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DE L'ARCHITECTURE BYZANTINE EN FRANCE

nations, à coup sûr, sont toutes plus ou moir s inexactes : on ne peut pas dire qu'en Allemagne l'architecUre des onzième et douzième siècles soit, à proprement parLr, byzantine; encore moins peut-elle passer pour lombarde en Italie et saxonne en Angletei re. La moindre critique suffit pour démontrer que jamais ni Saxons ni Lombards n'ont inventé un genre d'architecture qui pût légitimement porter leur nom ; mais s'ensuit-il que nous soyons en droit de dire à nos voisins : Prenez le mot que nous avons choisi?

Pour l'imposer aux autres, il faudrait que ^ce mot eût la propriété d'exprimer exactement et dans sa généralilé, c'està-dire pour tous les pays, le genre d'architeclure qu'il s'agit de dénommer. Or, loin de là, il n'a [)as même une juslcsse satisfaisante à l'intérieur de nos frontières. En effet, décomposez la langue romane : sur cent mots, \ous en trouverez quatre-vingt-cin({ ou quatre vingt-dix dont la ratine est évidemment latine; quant aux dix ou quinze autres, ils sont en partie celtiques, en partie gei mains ^ Ces mots étrangers au latin, les celtiques surtout, bien qu'en minorité dans le nouveau Langage, y jouent un rôle capital : c'est en imitation de leurs désinences que toutes les désinences latines sont alté-

s'ensuit pas qu'ils soient les créateurs de ce genre d'architecture. Le mot normand n'a donc en Angleterre qu'une justesse relative : il y indique la provenance, non la véritable origine du style que chez nous on nomme aujourd'hui roman.

* Voyez, pour évaluer dans quelle proportion i'élément celtique et l'élément germanique, c'est-à-dire l'idiome des Gaulois et celui des Francs, figurent dans noire langue française les intrressanles reiherches de M. A. de Chevallet, intitulées : Origine et formation de la langue française. Ouvrage qui a obtenu, en 1850, le prix de linguistique fondé par M. de Volney. Paris, in-8°, 1853.

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rées; c'est par cet élément nouveau, par son influence indigène et populaire, que l'économie grammaticale, le système inversif du langage romain, est bouleversée; en un i/.ot, la langue romane est comme un tissu dont la chaîne est latine et la trame indigène. En est-il donc ainsi de l'architecture romane? Elle aussi est un composé, elle aussi a pour élément principal et dominant l'antique architecture latine; mais cet autre élément qui l'anime et la vivifie, qui lui donne son caractère de nouveauté, l'élément régénérateur, quel est-il? Ni gaulois, ni geiynain, nous l'alfirmons.

Remarquez qu'il n'est ici question que des temps postérieurs à Tan 1000. Jusque-là, lorsque tout dégénère et se corrompt, la grossièreté maladroite qui chaque jour altère un peu plus les traditions romaines peut passer à bon droit pour gauloise; l'élément indigène aide à la décadence. Mais, avec le onzième siècle, cette décadence continue, s'interrompt tout à coup ; une sorte de renaissance lui succède, une lueur nouvelle commence à poindre. D'oià vient-elle? La même cause ne peut avoir produit les ténèbres et la lumière. Ces perles, ces galons, ces pierreries que le ciseau commence alors à exprimer, ces délicates broderies qui semblent empruntées au manteau de quelque impératrice de Byzaiice, ces rinceaux formés de plantes à demi fantastiques que les rayons d'un soleil ardent peuvent seuls avoir fait éclore, toutes ces transformations, tous ces rajeunissements des formes latines, veuton nous les donner pour un réveil du goût gaulois, pour un retour à de vieilles habitudes indigènes? N'est-il pas évident, au contraire, que ces effets nouveaux supposent un principe nouveau lui-même, nouveau du moins pour notre pays, ou,

DE L'AUCIIITECTI'RE BYZANTINE EIN FRANCE. 555 en d'autres ternies, exotique? Le coniraste est donc complet entre la langue et rarcliitecture romane : l'élément qui, dans Tune et dans Tautre, se marie au latin est de nature et d'origine entièrement opposée. Et c'est pour exprimer des choses aussi contraires qu'on emploie le même mot ! Et on voudrait que ce mot fût consacré partout et devînt d'une application universelle !

