‹ Etudes sur l'histoire d'HaïtiChapitre 3 sur 5 · Acte de déchéance · texte numérisé non relu

Acte de déchéance

« Au nom du peuple souverain.

» Charles Hérard aîné, chef d'exécution des volontés du peuple souverain et de ses résolutions,

» En vertu des pouvoirs qui lui ont été conférés, au nom du peuple, par l'acte du 21 novembre 1842, en exécution du manifeste expositif de ses griefs et déclaratif de la revendication de ses droits;

» Considérant que le général Jean-Pierre Boyer a violé la constitution en vertu de laquelle l'office de Président d'Haïti lui avait été confié pour exercer le pouvoir exécutif;

» r Par les nombreux attentats qu'il a portés à l'inviolabilité de la représentation nationale, en décimant ses \^4'^i'^J! membres dans les sessions de 1822, 1853, 1839 et 1842, pour lui ravir son indépendance et la forcer à trahir son mandat ; » 2° Par l'abus qu'il a fait de la faculté de proposer des I , candidats au Sénat, soit à l'occasion de la formation des

IjAÀM^ uV listes , soit en y portant des membres de sa famille ou \ des favoris qui n'avaient aucun titre à cette dignité, ^jftyvvw'- afin de faire de ce corps un instrument docile à ses vo-

|484o] APiTRE VII. 335

« 5° Par l'usurpation de pouvoirs qui ne lui étaient point ^'"^'^ attribués, notamment ceux de faire grâce et de créer un /'^^ papier-monnaie; '!iÂ..i>^'

» 4° Par la délégation qu'il s'est fait donner, par une législature illégale et corrompue, de pouvoirs que la constitution lui refusait impérativement, tels que ceux de former et organiser l'armée, de changer ou modifier le système monétaire, de suspendre les lois civiles par des mesures extraordinaires, au moyen des commissions créées dans toutes les villes, sous le prétexte de consolider l'ordre public ;

î> 5<^ Par l'initiative qu'il a prise dans les lois relatives aux impôts publics ;

» 6o Par l'altération qu'il a faite au texte des lois , et le refus de promulguer celles qui avaient été décrétées par la législature ;

» 7<^ Par la distraction des citoyens de leurs juges naturels, en les livrant à l'arbitraire de commissions ou civiles ou militaires, composées d'agents à ses ordres;

» 8*^ Par la révocation, sans jugement, de juges inamovibles, pour leur substituer des hommes ou corrompus ou dévoués à ses caprices;

» 9° Par la destitution arbitraire d'employés honorables et de fonctionnaires qu'il n'avait pas le droit de révoquer;

» Considérant que par tous ces faits, calculés avec une profonde perversité, il a renversé tous les principes, violé tous les droits, détruit toutes les garanties , notamment celles du jury et de la liberté de la presse; — qu'il a violé les règles et les formes protectrices de la justice, au point qu'il n'y a plus de sûreté ni pour les propriétés ni pour les personnes ; — que, tout en écrasant le peuple d'impôts

odieux, il a plongé les finances et l'administration publique dans le désordre et V anarchie, afin de masquer la dilapidation qu'il a faite des deniers publics; — que pour établir sa domination et façonner le peuple à la servitude, il s'est efforcé d'éteindre en lui tout sentiment de dignité nationale, en cherchant à l'abrutir par ces deux moyens de despo- / 0[Lfi»-''lOJK€ê tisme : la misère et l'ignorance; — que, par un système \\j f\ 1^ combiné de mensonge, d'espionnage et de délation, il a - , è perverti l'opinion, corrompu la morale publique, semé la division et la haine parmi les citoyens, et jeté la défiance et l'effroi dans les familles ; — qu'une fois entré dans cette voie d'iniquité, il s'est livré à la tyrannie la plus odieuse, en s'imposant comme le seul arbitre du pays ; qu'enfin, par une ignorance profonde du droit des gens et sa mauvaise foi dans les relations internationales, il a compromis l'honneur et le caractère haïtien, et exposé l'indépendance nationale j

