Il est remarquable que les deux États, dont la réunion
avait pas, dans l'Europe orientale, d'État plus puissant, il n'y en avait pas dans toute l'Europe de mieux gouverné que celui dont le chef était la corporation souveraine des teutoniques.
Les institutions de l'ordre et du pays teutoniques.
Cette corporation se recrute sans préjugé aristocratique : l'ordre, fondé par un inconnu, soutenu et relevé, après la chute de Jérusalem, par des marchands de Lubeck, marchand lui-même en même temps qu'agriculteur et industriel, ne peut avoir de mépris pour la bourgeoisie. Il se compose de frères ecclésiastiques et de frères laïques : il a des frères ecclésiastiques, qui sont les prêtres de ses maisons, afin de dépendre le moins possible des évêques; les frères laïques sont chevaliers ou simplement frères : les premiers portent seuls le manteau blanc à croix noire et se réservent les dignités; les autres, qu'on appelle les manteaux gris, ont les petits emplois où ils rendent de grands services, car les chevaliers ne
au xYii^ siècle, devait constituer la Prusse, se soient ainsi à plusieurs reprises rapprochés pour se rendre des services. La Marche étant en décadence, Tordre acquiert la Nouvelle- Marche, qui aurait pu être perdue pour rAllemagne. On verra, dans la suite de ces études, que lorsque Tordre sera en décadence à son tour, la Marche, qui refleurit avec les Hohenzollern, reprendra la Nouvelle-Marche. L'unité des deux liistoires est dans ce fait que les margraves et les chevaliers sont des colonisateurs allemands en terre étrangère*
sont point propres aux détails d'une administration compliquée qui use beaucoup de parchemin en rapports et comptes rendus. Ces frères ne sont pas relégués dans des bureaux ni tenus en petite estime; ils combattent, figurent dans l'escorte du grand maître, siègent et votent dans le consistoire où il est élu.
L'élection du chef de Tordre se fait avec une simplicité solennelle. Quand un grand maître est mort, des messagers portent la nouvelle dans les commanderies de Prusse, de Livonie et d'Allemagne, requérant chaque commandeur de se rendre à Marienbourg, accompagné du « meilleur » des frères de la commanderie. Au jour dit, le consistoire se réunit. Un chevalier, qui fait fonction de grand maître, désigne un c commandeur électoral »; celui-ci choisit un second électeur, qui, d'accord avec lui, en nomme un troisième, et ainsi de suite jusqu'à ce que le collège soit constitué. Il compte treize électeurs : un prêtre, huit chevaliers, quatre simples frères, choisis de façon que les divers pays soient représentés et qu'aucun n'ait la majorité. Les treize jurent qu'ils n'éliront point un bâtard ni un chevalier qui ait subi pour faute contre la chasteté ou pour vol une pénitence d'un an; le commandeur nomme son candidat et ordonne aux autres de proclamer le leur en toute franchise et liberté. L'élection faite, les cloches sonnent ; les frères ecclé-
siastiques entonnent le Te Deum^ et Télu se rend à l'église. Il entend une allocution sur les devoirs de sa charge afin qu'il n'en ignore et ne puisse arguer de cette ignorance au jour du dernier jugement, puis il reçoit l'anneau et les insignes de la maîtrise des mains du prêtre qu'il embrasse. Point de prélat, point de nonce ni d'ambassadeur à cette cérémonie : l'ordre est chez lui, fait ses affaires lui-même, sans témoins, et cette élection est un acte de souveraineté, réglé de telle sorte que le hasard y ait la moindre part et que l'élu soit désigné parmi les plus dignes et par eux.
Le grand maître ne commande pas despotiquement : il est le chef d'un gouvernement aristocratique; la puissance législative réside dans le chapitre général, avec l'agrément duquel il nomme les plus hauts dignitaires de l'ordre, dont les principaux sont les maîtres d'Allemagne et de Livonie. Au chapitre de Marienbourg, il choisit les dignitaires de Prusse : le grand commandeur, le grand hospitalier, d'autres encore qui forment comme son conseil des ministres. Il ne peut décider que des moindres affaires ; pour une aliénation d'une valeur de 2000 marcs l'assentiment des maîtres d'Allemagne et de Livonie est nécessaire; les grands officiers de Prusse donnent le leur, s'il s'agit d'une moindre somme, et le grand maître n'a qu'une des trois clefs qui ouvrent le trésor.
