Ne sois pas si hardi que d'entrer dans Metz
ira présenter à ceux-ci l'ouvrage de leur fille, et il en obtiendra sans doute .un témoignage à l'aide duquel il pourra faire reconnaître l'illustre origine de sa femme et rentrer en grâce auprès de son propre père.
Les choses se passent en effet ainsi. Hervis a porté à Tyr le voile brodé par Biautrix ; il y est comblé de richesses et reprend le chemin de Metz avec la preuve de la haute naissance de celle dont il a fait sa femme. A cette nouvelle, le prévôt Thierri ordonne de publiques réjouissances :
Li preuos fist ses amis assembler El la bancloche de la uille soner.
Contre Heruis en va toz li barnez, Moult richement se sont tuit apresté.
Behordant vont cil léger bacheler Et ces pucelles prirent à quaroler.
Li preuos ist de la bonne cité, Qanque cheuax pot lez lui randoner.
Dusque Herui ne si volt arester Quil le cuidoit besier et acoler.
Le prévôt est sorti au-devant de son fils. Celui-ci lui tient d'abord rigueur, en ressentiment des mauvais traitements qu'il en a précédemment reçus; mais, à la prière de Biautrix, il se réconcilie ensuite avec lui. Les barons sont mandés, et les noces de Hervis et de Biautrix sont célébrées magnifiquement au palais de Metz.
Hervis, toujours voué à l'exercice des armes, qui seul est digne de lui, retourne aux aventures. Il se rend au siège de Louvain, attaqué par le roi de
Cologne. Revenant ensuite à Metz, il n'y trouve plus sa femme. Elle a été enlevée par les gens de son père, le roi de Tyr, qui, dédaignant l'honneur d'une alliance avec le Lohérain Hervis, la destine au roi de Burgos, plus digne d'elle par sa haute naissance.
Les épisodes romanesques se multiplient. Biautrix a été conduite en Espagne. Hervis court sur ses traces et l'arrache à ceux qui la gardaient. 11 la ramène à Metz, suivi de près par les puissants adversaires qui la lui disputent. Metz est assiégée par les rois de Tyr, de Hongrie et d'Espagne. Hervis va demander secours au roi de Cologne. La ville résiste avec vigueur; le roi d'Espagne, rebuté par les difficultés, retourne en son pays, et les rois de Tyr et de Hongrie se réconcilient avec le vaillant duc Hervis.
Li rois Wislace ua Herui acoler Pus acola Biautris au uis cler.
— Signor, dist il, perdon vos ueul rouer De la grant guère que vous ai démené.
— Floures corust Garinet acoler Et Begonnet ne volt mie oblier; Ainz lor promest et foi et loiauté Aiderai lor sanz nulle fauceté.
Biautris pleure qui ne pot contrester, Et Herui fet la bancloche sonner,
Et la commugne feruestir et armer; Et rois Wistace a congie demandé, Et on li donne de bonne uolenté.
Aus barons prie de sa fille garder, Et s'il ont guerre con les veulle greuer Aidera lor en bonne loiauté
A tant de gens com il pora mener.
Dont s'en partirent plus ni vorent ester. Grant duel demainnent qant vint au deseurer. Li dus Herui les conuoia assez Il et sa gent quil ot ou lui mené, Granz iiij lieues, pus sen est retornez ; Le roi Wistace a à Dieu commandé Et le roi Floire et trestot lor barné, Pus sont à Mes arrière retorné.
Tout ce qui précède constitue dans la seconde version de la légende de Hervis une sorte d'histoire rétrospective du duc de Metz, laquelle manquait complètement à la première version. Le sujet de celle-ci, dont nous avons rendu compte précédemment, va se retrouver maintenant dans la version que nous étudions, mais avec les variantes qui résultent d'un nouveau mode de rédaction et de quelques modifications dans les combinaisons du récit1.
Le siège de Metz a été levé; Biautrix ne sera plus disputée à Hervis. Celui-ci prend bientôt l'attitude d'un des premiers barons du royaume. Sa fortune grandit à partir de ce jour; il reçoit à Metz les messagers du roi Charles Martel qui lui demande son aide, d'abord contre Gérard de Roussillon, le grand félon, lequel meurt au moment de réaliser ses menaçants projets, ensuite contre les Wandres qui ont envahi la France et dont les deux armées ont pénétré jusqu'à
1. La partie du sujet commune aux deux versions est un peu plus développée dans la seconde que dans la première. Dans celle-ci elle comprenait 1,200 vers, elle en a 2,000 à peu près dans l'autre.