« Considérant que la République ayant été mise en péril par un tel état de choses, le peuple, désespérant d'une réforme qu'il avait en vain et tant de fois réclamée par ses organes légitimes, s'est vu réduit à prendre les armes pour révoquer le mandat constitutionnel qu'il avait consenti, et ressaisir l'exercice de sa souveraineté ;

« Considérant que tous ceux qui ont coopéré aux actes d'usurpation et de tyrannie du Président Boyer, ou qui, par des actions déloyales ou des conseils perfides, l'ont secondé dans des mesures liberticides, soit comme fonctionnaires^ soit comme exécuteurs de ses volontés, doivent l5;/,-rw ^j, • ^ ^ être réputés ses complices;

» A ces causes, déclare et arrête ce qui suit : « Art. 1". Le général Jean-Pierre Boyer est déchu de l'office de Président d'Haïti, comme coupable de lèse-nation.

Art. 2. Sont mis en état d'accusation, comme complices du Président Boyer et traîtres à la patrie :

Joseph'Balthazar Mginac, général de division et secré- • taire général près du Président d'Haïti ;

Alexis Beaubrun Ardouin, ex-sénateur ;

Charles Céligny Ardouin, administrateur des Cayes;

Jean-Jacques Saint-Victor Poil y général de brigade et commandant l'arrondissement du Port-au-Prince ;

Jérôme-Maximilien Borgella, général de division^ commandant l'arrondissement des Cayes et provisoirement le département du Sud ;

Jean-Baptiste Riche, général de brigade ;

Louis-Mesmin-Seguy Villevaleix, sénateur et ex-chef principal des bureaux du Président d'Haïti K

Art. 5. Tous les individus compris dans les art. 1" et 2 ci-dessus, seront livrés à un jury national et jugés dans la forme qui sera déterminée.

Art. 4. Toute autorité cessant devant la volonté du peuple souverain, il sera pourvu à toutes les fonctions publiques dont l'utilité sera reconnue et dans la forme qui sera prescrite par la nouvelle constitution .

Art. 5. Provisoirement, les citoyens chargés actuellement de fonctions publiques, civiles et militaires, continueront à les exercer, sous l'autorité du gouvernement populaire, jusqu'à révocation ou remplacement.

Art. 6. Le présent acte sera imprimé, lu et affiché dans toute l'étendue du territoire de la République.

Donné au quartier- général des Cayes (du Port-au-

1 Si tous ceux qui avaient coopéré aux actes reprochés au président Boyer, étaient ses complices, pour èlte juste, il fallait mettre en accusation J. C. Iinbert, Voltaire, Segrettier, (guerrier et cette foule de sénateurs, de représentans, de fonctionnaires pnblics de l'ordre civil et de l'ordre militaire. Le « Clief d'eiécution n aurait dû se mettre aussi en état d'accusation, comme officier très-zelé avant 1842 : je n'en dis pas davantage.

T. Xi. 22

Prince);, le 10 (24) mars 1845, an 40^ de l'indépendance et le 1" de la régénération.

Signé : G. Hérard aîné.

Par le chef d'exécution :

Le chef de l'état-major général de l'armée populaire, igné : Hérard-Dcmesle ^ . »

J'ai terminé la tâche que j'ai entreprise, et j'en rends grâce à Dieu.

Je voulais écrire seulement la biographie de l'un des vétérans de mon pays. Ce sujet m'a en quelque sorte imposé l'obligation de parler de tous ces hommes d'une génération qui, pénétrée de sa dignité originelle, de la justice de ses droits naturels, de la sainteté de sa cause, s'est levée spontanément aux cris poussés par la France en faveur de l'humanité entière, pour revendiquer sa part dans l'héritage commun ; — de cette génération qui s'est illustrée dans sa lutte contre le vieux système colonial, qui s'est vue ensuite dans l'impérieuse nécessité de combattre contre cette généreuse France elle-même, livrée à une regrettable réaction, afin de fonder une patrie pour ses descendans, pour toute la race noire.

