DE L'ARCHITECTURE RYZANTÎNE EN FRANCE
concours de circonstances il y est parvenu; coniment, au fond d'une province si reculée, dans une ville de médiocre importance, a pu naître Tidée de copier, même en le simplifiant, un édifice si splendide et si peu conforme aux traditions du pays.
Deux hypothèses seulement se présentent à M. de Verneilh : ou bien c'est un Français, un clerc architecte, qui, porté par le grand courant des pèlerinages, s'arrêle à Venise, assiste à la construction de Saint-Marc et se hasarde, une fois de retour dans sa pairie, à reproduire pour les moines de Saint-Front le monument qu'il a vu bâtir ; ou bien c'est un des constructeurs de la chapelle ducale, grec ou vénilien, peu importe, qui, poussé vers la France par un courant moins facile à expliquer, pénètre jusqu'à Périgueux et y conslruit un nouveau Saint-Marc.
De ces deux hypothèses M. de Verneilh prélere la seconde, et cela se comprend. Son but egt d'élablir que Saint-Front ne peut avoir été bâti ipie par un artiste byzantin, sinon de naissance, du moins de fait, c'est-à-dire paifaitement versé dans toutes les praticjues de l'art néo-grec : il doit donc supposer que les moines de Périgueux ont eu pour architecle non pas un simple spectateur des travaux de Saint-Marc, mais un des constructeurs eux mêmes.
Quant à nous, s'il nous fallait choisir entre ces deux versions, nous pencherions pour la première-, et même en la modifi.uit un peu. Pas plus que M. de Verneilh nous ne saurions deviner pourquoi les moines de Saint-Front ont cru devoir chercher un modèle en si lointain pays. Ils avaient tant d'autres façons plus usitées de prolonger leur église ! car
ÉTUDES SUR L'IIISTOIUE DE VkV.T.
il ne s'agiss?ât que d'un prolongement : ces cinq coupoles, pour le dire en passant, ne formen! pas un édifice isolé; elles viennent à la suite d'une ancienne basilique à trois nefs, aujourd'hui presque démolie, église qui pendant cinq ou six siècles a subsisté comme annexe ou plutôt comme atriim de réglise encore debout. Pour prolonger celte vieille basilique devenue insuffisante, il avait fallu choisir un plan. Ce qui fait croire à M. de Verneilh que le plan qui a prévalu n'est pas l'œuvre d'un Français essayant de reproduire les idées d'autrui, mais qu il a dû être apporté et exécuté par un Grec ou par un Vénitien, c'est de voir dès cette époque Venise entretenir des relations commerciales avec une province française limitrophe du Périgord, ce sont surtout les voyages et les fondations que plusieurs seigneurs vénitiens passent pour srvoir faits vers ce même temps dans la même contrée.
Il s'agit là, comme on voit, de cette question de la colonie vénitienne de Limoges déjà traitée par M. l'abbé Texier et reproduite par M. de Verneilh non sans quelques arguments nouveaux. Que des marchands de Venise aient formé, avant Tan 1000, des établissements dans la capitale du Limousin, qu'ils y aient apporté cette belle industrie des émaux qui devait bientôt y fleurir comme sur son sol natal; que les difficultés de la navigation et la piraterie aient rendu, à cette époque, le détroit de Gibraltar impraticable, et que les Levantins, forcés de s'arrêter à Aigues-Mortes aient envoyé par convois leurs marchandises à Limoges pour les faire ensuite
' Essai sur les argentiers et les émaitteurs de Limoges^ par M. l'abbé Texier; 1 vol. in-S*». Poitiers, 1843.
DE L'ARCHITECTURE BYZANTINE EN FRANCE. 329 rayonner jusqu'aux rives de l'Océan, il n*y a rien là que de très-possible, et nous ne voulons nullement infirmer les preuves indirectes sur lesquelles, à défaut de textes précis, sont fondées ces traditions. N'y eût-il d'autre indice que de trouver encore aujourd'hui à Limoges ime nie des Vénitiens dans ce quartier presque désert oi!i jadis étaient, dit-on, le bourg de Venise, le port de Venise, l'éperon de Venise, c'en serait assez pour ne pas traiter ces vieux souvenirs de chimères. Mais fussent-ils clairs et certains, comme il n'y a pas aujourd'hui, dans tout le Limousin, une seule église à coupoles, ou plutôt comme il n*y en a qu'une* et aux confins du Périgord, nous ne voyons pas en quoi l'existence de la colonie de Limoges peut servir à établir que ce sont des Vénitiens ou des Grecs qui ont bâti Saiut-Front.
Si ces marchands étrangers avaient songé à transplanter l'architecture deleur pays comme la fabrication de leursémaux , s'ils avaient fait venir des architectes, il serêiit vraiment étrange qu'ils ne s'en fussent servis ni dans la ville ni dans Ja province qu'ils habitaient, et qu'ils ne les eussent appelés que pour les envoyer bâtir à Périgueux. lN'e$t-il pas plus naturel de penser que des moines de Saint-Front, moines artistes ou non, seront allés s'embarquer à Venise comme tant d'autres pèlerins, et que c'est d'eux que sera partie l'idée de reproduire dans leur couvent l'église alors en construction sur J emplacement de l'ancien Saint-Marc? En auront-ils levé et rapporté les plans eux-mêmes, ou bien ne serait-ce pas plutôt par transmission que ces plans seraient parvenus à Péri-
* L'abbaye de Soligrac.
