‹ Études sur l'histoire de l'artChapitre 9 sur 26 · PINDAUE ET L'AUT GREC · texte numérisé non relu

PINDAUE ET L'AUT GREC

à partir du jour où apparurent en Occident les premières lueurs d'amour et de respect pour les chefs-d'œuvre de l'antiquité. Vitruve, grâce aux Turcs, devint donc un oracle; sa soi-disant architecture grecque fut acceptée sans conteste. Qui aurait pu prévoir qu'un jour, en parcourant la Grèce, nous verrions ce législateur, neuf fois sur dix, démenti par les monuments? Homme de science et architecte, placé pour tout bien voir, froid, sensé, méthodique, comment son témoignage il' aurait-il pas fait foi? H fut cru sur parole, et pendant trois cents ans, au lieu d'un art plein d'imprévu, d'audace et de liberté, respectant, il est vrai, certaines grandes 'lois éternelles, mais n enchaînant jamais l'imagination, il nous fit accueillir et cultiver dans nos écoles, sous ce grand nom d'architecture grecque, un système à la fois timide et inflexible, où de nobles et sages préceptes semblent comme enfouis sous de mesquines prescriptions.

Eh bien , la poésie grecque n'a-t-elle pas eu ses Yitruvcs aussi? non pas faute de monuments, car ici ce n'est plus ni de pierre ni de marbre qu'il s'agit. Les manuscrits ne tiennent point au sol, ils pouvaient fuir, échapper aux barbares, et nous en recueillîmes d'admirables débris. La main des copistes d'abord, bientôt après l'imprimerie les multiplièrent par milliers, puis d'érudits interprètes se chargèrent de les mettre à la portée de tous. On devait donc espérer que le génie des Grecs serait chez nous plus heureux en poésie qu'en architecture, que nous saurions comprendre non pas seulement leurs vers, mais leur manière de les sentir, accepter leurs jugements, adopter leurs préférences et respecter la hiérarchie de leurs admirations. Il n'en fut rien. Nous admirâmes, mais

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tout autrement qu'eux. Cette impartialité qui nous fait aujourd luii comme sortir de nous-mêmes pour juger une ancienne œuvre d'arl, cette façot) de franchir les siècles, de nous unir à Fartiste, de partager pour un moment ses passions, ses préjugés, même son ignorance, c'est quelque chose de tout à Tait moderne. Nos pères n'ont rien connu de tel ; ils ne prenaient pas tant de peine. Dans la poésie grecque, ils ne vir ent, ils n'admirèrent sincèrement que ce qui se rapprochait plus ou moins de leurs propres idées, de leurs goûts, dë leurs hahitudes. Une heureuse et savante expression de sentiments à peine antiques, c'est-à-dire de ces senliments qui sont de tous les temps et de tous les climats, révélations vivantes, mais générales, de la nature humaine, fonds commun obligé de toute poésie, voilà ce qui les charma, ce qui leur sembla la véritable gloire de la lyre hellénique. Tout ce qui s'écartait au contraire de cette perfec-tion tempérée, de ces beautés un peu banales, tout ce qui laissait voir un aspect insolite, un certain air d'audace, certains angles aigus et fièrement taillés, leur devint un sujet de trouble et de scandale ; c'étaient pour eux les grossiei s rudiments d'un art à son enfance, et, comme on dissimule les fautes d'un ami, ils cherchèrent à n'en rien .laisser voir. Aussi quel soin chez les tiaducteurs à cacher ces aspérités, tantôt sous d'amples paraphrases, tantôt avec la lime, en retranchant et en arrondissant !

Ainsi, en poésie comme en architecture, comme dans tous les arts du dessin, la véritable Grèce et ses primitives beautés ne furent chez i)ous, dans les trois derniers siècles, qu'imparfaitement senties. Si à Rome, du temps d'Auguste, un ne comprenai t plus l'esprit du Parthénon, s'il semblait

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suranné, hors de mode; si les raftinemenls de la critique alexandrine avaient faussé le goûi même en aichileclure , et substitué au véritable art grec un ait de convention, conmient en France, sous Louis XIV, vouliez-vous que Pindare fût encore en faveur? Le meilleur liellcniste n'y voyait que du feu.

