QUESTIONS RELATIVES A L^ÉPOQUE DE TRANSITION
Ces questions sont de deux sortes : les unes , purement chronologiques, consistent à savoir quelle est l'époque où finit le règne exclusif du plein cintre, et à quels signes on peut reconnaître approximativement l'âge d'un monument de transition ; les autres, plus générales et d*un plus haut intérêt historique, ont pour but de rechercher Torigine même de Togive, ou plutôt les causes qui favorisèrent l'adoption de cette forme et firent proscrire le plein cintre, le sens de cette révolution, son but, son esprit, son caractère.
De ces deux sortes de problèmes, nous n'essaierons de traiter ici que les premiers, mais nous hasarderons à propos des seconds quelques aperçus seulement qui indiqueront
dans quelle voie des recherches nouvelles pourraient être utilement dirigées.
Començons par le problème chronologique.
Il s'agit de définir le sens de ces mots : époque de transition. Ils indiquent, cela va sans dire, l'intervalle qui sépare le temps où le style à plein ceintre régnait seul, et les trois siècles qui appartiennent exclusivement à l'ogive. Mais à quel moment le plein cintre cesse-t-il de régner seul? c'est ce qu'il faut déterminer.
Suffit-il q^i une ogive^ apparaisse comme par hasard dans une partie quelconque d'un monument à plein cintre^ pour attribuer ce monument à l'époque de transition? Faut-il, au contraire, ne ranger dans cette époque que les édifices où le principe semi-circulaire et le principe aigu sont en présence et contribuent chacun dans une certainie piesure à l'effet général du monument? Selon qu'on adopte l'une ou l'autre solution, on donne à l'époque de transition des hmites assez restreintes ou une étendue presque indéfinie.
Qui ne sait, en effet, que, dans les constructions les plus anciennes de Rome et même de la Grèce, on peut découvrir de loin en loin quelques exemples d'arcs à ogive? Faudra-t-il en conclure que l'époque de transition remonte jusqu'aux siècles des Héraclides ou jusqu'aux temps desTarquins? Et si, à des époques du moyen âge où le règne exclusif du plein cintre ne saurait être mis en doute, nous rencontrons quelques-unes de ces ogives fortuites et isolées, faudra-t-ii crier au miracle, et proclamer, comme on Ta fait quelquefois, que l'ogive était en usage sous Charlemagne, voire même au temps de Dagobert?
NOTRE-DAME DE NOYON. 83 Non, ces exceptions ne prouvent rien. L'ogive prise en ellemême est aussi ancienne que Farchitecture : c'est une de ces formes quepeioonne n'a inventées, dont personne ne s est servi uncertain jour pour la première fois, et qu'on peut rencontrer par aventure en tout temps et en tout lieu. Les plus simples lois de la statique ne nous disent-elles pas qu'en divisant et en faisant butter l'un contre Fautre deux segments d'un cintre, en les étayant, pour ainsi dire, l'un par Tautre, on donne à l'arcade ainsi composée plus de force qu'en lui laissant la forme semi-circulaire? Les points d'appui, étant chargés plus directement, plus verticalement, tendent moins à s'écarter, et opposent une résistance plus forte : c'est là un fait que démontre la moindre expérience.
Il n'est donc pas étonnant qu'en certaines circonstances, soit par défaut d'espace, soit par nécessité de fortifier quelques parties d'un édifice, soit même par caprice de décoration, on ait employé accidentellement cette forme. Il n'y a rien là qui constitue l'époque de transition. La présence d'une ogive dans un monument à plein cintre ne commence à tirer à conséquence que lorsqu'elle résulte évidemment d'une intentention systématique, d'un parti pris, lorsque ce procédé de construction est mis en regard du système semi-circulaire avec le dessein d'établir entre eux une sorte de lutte, et de remplacer au moins partiellement l'un par l'autre.
Toute la question est donc de savoir comment se révèlent cette intention systématique, ce parti pris, cette lutte? Rien n est plus clair, toutes les fois qu'au lieu d'ogives éparses, égarées, vous voyez apparaître soit des séries d'ogives entre? mêlées à des séries de pleins cintres , soit l'ogive régnant
seule à certains étages ou dans certaines parties spéciales de l'édifiCG.
11 faut pourtant y regarder de près, surtout lorsqu'il s'agit des voûtes. On rencontre des monuments entièrement à plein cintre, dont toutes les voûtes sont à ogive, mais la plupart du temps ces voûtes ont été construites un siècle ou deux après le monument.
N'oublions pas que si les voûtes d'arête furent en usage dès les beaux siècles de l'architecture romaine, elles disparurent presque entièrement au milieu des temps de barbarie, et que, dans la plupart des églises bâties avant le onzième siècle on voyait, en guise de voûtes.^ des plafonds horizontaux composés de poutres apparentes plus ou moins ornées. Ces pkfonds ne cessèrent pas complètement d'être employés durant le onzième siècle, ni même pendant le commencement du douzième; on en trouve encore aujourd'hui des exemples dans des églises d'Angleterre postérieures à la conquête, telles que celles* de Winchester, d'Ely et de Peterborough. C'est seulement vers le milieu du douzième siècle que l'usage de voûter les grandes nefs et les transsepts des églises commença à devenir universel. Alors on ne se contenta plus de construire des voûtes dans les églises qu'on bâtissait à nouveau, on en ajouta dans les églises anciennement bâties, et comme l'ogive, en ce temps là, devenait la forme dominante, les voûtes substituées aux vieux plafonds furent presque toutes des voûtes à ogive.
Avant donc de rien conclure de la présence d'une voûte à ogive dans un monument entièrement à plein cintre, il faut s'assurer si la voûte et le monument ont été faits en même
temps, et lors même qu'ils seraient étidemment contemporains, ce ne sera pas toujours un motif pour que le monument appartienne nécessairement à l'époque de transition. En effet , l'emploi de l'ogive dans les voûtes et surtout dans les grands arcs doubleaux qui relient , même lorsqu'il n'y a pas de voûte, les deux parois de la grande nef à son extrémité vers le point d'intersection, peut remonter aux époques les plus reculées.
Ainsi dans la grande église de Saint-Front, à Périgueux, église dont la construction ne saurait être postérieure aux premières années du onzième siècle, et qui est probablement plus ancienne , les vastes coupoles suspendues sur la nef et sur les transsepts sont soutenus par quatre grandes ogives construites évidemment en même temps que le reste de l'église. Je défie qu'on découvre dans tout ce monument la moindre tendance aux idées novatrices, le moindre reflet de transition; ce n'était donc pas pour obéir à une mode nouvelle que ceux qui construisaient ces grands arcs, au lieu de les terminer par un cintre parfait, les brisaient à leur exi rémité supérieure, c'était pour chercber un moyen de construction qui leur offrît plus de chance de solidité. Les Romains, sans doute, auraient dédaigné cet expédient lorsque, passés maîtres dans l'art de construire, ils élevaient avec tant d'audace les arcs et les voûtes semi-circulaires de leurs grandes salles de thermes; mais de telles traditions, une fois perdues, ne s'improvisent pas, et des artistes à demi barbares, voulant lancer aussi des voûtes et des arcades sur de vastes vaisseaux, devaient procéder avec plus de prudence et chercher dans l'arc brisé un moyen plus sûr d'accomplir
leur entreprise. Da là ce grand nombre de monuments à plein cintre, dont la partie supérieure se termine en ogives rarement très-aiguës, quelquefois même assez peu sensibles pour que, du sol de Tédifice, il soit difficile de ne pas les prendre pour des pleins cintres, monuments évidemment antérieurs, et par leur date et par leur caractère, à toute tentative de rénovation de l'architecture.