Soissons et jusqu'à Sens. Les exploits de Hervis contre eux sont présentés, dans la seconde version, avec de nombreux détails dont plusieurs sont étrangers à la première, et même avec certains changements dans l'arrangement des faits.
Le duc de Metz triomphe des païens en plusieurs rencontres. Il les repousse de son côté, pendant que Charles Martel les bat aussi du sien. De part et d'autre les envahisseurs sont chassés vers Troyes, et devant cette ville se livre, comme nous l'avons déjà vu, la grande bataille dans laquelle ils sont définitivement vaincus, mais où Charles Martel est frappé à mort. Dans ce qui suit, la seconde version raconte, à peu près comme la première, que Hervis, après avoir fait couronner à Paris Pépin encore enfant, revient dans son duché de Lorraine, et qu'un peu plus tard, attaqué à son tour dans Metz par les Barbares, abandonné par le roi Pépin, qui cependant lui devait tant de reconnaissance, il renonce à la suzeraineté de celui-ci et va se soumettre à celle du roi de Cologne. Ce dernier vient à son aide, et le duc, ayant avec son secours vaincu et chassé les Barbares, reprend de lui, en fief, Metz et son duché.
Dans cette partie du récit, la seconde version diffère de la première en deux points essentiels. Après le couronnement de Pépin et le retour de Hervis à Metz, il n'y est pas question du mariage de ce dernier, puisqu'il est depuis longtemps déjà l'époux de Biautrix; et dans la victoire qu'avec l'aide du roi de Cologne il rem-
porte devant Metz sur les païens, on l'y voit blessé, mais non pas tué, comme il est dit dans la première version.
Peu de temps après sa victoire sur les Barbares, le duc Hervis réunit les bourgeois de la cité et les barons; il leur annonce qu'il part pour aller outremer visiter le roi de Tyr, père de sa femme Biautrix, et pour guerroyer contre les Sarrasins. Il leur fait faire féauté à ses fils Garin et Bégon, à qui il remet sa terre, et puis, accompagné de Biautrix, il quitte Metz qu'il ne doit plus revoir :
Or les conduie li rois de maiesté Jamais nul jor ne repasseront mer.
En Palestine, Hervis attaque les Sarrasins et reconquiert sur eux le sépulcre de Jésus-Christ. Il meurt ensuite dans ce lointain pays, et son corps est déposé en la ville d'Acre, dans un tombeau qu'il y a fait construire pour lui et pour Biautrix.
En Acre
Le lieu fit fere où il fu ceuelis, I ospital et bonne rente i mist.
Là est sa tombe, par verté le vous di, Et là sa famé la belle Biautri.
Ancor le voient cil qui vont el pais.
Pendant que Hervis combat et meurt en Terre sainte, ses deux fils tiennent en paix Metz et tout le pays. Ils sont plus tard mandés à Paris par le roi Pépin, qui les garde près de lui. Leur terre est alors saisie par le roi de Cologne, dont Hervis avait jadis
reconnu la suzeraineté ; mais ils parviennent ensuite à recouvrer leur héritage, avec l'aide des barons français. Le tableau de cette dernière expédition contient, sur la bourgeoisie messine, d'intéressants détails parfaitement d'accord avec l'esprit qui anime la seconde version tout entière.
D'après les analyses que nous venons de donner des deux versions de la légende du duc Hervis, il est aisé de reconnaître que la première, dans sa simplicité, se rattache directement à la famille des poèmes héroïques ou chansons de geste proprement dites, et que la seconde, avec ses complications étranges, tient plutôt des compositions romanesques ou romans de chevalerie. La première version, on le voit, se lie étroitement au corps même de la geste des Lohérains, où elle a bien pu former primitivement une branche spéciale, si elle représente, comme on le suppose, une chanson ancienne dont les débris seuls nous seraient parvenus. Quant à la seconde version, composée ultérieurement et dans un esprit tout différent, c'est à peine si l'on peut, en raison de son caractère tout spécial, reconnaître en elle une partie intrinsèque de la geste dont elle forme la première branche. L'usage oblige cependant à lui conserver cette qualification. C'est, à ce qu'il semble, une amplification de la première version et le résultat du travail d'un écrivain qui, vers la fin du xue siècle ou au commencement du xme, s'est appliqué à greffer sur une œuvre
héroïque d'époque antérieure une composition romanesque destinée à faire aux personnages du poème une sorte de généalogie et d'histoire rétrospective, toute mêlée d'aventures conformes au goût de l'époque où il écrivait. Cette tentative bizarre n'est pas unique dans notre littérature légendaire. Le roman de saint Livier, dont nous avons parlé précédemment, nous en a déjà offert un exemple; qu'il nous soit permis de le rappeler en passant.
