‹ Études sur l'histoire de Metz; les légendesChapitre 30 sur 43 · Voir ci-dessus, chap. v, p · texte numérisé non relu

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On peut constater que l'esprit dans lequel est conçue la légende de Hervis est généralement favorable aux prétentions du souverain français dans la querelle pour le royaume de Lorraine. Ces prétentions, si vivement soutenues d'abord, ont ensuite sommeillé longtemps à partir de la fin du Xe siècle et après l'extinction de la seconde race de nos rois à qui elles appartenaient en propre, circonstance qui fait remonter, avec une certaine vraisemblance, à une époque voisine de cette date déjà reculée, la constitution première des récits consacrés à ce sujet et reproduits dans le document qui nous occupe.

D'autres notions, associées à celles que nous venons d'indiquer, peuvent aussi se rapporter à des temps assez anciens. Telles sont celles qui regardent le Commun, c'est-à-dire le peuple de Metz, mentionné fréquemment dans la légende du duc Hervis. Nous rappellerons, entre autres particularités qui le concernent, ce qui est dit de lui lorsque Garin vient revendiquer l'ancien domaine de son père contre le souverain allemand. Le Commun est alors admis à délibérer avec les barons du pays, avec les chevaliers, sur le choix qu'on doit faire entre le roi de Laon, dont la suzeraineté a été jadis reniée par le duc Hervis, et l'empereur de Cologne qu'il a reconnu et qu'on est maintenant près d'abandonner. De semblables situations ont dû se présenter quelquefois au milieu des événements du Xe siècle. Les détails fournis par la légende donnent également de précieux renseignements sur le rôle et

l'attitude propres au corps des citoyens de Metz pendant cette période du haut moyen âge et jusque vers les XIIe et xme siècles.

Une autre indication qui concerne spécialement aussi la ville de Metz, en nous reportant à une époque plus ancienne encore, est celle de l'église de Saint- Arnould1 mentionnée comme le lieu où est béni le mariage du duc Hervis et de la gente Aëlis. Cette notion, qui présente Saint- Arnould avec le caractère marqué de la primauté parmi les églises de la cité, paraît se rapporter à la vieille tradition que nous avons signalée précédemment en parlant des origines du christianisme à Metz, suivant laquelle la basilique de Saint-Arnould ou plutôt de Saint-Jean et des Saints- Apôtres, car tel était son premier titre, aurait été originairement le siège de l'épiscopat messin avant que celui-ci fût transporté à Saint-É tienne, vers le Ve siècle.

Le mélange des notions les plus diverses n'a rien d'extraordinaire dans la composition d'une légende. Aussi ne devons-nous pas nous étonner de trouver dans celle du duc Hervis les traditions qui rappellent la condition de la cité au XIIe siècle et les destinées du royaume de Lorraine pendant le cours du Xe, associées à la mémoire de Charles Martel avec le souvenir de ses procédés envers le clergé vers le milieu du VIIIe siècle, et mêlées à des indications relatives aux

1. Touchant cette indication, voiries observations consignées ci-dessus, p. 361, note 1.

invasions des Vandales et des Huns pendant le Ve. Pour ce qui regarde ceux-ci, nous avons même fait observer que la trace laissée par eux pourrait bien dans la légende se confondre avec celle d'événements analogues accomplis à d'autres époques dans nos contrées. Tels seraient par exemple les ravages exercés par les Allemands dès le 111e siècle, ainsi que par les Normands et les Hongrois au IXe, au Xe et jusque dans le XIe.

Les observations que nous venons de faire concernent particulièrement la première version de la légende du duc Hervis; elles s'appliquent aussi pour la plupart à la seconde. Celle-ci en effet contient à peu près tout ce que renferme l'autre; elle y ajoute ensuite, comme nous l'avons dit, certaines données nouvelles qui ne sont pas sans importance, et dans maint détail elle garde le reflet de l'époque plus récente de sa rédaction.