lUciiie assurément savait le grec autant (ju homme de Fram ce; il le savait en éi udit et le devinait lu poêle ; Athénien hnmênie en qnelque sorte, passant sa vie au théâtre d'Athènes, qu'a-t-il vraiment compiis des trois grands tragiques, et qu'at-il pu leur emprunter? Quelques scènes, quelques passages, et encore au moins Grec, en moins ancien des trois. Celui-là même, cet Euripide, son inspirateur, ^bou poëte, dès qu'il s'écarte un peu du cercle des idées conmnmes à tout le genre humain pour rentrer franchement sur son sol hellénique, dès qu'il s'adresse aux pas^-ions, aux souvenirs, atix préjugés de ses concitoyens et fait luire sur ses personnages les vrais rayons du ciel attique, aussitôt, du le sent, il déroute le génie de Iiacine, il écliaj)pe à sa pénétration. Ce n'est pas seulement pa) égard pour les courtisans et par peur des maicpiis que notre poëte a transfui'u'ié et affadi son IJippolytej c est avant tout faute d'avoir senti, coriime il savait sentir, la suave grandeur, l'hén ïque pureté, l'idéal et mystérietix amour de rUippolyle d'Euripide. « 0 Racine! s'écrie M. Villeilriin avec un doux reproche, comment n'avoir pas fait passer dans votre admirable langage cette belle et tendre invoration que le jeune héros, à son entrée en scène, au milieu de ses joyeuîc amis, adresse à Diane, à sa déesse favorite, à sa reine chérie? Pourquoi ce discours d'un gouverneur de prince, au lieu du souvenir de cette invisnde et divine maîliessc, doiit Fiiuic-

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cent llippolyte croit entendre la voix dans le silence des forets? )) On le voit donc, même chez Euripide, il y a des traits d'une simplicité encore trop primitive pour être savourés par Racine, des beautés devant lequelles il passe sans qu'elles se révèlent à lui; qu'était-ce donc chez Sophocle, ce peintre de caractères, ce poëte citoyen, dont tous les vers sont des médailles frappées au vrai coin de la Grèce? Et quant au vieil Eschyle, au religieux et lyrique Eschyle, Racine a soin de nous l'apprendre, il n'essayait pas même de l'entendre, et des sept tragédies, seul débris de cette immense gloire, il ne .pouvait lire sans fatigue que quelques scènes tout au plus, les premières scènes des Choéphores. Saumaise allait plus loin : l'intrépide savant, qui ne reculait guère devant les textes épineux, déclarait que pour lui Eschyle, d'un bout à Tautre, était inintelligible.

Or Eschyle et Pindare sont deux contemporains , et le moins accessible des deux n'est à coup sûr pas Eschyle, Bien que lyrique aussi, il a cet avantage qu'il écrit pour la scène, que sa poésie est dialoguée et s'appuie sur un drame. Toute action dramatique, même lente et presque immobile, est pour l'esprit un jalon conducteur, tandis que rien ne nous égare comme les brusques saillies, les bonds irréguliers de l'ode et du dithyrambe. Voilà donc pour le dix-septième siècle la véritable excuse : il ne pouvait pas goûter Pindare lorsque ses érudits et ses poètes renonçaient à comprendre Eschyle.

Mais d'où vient qu'aujourd'hui, sans avoir le génie de Racine, sans savoir le grec comme lui, sans même être un Saumaise, on peut entendre Eschyle, le sentir, l'admirer, ne pas hre seulement le début de ses Choéphores^ mais son Orestie

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tout entière, ses Perses ^ ses Suppliantes, même sou Prométhée, se complaire à sa poésie, en être ému, eu contempler avec respect les colossales proportions, les audacieux profils et la décoration si pure, quoique massive et taillée à grands traits? D'où vient que ce genre de beautés n'est plus une énigme pour nous? Et je ne parle pas, notez bien, de quelques esprits d'élite pour qui le soleil brille quand les nuées couvrent la terre; j'excepte même quiconque a déjà lu deux merveilleux chapitres de V Essai sur Pindare, où. M. Villemain évoque en traits de flamme et illumine de ses magiques traductions ce mystérieux génie, u Eschyle, le grand Eschyle. )) Je récuse ces deux chapitres, par excès d'impartialité, comme on doit faire de toute séduction par trop irrésistible. Je parle seulement du public tel qu'il est, livré à ses propres lumières, et je dis qu'aujourd'hui quiconque par hasard lit encore les tragiques se garde bien, si respectueux qu'il soit pour Euripide et pour Sophocle, de marchander la gloire au vieil Eschyle. Je dis que cette suprématie, dont jamais dans Tanliquilé Tancien roi de la scène ne fut complètement déchu, même après les victon^es de sesjeunes rivaux, celte suprémalie, qui nous semblait inexplicable, presque absurde, il n'y a pas quarante ans, aujourd'hui n'étoime plus personne, et s'il y avait une palme à donner, s'il fallait faire un choix entre ces trois génies, Tonibre d'Aristophane en bondirait de joie , ce serait à coup sûr son poêle vénéré, ce serait Eschyle et avec lui la grande poésie, l'art simple, religieux et vraiment créateur, qui chez nous aujourd'hui obtiendrait la couronne.

