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hanséatiques, après avoir livré cent combats aux Anglais, aux Écossais et aux Hollandais, détruit quantité de forteresses danoises et coulé force vaisseaux étrangers, restèrent maîtres du terrain.
La pêche du hareng a commencé la fortune des villes de Prusse. Elles avaient leur place dans ce singulier établissement de Schonen, conquis par les hanséatiques qui l'avaient entouré de fossés et de palissades. Chaque ville ou chaque groupe de villes y' avait son quartier, séparé des autres par une enceinte et régi par le droit de la mère patrie; on y trouvait des maisons de pierre où Ton salait et fumait le poisson, des tavernes et des boutiques en bois. L'église et le cimetière, placés au centre, étaient communs. Au temps de la pêche, entre la Saint-Jacques et la Saint-Martin, les flottilles de la mer du Nord et de la Baltique abordaient à Schonen. Alors, le long de la côte, de jour et de nuit^ éclairé par le soleil ou par les torches, le pêcheur jetait sans relâche son filet pendant que sur le rivage retentissait le marteau du tonnelier. Schonen était aussi un bazar où étaient entassées toutes sortes de marchandises; on y portait les étoffes et les vins du Midi et les épices de l'Orient. La saison finie, les colons disparaissaient et il ne restait qu'une garnison de soldats et ces terribles chiens que les hanséatiques dressaient à la garde de leurs comptoirs.
On trouve encore les hanséatiques de Prusse à Novgorod, où les Allemands se pressent dans les quartiers fortifiés de Saint- Olaf et de Saint- Pierre, entassant ballots et marchandises jusque dans l'église, au point que l'autel reste à peine libre. Soumis à une sorte de règle monastique, à Theure dite ils mangent à des tables communes, se couchent quand le couvre-feu sonne et n'ont de relations avec le dehors que pour les affaires; il est défendu d'aller boire dans un cabaret étranger et d'amener, le soir, un inconnu dans le quartier : d'ailleurs les chiens reconnaissent les intrus. A l'autre extrémité de l'Europe, les vaisseaux prussiens vont tous les ans, dans la baie de Bourgneuf, chercher le sel réputé le meilleur pour la salaison des harengs; ici encore les marchands du sud apportaient des vins, des fruits et de la soie, et de grandes foires se tenaient sur le littoral. A Londres, les villes prussiennes faisaient le tiers du commerce hanséatique. C'est une preuve de leur richesse et de leur puissance qu'elles aient été tenues de fournir le tiers de l'effectif militaire de la Hanse dans les rudes guerres qu'elle faisait aux pirates et aux rois du nord. D'ailleurs les monuments prouvent encore aujourd'hui la grandeur d'autrefois, et les hôtels de ville des cités prussiennes ne sont pas moins remarquables que les églises et les châteaux des chevaliers.
L'ordre s'enrichit en même temps que ses sujets et par les mêmes moyens. Grand consommateur et grand producteur, il est aussi un marchand dont les relations commerciales sont très étendues. Le grand Schàffevj qui réside auprès du grand maître, est une sorte de ministre du commerce, et il y a un Schaffer par commanderie. Ces officiers envoient des commissionnaires dans tous les centres commerciaux et ils ont un capital d'exploitation considérable : celui de Marienbourg tient en réserve pour ses opérations une somme dont la valeur relative est de 4320000 francs. La grande indépendance laissée aux commandeurs favorise l'activité commerciale : le commandeur est soumis à l'inspection des visiteurs de l'ordre et révocable; mais les exemples de révocation sont rares, et, tant que l'officier reste en charge, il est dans sa circonscription comme un petit souverain, ayant son trésor propre sur lequel il acquitte les dépenses locales, et accumulant les économies. Quand il meurt ou qu'il sort de charge, ces économies sont portées à Marienbourg. Dans la chrétienté entière, on croyait qu'il n'existait pas de plus riche trésor que celui des chevaliers, et les croisés qui traversaient la Prusse pour se rendre en Lithuanie admiraient la prospérité d'un pays où tout le monde travaillait en paix, où les salaires, comme en toute terre neuve et fécondée par le travail, étaient très élevés, et où
chaque année voyait s'élever une nouvelle ville et de nouveaux villages. Des chevaliers venus de Metz en 4399 rapportent qu'ils ont vu en Prusse trois mille sept villes 1 C'est qu'ils ont pris pour des villes les riches villages des werder et du Gulmerland; on pouvait s'y tromper en effet, car les registres où sont inscrits les dommages causés aux villages brûlés pendant les guerres de 1411 et de 1418, avec l'indication précise des prix du bétail et des grains détruits , nous apprennent que certains d'entre eux ont perdu des sommes qui équivalent à 200 000 francs.
