APPLICATION DES PRINCIPES ENONCES CI-DESSUS
Appliquons maintenant ces données à Téglise Notre-Dame de Noyon.
Ne devient-il pas d'abord évident, ainsi que nous l'avons déclaré avec Guillaume de Nangis, que l'incendie de 1131 a dû détruire l'église de fond en comble, ou du moins qu'il a rendu nécessaire sa complète reconstruction? Quelle que soit la part que le plein cintre conserve dans l'église actuelle, bien que cette part semble presque égale à celle de l'ogive, il n'en est pas moins vrai que l'ogive y règne à peu près en souveraine, et que le monument tout entier est conçu sous l'influence et dans l'esprit du système à ogive. Or, nous savons maintenant jusqu'à quel point il serait chimérique de supposer qu'un tel monument ait pu exister avant 1131.
Reste à savoir, ce qui est beaucoup plus difficile, à quel moment à dû s'affectuer la reconstruction : a-t-elle été
NOTRE-DAME DE NOYON. 111 entreprise immédiatement après Tincendie? s*est-il, au contraire, écoulé un intervalle plus ou moins long avant qu'on se soit mis à l'œuvre?
Sans pouvoir déterminer en' quelle année commencèrent les travaux, nous ne pensons pas que la reconstruction ait été immédiate. D'abord, au moment du désastre, les finances de l'évêché ne devaient pas être florissantes. L'évêque Simon se livrait depuis sept ans avec un grand zèle à la fondation de la célèbre abbaye d'Ourscamp. Cette œuvre pieuse avait épuisé toutes ses ressources. 11 est vrai qu'à la nouvelle de l'incendie, le pape vint, comme on l'a vu, au secours de l'évêque en écrivant la lettre que nous avons rapportée ; mais rien ne prouve que les évêque's de Rouen et de Sens aient répondu avec beaucoup d'enthousiasme à la provocation du saint-père. Il serait même possible que, pour complaire au pape lui-même, leur zèle se fût bientôt refroidi, car on voit, quelques années après, notre évêque encourir les censures de la cour de Rome pour avoir favorisé le divorce de son - frère Raoul, comte de Vermandois. Cette disgrâce dura longtemps et eut de fatales conséquences pour l'évêché de Noyon, car elle lui fit perdre l'espèce de suzeraineté qu'il exerçait sur le siège de Tournay. La réunion de ces deux évêchés s'était maintenue depuis plusieurs siècles, au grand désespoir des chanoines flamands ; l'évêque, en effet, résidait presque toujours à Noyon, et malgré l'apparente égalité des deux sièges, celui que n'occupait pas l'évêque était réellement soumis à l'autre. Profitant des mauvaises dispositions du pape à l'égard de Simon, les chanoines de Tournay obtinrent une bulle qui prononçait la séparation des deux sièges, et donnait
à Tournay un évêque propre. De ce moment, ce n'est plus nî la fondation d'Ourscamp, ni le désastre de sa cathédi aie, c'est la perte d'une de ses deux crosses qui devient la première affaire de l' évêque de Noyon. Nous le voyons aller à Rome pour tâcher de fléchir le saint-père, puis, n'ayant pas réussi, venir implorer l'assistance de son cousin le roi Louis VII ; mais ce prince allait bientôt se brouiller lui-même avec la papauté : Simon, se liant étroitement à la personne et à la fortune de son royal parent, le suivit à la croisade, et mourut pendant l'expédition, à Seleucie, l'an 1148.
11 y avait dix-sept ans que la cathédrale avait été incendiée, et, selon toute apparence, on n'avait pas encore pu s'occuper sérieusement de sa reconstruction. Peut-être avaiton réparé, pour abriter le culte, les parties les moins endommagées de l'édifice, mais sous un é|)iscopat aussi agité, au milieu de circonstances aussi défavorables, il est plus que probable que le chapitre avait dû se borner î\ de simples travaux provisoires, et que la réédification de toute la cathédrale avait été ou ajournée ou poursuivie avec beaucoup de lenteur et d'hésitation.
Sous le successeur de Simon, au contraire, de meilleurs jours commencent à luire pour Tévêché de Noyon, La perte de Tournay n'est pas réparée, mais les vertus du nouveau prélat, Beaudoin II, son activité prévoyante, son administration calme, énergique et réguhère, ont bientôt fait disparaître les désordres que les continuelles absences do Simon avaient encouragés. Honoré de la faveur de Suger, de l'amitié de saint Bernard, Beaudoin cherchait à prendre ces deux grands hommes pour modèles. Or, la construction des
NOTRE-DAME DE NOYUN. 11« églises fut, comme on sait, une des grandes occupations de de leur vie. N'est-il donc pas probable*que Beaudoin, après avoir rétabli l'ordre dans son diocèse, dut se consacrer avec ardeur à la réédification de son église ! Un fait, que Levasseur a probablement puisé dans les archives capitulaires, et qu'il cite en passant sans y attacher d'importance, vient à l'appui de cette conjecture. Levasseur nous dit qu'en 1155 l'évêque Beaudoin confirma les autels de la cathédrale, et plus loin il ajoute que, par Tordre du même Beaudoin, le corps du bienheureux saint Éloi (le patron, le saint tutélaire de Noyon) fut transféré dans une nouvelle châsse et exposé à la piété des fidèles.