Nous croyons que ces exemples prématurés de l'ogive doivent être à peu près comme non avenus pour qui cherche sincèrement à fixer les premières limites de l'époque de transition. Ce ne sont évidemment pas là les débuts de la nouvelle architecture ; on aurait pu continuer ainsi de siècle en siècle à employer l'ogive dans les voûtes sans que le style à ogive proprement dit eût jamais pris naissance; d'où il suit, nous le répétons, que même quand il est prouvé qu'une voûte à ogive est contemporaine du monument auquel elle appartient, ce n'est pas un signe suffisant pour classer ce monument dans l'époque de transition. Nous ne voulons pas dire que les édifices qui appartiennent réellement à cette époque ne se terminent pas presque tous par des voûtes à ogive, nous disons seulement que tout monument terminé par une voûte à ogive n'est pas nécessairement un monument de transition.
Mais si les voûtes sont un indice imparfaiit et souvent trompeur, il n'en est pas de même des parois verticales. Là, point d'équivoque possible. Si vous y trouvez l'ogive mêlée au plein cintre, soit par séries, soit par groupes alternatifs, vous êtes en pleine transition.
U n'entre pas dans notre plan d'indiquer, même sommai-
NOTRE-DAME DE NOYSN. 87 rcniGiit, sous combien de combinaisons différentes le mélange de ces deux formes peut se produire. Il faudrait passer en revue tous les monuments mi-pàrtis qui sont parvenus jusqu'à nous. Le nombre en est immense, et Ton peut affirmer qu'il n'en est pas deux où le plein cintre et l'ogive occupent les mêmes places, et soient distribués dans le même ordre et dans les mêmes proportions : ici l'ogive domine dans l'intérieur du monument, tandis que toutes les ouvertures extérieures sont à plein cintre , là les deux formes sont entremêlées, aussi bien en dedans qu'au dehors ; quelquefois c'est seulement dans les ouvertures extérieures du chœur que la forme aiguë apparaît timidement; ailleurs c'est uniquement dans la façade qu'on peut en apercevoir quelques indices ; tantôt le plein cintre est seul admis dans les parties inférieures de l'édifice, tandis que les étages supérieurs semblent réservés à l'ogive; tantôt, mais plus rarement, c'est l'ogive, comme à Noyon, par exemple, qui règne seule dans lec premiers étages, tandis que le plein cintre est relégué dans le haut. L'énumération de toutes ces variétés serait interminable et sans profit. Il suffit de constater que, quelle que soit la manière dont l'ogive se mêle au plein cintre, dès rinstant qu'elle occupe dans un monument, soit au dedans, soit au dehors, et plulôt dans les parties verticales que dans les voûtes, une place assez notable pour qu'il ne soit pas permis de supposer qu'elle la doive seulement au hasard, le monument esta coup sûr un monument de transition.
Voilà donc notre règle générale : le caractère de transition résulte de la présence simultanée de Togive et du plein cintre, quelle que soit la part plus ou moins grande accoN
dée à Tune ou à l'autre de ces formes, mais pourvu que l'ogive, au lieu de n'être qu'un accident isolé, contribue à modifier dans une certaine mesure l'effet architectural du monument.
Hâtons-nous de dire que cette règle subit deux exceptions : d'une part, il est des édifices où vous ne trouvez pas un seul plein cintre, mais qui conservent, malgré leurs ogives, tous les caractères du style semi-circulaire, c'est-à-dire les mêmes moulures, les mêmes chapitaux, les mêmes ornements; d'autre part, il existe des monuments où vainement vous chercheriez l'ogive, même dans les voûtes, mais dont les pleins cintres sont si élancés, si sveltes, bordés de moulures si fines, qu'ils semblent renier leur origine et aspirer à un style nouveau. Ces deux sortes de monuments appartiennent en réalité à l'époque de transition, ou du moins ils occupent une sorte de terrain neutre à ses deux frontières opposées. Ce qui complique un peu la question, c'est que, selon les lieux qui les ont vus naître, selon les circonstances au milieu desquelles ils ont été élevés, ces monuments exceptionnels ne se trouvent pas toujours placés chronologiquement au point qui semble leur appartenir, c'est-à-dire, les uns au début, les autres au terme de l'époque de transition proprement dite. Mais ces anomalies, dont le nombre est d'ailleurs limité, et dont il ne serait pas très-difficile de se rendre compte en recherchant les causes spéciales qui les ont produites, ne peuvent infirmer en rien la règle générale que nous avons posée. L'emploi simultané de l'ogive et du plein cintre sous les conditions indiquées plus haut, voilà sans contredit le signe le plus apparent, le plus incontestable,
NOTRE-DAME DE NOYON. 89 le véritable signe caractéristique de lepocjue de transition.
Poursuivons donc, et, maintenant que nous avons défini en quoi consistent les monuments de ce genre, tâchons d'abord de découvrir à quel moment ils commencent à apparaître; puis, quand nous aurons fixé les premières limites de l'époque qui les a produits, cherchons si, pendant toute la durée de cette époque, ils peuvent être soumis à une classification rigoureuse, si, malgré leur infinie variété, ils sont régis par des lois assez constantes pour qu'il soit possible de déterminer leur âge relatif.
Nous devons l'avouer franchement, de ces deux questions, la seconde ne saurait, dans l'état actuel de la science, recevoir une solution nette et précise. On peut bien dire, d'une manière générale, que ceux de ces monuments oii l'ogive apparaît à peine et ne joue qu'un faible rôle sont de tous les plus anciens; que ceux, au contraire, oii la part de l'ogive et celle du plein cintre semblent être à peu près égales, doivent avoir été plus tardivement construits, et qu'enfin les plus récents sont ceux oii le plein cintre cède presque partout la place à l'ogive et conserve à peine quelque vestige de son ancienne prépondérance. Sans doute cette classification est indiquée par la nature même des choses, et de nombreux exemples semblent la confirmer; mais, quelque fondée qu'elle soit en raison, en. fait elle n'est pas infaillible. Ce n'est pas là une de ces règles qui reposent sur des observations constantes et invariables.
Lorsque l'architecture à ogive est parvenue à sa maturité, lorsque le treizième siècle, cette époque d'ordre et d'organisation, est venu lui donner des lois fixes et régulières, on
peut sans témérité, nous l'avons vu, poser les jalons d'une classification chronologique. C'est qu*en effet il s'opère alors, tous les vingt-cinq ou trente ans, soit dans les procédés de construction, soit même dans les principes architectoniques, une modification plus ou moins légère, mais toujours assez appréciable pour servir d'indication à l'archéologue. Cette modification, il est vrai, peut n'être pas adoptée partout eu même temps, mais elle finit toujours par pénétrer dans tous les heux oii l'architecture à ogive est établie. Il suffit donc de savoir, et l'observation nous l'apprend bientôt, que certaines nations ou certaines provinces sont plus ou moins précoces, c'est-à-dire accueillent en général plus ou moins promptement ces sortes d'innovations, pour en conclure, avec une certitude scientifique, que telle ou telle particularité dans le style d'un monument doit, selon le lieu oii on l'observe, faire attribuer sa construction à telle on telle période du treizième, du quatorzième ou même du quinzième siècle. Dans l'époque de transition, au contraire, rien n'est assis, rien n'est réglé; on essaye de tout en même temps et en tous lieux ; on revient, après de longs intervalles, aux essais qu'on a d'abord tentés; c'est un va-et-vient continuel, une hésitation générale en matière de goût. Le siècle est novateur et incertain ; son esprit se reflète sur ses monuments. Il ne faut donc pas s'étonner que, dans cette bigarrure, nous cherchions vainement un de ces principes régulateurs qui servent de base à une classification scientifique. Comment généraliser ce qui est variable à l'infini, et à quoi bon poser les règles, quand il faudrait, au même instant, pour chaque pays et pour chaque sorte de monuments, faire courber ces règles devant d'inévi-
tables exceptions? Découvrira-t-on jamais une loi commune à toutes les productions architecturales de cette époque, une loi qui rende compte de leur inexplicable diversité? Nous voulons I)ien ne pas en désespérer, tout en nous résignant, quant à présent, à ne déterminer que très-approximativement et avec une grande réserve Tâge relatif de ces monuments.
