ses vrais intérêts ; mais l'Opposition a réussi à vous alié- » ner les esprits et les cœurs. Eh bien! Président, déposez » le pouvoir, laissez-la gouverner à son tour; la nation
» jugera entre vous et elle. Nous sommes dans le siècle » des abdications ; il y en a eu de célèbres dans les deux » mondes : la vôtre, loin d'atténuer votre mérite, le 1) rehaussera aux yeux de vos concitoyens. Votre ad- » ministration a été signalée par trop de grands événe- » mens, pour qu'ils les oublient, lorsque vous n'avez » jamais été d'ailleurs un tyran. Comptez sur la réaction » qui s'opérera infailliblement dans les sentimens du peu- » pie, dès qu'il verra l'Opposition à l'œuvre. Vous con- 1) naissez mieux que moi les hommes qui sont à la tête du » mouvement révolutionnaire : pourront-ils mieux faire » que vous, Président ? »
Boyer, qui avait paru animé quand il parla de se retirer à Saint-Marc, devint calme pendant que je lui exposais mon opinion. A mes dernières paroles, il sourit, évidemment par l'espoir d'un jugement favorable à son administration, que lui donnait l'inaptitude des chefs révolutionnaires. 11 me dit alors : « Vous avez raison, j'abdiquerai, s'il y a » lieu ; car le moment n'est pas encore venu. Mais, si je le » fais, où pensez-vous que je doive me rendre en quittant » Haïti? Continuez à me donner vos conseils. »
Je lui dis que la République de Venezuela serait le pays de l'Amérique qu'il pourrait choisir, si la mission de Chanlatteà Bogota, en 4824, n'avait pas prouvé que les gouverneui's de la Côte-Ferme avaient entièrement oublié l'important service que Pétion leur rendit; et qu'il ne serait pas de sa dignité, ni de celle d'Haïti, qu'il allât y chercher un refuge; — qu'à la Jamaïque, il pourrait vivre n toute sécurité, que le climat lui conviendrait; mais que cette île était trop voisine d'Haïti, que les révolutionnaires seraient toujours inquiets de sa présence là. Aucune autre colonie anglaise ne me parut propre à son séjour, et à plus
forte raison, les Etats-Unis. « Je crois donc, Président,
» que c'est en Europe qu'il vous faudrait choisir un séjour.
» A votre âge et avec votre tempérament, le midi de la
') France serait convenable ^ car vous êtes très-frileux;
» mais s'il survient des difficultés entre la France et Haïti,
» par la mauvaise administration des révolutionnaires, ils
» seraient capables de croire que vous y avez contribué.
» L'Italie me paraît le seul pays que vous deviez habiter,
» en Toscane, par exemple, où la vie est à bon marché.
» L'Italie est la patrie des arts : elle vous offrirait en outre
K mille agrémens dans votre retraite philosophique. Là,
» sous un ciel clément, vous pourriez écrire vos mémoires,
hi^j^o^Ji/J^^ continuer ceux que vous avez déjà commencés, d'après
^) ce que je vous ai entendu dire une fois. »
Le Président approuva cette idée. « Mais, comment me /' » rendre en Italie, au moment où il me faudrait sortir
§ il] ^ " ^^^^ ^® pardonnerez, Président, lui répondis-je, d'a- '^^ » voir causé de cette éventualité avec un personnage étran-
') ger, qui m'a chargé de vous faire des offres à ce sujet, » avec beaucoup debienveillance et d'estime pour vous. — 9 Qui donc? — M. Ussher, le consul anglais. » Et je lui dis ma conversation avec ce consul. « Cela ne m'étonne pas de )) sa part, me répondit Boyer, et je lui en sais d'autant )) plus gré, qu'il justifie ainsi la bonne opinion que j'ai 1) conçue de lui : je l'ai toujours distingué parmi les agents » étrangers qui sont ici. C'est bien : je verrai plus tard si » je devrai accepter ses offres. »
Le 10 mars, une sorte de conseil de guerre fut tenu au palais, et j'y concourus. L'objet en était plutôt politique, selon que j'en jugeai par l'attitude du Président. Il était informé qu'une active propagande d'idées révolutionnaires
se faisait dans le camp de Gressier, et que des désertions avaient lieu parmi les militaires qui se rendaient à Léogane. En faisant revenir ces troupes au Port-au-Prince, n'étaitce pas s'exposer à les voir se déclarer en faveur de l'insurrection ? En les laissant encore à Gressier, elles pouvaient peut-être s'ameuter et marcher contre la capitale. Mieux valait donc les faire marcher contre Léogane qu'elles attaqueraient, si elles obéissaient à l'ordre du Président; sinon, leur défection pourrait s'y opérer une fois et décider de la question de l'abdication. Ce fut dans ce sens que j'opinai pour cette mesure, sans toutefois avouer mon motif, car je n'avais communiqué à personne mon entretien avec Boyer. Le conseil résolut la marche contre Léogane : le Président envoya ses ordres au général Méreaux, je crois par Messieurs S. Faubert et N. Brouard qu'il avait placés comme secrétaires auprès de ce général. Le sénateur S. Villevaleix fut aussi envoyé à Gressier, et c'est peut-être lui qui apporta ces ordres, après avoir fait partie du conseil.