Qu'était-ce que cette confirmation des autels? S'agissait-il d'une consécration de chapelles nouvellement reconstruites'? n'était-ce pas plutôt une déclaration solennelle par laquelle l'évêque annonçait que, dans la nouvelle cathédrale, les anciens autels seraient maintenus, resteraient sous l'invocalion des mêmes patrons, et conserveraient leurs privilèges et leurs revenus. Cette déclaration n'ëtait-elle pas une sorte d'appel à la dévotion, et surtout à la générosité des fidèles? Accoutumés à s'agenouiller de préférence devant certains autels, ils avaient besoin d'être assurés que, s'ils s'imposaient des sacrifices pour faire sortir la cathédrale de ses ruines, ils y retrouveraient encore les objets de lenr culte et de leur prédilection. Quant à la châsse nouvelle pour les reliques de saint Éloi, n'était-ce pas encore un moyen de faire pleuvoir les offrandes et de se préparer des ressources pour le grand œuvre qu'il s'agissait d'entreprendre? Enfin, si Ton se rappelle qu'un an avaut cette confirmation des autels, la ville
avait été ravagée par un nouvel incendie, n'y a-t-il pas lieu de supposer que les populations, frappées de terreur, durent attribuer le retour de ce fléau à l'état d'abandon où le temple à demi détruit était resté depuis vingt ans, que la nécessité de le relever devint plus pressante que jamais, et que l'évêque et son chapitre durent saisir cette occasion d'exalter plus vivement encore les esprits par le spectacle de cérémonies pieuses.
En somme, il nous paraît probable que, tant que vécut Simon, les travaux durent être languissants, et se borner, soit à Tenlèvement des décombres, soit à des démolitions oii à des réparations partielles, tandis que, sous Beaudoin II, ils furent certainement conduits avec ardeur et persévérance ; enfin, si l'on nous demandait de désigner Tannée où la reprise de ces travaux dut commencer à devenir active et eCficace, les faits que nous venons de citer nous feraient croire que c'est en 1153.
Maintenant, peut-on présumer que Beaudoin acheva son œuvre; et qu'à sa mort, en 1167, la construction de la cathédrale était complètement terminée? Nous ne le pensons pas. D'abord nous avons vu combien, en général, les monuments du moyen âge s'édifiaient lentement. Les travaux de la cathédrale de Senlis se sont continués sans interruption pendant plus de trente ans, spatio annornm tringinta et amplius^^ ceux de Braisne pendant trente-six ans; ceux de la cathédrale de Paris étaient à peine achevés au bout d'un siècle^. Or nous ne voyons aucun motif pour qu'on eût fait
* GaUia christiana, t. IX.
2 Les constructions entreprises par Suger à Saint-Denis furent beau-
preuve à Noyon d'une plus grande diligence. Nous avons au contraire une raison de supposer qu'en 1167, à la mort de Beaudoin, l'édifice n'était pas complètement terminé, car nous voyons que, contrairement à Tancien usage, cet évêque ne fut pas enterré dans la cathédrale, et que son corps fut porté à Ourscamp N'en pourrait-on pas conclure que l'édifice, encore en voie de construction, n'était pas en état de recevoir dignement la dépouille du prélat. Ses deux succes-
coup plus rapidement exécutées, en trois ans et trois mois; mais aussi Suger cite le fait comme un miracle. Dans celte même abbaye de Saint- Denis, à une époque où le trésor n'était pas moins riche que du temps de Suger, et oii les moyens d'exécution étaient au moins aussi puissants, on voit les travaux de reconstruction du chœur et de la nef se continuer pendant cinquante ans, de 1231 à 1281. Aussi les constructions du treizième siècle ont duré jusqu'à nos jours, tandis que celles du douzième, si promptement terminées, menaçaient ruine au bout de quatre-vingts ans.
* L'évêque Simon avait aussi été enseveli dans l'église d 'Ourscamp. Comme il en était le fondateur, cette exception, en ce qui le concerne, s'expliquerait assez naturellement ; mais les trois successeurs de Simon furent comme lui enterrés à Ourscamp ; or, il n'existait à leur égard aucun motif de violer une règle si constamment observée. Avant la mort de Simon, on ne pouvait citer que deux évoques de Noyon qui n'eussent pas été ensevelis dans la cathédrale, savoir, Beaudoin I*"", enterré, en 1068, dans le couvent de Saint-Barthélémy, et Fulchaire, enterré, en 955, dans le monastère de Saint-Eloi. Tous les autres évôques, depuis 950 jusqu'en 1148 , et depuis 12^8 jusqu'à la fin du quatorzième siècle, ont été ensevelis dans la cathédrale. Pendant la réunion des deux évêchés, certains prélats voulurent être enterrés à Tournay, d'autres à Noyon, mais jamais hors de l'une des deux cathédrales. N'avons-nous donc pas quelque raison d'attacher une certaine importance à cette interruption d'un usage si ancien, surtout lorsqu'elle correspond à une période pendant une grande partie de laquelle la cathédrale devait, selon toute apparence, être en voie de reconstruction?
seurs, Beaudoiii III et Etienne F% furent également ensevelis à Ourscamp, et ce n'est qu'en 1228, lors de la mort de l'évêque Gérard, que l'antique usage fut enfin rétabli pour se perpétuer ensuite sans exception jusqu'à la fin du qualorzième siècle.
Nous ne voudrions pas, sur la seule autorité de ce fliit, affirmer qu'avant l'épiscopat de Gérard, c'est-à-dire avant 1221, la cathédrale de Noyon ne fût pas entièrement reconstruite; nous voudrions encore moins soutenir le contraire. Quelle que soit l'homogénéité de la construction, et malgré le grand caractère d'unité qui résulte d'une persistance presque constante dans le même plan, nous sommes convaincus que les travaux ont dû se continuer longtemps. Se seront-ils prolongés au delà de Tan 1200? personne n'en peut répondre; mais, en examinant de près certaines parties de la nef et en particulier ces bases de colonnes au profil si vivement accentué, il nous semble permis de croire que, si elles n'ont pas été sculptées au treizième siècle, elles ne l'ont pas été du moins beaucoup plus tôt que la fin du douzième.