Mais si l'époque de transition, considérée dans ses phases successives, est encore pleine d'obscurité, est-elle également impénétrable lorsqu'il s'agit seulement de fixer ses premières limites, de découvrir son véritable commencement? Nous ne le pensons pas. Assurément personne ne saura jamais quel est le jour, quelle est l'année oùy pour la première fois, un monument mi-parti d'ogives et de pleins cintres parut dans nos contrées. Ce n*est pas en ce sens que le problème peut être résolu; mais nous croyons qu'il est permis d'affirmer, avec cette confiance qu'on accorde aux vérités historiques les mieux démontrées, que, dans celles de nos provinces où rarchiteclure s'est le plus hâtée d'accueillir les premiers essais du système nouveau, il n'a rien étfi construit d'après ce système tant qu'a duré le onzième siècle, et que c'est seulement vers les premières années du règne de Louis le Gros qu'on peut, avec quelque assurance, admettre l'apparition d'un petit nombre de monuments de transition.
Nous n'ignorons pas combien (Je controverses ont été soulevées à ce sujet. Presque tous ceux qui, de près ou de loin, ont porté leurs regards sur l'archéologie du moyen âge, ont émis, à propos de cette question, les opinions les plus contradictoires, et presque toujours tranchantes et absolues. Les uns, plus érudits qu'archéologues, plus accoutumés à lire
dans les IWrès que sur les monuments, ont soutenu, sur la foi de certains textes, les plus étranges paradoxes, et donné à quelques édifices qu'ils affectionnaient une vétusté tout à fait inconciliable avec le style de l'architecture; d'autres, ne voulant voir dans ces découvertes paradoxales que de pieuses fraudes, ont nié sans pitié toutes ces prétendues exceptions, toutes ces précocités hors nature, et n*ont consenti à admettre Texistence des monuments de transition que dans la dernière moitié et presque à l'extrémité du douzième siècle. Au nombre de ces derniers, il faut compter presque tous les écrivains de l'Allemagne et de l'Angleterre qui se sont occupés de ces matières avec le plus de distinction.
Tout en partageant sur beaucoup de points leur incrédulité, je ne puis me refuser d'admettre qu'ils sont allés trop loin. Ils ont subi malgré eux l'influence de ce qu'ils voyaient dans leur propre pays, et ont jugé qu'il en devait être nécessairement chez nous de même que chez eux. Or, nous ne saurions trop le dire, sans vouloir en tirer la moindre vanité nationale, l'antériorité des monuments à ogive français sur tous ceux du nord de l'Europe ne nous semble pas pouvoir être mise en doute. C'est un fait que les écrivams anglais en général ne font pas i^rande difficulté de reconnaître. M. Dawson Turner\ M. Whittington^ M. G. Wilson^ M. Gally Knighf^, avouent franchement que l'ogive n'est pas d'inven-
* Voyages 'en Normandie, 1820.
^ Bévue historique des antiquités ecclésiastiques de France ^ 1<S29 ^ Remarques sur Varchitecture gothique à la suite du spécimen de Pugm,182l.
* Voyage archéologique en Normandie^ 1836. — Excursion monumentale en Sicile et en Calaàre, 1859.
NOTRE-DAME DE NOYON. 95 tion anglaise, et qu'elle apparaît en France plus tôt qu'en Angleterre ^ Des aveux aussi explicites sont plus rares sur le soi germanique; mais les faits y parlent aussi clairement. On sait exactement à quelle époque ont été construits les principaux monuments de l'Allemagne; combien n'en voit-on pas qui sont bâtis à la fin du douzième siècle, sans queTogive s'y laisse apercevoir! et même au commencement du treizième combien sont encore mi-partis d'ogives et de pleins cintres! Vojez à Gelnhausen les ruines de cet admirable
* Il est maintenant établi et reconnu par presque tous les archéologues anglais que ce fut seulement vers les dernières années du règne de Henri II (mort en 1189) que la lutte entre le style semi-circulaire et le style à ogive commença à se manilester en Angleterre. (V. Gally Knight, Voyage archéologique, Londres, 1856.) Ainsi, dans l'abbaye de Kirkstal, bâtie de 1153 à 1170, on trouve les premiers essais d'ogive bien authentiquement constatés. La crypte de la cathédrale d'York, où l'on voit aussi des ogives, est de 1170. On peut encore citer la partie à ogive de l'église du Temple à Londres, qui fut consacré en 1185 ; le chotur de la cathédrale de Ganterbury , reconstruit dans le style à ogive, après l'incendie de 1175, par Jean de Sens, architecte français; l'extrémité occidentale et la grande tour de la cathédrale d'Ely, bâtie p^.r l'évêque Ridel, qui mourut en 1189. Toutes ces constructions portent le caractère de la transition : ce sont des essais du style à ogive. Ce style n'atteint sa perfection en Angleterre que sous le règne de Henri III, vers le milieu du treizième siècle.
Ce qui prouve combien il rccontra d'obstacles à sa naissance, combien l'hésitation entre les deux architectures fut longue et persistante, c'est que même après Heurill, même sous Henri 111, on voit encore construire des monuments à plein cintre. Ainsi la nef de la cathédrale de Peterborough, celle delà cathédrale de Rochester, bâties de 1170 à 1194, ne contiennent pas la moindre trace du style à ogive : le plein cintre y règne seul. Il en est de même de l'abbaye de Fontaine, construite de 1204 à 1244, et enfin dans l'église de Ketlon (Rutlandshire), qui date de 1252, on retrouve encore un exemple de portail semi-circulaire.
î^^^ ÉTUDES SUR L'HÏSTOIRE DE L'ART,
palais que construisit Frédéric Barberousse vers H80j c'està-dire pendant que Notre-Dame de Paris était en pleine construction ; vous n*y trouverez pas la moindre ogive, et bien que les détails de sculpture soient traités avec ce luxe tout oriental qui appartient surtout à 1 époque de transition, la masse de la construction est encore empreinte d'une rudesse et d'une sévérité qui pourraient la faire attribuer au siècle des Othon. Soit que vous suiviez les bords du Rhin, soit que vous pénétriez dans l'intérieur du pays, vous voyez peiïdant tout le douzième siècle le plein cintre régner sans trouble et presque sans partage : s'il fait des concessions, c'est en maître, et quand vient l'époque où il succombe enfin, il n'abandonne que pied à pied son domaine. Chose étrange ! ce style à ogive, si longtemps arrêté dans sa marche en Allemagne, est réputé par quelques Alleniands le style teutonique par excellence ! Sans doute il s'est acclimaté et naturahsé en Germanie, sans doute il y a produit de grandes et belles œuvres; mais qu'il y soit né, jamais observateur de bonne foi ne pourra le soutenir. Les preuves du contraire sont palpables. 11 y a dans la seule Picardie et dans l'Ile-de-Erance, cette partie de notre sol où l'ogive semble avoir fait sa première apparition, quinze ou vingt monuments du premier ordre dont l'histoire repose sur des titres authentiques, et qui sont indubitablement de trente à quarante ans plus anciens que les monuments similaires en Allemagne. A moins donc de mettre de côté tout ce que les témoignages les plus irrécusables nous apprennent au sujet d'églises, telles que Notre-Dame de Paris, Notre-Dame de Senlis, Saint-tved de Braisne, la cathédrale de Soissons, à moins de ne tenir aucun
NOTRE-DAME DE NOYON. 95 compte de faits aussi bien établis que l'époque oii furent construits nos grands édifices du treizième siècle, la cathédrale de Reims, par exemple, celle de Bourges, celle d'Amiens, celle de Beauvais, je ne saurais, quelle que soit mon estime et ma déférence pour des hommes dont l'esprit et la science sont si justement honorés en Allemagne, leur accorder que cette antiquité, qu'on attribue chez nous à certains monuments à ogive, doive nécessairement être une fable grossière, par cela seul qu'au delà du Rhin l'impossibilité d un tel fait serait évidente et hors de tout débat. Pour faire une semblable concession, il faudrait avoir oubhé qu'en l'an 1248 nous consacrions à Paris la Sainte-Chapelle du Palais, ce type accompli du style à ogive, lorsque sur les bords du Rhin, dans cette même année, on se disposait seulement à poser la première pierre du dôme de Cologne.