Gloire à tous ces enfans de l'Afrique, à quelque classe qu'ils aient appartenu dans le régime colonial renversé par eux sur le sol d'Haïti ! Car ils ont tous contribué au triomphe des idées qui leur mirent les armes à la main.

1 On concevra facilement, que les événemens accomplis en Haïti depuis 1843, que les malheurs éprouvés par cette patrie commune, toujours chère au cœur des opposans au gouvernement du président Boyer, comme à celui des hommes qui le défendirent, que l'infortune politique des uns et des autres, m'imposent aujourd'hui l'obligation de ne discuter ni réfuter l'acte d'accusation ci-dessus, en ce qui concerne les accusés de complicité, même le président Boyer.

[1843] CHAPITRE Vil. " 339

Honneur à leur mémoire ! Car ils dorment tous aujourd'hui dans la tombe.

Les générations qui leur ont succédé ne rempliraient pas leur devoir envers eux, si elles n'éprouvaient pas un profond sentiment de gratitude pour les services qu'ils ont rendus à la patrie, si elles n'entouraient pas de leur vénération la mémoire des plus illustres parmi eux.

Je me suis efforcé de distinguer ces derniers, de les désigner à mes concitoyens, sans hésiter toutefois à dire ce qui m'a paru reprochable dans leur conduite (à l'exception d'un seul d'entre eux) soit par les passions qui les animaient et qu'ils ne surent ou ne purent maîtriser ; soit qu'ils cédassent trop aux circonstances qui les entouraient ; soit qu'ils ne comprissent pas la situation réelle de notre pays ou le but que poursuivait la nation ; soit, enfin, que les défauts de leur caractère fussent un obstacle au désir du bien qu'ils avaient.

Le président Boyer est, sans contredit, celui qui doit être placé en première ligne dans cette dernière catégorie. Le lecteur a pu remarquer combien de fois j'ai exprimé le regret que ce chef distingué eût un caractère qui fut cause de bien des reproches qu'on peut justement lui faire, dans l'exercice du pouvoir qu'il a eu si longtemps en main. Aucun autre ne m'a offert, — si j'ai bien jugé, — plus d'occasions de blâme à côté de tant d'autres oii j'ai dû le louer. Je l'ai vu souvent contrarié, malheureux de ce qui lui déplaisait, sans se rendre compte, peut-être, de l'influence de son caractère dans le jugement qu'il portait sur les choses et sur les hommes de son pays : il eût désiré de la part de ceux-ci uue sorte de perfection impossible dans la nature humaine, et dont lui-même n'offrait pas l'exemple.

Personne n'avait plus que Ini le sentiment de la justice envers tous ses concitoyens j la plupart de ses actes le prouvent, et cependant, dans l'application particulière qu'il en faisait, il lui est arrivé souvent d'être injuste par ce sentiment même. Mais, s'il était prompt à l'être par la vivacité de son caractère, signe ordinaire d'un bon cœur, il était aussi prompt à revenir sur une décision injuste, tant sa haute raison savait l'emporter à la fin sur sa passion du moment. Il avait l'amour de l'ordre à un degré supérieur, et l'organisation successive de toutes les parties du service public le justifie. Aucun chef du gouvernement de notre pays n'a obtenu autant de régularité que lui, de la part des fonctionnaires de l'administration civile et militaire ; et il a dû ce succès par les exigences de son caractère qu'ils connaissaient.