Ainsi, en dernière analyse, la cathédrale de Noyon doit prendre rang, selon nous, parmi les monuments de transition de la deuxième et de la troisième époque : conçue et entièrement ébauchée de 1150 à 1 170, elle n'aura été totalement sculptée, ragréée et parachevée que vers la fin du siècle, et peut-être même un peu au delà ^
* Nous devons faire remarquer qu'il y a de chaque côté du chœur, au rez-de-chaussée, trois grandes arcades à plein cintre, lesquelles, si elles ne sont pas un reste de rancicnne église brûlée en 1 151, ont bien pu du moins être construites peu de temps oprès l'incendie. Celte
NOTRE-DAME DE NOYON. l'23 Dans ce même intervalle, nous ne le dissimulons pas, on voit s'élever des monuments qui n'ont pas avec celui-ci une complète analogie : ains:, pour ne pas sortir du voisinage de Noyon,nous citerons la cathédrale de Senlis;on connaît assez exactement toutes les phases de sa construction. Elle aussi fut entreprise vers le milieu du douzième siècle, en 1155 environ, et à peine terminée vers 1191. Les deux édifices sont donc contemporains, ils auront été conçus et exéciilés presque simultanément, et cependant n'existe-t-il pas entre eux une différence fondamentale? A Sentis, on a proscrit le plein cintre; à Noyon, on l'a respecté ^.
partie de la construction présente une certaine disparate avec tout le reste. J'en dis autant de ce vieux pan de mur formant une des parois extérieures du chœur et correspondant, par sa position, avec les arcades dont nous venons de parler. Ce pan de mur, que nous avons déjà indiqué à la page 7 comme ayant probablement fait partie de Tancienne église, pourrait aussi ne pas remonter plus haut que les années qui suivirent l'incendie. C'était peut-être un commencement de construction qu'on abandonna plus tard pour suivre un plan moins robuste et plus élégant. Toutefois, la nature de l'appareil et la forme de la corniche nous portent encore à penser que ce fragment de muraille doit appartenir à une époque plus reculée.
* Ce n'est pas seulement la cathédrale de Senlis qu'il faudrait comparer avec celle de Noyon ; il y a dans l'ancien diocèse de Senlis une autre église, moins célèbre que la cathédrale, mais non moins digne d'intérêt, l'église de Saint-Leu d'Esserent, qui olïre peut-être matière à un parallèle encore plus instructif et à des contrastes plus frappants. L'église de Saint-Leu présente de telles analogies avec la cathédrale de Noyon, soit par la conception du plan, soit par la nature des profils et de toutes les particularités essentielles de la construction, qu'il n'est guère possible de ne pas les regarder comme à peu près contemporaines. Eh bien, à Saint-Leu on ne trouve pas un seul plein cintre, ni au dedans ni au dehors de la ncl et du chœur: il n'en existe que sur la façade occidentale, C'est uniqueiiient sur celte partie de l'édifice qu'il
Cette dilférence est grave assurément; mais suffit-elle pour nous empêcher de croire à la simultanéité des deux constructions? Ne savons-nous pas combien cette époque de transition est tolérante? N'arrive-t-il pas souvent que, dans le même lieu et au même moment, elle laisse vivre ensemble presque tous les styles à la fois? Lors donc que la cathédrale de Noyon serait empreinte des caractères les plus prononcés de l'ancienne architecture, il ne faudrait pas croire absolument impossible qu'à quelques lieues de là, vers le même temps, il se fût élevé une autre cathédrale sous l'inspiration du système nouveau. Mais ici, notez-le bien, il n'est pas question de pareils contrastes. Nous l'avons déjà dit, malgré ses pleins cintres, ses transsepts en hémicycle, malgré l'effort qu'elle semble faire pour se donner un air d'ancienneté, la cathédrale de Noyon n'est au fond qu'une église à ogives; elle ne vit que de la vie nouvelle; dans toutes ses nervures, dans tous ses rameaux de pierre, la séve qui circule, c'est la même sévequ'à Senlis. Ses arcades à plein cintre elles-mêmes n'ont du plein cintre que la forme; elles n'en ont ni l'esprit, ni le caractère : ce sont des ogives arrondies. Aussi, quelques nombreuses que soient ces arcades, elles sont sans influence, elles
a oLé fait une concession à l'ancien style ; partout ailleurs il est exclu. Non-seulement le plein cintre n'apparaît pas dans l'église, mais il n'y est question ni de l'alternance des supports multiples et des supports cylindriques, ni des annelures, ni des transsepts arrondis Tous ces souvenirs des anciennes traditions ne. pénètrent pas à Saint-Leu, et néanmoins, entre Saint-Leu et Noyon, l'analogie est extraordinaire et la contemporanéité évidente. D'où, vient donc qu'à Saint-Leu aussi bien qu'à Senlis on a, dans le même moment, suivi d'autres errements quà Noyon? C'est ce que nous essayons d'expliquer dans le chapitre suivant. (Voir la note delà pag^ 137,)
modifient à peine l'aspect général du monument. Il semble que ce soitpaV une usurpation, où plutôt à l'aide d'une concession bénévole, que le plein cintre soit admis dans cette église. Il y occupe plus que sa part légitime et naturelle. Sa présence y fait l'effet d'une fiction ou d'un anachronisme. Ainsi, vous le voyez, la différence entre nos deux cathédrales n'est pas aussi grande qu'elle en a l'air; les deux constructions ne se distinguent par aucune diversité réelle et profonde. C'est le même principe qui les a créées ; rien ne nous défend donc de les croire contemporaines.