Mais si nous n'adoptons pas dans toutes ses conséquences le scepticisme des savants allemands, nous nous garderons bien, d'un autre côté, d'accepter sans contrôle les brevets d*ancienneté si libéralement accordés parmi nous, nonseulement à quelques monuments de transition, mais même à des constructions à ogive du style le plus pur, le plus fin, le plus élancé, tel que la cathédrale de Coutances, par exemple, ce modèle exquis de l'art de bâtir au treizième siècle, dont on veut faire remonter la fondation à l'an 1030 et l'achèvement à l'an 1085.
De tous les paradoxes qu'a suggérés l'archéologie du moyen âge , c'est assurément là le plus hardi. Soutenue d'abord avec chaleur et conviction parle savant M. de Gerville, mais accueillie presque aussitôt par d'inflexibles objections et
par une incrédulité à peu près générale, cette opinion semblait abandonnée, lorsque, il y a peu d'années, un nouveau champion, M. l'abbé Delamare, vicaire-général de Coutances, se présenta dans la lice avec un mémoire aussi remarquable par une parfaite bonne foi que par les plus grands efforts de patience et d'érudition ^ Malheureusement l'auteur était mieux préparé aux recherches paléographiques qu'à Tétude des monuments. Il paraît en avoir peu vu, peu comparé; de là vient qu'il fait si bon marché de toute classification chronologique, fondée sur l'étude et sur la comparaison des momiments eux-mêmes. Il lui semble presque puéril d'attacher, en pareille matière, quelque importance aux analogies et aux différences, comme si, en quelque matière que ce soit, la science humaine pouvait reposer sur autre chose. Si M. Delamare avait pour un moment laissé là les textes qu'il étudie si bien, et visité, avec des yeux d'archéologue, seulement quinze ou vingt monuments du treizième siècle pris au hasard ; si, retrouvant dans toutes ces constructions les mêmes principes générateurs, au travers de quelques différences secondaires, il avait ensuite porté ses regards sur un certainnombre demonuments de transition, et qu'il eût retrouvé en eux les germes encore incomplets de ces principes communs à tous les monuments du treizième siècle, ne se serait-il pas dit, en refermant prudemment ses nécrologes et ses archives capitulaires : il y a quelque chose de moins trompeur que les écrits des hommes,
* Essai sur la véritable origine et sur les vicissitudes de la cathédrQÏe de Coutances, par M. l'abbé Delamare, 124 pages in-4; inséré dans le XIP volume des Mémoires de la société des antiquaires de Normandie, années 1840 et 1841.
NOTRE-DAME DE JNOYON. 9t ce sont les lois nécessaires et constantes de Tesprit humain, et parmi ces lois il en est une qui n'est ni la moins constante ni la moins nécessaire , celle qui veut que ni l'homme ni l'espèce humaine ne fassent rien de complet et d'achevé du premier coup? Les plus grands siècles comme les plus grands génies ont obéi à cette loi : point de chef-d'œuvre sans ébauche. Et vous voulez que cet admirable système de l'architecture à ogive, avec tous ses effets, avec tous ses secrets, avec sa coupe de pierres si compliquée et si neuve, avec cette audacieuse légèreté, résultat d'une foule de combinaisons que nous voyons éclore successivement et laborieusement pendant plus d'un siècle, vous voulez que tout cela , sans que rien y manque, ait été improvisé un certain jour à Coutances, près de deux cents ans avant que, dans aucun autre lieu du globe, ce système eût été complètement réalisé, et quatre-vingts ans au moins avant que partout ailleurs on songeât à introduire quelques pauvres ogives au milieu des antiques pleins cintres! A quelle cause attribuer un tel prodige ? L'auteur ne le dit pas, et c'est à peine s'il le cherche, tant il paraît avoir peu conscience qu'il y a là quelque chose qui révolte la raison*.
* L'auteur ne donne qu'une seule explication à ceux qui lui demandent : Pourquoi une église du style à ogive le plus perfectionné aurait-elle été bâtie à Coutances si longtemps avant qu'on en construisît ailleurs d'un style même imparfait? Celte explication, la voici : les Tancrède étaient nés près de Coutances ; ils ont fourni à l'évêque Geoffroy de Montbray d'abondantes richesses pour bâtir sa cathédrale ; les Tancrède ont construit en Sicile des monuments à ogives; Geoffroy de Montbray s'est rendu de sa personne auprès d'eux pour réclamer leur secours : il aura rapporté non-seulement leurs trésors, mais la science de l'architecture à ogive.
Tout cela n'est que ticlion. Nous savons quels monuments les Tan- II. 6
Il croit soutenir une opinion comme une aulre, et bouleverse avec une tranquillité parfaite non-seulement toutes les données de l'histoire, mais les conditions premières de notre nature. Parce qu'il a lu, dans je ne sais quel registre, dont on ne retrouve plus nulle part Toriginal, registre désigné sous le nom de Livre noir^ qu'en Tan 1030 une église a été fondée à Coutances, il se croit en droit d'affirmer que cette église est bien celle qui existe aujourd'hui, et prétend que ce n'est pas lui qui est tenu d'en administrer la preuve, mais que c'est à ceux qui voient dans cette église une œuvre du treizième siècle à fournir la démonstration écrite de ce qu'ils avancent.
Telle était déjà la prétention de M. de Gerville ^ mais elle
crède ont construits en Sicile ; nous savons le rôle que joue l'ogive dans ces monuments. Si, après les avoir vus, Geoffroy de Montbray est venu bâtir du premier coup la cathédrale de Coutances, nous le tenons pour tout aussi devin, pour tout aussi soroier que s'il n'eût trouvé ^ Sicile que le temple d'Agrigente ou le théâtre de Thaurmine. Entre ces basiliques siciliennes, conçues dans un système à moitié latin, à moitié oriental, et nos églises du xni^ siècle, il y a, pour quiconque a quelques notions d'architecture, de ces différences tellement profondes, qu'aucun homme et aucune époque ne peuvent les franchir d'un seul bond. L'ogive, dans les basiliques siciliennes, peut être remplacée par le plein cintre, sans qu'une seule moulure de rédifice en soit altérée : c'est une forme purement capricieuse, et qui n'influe en rien sur le systèrAe général de la construction, tandis que l'ogive, dans nos monuments du treizième siècle, c'est le principe même de leur architecture, c'est la racine d'où tout émane, et sans laquelle rien ne peut subsister.
C'est faute d'avoir fait ces distinctions essentielles entre ce qu'on peut appeler l'ogive accidentelle et l'ogive systématique, que l'auteur, malgré son mcontestable hiMèté, tombe à chaque pas dans de si étranges erreurs, dès qu'il s'agit d'apprécier le style des monuments.
Ainsi, il consacre un chapitre à prouver que les Tancrède ont dû
NOTRE-DAME DE NOYON, 99 s*est fortifiée chez son continuateur: en effet, et c'est là ce qu'il y a de neuf dans le travail de M. Delamare, après avoir établi, sur la foi de ce vieux cartulaire, aujourd'hui égaré, que l'église de Coutances, fondée en 1030, a été achevéeen 1083, il fait passer sous nos yeux toutes les archives du chapitre, archives qui, selon lui, sont complètes et sans lacune, et il défie qu'on trouve, depuis l'année 1083 jusqu'au miheu du quatorzième siècle, un seul moment où l'on puisse supposer qu'une nouvelle église ait pu être édifiée.