Malheureusement, le système d'économie dont il avait fait en quelque sorte le programme de son administration, [i^îî'*-*'^^-^ poussé trop loin, l'a empêché de comprendre, peut-être, qu'il était nécessaire cependant de rajeunir progressivement le corps des fonctionnaires publics, par l'adjonction successive des jeunes hommes éclairés que produisait la nouvelle génération née depuis l'indépendance nationale, afin qu'ils fussent aptes à remplacer dignement la vieille génération qui avait fondé la patrie et qui était au pouvoir. En les tenant écartés, en ne leur offrant pas une carrière assurée dans un pays où il est si difficile de s'en procurer une convenable, il les livra, pour ainsi dire, à toutes les obsessions de l'Opposition formée contre son gouvernement dès son origine ; à eux se joignirent leurs familles embarrassées de leur trouver un emploi en rapport avec leurs lumières acquises.

L'agriculture, par des motifs énumérés souvent, n'étant

presque plus le fait des classes éclairées, — ce qui est regrettable, — le bien-être qu'elle eût pu leur procurer s'est trouvé déplacé et en faveur de celles qui s'en occupent. — L'industrie, réduite à l'exercice de quelques arts et métiers, n'a pas été de leur goût, à cause de leur instruction. — Le commerce, seul, restait comme un moyen de gagner leur existence; mais, par cela même, il était difficile de surmonter la concurrence qui s'y développait naturellement.

De là leur inclination à se jeter dans les emplois publics auxquels les jeunes hommes de ces classes aspiraient encore par leur instruction, par le désir qu'ils éprouvaient de servir la patrie comme leurs devanciers. En les trouvant en quelque sorte fermés à leur désir, à leur ambition, ils devaient grossir les rangs de l'Opposition et la pousser, avec toute l'ardeur de leur âge inexpérimenté, dans la fatale voie qu'elle a parcourue.

La carrière militaire aurait pu suppléer à l'insuffisance des emplois publics; mais elle tendait chaque jour à n'en être plus une, par la réduction successive de l'armée depuis que la paix intérieure était assurée, et que la paix extérieure n'était plus menacée. Au reste, cette carrière était soumise à des règles qui ne permettaient pas de la franchir promptement, pour arriver aux grades supérieurs qui procurent quelque aisance dans la vie, et l'on a vu comment Boyerfut avare de promotions envers les plus anciens serviteurs de la patrie. Sa résolution à cet égard était évidemment calculée : il voulait arrivera une situation telle, que le régime militaire ne dominât pas excessivement le régime civil, comme par le passé.

Ce plan a été singulièrement dérangé par la Révolution de 1843; mais je ne puis apprécier le résultat qu'elle a produit sous ce rapport, comme sous tous autres, mon in-

342 ÉTUDES SUR l'histoire b' HAÏTI.

tention n'étant pas de poursuivre mes Études historiques au-delà du renversement du président Boyer.

Au fait, je n'ai voulu qu'essayer d'écrire l'histoire de la génération qui prit les armes en 1790, et dont il a été le dernier et l'un des plus illustres représentans.

Boyer a conduit, achevé avec talent, l'œuvre glorieuse de cette génération par les grands faits de son gouvernement : — en réunissant toutes les parties de l'île d'Haïti sous les mêmes lois, sous le même pavillon; — en constituant ainsi l'unité politique de la nation haïtienne par l'unité territoriale; — en organisant l'administration publique d'une manière assez régulière, quoique, sous ce rapport, il laissât à désirer ce qui devait la parfaire; — en donnant au pays une complète législation, par l'adoption des codes d'un peuple civilisé, par une infinité de lois sur toutes matières; — enfin, en obtenant de la France la consécration solennelle de l'indépendance et de la souveraineté nationale, par des traités que précédèrent des négociations intelligentes, où il fit preuve d'autant de dignité que de patriotisme.

De tels faits suffisent sans doute pour recommander la mémoire de Boyer à la postérité. Et si Ton a suivi avec attention ceux où il a paru reprochable, on reconnaîtra, — j'aime à l'espérer, — que les défauts de son caractère en furent l'unique cause, car ses intentions furent toujours droites, son désir du bien incontestable. En lui, le tempérament dominait souvent la raison, mais celle ci finissait par l'emporter après réflexion et par la bonté du cœur. Il a prouvé cette bonté par une infinité d'actes de bienfaisance exercés envers une foule de personnes qu'il assistait par des secours en argent tirés de sa cassette particulière^ alors qu'il se montrait si économe des deniers

publics; mais on ignorait ces actes, tant il y mettait de la délicatesse ; et c'est ce qui explique sa modeste situation pécuniaire au moment qu'il abdiqua le pouvoir.