Le territoire est divisé en commanderies, subdivisées elles-mêmes en districts; le commandeur siège dans un des principaux châteaux; les officiers préposés au district s'appellent quelquefois, selon la nature géographique du pays, maîtres des forêts ou maîtres des pêcheries. Ils tiennent chapitre tous les vendredis, et le commandeur tous les dimanches ; car c'est la devise de Tordre qu'il y a beaucoup de chances de salut là où l'on délibère beaucoup. La règle religieuse assure la discipline. Les frères ont fait vœu de chasteté : la règle défend qu'ils embrassent leur sœur, même leur mère; vœu d'obéissance : c'est en signe de soumisaion qu'ils portent les cheveux courts; vœu de pauvreté : rien ne leur appartient en propre ; ils n'ont ni or, ni argent, ni couleurs brillantes ; point d'ornements distinctife au bouclier ni aux harnais ; armes et chevaux peuvent être enlevés à un frère et donnés à un autre, sans que le cavalier qui aime son cheval ait le droit de réclamer. Leur costume est réglé dans les moindres détails, et chaque minute de la vie a son emploi. A la table commune, après la prière, on entend une lecture qui est en général le récit des exploits des chevaliers du temps de Moïse et de Josué ou du chevalier Judas Macchabée et de ses frères. Trois jours de la semaine on se nourrit de lait et d'œufs; le vendredi, qui est un de ces jours, on jeûne, et après la collation, entre vêpres et com*
plies, on doit parler bas, et ne s'entretenir que de choses édifiantes, jusqu'au coucher, La nuit, dans le dortoir où brûle une lampe, les frères couchent demi-vêtus, Tépée à portée de la main. Ils ne doivent point avoir de secret pour leurs chefs, et ne peuvent écrire ou recevoir un message sans le leur communiquer.
On comprend de quelle force disposa, tant que durèrent la ferveur religieuse et l'obéissance à la règle, cette corporation, où toutes les volontés cédaient à la volonté souveraine du grand maître et des dignitaires de l'ordre; mais d'où vient que ces teutoniques, qui se gouvernaient si bien euxmêmes, aient excellé à gouverner les autres? De ce qu'ils avaient une grande expérience politique, commencée en Terre Sainte et achevée en Prusse où des colons et des croisés affluaient de toutes les parties de TAllemagne et de l'Europe. Ajoutez des relations commerciales très étendues et les rapports réguliers avec les commanderies ou maîtrises non prussiennes. S'il est vrai aujourd'hui encore que le voyage élargisse l'horizon de l'esprit et qu'on acquière une nouvelle âme en apprenant une langue nouvelle, cela était vrai, surtout au moyen âge, car nous avons aujourd'hui le livre, la presse et l'école^ qui font pénétrer dans les esprits les plus humbles une lumière diffuse, au lieu qu'au moyen âge ceuxlà seuls connaissaient le monde qui l'avaient vu de
leurs yeux. Les distances les plus courtes étaient énormes. Au temps de Louis VII, Tévèque du Gévaudan vient faire hçmmage au roi, qui, tout étonné, le loue et le remercie en des termes qui feraient croire que le Gévaudan est au bout du monde. La patrie de chacun est très étroite, et quel étonnement quand on en sort ! Sur le chemin de la Terre Sainte, les paysans ne peuvent voir les clochers d'une ville, qu'ils ne demandent si ce n'est point là Jérusalem. Joinville, en Egypte, se croit aux portes du paradis terrestre, d'où sort le Nil dont les eaux apportent gingembre, rhubarbe, aloès, cannelle, ces fruits des arbres que le vent abat dans le paradis. Malheur à qui voudrait chercher la source du fleuve! car sur un tertre de roches à pic, où nul n'a pouvoir de monter, sont groupées « merveilles de diverses bêtes sauvages et de diverses façons, lyons, serpents et oliphans, qui regardent dessus la rivière de l'yeau ». Ainsi parle Joinville, qui est un sceptique,' si on le compare à saint Louis. Les idées des hommes de ce temps étaient étroites comme la patrie, et si l'Église fut grande au moyen âge, c'est qu'elle avait la plus forte somme d'idées. La grandeur des teutoniques tient aux mêmes causes : ils sont universels au profit de leur spécialité, qui est le gouvernement de la Prusse, et il n'y avait point de danger qu'une parcelle de leur multiple expérience fût
perdue. Les corporations gardent ce qu'elles acquièrent.