Il faudrait, pour que cet argument négatif eût quelque valeur, admettre une chose presque aussi prodigeuse qu'une église du treizième siècle bâtie en l'an 1030, c'est à savoir l'existence d'archives capitulaires complètes et sans lacune.
contribuer à la construction de la cathédrale actuelle de Coutances, puisqu'on avait placé leurs statues dans une certaine partie de l'éditice, et il ne s'aperçoit paie que, ces statues étant incontestablement de la fin du treizième siècle ou plutôt du quatorzième d'après les dessins même qu'il en donne, il y a là une preuve de plus que la cathédrale a été reconstruite, et que, conformément à un usage dont le moyen âge donne tant d'exemples, en reconstruisant l'édifice dans un nouveau style, on a refait, selon la mode du temps, ces statues qui probablement avaient décoré l'église de 1030.
Que dirons-nous des inductions que l'auteur croit pouvoir tirer de la forme des sceaux ovoïdes, pour prouver que l'usage du style à ogive remonte bien au delà du douzième siècle? Comme s'il y avait le moindre rapport entre l'ogive, dont le principe est le triangle équilâtéral, et toute espèce de forme ovoïde ! Comme si le principe de ces sceaux (presque tous ecclésiastiques) n'était pas la forme symbolique connue sous le nom de vesica piscis, c'est-à-dire une tout autre forme que l'ogive.
L'étude des monuments aurait, nous le répétons, empêché l'auteur de tomber dans des méprises de ce genre, erreurs matérielles qui viennent sans cesse détruire ce qu'il y a souvent de spécieux dans les inductions qu'il sait tirer de ses recherches paléographiques.
Quelle que soit notre confiance dans les savantes recherches de M. Delamare, nous ne saurions croire à la réahlé d'un tel prodige. Mais , en supposant même que, par une exception merveilleuse , ces archives de Coutances , tenues exactement jour par jour, nous soient parvenues intactes et complètes, faudrait-il donc, si nous les trouvions muettes au sujet d'une reconstruction de l'église, faudrait-il en conclure que cette reconstruction n'aurait pas eu Heu? N'avons-nous pas vu déjà quelle est l'insouciance des chroniqueurs et des archivistes du moyen âge pour tout ce qui concerne l'édification des monuments qui s'élèvent sous leur yeux? Ne savons-nous pas que les seuls faits dont ils tiennent exactement registre sont les faits purement ecclésiastiques^? Or c'est encore là une occa-
* S'il était besoin de donner de nouvelles preuves de chances d'erreur auxquelles on s'expose en acceptant sur parole ce que les chroniqueurs du moyen âge nous disent des monuments, quand par hasard ils en parlent, nous n'aurions que l'embarras du choix. Ne lisons-nous pas, dans un manuscrit cité par le Gallia christiana, que l'église de Jumiéges tout entière fut rebâtie en 1230, lorsqu'il est aussi clair que le jour que l'ancienne nef du onzième siècle est encore debout aujourd'hui, et que le chœur seul fut reconstruit au treizième siècle? Ne trouvons-nous pas encore, dans le Gallia christiana (t. XI, col. 020), que Guillaume Le Roy, abbé de Lessay, en 1585, a été le fondateur de l'église de son abbaye : ecclesiam inchoasse dicitur. Or cette église est un monument du onzième siècle, sans aucune addition postérieure. Évidemment Guillaume Le Roy n'avait entrepris, en 1585, que quelques réparations.
Encore une fois, les écrivains du moyen âge ne doivent être consultés par l'archéologue qu'avec la plus grande circonspection. S'il s'agit de privilèges concédés ou refusés à l'église, de legs ou de donations, de discussions' entre l'évêque et son chapitre, de conflits de juridiction, de question de discipline, de fondation de chapelles, d'autels ou de services, d'actes de dévotion, de procès avec les seigneurs
sion d'erreur contre laquelle il importe de se tenir en garde. De ce que ces archives de Coutances font mention presque à chaque page, soit de cierges que des fidèles à leur ht de mort ordonnent d'entretenir dans la cathédrale, soit de services divins qui doivent y être célébrés, Fauteur en conclut qu'il n'a pas dû s'écouler un seul instant sans qu'il existât une église cathédrale à Coutances, que, par conséquent, il n'y a eu ni destruction ni reconstruction, et que Tancienne église a toujours subsisté. Mais comment oublier que, pendant le moyen âge, c'était un usage constant et nécessaire que de faire succéder sans interruption, pour ainsi dire, l'église nouvellement reconstruite à l'église abandonnée? Même au milieu des fouilles et des décombres, au milieu des échafaudages couverts de centaines d'ouvriers, il fallait assurer la perpétuité du culte, en conservant tout ou partie du vieil édifice jusqu'au moment où le nouveau pouvait être consacré. Les faits abondent pour certifier cet usage. Ainsi dans les archives capitulaires de Beauvais, on lit ces mois : Anno 1272 prid, cal. novemb. in choro recens extructo mirx altitiidinis et amplititdinis canonici divina officia celebrare cœperuntK Ce fut donc, comme on voit, en 1272 que pour la première fois les chanoines de Beauvais célébrèrent les offices dans leur chœur nouvellement construit : or , leur cathédrale avait
voisins, en un mot d'affaires ecclésiastiques, vous pouvez à peu près compter sur l'exactitude et sur Tintelligenee des narrateurs ; mais quant à ces phrases si rares, si laconiques et si obscures, qui leur échappent à l'occasion des monuments, il faut n'en faire usap^e qu'en marchant avec précaution, comme sur un terrain où l'on peut rencontrer un piège.
* Gallia christiana^ t. IX, col. 745.
été incendiée en 1225; sa ruine avait été à peu près complète. Eh bien, pendant les quarante- sept ans que durèrent les travaux de réédification, on ne trouve rien dans les archives capitulaires qui puisse faire supposer que l'église a cessé d'exister. On voit, comme par le passé, lesévêques donner dés revenus à telles ou telles chapelles de la chathédrale, fonder des messes singiilis diebiis celebrandas; on continue enfin à voir enterrer les évêques dans l'église. N'est-il donc pas évident que la non-interruption du service divin dans la cathédrale de Coutances ne peut détruire les raisons qui nous ordonnent de croire que, depuis sa fondation en 1030, elle a dû nécessairement être reconstruite?
Quant à la prétendue impossibilité qu'une église édifiée au milieu du onzième siècle ait été rebâtie de fond en comble pendant le treizième, c'est-à-dire deux siècles à peine après sa construction primitive, sans que sa ruine ait été causée par une guerre ou par un incendiedonton garde le souvenir, c'est encore là, qu'on nous permette de le dire, un oubli complet de ce qui se passait tous les jours au moyen êge ; c'est s'étonner d'une chose toute simple et tout ordinaire. Sans parler des innombrables églises que nous voyons reconstruire à partir de l'an 1000, bien que souvent elles n'eussent pas un siècle d'existence, combien n'en trouverait-on pas, même à l'époque qui nous occupe, qui furent ainsi renouvelées sans qu'il y eût absolue nécessité, mais seulement pour obéir, soit au vœu de riches testateurs, soit à la pieuse ardeur de paroissiens jaloux d'un temple construit à la moderne dans une ville du voisinage ! Ne prenons pas un exemple obscur : la belle église de Senlis a été réédifiée vers l'an 1155, achevée en 1184, et inaugurée
NOTRE-DAME DE NOYON. 1G3 en 1191. A quelle époque avait-elle été fondée pour la première fois? Vers 1068 S par conséquent moins d'un siècle avant qu'elle fût construite à nouveau. Ni la guerre, ni l'incendie, n'avaient causé sa ruine; mais elle avait été probablement mal bâtie, on la trouvait df^jà vieille et peu solide : on la rebâtissait pour la rendre plus belle et plus spacieuse. Pourquoi, si à Senlis il en était ainsi, n en aurait-il pas été de même à Coutances ?
Nous ne suivons Fauteur, comme on voit, que sur le terrain où il se croit inattaquable. Si nous abordions la question sous un autre aspect, au point de vue de Tappréciation des styles, il serait facile de prouver combien il se méprend sur la valeur de ce qu'il appelle le système d'analogie, et à combien de jugements erronés, faute de notions pratiques, il est conduit à son insu.