gueux, avec la chance de n'être pas toujours très-bien interprétés, confime il arrive à tous les plans exécutés à distance et de seconde main? De là, dans la construction de Saint- Front, celte imitation, pour ainsi dire littérale, dt s formes et des lignes de Saint Marc mêlée à tant dliésitation, de gaucherie, de tâtonnement. M. de Verneilh reconnaît bien tous ces défauts, il les signale même avec beaucoup de liberté d'esprit; mais il se contente d'en conclnre que son architecte vénitien devait avoir affaire tà des ouvriers maladroits, à des nîaçons du pays, inexpérimentés à ce genre de bâtisse et ne comprenant point ses ordres. Ce n'est pas là, selon nous, une explication suffisante. Si les ouvriers même les plus novices avaient à leur tête un artiste initié à ce genre d'architecture, à sa pratique, à ses ressources, et pouvant modifier sur place les détails du plan selon les exigences du terrain ou des matériaux, ils auraient peut-être fait encore bien des bévues, mais pas de la nature de celles qu'on leur a laissé commettre ; nous ne verrions pas de si étranges défauts de liaison et d'homogénéité dans les parties les plus essentielles de l'édifice. Il y a des fautes en architecture qui ne sont pas le fait des manœuvres. L'architecte de Saint- Front pouvait être un habile homme, autant qu'on l'était en son temps et dans son pays, peut-être même avait-il visité et Venise et l'Orient; mais, s'il y avait pris le goût des formes byzantines, il n'en avait [^as rapporté tous les secrets, et ce n'est qu'en s'aidant de dessins, en suppléant comme il pouvait à leurs lacunes, car, si parfaits qu'ils soient, des dessins ont toujours des lacunes, qu'il a mené à fin cette œuvre au-dessus de ses forces, idée savante traduite en une sorte de patois.
DE L ARCHITECTURE RYZA?^TIi^E FRAINCE. 551 Ce qui nous confirme dans cette conjecture, ce qui rend plus probable encore cette transmission de dessins vénitiens interprêlés en Périgord, c'est une observatien très-ingénieuse de M. de Veriieilli lui-même. « Par un hasard étrange, dit-il \ ces deux édifices (Saint-Marc et Saint Froiii) sont inégaux entre eux comme le pied français et le pied italien, de telle sorte, que, si les dimensions de Saint-Marc sont évaluées en pieds italiens et celles de Saint-Front en pieds français, elles seront exprimées à peu près par les mêmes chiffres. » Comment, nous le demandons, ne pas concliu'e de là que les plans seront partis de Venise cotés à Titalienne, et qu'arrivés à Périgueux ils auront été compris à la française? Si un architecle italien eût été sur les lieux, de sa personne, on n'eûl pas fait celte méprise : il se serait attaché non pas au mot, mais à la chose; il eût fait tracer devant lui, son pied national à la main, les véritables mesures de Sairit-Marc, et Saint-Front ne serait pas, dans toutes ses parties, un peu moins grand que son modèle.
Reste enfin, pour appuyer notre hypothèse, lui argument plus décisif encore. Ce qui révèle dans un monument, nn'eux que le texte le plus clair, quelle est la main qui l'a construit, c'est le caractère des moulures et des parties décoratives, si rares qu'elles soient. Or l'ornementalion de Siiint-Front, quoi(pie M. de Verneilh n'en convienne qu'à demi, est essentiellement l^ïtine, et tille que la pratique s'en était conservée dans nos provinces du centre au déclin de l'époque <*.arlovingienne. Jamais un étranger ne se fût plié à ce style, et les
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Périgourdins qui taillaient ces sculptures obéissaient assurément à un compatriote ou tout au moins à un Français. C'est là un point sur lequel nous aurons lieu bientôt de revenir et d'insister : pour le moment, il nous faut achever cet examen sommaire de la partie descriptive du travail de M. de Verneilli. Laissons donc là Saint-Front, et passons rapidement en revue les [)rincipauxHmoiiuments qui se groupent autour de lui.
Pour établir que la grande église abbatiale de Périgueux est le patron et le type de tous les autres monuments à coupoles de l'Aquitaine , il faut d'abord bien constater sa date. Cette question chronologique nous en rappelle une autre, qui n'est pas non plus sans intérêt, et qu'il faut vider la première. Quelle est au juste la date de Saiut-Marc? Les chroniques vénitiennes nous disent toutes que l'église, bâtie en 829 pour recueillir les reliques de saint iMarc, fut détruite par un incendie en 976, et que l'année suivante le doge Orseolo posa solennellement la première pierre d'une nouvelle église. Mais, comme pour assister à la dédicace de cette église, il faut franchir, selon les uns, soixante-six ans, et, selon d'autres, plus d'un siècle, voire même jusqu'à cent trente-quatre ans*, on s'est demande si le travail entrepris en 977 n'était pas tout simplement une restauration de l'édi-
* Dans un ouvrage in-folio, publié en français et en italfen, et dédié à Sa Sainteté Léon XII, sous ce lilre : Les églises principales de V Europe, on trouve une description de Saint-Marc où sont rapportées (page 5) les diverses opinions sur l'époque de la dédicace de celle église: selon ZuneUi, elle aurait eu lieu en 1085; selon Carli, en 109 i; bçlon l'Auouijmej en 1111.