Le peuple gouverné par les teutoniques se composait de Prussiens, de Polonais et d'Allemands. Les Allemands y avaient le premier rang par le nombre et l'importance : ils venaient de toutes les parties de l'Allemagne, et l'on parlait en Prusse tous les dialectes de la mère patrie, le bas allemand à Danzig et le haut allemand à Thom. Les colons des diverses provinces y avaient apporté leurs antipathies, qui étaient très fortes au moyen âge et que le temps n'a pas encore effacées. Les Allemands ont de leur race une haute opinion, mais s'estiment médiocrement les uns les autres ; du moins ils échangent de province à province de grosses méchancetés. L'Allemand du nord n'a point assez de railleries pour le Souabe ni pour le Bavarois : il donne le nom de celui-là aux punaises, et conte que, si le gros Bavarois obtenait de quelque fée l'autorisation de faire trois vœux, il demanderait d'abord de la bière à satiété, puis de l'argent à foison, et enfin, après quelque réflexion, encore de la bière. Le Bavarois du xiv« siècle n'était pas mieux traité en Prusse, et le grave Dusbourg^ qui devait être un Rhénan, — son nom du moins le ferait supposer, — raconte quelque part une sotte histoire pour avoir le plaisir de rendre un Bavarois ridicule. Ces haines de clocher devien-
dront dangereuses quand l'ordre sera près de sa chute, et dans les guerres civiles du xv*' siècle Bavarois et Souabes combattront contre Rhénans et Saxons ; mais, en attendant ces mauvais jours, les contingents fournis à la Prusse par les divers pays d'Allemagne y apportaient pour le bien commun leurs aptitudes particulières.
L'ordre avait créé la Prusse; c'était son titre pour y commander. Évêques, hommes libres et feudataires, bourgeois et paysans, il avait mis chacun en place et réglé les devoirs de chacun envers lui. Il avait sur tous l'antériorité et la supériorité. Sur lui, Tempereur et le pape, qui avaient jadis cédé la terre de Prusse au grand maître Hermann de Salza, gardaient une sorte de suzeraineté; mais l'empereur n'était point en état de la faire valoir, et la curie pontificale se contentait d'en tirer des revenus. Le procurateur de Tordre, résidant auprès du saintsiège, tenait caisse ouverte; il faisait des présents au pape en certaines circonstances solennelles, par exemple après l'élection du grand maître; mais, si les teutoniques ont beaucoup payé, ils n'ont rien sacrifié de leurs droits. Jamais ils n'ont permis à la curie de prélever sur leur clergé, comme elle faisait ailleurs, le centième des revenus. Jamais le denier de saint Pierre n'a été perçu en terre prussienne. Ces chevaliers, qui sont de l'église, ne craignent pas l'église. Au besoin, ils portent vaillamment
Texcommunication, et quand un jugement pontifical leur déplaît, ils en appellent du pape qui s'est trompé au pape mieux informé. Les prétentions du pontife les exaspéraient quelquefois, et le grand maître Wallenrod aimait à dire qu'un prêtre suffirait par État, et qu'il faudrait pour qu'il ne pût nuire l'enfermer dans une cage de fer. Il y a peu de moines chez les teutoniques : les deux seuls riches monastères qui s'y trouvent, ceux d'Oliva et de Pelplin, sont en PomérelHe, dans une province annexée, et antérieurs à l'annexion ; en Prusse, il n'y a que de pauvres petits couvents très peu nombreux. Dans toute conquête faite par des laïques, comme celle de la Germanie par les rois mérovingiens ou carolingiens, Févêque et le moine sont de très importants personnages, qu'il faut d'abord pourvoir et qu'on pourvoit : les premières villes de l'Allemagne du nord sont nées au pied des monastères ou des églises épiscopales; mais les teutoniques sont à la fois des moines et des chevaliers : ils n'ont point admis de partage avec les « portecapuchon », comme parle un prêtre de l'ordre en se moquant de la gourmandise et de l'oisiveté monastiques : « Le porte-capuchon, dit-il, pourrait être assez heureux s'il buvait à la rivière et voulait cultiver des légumes; mais l'abbé quitte le plat de fèves dès qu'il voit un poisson, et le poisson dès qu'il voit un plat de viande. Son capuchon ne le
134 ÉTUDES SUA l'histoire DE PHUSSE
mènera point au ciel : h quoi sert la dureté de la règle, si l'âme n'est point pure? »
