‹ Études sur l'histoire de Metz; les légendesChapitre 27 sur 43 · DÉFAITE DES BARBARES ET LEUR EXPULSION · texte numérisé non relu

DÉFAITE DES BARBARES ET LEUR EXPULSION

La légende du duc Hervis ou de la défaite et de l'expulsion des Barbares; documents qui s'y rapportent ; les trois versions de la légende dans la geste des Lohérains et dans les histoires de Hugues de Toul. — Caractère imaginaire des deux héros de la légende, le duc Hervis et Garin le Lohérain. — Geste des Lohérains. Place occupée dans la geste par les deux premières versions de la légende. Analyse de la geste ; appréciation de ses données. — Légende du duc Hervis. Première version, analyse. Deuxième version, analyse. Comparaison des deux premières versions ; leurs caractères distincts ; éléments nouveaux introduits dans la légende par la deuxième version touchant le mariage, la mort et l'origine bourgeoise du duc Hervis. — Notions diverses contenues dans la première, puis dans la deuxième version ; notions spéciales relatives aux invasions des Barbares, à celle des Vandales en 406 (martyre de saint Nicaise), à celle des Huns en 451 (saint Loup et la grande bataille de Troyes) ; notion d'une défaite des Barbares près de Metz, bataille d'Ancerville. — Importance fondamentale des notions relatives à la défaite des Barbares dans la légende du duc Hervis. — Troisième version de la légende dans les histoires de Hugues de Toul ; analyse et appréciation de cette version. — La légende du duc Hervis dans la chro-

nique messine rimée et dans la chronique de Philippe de Vigneulles. — Résumé des indications fournies par la légende du duc Hervis.

Après avoir étudié dans la légende de saint Autor et saint Livier les traditions relatives aux invasions et aux ravages des Barbares, nous allons examiner, dans la légende du duc Hervis, celles qui concernent leur défaite et leur expulsion. La légende du duc Hervis a été recueillie, comme toutes celles qui nous intéressent, par les auteurs de la chronique messine rimée et par Philippe de Vigneulles ; mais, plus heureux en ce qui la concerne que pour quelques autres, nous en avons, dans le poème héroïque des Lohérains et dans ce qui nous reste des histoires de Hugues de Toul, des leçons plus anciennes et plus complètes que celles de nos chroniques. C'est dans le grand poème lui-même que nous l'étudierons d'abord. Il en contient les deux premières versions; les histoires de Hugues de Toul nous fournissent la troisième.

Hervis, duc de Metz, et Garin le Lohérain, son fils, étaient aux yeux des vieux Messins des personnages réels, dont ils vénéraient les tombeaux à l'abbaye de Saint- Arnould et dans notre antique cathédrale. Les rédacteurs du petit cartulaire de Saint-Arnould décrivent avec la précision de langage de témoins oculaires la place où était enseveli le premier dans leur monastère4, et Philippe de Vigneulles, au commence-

1. « In veteri monasterio sancti Arnulphi, in loco qui nunc dicitur « paruisius, à latere sinistro, in parte aquilonari, in angulo, sub arcu

ment du XVIe siècle, connaissait encore les sépultures de l'un et de l'autre, car, en nommant dans son grand ouvrage le duc Hervis, il ajoute : « Dont le corps gît au « portail de l'abbaye de Saint- Arnould devant Metz ; » et il parle à peu près de même de son fils le Lohérain Garin, « lequel est tout entier, dit-il, en chair et en « os au grand moutier. » Le grand moutier c'est la cathédrale de Metz.

On croyait donc savoir à Metz où étaient les corps vénérés de Hervis et de Garin ; cependant, il faut bien le dire, Hervis et Garin sont des êtres imaginaires; ils n'ont jamais existé. Cette condition leur est commune avec la plupart de nos héros légendaires. Si pour eux nous en faisons particulièrement la remarque, c'est que nos crédules ancêtres, les tirant plus formellement que d'autres, à ce qu'il semble, du domaine de la fiction, les ont introduits dans celui de la réalité avec une assurance qui pourrait tromper quelques esprits. Il importe de leur rendre avant tout leur véritable caractère.

C'est autour de ces personnages fabuleux que sont groupés, dans notre légende, les faits relatifs à la défaite et à l'expulsion des Barbares. Ces tableaux réunissent peut-être des souvenirs qui se rapportent à des temps et à des événements divers, notamment aux invasions des Vandales en 406 et des Huns en 451 ,

« lapideo, sepultus est Heruinus dux mettensis. » (Petit cartul. de Saint- Amould, art. IX. — Voir ci-dessus> p. 84, note 1.)

ou bien même à celles des Allemands aux me et IVe siècles, des Normands et des Hongrois au ixe et au Xe. Les notions traditionnelles qui concernent les mouvements des peuples barbares dans le nord des Gaules se mêlent, dans la légende messine, à celles des exploits de Charles Martel contre les Sarrasins au midi de la Loire; et, grâce à ce rapprochement, Hervis devient l'un des héros du cycle poétique carolingien, auquel appartient la geste des Lohérains qui nous raconte ses hauts faits.

Le grand poème des Lohérains est, comme nous l'avons dit, la source qui nous donne les deux premières versions de la légende du duc Hervis. Ces versions s'y présentent dans des conditions singulières qui méritent de fixer l'attention. Par suite des circonstances dans lesquelles ont été successivement rédigées les diverses parties de la geste des Lohérains, celle qui en forme la première branche et qui, spécialement consacrée au duc Hervis, aurait dû, suivant la filiation des événements, être écrite la première, ne l'a été qu'après les autres. Elle a été composée à une époque qui a permis d'y intercaler des détails particulièrement intéressants pour la bourgeoisie messine, au moment où celle-ci allait opérer son émancipation et constituer son indépendance au sein de l'empire. On y trouve donc, avec ce qui concerne les défaites des Barbares entre le me et le Xe siècle, une peinture des mœurs et des usages du peuple de Metz au XIIe siècle et au commencement du xnje, et en outre de nombreux

témoignages des traditions relatives au rôle de capitale dévolu antérieurement à la cité, dans le royaume de Lorraine et dans son duché. Telle est l'œuvre qui, en raison de l'époque tardive de sa rédaction, constitue la seconde version de la légende et en même temps la première branche de la geste. Cette importante composition comprend 15,000 vers environ.

