‹ Etudes sur l'histoire de PrusseChapitre 3 sur 19 · En · texte numérisé non relu

En

couronne des successeurs de Constantin, afin de réunir les deux empires jadis séparés par Théodose. Que leur importe l'obscur combat qui se poursuit au delà de l'Elbe? Les margraves sont écrasés, et la frontière, à la suite d'une grande révolte qui éclate sous le successeur d'Otton, est reportée de rOder à l'Elbe *. Tous les dieux de la mythologie slave, ceux qui habitent des temples et portent leurs noms inscrits sur le piédestal de leurs statues, ceux dont on nie sait pas les noms, mais qui se manifestent par le bruissement des feuilles du chêne ou le murmure des sources, reprennent au xr siècle possession du pays d'où les ont chassés Notre-Dame de Magdebourg et l'enfant Jésus.

Le paganisme wende trouvait un appui naturel dans le paganisme du reste des Slaves, qui était à peine entamé, et dans celui des Scandinaves, qui était intact. Le temple d'Upsala était alors le centre d'un empire de pirates. Danois et Normands faisaient retentir le chant des s.caldes sur toutes les mers et sur toutes les côtes du nord; ils visitaient l'Islande au même temps que la Russie, menaçaient Michel rivrogne dans Constantinople et le duc de France dans Paris ; mais surtout ces fidèles d'Odin faisaient une guerre persévérante aux Germains

1. En 983, l'année qui suivit la défaite essuyée daus l'Italie méridionale par Othon II, à Basentello.

apostats; les coups qu'ils frappaient sur l'Elbe inférieur répondaient aux coups que frappaient les Wendes sur TElbe moyen.

Il faut bien dire aussi que le christianisme s'offrait aux Slaves sous les plus tristes couleurs. Les Allemands ont été fort inhabiles à prêcher la parole de miséricorde et de charité : ils n'ont pas donné au monde un seul grand apôtre, et les quelques missionnaires zélés dont on pourrait dire les noms ont été contrariés dans leur œuvre par les princes leurs compatriotes. Les chroniques allemandes s'accordent à flétrir l'avarice et la cruauté des margraves, ducs et comtes de la frontière. « Les princes allemands, dit Helmold après le récit d'une victoire, se partagèrent le butin; mais de christianisme il ne fut pas fait mention. On voit par là l'insatiable avidité des Saxons : entre toutes les nations, ils excellent aux armes et à la guerre, mais ils sont toujours plus enclins à augmenter les tributs qu'à conquérir des âmes au Seigneur, proniores tributis augmentandis quam animahus Deo conquirendis.,. y> Avant Helmold, Adam de Brème avait dit : ce L'âme des Saxons est plus portée aux exactions qu'aux conversions. » Avant Adam de Brème, Dithmar de Mersebourg avait reproché aux Allemands la barbare coutume de diviser après la victoire les familles de leurs prisonniers pour les vendre comme esclaves, car le prisonnier wende était un des objets du commerce

germanique avec TOrient. Enfin, un de ces vieux écrivains met dans la bouche d'un chef slave parlant à un évêque allemand cette harangue, qui fait penser à celle du paysan du Danube : ce Nos princes d'Allemagne nous accablent d'une telle sévérité, les impôts et la servitude sont si lourds, que nous préférons la mort à la vie. Tous les jours, on nous pressure jusqu'à nous faire rendre l'âme. Comment voulez-vous que nous remplissions les devoirs qui nous sont imposés par la religion nouvelle, nous que tous les jours on contraint à la fuite I Si seulement il y avait un lieu où l'on pût chercher un refuge I Mais à quoi bon passer la Trawe? Les mêmes malheurs nous attendent au delà de cette rivière. Ils nous attendent au delà de la Peene. Il ne nous reste plus qu'à nous confier aux flots de la mer et à vivre sur Tabîme... »

