‹ Études sur l'histoire de l'art (volume 3)Chapitre 30 sur 31 · M. CHARLES LENORMANT · texte numérisé non relu

M. CHARLES LENORMANT

embrasser avec feu cette sainte et glorieuse cause. Je ne crois pas qu'en 1828 il y eût un philhellène plus chaleureux que lui, et cet amour filial pour la Grèce n'était pas seulement un enthousiasme passager ; chez lui, le philhellène de 1828 vivait encore en 1859. Cette constance, il la devait aux souvenirs ineffaçables que lui avait laissés son premier séjour en Morée. Il avait assisté, même il avait pris part au dernières luttes de Tindépendance, et lorsque après la victoire il put, en paix, sans distraction, étudier les monuments antiques, il n*en fut pas moins chaque jour mêlé à ces populations ivres de joie et d'espérance. Autour de chaque ruine et de chaque chef-d'œuvre il entendait des cris et des chants de triomphe. De là pour lui deux impressions inséparables : la Grèce antique et la Grèce moderne s'étaient identifiées dans son esprit, et son admiration pour l'une ne cessa plus d'entretenir sa sympathie pour l'autre.

De retour en France, un peu avant 1830, M. Lenormant, non satîs regret, vit tomber cette antique monarchie dont l'esprit n'était pas le sien, et dont les derniers actes l'avaient même irrité, mais qui ne pouvait périr sans laisser après elle des chances trop certaines de désordre et d'instabilité. Parmi les hommes dont le pouvoir nouveau s'était d'abord sagement entouré, le jeune archéologue comptait des protecteurs et des amis. Il ne fut pas tenté de chercher sous leur patronage les hasards d'une carrière nouvelle, et ne lit dans l'administration qu'une apparition de trois mois, comme chef de la section des beaux-arts au ministère de l'intérieur. C'était ne pas sortir de son cercle d'études et continuer d'une façon sédentaire les fonctions d'inspecteur des musées qu'il avait exei cées jusque- II 2i

m ÉTUDES SUR L^HISTOIRE DE L'ART.

là. Il sortit de ce poste où Tavait appelé la confiance de M. Guizot le jour où celui-ci quitta le ministère, et il entra pour n'en plus sortir dans la calme retraite des bibliollièques publiques. D'abord il fit à YArsefial un séjour de deux ans, puis il passa comme adjoint en 1832 à ce cabinet des médailles dont il devait én 1840 devenir le conservateur.

S'il s'écartait de la vie publique, s'il s'enfermait dans l'étude, ce n'était pas pour garder le silence et tenir secrets ses travaux. Depuis 1827, M. Lenormant avait publié dans divers recueils périodiques d'assez nombreux essais de critique et d'archéologie. Une étude sur les vases grecs^ une autre sur le systèmehiéi'oglyphiqtie, un travail sur les vitraux peints; et bien d'autres qui m'échappent, avaient attiré l'attention par une abondante variété d'informations et d'idées, par un piquant mélange de savoir et d'imagination. Parfois aussi, sans dédaigner des cadres plus restreints, ses idées sur l'art el sur le beau s'étaient comme échappées, au courant de sa plume, tantôt dans le compte rendu d'un salon de peinture, tantôt dans le récit d'une représentation musicale. En peu d'années il eut ainsi pris place parmi les juges les plus experts et les plus délicats dont alors, en matière de goût, le public acceptât les arrêts. On pouvait s'étonner qu'avec son ardeur expansive il n'eût pas encore essayé d'un moyen d^'émeltre ses idées plus puissant que la parole écrite et qui semblait fait pour lui ; n'y avait-il pas, en effet, dans les qualités de sou style aussi bien que dans ses défauts quelque chose de l'improvisateur ? Lui-même en avait conscience. Aussi lorsqn'en 1835 M. Guizot le désigna pour faire à la Sorbonne, comme son suppléant, le cours d'histoire moderne, il accepta

M. CHARLES LENORMANT. 423 sans hésiter, et à peine était- il en chaire qu'il se trouvait pourvu non -seulement d'une élocution facile, mais des principaux dons qui font un professeur et lui assurent un public.

Une ère nouvelle commençait donc pour lui. Sans négliger l'érudition, sans manquer à l'archéologie, il allait prendre au sérieux sa mission de professeur d'histoire. Par nature, il aimait passionnément la vérité,, et c'est en la cherchant avec une ardente bonne foi pour éclairer ses auditeurs qu'il sentit naître ou plutôt se réveiller en lui, à la clarté de la science, les croyances de son jeune âge, heureux don qui devait rendre sa vie sereine et lui garantir le bienfait d'une tranquille mort.