C'est ensuite dans le prologue de la seconde branche de la geste que se trouve la première version de la légende. Celle-ci est un morceau de médiocre étendue, qui ne compte guère que 1,^00 vers et qui pourrait bien être tout simplement un fragment de quelque ancienne chanson dont nous n'aurions plus que ce dernier débris. Comme l'autre version, elle contient le tableau des victoires du duc de Metz sur les Barbares ; les mœurs qu'elle retrace sont exclusivement celles de l'âge héroïque de nos plus vieilles chansons de geste.

On voit par ce qui vient d'être dit que la geste des Lohérains ne nous donne la première version de la légende du duc Hervis que dans la condition d'une œuvre probablement mutilée, tandis qu'elle nous offre la seconde version dans son intégrité. Nous allons étudier ces deux versions ; nous examinerons quels sont les caractères propres de chacune d'elles ; nous verrons par où elles se ressemblent et en quoi elles diffèrent ; nous apprécierons ensuite, d'après ces données, quel est le sens vrai, quelle est la valeur des indications qu'elles renferment. Disons auparavant quelques mots de la geste ou poème des Lohérains dont nous venons

de parler, et dont il faut avoir au moins une connaissance succincte pour suivre les explications où nous avons à entrer.

On sait ce qu'on entend par geste, ou chanson de geste. C'est le nom qu'on a donné à ces grandes œuvres poétiques enfantées pour la plupart du XIe au xme siècle, lesquelles retracent les mœurs chevaleresques des premiers temps de notre civilisation. Ces poèmes sont les monuments à peu près les plus anciens de notre langue, et ils forment chronologiquement la tête de notre littérature. Ils y occupent, quoique peu connus, la place que tiennent dans celle de l'antiquité les grandes épopées dont les œuvres d'Homère sont le type le plus parfait. Ajoutons que, suivant des juges très compétents, il ne leur a manqué peut-être, pour prendre avec autant d'éclat le même rang, que d'attendre, avant de se fixer, le moment où, dans un remaniement définitif qui semble n'avoir pas fait défaut à l'épopée homérique, un goût perfectionné leur aurait fait subir une sorte d'épuration, en même temps qu'un langage amélioré les aurait garantis de l'oubli, auquel les a condamnés l'impossibilité où l'on a été de bonne heure et où l'on est de plus en plus de les comprendre. La littérature française du moyen âge possède un grand nombre de ces poèmes. On les a partagés en plusieurs familles, d'après les caractères de leur composition, d'après le choix des personnages qu'on y voit en action et l'âge des faits qui s'y trouvent relatés. Parmi les groupes qu'on a

ainsi formés, un des plus considérables et des plus célèbres est celui des chants héroïques consacrés à l'époque de Charlemagne, dont l'ensemble constitue ce qu'on appelle le cycle poétique carolingien.

Le grand poème des Lohérains est une des chansons de geste du cycle carolingien. C'est, comme nous l'avons dit au chapitre Ier de notre livre, une immense épopée d'environ 72!, 000 vers, dont les trois quarts et au delà sont et resteront probablement longtemps encore inédits. Nous rappellerons que cette œuvre importante appartient à des auteurs divers, la plupart inconnus, qui ont écrit à plusieurs époques, depuis le XIe jusqu'au xme siècle ; qu'elle nous est parvenue dans un assez grand nombre de manuscrits, lesquels en contiennent le plus souvent quelques parties seulement et dont fort peu la donnent tout entière; que, prise dans son ensemble, la geste se divise en quatre branches distinguées chacune par le nom de son héros principal, Hervis, Garin, Girbert et Anséis; que ces quatre branches enfin sont d'inégale étendue, la première comprenant environ 15,000 vers, la seconde 19,000, la troisième 13,000, la quatrième 25,000 à peu près. Telles sont les conditions dans lesquelles s'offre à nous la geste des Lohérains. Notre objet n'est pas d'en faire ici une étude détaillée, cependant nous ne pouvons nous dispenser d'ajouter encore quelques explications à ce que nous venons d'en dire.

Le sujet de la geste des Lohérains se rapporte aux luttes intestines des premiers temps féodaux, mais

c'est principalement par le détail des mœurs et des usages qu'elle y touche, car le fond en est presque entièrement imaginaire. Les personnages aussi bien que les événements y sont pour la plupart à peu près fictifs ; l'histoire a donc peu de chose à prendre dans le poème pour ce qui les concerne. On ne saurait prétendre cependant qu'elle n'ait absolument rien à en tirer» sous ce rapport. D'habiles critiques affirment que, moyennant quelques précautions, on peut, en soulevant le voile de la fiction, y trouver le reflet de certains événements réels imparfaitement connus. Dans cet ordre d'idées, il faut notamment faire, à ce que nous croyons, toute réserve en faveur des traits relatifs aux ravages des Barbares et à leur expulsion des Gaules, sujet principal de la légende du duc Hervis.