Puissance militaire et rôle historique de l'ordre.
Le principal objet de l'admiration des étrangers était sans aucun doute la force militaire des teutoniques. L'ordre avait une flotte de gueiTe sur la Baltique, des flottilles sur les fleuves et les rivières; son armée se composait des paysans qui faisaient le service du train et des équipages ou servaient comme fantassins sur les bateaux et les chariots de guerre , d'une cavalerie légère , fournie par les Prussiens libres, et d'une lourde cavalerie où les chevaliers, leurs feudataires et leurs mercenaires étaient groupés par lance. Son artillerie fut de bonne heure formidable. Il était le premier à se
PRÉOÉGËSSEURS DES HOHENZOLLEUIN EN PRUSSE 153
servir des inventions qui modifiaient Tarmement. L'arc emprunté en Terre Sainte aux Sarrasins avait autant contribué à ses premières victoires sur les Prussiens que les mousquets à celles de Cortez sur les Mexicains. Point d'arsenaux mieux munis que les siens de ces vieux engins transmis par l'antiquité au moyen âge, béliers, balisles et tours roulantes; mais à peine ]a première mention de Tusage du canon a-t-elle été faite en Europe, — c'était en 1324, — et nous apprenons que, quatre ans après, un boulet teutonique a tué un chef lithua* nien. L'ordre avait une artillerie de campagne, une artillerie de marine, une artillerie de siège, et il mettait son orgueil à «fabriquer des canons monstrueux; on fondit à Marienbourg en 1408 une pièce qui pesait 200 quintaui et coûta 135 000 francs. « Vainement, dit avec orgueil un contemporain, on aurait cherché sa pareille en Allemagne, en Pologne et en Hongrie. » Quand il s'agit de fabriquer des boulets pour ce monstre, on ne trouva point dans les environs de pierres assez grosses, et il fallut que les ouvriers allassent en tailler dans la masse des blocs erratiques qui couvrent le sol à Labiau. Le gros canon fut essayé Tannée d'après contre les Polonais, et les murailles de Bobrownik sur la Vistule furent broyées en quatre jours. La tactique, à chaque instant corrigée par l'expérience, vaut l'armement. En l'absence du grand maître, le
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grand maréchal commande, et tous, non seulement les mercenaires qui s'y obligent par serment, mais aussi les croisés, lui doivent obéir. L'ordre dans lequel marchent les bannières est déterminé d'avance. L'armée a son avant et son arrière-garde. Défense est faite de s'éloigner du rang sans permission et de déposer son bouclier ou ses armes. Devant l'ennemi, la plus grande prudence est requise, et les teutoniques n'engagent point de combats sans avoir reconnu le^ forces de leurs adversaires {pensare exercitum). Il est difficile d'évaluer le nombre d'hommes dont se composaient les
armées de l'ordre; mais nul État voisin livré à ses
propres ressources n'était capable de lui opposer des forces supérieures. Il pouvait dans les grandes circonstances grossir son contingent de mercenaires; en 1411 il y employa 10 millions de francs.
Quel usage les chevaliers ont-ils fait de cette puissance? Pour mesurer la place qui leur appartient dans l'histoire générale, il faut se souvenir qu'au xiv^ siècle le sort de l'Europe orientale n'était pas fixé.