Les trois évoques de la Prusse proprement dite ont été richement pourvus de domaines lors de leur établissement ; mais, pour empêcher l'accroissement indéfini des biens de mainmorte, une loi ordonne que tout bien acquis par une église soit revendu au bout d'un an et d'un jour. Le 'grand maître honore les évoques et ne leur parle pas sur le ton du commandement comme aux officiers de l'ordre; il commande pourtant en terre épiscopale, même en Livonie, où l'évêque fondateur des Porte- Glaives avait réservé à l'église de Riga de grands privilèges. Dans un colloque réuni à Danzig en 1366, les évèques livoniens demandent qu'on ne les force pas à servir avec leurs hommes quand une guerre a été résolue sans leur consentement; les chevaliers répondent : « Cela se fait, non par contrainte, mais en vertu d'une louable coutume de cette terre. Les vassaux de l'église de Riga et nous, voisins comme nous sommes des infidèles^ nous avons coutume de nous aider contre eux pour l'attaque et pour la défense. Il est opportun et nécessaire qu'il en soit toujours ainsi. » L'évoque de Riga réclame pour ses sutTragants et pour lui le droit d'envoyer chez les Lithuaniens et les Ruthènes des ambassadeurs et surtout des missionnaires portant la parole de Dieu. c( Plaise à Dieu, répondent les
chevaliers, que vous y envoyiez plus souvent des missionnaires et que vous y alliez vous-rmémes prêcher les infidèles; mais, dans tous les autres cas, si vos envoyés se rendent en Lithuanie, ils iront avec les nôtres, et seulement pour faire ce qui leur sera commandé : les choses ne se sont jamais pas^ sées autrement. » En Prusse, l'ordre n'admettait môme pas que les évêques doutassent de leurs obligations. Un jour que le contingent de Tévêché d'Ermland n'était pas arrivé à l'heure marquée, le grand maître, s'adressant aux hommes de l'évéque, leur dit : « Sachez qu'il vous faut payer le service que vous nous devez, tout comme font nos gens; car c'est l'ordre qui a fait les évoques et non les évoques qui ont fait l'ordre. » ^
Une fois que l'ordre avait exigé des évêques les services qu'ils lui devaient, il les laissait administrer en toute liberté leurs riches domaines où ils attiraient des colons et fondaient', comme les chevaliers, des villages et des villes. C'est le trait le plus singulier du gouvernement des teutoniques qu'ils ont à ia fois établi nettement les droits de l'État et laissé aux diverses classes de leurs sujets une grande indépendance. Les villes prussiennes, par exemple, sont presque des républiques. Les circonstances historiques expliquent qu'on leur ait donné cette grande liberté : le métier de colon eh Prusse était dangereux au temps de la conquête, et
il fallait pour attirer les immigrants leur promettre des grands privilèges; Tordre n'en fut point avare, et les premières villes fondées reçurent des chartes qu'auraient pu leur envier les villes allemandes les plus favorisées au xni° siècle. Celle de Culm, qui est de l'année 1233, reconnaît aux bourgeois le droit d'élire leurs juges. Elle délimite le territoire municipal, qui sera plus tard agrandi à la condition que les Côlmer se chargent de la garde de leur ville; l'ordre n'y achètera pas de maison, et, s'il en reçoit par legs, il sera soumis comme tout autre propriétaire aux droits et coutumes de la cité. Les bourgeois jouiront en toute propriété de leurs biens, les transmettront à leurs descendants à perpétuité et pourront les vendre, pourvu que l'acheteur soit capable de s'acquitter du service militaire réglé sur l'étendue de la propriété, et d'une faible redevance foncière, qui est la marque de la souveraineté de Tordre, in recognitionem dominii. Le service militaire est provisoirement exigible à toute réquisition, mais, après l'achèvement de la conquête, les bourgeois ne serviront plus que pour défendre le pays de Culm, entre la Drevenz et l'Ossa. La ville ne sera point tenue à recevoir garnison, ni à loger les troupes de passage, ni même à laisser passer ces troupes. Une seule monnaie aura cours à Culm et dans toute la Prusse, et la valeur en sera immuable. Les marchés seront francs de tous droits de
péage ou de douane. Telles sont les dispositions principales de cette Culmische Handfeste, dont le bénéfice fut étendu à la plupart des villes de Prusse et aux hommes libres habitant la campagne, et qui devint ainsi comme la grande charte des libertés prussiennes. Naturellement les plus grandes villes, Danzig, Elbing, Thorn, Culm, Braunsberg, Kœnigsberg, furent les plus privilégiées; elles s'affilièrent à la Hanse, et envoyèrent leurs députés aux diètes hanséatiques; même elles avaient leurs diètes et leurs affaires particulières qui n'étaient pas celles de Tordre : elles faisaient la guerre à des États avec lesquels les chevaliers étaient en paix. Un jour elles demandèrent la médiation du grand maître dans une querelle qu'elles avaient avec le roi de Danemark; une autre fois elles lui oflfrirent la leur pour terminer une guerre avec les Lithuaniens.