D'oii vient, je le répète, celte mélamorphose? Un voile

s'est-il donc décliii é ? on bien sonimes-noiis pius simples dans nos goûts, de mœurs plus primitives, plus grands, plus généreux que nos pères? Il est permis d'en douter. Tout en valant rtiieux qu'eux peut-être au moins par cerlains côtés, ce n'est pas notre grandeur morale, ce n'est pas i état de nos âmes qui nous aide à comprendre Eschyle. Est-ce la politique, le spectacle auquel nous assistons depuis deux tiers de siècle? Il fout le reconnaître, tous ces bouleversemenls du monde, ces immenses triomphes, ces immenses revers accoutument l'esprit aux fortes émotions, aux plaisirs grandioses, et c'est aussi comme un enseignement pour pénétrer dans cette austère poésie que d'avoir quelquefois éproiivé par nousmêmes certains grands sentiments dont elle est animée. Les mâles dévouements, les civiques vertus, les patriotiques ardeurs des contemporains de Miltiade n'étaient que lettre morte, rhétorique, abstractions devant un tmne absolu, landisque depuis soixante ans, dans nos alternatives de liberté et de servitude, nous en avons par intervalle senti la réalité. Mais ni la politique, ni le patriotisme, ni même des causes plus directes, les progrès incessants de l'histoire et de l'ethnograpln'e, n'auraient suffi à faire éclore cette nouvelle intelligence de l'antique poésie grecque sans une autre influence, satts quelque chose de plus révélateur, quelque chose qui parlât aux yeux. Je vais révolter peut-être certains amis des lettres qui s'offensent à l'idée (ju'en aucun cas des formes, des figures, des signes matériels, les arts du dessin en un mot, soient pour elhs des Iruchemans nécessaires, des commentaires vivifiants. Rien n'est plus \rm pourtant.

Supposez en 1828 les Turcs vainqueurs à Navarin et la

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Grèce depuis trenle-deiix ans close et niui'ée comme autrefois; les beautés el le vrai caractère de i arclidisme giec seraient encore à l'état de problème , soyez-en sûrs, aussi bien en poésie qu'en sculpture et en architecture. La délivrance de ce petit coiu de terre a produit plus d'effet dans le monde des arts qu'on ne le croit communémeiit. C'est la contrepartie du désastre de 1455. L'erreur où nous avait jetés lu confiscation de la Grèce, l'affrancliissement de 1828 nous eu a délivrés. II a fait justice à la fois et de la barbarie musulmane et du faux hellénisme, de riiellénisme alexandrin et de sa contre-façon romaine. Ce n'est pas seulement la flotte du sultan, c'est l'autorité de Vitruve(en ce qui touche à la Grîce) qui a sombré à Navarin. Un changement à vue, une lumière soudaine nous a fait voirie véritable art grec, l'art des grands siècles, chez lui, sur son propre sol, mutilé, en ruines, mais pur, sans alliage, non travesti, non commenté.

il y avait trois cents ans que l'Europe artiste et savante croyait en éire en possession : il lui a bien fallu confesser sa méprise. Déjà même j)en(lant le dernier siècle son instinct l'avait avertie qu'elle faisait fausse route, que Vitruve l'avait fourvoyée. .\us.si, dès celte époque, que de travaux, que de recherches pour découvrir ce précieux mystère, le véritable art grec ! Pendant qu'à la surface les Boucher, les Vanloo semblent tout diriger, qu'on ne jure que par èux, qu'on ne connaît d'autre idéal qu'un voluptueux caprice, l'érudition travaille et complote en silence un retour à l'antiquité, et non pas à cetle antiquité de formes indécises, aux vêtements flottants, m grecque ni romaine, comme l'entendait Lebrun, mais à une antiquité nouvelle, sévère de lignes et de costume,

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une pure aiitiqiiiié grecque. D'heureuses découvertes secondaient Tentreprise : des villes entières venaient d*êtres trouvées sous les scories d'un volcan, villes ilalo-grecques par malheur, et non franchement hellènes; n*importe, c'étaient de précieux indices, des éléments nouveaux, assez pour bâlir un syslème, pour parler aux imaginations ; assez pour rêver la Grèce, pas assez pour la retrouver.