Mais d'oii vient à Noyon ce respect pour le plein cintre? Cette sorte d'honneur qu'on lui rend a beau n'être qu'abstrait et nominal, pourquoi lui est-il rendu? Pourquoi, Ta-t-on laissé avec tant de complaisance régner seul dans toutes les parties supérieures de l'édifice? Pourquoi, lorsque tous les membres de cette architecture semblent vouloir se développer selon les formes nouvelles, sont-ils contraints à suivre oii plutôt à simuler les anciennes formes, et tandis qu'à Senlis on s'abandonne sans résistance à la pente du siècle, pourquoi faire à Noyon de l'archaïsme à plaisir?
Répondre que l'époque de transition nous fournit des exemples fréquents de monuments simultanément conçus dans un esprit purement novateur et de monuments empreints d'un caractère archaïque, c'est ne rien répondre, c'est résoudre la question par la question.
Ne voir dans les œuvres si étrangement diverses d*une même époque que les jeux d'un hasard aveugle, insouciant, inexplicable, c'est une façon trop commode de trancher la difficulté.
Sans doute, il y a des faits dont il serait aussi puéril qu'inutile de rechercher les causes ; mais ces grandes créations de la foi et de la patience de nos pères, ces monuments pleins de tant d'énigmes, ne méritent pas un tel dédain. Malgré nous, nous voulons percer le mystère de leur origine, et pénétrer jusqu'à la cause de leurs différences et de leurs analogies.
Nous voilà donc conduits en dehors du sol un peu aride de la pure chronologie, sol sur lequel, jusqu'ici, nous nous sommes enfermés. C'est vers* le problème historique qu'il faut maintenant tourner nos regards ; ce sont les générations qui virent élever ces monuments, c'est la société du douzième siècle, c'est son histoire qu'il faut interroger ; en un mot, il ne suffit plus d'exposer, il faut expliquer l'époque de transition.
Nous avons déjà fait nos réserves, ce ne sont que des aperçus que nous allons hasarder. Loin de nous l'espoir d'atteindre le but, nous ne voulons qu'indiquer une voie qui nous semble pouvoir y conduire.
ORIGINE ET CARACTERE DE LA REVOLUTION ARCHITECTURALE COMMENCÉE AU DOUZIÈME SIÈCLE.
La révolution architecturale dont le douzième siècle est témoin ne provient- elle que d'un de ces changements de
goût matériel, d*un de ces besoins de nouveauté que les hommes éprouvent nécessairement à certains intervalles? L'ogive est-elle née seulement parce qu'il y avait trop longtemps que le plein cintre durait? N'y a-t-il là qu'une affaire de mode? Cette explication, dont quelques-uns se contentent, n'en est rééllement pas une. La mode elle-même ne doit-elle pas avoir sa cause? Cette cause est futile et insaisissable, s'il ne s'agit que du caprice de quelques individus ; mais ne peut-elle pas être grave et profonde, lorsqu'il est question des habitudes de tout un peuple? Or, d'où est née la mode qui, pendant le douzième siècle, fit adopter universellement, dans une moitié de l'Europe, un nouveau genre de construction? La question, comme on voit, reste toujours au même point.
Cette révolution doit-elle être attribuée uniquement, comme d'autres Tout voulu, à la nécessité toujours croissante d'exhauser les églises, soit par zèle religieux, pour mieux honorer la Divinité, soit par motif de salubrité, pour prévenir Tasphyxie des fidèles? L'ogive, il est vrai, s'emploie utilement dans les constructions d'une grande hauteur; mais on peut faire des monuments très-élévés sans se servir de l'ogive. Les cathédrales de Mayence, de Worms, de Spire, ont tout autant d'élévation que beaucoup de grandes églises du treizième siècle, et leurs arcades sont toutes à plein cintre. L'architecture à ogive ne serait donc pas devenue d'un usnge nécessaire, universel et exclusif, s'il n'y avait eu d'autre molif de l'adopter que le besoin d'élever de très-hautes murailles. Ce n'est encore là qu'une cause secondaire, ce n'est pas l'explication que nous cherchons.
La trouverons-nous, comme on l'a souvent prétendu, dans ces voyages en Orient, si fréquents à la fin du onzième siècle? Mais, comme il n'existe en Orient de monuments réellement analogues à nos monuments à ogive que ceux qui y ont été construits depuis le douzième siècle par des Européens, peu \ nous importe que les croisés aient eu occasion d'apercervoir
çà et Là quelques ai rs brisés sur des pans de murailles arabes; il est probable qu'en cherchant bien, ils en auraient trouvé même en Occident. Ce qu'ils ne pouvaient, au contraire, rencontrer nulle part, c'était l'architecture à ogive, car elle n'est arrivée toute faite ni d'Orient ni d'aucun autre point du ^lobe. Elle s'est formée dans nos climats*; comment et pourquoi s'est-elle formée? c'est là toujours qu'est la question.
Un point nous paraît évident, c'est qu'elle n'a pas été le produit d'une cause unique, et qu'elle résulte du concours d'une foule de circonstances diverses. Ainsi la tendance à exhausser de plus en plus les constructions aura certainement contribué à son développement : le souvenir du tombeau de Jésus-Christ, s'il est vrai qu'il fût dès lors entouré d'ogives, aura dû concourir à sanctifier , à populariser cette nouvelle sorte d'arcades; mais toutes ces causes, et tant d'autres égalements secondaires, auraient été sans vertu par elles-mêmes, si elles n'eussent été dominées et mises en mouvement par une cause supérieure.
Cette cause n'est autre, selon nous, que l'esprit même du douzième siècle, esprit novateur, harsadeux, systématique.