Si, du moins, tout en nous servant d'un terme impropre, nous avions quelque bonne raison de le Faire accepter et d'en généraliser l'usage; si nous poiivions établir que c'est chez nous, sur le sol où nos pères parlaient roman^ que cette ar cliitecture du onzième et du douzième siècle a pris naissance; que c'est nous qui l'avons portée au midi comme au nord de l'Europe; peut-être alors semblerait-il naturel que nous en fussions les parrains.

Mais pareille prétention serait impossible : comment la justifier? Autant l'initiative de la France nous semble claire, nous dirions presque incontestable, dans le domaine du style à ogives, autant elle est chin^érique quand il s'agit du style antérieur. Nous sommes prêt à rompre autant de lances qu'on voudra pour soutenir que, dès la seconde moitié du douzième siècle, lorsque Frédéric Barberousse construisait a Ciclnliausen ce palais oii le plein cintre règne exclusivement, où rien ne signale ni ne laisse entrevoir l'apparition prochaine de l'ogive, lorsque les évoques de Mayence et de Spire continuaient les parties inachevées de leurs cathédrales sans s'aviser d'y introduire aucune autre innovation qu'un peu plus de richesse et de broderies, lorsque toute l'Europe septentrionale, enfin, semblait vouloir rester fidèle aux formes architectoniques du

siècle précédent, chez nous, an cœur cle l'Île-de-France, Togive api'araissait, non-seulement sons les voûtes de quelques monuments de trahsilion, mêlée timidement à des séries de pleins cintres, mais dans des églises entièrement conformes au système dont l'arc brisé est le générateur, dans des églises homogènes, comme Saint-Ived de Braisne et Notre-Dame de Paris. A l'appui de cette thèse, les arguments ne manquent pas : on peut interroger les lextes aussi bien que les monuments; on est armé de toutes pièces; et M. de Verneilh Ta bien fait voir dans sa lumineuse polémique au sujet du dôme de Cologne. Mais, si vous prétendez que, dès le début du onzième siècle, nos pères ont enseigné à l'Europe cette façon de bâtir qui n'était plus le style latin dégénéré, et qu'aujourd'hui nous appelons romane^ à quels textes, à quels monuments irez-vous en demander la preuve?

Ce style, déjà recoiuiaissable à ses traits les plus saillants, ne se montre-t-il pas aux bords du Rhin sous l'empire des Othon. avant la fin du dixième siècle, à un moment où^ chez nous, on ne saurait citer encore aucune fondation importante, si ce n'est peut-être celle de Saint-Front et de quelques rares églises toutes aussi peu romanes que celle-là. Les cathédrales de Worms, de Mayence et de Spire, authentiqnement bâties vers cette époque, sont trois témoins que nous ne pouvons récuser. Nos voisins d'outre-Rhin, ces Germains à denn barbares, nous ont donc devancés dans celte carrière; mais y seraient-ils entrés si tôt sans le voismage, sans l'exemple de ritalie, sans de continuelles communications avec Trente, avec Vérone, avec Monza? Cette ceinture de villes qui bordait le revers des Alpes leur offrait des modèles dont l'imitation

DE L'AUCIIITEGTURE BYZANTINE tlN FU\]SGE. 555 perce à travers la rudesse des Irois grandes constructions germaniques. Si donc il est un pays d'Europe qui ait inauguré , avant tous les autres, le style dont nous parlons, ce pays ne peut être que l'Italie. Comparez avec les moins grossiers de nos monuments du onzième siècle des monuments non pas même exactement contemporains, comme le dôme de Pise, mais tant soit peu antérieurs et moins parfaits, Saint-Zénon de Vérone, par exemple, ou Saint-Michel de Pavie, églises ou tous les éléments décoratifs de notre slyle roman sont déjà mis en œuvre avec une habileté, une finesse et une abondance, qu'on ne trouve guère chez nous que dans nos créations les plus raffinées du commencement du douzième siècle : ce simple rapprochement vous donnera la preuve que, dans la pratique de ce genre d'archilecture, rilalie a sur nous une avance de près d'un siè le. Ueste à savoir comment elle-même s'y est initiée : c'est un point que nous toucherons tout à l'heure; il ne s'agit, quant à présent, que de constater un droit d'aînesse qui ne peut évidemment lui être disputé.