Telle est en effet Timpuissance de tout effort spéculatif en semblable matière, l'insurmontable difficulté de retrouver par la pensée des lignes et des contours sans le secours des yeux, que les chefs de ce mouvement rénovateur, tous, à des degrés divers, habiles, savants, ingénieux, pleins de patience et d'ardeur, quelques-uns mêm.e de génie, je cite seulement Caylus, Barthélémy, Winckelmann, faute de posséder et de pouvoir connaître les fondements véritables de Tart qu'ils prétendaient ressusciter, réduits -à l'inventer d'après des données incomplètes et d'insuffisants témoignages, qu'ont-ils pu faire ? Qu'ont-ils imaginé? A quel art grec nous ont ils conduits ? A celui dont David fut l'éditeur et non le père, qu'il accepta tout fait de leur science, et écrivit sous leur dictée de son puissant pinceau.

Ils avaient voulu fuir l'influence romaine, se dégager de l'esprit de Vitruve, qui pesait sur Lebrun, et chercher jusque dans l'archaïsme un remède à la décadence ; ils réussirent à éviter l'épaisseur, la lourdeur, l'indécision des lignes, mais tombèrent dans la sécheresse, la maigreur et Taridité. Syslème étrange qui supprimait la vie par peur de ses excès ! Sa nouveauté, son exagération même assurèrent son triomphe : il fut accueilli d'abord presque avec fanatisme, puis dé-

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laissé, et finit par s'éteindre dans une sorte de léthargie, parce qu'en effet c'était la mort que cette prétendue pureté.

A peine était-il tombé que bientôt nous apprîmes, presque sans y penser, sans effort de génie, sans nouveau Winckelmann, quelle était la véritable loi , la condition première de cet art si longtemps poursuivi. C'était tout simplement la vie, la vie dans sa juste mesure, en parfait équilibre avec l'ordre et la règle, mais avant tout la vie ; si bien que toute œuvre d'art d'où la vie est absente, quels que soient d'ailleurs sa structure, ses formes et ses traits, n'est grecque que de nom ou n'est pas des beaux temps de la Grèce , on peut l'affirmer à coup sûr. Qui nous avait révélé cette loi? Je ne sais ; mais l'évidence n'en fut bien établie et ne devint incontestable que vers le temps et comme à la suite de notre expédition de Mo- • rée. Déjà pourtant, huit ou dix ans plus tôt, on en avait comme aperçu les premières lueurs. Des marbres incomparables, tels que n'en possédait aucun musée d'Europe, apparurent tout à coup à Londres et à Paris : c'étaient des sculptures arrachées au Parthénon lui-même ; c'était une statue, moins violemment acquise, de moins illustre origine, mais de style analogue, notre Vénus de Milo. Se rappelle-t-on bien l'étonnement, le trouble où ces chefs-d'œuvre jetèrent les esprits? Ce type de beauté contrariait toutes nos traditions. Ce n'était ni la roideur de David ni la molle ampleur de Lebrun ; un accord imprévu des dons les plus contrantes, un incompréhensible mélange d'idéal et de réalité, d'élégance et de force, de noblesse et de naturel , confondaient notre jugement. Le propre des vrais chefs-d'œuvre est de causer ces sortes de surprise. Us nous prennent au dépourvu, nous trou-

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blent dans la routine de nos admirations; puis bientôt leur ascendant triomphe, ils s'emparent de nous et tournent à leur profit notre penchant à l'iiabitude : alors ils nous font voir sous un aspect nouveau, ils Ibiit descendre à un rang secondaire tout ce qui régnait avant eux. C'est ainsi que les marbres d'Elgin et la Vénus de Milo, une fois acceptés et compris, déirônèrent peu à peu nos chefs-d'œuvre de prédilection, non qu'il y eût chez ceux-ci la moindre déchéance, mais, comparés à ces nouveau-venus, ils étaient de moins haute naissance et n'avaient plus de droits au premier rang.

