‹ Études sur l'histoire de l'art (volume 3)Chapitre 29 sur 31 · M. CHARLES LENORMANT · texte numérisé non relu

M. CHARLES LENORMANT

Nous ne saurions achever ce choix de fragments sur l'art du moyen âge sans nous rappeler Tahsenced'un des hommes qui Font le plus aimé, le mieux apprécié et le plus utilement servi, hien que la direction la plus connue de son esprit fût vers d'autres études. Pendant le temps où nous étions chargé de veiller à la conservation de nos trésors historiques, personne ne nous avait prêté un plus zélé concours. 11 n'est donc pas de meilleure place pour renouveler l'hommage que peu de temps après sa fin prématurée nous eûmes à cœur de lui rendre. Les paroles qu'on va lire en sont la simple reproduction.

Il n'est personne que la mort de M. Lenormant n'ait vivement ému. Mourir sitôt, loin des siens, sur la terre étrangère, passer en quelques heures des plaisirs du voyage, des joies de la science, de l'espoir du prochain retour aux suprêmes angoises, c'est là un de ces coups qui étonnent et const-M-

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nent même les plus indifférents. Mais rémotion serait autrement profonde si chacun savait, comme nous, quels liens cette mort a brisés, quels travaux elle laisse interrompus, quel esprit généreux, quel noble cœur nous sont ravis!

Déjà, devant sa tombe, au nom du corps illustre auquel il appartint pendant vingt ans, un confrère, un ami, a dignement parlé de lui; d'autres paroles, destinées aussi à ce solennel adieu, ont révélé tout le bien qu'il a fait tousles regrets qu'il laisse dans le précieux dépôt dont il avait la garde ; je n'en veux pas moins à mon tour payer tribut à sa mémoire. Pour toute une partie de ses œuvres mon témoignage sera sans valeur. A moins de posséder soi-même un savoir presque universel, comment oser parler de tout ce qu'il a fait? Je ne sais guère, dans aucun siècle et dans aucun pays, un mystère archéologique que sa curiosité n'eût voulu pénétrer. Pour le suivre, il faudrait aborder et le domaine entier de la numismatique, et les problèmes les plus ardus de la philologie et de l'épigraphie, à commencer par ceux de l'éciiture hiéroglyphique. Sur tout cela mon incompétence est complète. Mais dans d'autres études d'un accès plus facile nous nous étions rencontrés, et là, pendant trente ans du plus agréable commerce et de la plus véritable amitié, j'ai vu de près les qualités de son esprit, j'ai connu l'homme et le savant. Qu'on me permette donc d'essayer de le peindre, dédire au moins quelle fut sa vie, et par quelle laborieuse route il s'était élevé dans la science à l'éminente position dont il aura si peu joui.

Né en 1802, il eût dès d815 le malheur de perdre son père. Trop jeune pour lui succéder dans sa charge de noiaire à Paris, il n'en fut pas moins destiné à suivre un jour la car-

420 ÉTUDES SUR L^HISTOIRE DE L'ART rière paternelle. On ne négligea rien pour la lui faire aimer. Tous les efforts furent inutiles; jamais on ne put faire de lui un clerc de la moindre espérance. Un voyage entrepris vers la fin de 1824 et continué pendant près d'un an à travers l'Italie et la Sicile mit fin à toute lutte et décida sans retour non-seulement de sa vocation, mais du bonheur de sa vie. Ce fut en effet pendant ce long voyage, où la vue des chefsd'œuvre de l'art antique et moderne lui avait révélé toute la vivacité de sa passion d'archéologue, de critique et d'artiste, ce fut en Italie, en 1825, qu'il rencontra pour la première fois madame Récamier et sa nièce. Les deux jeunes gens s'engagèrent leur foi presque en même temps qu'ils se virent : l'année suivante ils étaient mariés.

Bientôt après, par dévouement à la science, il fallut s'imposer un cruel sacrifice, une séparation. Celle-là du moins devait avoir un terme ! On était en 1828 ; Champollion partait pour l'Égypte, occasion peut être unique (l'événement l'a prouvé) de l'entendre exposer , d'étudier avec lui, sur les parois des monuments eux-mêmes, sa merveilleuse découverte. M. Lenormant, qui déjà s'était fait son élève, pouvaitil abandonner son maître? Il s'arma de courage et suivit Champollion. Pendant toute une année, il vécut avec lui sur le Nil, sans mission officielle, en amateur et à ses frais, mais associé à tous les travaux de la nouvelle expédition d'Egypte, compagnon assidu de son chef, dépositaire de toutes ses pensées.

L'Égypte une fois explorée, il se rendit en Grèce. C'était le terfips où tous les cœurs battaient pour ce noble pays. Jeune, arjjenl, généreux, M. Lenormant plus que tout autre devait

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