Pour mettre en relief le caractère de l'œuvre, nous ne pouvons mieux faire que d'en présenter une rapide analyse. Nous justifierons ainsi ce que nous avons dit de sa physionomie éminemment héroïque. Nous obtiendrons en même temps un terme de comparaison à l'aide duquel nous pourrons expliquer ce qui sépare l'une de l'autre les deux premières versions de notre légende. On verra que la première se rapproche, quant à son mode de composition et par conséquent aussi très probablement quant à son origine, des parties les plus anciennes de la geste ; tandis que la seconde s'en éloigne par l'esprit tout différent de sa conception et semble appartenir à une époque plus récente.

Après certains détails inutiles à la marche générale de l'action, lesquels constituent la plus grande partie de la branche de Hervis, le poème des Lohérains commence en réalité au moment où les Gaules sont envahies par les Barbares, Wandres ou Hongres suivant les manuscrits. Ils sont repoussés par le roi Charles Martel assisté du duc Hervis; mais dans une rencontre le roi tombe frappé à mort. A la suite de cet événement, le duc, triomphant des résistances de quelques-uns des plus puissants barons, fait couronner Pépin encore enfant, fils et légitime héritier du roi Charles. Hervis laisse ensuite le jeune prince sous la tutelle du comte Hardré et revient dans son duché de Metz. Il y meurt un peu plus tard lui-même en combattant les Hongres qui ont de nouveau envahi le pays, et son fils Garin lui succède. Tels sont les faits essentiels qui constituent la légende du duc Hervis. Traités avec beaucoup de développement et avec l'addition de nombreux détails accessoires, ils fournissent la matière de la première branche de la geste. Exposés brièvement dans un tableau succinct, ils forment le sujet du prologue par lequel commence la seconde branche. Nous y reviendrons. Poursuivons maintenant l'analyse du grand poème dans son ensemble.

Les années se sont écoulées. Dans le royaume de Pépin deux races de puissants vassaux se disputent l'influence , l'autorité , les grands fiefs , les riches héritières. L'une de ces deux races est celle des

Bordelais parents du comte Hardré, l'autre celle des Lohérains enfants du duc Hervis. Le comte Hardré est en crédit, et le premier dans le royaume. L'un de ses frères est évêque et comte de Verdun, l'autre est seigneur du château de Naisil, près de Toul. Ses quatre fils occupent la ville de Lens, la tour d'Ordres, le château de Boulogne-sur-Mer, et celui de Monclin, situé entre Toul et Verdun. Cette grande famille a reçu du roi l'investiture de Soissons, et ses alliances la rattachent à tous les grands vassaux et principaux terriens de la Picardie, du Berry, de la Marche et de la Haute-Bourgogne.

La puissance du comte Hardré et de ses enfants inquiète le roi Pépin, devenu vieux. Outre leurs immenses possessions dans le nord de la France, Hardré et les siens ont d'importants domaines dans les provinces du midi. Bordeaux leur appartient ; de là le surnom de Bordelais donné à leur lignage par opposition à celui de Lohérains qui caractérise la race de Hervis. Le grand bénéfice de Gascogne, devenu vacant, était naturellement l'objet de la convoitise des Bordelais; cependant c'est à un Lohérain, à Bégon, second fils du duc Hervis, qu'il a été donné par le roi. A ce grief des Bordelais contre les Lohérains vient s'en joindre bientôt encore un autre. Le roi de Maurienne a pour héritière une fille unique : c'est à Garin, fils aîné du duc Hervis, qu'il la donne en mourant, et le roi Pépin confirme ces dispositions, malgré les protestations du comte Hardré, dont le fils, Fromond, prétendait à cette riche alliance.

La prépondérance des Bordelais est compromise ; leur crédit, jusque-là sans égal, est balancé par celui des Lohérains. La jalousie enfle les cœurs ; une sourde hostilité commence entre les deux partis. Les Lohérains sont, à la cour même du roi, l'objet d'une agression perfide ; dans la mêlée qui s'ensuit, un de leurs amis tue le vieux comte Hardré; la guerre éclate. Le Vermandais, la terre de Saint-Quentin, celles de Cambrai et de Soissons en deviennent le théâtre. Après maints combats, Bordelais et Lohérains, lassés, se soumettent au jugement du roi. La paix est jurée par eux devant lui; mais une nouvelle perfidie des Bordelais remet à tous les armes à la main; le roi les apaise une seconde fois.

Le crédit et la puissance des Lohérains vont toujours croissant, leurs ennemis eux-mêmes leur doivent l'hommage. Garin, duc en Lorraine, reçoit la féauté des hommes qui résident dans le nord; son frère Bégon, duc en Gascogne, prend celle des vassaux de la Guienne et des terres voisines. Les Bordelais ne peuvent se résigner à cet amoindrissement. La guerre éclate pour la troisième fois entre ces vieux ennemis. Elle est portée à Bordeaux et dans les contrées environnantes. Les Lohérains y ont finalement encore l'avantage; leur fortune est à son comble; mais l'heure des revers approche. Ce que leurs adversaires n'ont pu gagner à force ouverte, un vulgaire accident et une trahison vont le leur donner. Bégon, surpris au milieu des entraînements d'une chasse dans la forêt d'un de

ses ennemis, meurt obscurément, frappé par les forestiers de celui-ci ; et, dans la guerre qui s'élève à la suite de cet événement, son frère Garin, le duc de Metz, ayant tué de son côté un des principaux des Bordelais, est lui-même attiré un peu plus tard dans une embuscade où, après avoir combattu vaillamment, il tombe écrasé par le nombre pour ne plus se relever.

Voilà dans ses phases diverses le mouvement général de l'épopée jusqu'à la fin de sa seconde branche, la chanson de Garin. Les exploits et le trépas des deux fils du duc Hervis, Garin et Bégon, tel est le sujet de celle-ci. La vengeance de leur mort et l'extermination de la race des Bordelais, leurs ennemis, c'est là ce que racontent les deux chansons suivantes, pour compléter le grand poème. Elles comprennent l'exposition des faits accomplis par les fils, puis par les petits-fils de Garin et de Bégon.