Ce ne fut pas dès les premières années de son professorat que ce changement se laissa voir. On lui avait d'abord permis de fair-e, par exception, un cours d'histoire ancienne, et sur le sol antique, devant le paganisme incontesté, rien ne pouvait encore provoquer ses scrupules. Mais, lorsque api ès trois ou quatre ans de tolérance il fallut en venir à professer l'histoire moderne, au seuil même de cette histoire, il trouva devant lui, sans pouvoir l'éluder, un mystérieux problème. Qu'allait-il dire du christianisme? Sou^ quel jour Tallait-il présenter à cette jeunesse des écoles? N'en ferait-il que la plus grande des révolutions humaines? Y verrait-il Tœuvre de Dieu? Pour trouver la réponse, il consulta les textes saints, compara, contrôla les divers témoignages, puis, lorsque pièce à pièce il eut sondé les fondement de l'édifice et reconnu sans en pouvoir douter que ce n'était pas l'homme qui seul l'avait pu construire, il se soumit et crut que c'était Dieu

Mais un degré lui restait â franchir. La conviction chez lui, si vive et si peu cachée qu'elle fût, n'était encore que théorique. Il croyait et ne pratiquait pas : inconséquence assez commune dont il se hâta de sortir, sans faste comme sans effort. De ce jour, dans ses moindres paroles on sentit l'empreinte de sa foi. Son genre d'esprit ne lui permettait pas, soit de garder en lui la vérité lorsqu'il pensait l'avoir acquise, soit même d'en tempérer quelque peu, d'en atténuer l'expression, encore moins, de prendre des détours pour marcher à son but ; il clierchait le chemin le plus droit et s'y lançait tête baissée. Aussi, tout en ne faisant que de l'histoire et en remphssant ses leçons de recherches et de faits, son cours fut comme un plaidoyer véhément, mais sincère et toujours libéral en faveur des caractères divins de la révolution chrétienne.

Un nombreux et jeune auditoire suivit ce cours avec ardeur; mais au même moment, à quelque pas de là, un courant tout contraire poussait vers d'autres chaires une autre partie de la jeunesse. Le pouvoir, alarmé de témérités regrettables, fit fermer un de ces cours, et aussitôt l'esprit de représsailles résolut d'interrompre les leçons de M.Lenormant. On vit alors comme toujours, ce que peuvent quelques turbulents; ils firent peur aux paisibles, et au nom de la liberté étouffèrent sous leurs cris la voix du professeur. Celui-ci lui ta noblement, avec calme, assez pour maintenir sa propre dignité , pour justifier par sa patience la vérité de ses convictions; puis, lorsqu'il reconnut qu'il y avait parti pris et qu'en prolongeant la lutte il risquait d'envenimer l'attaque sans rencontrer peut-être grande chaleur dans la d^^^nse, il protesta et se démit de ses fonctions.

M. CHARLES LENORMANT. 425 On a lion le aujourd'hui de relire le récit, l'exacte stéiiograpliie de ces avanies brutales, triste avant-goût de cet autre délire qui éclatait deux ans après, en février. On s'étonne surtout en ne trouvant dans toutes ces leçons qu'un esprit tolérant et libre, toujours respectueux chez les autres des convictions contraires aux siennes. Aussi la réaction fut promte en faveur de M. Lenormant, et la réparation dut lui sembler complète, lorsqu'en 1849, tous ses protecteurs en exil et ses amis hors du pouvoir, une libre élection, vœu spontané de ses émules et de ses pairs, le mit en possession de la chaire d'archéologie que la mort de M. Letronne laissait vacante au collège de France.

Son enseignement cette fois prit un tout autre caractère. Depuis trois ans, il est vrai, la lutte religieuse s'était fort apaisée; mais, s'il l'avait voulu, rien n'était plus facile, à propos de l'archéologie chrétienne, que de retrouver les question^, les succès, le public de son premier cours. Tout aussi aisément il pouvait s'assurer d'un brillant et nombreux auditoire en se doimant carrière dans les beaux siècles de la Grèce ou de Rome. Son choix fui plus austère. La découverte de Champellion lui semblait en péril ; le plus urgent devoir était de la sauver, c'est-à-dire de former par des lecorfs patientes et techniques quelques bons lecteurs d'hiéroglyphes, travail ingrat et modeste, sorte d'humilité scientifique qui déjà donnait d'heureux fruits, car on semblait depuis ces dix années voir chaque jour se ranimer le goût des études égyptiennes. •

Mais s il se condamnait, au collège de France, à ces travaux obscurément utile, il se dédommageait au dehors.