Lemêmejour, le Présidentme dit que, puisque M. Ussher >-^ avait pensé à lui offrir un passage sur la corvette anglaise,-<r7^^K<>^ il pourrait lui faire cette offre par une lettre; car, jusque-là, ^/ je n'étais qu'un intermédiaire chargé de paroles verbales. ^ Boyer avait certainement raison ; mais je reconnus aussi' \\ qu'il voulait en cela prendre soin de sauvegarder^ non- }/^L.fj^4y\ seulement sa dignité personnelle, mais celle de sa haute/ V
position de chef de l'État : ce qu'il n'oubliait jamais en-^^ vers les agents étrangers. Je lui donnai l'assurance que M. Ussher écrirait volontiers cette lettre, tant j'étais sûr de ses sentimens.
J'allai donc au consulat de S. M. B. vers une heure de Taprès-midï. M. Ussher était à table avec un certain nom-
bre de personnes, notamment M. Levasseur, consul général de France, et le commandant du brig de guerre français VOreste, qui venait d'arriver dans la rade. Je fis appeler M. Ussher à qui je dis le désir du Président : il y consentit sans hésitation, et il prit la précaution d'écrire cette lettre dans sa chambre, au lieu de la faire dans son bureau du consulat. Après qu'il m'eut soumis sa rédaction, pour éviter, me dit-il, de se servir d'aucune expression, en français, qui pût blesser et la dignité du Président dans la situation où il se trouvait, et son amour-propre personnel, il copiait cette lettre quand M. Levasseur vint au bureau et me dit : « Je suis bien aise de vous rencontrer ici, » M. Ardouin. Dans les circonstances où se trouve votre ») pays, le Président fait sans doute des dispositions pour M son départ avec sa famille. Veuillez bien lui dire de ma » part que je mettrai volontiers le brig VOreste à ses » ordres, pour le porter où il voudra aller. » Je connaissais assez l'esprit caustique de M. Levasseur, pour sentir ce que ses paroles contenaient d'ironie; et je lui répondis : « J'ignore, Monsieur le consul général, si le Président fait » aucune disposition à cet égard; mais, s'il m'en parle, je » lui rapporterai votre proposition. Je ne suis venu à ce « consulat que pour ce qui m'est personnel . » M. Levasseur se retira, et je pris la lettre de M. Ussher que j'apportai au Président : il en fut satisfait. Je lui fis savoir la proposition de M. Levasseur, et il me dit : « J'aurais mieux aimé » m'embarquer sur un navire américain, que sur un na- » vire français offert par M. Levasseur. i »
Dans la journée du 11 mars, j'arrêtai avec M. Ussher les mesures relatives au départ du Président.
1 On doit se rappeler ici la conduite de M. Levasseur à la fin de 1841, et qu'il devait être relevé de son poste, d'après l'entretien que Boyer avait en avec l'amiral' Arnous.
[i843] CHAPITRE VII. 3^5
Le 12, les troupes sous les ordres du général Méreaux étaient rendues devant Léogane. L'attaque dirigée contre cette ville ne fut pas sérieuse ; la garde à pied du Président, .
seule, commandée par le général Denis Tréméré et le chef -'^UM'-^^ de bataillon Terlonge, soutint un instant ce combat. Toute la garde nationale du Port-au-Prince passa du côté des in- ^
surgés, avec les autres régimens de ligne. Le sénateur^, ,:,^^4,5|i,^ S. Villevaleix se distingua par une bravoure inutile. La garde à pied et à cheval fut ramenée à la capitale, par les généraux Méreaux et Denis Tréméré, le colonel Balancé et le chef de bataillon Terlonge : ces officiers honorables surent inspirer à leurs subordonnés le sentiment du devoir . imposé à ce corps d'élite envers le chef de l'Etat qu'il défendait spécialement.