J)E L'AllGHITECTURE BYZAMINE EiN FUAÎS'CE. 533 fice à demi brûlé, et si la fondalion de la nouvelle église ne devait pas être portée plus près de sa dédicace, et par exemple, au 0© m m en cernent du onzième siècle. Cette opinion a été adoptée par plusieurs archéologues italiens; mais M. de Verneilh la combat à coups de textes et de bonnes raisons. Combien d'églises dont la dédicace et la fondation sont séparées par de tels inlervî^lles ? les exemples qu abondent. Puis l'église brûlée en 976 était en bois, par conséquent peu réparable après un incendie. Enfin le doge Dandolo nous apprend expressément qu'Orseolo constrlli^it à neuf, renovavit^ l'église détruite par le feu ^ Ce passage, et beaucoup d'autres ^ non moins concluants, nous semblent trancher la question : c'est donc en 977 que fut fondé le Saint-Marc actuel, et bien qu'il ait fallu plus d'un siècle pour le décorer, l'achever et bâtir les additions qui l'enveloppent, il est permis de supposer que, dès les premières années qui suivirent sa fondation, l'édifice principal était non-seulement sorti de terre,
* Ce mot est lire d'un édit du 17 juin 1353, adressé par Dandulo aux chanoines de Saint-Marc. Voici la phrase entière : a Per Pelrum Orseolo qui ecclesiam ipsarn, in occasu Pétri Candiani ducis, praedecessoris sui, exustam incendio, renovavit. » (Muratori, Her. ital. script. ^ t. XII, p. 9.)
^ Dans la grande salle du palais des doges, au-dessous du portrait d'OrseoIo, on lit cette ins'^-^'ption, citée par San>ovino : « Ecclesiam Sancti-Marci prior œilificavi. » l'ne chiomque citée dans l'ouvrage intitule Le fabbriche piîi cospicue cli Venezia (1815), dit, en parlant d'Orseolo : « Inter caetera decorilatis opéra, dedalico instrumeiito, capellam construere fecit. » Enfin Paolo iMorosini, dans son histoire (/^//û5 città di Venezia (lib. IV, p. 92), nous dit que : « da Pietro Orseolo, per la reedificatione, da Constantinopoli fùrono çhiamali architccli più eccellenti chc vi fossero. »
mais assez élevé pour qu'on pût en comprendre et en copier les plans et les dispositions générales. Cette supposition est pour M. de Verneilh d'une extrême importance, car sans elle Saint-Front ne peut plus être la copie de Saint-Marc. On est serré de près par les dates. De graves autorités fixent à l'an 984 la fondation de la grande église de Périgueux S et nous ne voyons pas moyen de lui donner une origine beaucoup plus récente, 'car tous les documents s'accordent à dire que les travaux ont commencé sous Tépiscopat de Frotaire, lequel n*a vécu que jusiiu'en 991. 11 faut donc qu'en six années, ou tout au plus en dix, les grosses constructions de Saint-Marc aient étéii peu près terminées et la physionomie des coupoles bien dessinée. Cela n'est pas impossible. La mai ge est un peu juste, mais elle est suffisante. 11 n'y a donc pas à épiloguer sur ce point.
Reste à voir si les églises à coupoles, bâties, selon M. de Verneilh, à l'imitation de Saint-Front, sont toutes incontestablement de date postérieure; et d'abord est-il bien sûr qu'à Périgueux même, Saint-Étienne, l'église de la cité, l'ancienne cathédrale, soit plus jeune que Saint-Front? Nous parlons, bien entendu, de la première coupole de cette église, puisque la seconde est incontestablement du douzième siècle; mais cette coupole, plus basse, un peu plus petite, el encore moins ornée que celles de l'abbaye, cette coupole, seul débris de l'ancien monument, qui en comprenait deux autres précédées d'un clocher aujourd'hui démoli, à quels indices juge-t-on qu'elle est, non pas un premier
Gallia christiana, t. II, p. 1459.
DE L'APvGIIlTECTUilh: BYZANTINE EN FUANCE. 555
essai mal réussi du lype byzantin, mais une mauvaise copie d'iui original si voisin et si facile à consulter? On est forcé de reconnaîlre que les deux édifices sont presque contemporains, et, eu effet, d'après une indication de Dupuy dans son Estât de Véglise du Périgord S Saiut-Étieune et Saint- Front ont dû être cousacrés le même jour. 11 est vrai que les dédicaces, comme nous le disions tout à l'heure, se font attendre plus ou moins, et que deux monuments dédiés le même jour ne sont pas pour cela du morne âge. Mais ici, dans le silence absolu des documents écrits, sur quoi fonder le droit d'aînesse? Sàint-Étienne est moins ancien, dit-on, parce qu'il s'écarte déjà du type byzanlin. Qu'est-ce à dire? Ses coupoles ne sont pas disposées en croix grecques, elles sont un peu moins grandes que celles de Saint-Front, elles ne reposeut pas sur des piiiers cvidés : voilà par quels côtés on trouve que Saint-Elienue s'éloigne du type byzantin. Du lype de Saiut-Marc à la bonne heure, mais non du type byzantin. IN'avous-uous pas constaté que le plan de Saint-Marc en forme de croix grecque était plutôt exceptionnel qu'ordinaire en Orient, que les piliers évidés ne s'y renconi raient guère, et quant aux coupoles, celles de Saint-Élienne ont des tambours perpendiculaires, ce qui n'est assui énient pas un siiiue de décadence et un oubli des vraies formes orientales. Rien n'empêcherait donc que l'église de la utc, la cathédrale, n'eût été un premier et timide essai du style à coupoles, et qu'inmiédiatement apiès on n'en eût tenté un second dans l'abbaye, sur une plus grande échelle, avec des
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moyens d'exéculioii un peu moins grossiers, et en s'aidant des plans et des dessins envoyés de Venise. Hypothèse pour hypothèse, nous trouvons dans celle-ci un degré de plus de probabilité que dans l'autre \ et, sans insister autrement, ^1 nous semble qu'on en peut conclure que Saint-Front n'est pas nécessairement le prototype de tous nos monuments à coupoles par cela seul qu'il ressemble à Saint-Marc, et que, dans certaines localités, voire même à Périgueux, l'idée de ce genre d'architecture a pu s'introduire directement et provenir de sources plus éloignées.