* Si elle eût existé en Orient, comment aurait-elle pénétré si difficilement et si imparfaitement dans les pays de l'Europe méridionale ? comment serait-elle devenue si populaire dans le Nord?
N'est-ce pas à lui que sont dus les premiers combats de la raison contre l'autorité, de la bourgeoisie à sa naissance contre la féodalité à son déclin, des langues populaires et vivantes contre la langue antique et sacerdotale, près de devenir langue morte? Au milieu de cette lutte générale, de ce mouvement universel des esprits, lorsque tout change et se transforme, l'architecture pouvait-elle rester immuable? Le style qu'elle avait adopté depuis tant de siècles n'avait-il pas même durée, même origine, même fondement, pour ainsi dire, que cette autorité qu'on attaquait à coups redoublés ? Le plein cintre n'était-il pas comme identifié avec l'ancien état de la société? n'en était-il pas le représentant, le type, le symbole? A la société nouvelle, à cette société tourmentée d'une fièvre d'affranchissement, il fallait un nouveau type, un nouvea^u symbole, un autre drapeau. Maintenant, pourquoi l'ogive plutôt que toute autre forme, plutôt que la ligne horizontale et l'architrave, par exemple? C'est là, qu'on nous permette de le dire, le petit côté de la question. Toute révolution est à la fois accidentelle et nécessaire. Ce qui était purement accidentel alors, c'était la forme qu'adopterait la nouvelle architecture : ce qui était nécessaire, c'était qu'il se formât un style nouveau, que se style se rattachât à l'ancien par de nombreux éléments communs, mais qu'il s'en séparât par certains éléments propres et par une originalité visible et saisissante. L'ogive s'est trouvée là, favorisée et mise en évidence' par ces causes multiples et accessoires que nous avons signalées; sa forme insolite semblait prédestinée à caractériser un mouvement tout nouveau des esprits. Tel est, selon nous» le secret de sa fortune.
Et qu'on ne croie pas que ce sont là de chimériques conjectures. Montrons combien sont réels les rapports qui rattachent Torigine et les progrès de l'ancienne architecture à la révolution sociale du douzième siècle.
Le caractère dominant de cette époque, ce n'est pas seulement le besoin de l'émancipation, c'est la tendance à la sécularisation. La société, jusque-là exclusivement monacale, aspire pour la première fois à devenir laïque. La puissance temporelle de l'Église, après avoir atteint son apogée, est sourdement menacée jusque dans ses fondements. La foi ne perd rien de son ardeur, mais elle aussi se sécularise pour ainsi dire. On commence à admettre la possibilité de faire son salut ailleurs que dans un cloître : l'université de Paris se croit et se proclame aussi bonne catholique que l'Église ; en un mot, la société laïque, en même temps qu'elle cherche à se constituer et à s'entourer de garanties vis-à-vis des pouvoirs purement temporels, s'exerce peu à peu à faire par ellé-mêrae tout ce qui était jusque-là l'apanage exclusif de la société sacerdotale.
Voilà le spectacle que présentent les deux sociétés; voyons maintenant les deux architectures.
Un fait incontestable, c'est qu'avant le douzième siècle on ne construit pas un seule édifice religieux dans le Nord de l'Europe sans que Tarchitecte soit moine, chanoine, ou tout ou moins ecclésiastique. Presque toutes les sciences, il est vrai, n'avaient alors d'autres adeptes que les hommes d'église; mais parmi toutes les sciences, celle de l'architecture était réputée sainte et sacrée par excellence. Un des premiers devoirs de l'abbé, du prieur, du doyen d'une tommuiiauté,
YOTRE-DAME DE NOYON. 131 était de savoir tracer le plan d'une église et de pouvoir en diriger la construction'. On voit des moines entreprendre de longs voyages, aller jusqu'à Constantinople pour se fortifier dans cette étude, pour puiser les saintes traditions à leur source. Et ce n'est pas seulement dans le clergé régulier que cette science est obligatoire; il faut que les évêques président aux travaux de leurs cathédt ales, comme les moindres prêtres à ceux de leurs églises. En un mot, la règle est générale, jusqu'au douzième siècle point d'architecte qui ne soit religieux.
Un autre fait non moins incontestable, c'est qu'à partir du douzième siècle, sauf quelques exceptions presque imperceptibles, nous ne voyons plus d'autres architectes que des laïques. Les Robert de Luzarches, les Thomas de Cormont, les Hugues Libergier, les Robert de Coucy, les Pierre de Montereau, les Jean de Chelles, les Erwin de S(einback, les Eudes de Montreuil, n'appartiennent ni à l'église ni à aucun ordre; ils sont tous bourgeois, vivant de leurs œuvres, et la plupart mariés.
Ainsi, avant le douzième siècle, avant la première apparition du style à ogive, l'architecture est dans les mains du clergé, elle n'a que lui pour interprête; au treizième siècle, au contraire, lorsque Togivc est souveraine, l'art de bâtir n'appartient qu'aux laïques; il reste à peine dans le fond des cloîtres quelques vieux moines essayant encore de manier l'équerre et le compas.
Du rapprochement de ces deux faits ne résulte-t-il pas que, dansTépoque intermédiaire, pendant le douzième siècle, lorsque les deux architectures étaient en lutte, lor^ique la victoire
m ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DE L'ART,
semblait encore indécise, les deux sorles d'architectes devaient aussi se trouver en présence : d'un côté, la cohorte cléricale, les chau] pions de l'esprit d'autorité, s'efforçant de maintenir le système et les traditions du plein cintre; de l'autre, les libres constructeurs, les maîtres à' œuvres^ comme ils s'intitulaient, s'appropriant l'ogive, s'en façonnant un système, et s'en servant comme d'une arme pour se rendre maîtres à leur tour de l'art de bâtir.