A 2 heures de l'après-midi du dimanche 12 mars, Boyer fut informé de tout ce qui avait lieu devant Léogane ' . Le résultat politique étant obtenu par l'issue du combat, il fy I k^ n'avait plus qu'à procéder aux préparatifs de son embar- ''^ j quement sur la corvette anglaise. J'allai au palais oii je le ''"'"' ^ * trouvai presque seul ; pas un fonctionnaire public n'y était venu depuis quelques jours. C'est un curieux, sinon triste spectacle, que celui d'un pouvoir politique qui tombe devant une révolution accomplie par l'abandon de l'opinion publique. Chacun cherche à s'effacer le mieux possible, pour ne pas se compromettre envers le nouveau pouvoir qui va s'élever : le soleil levant paraît alors plus radieux que celui qui se couche.
Le Président était calme quand je le vis; il me dit ce qu'il venait d'apprendre et me chargea de rédiger l'acte de son abdication, et d'aller faire savoir à M. Ussher qu'il
1 Je crois que le lieutenant Legendre fut le pi-craier qui vint donner cette nouvelle à Boyer; il avait pris part au combat, une balle avait tiaversé son chapeaa.
52<T ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI.
s'embarquerait le lendemain dans la soirée, avecune partie de sa famille ; car il pensait que les autres membres pourraient rester dans le pays, sans être plus inquiétés que ne l'avaient été les familles de Dessalines et de H. Christophe. Use trompait à cet égard, son expérience des hommes n'était pas complète.
Vers 7 heures du soir, je retournai au palais pour lui rendre compte de ma mission auprès de M. Ussher. Nous étions convenus qu'un canot et une chaloupe de la Scylla se rendraient au coucher du soleil, le 13, derrière l'arsenal, avec le commandant Sharpe et des officiers, et que M. Ussher s'y trouverait aussi. Le Président m'ayant demandé si j'avais rédigé l'acte d'abdication, je lui répondis que je l'avais commencé chez moi, et que je l'achèverais s' il. me donnait une plume et de l'encre. Sa femme, Madame Joute Lachenais, me fournit ces objets. Je m'assis près d'un guéridon qui était dans le petit salon au nord du palais, tandis que Boyer était à moitié couché sur un canapé : il était atteint d'un gros rhume et avait un peu de fièvre. Quand j'eus achevé d'écrire, je lui donnai lecture de ce qui suit :
« Au Sénat de la République d'Haïti,
» Citoyens Sénateurs,
» Vingt-cinq années se sont écoulées depuis que j'ai été appelé à remplacer l'illustre fondateur de la République que la mort venait d'enlever à la patrie. Durant cette période de temps, des événemens mémorables se sont accomplis. Dans toutes les circonstances, je me suis toujours efforcé de remplir les vues de l'immortel Pétion, que, mieux que personne^, j'étais en position de connaître. Ainsi, j'ai été assez heureux de voir successive-
^"^ f,tm.tH
[ISio] CHAPITUE Vil. 527
ment disparaître du sol, et la guerre civile et les divisions de territoire qui faisaient du peuple haïtien une nation sans force, sans unité. J'ai pu ensuite voir reconnaître solennellement sa souveraineté nationale , garantie par des traités dont la foi publique prescrivait l'exécution,
» Les efforts de mon administration ont constamment tendu vers un système de sage économie des deniers publics. En ce moment, la situation du trésor national offre '-^g^ ^^ la preuve de ma constante sollicitude : environ un million yli^ajliU' de piastres y est placé en réserve. /^
» De récens événemens, que je ne dois pas qualifier ici, ayant amené pour moi des déceptions auxquelles je ne devais pas m'attendre, je crois qu'il est de ma dignité, comme de mon devoir envers la patrie, de donner, dans cette circonstance, une preuve de mon entière abnégation personnelle, en abdiquant solennellement le pouvoir dont j'ai été revêtu.