Au reste, il n'y a guère en Périgord que Saint-Etienne dont l'origine, chronologiquement parlant, semble se confondre avec celle de Saint-Front ; pour tous les autres monuments de cette province, la liliation est sinon certaine, au moins possible. Les abbayes de Saint-Astier, de Brantôme, de Saint-Jean de Côle, de Saint-Avit, de Trémollac, de Boschaud, les églises de Verteillac et de Brassac-le-Grand, ne remontent, en général, qu'au onzième siècle, et la plupart appartiennent au douzième. 11 en est de même des prieurés et des paroisses d'Agonac, de Bourdeille, de Peaussac, de Saint-Martial de Viveyrols, de Mareuil, du Yieux- Mareuil, de Thiviers, constructions moins importantes et moins bien conservées. Toutes ces églises sont à série de coupoles sur pendentifs ; mais il n'en est pas une qui ait
* Elle a, d'ailleurs, l'avantage d'être conforme à cette observation, bien rarement démentie par les laits, que, dans les innovations architecturales, l'initiative est presque toujours partie des cathédrales. Les abbayes n'étaient pas novatrices : elles acceptaient les changemçnls. elles ne les provoquaient pas.
DE L'AUGHITECTURE BYZANTINE EN FUANCE. 337 encore ou qui ait jamais eu cinq coupoles disposées clans le même ordre qu'à Saint-Front : ce sont, en général, des coupoles rangées à la file les unes des autres, formant, en plan, la grande branche d'une croix laline, avec des transepts assez courts, voûtés en berceau et séparés par une abside tantôt semi-circulaire, tantôt carrée.
Si donc les fondateurs de tous ces édifices, grands et petits, ont eu en vue d'imiter Saint-Fi onI, la grande abbaye, la reine de la contrée, ce (jui est tout à fait conforme aux habitudes du moyen âge, ils ne lui ont emprunté, comme on voit, que la seule idée des coupoles, et imllement la façon de les grouper et de les agencer. Ils se sont servis de la cou[)ole comme d'une manière nouvelle de couvrir la nef de leurs églises, se privant ainsi des avantages d'une circulation latérale, puisqu'il n'y a pas de bas-côtés possibles le long d'une nef ainsi couverte d'une série de coupoles, mais obtenant par compensation une grandesolidité de construction, car, si la coupole exige des points d'appui robustes, elle a cette supériorité sur la voûte en berceau, et même sur la voûte d'arêtes, qu'elle charge directement ses supports sans aucun risque de les pousser au vide. La coupole permet de couvrir le plus large vaisseau sansFaide de contre-forts extérieurs; les contre-foris sont en dedans. C'est donc en grande partie comme procédé de construction que la coupole aura fait fortune en Péi igord Le plan compliqué de Saint-Marc n'a pas eu même succès : il n'a été emprunté* qu'une fois pour Saint-Fiont, puis on l'a laissé là. La coupole, au contraire, s'est rapidement propagée, à la seule condition de devenir pratique, c'est-à-dire de s'adapter à la nef latine comme une simple modification des
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formes et des plans usuels eu Occident : nouvelle preuve, à notre avis, que ce ne sont ni des Grecs ni des Vénitiens qui ont bâti Suint-Front. S'ils étinent venus on F^érigord de leur personne, ils y auraient fait école, ils auraient construit d'autres éi^lises, toujours sur le même plan, sans en démordie, tandis que, une l'ois arrivée par trunsniis^ion anonyme et abstraite, la donnée orientale a pu se transformer sans résistance et se fondre presque immédiatement dans les usages locaux.
Maintenant, si nous passons dans l'Ângoumois et de là dans la Saintonge, nous allons trouver encore des églises à coupoles en grand nombre, et d'abord celle qui les domine toutes, cette noble cathédrale d'Angouléme. Là aussi nous voyons une croix latine et une série de quatre coupoles à la suite les unes des autres. Malgré cetle diversité du plan, est-ce encore à l'imitation de Saint-Front que Sainl-Pierre a été bâti? La question n'est guère moms embarrassante, ou plutôt elle est la même 'que pour* Saint-Étienne de Périgueux. Il y a dans ces deux églises une coupole, la {)remière en entrant dans la nef, qui appartient évidemment à une autre époque que les autres et qui, comparée à celle de Saint-Front, paraît sans contredit moins châtiée et moins éléganle; nous ne pouvons nous décider à voir dans ces défauts, comme le veut M. de Verneiih, la preuve d'une construction plus récente. Cette thèse un peu paradoxale n'est pas toujours la sienne. Dans un autre passage, en parlant * de deux monuments bâtis presque en
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DE L'ARCHITECTURE BYZANTINE EN FRANGE. 339 même temps et à peu près semblables, il consent, comme tout le monde, à donner la présomption d'antériorité à celle des deux constructions (jui est la moins pcrtectionnée. Pourquoi donc n'en serait-il pas ainsi de Saint-Front, et par quelle étrange cxceplion serait-il plus ancien que des monuments de construction analogue mais plus grossière ?
