‹ Études sur l'histoire de l'art (volume 3)Chapitre 7 sur 31 · INTERIEUR · texte numérisé non relu

INTERIEUR

En entrant dans Fintérieur de l'église et en embrassant du même coup d'œil, comme dans une coupe transversale, la grande nef et les deux nefs latérales divisées chacune eu deux étages, nous apercevons dans le fond, à rez-de-chaussée, les petits arcs à plein cintre qui décorent les chapelles de l'abside, et au-dessus les fenêtres à ogive qui les éclairent. Au premier étage nous voyons également des fenêtres à ogive, masquées en partie par de nombreux faisceaux de colonnes et par les retombées des voûtes qu'ils supportent Cette perspective, quoique tiès-complexe, est d'une giande clarté; l'œil en saisit sans peine toutes les parties; il rencontre de tous côtés l'ordre et la symétrie.

Nous nous bornons pour le moment à faire remarquer la justesse et l'harmonie des porportions générales du monument à l'intérieur, la forme élégante et ferme des ogives qui terminent le sanctuaire, et l'heureuse disposition de tout cet ensemble. Tout à Theure, après un examen plus approfondi, nous signalerons quelques particularités d'ornementation qui échappent au premier abord. Mais il est un détail

m ÉTUDES SUR L^HÏSTOÏRE DE L'ART.

que nous pouvons indiquer immédiatement : nous voulons parler de la forme des trois petites arcades qui occupent, au troisième étage, la travée centrale du chœur. Dans toutes les autres travées, ces petites arcades sont trilobées ; dans la travée centrale, au contraire, l'arcade du milieu est à plein cintre, et celles de droite et de gauche à ogive. Ne semble-t-il pas que ce soit là, en quelque sorte, le résumé de toute l'église? En plaçant ainsi en évidence et dans la partie la plus solennelle du monument, ce plein cintre entre deux ogives, l'architecte n'a-t-il pas voulu nous avertir que c'était volontairement et systématiquement qu'il avait admis dans toutes les parties de sa construction le mélange des formes semicirculaires et des formes aiguës? Si ces trois petites arcades se trouvaient dans une autre travée, égarées comme par hasard au milieu de toutes les autres arcades trilobées, elles pourraient ne provenir que d'un caprice insignifiant ; mais, quand nous les voyons dans le point central, au-dessus du sanctuaire, à une place qui semble si bien avoir été choisie avec intention, comment ne pas supposer qu'elles expriment une idée?

L'ordonnance de la nef se distingue de celle du chœur et de celle des transsepts. On retrouve bien dans chacune de ces trois grandes parties de l'église quatre rangs d'arcades superposés, mais ces arcades ne sont pas placées partout dans le même ordre. Dans la nef les gr andes arcades à ogive du rezde-chaussée sont immédiatement surmontées d'autres grandes arcades à ogive, qui portent les voûtes de la tribune ou collatéral supérieur; puis ensuite vient une petite galerie composée d'arcades à plein cintre, au-dessus de laquelle s'élèvent

deux grandes fenêtres pareillement à plein cintre. Dans le chœur la distribution des ouvertures est la même, si ce n'est que larcature est trilobée et que les fenêtres supérieures ne sont pas divisées en deux parties. Quant aux transsepts, Tordonnance en est tout autre; Tarcatureà plein cintre est placée entre les fenêtres à ogive du rez-de-chaussée et une grande galerie à ogives surmontée de doubles fenêtres à plein cintre comme dans la nef.

Ces différences ne nuisent pas à Tharmonie générale : elles servent au contraire à mieux caractériser chaque grande division du monument.