Dans la chanson de Girbert, troisième branche de la geste, Girbert, fils de Garin, est, comme l'a été son père, comme l'était son aïeul, seigneur de la cité de Metz, mais c'est du souverain de l'Allemagne, d'Anséis, roi de Cologne, qu'il la tient. Du reste, l'action qui s'y développe nous éloigne presque constamment de la région du nord. C'est dans la Guienne, autour de Bordeaux et jusqu'en Espagne, qu'elle nous conduit, au milieu des domaines des Bordelais, de Fromond et de son fils Fromondin. Leur ruine vengera la mort des deux Lohérains, Garin et Bégon. Le roi Pépin intervient parfois encore, mais sans grand effet,

dans la querelle ; et celle-ci se déroule à travers mainte aventure, maint siège, maint combat, avec des trahisons et des trêves, la paix souvent jurée et toujours violée.

Les principaux incidents sont : d'abord le mariage d'une fille de Fromond le Bordelais avec un fils de Bégon le Lohérain, situation féconde en péripéties dramatiques, au milieu des haines terribles qui divisent les deux races; puis la défaite du vieux Fromond, qui, réfugié au delà des Pyrénées, en ramène les Sarrasins au milieu desquels il est tué ; enfin la ruine de son fils Fromondin, lequel trouve aussi un asile en Espagne où il se cache sous la robe d'un ermite. Là, il est près de venger d'un seul coup tous les maux soufferts par lui et par les siens et d'immoler Girbert, le fils de Garin, et Gérin son cousin, qu'un pèlerinage à Gompostelle fait passer fortuitement par le lieu écarté qu'il habite. Dans cette situation critique, un pieux avis sauve les deux Lohérains qui, prévenus de la trahison, se jettent sur le faux ermite et font périr ainsi le dernier de leurs ennemis.

A ce point, suivant quelques auteurs, devait se terminer, avec la troisième chanson, la geste des Lohérains. C'est ce que semblent justifier certains manuscrits dans lesquels on lit, à la suite de ce dernier épisode :

Ci défault li romans des Lohérains.

Un autre, rappelant la manière dont ces ouvrages

étaient récités dans les assemblées, dit en ce même endroit :

Alles-vous en li romans est finis.

Un troisième, enfin, plus explicite encore, ajoute :

Des Lohérains ne pores plus oïr S'on ne le vuet controver et mentir.

Cependant, une quatrième et dernière chanson, celle d'Anséis, a été consacrée encore, après la précédente, au récit des vengeances qui suivent la mort de Fromondin, tué sous sa robe d'ermite par Girbert, fils de 'Garin.

Fromondin était bien le dernier des Bordelais; cependant, avec lui, la race du comte Hardré n'est pas entièrement anéantie, car, après la mort du faux ermite, il reste encore une sœur de celui-ci : celle qu'une alliance a unie antérieurement à l'un des Lohérains, à Hernaut, cousin de Girbert. De ce mariage sont issus deux fils; le sang de Hardré coule dans leurs veines, et leur mère qui le leur a transmis, leur mère elle-même, animée d'une sauvage ardeur, les excite à venger le dernier des Bordelais. Elle les arme contre le meurtrier de Fromondin, contre Girbert, bien que par leur père ils appartiennent, comme lui, à la descendance du Lohérain Hervis. Girbert tombe sous les coups des deux frères, et c'est le père de ceux-ci qui clôt la longue série de ces sombres hécatombes en immolant ses propres fils.

Cette conception hardie termine dignement le ta-

bleau grandiose de la lutte acharnée des Lohérains et des Bordelais. Certains continuateurs présentent, avec des complications plus ou moins habiles, les suites de la mort de Fromondin. L'un d'eux met en scène le lignage le plus éloigné de ce dernier, dans des guerres qui ensanglantent les provinces du nord de la France, le Hainaut, la Picardie et le royaume de Cologne; mais la mort du Lohérain Girbert, qui, en représailles des outrages infligés aux Bordelais, est tué par les enfants issus de la petite-fille du vieux Hardré, forme toujours, après une suspension plus ou moins prolongée, l'épisode final et caractéristique de cette suite émouvante de tragiques aventures.

La geste des Lohérains prise en elle-même ne doit pas nous arrêter longtemps ; nous n'avons à la considérer que d'une manière incidente pour nous rendre compte de la place occupée dans un de ses épisodes par la légende de Hervis, et pour y chercher, comme nous l'avons dit, un terme de comparaison qui nous permette d'apprécier le caractère essentiel, propre à chacune des deux versions de celle-ci. Nous ne quitterons pas cependant la grande œuvre sur laquelle nous venons de porter notre attention sans ajouter encore à ce que nous en avons dit quelques observations nécessaires, en vue de la fin que nous nous proposons.

La geste des Lohérains est une des plus anciennes compositions du cycle carolingien. Le drame et les personnages qui s'y meuvent sont imaginaires, mais l'agencement tout rationnel des faits y présente l'en-

chaînement rigoureux des choses historiques ; on a pu ainsi prétendre que ses récits avaient pour fondement la tradition de certains événements réels. Un savant interprète, qui s'en est beaucoup occupé, y voit le reflet de deux situations véritables : la lutte au sein de la Gaule des races du nord contre celles du midi avant le Xe siècle, et la querelle des ducs et des barons Lorrains avec les Flamands au XIe. Tel est, suivant M. Paulin Paris, le fond général de cette curieuse épopée. A un point de vue plus restreint, et en ne considérant que ce qui regarde notre province, on y trouve de nombreuses indications relatives au rôle de capitale joué par la cité de Metz dans les royaumes d'Austrasie et de Lorraine, puis à sa position aventurée entre les souverains de la France et de l'Allemagne, avec sa soumission définitive à la domination de ces derniers, situation qui appartient au Xe siècle1.