Ce n'est ici ni le moment ni le lieu d'entrer dans ces détails ; mais il est à souhaiter qu'une réfutation complète
* Selon qu'on admet que le fondateur a été Odon I"" ou Odon II, on fait remonter la fondation à l'an 990 ou à l'an 1068. La différence n'est pas grande, puisque, entre la fondation primitive et la reconstruction, il se serait écoulé, dans un cas, 87 ans, dans l'autre, 165 ans. Voici les textes relatifs à la cathédrale de Senlis : « Odo hanc ecclesiam fundavit, vel sub linem seculi x, circa 990, quo primus Odo vivebat, vel circa 1068, quo florebat Odo secundus. — Reœdificata circa 1155, perfecta 1184, inaugurata 1191. » [Galliachrisiiam,\.\, col. 1378.) « Ecclesia S. M. Silvanectensis média cbrruens vetustate innovatur à fundamentis. » (Letti'e de Louis VH aux archevêques, évêques, abbés, etc., à l'occasion de la reconstruction de la cathédrale de Senlis, « ad restaurandum majus templum Silvanectense. »] «.... iEdemque B. M. Sulvanect., quœ spatio annorum triginta restituta fuerat, » [Gallia christiana, t. X, col. 1406.)
vienne bienlôt dissiper jusqu'au moindre doute que peut soulever la lecture de ce mémoire. C'est un travail à faire en présence des archives de Coutances et surtout en présence du monument, travail qui n'aurait pas seulement pour résultat de faire justice d'un préjugé local, mais de donner un salutaire avertissement, en montrant à quelles chimériques conséquences un esprit distingué peut, de la meilleure foi du monde, être entraîné par une fausse méthode archéologique * .
A côté de cette controverse sur la cathédrale de Coutances, toutes les autres semblent fades et décolorées. Partout ailleurs, en effet, c'est pour des années qu'on se dispute, tandis qu'à Coutances ce sont les siècles qui sont en jeu. C'est le règne de saint Louis qu'il s'agit de substituer au règne du roi Robert : nulle part on ne s'élève à de telles prétentions. Toutefois la cathédrale de Séez sert de texte à des récits qui
* Nous craignons de nous être étendu trop longuement sur la cathédrale de Coutances, et cependant nous ne pouvons nous empêcher de déposer encore ici les impressions que la vue toute récente de ce beau monument nous a fait éprouver. Nous l'avons interrogé pierre par pierre, nous avons cherché avec une minutieuse attention si, dans cette architecture en apparence si pure, si régulière, si achevée, il n'existerait pas quelques singularités, quelques bizarreries cachées, quelque chose, en un mot, d'insolite et d'inconnu, qui permettrait d'y voir une construction unique en son genre, une œuvre d'exception. Non-seulement nous n'avons rien trouvé de semblable, mais nos recherches nous ont conduit à un résultat tout contraire. Nous avons reconnu que, parmi les monuments les plus parfaits que le treizième siècle a produits, il n'en est peut-être pas un où se trouvent réunies à un aussi haut degré cette pureté de forme, cette justesse de proportion, cette grandeur de conception dans l'ensemble, et cette linesse d'exécution dans les détails qui caractérisent un style parvenu à son apogée. Quand on a passé en revue chaque membre de cette arcbitectare, chaque mou*
NOTRE-DAME DE NOYON. 105 ne sont guère moins extraordinaires. Quoique d'un style plus inégal et moins pur que celle de Goutances,la cathédrale de Séez appartient aussi à la belle époque de l'architecture à ogive ; ce n'est pas un monument de transition, le principe vertical et les formes aiguës s'y manifestent d'un manière presque exagérée. Qu'importe? on vous prouve, l'histoire en main, que cette éghse a été fondée en 1053; à vingt-trois ans près, c'est aussi merveilleux qu'à Coutances. Cependant ici le paradoxe est soutenu avec moins de hardiesse, d'abord parce qu a Séez il n y a ni Livre fioir^ ni archives capitulaires; en second lieu, parce qu'il est à peu près prouvé qu'en l'an H 50 la cathédrale et la ville furent incendiées de fond en comble. C'en est assez pour que les moins clairvoyants soient en garde contre la prétendue identité de la cathédrale actuelle et de la cathédrale de 1053.
Quant aux autres églises à dates merveilleuses, telles que la collégiale de Mortain, la cathédrale de Chartres, l'église de l'abbaye de Fécamp, ce sont au moins des constructions qui
lure, chaque filet, chaque fleuron, on n'est pas seulement étonné de cette netteté vigoureuse des profils^ qui n'appartient qu'à l'art au terme de sa croissance, dans sa plus belle maturité, mais on acquiert la conviction que, dans toute cette église, il n'y a pas une seule pierre taillée à la romane, pas un reflet des anciens procédés, pas une trace d'hésitation, de doute ou de tâtonnement. Conduisez l'homme le plus ignorant dans cette église, et dites-lui que c'est là le début, le premier essai d'une nouvelle architecture ; le simple bon sens lui défendra de vous eroire. Pour moi, je veux bien qu'on nous dise que les anges sont venus bâtir en 1030 la cathédrale de Coutances ; mais ce que je n'admettrai jamais après l'avoir vue, c'est que des hommes aient taillé et posé une seule des pierres qui la composent, non pas cent soixante-dix ans, mais un seul jour avant que le treizième siècle eût commencé de luire sur nos contrées.
appartiennent en partie à Tépoque de transition; elles sont toutes d'un demi-siècle environ plus anciennes que les cathédrales de Coutances et de Séez, et comme on fait remonter leur fondation moins haut, il faut convenir qu'à leur égard la vraisemblance est moins outrageusement violée. Cela n'empêche pas qu'aucun de ces monuments ne peut avoir été construit aux époques qu'on leur assigne. Ainsi, à Mortain, il ne reste évidemment de la construction de 1082 qu'une seule porte, et cette porte est à plein cintre ; à Chartres, s'il est vrai comme on le raconte, que la princesse Mahaut, veuve de Guillaume le Bâtard, ait fait couvrir de plomb, en 1088, le chœur, les transsepts et une partie de la nef de la cathédrale, il est parfaitement certain que ce n'était ni le chœur, ni les transsepts, ni la nef de la cathédrale actuelle, dédiée seulement en 1260. Notre-Dame de Chartres étaità peine hors de terre, lorsqu'on 1145, au retour d'un voyage dans le pays chartrain, Hugues, archevêque de Rouen, écrivait à l'évêque d'Amiens Thierry que tous les habitants de la province, hommes, femmes et enfants se livraient depuis peu avec une incroyable ardeur à la reconstruction de leur église ^ Enfin, quant à Fécamp, on oublie, lorsqu'on veut voir dans l'église de son abbaye un monument de 1108, qu'en 1167 un incendie réduisit en cendres tout le monastère ^, et que l'abbé Henri de Sully travaillait encore à relever l'église de ses ruines lorsqu'il mourut en 1 1 88 .
* Voyez Remarques de l'abbé Lebeuf sur le tome VI des Annalçs bénédictaires dé don Mabillon publié par dom Martenne. Mercure de France, juin 1759.
2 « 1167 : Fiscnnnense monasterium combustuni, etc. » (Robertus de Monte, in append. ad Sigebertum.)
NOTRE-DAME DE NOYON. 107 Ainsi, tout en regardant comme un fait incontestable que l'époque de transition commence dans le nord-ouest de la France beaucoup plus tôt que dans les pays voisins, il faut mettre de côté tous ces prétendus miracles qui ne font que rendre suspectes aux gens sérieux nos dates même les plus authentiques. Des monuments de transition, à partir dell50, quelque rares qu'ils puissent être dans le reste de l'Europe, nous pouvons hardiment en montrer chez nous un bon nombre; mais des constructions complètement à ogive avant cette époque, c'est courir après un chimère que de vouloir en trouver une seule.