Rien de plus monotone ni de plus lugubre que l'histoire des événements qui se succèdent à la frontière orientale de l'Allemagne du nord, depuis la révolte qui a suivi la mort d'Otton le Grand. Les Sorabes, il est vrai, demeurent soumis aux margraves de Misnie; mais les Wiltzes et les Obotrités défendent avec une admirable obstination leurs dieux et leur liberté, jusqu'à ce qu'il se présente, au début du xiv siècle, un concours de circonstances qui leur est fatal. Presque partout autour d'eux le paganisme a été vaincu par les efforts de la

3â ÉTUDES SUR l'histoire DE PRUSSE

prédication chrétienne; les Danois convertis sont désormais les propagateurs zélés de la foi qu'ils ont si longtemps combattue; les Tchèques et les Polonais ont reçu le baptême : l'influence chrétienne pénètre donc chez les Wiltzes et les Obotrites de tous les côtés à la fois. Les Obotrites cèdent les premiers : il est remarquable que la résistance ait duré le plus longtemps chez les Wiltzes, c^est-à-dire dans le Brandebourg. Le sable de cette plaine a bu bien du sang; bien du sang a rougi les lacs de la Havel et les canaux du Spreewald avant qu'une conquête définitive posât sur la rive droite de l'Elbe la pre* mière pierre de la monarchie prussienne.

ATènement des Ascaniens.

En face des "Wiltzes veillaient sur le territoire allemand les margraves du nord, comme les ducs de Saxe en face des Obotrites, et les margraves de Misnie en face des Sorabes. Placé entre eux, mais bien moins puissant qu'eux, le marchio aquilonalis^ comme on appelait le margrave du nord, gouvernait une étroite bande de territoire, sur la rive gauche de l'Elbe, entre l'embouchure de TOhre et celle de l'AIand, deux petits affluents du grand fleuve. Il n'était pas de taille à contenir ses turbulents voisins, et son nom n'est guère associé qu'au souvenir de

désastres subis par les armes allemandes, jusqu'au jour où l'empereur Lothaire II donna l'investiture de la Marche au comte ascanien Albert l'Ours. C'était en 1134. L'avènement des Ascaniens doubla la force de la Marche, car cette famille possédait sur les dernières pentes orientales du Harz nombre de fiefs et des châteaux forts; parmi ces châteaux était celui d'Aschersleben, appelé en latin Ascaria et par corruption Ascania, d'où est venu le nom qu'Albert l'Ours et ses successeurs ont illustré.

Albert fut un des plus rudes batailleurs d'un temps fertile en héros. Il prodigua les coups d'épée sur le chemin de Rome, en compagnie de Lothaire et de Barberousse, dans ces singulières expéditions où les chefs du Saint-Empire se frayaient une voie sanglante jusqu'à la basilique de Saint-Pierre; en Bohème, où il vit tomber tous les siens autour de lui, quand le duc Sobislav surprit dans la montagne et fit capituler l'armée allemande ; en Saxe, où il disputa l'étendard ducal à Henri le Lion, cet autre héros du xii® siècle; au delà de l'Elbe enfin, où il prit part à une croisade prêchée par saint Bernard contre les Wendes. Chose singulière pourtant, c'est par politique plutôt que par force que le margrave réussit à établir sa domination sur la rive droite de l'Elbe. Au pied d'une coUine haute de 66 mètres, ce qui est une merveille en ce pays plat, entre les lacs formés par la Havel, et sous les