Ainsi, ni la propriété du terme, ni l'antériorité d'invention, n'assurent à notre moiroman ce crédit, cotte autorité, cette signification absolue, qu'on semble lui allribuer, à la façon dont on s'en sert chez nous. Est-ce à dire qu'il faille ne s'en plus servir, le répudier, en inventer un autre? à quoi bon? Nous en pourrions trouver un pire. La seule chose importante, c'est que l'on soit bien averti que ce mot est un terme de convention et non une définition; que, par sa propre vertu, il ne résout aucun problème^ qu'il laisse en question ce qui est en question, et que tout n'est pas dit quand, à

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propos d'un nip^unient du onzième siècle, on nous répond : il est roman.

Laissons donc de côlé le mot; ne voyons que les choses, de quelque façon qu'on les dénomme : cherchons quel est 1 élément étranger qui, par son adjonction à Télément latin, donne à celte architecture un caraclère si neuf et si original. Pour procéder rigoureusement, il faudrait étudier Tun après l'autre chaque détail, chaque motif décoratif, chaque membre essentiel de I architecture romaine, telle que les Gaules Font connue au temps de sa plus grande splendeur ; il faudrait constater quelle était, au premier et au deuxième siècle de notre ère, l'ornementation, généralement reçue, des corniches, des archivoltes, des chambranles, la forme des chapiteaux, des bases de colonnes, des rinceaux et de toute cette catégorie d'ornements non empruntés à la végétation, tels que rais de cœurs, oves, denticules, etc. Ces types bien établis, on en suivrait l'histoire à travers la décadence; on les verrait s'énerver et s'amaigrir peu à peu , se déformer ensuite et se décomposer jusqu'à devenir à peu près méconnaissables. Puis, le jour où l'Occident s'éveille, c'est-à-dire vers la première moitié du onzième siècle dans nos provinces du Midi, et cinquante ans plus tard dans les autres, ces types réapparaissent, non pas tous, entendons-nous ; un bon nombre a définitivement disparu, ou du moins ne reverra le jour sur notre sol que cinq cents ans plus tard, au seizième siècle; tels sont les ordresproprement dits, les entablements complets et régul'ers, les chambranles, les chapiteaux franchement 'romains : de tout cela rien n est conservé : mais on remet en usar^e certains rinceaux , certaines palmettes , certains ornements courants

DE L'ARCHITECTIIBE BYZANTINE EN FRANCE. 557 d'origine latine; seulement, le ciseau qui les taille au lieu de les copier froidement et mollement, les modifie tant soit peu, en accuse plus fièrement les arêtes, leur donne un accent nouveau ; ils sont comme rajeunis dans leurs formes et surtout par le voisinage d'autres ornements tout nouveaux, tels que zigzags, bâlo s rompus, dents de scie, damiers, tètes de clous, pointes 4e diamants, cordes tressées, entrelacs irréguliers et autres fantaisies avec lesquelles, au temps de leur premier règne, jamais on les avait mariés.

Ce mélange de nouveautés et de rajeunissements , la France, nous l'avons déjà dit, en faisait à peine l'essai, lorsque déjà l'Italie en possédait de brillants modèles. Mais l'Italie, à qui les devait-elle? Étaient-ce des créations spontanées, des produits de sa propre séve? Nous voici, comme on voit, au nœud de la question.

Pour la résoudre, il ne faut que jeter les yeux , du cinquième au dixième siècle, sur ce vieux sol romain épuisé, engourdi, couvert de cendres et de ruines. Y voit-on germer quelque chose? en sort-il spontanément la moindre nouveauté? Le peu de vie que révèle alors l'Italie, c'est à l'extrémité de ses rivages qu'il faut l'aller chercher, au fond des golfes, dans des lieux comme Amalfi, comme Alrani, où s'abritent quelques colonies orientales. I/Orient seul conserve encore un certain don de produire, non plus de belles et nobles choses, mais de brillantes subtilités. Ce géiiie hellénique, qui jadis avait porté dans Home, une première fois, le culte des arts et de la beauté, ne croyez pas qu'il soit mort avec sa patrie : même quand il n'y a plus de Gi èce, l'esprit grec vit encore, ou du moins conserve assez de souflle inspira-

teur pour faire une seconde fois l'éducation de rOccident. Réfugié sur les bords du Nil, errant sur les côtes d'ionie, son aniique berceau, il donne bbre carrière à ses instincts capricieux, s'afrrancbit de la règle, s'épuise en combinaisons sopbisliques et raffuiées, et entasse nionuuients sur monuments dans ces riches cités qui étonnent encore de leurs fastueux débris les rives désertes de TAsie Mineure. C'est là qu'il jette ses dernièies lueurs, puis, avant de s'éteindre, il devient tout à la fois le promoteur du style arabe et le rénovateur du goût italien.