Toutefois, quelques mots encore sur une église à laquelle on attribue, en Picardie, une ancienneté presque aussi extraordinaire que celle dont on fait honneur, en Normandie, à la cathédrale de Goutances. Nous voulons parler de l'ancienne cathédrale de Laon. L'histoire de cette grande église, remarquable à beaucoup d'égards par son architecture, est mêlée à celles des sanglantes catastrophes qui signalèrent, dans la ville de Laon, l'étabhssement delà commune. Au moment oii les bourgeois venaient de massacrer leur évêque, la cathédrale, prise et reprise d'assaut, devint tout à coiipla proie des flammes. L'incendie fut violent; il dévora une moitié de la ville, et l'église fut en grande partie détruite. C'était en l'année 1112. Deux ans après, en 1114, grâce à des quêtes abondantes, faites non-seulemant en France, mais même en Angleterre, grâce à l'ardeur du clergé et de la population, tout était réparé, et le culte était solennellement rétabli dans l'église*.
* « lY. Id. Sept, anno 1114, ecclesiam csithedralem a se instuuratam
Venait-on seulement de restaurer l'édifice ? Favait-on reconstruit complètement? L'opinion commune croit St une reconstruction ^ Si cette opinion était fondée, si l'église qui subsiste aujourd'hui était celle de lUAy cette immense édifice serait Toeuvre de deux années et quelques mois ? Une telle supposition ne peut pas se soutenir. Quelque nombreux que fussent les ouvriers, quelque abondant que fût l'argent, il était matériellement impossible qu'un si vaste vaisseau pût être élevé et couvert dans l'intervalle de deux ans et demi. Un pareil tour de force ne serait pas plus admissible avec les procédés employés aujourd'hui qu'avec ceux dont on se servait alors. Ajoutons que, parmi les monuments du moyen âge dont on sait exactement l'histoire, monuments moins grands, pour la plupart, que la cathédrale de Laon, plus richement dotés, soit par le zèle des fidèles, soit par la munificence de nos rois, comme l'église Saint-Yved de Braisne, par exemple ^, il n'en est pas un seul dont la construction
dedicavit, ut patet ex his verbis Hermani, lib.'III, cap. 1 : Barthololïiaeus adeo templum dominae noslrœ studuit accelerare ul post duos semi annos incensionis ejus rursum fieret solemnis dedicatio ejus. D Gaîlia christiana, t. IX, col. 550.
* V. Dom Lelong, Histoire du diocèse de Laon, in -4°, p. 215, -L'église Saint-Yved de Braisnes fut commencée en 1180,' par Agnès, femme de Robert, comte de Dreux, fils de Louis Vï. En 1216, on y travaillait encore lorsque rtirclievcquc de Reims et l'évêque de Soissons la consacrèrent; les travaux n'avaient pas été interrompus : les largesses de la fondatrice permettaient de les pousser avec la plus grande activité.
Cette belle église, comblée des faveurs royales, ne put cependant être terminée plus vite ; il est vrai qu'elle fut exécutée avec un soin extrême. C'est un admirable modèle de ce style, qui, quoique entièrement à ogive, porte encore un léger caractère de transition.
n'ait duré vingt, trente, quarante et riiême jusqu'à soixante ans ^ 11 est donc évident que les travaux qui s'exécutèrent à Laon de 1112 à 1114 étaient des travaux, non de reconstruction complète, mais seulement de restauration. Comment d'ailleurs conserver le moindre doute, puisque le moine Herman, témoin oculaire du désastre, nous apprend que l'église n'avait pas été entièrement détruite, mais qu'elle avait seulement souffert de grands dommages* .
Ainsi la cathédrale consacrée en 1114? n'était autre que l'ancienne cathédrale, monument à plein cintre, d'une assez haute antiquité, qu'on venait de consolider, de réparer, afin de pourvoir aux besoins du culte. Au bout d'un demi-siècle environ, ces murailles calcinées auront de nouveau menacé
* Les travaux de la cathédrale de Reims durèrent trente ans sans interruption. A Saint-Denis, la reine des abbayes, la reconstruction du treizième siècle commence en 1231 et se poursuit sans relâche jusqu'en 1281.
^ « Sic etiam ecclesiam nostram quam ut praedictum est, per multa tempora insigni gloria sublimaverat, in diebus nostris « non quidem ex d TOTO DESTRui, » scd uimia passus est (Deus) tribulatione vexari. » (Hermani monachide miraculis R. Marine Lauduncnsis libri, très ; lib. I, cap. 1.)
Ces mots «non quidem ex toto destrui » s'appliquent-ils au monument ou bien à l'église spirituelle? c'est ce qu'il est assez difficile de décider.
Mais voici qui est plus clair :
« DarlholomîGus episcopus cujus industria cathedralis ecclesia in brevi reparata iterum, luit consecrala. » (Ilerman. Voyez Gallia christiana, t. IX, col. 529.) Il est donc évident que l'église fut réparée et non reconstruite. Si, au lieu du mot reparata, on lisait restaurata, il serait possible de croire à une reconstruction, car le mot restauratio u presque toujours cette signification dans les auteurs de ce temps, tandis qu'ils ne se servent du mot reparare que dans le sens de notre verbe réparer.
Il, 7
no ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DE L'ART, ruine, et il aura fallu les rebâtir de fond en comble. De là Téglise actuelle, construction faite évidemment d'un seul jet, bien qu'on y rencontre quelques disparates; monument dont certains chapiteaux conservent encore une forme un peu romane, mais où l'ogive domine presque exclusivement, et qu'il est difficile de ranger parmi les œuvres de l'époque de transition, tant il semble appartenir plutôt au treizième siècle qu'au douzième.
Est-il besoin de dire que, puisque les travaux de 1114; n'ont été nécessairement que des travaux de restauration, il est impossible de supposer que le monument restauré se soit conservé jusqu'à nos jours, et que ce soit encore lui que nous ayons devant les yeux. Dabord on ne découvre pas sur la maçonnerie de la cathédrale actuelle la moindre trace d'une reprise, d'une réparation aussi importante que dut être celle de H 14; en second heu, la cathédrale de Laon, d'après le témoignage des historiens, était déjà très-ancienne lorsqu'elle fut incendiée : croire à sa perpétuité, ce serait donc admettre l'existence d'un monument entièrement à ogive, non plus au début du onzième siècle, mais bien avant Tan 1000. Ce serait l'aire un acte de foi encore plus complaisant que celui qu'on nous demande pour la cathédrale de Cou tances.
Cette thèse a pourtant été soutenue K On a prétendu que les chroniqueurs ne parlant pas d'une reconstruction de la cathédrale postérieurement à 1114, cette reconstruction ne pouvait avoir eu lieu. Pour nous, elle n'en est pas moins certaine, et à défaut de toutes les raisons que nous venons de donner, il suffirait, pour se convaincre, de jeter les yeux sur
* Voyez Devîsmes, Hisfoire de Laon, 1. 1", p. 226.
NOTRE-DAME DE NOYON. H\ an autre monument encore debout dans la ville de Laon, l'église de l'ancienne abbaye de Saint-Martin. Cette collégiale n'ayant été réformée et régularisée par saint Norbert qu'en 1124, et le nombre des religieux ne s'étant augmenté dans une proportion assez considérable pour motiver la reconstruction de l'église qu'environ douze ans après, on ne peut faire remonter cette reconstruction qu'à 1140, ou tout au plus à 1156. Eh bien, à Texception de la façade, qui est beaucoup plus récente, l'église entière n'est percée extérieurement que de fenêtres à plein cintre; sa forme, son aspect général, les sculptures de la corniche, les moulures qui relient les cintres des fenêtres, tout en elle appartient au style roman de la dernière époque.
Que ceux qui verront cette église de Saint-Martin de Laon la comparent avec la cathédrale, et qu ils se demandent s'il est possible de supposer que, de ces deux édifices, la cathédrale soit le plus ancien. Admettons même, si l'on veut, l'hypothèse d'une reconstruction totale en 1114. hypothèse démentie par les faits, comme on l'a vu plus haut; il n'en sera pas moins hors de toute vraisemblance qu'à côté d'un monument oii le style à ogive semble déjà presque parvenu à son entier développement, il se soit élevé, vingt ou trente ans plus tard, dans la même ville, un autre monument servilement fidèle, par ses formes extérieures, aux lois de l'ancienne architecture, et se rattachant à peine à l'époque de transition par quelques arcades à ogive qui se montrent timidement à l'intérieur*.