Hors des villes, il y avait en Prusse nombre d'hommes libres, sorte de vassaux de l'ordre ; c'étaient des Allemands, des Prussiens qui avaient mérité, par la persistance de leur fidélité, de conserver la liberté, et des Polonais privilégiés. Immédiatement au-dessous d'eux étaient les paysans des villages allemands. En Prusse comme en Brandebourg, les villages furent bâtis par entreprise. Un entrepreneur recevait du grand maître ou d'un commandeur une concession de terrain, à charge
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pour lui de trouver des colons et de garantir le payement de la redevance foncière, après l'écoulement d'une période franche de quelques années; il jouissait personnellement du droit de Culm, et, le village fondé, en devenait le bailli héréditaire. Les paysans ne tenaient point directement leurs terres de Tordre, comme les bourgeois de Culm; mais la charte donnée à l'entrepreneur réglait les conditions auxquelles ils les tenaient de celui-ci et les protégeait contre l'arbitraire. Ils devaient un cens et le service militaire, auquel s'ajouta bientôt la corvée pour les services publics : leur propriété n'était donc pas pleinement libre ; mais ils avaient la liberté personnelle, et le servage n'atteignit en Prusse les paysans allemands qu'après les grands malheurs du xv*" siècle. Jusque-là, les paysans prussiens et polonais étaient les seuls qui n'eussent point de droit : aucun contrat ne les garantissait, et ils étaient en fait taillables et corvéables à merci. Les officiers teutoniques perçoivent dans leur circonscription l'impôt foncier établi par les chartes des villes et villages et la dîme qui appartient à l'ordre, en vertu de conventions conclues avec les évoques. L'ordre a d'ailleurs, comme tous les souverains , ses droits sur les mines , les eaux et forêts, la chasse et la pêche, et ses immenses domaines lui donnent de beaux revenus. Les officiers sont aussi chefs militaires du district, et siè-
geni? dans les tribunaux des villes et dans les tribunaux de pays (LandgeHchie) ^ où les hommes libres jouissant du droit de Culm sont jugés par leurs pairs sous la présidence d'un juge élu. Les commandeurs et les avoués n'ont d'ailleurs qu'un droit de présence, sans part au jugement; l'ordre n'est juge que de ses propres membres et des paysans polonais ou prussiens qui lui appartiennent. Ici se retrouve encore cette conciliation remarquable entre les droits du souverain et les privilèges des sujets. Pendant la belle période de l'ordre, c'est-àdire au xiv« siècle, son gouvernement est léger à ceux qu'il gouverne; l'impôt n'est point trop lourd, ni le service militaire, parce que l'ordre a sa richesse personnelle et qu'il est lui-même une armée permanente. Les obligations qu'il impose sont la reconnaissance des services qu'il a rendus aux colons en leur donnant des terres et la liberté, et d© ceux qu'il leur rend tous les jours en les gouvernant comme il fait. Il indemnise ses sujets des dommages de la guerre, les soulage pendant les famines, et ce sont ses moindres bienfaits. L'article de la charte de Culm où est stipulé qu'il n'y aura pour toute la Prusse qu'une seule monnaie à litre fixe, suffit pour attirer les colons dans un temps où, chaque prince et chaque grande ville ayant sa monnaie, le marchand subit de perpétuelles opérations de change et le ruineux dommage qui résulte de
l'altération des monnaies. La sévère police des commanderies assure la sécurité des routes de terre et d'eau, et la politique commerciale des chevaliers ouvre des débouchés au marchand prussien dans toutes les directions. L'ordre enfin donne lui-même l'exemple du travail agricole et industriel, et l'histoire pense à peu près comme ce grand maître qui, au xiv« siècle, rendait justice à son gouvernement en disant : « Toutes nos villes et le commum peuple vivent sous une bonne police; prélats, vassaux, populaire se réjouissent d'avoir la paix et la justice; nous ne contraignons personne, nous n'imposons à personne de fardeau illégitime ; nous ne prétendons pas à ce qui ne nous appartient pas; tous, grâce à Dieu, sont gouvernés par nous avec bienveillance et une égale justice. »
Prospérité du pays de l'ordre.