Ardent, énergique dans certaines occasions où il fallait déployer la puissance de l'autorité, Boyer savait se modérer comme on pouvait l'attendre d'un esprit aussi éclairé; ia clémence dont il usa souvent le prouve. Privé d'une instruction classique^ comme presque tous les Haïtiens de son âge, par le système colonial, il sut acquérir des lumières par son goût pour l'étude. Doué d'une grande pénétration et d'une élocution facile, élégante, il se fit remarquer sous ce rapport entre tous ses contemporains, et il n'en fut lui-même que trop convaincu; car, étant en outre très-spirituel, il abusa souvent de cet avantage durant son pouvoir , en lançant des traits acérés contre ceux qu'il savait être opposans à son gouvernement, en ne ménageant pas assez les susceptibilités de l 'amour-propre des fonctionnaires publics, des magistrats surtout, qu'il trouvait en défaut : par là, il irritait ses adversaires, il s'aliénait bien des cœurs. Mais, quand il voulait captiver quelqu'un, personne n'était plus séduisant que lui, par les formes caressantes qu'il employait, par le langage exquis dont il se servait.

La facilité qu'il avait à s'exprimer, jointe à la certitude de sa supériorité intellectuelle sur beaucoup de ses contemporains, et les premiers succès de son administration, n'ont que trop contribué à l'obstination qu'il a mise à ne céder en quoi que ce soit aux réclamations de l'opinion publique dont l'Opposition se fit l'organe. Il n'aimait pas d'ailleurs qu'on parût le devancer dans la conception d'une chose utile au bien public, et il trouvait alors mille raisons pour ne pas adopter ce qu'on lui proposait. Une

5i-i ÉTUDES SUR L HISTOIRE DHAÏTI.

telle manière d'agir peut être attribuée à cette regrettable vanité dont les esprits supérieurs ne sont pas toujours exempts. En outre, exerçant un pouvoir déjà très-étendu par la constitution qui donnait l'initiative des lois au Président d'Haïti, et s'étant réservé encore les hautes fonctions ministérielles par la loi de 1819, les grands fonctionnaires eux-mêmes, ses conseillers de droit, ne pouvaient pas influer sur ses résolutions. S'il en fut ainsi, on conçoit que l'Opposition parlementaire pouvait encore moins obtenir ce qu'elle réclamait, par l'éclat même qu'elle donnait à ses idées. Boyer eût cru perdre tout le prestige de son autorité s'il lui cédait ; et de ce qu'il n'estimait pas les hommes qui se trouvaient à la tête de cette Opposition, il se croyait d'autant plus autorisé à dédaigner la réclamation des améliorations qu'ils formulaient dans un langage propre à leur concilier l'opinion publique. Il est si difficile d'abandonner une route qui a conduit au succès !

Ce fut une grande faute de sa part ; car il aurait dû s'apercevoir que les temps avaient changé, que les idées en matière de gouvernement et d'administration avaient fait des progrès réels, par l'instruction qui était plus répan due dans la société, par les relations qu'entretenait la République avec les nations civilisées dont les livres et les journaux étaient aux mains de tous les gens éclairés. Ces derniers se passionnaient naturellement en les lisant, en reconnaissant combien Haïti marchait lentement par rapport à ces nations ; et sans tenir compte des difficultés de sa situation particulière, des progrès qu'elle avait néanmoins accomplis, ils en désiraient de plus grands. Boyer aurait dû, enfin, se pénétrer des observations suivantes, tracées par la main d'un habile politique ^ :

1 Machiavel, Discours sur la première Décade de Tite-Live, 3» partie.

« J'ai souvent observé que la cause du succès ou du » non succès des hommes dépendait de leur manière d'ac 1) commoder leur conduite aux temps. On voit les uns pro- I» céder avec impétuosité, les autres avec prudence et cir- » conspection : or, comme dans l'une et l'autre de cesmé- » thodes on ne suit pas la véritable route, on erre dans )i toutes les deux également. Celui qui se trompe le moins, » et à qui la fortune sourit, est celui qui fait concorder, » comme je l'ai dit, ses résolutions avec le temps et les » circonstances; mais on ne se décide jamais qu'entraîné ') par la force de son naturel...