Jamais toutefois ce système laïque n'aurait triomphé, si ceux qui le soutenaient n'eussent été que des individus isolés. Aux associations monacales, dépositaires des traditions hiératiques, il fallait opposer d'autres associations organisées avec assez de force pour durer et pour devenir à leur tour gardiennes de traditions, avec assez de mystère pour ne pas éveiller dès le début de dangereuses résistances. Telles furent les confréries maçonniques, les fraternités de constructeurs [fraternitates) dont l'existence dès le douzième siècle, dans rile -de-France et dans la Picardie, ne saurait être mise en doute. Il est vrai que c'est seulement vers la fin du quatorzième, et principalement aux bords du Rhin, que la grande institution des francs-maçons commence à prendre un caractère historique, c'est alors qu'elle s'organise sur une vaste échelle, et qu'elle cherche à donner à ses statuts une nouvelle autorité; mais cela même est une preuve qu'elle existait depuis longtemps. Les francs-maçons du quatorzième et du quinzième siècle n'avaient plus rien à inventer de nouveau, l'architecture qu'ils professaient était triomphante, incontestée, et avait produit ses plus beaux chefs-d'œuvre. Si nous les apercevons alors pour U première fois dans l'histoire,
NOTRE-DAME DE NOYÔN. 133 tandis qu'antérieurement il faut les y deviner, c'est que, leur institution se relâchant, ils commençaient à divulguer euxmêmes leur propre existence. Pourquoi dans leurs nouveaux statuts se recommandent-ils si sévèrement le secret? Parce qu'ils se surprenaient sans doute à ne le plus bien garder. La formation des loges allemandes du quinzième siècle passe donc à tort pour la création des confréries maçonniques; elle n'en est qu'une réorganisation , motivée probablement par des symptômes de décadence. La propre de ces sortes d'institutions est de n'avoir jamais autant de vigueur et de discipline que dans leurs commencements; il est donc permis de croire non-seulement que la confrérie des francs-maçons existait depuis au moins deux siècles, lors de l'établissement pour ainsi dire officiel des loges^ mais que les jours de sa plus grande, de sa réelle puissance étaient déjà passés.
C'est pendant la lutte entre les deux styles, quand il fallait triompher des habitudes et des routines du passé, quand il fallait diriger dans des voies régulières, méthodiques, savantes, le système vainqueur, c'est alors que les confréries maçonniques durent déployer leur plus grande énergie et faire preuve de cette persévérance que l'esprit d'association peut seul inspirer. Sans le secours de ces confréries, jamais, encore une fois, Tarchitecture à ogive n'aurait accompli sa destinée. Ce système de proportions, ce système de construction, ce système d'ornementation végétale et indigène, dont nous avons constaté l'existence; l'unité, l'harmonie, la conséquence qui régnent dans les œuvres de cette architecture une fois parvenue à sa perfection, tout cela était impossible sans les confréries^ c'est-à-dire sans une science à la fois tra-
ditionelle et expérimentale transmise comme un mot d'ordre de générations en générations. Si l'art de bâtir, échappant aux mains de l'Église ,fûttombéàla merci des caprices individuels et d'une liberté non organisée, au lieu deschefs-d'œuvres du treizième siècle, nous aurions eu un pêle-mêle anarchique de tous les styles. Heureusement la foi, l'oubli de soi-même, toutes les vertus qui font naître et durer les associations, étaient encore vivaces dans ce monde : l'art pouvait impunément se séculariser; à défaut de l'Église spirituelle, il trouvait dans la franc-maçonnerie une sorte d'Église laïque, au sein de laquelle il devait se perpétuer et se maintenir pendant trois siècles, comme un secret mystérieux et respecté.
Ainsi, pour tout résumer, peu importe que l'ogive, en tant que forma géométrique et architecturale, ait été mise en faveur par telle ou telle cause accidentelle, et que ces causes soient plus ou moins nombreuses; ce qui est d'un véritable intérêt, c'est de savoir par qui, comment et pourquoi elle a é(é convertie en système, et d'oii est venue à ce système une pliysionomie si tranchée, si originale, si excluvive, si incompatible avec tout autre genre d'architecture. Une fois qu'il est reconnu que l'esprit de liberté, l'espri! séculier et laïque, l'esprit du douzième siècle, est, sinon le créateur, du moins le principal promoteur de ce système; que la fortune du plein cintre, au contraire, se lie à celle des idées et des institutions dont la société nouvelle tend à s'affranchir, dès lors les mélanges, les amalgames, les contradictions de l'époque de transition ne sont plus des bizarreries inintelligibles, nous en pénétrons le sens, nous leur trouvons une signification. L'acliitecture devient pour nous un reflet, presque toujours
NOTRE-DAME DE NOYON. 135 fidèle, des événements dont la société est le théâtre. Ainsi, dans celles de nos villes oii les tentatives d'émancipation sont tardives, timides ou immédiatement comprimées, dans les abbayes, dans les communautés, dans tous ces pieux asiles défendus par une triple enceinte contre les invasions des idées nouvelles, l'ancien style persiste longtemps , et ce n'est que peu à peu et comme à regret qu'il se laisse altérer par quelques tentatives de nouveauté ; dans les lieux, au contraire, où la victoire reste de bonne heure aux idées de réforme, et oij, soit de gré, soit de force, une bourgeoisie improvisée s'est mise en possession des droits de cité et de commune, on s'aperçoit bien vite que les nouveaux constructeurs ont dû trouver la porte ouverte pour ainsi dire, et qu'ils se sont établis avec liberté et hardiesse, sans se soucier des anciennes traditions; enfin, lorsque les franchises municipales, nées de transactions pacifiques ou d'octrois bénévoles, sont tempérées, incomplètes, et laissent une large part à la vieille autorité, il n'est pas rare que les deux styles semblent se marier et se fassent à chacun leur part en bonne harmonie et d'un mutuel consentement.