On aurait peine à croire à la grande prospérité de l'État teutonique si elle n'était attestée par des témoignages nombreux et par des faits irrécusables. On en rencontrera plus d'un dans la suite de cette étude, mais le plus frappant c'est que la Prusse proprement dite compte quatre-vingt-cinq villes, dont soixante et onze ont été fondées au xiv® siècle, et quatorze cents villages allemands, plus les vil-
lages polonais et prussiens. Partout règne une admirable activité. L'ordre aide de toutes les façons au développement de Tagriculture. On voit encore, parmi les statues de pierre qui ornent le pont de Dirschau, celle d'un chevalier dont la main s'appuie sur une roue : c'est le souvenir des grands travaux de dessèchement qui furent faits dans le canton marécageux et encombré de bois et de roseaux, qui s'étendait entre la Vistule et la Nogat. Des digues y furent élevées, et de nombreux villages se pressèrent sur les werder ou terrains desséchés qui donnaient et donnent encore de riches moissons. Sur toute rétendue du territoire prussien, il y avait une administration pour les travaux d'endiguement, qui était confiée aux jurés des digues. Le curage obligatoire des eaux et rivières était à la charge de chaque village et surveillé par des jurés spéciaux. On cultivait en Prusse le blé, le seigle, l'orge, l'avoine, les haricots, les pois et les carottes, qui tenaient une grande place dans l'alimentation populaire . Les chevaliers introduisirent des végétaux inconnus dans le pays : ainsi sur leurs registres figurent le poivre et le safran, que Ton cultivait dans les meilleures terres de Prusse avec le houblon, et l'on n'apprend point sans quelque étonnement que dans le rigoureux hiver de 1392 les vignes et les mûriers gelèrent. On buvait alors du vin de Thorn, de Culm, de Danzig, que l'ordre gardait en ton-
neaux dans ses caves : il est probable qu'on le pouvait boire sans commettre le péché de gourmandise.
Dans ce pays de soldats et de laboureurs, l'élève des chevaux était Tobjet de soins particuliers. A la race indigène, petite et robuste, qu'on employait au service de courrier et comme cavalerie légère, la colonisation adjoignit le cheval de labour et de grosse cavalerie. L'ordre importa en Prusse une race de bestiaux qu'il fit venir du Gothland. Les moutons y étaient en grand nombre et, si l'exportation de la laine était défendue, ce n'était pas qu'elle fût en quantité insuffisante, puisque la Prusse exportait des draps : l'ordre voulait seulement réserver aux métiers de ses villes cette matière première. Les glands des forêts de chêne nourrissaient quantité de pourceaux. Les chèvres étaient très répandues; plus petites et plus faciles à nourrir que les vaches, on les élevait dans les châteaux, comme approvisionnement de siège. La volaille était abondante, car parmi les revenus en nature de l'ordre figurent soixante mille coqs. Ce sont les chiffres officiels des registres teutoniques qui permettent de se faire quelque idée de la richesse du pays. L'ordre possédait, au commencement du xv® siècle, environ 16000 chevaux, 10500 bêtes à cornes, 61 000 moutons, 19 000 porcs : ses domaines propres avaient une superficie d'environ 1100 kilomètres carrés.
L'exportation des céréales était un des principaux
PRÉDÉCESSEURS DES HOHEffZOLLERN EN PRUSSE 143
objets du commerce prussien, car cette terre bien peuplée produisait plus qu'elle ne consommait. C'est que la propriété y était très divisée, Tordre ayant renoncé de bonne heure aux concessions de grands domaines. Si la propriété trop petite est aujourd'hui un obstacle au progrès de l'agriculture, la grande en eût été la ruine dans un temps où il n'y avait pas de machines, où la comptabilité agricole était très imparfaite et la voirie insuffisante. L'exploitation forestière était productive. On coupait dans les forêts le bois qu'on exportait sous forme de palissades ou d'arcs ; on y préparait la résine, la potasse, la cendre; on y chassait, outre le gibier qui s'y trouve encore aujourd'hui, Taurochs, l'ours, le loup, le castor, le cheval sauvage, l'écureuil et la martre. Le gibier était assez abondant pour être employé à l'approvisionnement des armées. Dans les forêts enfin, on allait recueillir le miel des abeilles sau'* vages. C'était l'industrie de nombreux villages situés à l'entrée du désert, comme on appelait cette vaste étendue de terrain boisé, située entre la Prusse ^t la Lithuanie, région redoutable où le chasseur, le pêcheur et le chercheur d'abeilles sauvages étaient guettés par des brigands. Le grand maître y allait souvent avec nombreuse escorte, et il conviait les princes voisins à de grandes chasses qui duraient des semaines.