» En me condamnant en outre à un ostracisme volontaire, je veux ôter toute chance à la guerre civile, tout prétexte à la malveillance. Je ne forme plus qu'un vœu : c'est qu'Haïti soit heureuse. »
Le Président approuva cette rédaction, excepté en ce qui concerne la mention du million de piastres placé en réserve au trésor. « Pourquoi parler de cela dans cet acte, me » dit-il. — Pourquoi, Président ? C'est que la postérité » commence pour vous; c'est qu'il faut mettre l'histoire en )) mesure d'affirmer dans quelle situation vous aurez laissé » les finances de l'État; c'est qu'il faut donner à la nation 0 le moyen de juger entre vous et les révolutionnaires. Ils » vous accusent d'avoir dilapidé les deniers publics, et » soyez certain qu'ils vont bientôt gaspiller ces fonds des-
» tinés spécialement au payement de la dette étrangère. Il » faut aussi les mettre dans l'heureuse impuissance de 1) mentir à la France, les obliger à remplir nos engage- Il mens envers elle : la sûreté extérieure de notre pays 1) l'exige. »
Ces réflexions plurent à Boyer, qui ajouta ensuite au 2'' paragraphe : « D'autres fonds sont, en outre, déposés à ') la caisse des dépôts et consignations, à Paris, pour » compte de la République j » ce que j'ignorais. Il modifia la dernière phrase du ¥ paragraphe en l'écrivant ainsi : « Je ne forme plus qu'un vœu : c'est qu'Haïti soit » aussi heureuse que mon cœur l'a toujours désiré. »
Je quittai le Président après 8 heures du soir. Les militaires de sa garde, rentrés à la capitale, occupèrent la cour du palais : on les voyait observer un silence qui témoignait de leur respect pour le chef de l'État ^ En ville, on présumait bien que Boyer allait quitter le pays ; mais s'il y eut beaucoup de satisfaction parmi les opposans, ils ne firent aucun mouvement.
Vers 2 heures de l'après-midi du 15, les deux goélettes venant des Gayes entrèrent dans le port. L'administrateur G. Ardouin, déjà fait chef d'escadron par le Président, arriva au palais où il me trouva seul avec lui ; il lui annonça la capitulation des Gayes. Boyer lui dit : « Le gé- » néral Borgella a bien agi en évitant l'eifusion du sang; » il a d'ailleurs justifié la confiance que j'avais en lui. Je » pars ce soir pour l'étranger : je quitte sans regret le
1 A l'arrivée de Terlonge, le Président lui remit le brevet de colonel de la garde à pied. 11 l'embrassa avec émotion et lui dit : « Je regrette, mon cher Terlonge, de » vous avoir apprécié trop tard. » C'est tout un éloge pour cet officier dont la franchisa fit croire à Boyer qu'il inclinait en faveur de l'Opposition. Il ne fut pas le seul qui reçut en cette circonstance des témoignages d'estime de la part du Président, et ce fut pour plusieurs un titre à la persécution des révolationnaires.
•) pays, et je le laisse aux mains de ceux qui se proposent 1) de le régénérer. » Il prononça ce dernier mot avec un sourire expressif, et nous partageâmes, — je l'avoue, — l'incrédulité qui le motivait.
A la veille de s'expatrier de son pays qu'il avait gouverné 0^^ pA'lAsi longtemps, Boyer ne me parut éprouver aucune anime- Mi,/)-âJMA) site à l'égard de ses nombreux ennemis qui répandaient 0
tant de calomnies contre lui. Le iO ou 11 mars, il dit au secrétaire d'État Pilié avec qui je me trouvais près de lui : « Je crois devoir faire payer aux militaires qui sont encore » autour de moi, une solde en monnaie d'Espagne : je 6 vais en donner l'ordre. Vous ferez payer également en » cette monnaie, un mois d'appointemens aux fonction- » naires publics que je ne vois plus à ce palais national » depuis quelques jours. » Il y avait de l'amertume dans cette observation ; mais le Président était bien autorisé à la faire pour constater cette faiblesse des âmes : car on conçoit, on peut justifier l'abandon d'un tyran qui va tomber du haut de sa puissance fondée sur l'injustice,, mais non pas celui d'un chef qui fut toujours modéré dans l'exercice de son pouvoir, alors même qu'il se montrait indigné de ce qui lui déplaisait, et qu'il mettait la plus grande énergie dans ses mesures pour le maintien de l'ordre public.