La mention des comtes de Bar, de ceux de Montbelliard et des sires d'Apremont dans la seconde version rappelle le XIe siècle et le XIIe. Des renseignements très variés sur la géographie du pays, sur la topographie de Metz et sur les conditions de sa vie sociale et politique se rapportent à peu près à la même époque. Parmi ces données, nous signalerons d'une manière spéciale celles qui concernent la bourgeoisie messine à laquelle la seconde version rattache le héros principal de la légende, le duc Hervis. Elle le représente comme le fils d'un simple marchand de Metz, le

prévôt Thierri. Cette donnée particulière est associée à des récits romanesques enfantés par le souvenir de l'Orient et des croisades. Dans les développements relatifs à ces aventures, la seconde version offre cependant encore en plusieurs points, comme les plus anciennes chansons de geste, l'image des mœurs du Xe et du XIe siècle avec la rudesse et la grossièreté qui les caractérisent.

La seconde version de la légende de Hervis, en conservant à côté des éléments nouveaux qu'elle y joignait les données anciennes mises précédemment en œuvre par la première1, a été évidemment composée dans un esprit tout messin, et, pour certaines particularités sans doute, sur des traditions messines. Un de ses manuscrits2 dit formellement au début de l'œuvre :

Mais je dirai que bien j'ai espiée Tote l'istoire qu'a Mes est remembrée.

C'est bien au reste une conception messine que le type générateur de cette seconde version, le prévôt Thierri, l'opulent bourgeois, rendu l'égal des barons du pays par ses richesses acquises dans la pratique du négoce. Cette notion caractéristique, laquelle

1. Une circonstance significative qui prouve d'une manière piquante que l'auteur de la seconde version avait sous les yeux, en la composant, le texte de la première, c'est qu'il a conservé par mégarde dans son œuvre quelques traits qui, en désaccord avec elle, concordent au contraire avec l'autre version.

2. La geste des Lohérains, manuscrit de la bibliothèque de l'Arsenal, Bell.-Lett, in-fol., 181.

domine l'œuvre tout entière, suffirait pour déterminer à elle seule et le lieu de son origine et jusqu'à un certain point l'époque de sa composition. On reconnaîtra sans doute une signification analogue à la fréquente mention de la commune de Metz, avec ses bourgeois, sa ban-cloche et les faits particuliers de sa vie municipale, par exemple le don volontaire, par les habitants, d'un subside à Hervis quand il part pour aller conquérir le duché de Brabant, et plus tard, dans Metz près de soutenir un siège, une sorte de sédition populaire contre les citoyens riches qui retiennent les provisions au grand préjudice des pauvres gens.

C'est aussi à la ville de Metz et à ses intérêts du XIIe et du xine siècle que se rapportent une foule d'indications éparses dans tout l'ouvrage, touchant le commerce en général, les banques, les prêts des Lombards et la fréquentation des foires de Champagne si fort en crédit à cette époque. Une autre observation que nous ferons encore sur cette seconde version de la légende de Hervis, pour ce qui regarde la bourgeoisie de Metz, c'est que rien ne semble trahir, dans les indications qu'elle donne, l'idée des Paraiges, lesquels se sont constitués au sein de la cité pendant la première moitié du xme siècle. Cette circonstance fixe une limite inférieure à la date qu'il est permis d'assigner à cette composition, vaste et précieux répertoire, comme on le voit, de renseignements sur la cité, pour une époque généralement très pauvre en documents historiques.

Nous avons cru devoir donner quelque développement à ce que nous avons dit de la légende du duc Hervis et de la grande geste des Lohérains qui en contient les deux versions principales, à cause de l'abondance et de la variété des notions fournies par ces intéressants documents. Les détails dans lesquels nous sommes entré pour les faire connaître ne nous font cependant pas perdre de vue que c'est l'histoire des invasions des Barbares dans les Gaules qui nous a conduit à nous en occuper. Hervis, duc de Metz, est le vainqueur des Barbares, sa légende est celle de leur défaite. Nous nous sommes borné jusqu'à présent à indiquer la place que tient cet épisode dans le tableau général des aventures prêtées au héros. Il faut maintenant considérer le sujet en lui-même et indépendamment du cadre qui l'embrasse.