A la même époque à peu près se rapportent, par certains côtés, les mœurs et les usages retracés dans le poème. On y trouve la rudesse caractéristique de ce temps. Les représailles et les vengeances impitoyables forment le ressort principal de ce long drame, qui intéresse plusieurs générations l'une après l'autre.

1. Nous aurons lieu de constater plus loin que l'esprit dans lequel est rédigée la geste, pour ce qui regarde la légende du duc Hervis, semble favorable aux prétentions du souverain français. Celles-ci s'étant fort affaiblies au xe siècle, après l'extinction des Carolingiens de France, cette circonstance induit à penser qu'on peut faire remonter à cette époque au moins quelques-unes des traditions exprimées dans la légende que le poème a recueillie. Les traditions relatives aux invasions des Barbares remonteraient plus haut encore et peut-être jusqu'au ve siècle.

Les meurtres y sont fréquents. Les guerriers, livrés sans mesure aux emportements de la passion, ont une attitude brutale. Ils ne sont que trop souvent étrangers à la générosité chevaleresque des temps ultérieurs. L'esprit de ruse et de trahison, la peur naïve du danger, avec son expression poussée parfois jusqu'aux larmes, s'y montrent en mainte occasion. La grossièreté est notable chez ces héros dans leurs rapports avec les femmes ; elle n'est pas sans exemple en certaines occasions chez ces dernières elles-mêmes. Les traits relatifs au régime féodal méritent aussi d'être remarqués dans la geste des Lohérains. La royauté y a peu de prestige, et les vassaux y affichent vis-à-vis d'elle une altière indépendance. Ajoutons enfin qu'il y existe quelques mentions éparses de la vie communale, qu'on ne saurait sans inexactitude voir exclusivement, comme on a voulu le faire, dans la branche spécialement consacrée à la légende de Hervis.

Telle est la grande geste des Lohérains, laquelle contient, dans deux versions que nous allons étudier maintenant, la légende du duc Hervis. Nous avons dit quelle place occupent dans le poème ces deux versions, la première formant le prologue de la deuxième branche, la seconde constituant la première branche elle-même de la geste, avec des caractères très différents que nous avons déjà indiqués et qu'il faut maintenant rappeler en quelques mots pour faire complètement ressortir leur opposition.

La première version de la légende consiste en un

récit peu étendu, de 1 ,200 vers à peu près, où on s'accorde à reconnaître le résumé, peut-être les débris, d'une œuvre plus ancienne; la seconde est un long roman de près de 15,000 vers, qui n'est que le développement de l'autre. La première appartient, comme la geste elle-même, au genre héroïque ; la seconde se rapproche du genre romanesque. La première présente un enchaînement de faits dont la succession a quelque chose de la rigueur de l'histoire ; elle ne renferme que les éléments propres aux chansons de geste, et, dans les tableaux qu'elle contient, elle retrace les mœurs chevaleresques des Xe etxie siècles. La seconde consiste dans une accumulation d'aventures étranges, où la vraisemblance est sacrifiée à l'agrément des fictions, conformément au goût qui prévaut après l'âge des compositions vraiment épiques, c'est-à-dire au xme siècle et dès la fin du xne; les mœurs qu'elle peint sont en partie celles de cette dernière époque; au même temps se rapportent les nombreuses notions qu'elle nous transmet sur la classe bourgeoise, laquelle commençait alors à prendre la prépondérance dans la cité de Metz, et s'y essayait déjà au rôle d'indépendance politique où elle allait entrer. Les contrastes que nous venons d'indiquer marquent la distance qui sépare l'une de l'autre les deux versions de notre légende. On la sentira davantage quand une courte analyse de chacune les aura mieux fait connaître.

La première version de la légende du duc Hervis1

1. Nous avons suivi pour cette analyse de la première version de la

nous montre, à son début, les Wandres ou Hongres à peu près maîtres du pays. Les Français sont épuisés par la longue lutte que le roi Charles Martel a soutenue contre le puissant baron Gérard de Roussillon, et ils ne peuvent opposer presque aucune résistance aux Barbares qui envahissent alors la contrée. Les familles sont d'ailleurs appauvries par l'avidité du clergé à qui vont tous les biens. Dans la détresse de l'État, Charles Martel a recours au pape, et celui-ci convoque à Lyon un concile auquel se rendent quatre mille clercs et vingt mille chevaliers. Les premiers sont richement vêtus, couverts de nobles fourrures et montés sur de belles haquenées; les autres sont misérablement accoutrés, ils n'ont ni coursiers ni armures et ne possèdent que leur épée. Charles Martel demande que le clergé enrichi paie de ses biens les services de guerre que les chevaliers, réduits à la pauvreté, ne peuvent rendre sans être auparavant pourvus du nécessaire. Les évêques repoussent cette proposition; le roi les menace; le pape concède à celui-ci bonne prise pour tout ce qu'il saisira sur ces prêtres aveugles et endurcis. Il lui octroie de plus la dîme et la demidîme pour sept années. Les chevaliers alors s'emparent des biens qu'on leur refusait. Leur nombre augmente à tout moment; ils étaient vingt mille, ils sont qua-

légende du duc Hervis, et pour les fragments du texte original que nous y insérons, l'édition que M. Paulin Paris en a donnée avec la seconde branche de la geste des Lohérains, dans la publication partielle qu'il a faite de celle-ci, sous le titre : Li roman de Garin le Lohérain. Paris, 1833.

rante mille. Au concile assistait le Lohérain Hervis, et on le voit prendre une part importante aux discussions qui ont eu lieu dans la grande assemblée.