L'industrie n'était pas en Prusse le privilège des
144 ÉTUDES SUR l'hISTOIHE DE PRUSSE
villes, l'ordre ayant besoin d'artisans autour de ses châteaux. Les moulins, très nombreux, ne servaient point uniquement à moudre le grain : la force motrice y était employée à toute sorte d'usages. Les chevaliers en possédaient 390, où ils n'épargnaient pas la dépense : telle de ces solides constructions coûtait de 20000 à 30000 thalers, et l'on peut évaluer la mouture qui s'y faisait à 2 400 000 boisseaux, qui suffisaient à la nourriture de plus de 560000 individus. La liste des métiers est celle que l'on trouve dans tous les pays : boulangers, bouchers, cordonniers, brasseurs en quantité prodigieuse, — il y en avait 4'76 dans la seule ville de Danzig; — barbiers et chirurgiens, médecins, dont les visites se payaient cher et parmi lesquels il y avait des spécialistes pour les maladies d'yeux et pour la pierre; apothicaires-confiseurs, fabriquant des douceurs que les chevaliers emportaient dans leurs expéditions; constructeurs de navires, — on a des exemples de vente de bateaux à des Anglais et des Flamands; — bateliers de mer et de rivière. L'ordre avait pour sa besogne administrative des. écrivains et des arpenteurs; pour ses fêtes, des chanteurs, des mimes, des fous, des montreurs d'ours, tout l'attirail des cours du moyen âge; pour ses églises et ses châteaux, des constructeurs d'orgues, des sculpteurs, des peintres,qui étaient quelquefois richement payés, cotnme ce peintre de Marienbourg
à qui Ton compta pour un tableau 2880 thalers. Le commerce était florissant en Prusse au xiv» siècle. L'ordre n'avait pas eu de peine à faire passer par la Prusse les marchandises de la Pologne et de la Russie méridionale destinées au commerce de la Baltique. Les villes de Pologne et de Russie étaient encore dans l'enfance, et déjà de nombreuses familles allemandes y étaient établies : il y en avait douze cents à Lemberg. Colons allemands de Prusse et colons allemands de Pologne s'entendirent. L'ordre avait trouvé d'ailleurs le meilleur instrument de propagande commerciale, qui était sa monnaie unique et honnête. Au xiv» siècle elle a pénétré dans tout le nord de la Pologne, où elle a droit de cité dans les villes. Aussi Thorn, placé à la frontière méridionale, a-t-il des relations très suivies avec Cracovie et la Gallicie. D'ouest en est s'établit par la Prusse un commerce de transit. Les villes silésiennes sont pleines de colons allemands, qui portent ou vont chercher des marchandises en Russie, et lorsque le roi Casimir de Pologne interdit le passage par ses États aux bourgeois de Breslau, ceux-ci, en vertu d'une convention avec Tordre, prennent la route de Prusse. Les chemins les plus courts n'étaient point au moyen âge les meilleurs, et la route pouvait être fort abrégée par un détour, si elle traversait un pays où il n'y avait ni guerres
privées ni brigands. Quand le roi de Pologne se
Cr t
plaint que Tordre détourne les routes et diminue ainsi ses revenus, il fait Téloge du gouvernement teutonique. Mais c'était du sud au nord, par la route naturelle de la Vistule, que se faisait le principal commerce de transit. L'ordre défendait aux étrapgers la navigation sur ce fleuve, et la corporation des bateliers de la Vistule, autorisée par lui, av^it reçu de grands privilèges, à la condition qu'elle établît toutes ses stations sur la rive droite, c'est-à-dire sur la rive prussienne. Ce monopole était impatiemment supporté par les Polonais ; mais la Vistule était à la fois le chemin le plus court et le plus sûr qui conduisît vers la Baltique, et les marchands de Pologne confiaient leurs marchandises aux bateliers prussiens.
