‹ Études sur l'histoire de l'art (volume 3)Chapitre 6 sur 31 · FAÇADE OCCIDENTALE · texte numérisé non relu

FAÇADE OCCIDENTALE

Les deux clochers qui paraissent semblables au premier coup d'œil, se distinguent l'un de l'autre par beaucoup de différences de détail.

D'abord la hauteur n'en est pas la même. Celui de gauche est de 1 mètre 40 centimètres environ plus élevé que cekii

de droite. Ils n'ont certainement pas été construits en même temps,, du moins dans leur partie supérieure. Le plus anciennement bâti doit être le moins élevé, ainsi que l'indique sa décoration : en construisant pins tard le second on aura voulu prendre un style plus élégant, et de là cette surélévation; car l'élégance d'un clocher s'obtient surtout par la hauteur.

On a beau dire que les architectes du moyen âge n'ont jamais égard à la symétrie, qu'ils l'évitent même avec intention; le fait est loin d'être exact. Ils abijndonnent la symétrie toutes les fois qu'une nécessité de construction ou de service leur commande de la sacrifier ; mais ils se gardent bien d'y renoncer gratuitement. La symétrie des masses est la loi de toutes les architectures. Pourquoi donc les monuments du* moyen âge offrent-ils si souvent, non-seulement dans les détails mais dans les masses, des défauts de parallélisme et de sjmétrie qui n'ont, certainement pour motif, aucune nécessité de service ou de construction ? La cause en est presque toujours à la différence des époques pendant lesquelles deux parties correspondantes d'un même édifice auront été bâties. Ainsi, pour ce qui concerne cette façade et ces cloclicrs, i! est évident que, jusques et y compris le» premier étage, toU|. a du être conçu et exécuté en même temps. Il y a bien audessus de la grande ogive du clocher septentrional une guirlande (le trèfles sculptés qui n'existe pas de l'autre côté; mais c'est là une addition appartenant à la même époque f^pe toutes les autres sculptures dont on a postérieurement décoré le clocher. Du reste la symétrie est parfaite; à droite comme à gauche, trois ouvertures à plein cinlie allongé sont inscrites

KOTRE-DAMÉ DE NOYON. 150 dans une ogive de même forme et de même proportion.

Au second étage, au contraire tout est différent : le clocher méridional et la partie intermédiaire qui relie les deux ciochers sont ornés l'un et l'autre par une série de sept colonnettes, dont la hauteur est égale à quatorze fois leur diamèlre, et qui portent des arcs à plein cintre tellement petits que leur rayon n'a pas tout à fait un diamètre de longueur : le clocher septentrional, au contraire, nous offre, en pendant de ces sept colonnettes isolées, cinq faisceaux de colonnettes accouplés, trois par trois, et surmontés de quatre arcs à ogive. Enfin, à l'étage supérieur, le clocher de droite nous fait voir trois grandes lancettes, dont la hauteur est égale à dix fois et demie la largeur, tandis que le clocher de gauche nous en montre quatre qui sont chacune quinze fois plus hautes que larges. A ces différences de nombre et de dimension il faut ajouter la diversité du style : d'un côté l'ogive la plus jiure procédant du triangle équilaléral, une grande fermelé de profils, des ornements très-sobres^ et cette corniche màle et sévère composée de feuilles à crochets comme dans les monuments du treizième siècle et de la fin du douzième ; de l'autre l'ogive surhaussée, telle qu'on la trouve au voisinage du quatorzième siècle, puis au-dessus et entre chaque paire d'ogives une rose à jour formée de six lobes, enfin des frontons en trèfles sculptés au-dessus des ogives, et une corniche coquette et légère, composée également de trèfles sculptés. Remarquez, en outre, que les ressauts des contreforts sont unis au clocher du sud, tandis qu'ils sont tout brodés de trèfles sur le clocher du nord, et vous aurez une idée de toutes les différences de détail qui distinguent ces deux

masses en apparence semblables. Évidemment la construction de ces clochers appartient à deux époques séparées par un intervalle de près d'un siècle. Sans les chapiteaux à crochets trèsprononcés qui supportent les ogives du clocher septentrional on pourrait croire qu il n*a été bâti qu'après l'incendie de 1295 ; mais il est un peu moins moderne. Je suppose qu il a pu être construit par l'évêque Guy Després, qui fit exécuter beaucoup de travaux dans l'église de 1272 à 1280. Quant au clocher méridional, il doit être l'œuvre de Baudoin II, au moins jusqu'au second étage. La partie supérieure peut bien n'avoir été bâtie que dans les dernières années du douzième siècle ou vers le commencement du treizième.