En comparant ces trois systèmes de décoration, on ne tarde pas à s'apercevoir que le parti adopté pour le chœur est de tous le- moins heureux et le moins bien combiné. C'est par ce côté du monument qu'on a commencé la reconstruction ; on y voit la trace de l'hésitation et des tâtonnements qui accompagnèrent nécessairement les premiers essais d'un nouveau style. Il y a d'ailleurs, dans cette partie de l'église, certains fragments qui manquent d'homogénéité avec le reste de la construction, et qui doivent provenir soit d'un édifice antérieur, soit tout au moins des premiers essais de reconstruction qui purent être commencés immédiatement après l'incendie de 1 1 31 , sous l'évêque Simon : le plan qu'on avait alors suivi aura été abandonné lors de la reprise des travaux sous Baudoin II, et, pour tirer parti des matériaux déjà mis en place, on se sera résigné à quelques irrégularités difficilement explicables, si nous n'avions pas recours à cette hy])0thèse. Ainsr, sans parler de ce pan de muraille qui fait à Textérieur un si étrange contraste avec la maçonnerie qui

Tentoure, il y a dans l'intérieur du chœur, notamment dans les trois premières travées, des piliers d'un diamètre disproportionné avec leur hauteur, d'une force inutile pour le poids qu'ils sup[îortcnt, et mal appropriés par conséquent à la destination qui leur a été donnée. Ce rez-de chaussée du chœur, à l'exception de l'extrémité du sanctuaire, qui est d'une élégante pureté, manque évidemment de régularité et d'harmonie.

Au premier étage Tordre renaît : un parti franchement arrêté a été suivi ; mais, quoique ce parti soit en apparence le même que dans la nef, il s'en faut bien qu'il produise un effet aussi heureux. D'abord, si nous comparons les deux arcatures, celle du chœur, quoique plus riche de dessin, a bien moins de caractère par cela seul qu'elle est adhérente à la muraille, tandis que, dans la nef, les colonnettes sont en saillie et se détachent sur un fond vide qui lui sert de repoussoir. Quant aux grandes galeries ou tribunes, elles sont bien, dans le chœur comme dans la nef, composées d'ogives géminées, mais dans la nef le point de séparation est une simple colonnette svelte et légère, tandis que dans le ciiœur c'est un faisceau de trois colonnettes, support trop fort pour son fîirdeau, et par conséquent d'un aspect lourd et massif. Puis les moulures qui partent de ce faisceau de colonnettes sont d'une épaisseur tout à fait inutile; dans la nef, au contraire, les moulures des ogives sont fines et nerveuses. Enfin, dans le chœur, les ogives géminées ne sont pas inscrites, comme celles de la nef, dans une ogive supérieure; chaque ogive est encadrée par une moulure qui lui est parallèle et qui va butter contre le bandeau horizontal qui supporte Tar-

caturc. De là un entassement, une confusion qui fatigue les yeux ; tandis que dans la nef tout est cl^ir, tout est distinct : au premier étage, comme au rez-de-chaussée, on voit régner au-dessus du sommet des ogives une partie lisse qui fait valoir les parties sculptées, et qui répand du calme sur toute la décoration. Ces travées de la nef sont assurément de véritables chefs-d'œuvre, des modèles du genre : plus on les étudie, plus on découvre d'harmonie et de justesse dans toutes ces proportions.

Ce n'est pas seulement vues de face que ces travées sont irréprochables, vues de profil, c'est-à-dire en perspective, elles s'échelonnent et se succèdent sans la moindre confusion : on les aperçoit toutes à la fois, depuis la première jusqu'à la dernière. C'est à la combinaison alternative d'une colonne isolée et d'un pilier flanqué de demi-colonnes que cette grande clarté de perspective est due. S'il y avait deux piliers à chaque travée, ils seraient si rapprochés qu'au delà de deux ou trois travées il serait impossible de les distinguer ; les derniers seraient complètement masqués, et la profondeur de la nef serait en apparence beaucoup diminuée. Grâce à l'alfernance, au contraire, les piliers sont assez espacés pour que la vue plonge dans l'intervalle qui les sépare et pour qu'on les aperçoive tous jusqu'au dernier. Chaque plan de la perpcctive se trouvant ainsi fortement accusé, l'effet général est à la fois bien plus varié et bien plus régulier que dans la plupart dos nefs d'église dont tous les supports sont semblables.