bois qui en couvraient les rives, était caché Brandebourg, l'humble capitale d'une tribu des Wiltzes. Le petit prince qui y régnait — il avait nom Pribislaw — s'était fait chrétien, au milieu de ses sujets demeurés idolâtres; il avait bâti une chapelle et fait quelques tentatives de prosléytisme. Pour être soutenu dans cette entreprise, qui n'était pas sans périls, il entra en relation avec Albert, qu'il fit son héritier. A la mort du Wende, le margrave, prévenu par sa veuve, prit possession de Théritage ; mais, distrait comme il était par mille soucis, il le garda mal. Une révolte éclata; il dut la réprimer : Brandebourg, assiégé l'hiver sur la glace de ses étangs et de ses fleuves, capitula quand le froid et la faim eurent fait tomber les armes des mains de ses défenseurs, et le margrave du nord, définitivement vainqueur, prit le titre de margrave de Brandebourg. C'est un événement que l'apparition de ce nom dans l'histoire : les ancêtres du roi de Prusse, empereur d'Allemagne, le portaient encore il y a moins de deux siècles.

Albert l'Ours > conquérant d'une ville slave , restaurateur des évèchés de Brandebourg et de Havelberg, jadis érigés par Otton le Grand et détruits aussitôt après lui, a toutes les apparences d'un héros chrétien et allemand : les historiens amis de la Prusse, qui attribuent à ce pays une mission allemande et chrétienne, n'ont pas manqué

de s'y laisser prendre; mais la vérité historique ne s'accommode pas de ces illusions volontaires. Ni l'Allemagne ni aucun État allemand n*a eu la volonté de continuer la tradition carolingienne. Un etîort sérieux aurait eu raison des dernières résistances du paganisme wende, enveloppé, comme on a vu, par des États chrétiens, excepté au nord-est, où la Poméranie gardait le culte de ses idoles; mais chez les Poméraniens et même chez les Wendes, les princes inclinaient vers le christianisme, par politique et pour sauvegarder leur indépendance. Tout fanatisme avait disparu du peuple; comme les Romains aux derniers temps du paganisme, les Slaves sentaient que leurs dieux s'en allaient. Ils refusaient le martyre aux missionnaires les plus résolus à le chercher, témoin le moine espagnol Bernard. Bernard s'était aventuré en Poméranie, sans guide, sans escorte, et, dans son ferme propos de mourir pour le Christ, il se laissa emporter à toutes les ardeurs d'un zèle sacré. Les païens se contentèrent de se moquer de lui, montrant du doigt ses pieds nus, et disant que Dieu, dont il était renvoyé, aurait bien dû lui faire cadeau de souliers. Un jour qu'il brisa une idole, ils le battirent; puis, comme il continuait à prêcher, ils le mirent en barque sur roder : « Si tu en as tant envie, lui direntils, va-t'en sur mer prêcher aux poissons et aux oiseaux. » Bernard revint en Allemagne, vivant

malgré lui. Sa tentative fut reprise par Tévêque Otton de Bamberg, que les Allemands appellent pompeusement TApôtre de la Poméranie; mais c'est faire de lui à trop bon compte un héros de l'apostolat chrétien. Le prélat entreprend le voyage, accompagné d'un grand nombre de prêtres et suivi par un long convoi chargé de provisions de route. Le duc de Pologne lui donne des instructions et des guides. A la frontière, Otton trouve le duc de Poméranie lui-même, qui est venu au-devant de lui, et qui, à moitié chrétien, souhaite son succès. L'entrevue aux bords de la Netze fut curieuse ; à peine le prince aperçut- il Tévêque, qu'il le prit à part pour l'entretenir. Cependant l'escorte militaire du duc se trouvait en présence du cortège épiscopal ; la huit tombait, la campagne était déserte et triste. Les Poméraniens s'aperçurent que les prêtres allemands étaient inquiets; ils prirent à dessein des airs féroces : aussitôt les prêtres de s'agenouiller, de chanter des cantiques, de se confesser entre eux; les soldats redoublent leurs menaces, tirent leurs couteaux, les aiguisent, et font le geste de scalper. Cette scène tragi-comique dura jusqu'à ce que l'entrevue fût terminée. Le duc Wratislaw vint rassurer lui-même les compagnons d'Otton, qui aussitôt se mirent à prêcher ceux qui leur avaient fait si grand'peur * . Ces Poméraniens

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