En proie à ce sentiment de déplaisir, le Président nous dit encore : « Mes ennemis ont égaré le peuple, en répan- » dant mille absurdes calomnies contre moi. Par exemple, » ils m'accusent de dilapidation des deniers publics. Ge- « pendant, à la mort de Pétion, j'ai proposé à la législa- » ture une loi qu'elle a rendue, pour accordera Célie une » pension viagère de quatre mille gourdes par an : j'ai •) voulu que la nation s'honorât par cet acte de recou-
550 étude's sur l'histoire d'haïti.
f ^ y^jy " naissance envers la mémoire du Père de la patrie. Mais » je me suis gardé de faire toucher cette pension par la ' l •) mère de cette enfant, que je considérais comme ma
f\Jyt/tJ<MI>^ pupille. Mon amitié pour Pétion, ma gratitude envers » lui, m'imposaient la douce obligation de prendre soin » de sa fille, d'en faire la mienne, et de l'élever comme » telle. J'ai gouverné le pays depuis vingt-cinq ans, et mes » ennemis eux-mêmes seraient étonnés de savoir le peu » que je possède réellement en numéraire ^ »
M. Pilié était aussi étonné que moi, d'apprendre que la pension de Célie n'avait jamais été payée. Je dis au Président, qu'il n'était pas juste de sa part, d'avoir privé la mère de cette enfant de la somme annuelle qu'elle aurait dû' recevoir; que la nation avait sanctionné de tout son cœur la loi rendue à cet effet, et qu'il était encore temps de l'exécuter. Le secrétaire d'État appuya mon opinion, et nous décidâmes Boyer à signer un ordre en conséquence. Je l'écrivis, en portant la somme totale à environ 29 mille gourdes, pour les sept années et plus que Célie avait vécu après Pétion : cette somme fut payée, comme de droit, en monnaie d'Espagne, parce que la monnaie nationale, à cette époque, était au pair de celle-là.
Enfin, le moment du départ arriva. Le 13 mars, vers 6 heures du soir, le sénateur Madiou accompagna Madame Joute Lachenais derrière l'arsenal, où se trouvaient les embarcations de la corvette anglaise ^. Le président Boyer monta à cheval, entouré d'une forte escorte d'officiers et
, ^^ , (r^HXV \ Il n'avait pas même 25 mille piastres; et que d'indignes imputations sous ce
rapport !
. 2 La rue du Champ-de-Mars où elle passa, fut appelée ensuite Rue du 13 Mars, par le
(JUU^ conseil communal institué quelques mois après. Cette dénomination n'a pas plus subsisté ^.^ que celle de Rue de Praslin, donnée à la rue du Port, parce que le général R. Hérard
■ IX-d/i occupa l'ancien logement de Boyer qui y est situé.
[1843] CHAPITRE VII. 35i
de cavaliers de la garde sous les ordres du général Méreaux. Il passa dans plusieurs rues comme s'il faisait une tournée en ville, afin de donner le temps à M. Coquière et sa famille de se rendre aux embarcations : je me joignis à M. Ussher pour les y accompagner. Nous étions sur le rivage, quand Boyer arriva sur les lieux et mit pied à terre. En ce moment, il fit ses adieux à son escorte et félicita le général Méreaux de sa conduite; mais il s'exprima avec la colère de l'indignation contre ceux qui l'obligeaient à quitter Haïti. « Avant trois mois, dit-il, ils se repentiront » de leur mauvaise foi et de ce qui cause aujourd'hui leur » joie \ »
Un certain nombre de personnes s'étaient rendues sur le rivage ; je distinguai plusieurs jeunes gens qui se trouvaient sur le passage du Président, parmi les pièces d'acajou déposées là ; ils se découvrirent, probablement par ce respect qu'impose toujours l'autorité ; je leur dis de se ran^ ger pour le laisser passer ; ce qu'ils firent. Aucune parole ne fut prononcée par ces curieux. La famille de Boyer entra dans la chaloupe qui portait ses effets, et lui dans le canot du commandant Scharpe qui l'aida de la main à y monter. M. Ussher et moi y entrâmes aussi. Boyer continuait à parler avec colère ; nous l'engageâmes à se calmer, à se mettre au-dessus de son infortune politique, commune à tant d'autres chefs d'État. Il nous dit : «Vous avez raison, car » mes ennemis seront plus malheureux que moi. » Et il devint aussi calme, aussi gai dans sa conversation, que s'il allait d'un port d'Haïti à l'autre.