Avant de procéder à l'appréciation des notions diverses contenues dans la légende du duc Hervis, nous ferons encore quelques observations sur la constitution proprement dite de ses deux versions et sur plusieurs particularités caractéristiques appartenant d'une manière spéciale à chacune d'elles. La seconde introduit dans les développements du sujet un certain nombre de données nouvelles qu'il faut signaler. Tels sont les détails singuliers relatifs à l'origine de Hervis et aux aventures de sa femme Biautrix. Outre cela, dans ce qu'elle a de commun avec l'autre version, elle modifie, comme nous l'avons constaté, le thème original, notamment en deux points : le mariage de Hervis et sa mort. Selon la première version, la femme du duc Hervis est la gente Aëlis, sœur du preux Gaudin de Cologne; selon la seconde, c'est la belle Biautrix, fille de Wistace, roi de Tyr, et sœur de Flore, roi de Hongrie. Pour ce qui est de la mort de Hervis, celui-ci succombe, d'après la première version, dans la bataille où, avec le secours du roi de Cologne, il
défait près de Metz les Wandres mis en fuite et chassés du pays; tandis que, suivant la seconde, il est simplement blessé dans cette rencontre et part ensuite pour la Terre sainte, où il meurt après avoir passé par les aventures d'un voyage d'outre-mer et après avoir reconquis sur les infidèles le saint sépulcre de Jésus-Christ. Cette même version ajoute que Hervis, mort en Terre sainte, est enseveli dans la ville d'Acre où, dit l'auteur, on voit encore son tombeau.
Cette dernière assertion, nous le remarquerons en passant, contredit la croyance accréditée à Metz au moyen âge touchant la sépulture de Hervis, qu'au XVIe siècle encore, du temps de Philippe de Vigneulles, on montrait à l'abbaye de Saint- Arnould. Nous nous bornerons à faire observer sur ce point que l'opinion, d'ailleurs erronée, admise par les vieux Messins était d'accord avec la tradition consignée dans la première version de la légende, celle-ci rapportant que le duc de Metz avait été tué en poursuivant les Barbares vaincus par lui dans le voisinage de la ville. Il y a lieu de penser, en raison de cet accord, que ces notions corrélatives avaient une origine commune, peut-être assez ancienne, puisque l'une d'elles, concernant la sépulture de Hervis, a été recueillie dans le petit cartulaire de Saint-Arnould. Ajoutons qu'elles étaient antérieures, en tout cas, à la composition de la seconde version qui les contredit, et que leur valeur, quelle qu'elle soit, ne saurait être infirmée par les innovations propres à celles-ci.
Parmi les données tout à fait imaginaires de la deuxième version, on doit remarquer, à cause de son importance dans cette composition, un trait caractéristique fort singulier qui lui appartient exclusivement; nous voulons parler de l'origine bourgeoise de Hervis, laquelle y est mise dans un tel relief que l'œuvre paraît expressément destinée à fournir les développements de cette notion et à l'accréditer. Cette curieuse indication doit être une pure invention de l'auteur de la deuxième version, car on n'en trouve aucune trace dans la première1. Il est inutile d'ajouter qu'elle ne correspond à aucun fait réel ; mais elle reflète vivement, il faut bien le reconnaître, les passions qui étaient en jeu dans le milieu où elle a dû
i. On ne trouve dans la première version de la légende aucune trace de l'origine bourgeoise de Hervis duc de Metz, notion qui joue un rôle essentiel dans la deuxième version. Tout au plus pourrait-on en voir une indication détournée dans un passage de la chanson elle-même de Garin, dont la première version de la légende forme le prologue ; mais la valeur de cette indication est très contestable. Dans le récit de l'expédition de Maurienne, épisode qui est en quelque sorte le fait générateur de la geste elle-même, lorsque Garin revient vers le roi Pépin, il est dit, suivant quelques manuscrits :
Et la nouelle en vient au roi Pépin
Que ici vient li Loherans Garin,
Li dus de Mez, fils au vilain Heruis.