Au reste, s'il est au moins douteux que Saint-Front ait donné naissance à Saint-Pierre, il est hors de contestai ion que Saint- Pierre a servi de modèle à toutes les églises à coupoles de l'Angoumois et de la Saintonge, à conuuencer par la cathédrale de Saintes elle-même, bien que, dans cette église, aujourd'hui défigurée, il y eût, par exception, (juatre coupoles sur la nef et une sur chacun des transepts. A la porle d'Angoulême, la petite église du Ronlet est un Saint- Pierre en miniature; puis à Cognac, on le retrouve encore dans l'ancien prieuré de Saint-Liguaire, église pleine de distinction, qui est elle-même devenue un centre d'oij le style à coupoles a rayonné : c'est ain>i que se rattachent indirectement à la calhétlrale d'Angoulême et l'église de Dourg- Charente et celles de Cherves-Cognac, de Gensac, de Mesnac, de Gliastres, de Péreuil, de Fléac, de Beaulieu, du Peyrat, etc., etc.
Pour com[)léter ce tableau abrégé des constructions à coupoles de la France, il faudrait jeler encore les yeux çà et là, non plus sur des provinces tout entières., mais sur des localités isolées. Eu Périgord, en Angoumois et dans une partie de la Saintonge, ces églises se présentent par groupes ; hors de là elles ne s'offrent qu'une à une. Ainsi, le Quercy n'en
3i0 ÉTUDES SUR L'III STOIRE- DE L'ART.
compte que deux ^, mais deux de premier ordre, la calhedrale de Galiors et l'abbaye de Souillac. Ces deux églises , ehacuue dans leur genre, sont du plus haut intérêt, et peuvenlpreiidre place à côté de Saint -Pierre d'Angoulême et de Saint-Front lui-même. La cathédrale de Cahors est très-ancienne , probablement du commencement du onzième siècle. Nous n'osons pas contredire M. de Verneilh , qui la classe , elle aussi, parmi les imitations de Saint-Front. Matériellement, Tiniitation est possible, puisque Saint-Front est peut-être plus ancien de quelques années ; mais, comme le plan n'est pas le même, comme l'imitation n'a pu porter que sur les coupoles, il est juste de dire que celles de Cahors ont plus d'ampleur et surtout un meilleur galbe que celles de Périgueux, et qu'à Texlérieur la hauteur des tambours et leur forme perpendiculaire sont du plus majestueux effet. Quant à Souillac, M. de Verneilh n'en fait peut-être pas tout le cas qu'il mérite. On ne saurait trouver un plus riche et plus élégant exemple de l'état où l'architecture à coupoles était parvenu au douzième siècle, sous l'influence des idées de transition, et déjà mariée complètement avec l'ogive, c'est-à-dire ne l'admettant pas seulement, comme à Saint-Front, dans les grands arcs des coupoles, afin de les rendre plus solides et plus résislants, mais dans les parties accessoires et purement décoratives de la construction. * Nous ne dirons rien de la cathédrale du Puy-en-Velay,
* Outre ces deux monuments connus de tout le monde, il peut y en avoir d autres dans la province. M. de Verneilh se hâte de dire qu'il ne l'a pas encore expforee, et il donne d'excellentes raisons pour supposer qu'on peut y faire des découvertes.
DE L'ARGIllTEGTUUE BYZANTINE EN FRANCE. oli église si curieuse à taut de litres, mais dont les coupoles, flanquées latéralement de bas-côtés, ne sont vraiment coupoles que de nom ; il en est de même de Saint- Ililaire de Poitiers, cette imposanle basilique à demi détruite : là aussi la coupole n'est, à vrai dire, qu'une modification de la voûte. Nous devons enfin reconnaître avec M. de Verneilh qu'on ne saurait comprendre dans la catégorie des églises à coupoles la charmante collégiale de Loches, bien que la série de clochers qui surmonte la nef en guise de voûtes , et qui fait de cette église un exemple peut-être unique , ait une certains analogie avec les séries de coupoles. Mais, si nous nous transportons jusqu'en Anjou, nous rett ouvons dans la nef de la grande et splendide abbaye de FontevrauU de véritables coupoles, aussi pures, aussi franchement dessinées que peut le souhaiter M. de Verneilh; il les reconnaît pour légitimes, et les fait descendre aussitôt, non de Saint -Front directement, mais, ce qui revient au même, de Saint- Pierre d'Angoulême. Il faut avouer que les analogies sont grandes entre certaines parties de ces deux monuments, et que les raisons historiques dont s'appuie notre auteur donnent beaucoup de vraisemblance à son opinion. Quoi qu'il en soit et de quelque origine que soient venues les coupoles de FontevrauU, leur influence s'est fait sentir dans la province, notamment à Saumur et à Angers. Mais les imitations sont devenues bien vite des transformations ; et, comme le fait très-bien observer M. de Verneilh, dans l'intérieur même de FontevrauU , la coupole du chœur n'est déjà plus celle de la nef, et de cette coupole sans pendentifs distincts on passe, à Saumur à la coupole renforcée de nervures, puis, dans la
cathédrale d'Angers , à la voûte d'arêtes surhaussée en coupole.