C'est aux environs de Metz que le duc Hervis est tué en repoussant les envahisseurs. Cependant les faits relatifs à la défaite des Barbares, dans la légende, sont pour la plupart étrangers à l'histoire particulière de Metz et des pays qui l'avoisinent. C'est le nord de la France surtout qui en est le théâtre. Ils s'accomplissent presque tous dans un espace compris entre Reims, Soissons et Beauvais au nord, Paris, Sens et Troyes au midi. Les souvenirs associés ainsi entre eux, non sans une certaine confusion, concernent les invasions effectuées par les Barbares dans plusieurs parties des Gaules, à différentes époques, notamment par les Vandales en l'année 406, et par les Huns avec Attila

en 451 f. Nous signalerons, comme se rapportant aux ravages exercés par les premiers, le martyre de saint Nicaise à Reims2, et, comme se rattachant aux faits accomplis par les seconds, ce qui est dit de saint Loup, évêque de Troyes, et de la grande bataille livrée auprès de cette dernière ville, et dans laquelle les Barbares sont définitivement vaincus. Tout en reconnaissant qu'on ne doit accorder aucune valeur historique aux détails que le poème donne de Faction, on peut voir au moins, dans le fait général de cet échec décisif des envahisseurs sous les murs de la ville épiscopale de saint Loup, un souvenir et comme une tradition de la défaite d'Attila, aux circonstances de laquelle l'histoire associe le saint évêque de Troyes. S'il en est ainsi, il faut accepter le témoignage fourni par la légende de Hervis dans la geste des Lohérains comme un argument en faveur de l'opinion que la célèbre bataille, livrée en 451 dans les champs de Mauriac, s'est donnée à peu de distance de Troyes, et non auprès de Ghâlons comme beaucoup le prétendent3.

1. La mention des Sarrasins est en outre formellement introduite dans les récits de la légende de Hervis par le fréquent rappel de leur nom, quoiqu'ils n'aient jamais paru au nord de la Loire. Cette notion est évidemment un emprunt fait au fond général des chansons de geste où sont fréquemment relatés les souvenirs laissés dans le midi de la France par les Sarrasins.

2. Voir Dom Ruinart : Historia persecutionis Vandalicx. Paris, 1694.

3. Cette question très controversée a été remise en discussion de nos jours. Elle a pour éléments : 1° l'interprétation de quelques textes, malheureusement peu explicites, fournis par Idace (V. s.), Prosper Aquitain (V. s.), Grégoire de Tours (VI. s.), Jornandès (VI. s.), Isidore de Séville

Pour ce qui regarde la présence des Barbares et leur défaite par le duc Hervis aux environs de Metz, notre légende, sans être aussi explicite, n'est pas muette cependant. Nous rappellerons que, selon ce qu'elle raconte, le val de la Moselle est envahi par les Barbares qualifiés de païens et de Sarrasins, nommés Vandres ou Vandales dans quelques manuscrits, Hongres, c'està-dire Huns ou Hongrois, dans le plus grand nombre ; que leur irruption oblige le duc de Metz à demander secours d'abord au roi de Laon, puis à son défaut à celui de Cologne ; et que c'est en les chassant après les avoir mis en fuite que Hervis est tué, suivant la plus ancienne version de la légende. Le poème raconte cette dernière affaire avec une certaine précision de détails digne de fixer l'attention. L'armée qui arrive d'Allemagne au secours des Messins vient se poster sur la rivière à quatre lieues de la ville. Un manuscrit fait même passer cette armée par Ancerville1, lieu situé précisément à cette distance de Metz, sur la

(VIL s.), Frédégaire (VII. s.), Paul Diacre (VIII. s.), et quelques vies de saints ; 2° l'appréciation de certaines observations archéologiques touchant des restes de camps antiques, des tumulus, des voies romaines, etc. — L'opinion qui place la grande bataille de Mauriac, défaite d'Attila, aux environs de Châlons, est la plus générale et la plus populaire; elle a pour défenseurs : Grangier (1641), Valois (1675), Sabbatier (1764), Tourneux (1833), Amédée Thierry (1852), Savy (1859). — L'opinion qui place cette bataille dans le voisinage de Troyes est plus nouvelle et moins répandue que l'autre; elle a pour partisans : l'abbé Trasse (1753), Grosley (1764), Camut Chardon (1854), Peigné Delacourt (1860), d'Arbois de Jubainville (1860), Lapérouse (1862).

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