La guerre commence; le roi Charles Martel et le duc Hervis courent sur les païens. Ceux-ci, déjà parvenus devant Paris, sont culbutés. Ils sont repoussés ensuite de Sens et de Soissons, qu'ils serraient de près. Concentrés enfin, dans leur fuite, sous les murs de Troyes, ils y essuient une éclatante défaite. Mais, dans ces derniers combats, le roi Charles a été frappé d'un coup mortel ; il est ramené mourant par le duc Hervis jusqu'à Paris. Le roi est mort; on convoque les barons et on leur présente son fils le damoisel Pépin. Le duc Hervis alors, malgré les murmures de plusieurs des vassaux, pose la grande couronne sur la tête de l'enfant et jure de défendre avec son épée les droits du jeune souverain et ceux de sa gentille mère. Il remet ensuite au comte Hardré la garde du petit roi et reprend le chemin de Metz.

Le duc Hervis passe par Châlons et par Verdun; il traverse Gorze, où il donne à l'abbé commission d'aller chercher femme pour lui :

Querrez moi famé mes cors mestier en a.

Ainsi parle le duc, avec une rudesse qui est un des traits caractéristiques des mœurs retracées par le poème. L'abbé de Gorze se rend à Cologne, où il demande pour Hervis la belle Aëlis, sœur du preux Gaudin. La jeune fille est donnée au duc de Metz, qui

l'épouse en l'église de Saint-Arnould 1 . De ce mariage naissent deux fils, Garin et Bégon, et sept filles.

Quelques années plus tard, les Gaules sont de nouveau envahies. Les Wandres se jettent sur le val de Metz et assiègent la ville. Le duc Hervis se rend à Montloon devant le roi Pépin; il requiert de lui aide et secours. — Metz est votre fief, lui dit-il, vous devez le garantir. — Le jeune roi, conseillé par les ennemis de Hervis, ajourne le secours qu'il ne peut refuser; le duc le menace de soumettre, s'il tarde, le fief à un autre suzerain qui saura le défendre, et Pépin y renonce solennellement. Cette scène est très caractéristique. Voici la fin du discours de Hervis, la réplique de Hardré qui assiste le roi et les paroles de celui-ci :

1. Cette indication relative à Saint-Arnould ne se trouve que dans un seul manuscrit (Bibl. imp., fr. 4988), lequel ajoute ici à ce qu'on trouve ailleurs touchant le mariage du duc Hervis avec la belle Aëlis ces détails tout messins :

A Saint Hernoul l'a menée Heruis Là l'espousa et d'argent et d'or fin Pus font les neuces el palais signouris.

Nous ne pouvions laisser passer, sans la relever, cette mention du palais de Metz et de la grande basilique de Saint-Arnould, l'ancienne église consacrée à saint Jean par saint Patient, le siège le plus anciennement connu de l'épiscopat messin. Le manuscrit unique où on la trouve est cependant étranger à notre pays. Il a été écrit au xin° siècle en dialecte picard et donne une leçon de la geste très différente de celles que reproduisent presque uniformément tous les autres. M. Paulin Paris (Hist. littér. de la France, t. XXII, p. 642) signale comme précieuses à recueillir les variantes nombreuses que fournit ce manuscrit. Nous remarquons que, suivant la leçon particulière qu'il contient, la belle Aëlis serait fille de Henri, roi de Terasconne, tandis que, dans la leçon commune, elle est invariablement indiquée comme la sœur du preux Gaudin de Cologne.

— Ainsi metrai le fief que tiens de ti, Nel raveras tant que tu soies vis.

— Respont Hardrés : Bien vous avons oï, Li rois le quitte voyant tous vos amis.

— Voir? fait li dux, la vostre grant merci. Quitez le sire ? jel veus de vous oïr.

— Dit l'empereres : Oïl par Saint-Denis !

— Li dux s'entorne, onques congié ne prist1 .

Hervis s'éloigne plein de ressentiment. Il se rend près d'Anséis, roi de Cologne. — Accorde-moi, lui dit-il, le secours que Pépin me refuse, et je reprends de toi le fief qu'il m'a quitté :

— De toi tendrai ma terre et mon pais; L'an deux mengiers2; ja n'i porrez faillir.

L'allemand accepte, le duc le baise et devient son homme :

Li dux le bèse et ses home en devint.

Anséis mande aussitôt ses gens, il les amène à

1. Le dialogue est très vif et d'une grande vérité. — Hervis dit au roi : Je mettrai le fief que je tiens de toi en tel point que de ta vie tu ne le recouvreras. — Hardré réplique : Nous vous avons entendu ; le roi abandonne le fief, à la vue de tous vos amis. — Merci, dit le duc. Me l'abandonnezvous vraiment, ajoute-t-il en s'adressant au roi, je veux l'entendre de votre bouche? — Oui, dit le roi, par la foi que je dois à saint Denis. — Le duc alors s'éloigne sans prendre congé.

2. Je te donnerai, dit Hervis, chaque année deux mangers. Ces mangers dus au suzerain étaient une redevance féodale souvent spécifiée dans les dénombrements.

Ancerville4, et pose son camp près de la rivière, à quatre lieues de Metz :

Anséis fait ses chartes sééler, Son ost venir, quanqu'en puet assenbler, A Anservile si com j'oï conter.

Sor la rivière tendent loges et très, Et paveillons et aucubes assez ; Sa gent se logent environ de tôt lez.

Grans fu li os quant il fu assemblés A quatre liues de Mez la grant cité.

Hervis sort avec ses trente pairs ; il rencontre le roi de Cologne. Réunis, ils se précipitent sur les Sarrasins qui sont défaits. Le duc crie Ghastel et sainte Marie, les païens fuient de toutes parts, mais, en les poursuivant, le duc Hervis reçoit un coup mortel.