Son ardeur n'était pas éteinte et ses goûts militants s'exerçaient chaque mois dans un recueil périodique qu'il soutenait et dirigeait. Outre la polémique passagère, ce recueil lui devait parfois, sur des questions générales et d'un intérêt permanent, de véritables traités, publiés chapitre par chapitre, puis reproduits sous un litre commun. Tel est entre autres un essai sur les Associations religieuses où une argumentation serrée s'unit à la raison la plus droite, et qui fait à l'esprit des sociétés modernes toutes les concessions compatibles avec les droits et les besoins du chrétien. Enfin, toujours fidèle à ses premiers travaux, il poursuivait sans relâche deux grandes publications scientifiques entreprises par lui il y a quinze ou vingt ans, l'une avec le concours de M. de Witte, lÉlite des monuments céramographiques, histoire et commentaire du symbolisme mythologique étudié sur les vases peints, l'autre qu'il conduisait seul, le Tmor de numismatique et de glyptique^ sorte d'encyclopédie iconographique, histoire des monnaies, des médailles, des pierres gravées, des sceaux, à tous les âges et dans tous les pays.

Comment trouvait-il le temps de mener de front tant de choses? On doit à peine le comprendre et je n'ai rien dit encore ni de Y Institut ni de la Bibliothèque oùse dépensait à coup sûr la pins grande partie de son temps. Il y a des gens, d'ailleurs très-estimables, qui dans ces sortes d'associations n'ont pas même l'idée de faire pour le bien commun plus que le règlement n'exige. M. Lenormant n'entendait pas ainsi l'esprit de corps et l'honneur du drapeau. Il s'était donné, j'ose dire, corps et âme à son Académie. Aussi sa place y sera longtemps vide, tel successeur qu'on lui puisse trouver.

M. CHARLES LENORMANT. ^27 Nul comme lui ne sera loujours prêt, à toute heure et sur toule question, muni d'une telle mémoire, d'un tel don de saisir comme au vol les rapprochements ou les contrastes les plus inattendus. Ce qu'il avait de vues, d'aperçus, de rapides instincts, je ne saurais le dire : presque toujours heureux, quelquefois téméraire, comme tous les esprits qui sont moins tourmentés de la peur de se compromettre que de l'envie de découvrir. Sur les sommets de la science, c'était un éclaireur,' un hardi pionnier ; et en même temps, dans les menus détails, un classiticateur circonspect. De là, pour diriger le cabinet des médailles, une aptitude singulière, un mélange de prudence et d'ardeur. Jamais de prélerences exclusives, point de prédilections capricieuses; une sollicitude égale pour chaque case du médaillier, même envie de tout compléter et de tout enrichir; l'œil constamment ouvert sur les cabinets étrangers, sur leurs progrès, sur leurs lacunes, et toujours à TalTut des moyens d'étendre et d'accroître la supériorité du nôtre; n'hésitant pas enfin à s'engager de ses propres deniers lorsque, dans une vente, son budget épuisé ne pouvait plus, sur un seul exercice, lutter contre Londres ou Berlin. C'était sa vie, son orgueil que ce trésor, un des plus beaux du monde. Il l'aimait comme un capitaine est amoureux de son vaisseau ; et, n'en déplaise à ses meilleurs amis, je crois, sans hyperbole, qu'après Dieu, sa femme et ses enfants, ce qu'il avait de plus cher en ce monde, c'était le cabinet dps médailles et T Académie des Inscriptions.

Je ne dois pourtant pas oublier une autre institution plus modeste qu'il avait en très-vive affection, je parle de la commission des monuments historiques. Persoime plus que lui

ne prit à cœur cette restauration des vieux souvenirs de notre histoire, si libéralement entreprise depuis 1830 par le gouvernement et par les Chambres ; personne n'eut plus vite étudié les besoins de chaque province et de diaque édifice. Je Tai vu là, comme à TAcadémie, plein d'invention et de ressources, ne refusant jamais aucun fardeau. Puis, lorsqu'au nom de la politique on crut devoir, un certain jour, épurer celte commission, comme on permit par bonheur aux membres maintenus de se choisir eux-mêmes un nouveau^président, les exclus s'en allèrent rassurés sur l'avenir de l'œuvre, puisque la présidence passait aux mains de M. Lenormant.