Du temps des païens, le commerce propre du pays, très faible, bien entendu, consistait en importation de sel et de fer et en exportation d'ambre et de peaux de martre. Il s'accrut énormément après que la Prusse eut été mise en culture. Dans les premières années, la Prusse était nourrie par la Pologne; mais au xiv® siècle elle exportait des grains, des produits forestiers, même quelques produits industriels, par exemple les draps gris de Marienbourg.
Le grand commerce se faisait en Prusse par les villes qui appartenaient à la Hanse *. Cette vaste
1. Le commerce allemand avait eu sa période héroïque au temps où les margraves et les chevaliers conquéraient des
association, qui embrassait toutes les villes des pays où Ton parlait le bais allemand, comprenait un quartier rhénan, dont Cologne était la capitale, un quartier saxon, dont Magdebourg et plus tard Brimswick furent les villes principales, un quartier wende où dominait Lubeck, un quartier prussien où Danzig ne tarda pas à éclipser Thorn. Ces deux derniers furent riches avant les autres parce que la Baltique était alors la mer la plus poissonneuse de l'Europe. Le saumon et Tanguille fourmillaient à l'embouchure des fleuves , et le hareng arrivait chaque année par le Sund en quantités innombrables. Sans doute Tesprit d'aventure et la foi ont contribué à la colonisation des bords de la Bal-
provinces à l'Allemagne dans la région de Test. Le marchand avait même précédé les chevaliers, et, comme eux, il était un soldat du Christ. Avant que l'ordre apportât en Prusse l'étendard de la Vierge, la Baltique avait été mise sous la protection de la mère de Dieu, et lorsque la papauté dirigea ses premiers regards vers les Sarrasins du nord. Innocent III écrivit à l'évoque de Riga qu'il avait autant de sollicitude pour le royaume de la mère que pour celui du fils, c'est-àdire pour les côtes baltiques que pour la Terre Sainte. L'équipage d'un vaisseau allemand semblait un monastère flottant. Quand un de ces vaisseaux partant pour une expédition lointaine s'était éloigné d'une demi-journée du port, le maître rassemblait l'équipage et les passagers, et parlait ainsi. : « Nous voici abandonnés à Dieu, aux vents et aux vagues; devant Dieu, le vent et les vagues, nous sommes tous égaux. Environnés de dangers, menacés par la tempête et par les pirates, nous n'irons point au bout de notre voyage si nous n'établissons une règle parmi nous. Commençons donc par la prière et par le cantique pour demander bon vent et bon voyage, puis élisons les juges qui nous feront honnêtement ustice. » Après la prière et les
tique, et il faut tenir grand compte dans cette histoire des bulles pontificales qui exhortent les chrétiens à conquérir le royaume de la Vierge * ; mais il ne faut pas y oublier le hareng; il a été, lui aussi, un personnage historique, très capricieux, et dont les fantaisies ont bouleversé le monde septentrional et, par milliers, causé morts d'hommes. Jusqu'à la fin du xii« siècle, il suivait la côte poméranienne et y abondait de telle sorte qu'il suffisait de jeter la corbeille à la mer pour la retirer pleine. Alors grandirent Lubeck, Wismar, Rostock, Stralsund. Au xm^ siècle, le poisson, changeant de route, longea la côte de Schonen et le rivage norvégien : les marins du nord l'y suivirent, et les
élections, lecture était faite du code maritime : les premiers articles étaient : « qu'il ne faut pas blasphémer le nom de Dieu, ne pas nommer le diable, ne pas dormir pendant la prière ». Ces marchands chrétiens étaient sur les rives de la Baltique ce qu'avaient été les Grecs aux bords de la Méditerranée, des messagers de la civilisation. Les premiers ils ont fait entrer dans la communauté humaine les grossiers païens de l'est, en fondant sur le rivage des comp- ] toirs, qui souvent devenaient des villes. A la fin du xii^ siècle,
: des marchands brémois, débarqués sur la côte livonienne, y
! bâtirent, sous la grêle des pierres que leur lançaient les
indigènes, le fort d'Uxhtili ; à un second voyage, ils amenè- ! rent des missionnaires, une autre fois un prêtre de leur
j cathédrale, et Uxhûll devint la ville de Riga. D'autres mar-
j chands allemands colonisèrent Reval après que le Danois
{ Waldemar le Victorieux y eut construit une citadelle, et
i Dorpat, après qu'ils eurent détruit un château de pirates
livoniens et russes. Ce furent les Lubeckois qui, débarquant à l'embouchure de la Vistule, établirent auprès des huttes de pêcheurs d'ambre et de fumeurs de harengs un comptoir fortifié qui devint Danzig.