Hervis les chace qui moult ert de grant pris,

Deus liues grans dura li féreis.

En cele chace lor fu Hervis ocis

D'un quarrel fort; lors comence li cris.

Le duc mort, Anséis saisit la ville de Metz. L'arrivée

1. Le nom d'Ancerville n'est donné dans ce passage que par un seul des nombreux manuscrits que nous avons de la chanson de Garin (Bibl. imp., fr. 1582). On y lit :

Anseis fet ses Chartres sééler Son ost uenir quanqu'en poet assembler, A Anservile uenir et auner Sor l'eue de Metz tendent loges et très. Dans tous les autres manuscrits ces deux derniers vers sont remplacés par ceux-ci :

A Mez en vinrent si com j'oï conter Sor la riuière tendent loges et très.

de ses soldats y jette un certain trouble parmi les bourgeois qui se croient trahis :

Quant cil de Mez virent qu'il ert issi, S'en vont crier : Traï ! Traï ! Traï !

Les deux enfants de Hervis sont enlevés par un fidèle serviteur et conduits près de leur oncle l'évêque de Ghâlons, où ils restent plus de sept années. Pendant ce temps-là le roi de Cologne tient Metz comme seigneur du fief, en vertu de la convention passée avec le duc Hervis.

Lorsqu'ils sont devenus grands, les fils du duc Hervis se rendent à Montloon à la cour de Pépin qui les accueille et leur donne des armes. Bien plus, le roi, qui aime surtout Bégon, lui fait don du fief de Gascogne devenu vacant ; et un peu plus tard tenant cour à Langres, il y fait Garin chevalier. Il l'institue ensuite son sénéchal. Un jour, il lui remontre que son devoir est de ressaisir son héritage tenu injustement par Anséis :

— La vostre terre avez mis en obli Qu'ainsi vous toit li fors rois Anséis Seneschaus estes de trestout mon pais, Mandez les homes qui me doivent servir, A Mez iront que vostre père tint.

M. Paulin Paris a pris dans ce passage, pour son édition que nous citons, le nom d'Ancerville au manuscrit unique où il se trouve et il l'a encadré dans la leçon commune. Ancerville est un village du pays messin situé à quatre lieues environ de Metz, sur la Nied française. On ne connaît d'ailleurs aucun fait historique auquel puisse se rapporter la mention légendaire de ce lieu, introduite dans le récit de la bataille livrée aux Barbares près Metz.

L'armée de Pépin est conduite devant Metz. Les barons du pays sont mandés et il leur est signifié d'avoir à reconnaître le fils de leur ancien duc :

— Franc chevalier, entendez envers mi, Vos fustes home au riche duc Hervi, Vous ne devez mie vos fois mentir Contre Begon ne encontre Garin; Rendez la terre et trestout le pais.

Les barons, après cette sommation, tiennent conseil avec le Commun de la cité sur le parti qu'il convient de prendre :

— Et cil respondent : volentiers non envis, Nos en penrons conseil a nos amis.

— Quant li communs a la parole oï, Trestuit se tienent au Loherenc Garin.

Tous sont tombés d'accord qu'il faut recevoir l'héritier légitime du duché. Garin rentre dans Metz; il y prend la féauté de tous les hommes de son pays, mais, auparavant, il a courtoisement renvoyé à Cologne, avec des présents, les gens du roi Anséis devenus ses prisonniers :

A grant merveille fîst li dux que gentis, Quant il a pris la mesnie Anséis :

Trestous les fait de novel revestir Et les envoie arrière en lor pais :

Grant joie en fait li fors rois Anséis. La féaulté a li Loherens pris De tous les homes qui sunt de son pais.

Le petit poème que nous venons d'analyser constitue

la première version de la légende de Hervis ; il a pour sujet, comme on le voit, le récit des victoires du duc de Metz sur les Barbares, avec celui de sa mort et de l'avènement de son fils Garin au duché qui était son légitime héritage. C'est, on se le rappelle, le prologue assez bref de la chanson de Garin, seconde branche de la geste des Lohérains.

La seconde version de la légende de Hervis, notablement plus étendue que la première, forme, nous l'avons dit, la première branche ajoutée après coup à la geste. Nous allons, comme nous l'avons fait pour l'autre, en donner aussi un aperçu. Le rapprochement de ces analyses fera ressortir les différences qui distinguent entre elles les deux versions. La seconde ne se rencontre que dans un très petit nombre de manuscrits 1 ; dans l'un d'eux, elle est précédée d'une sorte d'introduction composée évidemment après elle, mais dans le même esprit; nous en joignons l'analyse à celle de la chanson elle-même2.

Saint Seurin, frère de sainte Hélène qui aima tant

1. Nous ne connaissons de la chanson de Hervis que trois manuscrits : les deux premiers à Paris, à la Bibliothèque impériale (S.-Germ., fr. 1244) et à celle de l'Arsenal (Bell.-Lett., in-fol., 181) ; le dernier à la bibliothèque de l'Université de Turin (Cod. Gall., 36) ; celui-ci donne avant la chanson du duc Hervis une introduction de 350 vers environ, que ne renferment pas les autres.

2. Le roman du duc Hervis, seconde version de notre légende, est inédit. Nous suivons, pour l'analyse que nous donnons ici du prologue, le manuscrit de Turin (Bibl. de l'Université, Cod. Gall., 36). Pour le corps du poème, nous empruntons nos citations au manuscrit de la bibliothèque de l'Arsenal à Paris (Bell.-Lett., in-fol., 181).