Nous nous sommes laissé aller, plus que nousn*en avions dessein, à suivre l'auteur daus la partie descriptive de son œuvre, travail attrayant et utile , collection laborieuse de faits précieux pour la science ; il nous fout maintenant revenir à notre point de départ et poursuivre notre but.
Saint-Front et les édifices à coupoles du Périgord et des provinces voisines sont-ils des monuments d'architecture byzantine proprement dite?
Ces monuments sont-ils les seuls en Occident dans lesquels se manifestent les signes d'une influence byzantine ou orientale?
Voilà ce qu'il reste à examiner.
Pour M. de Verneilh, tout est byzantin dans Saint-Front, tout, depuis la base jusqu'au sommet. Pour nous, le plan, la coupe, la géométrie du monument, sont d'origine byzantine ; son esprit et sa vie appartiennent à nos climats.
Qu'est-ce donc que l'esprit et la vie d'un monument? Nous l'avons dé,à jdit, ceti sa partie décorative, son ornementation, ses moulures; c'est aussi, dans certains cas, son mode de construction, son appareil. Supposez un édifice dont tous les
J)E I/AIICIUTECTURE BYZAINTINK EN FRANCE 343
revêloments extérieurs soient rongés par le temps ou détruits par la main des hommes : s'il n'en reste pas un profd, pas une pierre sculptée, pas même la disposition apparente des matériaux, que pouvez-vous savoir de ce monument? Rien. Vo\is avez beau retrouver sur le sol la configuration du plan, ce n'e>t qu'un renseignement abstrait , une lettre niorle. Vous êtes devant un squelette qui ne peut rien vous du e ni de son âge ni de son histoire. Rendez-lui, au contraire, quelques parcelles de sa primitive enveloppe, de ses revêtements ; retrouvez parmi ces blocs informes quelques débris de chapiteaux, de corniches, de chambranles, ou seulement quelques échantillons d'appareil, aussiôt vous êtes sur la voie de conjectures fécondes : le monument vous parle, il ressuscite.
Eh bien, prenons Tune après Tautre toutes les pierres de Saint-Front portant trace de sculpture : en est-il une qui simule franchement le travail et l'esprit byzantin? Dès les premiers pas dans l'église, sous la première coupole, comment ne pas reconnaître l'aspect tout romain et de ces pilastres plaqués contre les murs latéraux, el de ces chapiteaux qui les surmontent, maigres corbeilles d'acanthes étiolées? Des pilastres au moyen âge, cela ne se rencontre guère; on n'en voit, par exception, que dans l'ancienne Gaule nîubonnaise, ou çà et là dans quelques-unes de nos cités les plus riches en monuments romains. De ce nombre était Périgueux, l'antique Vésone. L'habitude de construire et de sculpter à la romaine avait dû se perpétuer en Périgord, comme sur les bords du Rhône, longtemps après la chute de l'empire d'Occident. Ravivée sous Charlemagne et sous ses
3i4 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DE L'ART,
premiers successeurs, elle n'était pas encore éteinte vers la fin du dixième siècle, au moment où s'édifiait Saint-Front : de là ces chapiteaux soi-disant corinthiens , derniers efforts d'une routine exclusivement romaine. Et, à l'extérieur du monument, ces nombreux modillons taillés plus ou moins grossièrement, ne sont- ce pas des copies dégénérées d'un type tout romain? Et, sous les corniches du clocher, ces petits sujets sculptés, flanqués de deux modillons, ne sont-ce pas des métopes latines maladroitement imitées? M. deVerneilh a trop de clairvoyance pour ne le point voir, et trop de bonne foi pour n'en pas convenir*; seulement il se rejette sur un petit nombre de chapiteaux qui, dans quelques parties accessoires de l'église, laissent voir une certaine apparence de fantaisie orientale. Mais le plus gracieux, le plus original de ces chapiteaux, celui qu'il signale de préférence, ne se trouve même pas dans l'églibe ; il faut l'aller chercher en dehors, dans cette ancienne construction latine à laquelle évidemment il
* Voici comment il résume son opinion sur Tornementation de Saint-Front : « Affirmerons-nous, en terminant, que l'ornemenlation de Saint-Front soit byzantine purement et sin)plemenl? nous ne l'osons pas, car, si rarcliitecture de ce nom est fort nettement caractérisée p«r l;i coupole sur pendentifs et par les combinaisons neuves et tranchées qui en résultent, il n'en e.-t pas de même de la décoration sculptée, qui s'écarte moins des types romains du Bas-Empire.» (Chap IV, n** 3, p. 77-78.) Après cet aveu sincère et presque complet, on est étonné de lire, quelques lignes plus bas, toujours à propos de l'ornementation de Saint-Front : « Rien n'empêche de croire, si rien ne le prouve positivement, qu'elle ne soit l'œuvre d'un artiste grec. » Ce qui empêche de le croire, c'est la première observation de l'auteur lui-même, observation qui ne peut manquer d'être confirmée par quiconque verra le monument d'un œil non prévenu.