Ses infiltrations en Italie sont lentes et insensibles ; mais, par moments, à de longs intervalles, il y fait, pour ainsi dire, invasion : la première fois, c'est avec Bélisaire et Narsès, à la suite de leurs armées victorieuses ; la seconde, sous le coup des persécutions iconoclastes ; la troisième, au temps du schisme, à la séparation des deux églises. Ces grands événements sont comme autant d'alluvions qui déposent successivement sur le sol italique le goût, les procédés, les modes de l'Orient. La première tentative, celle du sixième siècle, n'a pas grands résultats : le terrain était trop peu préparé, trop encombré de barbares. Les artistes de Byzance ne pénètrent pas loin, et sont refoulés, comme les armées de l'empereur, dans la zone étroite de l'exarchat ; mais ils y bâtissent Saint-Vital, et l'ornementation de Saint-Vital, notonsle bien, contient déjà tous les principes novateurs qui imprimeront plus tard à l'architecture occidentale sa nouvelle physionomie. Vous y Ixouvez, non-seulement le premier galbe du chapiteau cubique des bords du Rhin, mais les plus subtils entrelacs, les découpures les plus fines et les mieux

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accentuées de nos plus délicats chapitaux du douzième siècle. Rien de tout cela cependant n'avait encore été imité ni môme remarqué : c'était pour Rome et pour presque toute l'Italie des formes absolument nouvelles, lorsque Léon l'Isaurien, deux cents ans après la construction de Saint-Vital, au commencement du huitième siècle, prit fanliiisie d'anéantir le culte des images. Ses fureurs mirent en fuite des légions d'artistes et de moines suspects de savoir peindre ou sculpter. Ces pauvres gens firent voile vers l'Italie, et cette fois Témigiation byzantine ne s'arrêta pas sur un point du littoral ; elle couvrit le pays tout entier. La peinture et la sculpture, comme arts isolés et indépendants, n'y gagnèrent pas grand'cliose : ces imagiuatious néo-grecques, si libres et si inventives dans la partie décorative de l'art, s'étaient déjà soumises, pour la représentation de la figure humaine, à des types de convention. L'Ilalie, au contraire, si dégénérée qu'elle fût, avait encore cet avantage de conserver quelques traces de ses tradictions des catacombes, entées elles-mêmes sur celles de l'art antique : elles les échangea contre ces malheuieux types byzantins; et, une fois engagée dans cette voie, elle fut hors d'état d'en sortir pendant plus de cinq siècles, jusqu'au temps des Cimabuè et des.Giotto. Mais, ne l'oublions pas, ces mêmes étrangers qui, dans la partie la plus haute, dans la partie humaine de l'art, allaient l'entraîner à cet abaissement, à cette servitude, lui apportaient en revanche, pour la sculpture architecturale, des éléments rénovateurs, d'inépuisables trésors d'invention, de grâce, de fantaisie.

C'est dans ces circonstances, au milieu des premières émotions de cette grande invasion byzantine, que Charle-

magne visita l'ilalie. Il eu rapporta le goût des nouveautés qu'il av-^it vues; mais, si, dès cette époque, il fit franchir les monls au style oriental, ce ne fut que dans une mesure trèsrestreinte. Des objets portatifs, des bijoux, des œuvres irorfévrerie, des manuscrits couverts d'enluminures, des broderies, des étoffes, voilà ce qui, chez nous, commence à prendre, dès le neuvième siècle, une certaine physionomie byzantine : l'Architecture reste en dehors. Le dôme d'Aixla-Cliapclle n'est qu'une exception isolée, un exemple sans imitateurs; il n'y a, d'ailleurs, de byzantin dans ce monument que la donnée générale, lacoupo!^^ et le plan circulaire. Quant aux détails, si défigurés aujourd'hui, rien n'indique qu'ils aient jamais eu le caractère oriental ; le peu qui en reste n'est qu'une restauration impuissante des traditions romaines : telles sont particulièrement ces deux portes de bronze placées à droite et à gauche de l'entrée principale. Rien de plus mou^ de plus indécis, de plus irrégulier, que les ciselures de ces deux portes, et en même temps rien de plus servilement calqué sur les riches modèles du temps des Antonins : c'est là le double caractère de l'art sous Charlemagne, exécution à demi barbare, imitation superstitieuse de la forme romaine.