Or, c'est là précisément le spectacle que nous offre notre cathédrale de Noyon. Le plein cintre et l'ogive sont en présence, mais sans qu'il y ait entre eux la moindre hostilité : l'ogive domine , mais en quelque sorte malgré elle, et en laissant voir une sorte de soumission inaccoutumée vis-à-vis du plein cintre. Cette singularité devient toute naturelle si Ton fait attention aux circonstances qui amenèrent et qui suivirent l'établissement de la commune dans la ville de Noyon. Ce ne fut pas, comme à Laon, comme à Reims, au moyen de
violentes insurrections et au prix de leur sang que les habitants de Noyon obtinrent leurs franchises, lis étaient gouvernés, vers le commencement du douzième siècle, par un évêque nommé Baudry, homme sage, clairvoyant et de bonne foi. Avant d'être élevé à l'épiscopat, Baudry, simple chapelain de l'évêché de Cambrai, avait assisté aux troubles sanglants de cette ville, et s'était convaincu qu'on ne gagnait rien à résister aux tentatives d'indépendance qui éclataient alors de toutes parts ; que mieux valait les prévenir par d'habiles concessions, et qu'une fois ces concessions faites, elles devaient être fidèlement respectées. Il n'attendit donc pas que la révolte se fît entendre ; il alla au-devant d'elle, et, dès l'an H08, de son propre mouvement, il présenta aux habitants de la ville une charte de commune, jura de l'observer, et tint parole. Les droits octroyés par cette charte n'étaient pas, comme le remarque M. Thierry*, tout à fait aussi étendus que ceux qui avaient été conquis de vive force dans d'autres villes ; mais les bourgeois de Noyon s'en contentèrent, et comme les successeurs de Baudry eurent la sagesse d'imiter son exemple, on ne vit point à Noyon, comme dans tout le voisinage, ces fausses trêves sans cesse rompues par le meurtre et la violence : la paix y fut sincère et durable, et le bon accord ne cessa de régner entre la ville et son seigneur.
Ainsi, lorsque, ver^ 1150, Beaudoin II entreprit, comme nous le supposons, la reconstruction de sa cathédrale, il existait à Noyon une commune depuis longtemps établie et consacrée par une paisible jouissance, mais placée en quel-
* Lettres sur l'histoire de France, in-8% p. 268.
que sorte sous la tutelle de l'évêque. C'est le reflet de cette situation que nous présente l'architecture de réglise. Le nouveau style avait déjà fait trop de chemin à cette époque pour qu'il ne fût pas franchement adopté, surtout dans un édifice séculier et dans une ville en possession de ses franchises ; mais en même temps le pouvoir temporel de l'évêque avait encore trop de réahté pour qu'il ne fût pas fait une large part aux traditions canoniques^. Nous ne pré-
* Il n'en était pas de même à Sentis, ni par conséquent à Saint- Leu tVEsserent. Le territoire du diocèse de Sentis faisait partie du domaine royal. L'émancipation communale et laïque s'y était accomplie librement et sans restriction, et en ne laissant à l'évêque qu'une faible part de pouvoir temporel.
A Noyon, au contraire, l'évêque avait, comme seigneur féodal, un pouvoir très-étendu : il était à la fois grand vassal de la couronne, en verlu de fiefs immédiats réunis à son siège, et seigneur indépendant du Vermandois, qui relevait de son évêché. Gomme grand vassal, .il était un des pairs ecclésiastiques, et portait le baudrier au sacre du roi de France; comme suzerain du Vermandois, il traitait d'égal à égal avec le pouvoir royal. Aussi, lorsqu'en 1191, après la mort de Philippe d'Alsace, comte do Vermandois, Philippe-Auguste eut réuni le Vermandois à la couronne, il f allut qu'il transigeât avec l'évêque de INoyon. Le roi et le prélat se donnèrent des lettres doubles on lettres d'échange, scellées de leurs sceaux, en date du mois d'août 1215, par lesquelles, d'un côté, Etienne, évêque de Noyon, déclare qu'il remet et quitte au roi Philippe l'hommage dû à son église pour le comté de Vermandois, et le roi, en échange, lui cède les terres et fiels qu'il possédait à Lassigny et à Coyc. Dans ce marché, c'était l'évoque qui gagnait du pouvoir temporel. Est-ce seulement à partir de cette époque, et comme une compensation de plus accordée par le roi que les évêques de Noyon prirent le titre de comte? le portaient-ils, au contraire, trois ou quatres siècles auparavant, comme semble l'indiquer une charte du roi Eudes de 895? D. Mabillon est de ce derniei» .ivis ; Collielte, l'auteur des Mémoires sur le Vermandois, soutient l'opinion contraire. Peu nous importe ; ce qu'il nous suffit de constater, et ce que
138 ÉTUDES SUR L'HrSTOIRE DE L'ART,
tendons pas que cette part ait été réglée par une transaction explicite, ni même qu'il soit intervenu aucune convention à ce sujet; les faits de ce genre se passent souvent presque à l'insu des contemporains : que de fois nous agissons sans nous douter que nous obéissons à une loi générale ! et cependant cette loi existe, c'est elle qui nous fait agir, et d'autres que nous viendront plus tard en signaler l'existence et en apprécier la portée. C'est ainsi que l'évêque et les chanoines, tout en confiant la conduite des ti'avaux à quelque maître d'œuvre laïque, parce que le temps le voulait ainsi, tout en le laissant bâtir à sa mode, lui auront recommandé de conserver quelque chose de l'ancienne église, d'en rappeler l'aspect en certaines parties, et de là tous ces pleins cintres dont Textérieur de Tédilice est percé, de là ces grandes arcades . circulaires qui lui servent de couronnement tant au dedans qu'au dehors. Il est vrai que les profils déliés de ces arcades les rendent aussi légères que des ogives : l'obéissance de l'artiste laïque ne pouvait pas être complète ; elle consistait dans la forme et non pas dans l'esprit.