Ce zèle infatigable, cette prodigalité de ses forces et de son temps, n'étaient au fond que l'entraînement d'une nature généreuse, prédisposée au dévouement. Il avait le cœur chaud autant que la tête active, et ne savait faire rien à demi, pas plus aimer que travailler. Le cadre étroit où je m'enferme ici, et que déjà peut-être je dépasse, ne permet pas que je pénètre dans l'intérieur de cette vie. Où serai s-je conduit si je voulais faire voir comment il savait obliger, ce que c'était pour lui que servir ses amis ; un seul exemple dira tout. Lorsque l'émeute, en févrici-, menaçait d'envahir l'hôtel des affaires étrangères, chez qui M. Guizot mettait-il en sûreté ce qu'il avait de plus cher, sa mère et ses trois enfants? qui lui en répondait, et qui, après de sinistres journées et de longues angoisses, lui rendait son précieux dépôt? Nous l'apprendrons sans doute dans les Mémoires de M. Guizot; il y aura là une page qui en dira plus sur le cœur de M. Lenormant que toutes nos paroles.

M. CHARLES LENORMANT. 42^ Cotte pente au dévouement n*a-t-elle pas abrégé sa vie? Je crains de ranimer nne plaie encore vive; mais pourquoi s en allait-il en Grèce? N'était-ce que pour revoir une troisième fois cette terre vénérée ? Un devoir plus sacré l'entraînait : ne pas laisser son fils seul, sans guide, sans secours dans ces climats lointains; initier lui-même, conduire aux sources vives de Tarchéologie cette jeune intelligence avide de savoir, déjà si riche et si bien préparée, voilà ce qui l'a poussé, on peut dire malgré lui. La saison n'était guère favorable, et quelques noirs pressentiments semblaient lui traverser l'esprit, à lui d'ordinaire si serein. Peut-être aussi regrettait-il de partir le jour même où paraissait un livre inspiré par un autre devoir, et dont il avait sans doute quelque sollicitude. N'eût-il pas mieux aimé rester là comme pour protéger celte vie jusque-là si cachée qui allait se laisser voir au jour? Tout cela pouvait Tagiter ; mais ces nuages eurent bientôt disparu : une rapide traversée, le succès de ce livre qui, plus rapide encore, le précéda pour ainsi dire, le soleil del'Attique, la vue du Parthénon, Taccueil cordial et fraternel d'anciens et nombreux amis, des soins, des égards, des honneurs inespérés, tout avait fait comme un enchantement de cette expédition hasardeuse. C'est à la veille du retour, dans une dernière excursion, que devait commencer la série déplorable d'accidents et de fatalités dont le récit fait mal. Les détails en sont déjà connus de ceux qui me liront. Ce brusque changement du ciel amenant l'invasion.du mal, cette mer devenue furieuse qui s'oppose au retour et à tout moyen de salut, ces trois jours ae cheval et de route accablante, et lorsque enfin on touche Athènes, les secours devenus impuissants dès qu'ils

commencent à devenir possibles, c'est un trop désolant spectacle, il faut s'en écarter.

Si je m'y arrêtais, ce serait seulement pour recueillir les témoignages unanimes de la résignation forte et calme qu'a laissé voir pendant ces dix jours d'agonie celui qui se sentait mourir. Pas une plainte, pas un soupir. C'est là pour ceux qui le pleurent, la vraie, la seule consolation. Ils n'ont pu lui fermer les yeux ; mais ils savent qu'à ce moment suprême il avait pour le soutenir et pour veiller à son chevet Ténergie de ses espérances. Et si nous descendons de ces hauteurs pour regarder la terre, n'auront-ils pas aussi quelque douceur à voir quelle éclatante fin couronne cette modeste vie? Qui sait s'il n'avait pas lui-même rêvé de mourir là, au . champ d'honneur, dans la force de Tâge, comme cet autre antiquaire, l'honneur de l'Allemagne? Les voilà réunis, leurs noms inséparables sont gravés surun marbre qui ne peut plus périr, tant que le sol d'Athènes sera foulé par un voyageur, tant que vivra le souvenir de V Académie de Platon,

18 décembre 1859.

FIN DE LA DEUXIÈME bÉhlfi

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