En Italie, au contraire, la reproduction routinière des types purement latins est à peu près abandonnée vers cette époque; le mouvement d'iimovation et de transformation commencé au huitième siècle se continue au neuvième, et va même en s'accélérant aussitôt après le grand schisme, à la suite des orages qu'il soulève en Orient. Une nouvelle émigration fait affluer de nouvelles recrues d'arli-tes dans

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ces villes italiennes déjà surexcitées par leurs rivalités, par leurs tentatives d'émancipation, par leurs premiers essais d'activité commerciale; elles sont alors saisies d'une fièvre de bâtir, d'une passion architecturale qui se perpétue durant tout le moyen âge. Mais, hâtons-nous de le dire, l'influence prédominante des ornemanistes byzanlins ne se maintient pas longtemps. On respecte d'abord les écarts de leur imagination, on les laisse accumuler tant qu'ils veulent et dans un ordre un peu iîicohérent ces décorations à la fois bizaiTes et gracieuses qui constitueront bientôt, nous l'avons déjà dit, les combinaisons principales de notre style roman; mais les monuments de cette sorte, Saint-Michel de Pavie, Saint-Zénon de Vérone, Saint-Étienne de Bologne, ne font pas, à proprement parler, école : les nouveautés qu'ils révèlent ne sont adoptées qu'en partie. Ainsi, le chapiteau cubique Je Saint-Étienne n'est imité nulle part ; on ne le retrouve plus qu'au fond de la Souabe : c'est là qu'il va se multiplier et se répandre ensuite jusqu'aux bouches du Rhin. Un sort encore moins heureux attend le chapiteau de Saint-Zénon, ce chapiteau d'un évasement si extraordinaire, et qui, par son profd, simule si étrangement le chapiteau persépolilain. Ces hardiesses devaient effaroucher les populations italiennes. En sortant de leur léthargie, en se régénérant peu à peu, elles reprenaient leurs premiers instincts : un penchant naturel, involontaire, les ramenait au sentiment de la règle, de la symétrie, de l'ordonnance, aux formes pondérées, à leurs vieilles foi mes nationales); de là, un rôle à part pour l'Italie pendant le moyen âge. Dès le onzième siècle, et à plus forte raison au douzième, elle I. 21

^carte, elle élague ce qu'il y a de plus hardiment capricieux, de plus anticlassique, dans rornementation latino-byzantine; elle ne va pas jusqu à restaurer encore les anciens ordres : il fendra près de deux siècles avant d'en venir à cette rigoureuse pureté ; mais, si la fantaisie gouverne encore, c'est une fantaisie régulière et châtiée. Dans les villes surtout, celte tendance à la correction s'étend et se propage; ce n'est que loin des grands centres de population, dans les lieux écartés, dans de modestes bourgades, que les licences primitives osent encore se montrer. Ainsi, Sainte-Marie de Toscanella, quoique bâtie pins d'un grand siècle après les Saint Zénon et les Saint-Michel, est conçue dans le même esprit : c'est la même naïveté, le même mélange irrégulier des palmettes les plus fines et de zigzags presque grossiers ; en passant sous les archivoltes de ce charmant édifice, on croit entrer sous le portail d*une église romane du Poitou. C'est là une exception : pas une ville de quelque importance n'eût voulu construire, à cette époque, un monument ainsi conçu .

Mais ce qui était arriéré pour l'Italie ne l'était pas dans le reste de T Europe. Cette ornementation variée et incohérente, qu'on épurait, qu'on passait au crible de l'autre côlé des Alpes, on l'accueillit de ce côté sans réserve et sans restriction ; seulement, elle ne fut ni bien comprise ni bien traduite du premier coup : les débuts furent timides et grossiers. Selon les lieux, selon les climats, selon la nature des matériaux, selon le degré d'aptitude et d'instruction des ouvriers, les nouvelles idées «'introduisirent plus ou moins promptement et furent diversement mises en œuvre. Dans nos pro-

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viiices du Midi, fa révolution opéra presque comme en Italie : les souvenirs antiques prédominèrent, et soumirent à leur discipline les caprices de la nouvelle ornementation. Dans le centre, la liberté fut plus grande, l'exécution souple et facile, le luxe exubérant; au Nord, et dans quelques régions écartées, comme la Bretagne, il y eut plus de sobriété, mais aussi plus de froideur et souvent de rudesse. Ces différences, subdivisées elles-mêmes en une foule de nuances, caractérisent Tarcliitecture à plein cintre de nos diverses provinces. Est-il besoin de dire que, dans les pays voisins, elles se modifient encore d'après les circonstances particulières à cbafjue peuple? Il y aurait là matière à toute une hi>toire, pleine d'intéressantes recherches et digne de tenter la patience de quelque artiste érudit.