Si nous devions chercher encore une des causes qui donnent au chœur de la cathédrale de Noyon un air moins svelte et moins dégagé qu'à la nef, nous la trouverions dans ces an-

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nelures qui, de distance en distance, coupent les grands fuseaux qui supportent les voûtes. Il y a des exemples d'annelures de ce genre qui ne manquent pas d'élégance, mais celles-ci ont beaucoup trop de saillies, et elles sont si rapprochées que les fuseaux qu'elles enveloppent ressemblent à d'énormes bambous. Heureusement le style à ogives en se perfectionnant s'est débarrassé de ces annelures. En rendant entièrement lisses les fûts de ces longues colonnes qui filent tout d'un jet, comme des fusées depuis le sol jusqu'aux combles, on a décuplé les moyens d'effet dans les intérieurs d'église, on est entré franchement dans l'esprit de l'architecture verticale, on lui a donné sa véritable expression.

S'il n'était pas déjà prouvé que la construction de la nef de Noyon a dû être postérieure à celle du chœur, on s'en convaincrait par cela seul qu'il n'y a plus d'annelures dans la nef. Nous allons trop loin en disant qu'il n'y en a pas, on en voit sur le faisceau de petites colonnes qui sépare les deux premières travées ; et, ce qui est assez remarquable, il en existe une seule dans le bas du semblable faisceau placé entre les deux travées suivantes. C'est là probablement la dernière annelure qui aura été faite dans l'église : on aura reconnu qu'il était bien préférable de s'en passer, et tout le reste de la nef a été construit avec des colonnes lisses.

Jusqu'ici nous n'avons comparé que la nef et le chœur ; quant aux transsepts, la décoration, comme nous l'avons dit, en estentièrement distincte. Cette arcature à plein cintre qui sépare les deux rangées d'ogives est une combinaison d'un très-heureux effet. Peut-être ne l'employerait-on pas avec autant de succès dans une nef d'église, c est-à-dire en

perspective et sur une longue ligne plane et horizontale : cette petite galerie paraîtrait peut-être alors comme écrasée entre les deux rangs de grandes ogives. Mais dans ces hémicycles, grâce à la courbe des lignes, cette disposition est complètement heureuse, et elle a d'ailleurs l'avantage de se distinguer, par un contraste fortement accentué, de la décoration de tout le reste de Téglise,

Nous n'avons plus qu'à faire quelques observations sur l'intérieur de l'édifice considéré dans son ensemble : la première, c'est qu'il n'existe, sous la cathédrale de Noyon, ni crypte, ni construction, ni souterrain quelconque. Seulement le chœur est plus élevé que la nef ; on y monte par cinq degrés.

En second Heu, neus ferons remarquer combien, dans les deux premières travées de la nef, les stylobates des colonnes et des piliers sont plus élevés que dans les travées suivantes. Il est probable que le chœur venait autrefois jusqu'au second pilier de la nef et le dépassait même un peu : les marches devaient alors être placées à neuf mètres environ plus en avant, et ces stylobates, aujourd'hui si élevés, se trouvaient enterrés dans le sol du chœur.

Enfin nous devons signaler une autre particularité dans la construction de la nef. Les grands piliers qui se rapprochent de l'intersection sont plus épais que ceux qui se rapprochent de la façade occidentale. La différence est très-sensible, puisqu'il y a deux colonnes de plus aux uns qu'aux autres. Nouvelle preuve de l'antériorité des constructions du côté du chœur. A mesure que les travaux se sont avancés du côté de l'ouest l'art s est perfectionné : les calculs sont devenus plus ji. 10

justes et plus précis; on a reconnu qu'il était inutile d'entasser des masses de pierres que la solidité du moîaiment ne réclamait pas, et qu'il y avait toute espèce de profit à n'employer que les matériaux rigoureusement nécessaires, puisqu'en même temps qu'on réduisait la dépense on donnait encore plus de légèreté et d'élégance au monument.

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