C'est encore certainement pour complaire aux souvenirs et aux prédilections des chanoines que le plan semi-circulaire des transsepts aura été maintenu : la vieille église avait probablement ses bras ainsi arrondis, suivantrancien type romano-by-
est parfaitement établi, c'est que le pouvoir temporel des évêques de iSoyon ('tait considérable, et que, même au milieu de la crise du douzième siècle, nu lieu de déchoir, il ne lit que se fortifier. (Voir les Recherches histor?ques de M. Lafons, p. 22 à 27 ; VArt de vérifier les dates, t. IX, p>g. 184-193, et t. XII, pag. 201. — Voir ci-dessus la note delà page 77.
zantin; mais, tout en conservant cette forme, on semble avoir voulu racheter l'antiquité du plan par un redoublement de nouveauté dans l'élévation. Remarquez en effet que ces transsepts en hémicycle sont percés de deux rangs de fenêtres à ogive, tandis que, dans la nef, bien qu'elle soit évidemment postérieure, toutes les fenêtres sont à plein cintre.
Il est très-probable anssi que la forme arrondie de ces deux transsepts a été conservée en souvenir de la cathédrale de Tournay, cette sœur de notre cathédrale. A Tournay, en effet, les deux transsepts byzantins subsistent encore aujourd'hui dans leur majesté primitive, avec leur ceinture de hautes et massives colonnes. En H 53, la séparation des deux sièges n'était prononcée que depuis sept années. La mémoire de ces admirables transsepts était encore toute fraîche, et c'est peut-être en témoignage de ses regrets, et comme une sorte de protestation contre la bulle du sainl-père, que le chapitre de Noyon voulut que les transsepts de sa nouvelle église lui rappelassent, au moins par leur plan, ceux de la cathédrale qu'il avait perdue. Cette conjecture s'accorde avec toutes celles qui précèdent ; c'est une explication de plus de ce mélange de traditions et d'inventions, de formes anciennes et de style novateur, qui est le caractère dominant de la cathédrale de Noyon.
Qu'on applique à tous les monuments de l'époque de transition les deux ou trois principes que nous venons d'émeltre, et nous avons la presque certitude qu'après une étude attentive, précédée d'une sage défianca envers les date«i et les récits consacrés, on- verra toujours, au moins sur quelques points, se justifier nos prévisions. Il y a plus de trente ans
que nous avons indiqué sommairement ces idées ^ , et depuis ce temps nous n'avons rien trouvé qui ébranlât notre croyance; elle s'est plutôt fortifiée par le résultat de constantes observations, et bien qu'aucun texte précis, aucun document incontestable ne donne encore à ces aperçus une véritable consistance, nous ne perdons pas l'espoir de pouvoir quelque jour invoquer en leur faveur une révélation positive. Déjà une récente découverte semble justifier cet espoir : on vient de trouver en Allemagne quelques fragments du journal d'un franc-maçon, et il résulte des notes tracées sur ce journal que le triangle équilatéral était bien réellement la base fondamentale du système à ogive : voilà donc déjà un de ces principes auxquels on pouvait jusque-là contester toute valeur scientifique, qui commence à prendre un caractère de certitude. Avec de persévérantes recherches, on pénétrera plus avant, on retrouvera quelque autre secret des confréries maçonniques, on obtiendra la confidence de leur origine, de leur constitution, de leur véritable but. Que tous ceux à qui ces questions inspirent un sérieux intérêt cessent de s'évertuer à prouver, les uns que l'ogive nous est venue d'Orient, les autres qu'elle est indigène, querelles vides et oiseuses; qu'ils cherchent par qui a été mis en œuvre le système à ogive; pouquoi l'influence de ce système a été si grande et si universelle, comment pendant trois siècles il a pu exercer sur une moitié de l'Europe une absolue souveraineté; qu'ils cherchent enfin si la naissance et les progrès de ce système
* Rapport sur les monuments historiques des départements de r Aisne, de VOise, du Nord, de la Marne et du Pas-de-Calais, 1831, pages 10 et suiv.
NOTRE-DAME DE NOYON. 141 ne sont pas inséparablement liés à la grande régénération des sociétés modernes dont le douzième siècle voit éclore les premiers germes.
C'est dans ce sens, encore une fois, qu il reste à faire de profitables découvertes. C'est là le véritable problème, le problème historique de l'époque de transition. Les révolutions architecturales ainsi envisagées ne se confondent plus avec cçs fantaisies futiles et éphémères qui font préférer telle étoffe à telle autre pendant un certain temps ; elles sont de sérieuses, de véritables révolutions ; elles expriment des idées. Il faut que l'archéologie, en même temps qu'elle constate et qu'elle analyse les faits dans leurs plus minutieux détails, les généralise parfois et fasse planer sur eux un coup d'oeil d'ensemble. C'est ainsi qu'elle prend rang parmi les sciences utiles, puisque en nous révélant, à la vue des monuments, l'état des sociétés qui les virent construire, elle nous fournit un des meilleurs moyens d'investigation, un des plus sûrs instruments de critique historique.