L'Occident a des cadres naturels faits pour recevoir des nations, et des nations y ont vécu. Isolées d'abord, puis confondues dans l'empire romain, séparées après l'invasion des barbares et réunies sous le sceptre de Gharlemagne, pour être encore séparées au viiie siècle, elles ont du moins gardé
de communs souvenirs et des sentiments communs. Tout autre est l'aspect, tout autre la destinée de rOrient. Sur le terrain vague qui s'étend de l'Elbe à l'Oural, il n'y a point de berceau de nation; les peuples s'y échelonnent, d'autant plus barbares qu'ils s'éloignent de l'Occident. Aucun ne s'élève au-dessus des autres, parce qu'aucun n'a qualité pour commander. La race slave domine, mais divisée en tribus qui se connaissent à peine. Point d'esprit universel ni de langue universelle, comme était le lalin en Occident; un Gharlemagne n'y a point paru : il faut, pour qu'il y ait un pasteur des peuples, que les peuples soient capables de se grouper en un troupeau. Tout ce pays était exposé à devenir la proie de la conquête; il fut entamé aux bords de la Baltique, de TElbe et du Danube par les margraves et les marchands allemands, et bouleversé à l'autre extrémité par des invasions qui passèrent ou demeurèrent, comme celles des Mogols, des Hongrois et des Turcs.
Il faut distinguer dans cette vaste région deux parties, dont Tune confine à l'Occident et l'autre à l'Asie. Dans la première, trois royaumes sont fondés de bonne heure, ceux de Hongrie, de Bohême et de Pologne. Chrétiens, ils entrent dans la communauté européenne; voisins du saint-empire, ils sont considérés comine ses vassaux au temps où il a toute sa force, et dès le xm^ siècle, après qu'il est déchu, la
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maison d'Autriche naissante dévoile ses prétentions sur la Bohême et la Hongrie. Dans la seconde partie persiste la barbarie. La Russie est morcelée, sujette ou tributaire des Mogols, exploitée par les marchands allemands ou Scandinaves, et fortement entamée par les conquêtes des Lithuaniens. Ceux-ci occupent les districts de Wilna et de Kowno : venus à l'arrière-garde des immigrants aryens, leur langue est, de tous les idiomes européens, la plus voisine du sanscrit, et elle a gardé des souvenirs de l'Orient. C'est un peuple primitif et grossier, si on le compare aux Allemands de Prusse, mais bien doué et très redoutable ennemi. Il habite, par groupes de familles, des villages faits de cabanes petites et rondes, chaque
ménage ayant sa hutte, et chaque famille possédant en commun des huttes où l'on cuisine, brasse et boulange. On dirait des bandes de nomades qui viennent de s'arrêter. L'argent est inconnu dans le pays, et l'agriculture dans l'enfance : le Lithuanien ne mange que du pain noir, et souvent il en manque. La seule richesse, ce sont les chevaux : au xiv*' siècle, le grand prince de Lithuanie Witowd en possédait vingt mille. Bons soldats, habiles à se fortifier, cavaliers admirables, les Lithuaniens vivent surtout de la guerre qu'ils font à tous leurs voisins, Polonais, Allemands de Prusse, Russes surtout. La dynastie nationale qui leur a donné l'unité
a conquis une grande partie de la Russie, et c'est un spectacle étrange, en un temps où la vieille foi du moyen âge décline déjà- en Occident, que celui d'un empire païen menaçant de couvrir TEurope orientale, et disputant aux Mogols le pays qu'on appellera la sainte Russie.
Les teutoniques sont campés au point d'intersection de ces deux parties de l'Orient européen, dont Tune est déjà fortement entamée par la conquête ou par la politique allemande, pendant que l'autre vit encore de la vie confuse des peuples primitifs. Ainsi s'explique la difficulté comme la grandeur du rôle historique de l'ordre.