Jésus-Christ, fut, y est-il dit, père du duc Pierre, lequel était tayon, c'est-à-dire grand-père du Lohérain Hervis, Ce duc Pierre, seigneur de Grandpré, de Blamont, de Chiny, de tout le Barrois et du Bassigny, de Lorraine, de Toul et de Nancy, tient son siège dans la ville de Metz, au confluent de la Moselle et de la Seille. Il y bâtit vingt moulins, trois grands palais, huit moutiers et dix cloîtres. Ce puissant duc constitue prévôt de toute sa terre un opulent marchand messin nommé Thierri, dont le père Henri, arrivé jadis pauvre à Metz, s'y était enrichi peu à peu, en prêtant, en faisant la banque et le négoce. Devenu riche, Henri le marchand avait épousé, en la cité de Dijon, la fille d'un noble duc, et il en avait eu cinq fils, tous gentils, mais tous également livrés à la marchandise, comme leur père. L'un d'eux était Thierri, qui fut prévôt de Metz et de tout le pays pour le duc Pierre, et dont les richesses étaient si grandes qu'il eût pu en soutenir, assure-t-on, un grand royaume. Pierre, le duc de Lorraine, était au contraire chargé de dettes et réduit aux expédients. C'est à ce point que finit l'introduction et que la chanson commence.

Le duc mande les principaux de son lignage pour aviser au moyen de se libérer, en payant les grosses sommes qu'il doit aux Lombards. Un vassal indigne conseille au prince de s'emparer des immenses biens du prévôt Thierri. Le comte de Montbelliard et le comte de Bar, cousins du duc, s'y opposent et ouvrent un avis équitable. Le duc a une fille unique, laquelle

sera un jour l'héritière de ses domaines. Qu'il la marie à son opulent prévôt, les grandes richesses de ce dernier seront dès lors tout naturellement attirées au soutien de l'État. Le duc goûte l'idée et mande le prévôt pour la lui communiquer. Celui-ci reste confondu à cette proposition et manifeste des scrupules honorables, fort désintéressés du reste, car il offre à son maître d'acquitter ses dettes, et il l'engage en même temps à donner la jeune princesse à quelque haut baron plus digne d'elle par sa naissance. Cette noble résistance ne fait que confirmer le duc dans ses intentions premières; l'évêque est appelé, et la belle Aëlis, fille du duc Pierre, est unie au riche bourgeois Thierri. Elle lui donne plus tard un fils, le Lohérain Hervis.

Le prévôt Thierri, devenu l'époux de la fille de son maître, ne se laisse pas cependant éblouir par cette brillante fortune. Il reste dans sa condition passée. C'est toujours un bourgeois prudent, avisé, honnête et appliqué comme autrefois aux choses du commerce. Son fils Hervis se ressent, de son côté, de la noble origine qu'il tient de sa mère. Il a les goûts d'un jeune seigneur. Il joint à des sentiments élevés et à un caractère généreux un esprit léger et frivole. Il est ennemi du travail et tout porté au plaisir. Le prévôt, se souvenant de la vie que lui-même il a toujours menée et de la source de ses grands biens, veut appliquer le jeune homme au négoce. Il lui remet quatre mille marcs d'argent et l'envoie à la foire de Provins

pour y faire marchandise. Là, Hervis commence par dissiper en plaisirs le premier quart de la somme, et pour le reste il achète d'un écuyer, qu'il a rencontré, un cheval, un faucon et des chiens. 11 s'est dépouillé si inconsidérément que, pour payer son voyage au retour, il est réduit à emprunter à l' écuyer vingt livres de l'argent qu'il vient de lui compter.

Hervis rentre à Metz dans son nouvel équipage, il y est reçu avec indignation par son père, qui le bat rudement. Frappé à la tête, le visage ensanglanté, le damoisel porte la main à son épée ; mais la duchesse sa mère intervient; le père et le fils se réconcilient. Le prévôt oublie les fautes du jeune Hervis, et il lui fournit une occasion de les réparer. A Noël il l'envoie à la foire de Lagny avec seize mille marcs, tant d'or que d'argent. Mais, à Lagny comme à Provins, Hervis dédaigne les conseils de son père. Il oublie les belles fourrures, les bons draps de Flandre qu'il devait rapporter, et de son argent il achète cette fois une belle fille qu'il ramène avec lui à Metz ; c'est Biautrix :

Selle fu mère le Lohérant Garin Et le duc Bègue du cbastel de Belin.

La damoiselle, signor dont ie vous di, Elle fu fille le riche roi de Tir Qui ij roiaumes auoit à maintenir, Gonstentinoble et trestout le païs.

Frères la dame fu Floires li gentilz Qui Hongrie auoit à maintenir.

Icil fu père Bertain ou le cler uis Que prist à famé le riche roi Pépin,

Dont issi Karles li rois poesteis Qui tante terres conquis seur Sarrasin, Et de tant roi la corone abati.

Huimès ores la chançon à uenir D'estors batailles et de granz chappleiz.

Biautrix, fille du roi de Tyr, avait été enlevée par trois écuyers de méchante vie, et ceux-ci, ne pouvant s'accorder pour la possession d'une si belle proie, s'étaient décidés, en passant par Lagny, à la vendre pour en partager le prix. C'est ainsi que la jeune princesse était venue aux mains de Hervis. Une pareille acquisition ne devait pas le faire mieux accueillir à son retour de Lagny qu'il ne l'avait été précédemment au retour de Provins. Près de rentrer à Metz, il est rudement apostrophé par son père, auquel il riposte avec non moins de vivacité. Le langage de l'un et de l'autre dans cette altercation accuse avec crudité la grossièreté qui régnait dans les mœurs à l'époque où le poème a été écrit.

— Dist li preuos garçons que as tu dit T'as achaté vne p.... miautis

Qui communax estoit aual Laigni.

— Vous mentez pères, ce dit Herui,

Se fust un autres * , par Dieu qui ne menti, Je li tolisse le chief au branc forbi.

— Li preuos l'oit2 por poi nenrage vis :

Page 1