DE L'ARCHITECTURE BYZANTINE EN FRANCE. 5i5 n'appartenait pas. Du moment qu'il n'est point à sa place, qui nous dit cVoij il vient? Qui sait s'il n'est pas étranger à Saint- Front et d'un travail postérieur ? Une exception isolée ne changerait rien , dans tous les cas, au caractère général de l'ornementation inhérente au monument. Celte ornementation, selon nous, est exactement celle qu'on eût donnée, dans la même province et à la même époque, à tout édifice construit n'importe sur quel plan. Supposez Saint-Front bâti en croix latine, avec nef et bas-côtés : nous y verrions les mêmes pilastres, les mêmes chapiteaux, les mêmes modil- Ions, les mêmes rinceaux, les mêmes moulures. Tout cela est de l'ornementation latino-carlovingienne pure et simple; r influence orientale n'a pas encore passé par là.
Pour mieux vous en convaincre, transportez-vous à Saint- Marc, et voyez si, malgré l'identité des deux plans, malgré la similitude des lignes, vous trouverez dans les deux édifices la moindre analogie d'ornementalion. Nous ne parlons, bien entendu, ni des mosaïques, ni des fonds d'or, ni des marbres précieux : la différence de richesse n'est pas ce qui nous occupe. Mais toutes les colonnes de Saint-Marc sont ornées, à leur base, sur les quatre angles de la plinthe, de ces pattes ou palmettes dont l'usage devait se répandre si généralement chez nous vers la fin du onzième siècle et dans le cours du douzième. Cet ornement n'a rien de dispendieux; nous le trouvons dans nos plus modestes églises. Si l'architecte de Saint-Front se fût proposé d'imiter aussi bien l'ornementation que le plan de Saint Marc, il n'eût pas négligé ce détail cFune importation si facile. Dira-t-oii qu'à défaut de ressemblance dans les bases il y en a dans le reste des colonnes ; qu'on voit,
à l'intérieur de SaiiiUMarc, des chapiteaux pseudo-corinthiens comme à Saint-Front? Sans doute; mais quelle prodigieuse différence, moins encore dans la qualité du travail, due en partie à la finesse de la matière, que dans la disposition de la corbeille et dans la forme libre et presque capricieuse du feuillage l.Il s'en faut, d'ailleurs, que ces chapiteaux à feuilles d'acanthe régnent seuls à Saint-Marc : sans parler de ceux qui soutiennent les archivoltes des grandes portes de la façade, et (le ceux qui servent à rornemeiit du porche ou vestibule, véritables chefs-d'œuvre de décoiation fantastique et de fuies broderies, sans sortir de l'église elle-même, de la construction primitive, nous en trouvons, et dans la principale abside et dans les deux culs-de-four latéraux, qui ne sont ni moins riches, ni moins évasés, ni moins capricieux. Puis, au second étage, sous la retombée des grands arcs qui supportent les coupoles des transepts, quoi de plus accentue dans le goût oriental que ces chapiteaux géminés dont l'évasément est si extraordinaire par rapport à leur hauteur, et qui, taillés en biseau à leurs quatre angles, représentent sur leurs quatre faces une pyramide renversée sur sa pointe ! c'est la même donnée qu'a Saint-Vital de Havenne, avec un peu plus d'exagération. Les chapiteaux de Saint-Vital sont aussi des pyramides renversées, mais la pointe en est tronquée; ici elle e^t aiguë. Trouve-t-on à Saint-Front un seul exemple qui, même de très-loin, rappelle ces combinaisons hardies, bizarres, si peu conformes aux traditions de l'architecture romaine? Non certes; pas plus qu'on ne découvre à Saint-Marc soit de fausses métopes, soit des semblants de modillons. Ce sont deux mondes difiérents, deux systèmes de décoration
DE L'ARGUITECTUK.E r.YZANTINE EN FRANCE. 5i7
élrangers l'un à l'antre par Tesprit, par l'accent, par le caractère, encore pins que par la natnre des malérianx.
Existe-t-il au moins quelque similitude dans le mode de construction, dans l'appareil des deux édifices? Pas davantage. Saint-Marc est bâti en briques ; chaque lit de briques est séparé par une couche épaisse de mortier. Il en est de même à Saint-Vital de Ravenne. Cette façon de noyer dans un bain de chaux et de ciment soit des bri(iues, soit des moellons non équarris, pour les revêtir ensuite de stuc ou de plaques de marbre, c'est le système de construction commun à presque tous les édifices chrétiens de l'Orient. Rieu de pareil à Saint- Front de Périgueux : toutes les murailles sont bàlies en pierres de taille appareillées à la romaine. Les pieries des soubassements sont même d'une taille si [larfaite, si bien dressées et d'échanlillon si égal, que M. de Veineilh se demande avec raison si elles ne proviennent pas soit de l'amphithéâtre, soit de quelque aulre grand monument construit à Périgueux dès les premiers siècles de la dominalion romaine. Sans une légère trace de ciment qui sépare chaque assise, l'illusion serait complète ; on pourrait croire ces soubassements de construction anliqiie. Au-tlessus de cette partie inférieure, les pierres sont taillées avec moins de précision et par des mains moins habiles, mais elles conservent toujours d'assez grandes dimensions et sont rangées par assises régulières; en un mot, le monument a un aspect de grand et de moyen a[)pareil; la forme des pierres est ap[)arente, elle se dessine aux yeux : d'où il suit que, par le mode de construction aussi bien que • par la décoration sculptée, il y a dissemblance coniplète entre Saint-Front et la plupart des édifices chréliens d'Orient.