Ainsi nos vrais initiateurs, avant même ralTranchissenient de la Grèce, ce furent ces marbres merveilleux; mais hotre éducation ne s'acheva réellement, nos idées elnos théories ne furent complètement redressées que par l'exploration fréquente de cette terre devenue libre et par l'étude des débris qui 1.1 couvraient encore. Lorsqu'il fut bien prouvé que de pareils chefs-d'œuvre ne venaient pas d'un liasard isolé, que partout où s'était conservé un fragment authentique des grands siècles de l'art on rencontrait ce même. style, puissant et souple, majestueux et vivant; lors(|u'on apprit qu'à cette statuaire s'assoriait partout une imposante architecture, faite à sa taille et animée du même esprit, que cette architecture avait pour supports naturels, pour membres nécessaires, ces robustes colonnes, ces rustiques chapiteaux qui, la première fois qu'on les vit à Pœstum, dans le siècle dernier, parurent si étranges qu'on les prit pour une création locale et fortuite, une œuvre déréglée de cyclopes ou de géants, et que pendant longtemps on en fit comme un ordre à part sous le nom iVordre de Pœstum ; lorsqu'il fut avéré enfin que cet

PlINDAUE L'ART GKfclG. 19 ordre insolite et soi-disant inculte était en Grèce d'nsage universel, l'ordre par excellence, avant et y compris le siècle de Périclès, il fallut bien en prendre son parti et concevoir l'art grec sous un jour tout nouveau, c'est-à-dire reléguer à la seconde place les perfections inanimées, les lignes déliées et subtiles, et ne donner le premier rang qu'à la mâle énergie et à l'antique simplicité.

Et l'on voudrait que cette vérité, une fois acquise à la critique, n'eût jeté ses rayons que sur les arts plastiijues, sans que sur la poésie il en tombât quelques reflets ? N'allez pas justjii'en Grèce, passez deux heures au British Muséum, dans cette grande salle tapi.^sée tout entière des dépouilles d'Allicnes, suivez des yeux cette bruyante cavalcade, cette procession majestueuse et vivante; contemplez ces colosses dont les poitrines mutilées respiientet se soulèvent sous leurs diaphanes draperies, et en regard de celte statuaire, conmie pour en doiiuer Tcchelle et mettre tout à son plan, ce fut tronqué de coloime dorique portant son immense chapiteau ; laissez-vous pénétrer dé l'esprit de ces formes, et dites-nous si vous éprouvez là celte froideur un peu pédante, ce je ne sais quoi d'abstrait et d'arliliciel qui, plus ou moins, vous saisit malgré vous dans ces salles d'antiques de presque tous les musées d'Europe, où quelques vrais chefs-d'œuvre se méli nt trop souvent aux produits équivoques des siècles d'imitation! N'est-ce pas autre chose? Si peu que vous ayez de poésie grecque dans la mémoire, vous la sentez s'illuminer ; certains éclairs d'analogie s'échappent de ces marbres et vont donner un sens aux mots, aux phrases qui vous étaient inipéactrables ; ce que ni dictionnaire, ni glose, ni

grammaire ne vous pourraient apprendre, ces sculptures vous le disent. Elles vous forcent à concevoir des hommes à leur image, à prêter à ces hommes leurs véritables mœurs et leurs vrais sentiments; vous avez devant vous non pas un art imitateur, une convention savante, non pas même la nature dans le sens général du mot, mais l'antiquité grecque elle-même, la grande et primitive antiquité, qui vous parle sa noble langue. Voilà ce qu'aujourd'hui il est donné à tous de voir et de connaître, et c*est pourquoi, tout pygmées que nous sommes, nous pouvons désormais comprendre ce qui ne fut si longtemps qu'énigmes et que nuages pour de plus grands que nous. *

On le voit donc, l'heure est venue de donner à Pindare cette réparation que M. Villemainlui prépare. Plus d'obstacles préjudiciels, s'il est permis de parler ainsi. Avec notre façon nouvelle de comprendre Tantiquité, quelles préventions, quels préjugés nous reste-t-il contre Pmdare?La place est nette; le vieux poëte, le vieux Dorien peut prendre la parole : il n'excitera pas chez nous, comme autrefois dans son pays, des transports d'enthousiasme, un délire populaire, mais il n'ésuiera plus ni le dédain ni même l'indifférence. Le mérite de notre temps, qui n'aime au fond que le plaisir, et se soucie fort peu du beau, c'est de permettre au moins qu'on l'admir^». 11 ne s'offense pas qu'on ait le goût plus haut placé que lui, et tolère, tout en n'en usant pas, les bons exemples qu'on lui donne. Ainsi l'ordre dorique n'est assurément pas du goût de tout le monde, mais personne ne s'aviserait plus de l'appeler barbare. 11 en sera de même pour Pindare : les vrais adorateurs, grâce â son interprète, ne lui manqueront pas, et de

