PINDAUE ET L'ART GREC
rudesse et des iiisLiricts civilisés et dramatiques qui sont le privilège nature! de sa race.
Ainsi ce n'est point à Pindare en particulier qu*on a che nous tenu rigueur. Ce que nous avons négligé, mal compris, ce n'est pas son génie, c'est le génie de l'antiquité grecque elle-même dans sa manifestation la plus haute et la plus sévère, dans sa grandeur, dans sa force, dans sa liberté primitive j avec ses irrégularités appirentes, ses formes abruptes et heurtées, ses grands traits sans détails et presque sans nuances. Voilà, selon moi, l'excuse de notre longue insouciance. Pour sentir et comprendre Pindare, il nous manqu'ait la clef non-scnlernent de ses propres beaulés, mais de tout un ensemble d'idées, de sentiments, de contours et de formes dont il est un des représentants les plus persévérants et les plus insoumis.
Tout se lie, tout se lient, architecture et poésie. Combien voilà- t-il de temps que nos yeux se sont accoutumés à la majestueuse rudesse du véritable ordre doiique? Que d'hésitations, que de tâtonnements avant d'en venir là ! Ce proénjinent chapiteau ombrageant de son vaste tailloir un coussinet rustique, au galbe épais, fuyant et aplati, ces cannelures algues, ce fut conique descendant jusqu'au sol sans base ni talon, sans cothurne ni sandale, denuis quand sentons-nous que c'est là de 1 art grec et de la vraie beauté? L'ordre dorique promulgué par V^truve, tel que sur sa parole on reusi igne en Europe depuis plus de trois siècles, a- t-il la moindie ressemblance avec celui-ià? Support banal, maigre colonne, chapiteau froid et^elïacé, tailloir timide et sans saillie, traduction romaine, en un mut, d'un admirabie texte grec, lout est
3 ÉTUDES SUIl L'IIISTOIPvE DE L'ART,
amoindri, tronqué, défiguré dans le dorique de Vilruve, et pourlant, quand Vitruve écrivait, les grands modèles étaient debout. Depuis Pœstuni et Sélinonte jusqu'au fond de la nier Egée, on n'avait qu'à choisir. Tout le sol hellénique était encore couvert des types du dorique véritable. Vitruve n'en dit rien. Pas un mot de ces vieux chefs-d'œuvre, pas même du plus jeune, du plus brillant de tous, du Parthénon ; il n'a pas l'air de savoir qu'il existe. En revanche, il soutient doctement que l'ordre dorique est impropre à la construction des temples, que les anciens l'ont ainsi reconnu, et que depuis longtemps la mode en est passée ^ Les anciens! qu'entend-il par là? Le voilà donc qui rejette Ictinus par delà les anciens, dans les temps à demi barbares! Les anciens, pour Yitruve, ce sont les Grecs d'Alexandrie, les architectes des Ptolémées ! Il place l'nge d'or en pleine décadence. Or c'est lui, notez bien, c'est lui seul qui a l'ait notre éducation ; les secrets du grand art de bâtir ne nous sont venus que par lui. De là notre tardive intelligence de l'antiquité véritable, surtout de l'antiquité grecque.
Tant qu'il s'agit de Part romain, Vitruve est un témoin fidèle, il est sur son terrain; il parle de ce qu'il sait, ou s'il se trompe, les monuments sont là, à notre porte, on peut toujours le contredire. On le pouvait, comme aujourd'hui, au dix-septième siècle, même au seizième et au quinzième, car PItalie nous fut toujours ouverte, tandis qu'en Grèce on n'y pénètre que depuis hier. Les Turcs en prirentlaclef tout juste
* « Nonnulli anliqui architecti negaverunl dorico génère sedes sacras oportere fieri... Quapropter aiUiqui evitare usi sunt in œdibus sacris doiicui symmetrioe rutionem. » (Vitruv.y lib. IV, cap. m.)