» Ce qui assure aux républiques une existence plus lon- » gue et une santé plus vigoureuse et plus soutenue qu'aux » monarchies, c'est de pouvoir, par la variété et la diffé- » rence de génie de leurs citoyens, s'accommoder bien plus !) facilement que celles-ci aux changemens opérés par le » temps ^ . Un homme habitué à une certaine ligne de con- » duite ne saurait en changer, nous l'avons dit; il faut né- )) cessairement, quand les temps ne peuvent s'accorder » avec ses principes, qu'il succombe...

» Deux choses s'opposent à de pareils changemens : d'ar> bord, c'est l'impossibilité où nous sommes de résistera 1) la pente du naturel qui nous entraîne ; ensuite, la diffi- )) culte de se persuader qu'après avoir eu les plus grands » succès en se conduisant de telle manière, on pourra réus- » sir également en suivant une autre ligne de conduite. » C'est ce qui fait que la fortune ne traite pas toujours éga- » lement un homme; en effet, elle change les circons- » tances, et lui ne change point sa méthode. Les Etats » eux-mêmes périssent, comme nous l'avons expliqué plus

1 La monarchie de la Grande-Bretagne fait exception à celte règle. Il est vrai que l'élément démocratiqiie exerce une grande influence dans ce pays.

» haut, faute de changer avec les temps ; mais ces chan- » gemens sont plus lents dans les républiques, parce qu'ils » s'y font plus difficilement. . . »

Voilà, si je ne me trompe, ce qui est applicable à la conduite de Boyer, dans les dernières années de sa présidence.

Si j'examine aussi ce qui peut être appliqué à celle de ses adversaires et de la plupart des hommes, et surtout de la jeunesse qu'ils enrôlèrent sous leur bannière, je puis encore citer le même auteur :

« En recherchant, dit-il^, les causes de ces oppositions de » caractères (il s'agit de Scipion et d'Annibal), on en trouve » plusieurs, puisées dans la nature même des événemens. » La première de ces causes est fondée sur Famour des » hommes pour la nouveauté. Cette passion agit le plus ') souvent avec autant d'activité sur ceux dont le sort est » heureux que sur ceux qui souffrent de leur position; car, .) comme nous l'avons dit et avec vérité, les hommes se n lassent du bien-être comme ils s'affligent d'une situation » contraire. Cette disposition des esprits fait donc, pour » ainsi dire, ouvrir toutes les portes à quiconque proclame » une innovation. S'il vient du dehors, on court au devant 0 de lui ; s'il est du pays, on l'environne, on grossit, on ') favorise son parti ; quelles que soient sa marche et sa 1) conduite^ il fait des progrès rapides... »

En résumé, ce qu'on peut justement reprocher à Boyer, c'est de n'avoir pas fait tout le bien dont il était capable el que favorisait la longue paix qu'il procura au pays. «Les » gouvernemens doivent se constituer en révolution perma- 1 1> nente pour satisfaire aux besoins de la société. » C'est-à- ■ dire, qu'ils doivent eux-mêmes opérer les réformes que réclame l'état de la société, sans attendre que les exigences de

l'opinion leur en fassent une impérieuse obligation : ils sont placés, organisés pour cela.