A 8 heures, il monta à bord de la corvette. La troupe y
1 On sait, en effet, que dans le mois de mai 1843 , un mouvement insurrectionnel eut lieu dans l'arrondissement de Jérémie ; les chefs furent fusillés. Aui mois d'aoiit et de septembre, d'autres événemens se passèrent aui Cayes et au Port- au-Prince ; ils commen-. cèlent tine réaction dans les idées.
était au port d'armes, les matelots rangés sur toute la longueur du navire. Les officiers l'avaient reçu, tous dans le silence et avec respect. Un moment après , la chaloupe arriva à bord, et les dames furent accueillies avec courtoisie.
Je pris congé du Président et de sa famille, pour me rendre à terre avec M. Ussher et le commandant Scharpe. Boyer me pressa dans ses bras, en me remerciant de l'avoir assisté et d'être resté auprès de lui jusqu'au dernier moment. J'avais rempli mon devoir.
Dans la journée du 15 mars, Boyer avait remis au sénateurBazelais, président du comité permanent du Sénat, l'acte portant sa démission. Le 14 , dans la matinée, ce sénateur convoqua les six autres membres du comité , MM. J. Daguerre, N. Viallet, Gayot, Bouchereau, Madiou et J. Paul. Ils se réunirent au palais du Sénat, dressèrent procès-verbal de la réception de cet acte, et en envoyèrent copie, par un message, au secrétaire d'État Pilié, en l'invitant à se charger des attributions du pouvoir exécutif, en vertu de l'article 147 delà constitution, et à donner publicité au procès-verbal contenant l'acte de démission i.
Le même jour, M. Pilié accusa réception de ce document, et fit paraître l'acte suivant :
« Le Secrétaire d'État provisoire » Fait savoir officiellement au public que le Président
1 Le mot abdiquer qui est dans cet acte souleva la colère du « chef d'exécution » à l'installation du gouvernement provisoire. « L'insensé! dit-il, se croyait-il doue souverain? » Non, Boyer ne le croyait pas; mais il exerçait les plus précieuses prérogatives de la souveraineté nationale, d'après la constitution de 1816; il a pn dire : a J'abdique le pouvoir dont j'étais revêtu. » Dans l'ancienne Rome, on abdiquait le consulat et d'autres magistratures, et cependant le peuple romain était au moins aussi souverain que le peuple haïtien.
[1843] CHAPiTUE Vil. 533
d'Haïti vient de déposer au Sénat de la République, l'acte portant sa démission.
» Haïtiens ! dans les circonstances actuelles oii se trouve notre pays, nous devons donner l'exemple du calme et de la modération. Que les personnes et les propriétés soient entièrement respectées^ que tous les fonctionnaires de la capitale se pénètrent de l'importance de concourir avec l'autorité supérieure au maintien de l'ordre. C'est en suivant cette marche, que toutes les garanties seront offertes aux citoyens et aux chefs qui commandent la capitale.
î Donné au palais national du Port-au-Prince, le 14 mars 1843, an 40Me l'indépendance.
Signé : Pilié.
Tous ces actes furent insérés dans le Télégraphe du 1 5 mars ^ .
Après eux, je produis également celui qui suit et qui fut signé au Port-au-Prince, le 14 ou 15 mars, par une infinité de citoyens, tant dans l'ordre civil que militaire. Il faut le sauver de l'oubli : c'est la mission de l'histoire.
Liberté, ou la Mort.
République Haïtienne.
Au nom du peuple souverain,
« Nous, soussignés, déclarons devant l'Être-Suprême^ donner notre adhésion libre, sincère et entière^ à la révolution inaugurée le 27 janvier, dont le but esf de renverser le gouvernement immoral et corrupteur \ de l'ex-Président
\ Ce fut le dernier numéro de ce journal qui avait paru en 1813. 2 Ces deui mots sont écrits en grosses lettres dans l'acte.
SSi ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI,
Boyer, et de régénérer les institutions civiles et politiques de la République.
» Nous jurons et promettons, sur notre honneur, de prêter notre franc et loyal concours pour coopérer à cette glorieuse régénération. »
Il faut encore sauver de l'oubli l'acte suivant :
Liberté, où la Mort.