PINDARE ET L'ART GREC. îi pins, dans la fonle elle-même, il trouvera certain respect. On lui épargnera les querelles vulgaires sans cesse répétées jusqu'ici, ces étei nels reproches de monotonie et de disproportion entre le luxe de ses épisodes et la stérilité de ses sujets : critique superficielle qui se méprend sur l'œuvre qu'elle prétend juger, mêle et confond les temps aussi bien que les lieux, et ne s'aperçoit pas que ce qu'elle reproche à Pindare, c'est en réalité de ne pas ressembler à Horace, de n'être pas lyrique de la même façon, varié dans ses formes, délicat, tempéré, élégamment sceptique et voluptueux. Sans doute il faut aimer Horace, en faire nos délices ; mais permettons à Pindare de comprendre autrement son art et sa mission. La monotonie de Pindare, c'est sa grandeur. Autant vaudrait reprocher au psalmiste d'invoquer Dieu sans cesse, de toujours reproduire ces mêmes grandes idées qui marchent et se suivent comme les flots delà mer, toujours semblables et toujours variées par une inépuisable fécondité d'images. C'est là ce qu'on appelle la monotonie de Pindare. Lui aussi, il invoque ses dieux, il leur parle sans cesse, non pas, comme le poète de Tibur, quand la cadence le commande, pour bien commencer sa strophe ou pour la bien finir, mais quand la foi l'ordonne. Oublie-t-on qu'il n'est pas poêle dans le sens moderne de ce mot, mais poêle et prêtre tout ensemble, prêtre de Delphes et d'Apollon? Les vers pour luisent des prédications, mi ministère, un sacerdoce. Et quant aux épisodes qui semblent dominer et même étoufior ses sujets, quoi d'étonnant? Ses vrais sujets, ce sont ses é[iisodcs. Ce ^feune athlète dont il célèbre la victoire, dont il dira brièvement l'agilité, la vigueur, ♦ le courage, qu'est-il pour lui? Un prétexte à chanter de plus

nobles et de plus grandes choses. Il n'eut jamais dessein do raconter sa vie, de faire un poëme en son honneur. Ce que vous prenez pour son sujet n*est autre chose qu'un préhide. Pendant qu'il accorde sa lyre, assis à ce foyer, dans cette fote domestique, en trois ou qnatre vers ii salue le vainqueur, il réjouit son vieux père, ses amis, et la cité qui le vit naître. Cela dit, il s'arrête : s'il prend son vol, ce n'est pas qu'il s'égare, c'est qu'il marche à son but. Ce but est d'honorer la sagesse des dieux, de célébrer le resjiect des ancêtres, de fortifier les cœurs, de graver dans les âmes l'enthousiasme de la vertu, de faire des citoyens, de préparer pour la patrie d'héroïques défenseurs.

Culte des dieux, culte de la patrie, voilà la poésie de Pindare. L'homme, la personne humaine, n'en est point le sujet, et n'y joue que le moindre rôle. Pindare ne serait pas dorien s'il voyait autre chose dans ses concitoyens qu'un peuple, un corps de nation. 11 ne comprend, il ne peint les hommes et les choses que de haut et d'ensemble. Il plane sur la terre et ne l'habile pas. Point de peintures individuelles, encore moins de peintures fictives. Sa muse,c'est avant toutla vérité, l'austère et pure vérité. On sent qu'il est impropre, comme toute sa race, aux fictions du théâtre, et que sa gravité religieuse ne saurait se plier même au genre de mensonge le plus innocent de tous. Aussi M. Villemain s'atlache avec raison à réfuter l'étrange erreur du compilateur Suidas, qui, pour donner sans doute plus grande idée du poëte thébain, s'avise de lui attribuer je ne sais combien de tragédies. Personne, depuis deux mille ans, n'en a vu un seul vers, ni même entendu parler; mais ce qui, mieux encore que ce silence de toute l'antiquité, donne à Suidas un

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