* On pourra dire, nous le savons, que Téglise Saint-Martin dépendait d'une abbayo ; que le clergé rt'giilior ('tait en général très-attaché
Ainsi mettons de côté la cathédrale de Laon comme toutes les autres. Pas plus d'exceptions miraculeuses en Picardie qu'en Normandie. Partout l'art a suivi, non pas une marche uniforme et régulière, tant s'en faut, mais un certam mouvement de progression plus ou moins lent, plus ou moins rapide, sans jamais cesser d'être continu. Nulle part de ces pas de géant qui franchissent d'un bond la carrière ; nulle
aux traditions anciennes, très-peu enclin aux innovations ; qu'il ne serait donc pas étonnant que les moines de Saint-Norbert, en construisant leur église, n'eussent pas pris modèle sur la brillante cathédrale qu'ils avaient devant les yeux. L'observation est vraie, mais seulement dans une certaine mesure. Entre une abbaye et une église séculière bâties à la même époque, il y a presque toujours une certaine différence, c'est-à-dire un peu plus de tendance aux idées novatrices dans l'église séculière, un peu plus de respect pour les anciennes traditions dans l'abbaye ;mais ni d'un côté ni de l'autre on ne saute deux ou trois degrés intermédiaires, soit en arrière, soit en avant. Les différences se borii^ntà des nuances peu sensibles. Ici, au contraire, deux styles entièrement opposés sont en présence ; leur apparition simultanée serait déjà un vrai prodige, mais on va plus loin. On veut que celle de ces deux églises qui est la plus moderne en apparence, c'est-à-dire la cathédrale, soit en réalité la plus ancienne. Ce premier point établi, on n'est malheureusement pas maître de rendre la cathédrale plus ancienne seulement de vingt ou trente ans; l'hypothèse d'une reconstruction totale, en 1114, est, comme on sait, inadmissible : il faut donc remonter à un siècle ou deux pour assister à la construction première de l'édifice ; dès lors les moines de Saint-Martin, en construisant leur église, ont dû faire un terrible effort rétrospectif, puisque l'aspect qu'ils ont donné est plus ancien que celui d'un monument qui aurait été bâti plus de deux siècles auparavant.
N'avions-nous pas raison de dire que celte observation, sur les caractères de l'architecture propre aux abbayes et aux églises séculières, n'était vraie que dans une certaine mesure, et l'application qu'on en voudrait faire ici ne serait-elle pas complètement dépourvue de fondement ?
part de ces coups d'essai valant mieux que les coups de maître; partout, au contraire, entre l'ancien et le nouveau style, un temps de passage, plein de diversité, variable dans sa durée comme dans ses formes, mais nécessaire; partout, en un mot, une époque de transition.
C'est là le premier point qu'il importe de constater, puis, une fois démontrée la nécessité et l'universalité de l'époque de transition, reste à déterminer, d'une manière générale, à quel moment elle commence.
Nous l'avons affirmé déjà, et nous le répétons avec plus d'assurance, ce n'est pas durant le onzième siècle. On peut à cette époque rencontrer des ogives éparses, on trouve même, à mesure que le siècle est plus proche de sa fm, de plus nombreux essais de la forme nouvelle ; mais ce ne sont que des essais isolés, des tentatives qui s*ignorent; des exemples sans imitateurs.
Pendant les premières années du douzième siècle, ces essais ont dû se multiplier, sans toutefois qu'on puisse encore citer aucun monument à date certaine dans lequel l'ogive joue un rôle vraiment important.
De 1120 à 1140, au contraire, on aperçoit plus clairement im parti pris, une intention systématique de substituer la nouvelle forme à l'ancienne. Les ogives commencent à se montrer par séries et souvent même par étages superposés. Néanmoins, c'est presque uniquement dans l'intérieur des édifices, avec une sorte de mystère et de timidité, comme à Saint-Martin de Laon, par exemple, que les innovations osent se produire. Il semble que cette prise de possession des monuments par leur intérieur soit une loi commune à toutes les
114 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE LE L'ART, époques de transition. Ainsi , lorsqu'au seizième siècle Togive est à son tour abandonnée pour le plein cintre, c'est encore dans l'intérieur des édifices que se manifestent de préférence les premiers essais du nouveau style. Combien ne citerions- nous pas d'églises bâties à cette époque, particulièrement en Normandie , dont les fenêtres à ogives sont encore parsemées de meneaux flamboyants, tandis qu'à l'intérieur le ciseau de la renaissance s'est promené sur la pierre et l'a couverte de ses légères arabesques! Le même fait s'était produit quatre siècles auparavant; voilà pourquoi nous trouvons tant d'églises, qui, par leur aspect extérieur, semblent encore appartenir à la famille des édifices à plein cintre, tandis que leurs parois intérieures reposent sur deux rangées d'arcades aiguës. [1 est vrai que, pour expliquer cette anomalie, on a prétendu que les croisés avaient trouvé, dans rinlérieur de l'église de Jérusalem, le tombeau du Sauveur entouré d'une colonnade à ogive, et que par un pieux souvenir nos constructeurs d'églises n'avaient d'abord songé à reproduire ce genre d'arcades qu'à la place qu'elles occupaient dans le lieu saint, c'est-à-dire dans Tintérieur des édifices ^ Nous ne nous prononçons pas sur le mérite de cette explication, nous constatons seulement comme un fait que, parmi les monuments de transition, ceux qui paraissent les plus anciens, et qu'on peut avec le plus de certitude faire remonter jusqu'à la première moitié du douzième siècle, se distinguent assez généralement par cette circonstance, que l'ogive occupe en dedans une place de quelque importance, taudis qu'on l'aperçoit à peine au dehors.
* Voyez le Voyage en Alsace de Schweighauser.
Vers 1150, le nombre des monuments mi-partis va toujours en croissant, l'ogive se montre de plus en plus hardie, et il est bien peu de constructions, soit religieuses, soit civiles, où on ne la voit se mêler aux arcs semi-circulaires.
Enfin, après H70 environ, Temploi de Togive est devenu assez fréquent, assez habituel, non-seulement pour qu'il ne se construise plus un seul monument sans que cette forme y figure, mais pour qu'on commence à en construire oii elle figure seule, à l'exclusion de toute autre forme architecturale. C'est là la dernière période de l'époque de transition, période qui finit par se coniondre, vers les premières années du treizième siècle, avec l'âge du style à ogive proprement dit. Pendant cet intervalle, le plein cintre ne disparaît pas encore de la scène : on le voit même parfois lutter avec vigueur et jeter un dernier éclat, comme sur la tour méridionale de la cathédrale de Sens, bâtie en H83 ; et quant à l'architecture à ogive, quoique déjà parvenue au terme de sa croissance, elle n'est pas encore en possession de tous ses moyens d'elfet, elle n a pas complètement le secret de son propre génie, sa légèreté est encore un peu robuste, et ses voûtes ont beau s'élancer vers le ciel, on croit y voir planer encore, comme à Saint- Yved de Braisne, je ne sais quel souvenir de plein cintre qui les rabaisse vers la terre. En un mot, quoique le but soit bien proche, il n'est pas atteint ; c'est encore l'époque de transition, c'est-à-dire la préparation à quelque chose de plus pur et de plus parfait.
Telles sont les seules données générales qu'il nous soit permis de hasarder au sujet de ce problème chronologique que nous avons en commençant déclaré presque insoluble, et
il6 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DE L'ART.
(jiii en effet résisterait certainement, quant à présent du moins, à toute solution plus nette et plus précise. En ne donnant pas aux divisions que nous proposons lin sens trop absolu, et surtout en ne sortant pas de cette partie du sol de la France que nous avons pris soin de circonscrire, nous croyons difficile qu'en nous suivant on risque de beaucoup s'égarer.