Investi par le pape et par l'empereur d'une sorte d'office de margrave de la chrétienté. Tordre teutonique devait faire face à l'est, et la croix que ses chevaliers portaient sur la poitrine l'obligeait à la guerre perpétuelle contre la Lithuanie : il fit cette guerre, et les chevaliers guidant les croisés et les aventuriers de l'Europe entière commirent chez leurs voisins d'atroces brigandages, mais ne leur arrachèrent que le morceau de littoral qui séparait la Prusse de la Lithuanie. La seule grande victoire qu'ils remportèrent fut livrée sur le sol tcutonique. En l'année 1^69, chevaliers et Lithuaniens avaient, comme de coutume, guerroyé aux bords de la Memel : on s'était pris et repris des forteresses, et la campagne avait fini par un échange de prison-
ni ers, que firent dans une entrevue le grand maréchal et le prince de Lithuanie Kinstutte. Au moment où ils allaient se séparer : ce J'ai l'intention, dit le Lithuanien, d'aller Thiver prochain rendre visite au grand maître et lui demander l'hospitalité. — N'y manquez pas, répliqua le maréchal, et comptez que nous vous recevrons avec les honneurs qu'on vous doit. » Kinstutte ne perdit point une minute : il fit des levées chez lui et chez ses voisins les Russes, et envoya demanderdes secours à son ami Mamai, le grand khan des Tartares. Le commandeur de Ragnit, place située à la frontière, surveillait les préparatifs de Tennemi : toute la Prusse était en émoi, et le grand maître se rendit à Kœnigsberg avec des forces considérables, afin d'empêcher l'entrée des Lithuaniens qu'on n'attendait que vers Pâques; mais Kinstutte et son frèreOlgerd avaient trompé les espions de l'ordre, et le grand maître était encore à Kœnigsberg quand y arriva de nuit la nouvelle que les deux princes avaient pénétré en Prusse, l'un par le désert de Galinden, l'autre sur la glace du Hafïde Gourlande; on suivait leur marche à la lueur des incendies qu'ils allumaient. Le maître sortit de la ville et envoya le maréchal reconnaître l'ennemi, qui était arrêté auprès de Rudau. La bataille, commencée de grand matin, demeura incertaine jusqu'à midi, et quand enfin les troupes païennes cédèrent devant la cavalerie mieux armée
de Tordre et des villes, nombre de chevaliers étaient couchés sur le champ de bataille, parmi eux le grand maréchal. Trois monuments furent élevés en l'honneur des morts et deux chapelles instituées où des messes perpétuelles devaient être célébrées pour le repos de leurs âmes. Le grand maître voulut aussi qu'une colonne de pierre fût placée à l'endroit où le grand maréchal était tombé : on l'y voit encore aujourd'hui.
Les teutoniques étaient invincibles chez eux, comme les Lithuaniens en Lithuanie. Cependant les grands maîtres laissaient croire et croyaient euxmêmes qu'il,viendrait un jour où ils traiteraient ce pays comme la Prusse. Le reproche qu'on leur faisait, au xiv<î siècle, dans plusieurs pays chrétiens de prolonger à dessein cette guerre, ne semble pas mérité. Toute force a ses limites, même la force d'expansion de la race allemande. C'est une grande merveille que ce peuple, qui n'est plus conduit par un chef unique, comme au temps de Charlemagne ou de Henri le Fondateur, ait entrepris par groupes, ici sous les ordres des margraves, là sous le pavillon des capitaines de la Hanse ou sous la bannière des chevaliers, la colonisation du pays entre l'Elbe et la Memel. Comment ces colons de Test seraient-ils arrivés si vite à une surabondance de population qui leur eût permis d'envoyer au loin de nouveaux essaims? D'ailleurs l'ordre ne consacra point toutes
ses forces à la lutte contre les païens de Test. Il ne pouvait se désintéresser d'une autre lutte, celle qui était engagée entre Germains et Slaves, dans la première des deux parties de TOrient européen, que nous distinguions tout à Theure. Si les Slaves avaient perdu pour toujours les Lusaces, la Silésie, le Brandebourg, ces antiques domaines de leur race, ils se défendaient en Poméranie, et, par moments, la Pologne était menaçante. Il a fallu que les teutoniques, placés à Favant-garde de la colonisation germanique, se retournassent pour protéger le corps de bataille; ils ont employé leurs principales forces, non contre les païens, mais contre les ennemis chrétiens de la race allemande : ils les ont tous vaincus, et leurs grands succès ont été remportés sur la Pologne.
On se souvient que le duc slave Swantepolk de Poméranie avait soutenu les Prussiens au temps des révoltes du xiii« siècle et mis Tordre en péril. A la mort de son successeur, Méstwin, les rois de Pologne occupèrent la province, qui leur fut disputée par les margraves de Brandebourg et par Tordre coalisés *. L'ordre fut si bien victorieux qu'après avoir conquis la Pomérellie, il menaça la Pologne elle-même. Casimir le Grand s'empressa de traiter à Kalich, en 1343, et de renoncer à la pro-