Entre les cleux clochers, et principalement vers le sommet, on aperçoit des pierres d'attente : ce sont les amorces d'une arcade qui ne paraît pas avoir été construite. Pour réaliser ce projet, il eût fallu que les tours fussent couronnées chacune par une grande flèche, soit de pierre, seit de bois. Ce n'est qu'en supposant l'existence de ces deux flèches qu'on peut admettre la jonction des deux clochers. Dans l'élat actuel il en résulterait, pour l'aspect général de la façade, une extrême lourdeur ^

Il est probable que, dans les plans, primitifs on se proposait de surmonter de flèches ces tours puissantes et massives. Les quatre bases de clochetons placés en encorbellement aux quatre angles, si elles étaient prolongées jusqu'à une certaine hauteur et terminées en pointe, accompagneraient de

* Des pierres d'attente à peu près semblables se remarquent sur les parois latérales des clochers de Sainte-Gudule, à Bruxelles.

la manière la plus heureuse une grande flèche centrale ; mais quoique tout semble disposé pour réaliser un si beau projet, il ne paraît pas qu on ait jamais tenté de mettre la main à l'œuvre. Une fois le treizième siècle passé, il était trop tard; le malheur des temps devait rendre trop précaire la fortune de l'évêque et de son chapitre pour que de tels travaux pussent être entrepris.

Telle qu'elle est cette façade n'en a pas^ioins un grand caractère de noblesse et de sévérité; elle est mâle jusqu'à la rudesse et robuste jusqu'à la lourdeur. Les contreforts surtout sont d'une force et d'une saillie disproportionnées avec le poids qu'ils soutiennent; mais, néanmoins, on éprouve, à la vue de ce grand ensemble, une impression très-vive et trèsextraordinaire Je suis frappé d'un grand air de ressemblance entre ces clochers et ceux de la cathédrale de Tournay. Ce n'est pas le même style, ce n'est pas le même plan, mais c'est le même aspect solennel, la même exagération de solidité et de fermeté. Il existe entre eux ce qu'on peut appeler un air de famille. L'ancienne réunion des deux sièges et les regrets encore si vifs que leur récente séparation excitait dans le chapitre de Noyon vers l'époque oii l'église se construisait, nous permettent de croire que cette analogie ne doit pas avoir été purement accidentelle.

Nous n'avons rien dit jusqu'à présent du porche avancé qui garnit le pied de la façade. Nous le croyons un peu postérieur à la partie supérieure du clocher méridional. Quant

* Le clocher du sud est encore plus pur de formes et de proportions sous son aspect méridional que du côté de la façade occidentale.

aux deux éperons qui soutiennent le porche, nous en avons déjà parlé (voy. p. 76), et plus loin nous en dirons encore quelques mots (voy. p. 180).

Il y a certains aspects sous lesquels ce porche nuit à l'ensemble de la façade, mais sous beaucoup d'autres, cette construction en saillie lui donne de l'ampleur et du grandiose. Intérieurement ces belles voûtes sont d'un excellent effet, et se mariant heureusement avec le reste de l'église.

Les trois grandes ouvertures de ce porche laissent apercevoir les trois portes de l'église et les débris de leur ancienne ornementation. Nous avons déjà dit combien l'exécution en était délicate : on peut, d'après le caractère de ces sculptures, être à peu près certain qu'elles sont postérieures de quelques années à l'incendie de 1295.

II ne reste plus aucune trace des bas-reliefs qui remplissaient les tympans. Levasseur nous dit (p. 709) qu'en dessus de la poi'te du milieu on avait figuré le jugement dernier, sujet dont il existe de si nombreuses reproductions. Ce qui pi éoccupe le plus Levasseur, en nous parlant de ce bas-relief, c'est la question de savoir quels sont les deux évéques mitrés et crosse en main qui y sont représentés au milieu des damnés. Il pense que l'un est l'évêque Fulcher (élu en 954), l'autre un évêque de Tournay, nommé Théodore. Il nous apprend, en outre, que sur le grand portail, entf autres fourtraictures y sont taillées au vif celles de saint Éloi, de sainte Godeberte, d'Hérodcs, etc., etc. Nous pe nous arrêterons pas à ces détails, puisqu'il ne reste aucun vestige des sculptures dont nous parle Levasseur, et que nous ne* devons nous occuper ici que du monument tel qu'il est aujourd'hui.

NOTRE-DAME DE NOYON. 163 Nous voulons le décrire, l'expliquer, et non le restaurer. Nous devons donc passer rapidement devant ses parties à demi détruites, à moins que nous ne puissions en apercevoir encore quelques débris.

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