Il ne suffit pas non plus qu'ils procurent une situation matérielle supportable, une certaine aisance aux peuples qu'ils dirigent ; il y a également dans l'ordre moral et intellectuel, des besoins auxquels il faut satisfaire, et l'homme d'État doit les apprécier. Lorsque la conscience publique les réclame pour le perfectionnement des institutions nationales, le gouvernement est d'autant plus mal avisé en violant ces institutions ou souffrant qu'on y porte atteinte. Si l'on recherche la cause principale de la Révolution de i843, on la trouvera sans doute dans les expulsions successives des représentans qui, dans la Chambre des communes, se firent les organes de l'Opposition, pour demander les réformes qu'à tort ou à raison l'opinion désirait.

De leur côté, ces représentans ne sont-ils pas reprochables d'avoir donné une trop libre carrière à leur imagination, dans l'expression de leurs vœux ? Se sont-ils assez pénétrés de la situation réelle du pays, des difficultés qu'elle présentait? N'ont-ils pas été trop systématiques dans leur opposition ? On sait toutes les concessions qu'il faut faire à l'amour-propre des hommes, quand il est froissé à un haut degré; mais il y avait lieu, peut-être, de leur part, de ne pas saisir ce qui leur était personnel, pour pousser invariablement la nation à une révolution dont ils pouvaient prévoir les funestes suites. Quelle que fût l'ambition qu'ils avaient de servir la< patrie qu'ils aimaient, ils auraient dû se rappeler son passé si plein d'enseignemens, et ne pas compromettre la situation relativement heureuse où elle était parvenue, après tant d'orages politiques.

Enfin, qu'est-il advenu de la Révolution de \ 845 ? C'est que : Chef du gouvernement, Chef de l'Opposition, Chef

d'exécution des volontés du peuple souverain, sont allés tous trois mêler leurs cendres sur la terre étrangère, après avoir souffert des douleurs de l'exil et gémi encore plus de voir leur pays natal livré aux horreurs d'une odieuse et barbare tyrannie...

Cette pénible expérience sera-t-elle perdue pour Haïti ? Tous ses citoyens éclairés, quelle que soit la nuance qui a séparé leurs opinions politiques, ne sentiront-ils pas la nécessité de s'unir entre eux pour ne plus déchirer le sein de cette patrie commune, pour travailler de concert, au contraire, au maintien delà paix publique ? L'union la plus intime entre tous ses enfans est le devoir le plus sacré qu'ils aient à remplir envers elle. L'union, c'est la force, c'est le moyen pour eux d'être heureux sur cette terre de merveilleuse fertilité : elle seule peut garantir l'indépendance nationale, la possession de tous les droits, de toutes les libertés du peuple.

Que tous les citoyens doués de quelques lumières n'oublient jamais, néanmoins, qu'il n'est pas un seul droit dans l'état social qui n'ait un devoir corrélatif : réclamer les uns sans accomplir les autres, c'est vouloir jeter la perturbation dans l'ordre matériel et dans l'ordre moral, au grand détriment de tous. Ils ne sont pas moins tenus à se défier des idées de perfectionnement incessant dans les institutions, parce que ce serait agiter inutilement les esprits pour n'y substituer le plus souvent que de vaines théories.

Lorsque le pays a le bonheur de posséder un gouvernement éclairé , modéré par ses lumières mêmes, ayons tous la modestie de le croire aussi patriote que nous, et laissonslui le temps de mettre en pratique le système d'administration qu'il a jugé convenable aux circonstances et aux intérêts généraux de la société.

La Révolution de 1845 a parcouru l'orbite qu'elle s'était tracée instinctivement. Toutes les conquêtes légitimes auxquelles elle avait aspiré sont aujourd'hui assurées, garanties par une constitution qui donne au gouvernement qu'elle a organisé, la force nécessaire à son existence et les moyens de produire le plus grand bien possible à la nation.. Sachons tous l'entourer du respect que réclame toujours l'autorité publique, pour faciliter l'accomplissement de ses devoirs.

Tels sont mes vœux en terminant mon œuvre.

5S0 ÉTUDES SUR l'histoire d'haÏTI,

Page 1