Quant à nous, pour la question qui nous occupe, il nous suffit d'avoir sommairement indiqué que l'ornementation de nos églises romanes, prise dans sa généralité, n'appartient pas exclusivement à notre sol ; que presque toutes les contrées de l'Europe occidentale l'ont connue conmie nous, et quebjues-unes avant nous; que des deux éléments princip.iux dont cette ornementation se compose, un seul, rélément romain, le plus considérable à tous égards, est, sinon indigène, du moins n;ituralisé chez nous; que l'autre est nécessairement de provenance étrangère, que, selon toute apparence, il nous vient d'Italie, et que l'Italie elle-même doit l'avoir en partie emprunté à l'Orient : d'où il suit, que par voie indirecte, dans une mesure variable et par un côté seulement, mais d'une façon à peu près générale, rornementation de nos églises du onzième et du douzième siècle se rattache à l'Orient.

Nous n'avons tant insisté sur ce point que parce que M. de Verneilh, sans traiter explicitement la question, la résout dans un sens tout contraire, puisque, à chaque page de son livre, on voit, sans qu'il le dise, que notre style roman est, à ses yeux, un produit exclusivement national, pur de tout mélange étranger; et il dit tout haut, voire même à plu sieiu's reprises, que l'inHuence de l'Orient a été nulle ou imperceptible durant toute la période romane, non-seulement en France (Périguenx excepté), mais en Allemagne et même dans ritalie supérieure : voilà ses conclusions, voilà le but théorique dè son livre.

Il est vrai qu'il faut tenir compte d'une sorte de malentendu entre M. de Verneilh et nous : il n'admet pas dans le domaine de l'architecture tout ce que nous y plaçons. L'ornementation, c'est-à-dire les moulures et la sculpture décorative, cette partie essentielle et adhérente, nous dirions pres(pie cette épiderme nécessaire, des constructions qui ne sont pas uniquement l'œuvre de l'induslrie ou de l'instinct, des constructions tant soit peu monumentales, il la met en dehors; il n'y voit qu'un accessoire, une annexe, une sorte d'intermédiaire entre l'art du statuaire et l'art du constructeur. Fautil donc s'étonner qu'ayant ainsi fait deux parts de ce qui est indivisible, il soit conduit à laisser de côté et à mettre dans l'ombre ce qui lui semble subalterne, pour ne s'attacher qii'à ce qu'il appelle l'architecture proprement dite, c'est à savoir, au plan, aux proportions, à la disposition des masses. De là vient qu'il est si peu sensible à ces émanations plus ou moins indirectes de l'Orient qui s'entremêlent à l'ornemenlation do nos églises romanes, tandis qu'il est si vivement frappé des

DE L' liCljlTECTURE BYZANTINE EN FRANCE. 505 traces d'iniïuence byzantine empreintes sur le plan et sur la configuration générale de l'église de Périgueux. S'il consentait à modifier un peu les bases de son système, s'il accordait une importance moins exclusive à la partie géométrique de l'architecture, s'il rendait à sa partie expressive le rang qui lui appartient, il y a tout lieu de croire que ses pparéciations changeraient et se rapprocheraient des nôtres.

Nous ne contestons certes pas que, dans l'art de bâtir, le plan ne joue le premier rôle ; c'est par le plan que tout commence, il est le fondement de tout : sans lui point d'édiGce; mais ceux qui veulent étudier à fond le génie architectural, soit d'un même peuple aux diverses phases de son histoire, soit d'une même époque chez des peuples divers, ne doivent s'attacher qu'avec réserve à l'étude des plans. Pourquoi? parce que les plans ne sont par eux-mêmes que des figures mathématiques, des conceptions abstraites; que le môme plan peut produire, dans des temps et dans des lieux divers, vingt édifices différents, à la seule condition d'une certaine diversité dans le mode de construction, dans la nature des matériaux, dans le style de la décoration, dans la forme des ouvertures et des supports, dans le nombre et la proportion des étages, en un mot dans toutes les circonstances par fesquelles un édifice se manifeste aux yeux et prend une existence réelle. D'oi^i résulte que tout système de chronologie et d'histoire monumentale qui repose principalement sur l'étude et la comparaison des plans considérés en eux-mêmes, est nécessairement plein de pièges et d'erreurs.