Il est bon de faire observer que ce passage où la qualification de vilain est appliquée à Hervis ne se trouve que dans trois des dix manuscrits de Paris qui contiennent cette partie de la geste (Bibl. imp., S.-Germ., fr. 1244, fr. 1442, fr. 1622) et que le premier de ces trois manuscrits, lequel est signalé comme ayant servi de type aux deux autres, est un de ceux, fort rares, où se trouve la première branche de la geste, deuxième version de notre légende. Il se pourrait donc que ce fût celle-ci qui eût fourni au rédacteur du manuscrit cette notion du vilain Hervis qui lui est propre et
prendre naissance. C'est une idée qui appartient évidemment à la bourgeoisie messine du xme siècle.
Nous arrivons à l'appréciation des notions qui, dans la légende du duc Hervis, correspondent à des faits ayant le caractère de la réalité. Nous signalerons d'abord comme tel le tableau de ce concile qui, au début du récit, réunit en grand nombre les clercs et les chevaliers : image des solennelles assemblées politiques et religieuses si fréquentes avant le xme siècle. On reconnaîtra encore un trait tout historique dans la prise de possession des biens du clergé par Charles Martel pour doter les guerriers.
La première version, beaucoup moins étendue que la seconde, a presque exclusivement pour sujet,
qui aurait passé ainsi, comme une interpolation, du texte de la chanson de Hervis dans celui de la chanson de Garin. De là sa présence dans les trois manuscrits que nous venons de signaler. — Dans six des autres manuscrits de Paris, le dernier des trois vers cités est ainsi conçu : « Li « dus de Mes li fils au duc Hervis. » (Bibl. imp., S.-Germ., fr. 2041, fr. 1461, fr. 1582, fr. 4988; Arsenal, Bell.-Lett., in-fol., 181, etin-4°, 180.) — Enfin, dans le dernier des dix manuscrits de Paris, on lit : « Li dus de « Mez fuiz le uasal Herui. » (Bibl. imp., fr. 1443.) — Entre les deux leçons, vilain Hervis et duc Hervis, on saisit facilement la même opposition qu'entre la deuxième version et la première dans ce qu'elles disent de l'origine du duc de Metz. C'est la leçon duc Hervis qui s'accorde avec la première version. Il est donc naturel de la rencontrer dans la chanson de Garin, dont cette première version forme le prologue. Nous venons de montrer que, dans les seuls manuscrits de cette chanson où l'on trouve la leçon vilain Hervis, celle-ci a le caractère d'une interpolation. On peut donc s'étonner que M. Paulin Paris l'ait admise de préférence à l'autre dans son édition de la chanson de Garin (Li roman de Garin le Lohérain, t. I, p. 121). Il y a lieu, croyons-nous, de reconnaître que l'origine bourgeoise de Hervis est une donnée qui appartient exclusivement à la deuxième version de la légende, c'est-à-dire à la première branche de la geste.
comme nous l'avons vu, les défaites essuyées par les Barbares expulsés des provinces qu'ils avaient envahies. Accessoirement elle mentionne encore les débats du duc de Metz avec le roi de France, dont il rejette la suzeraineté pour se soumettre à celle du roi d'Allemagne. Elle rappelle ainsi l'antagonisme qu'on sait avoir existé, au Xe siècle, entre les derniers Carolingiens de France, qui tenaient leur cour à Laon, et les souverains allemands successeurs de la branche éteinte des Carolingiens de Germanie, qui siégeaient quelquefois à Cologne. On sait leurs querelles pour le royaume de Lorraine, on connaît le célèbre duc de ce royaume, Giselbert, allant d'un parti à l'autre, du roi français Charles le Simple au prince allemand Henri l'Oiseleur. Il est impossible de ne pas être frappé de la ressemblance qui existe entre ce personnage et notre duc Hervis. Ce n'est pas la pure imagination, c'est la tradition elle-même qui, selon toute apparence, a fourni les principaux traits de la figure de celui-ci. Hervis est bien le duc du royaume de Lorraine au Xe siècle ; il est quelquefois appelé duc de Metz, parce que Metz est la ville capitale où il réside. Cette physionomie n'est, au reste, pas nouvelle pour nous. Le roman de saint Livier nous l'a déjà montrée4. Ce fréquent rappel de la même image prouve l'importance qu'avait dans nos traditions locales le souvenir de ces vieux ducs de Metz ou du royaume de Lorraine.