5'i8 ÉTUDES SUR I/HISTOIUE DE L'ART.
Que faiil-il en conclure? Rien qui altémie le nioijis du monde notre première impression : nous persistons à reconnaître ce qu'il y a d'essentiellement byzantin dans la silhouette et dans la configuration générale de l'église de Périgneux ; mais nons constatons en même temps ce qui lui manque pour êlre, comme le voudrait M. de Verneilh, un type complet d'architecture byzantine.
Quant aux autres égh'ses à coupoles du Périgord et des provinces environnantes, nous n'avons pas besoin de démontrer qu'elles aussi ne sont qu'à demi byzantines; M. de Verneilh le recoimaît comme nous. Peut-être même leur fait-il la part trop petite, après l'avoir faite si grande à Saint-Front, La seule différence, à vrai dire, entre Saint- Front et ces églises, c'est que, n'étant pas bâti comme elles en croix latine, il a un plan [)lus fianchement oriental; du reste, par l'appareil et par le mode de construction, il n'est ni plus ni moins byzantin qu'elles. Leurs coupoles, nous l'avons constaté à Cahors, sont de forme généralement plus pure que les siennes, et la plupart de ces églises, grâce à la date plus récente de leur construction, sont décoré^îs dans un style sinon complètement byzantin, du moins beaucoup plus empreint de l'esprit d'Orient qu'une pure et simple imitation des fornries latino-carlovingiennes. Nous ne pensons donc pas qu'entre Saint-Front et les monuments de sa famille, si l'on peut ainsi parler, la distinction soit aussi profonde et aussi tranchée que l'indique M. de Verneilh. Toutes ces constructions, aussi bien le modèle que les copies, ne sont, chacune à sa manière et dans des proportions diverses, byzantines qu'à demi , c'està-dire en partie indigènes, en partie exotique>. Voilà, selon
oc L ARCIIITECTTIRE BYZANTINE EN FRANCE. 549 nous, ce qu'il (mt répondre à la première question que nous nous sommes posée.
Passons mmn tenant à la seconde.
N'y a-t-il en France que les monuments cités par M. de Verneilh, les monumenis couronnés de coupoles, qui soient marqués, à un degré quelconque, d'un certain cachet byzantin? N'en est-il pas dont le plan, la coupe, la structui c, toute la géométrie, en un mot, sont d'origine purement indigène, mais dont pourtant l'esprit et la vie n'appartiennent qu'en partie à nos climats?
N'hésitons pas à le dire, la plupart de nos églises à plein cintre du onzième et du douzième siècle, églises à nefs latines avec absides et transepts, celles-là, du moins, dont Tornementation a quelque importance et quelque originalité, doivent être rangées dans cette catégorie.
On va sans doute nous répondre, et M. de Verneilh nous le dit d'avance dans son livre : A quoi songez-vous? Cette ornementation est romane^ ces églises sont romanes; le roman peut-il être le byzantin?
Mais, à notre tour, nous demandons : Qu'est-ce que le roman? Ce mot est-il autre chose qu'une pétition de principe? Répondre ainsi, n'est-ce pas résoudre la question par la question?
Pour qu'il y eût précision dans la réponse, il faudrait que le mol roman, appliqué à l'architecture, eût un sens précis, scientifique, incontestable; qu'il fût d'une exactitude non pas seulement approximative, mais rigoureuse Allons droit à la difliculté. Quand on parle de la langue romane, tout le monde sait ce que le mol roman veut dire. Ce terme est .admis; il a
cours légal, pour ainsi dire, non-seulement en France, niais dans toute l'Europe savante, en Allemagne, en Angleterre, en Italie. Nos voisins n'ont point d'autre manière de qualifier l'idiome que ce mot désigne. Et pourquoi? Parce que cet idiome n'a jamais exislé chez eux; parce qu'il n'a régné, sous deux formes différentes, il est vrai, mais avec une évidente communauté d'origine, que dans une portion circonscrite de rOccident, sur un sol dont on connaît les limites, en deçà et au delà de la Loire. En peut-on dire autant de l'architecture que nous appelons romane? On commence et où finit son domaine? iN'a-t-elle régné que dans les lieux où naquirent les deux dialectes de notre langue malernelle? Assurément non, cette n)ême architecture apparaît au delà du Uhin, au delà de la Meuse, au delà des Alpes on pourrait presque dire dans l'Occident tout entier. Elle revêt sans doute, selon les pays qu'elle habite, certains caractères particuliers, de même qu'elle se diversifie chez nous de province à province; mais, malgré ces variétés, c'est au fond partout la même architecture. Est-il donc étonnant que nos voisins ne l'appellent pas romane? Ils n'ont point de niotif de s'approprier un terme qui n'a pour eux aucun sens national; ils se servent de mots qui leur sont propres. Chaque pay désigne à sa manière cette sorte d'architecture : les Italiens la qualifient lombarde, les Anglais l'appellent saxonne ^, les Allemands byzantine. Ces dénomi-
* Saxonne pour l'époque antérieure à la conquête, et normande après 1006. Celte dernière dénomination est liisloriquenient vraie : c'est aux Normands, sans contredit, que l'Angleterre doit ses monuments à plein cintre postérieurs à la" conquête; mais, si les Nornjands en ont été les constructeurs, s'ils les ont élevés dans le même style et quelquefois avec les mêmes matériaux que ceux de leur pairie, il ne