Cela est vrai non-seulement au moyen âge, mais dans l'anliquilé. Chez tous les peuples de la Grèce, le périmètre, le

tracé extérieur des temples, est à peu près le même, malgré la différeace de race, d'esprit et de goût des divers membres de la famille hellénique; et ce type consacré ne subit aucun cbongement notable depuis l'époque de Périclès jusqu'au temps d'Hadrien, malgré les phases successives que l'art a parcourues dans ces cinq ou six siècles. A Rome, au contraire, les exceptions se mulliplieiit, et la divinité est adorée dans des rotondes, d;ins des hémicycles, dans des octogones, tout comme dans des carrés longs. Est-ce à dire que chacune de ces formes ait un sens liislorique, que les rotondes, par exemple, appartiennent exclusivement à telle époque ou à tel style? Ne voit-on pas, sous Auguste aussi bien que sous Dioclétien, bâlir des temples circulaires en même temps que des temples oblongs, et les uns comme les autres participer du caractère propre à ces deux époques, élégants et corrects au début de l'empire, raffinés et presque barbares à son déclin?

Puis, lorsque la foi chrétienne a conquis le monde romain, que fait l'Église? elle persiste, à l'égard des plans, dans cette voie de tolérance. Elle brise les idoles, mais ne renverse pas les temples quand elle peut s'en accommoder. Son choix, sa préférence, la portent vers les basili(iues, parce que le plan et les divisions de ces édifices se prêlent admirablement aux besoins du nouveau culte; mais, tout en propageant celte forme, elle admet et tolère toutes les aulres ^ Lessainis mystères sont célébrés soçs la coupole du Panthéon, dans la ro-

* Dans les catacombes, qu'il faut toujours prendre pour point de départ dès qu'il s'agit des règles chrétiennes, les eubicula sont indifféremment circulaires, semi-circulaires, c?rrés, triangulaires, pentagones, hexagones et octogones.

DE L'ARCHITECTURE BYZANTINE EN FRANCE. 507 tonde d' Agrippa, comme dans la Cella rectangulaire de la Fortune virile, et, dès le cinquième siècle, on édifie presque en même temps, et à peu de distance, la basilique de Saint-Clément et les colonades circulaires de Saint-Étienne-le-Rond.

Il faut donc se garder de trop interroger les plans, d'en attendre trop de lumièi es, d'en tirer trop d'inductions. Nous ne prélendons pas qu'il y ait toujours meilleure chance à consulter le mode de construction, ni même que le mode d'ornementation procure infailliblement des indices toujours exacis ; mais nous ne savons pas un plus sûr moyen de s'égarer que de dire : voilà un [)lan originaire de tel pays, donc un artiste de ce pays a dû bâtir cet édifice, donc l'édifice est conçu et exécuté dans le style de ce pays. Qu'on nous permette un seul et court exemple des méprises auxquelles on s'expose en procédant ainsi.

A Montmajour, près d'Ailes, il existe deux églises : l'une est l'ancienne basilique de la célèbre abbaye, grande nef laline, terminée par deux transepts et une abside ; l'aulre est beaucoup plus petite, d'un aspect lout différent, et en forme de croix grecque. Une rotonde est au centre, flanquée de trois culs-de-four ; et, du côté de l'entrée, comme quatrième branche de la croix, on voit un narlliex ou vestibule, à la manière orientale. Ne comparez que les plans et la configuration géncri'le de ces deux édifices : vous allez être convaincu qu'ils sont d'origine diverse, qu'ils représenfent deux arts et deux climats tiiiférents, que c'est l'Orient et l'Occident en présence? Eh bien, les documents les plus dignes de foi disent le contraire. Une charte contemporaine et une histoire manuscrite de la ville d'Arles, conservées jadis dans l'abbaye,

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racontent de la façon la plus précise et la plus détaillée la fondation et la construction des deux églises ^ : elles sont toutes deux de la même époque, à trois ans près (1016 et 1019), fondées par le même abbé, bâties par les mêmes mains, et ne différant l'une de Tautre d'une fiiçon si marquée, que par cette seule raison que la grande église, commencée la première, exigeait pour être achevée d'énormes sacrifices, que l'abbaye était à sec, qu'il y avait hâte de donner aux moines une église complète et consacrée, si bien que l'abbé Rambert, pour répondre à l'impatience de sa communauté, abandonna momentanément la grande église et en entreprit une nouvelle, qui, par ses dimensions réduites, par sa forme ramassée, pouvait être conduite à terme en moins de temps et à moins de frais. Voilà uniquement d'où provient, entre ces deux constructions, une si profonde dissemblance. Qui nous dit que des motifs plus ou moins analogues n'ont pas déterminé souvent l'adoption de ces plans exceptionnels qu'on se hâte involontairement d'attribuer à des importations éti angères ?

Pour tout résumer en terminant, nous ne croyons pas qu'en France il y ait jamais eu , à proprement parler , une architecture byzantine, c'est-à-dire une famille de monuments entièrement conçus, bâtis et décorés à l'orientale ; mais nous croyons que l'Orient a exercé sur nos artistes et sur notre

* On trouvera des fragments de cette charte et de ce manuscrit à la page 304 des Notes d'un voyage dans le midi de la France, par M. P. Mérimée (1 vol. in-8«, 1855). M. Mérimée, en rapportant ces curieux documents, nous apprend qu'il en doit la communication à J'obligeance de M. Ch. Lenormant.

DE I/AUClllïEGTUUE BYZANTINE EN FRANCE. 369 architecture décorative une influence, d'abord presque insensible jusqu'au dixième siècle, puis active et puissante, quoique partielle et incomplète, dans les deux siècles suivants; influence qui ne s'efface et ne disparaît que devant le grand mouvement tout national du treizième siècle, devant cette réaclion de l'esprit européen et septentrional, manifestée si clairement dans Part français du temps de saint Louis. Jusqjie-là, quoi qu'en dise M. de Verneilh, c'est l'espr it de l'Orient qui nous pénètre et nous anime ; c'est lui qui, sans usurper jamais un rôle matériellement considérable, s'insinue et se reflète dans toutes nos créations. M. de Verneilh dit quelque part que, s'il était possibie d'évaluer, par une sorte d'analyse chimique, en quelle proportion l'élément byzantin s'est mêlé dans l'art occidental, un dixième, un vingtième serait encore une part trop belle : nous n'examinons pas si telle est en effet sa part, nous mesurons- son influence. Selon les lieux, selon les époques, selon la nature des monuments, cet élément se produit dans des proportions trèsdiverses; mais là même oii sa présence est à peine sensible, supprimez-le, tout va se transformer aussitôt, tout va retomber dans la plate et monotone reproduction de l'ornementation latine abâtardie. Sans lui plus de bases de colonnes ioniques ; ces deux bourrelets, fortement accuse qui, de toutes parts, à partir de l'an 1000, remplacent les moulures multiples et mollement imitées de la base corinthienne, vous allez les voir disparaître; plus d'annelures au fut des colonnes, plus de griffes à leurs bases; ces chapiteaux au profil évasé, protubérant, vont rentrer dans leur vieux moule, dans leur galbe grêle et camard : ces perles, ces pierreries d'un relief

si hardi, vont s'effacer et, s'aplalir ; ces rinceaux aux vigoul eiix contours, empruntés h la flore des clinriats ardente, vont se changer en arides guirlandes tressées de fleurs qu'on dirait desséchées dans un herbier. Vous voyez donc que cet élément étranger, si petite que soit sa part, est actif, animé, efficace, et qu'il faut compter avec lui.

Aussi demandons - nous à M. de Verneilh de laisser là cette partie de son système qui le condamne à méconnaître des influences si manifestes. Il a cru éclaircir et dégager la question en la circonscrivant; il a été conduit à trop voir sur un point et à trop perdre de vue tout le reste. Quel que soit le haut prix que nous attachons à ses consciencieuses recherches, nous ne pouvions nous associer aux conclusions théoriques de son livre. Ce n'est ni dans un seul lieu de France, ni dans un seul monument, que le génie architectural de l'Orient a été importé parmi nous; il n'y est apparu tout entier nulle part ; on ne peut lui assigner ni telle place ni telle œuvre déterminées, mais il a modifié et ravivé notre gcùt national, sans altérer son originahté, car Toriginahté ne consiste pas à n'être influencé par rien ; on l'est toujours par que'que chose : seulement, si Tinfluence est directe, absorbante, sans mélange, sans rajeunissement, il y a copie, plagiat, stérilité; si elle ne fait que stimuler une séve endormie, il y a vie nouvelle et véritable création.

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